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PREMIÈRE PARTIE

à l’anatomie (dont l’embryologie fait partie, cela va sans dire). En botanique, l’irritabilité exquise de la sensitive n’a pas empêché qu’on ne fit un mimosa de cette légumineuse, et qu’elle ne fût placée avec les espèces insensibles au tact. L’aldrovande, l’utriculaire, la dionée, etc., ont été décrites et classées sans qu’il fut besoin de faire intervenir les particularités curieuses et exceptionnelles qui se rattachent à leur histoire. En zoologie, les classifications ne se sont aucunement préoccupées de l’instinct du castor, ni de celui des abeilles, des fourmis, etc., si ce n’est pour faire connaître les instruments dont ils se servent. Le naturaliste veut voir et toucher.

Ce n’est cependant pas ainsi qu’ont pensé divers auteurs auxquels le voisinage des singes paraissait décidément humiliant pour l’homme, et alors ils ont, pour ce qui est de la place de l’homme, laissé de côté les caractères anatomiques qui leur servaient pour classer les animaux ; pour le roi des animaux, il fallait, paraît-il, un autre poids et une autre mesure : on a pris comme caractère les facultés intellectuelles et morales, et on s’en est servi pour faire de l’homme plus qu’un ordre, plus qu’une classe, plus qu’un embranchement; on en fait un règne dans le monde organisé : à côté du règne végétal et du règne animal, nous avons eu le règne humain.

Ehrenberg avait déjà employé l’expression du règne humain, mais c’est Isidore Geoffroy Saint- 1 1 ilaire qui s’est le plus laborieusement efforcé d’élever, sous ce nom, un rempart infranchissable entre l’homme et les animaux. Pour lui cette division est justifiée parce que l’homme se distingue des animaux par son intelligence. Malheureusement Isidore Geoffroy Saint-Hilaire n’a pas prouvé que les animaux n’aient ni intelligence ni pensée, et aujourd’hui c’est le contraire qui est prouvé pour tout le monde, car, en dehors de ce que

LE TRANSFORMISME ET L’ESPÈCE HUMAINE

nous pouvons constater sur nos animaux domestiques, les merveilleuses observations faites sur les fourmis ont montré que ces auimaux, si inférieurs en apparence, se livrent à des opérations intellectuelles très semblables à celles dont nous sommes si fiers. 11 faut n’avoir jamais vu de près des animaux, il faut être aussi étranger à leurs modes de conduite qu’à ceux des habitants d’un autre globe, pour nier les preuves d’intelligence qu’ils donnent à tout instant. Il faut n’avoir jamais vu un chien qui, suivant une piste, rencontre un carrefour, s’arrête, hésite un instant entre les trois routes qui s’ouvrent devant lui, cherche la piste sur l’une d’elle, puis sur la seconde, et, s’il ne la trouve ni sur l’une ni sur l’autre, s’élance sans nouvelle hésitation sur la troisième route, comme exprimant par cet acte même le dilemme que celui qu’il recherche, ayant dû passer par l’une des trois routes, s’il n’a pris aucune des deux premières, a dû nécessairement s’engager dans la troisième. C’est là du reste une question sur laquelle nous reviendrons, puisque, devant passer en revue les diverses applications du transformisme, nous aurons à rechercher si les fonctions cérébrales de l’homme dérivent de celles des animaux, comme son organisation anatomique dérive de leur organisation. Mais il est dès maintenant évident, pour le physiologiste, bien entendu, qu’entre les fonctions cérébrales de l’un et celle des autres il n’y a que des différences de degré et non des différences de nature.

