‹ Le DarwinismeChapitre 41 sur 102 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

humaines inférieures se sont fait remarquer jusqu’ici par une absence complète de perfectibilité? Au contraire, combien nos animaux domestiques ne se montrent-ils pas susceptibles d’éducation? Et les animaux sauvages également, témoin les oiseaux des îles de l’Océan, qui apprennent à éviter l’homme, et chez lesquels cette action, d’abord accomplie par degrés, à mesure qu’ils ont appris à redouter l’approche d’un ennemi jusque-là inconnu, se transforme, au bout d’un certain nombre de générations, en un instinct héréditaire1.

Enfin, tant on a cherché des arguments un peu partout, nous voyons, à propos de la liberté, proposée comme caractéristique essentielle de l’homme, Flourens soutenir, en citant Bossuet, que l’homme est seul assez libre pour se suicider. « Quant à moi, répond Broca, il ne me paraît nullement prouvé que l’animal soit incapable de se suicider