Flourens l’avait bien compris, du moins pour les animaux supérieurs; aussi accorde-t-il l’intelligence aux vertébrés, tandis qu’il n’accorde que l’instinct aux invertébrés; de sorte, comme le faisait remarquer Broca, que les partisans du règne humain, d’après l’intelligence, seraient ainsi amenés à créer un nouveau règne pour les seuls invertébrés. Mais combien est obscure chez Flourens la distinction qu’il

s’efforce de faire entre l’instinct et l’intelligence (nous verrons plus tard qu’on peut définir l’instinct comme une manifestation intellectuelle devenue héréditaire); ainsi Flourens se prend quelquefois à donner de l’intelligence aux invertébrés, et, pour éviter de se contredire, il est obligé de recourir à une sorte de restriction mentale : « Il y a, dit-il, dans l’araignée, l’instinct machinal qui fait la toile, et l’intelligence (l’espèce d’intelligence qui peut être dans une araignée) qui l’avertit de l’endroit déchiré, de l’endroit où il faut que l’instinct agisse. » « Je demanderai volontiers, dit Broca après avoir cité ce passage1, je demanderai à M. Flourens comment il fera pour distinguer de l’intelligence cette chose qu’il est obligé de reconnaître chez l’araignée, et qu’il désigne malgré lui sous le nom d’intelligence. Cette intelligence, sans doute, n’égale pas celle d’un membre de l’Institut, mais elle suffit à faire de la toile, et c’est déjà quelque chose. »

Ainsi ce n’est pas l’intelligence, considérée d’une manière générale, qui pourra jamais servir de caractère.pour séparer l’homme de tous les autres animaux et en faire un règne à part. Mais les partisans du règne humain ne s’avouent pas vaincus pour cela. En parcourant les Bulletins de la Société d’anthropologie pour l’année 1866, époque à laquelle cette question fut l’objet, dans la Société, de discussions tout à fait mémorables, rien n’est plus intéressant que de voir les diverses facultés intellectuelles qui furent, une à une, invoquées comme devant, chacune à elle seule, servir de caractéristique au règne humain, et que de voir surtout avec quel merveilleux bon sens ces prétendues barrières furent renversées par Broca. Les uns, avec Flourens, distinguaient essen-

1. firoca. Discours sur l’homme et les animaux ( Dullet . de la Soc. d' Anthropologie, 1866, p. 66).

LE TRANSEORMISME ET L’ESPÈCE HUMAINE. 71

tiellement l’homme des animaux en ce que, disaient-ils, ces derniers n’ont pas « la réflexion, cette faculté suprême qu’a l’esprit de l’homme de se replier sur lui-même et d’étudier l’esprit ».

Il est possible, répond Broca, que la réflexion, ainsi définie, manque chez les animaux, comme chez la plupart des hommes; cela serait d’autant moins surprenant que cette définition a été faite exclusivement en vue de la distinction à établir. Mais si, comme je le crois, la réflexion est cette faculté en vertu de laquelle nous délibérons, dans certains cas, le parti à prendre, il n’est pas difficile de montrer que les animaux en sont doués comme nous. D’ailleurs M. Flourens reconnaît qu’ils ont ((une certaine espèce de réflexion, mais pas celle, dit-il, que j’ai définie l’action de l’esprit sur l’esprit. » ( Bulletins , 1866, p. 67). D’autres ont dit que la pitié est un caractère distinctif du genre humain, et que l’homme seul est capable de compassion. Or, répond Broca, qu’on lise sur ce point, dans Hubert, les descriptions homériques des batailles sanglantes que se livrent souvent les fourmis : on y verra que si, dans ces grandes luttes, il y a des vainqueurs et des vaincus, des triomphateurs et des prisonniers, il y a aussi des morts et des blessés, et que ceux-ci ne sont pas abandonnés, et qu’on les emporte hors du champ de bataille pour les soustraire à la fureur aveugle des combattants ; on y verra que les ambulances ne sont pas d’invention humaine, et que si nous commençons à peine, en Europe, à comprendre tout le respect dû aux blessés, les fourmis donnent depuis longtemps, à cet égard, des exemples bons à méditer. On a dit que l’homme seul sait douter et vouloir; mais on a vu un chien hésiter entre deux routes? Or, quand il hésite, croit-on qu’il ne doute pas? On a surtout caractérisé l’animal par sa prétendue inaptitude au perfectionnement; mais est-il besoin de rappeler que certaines races

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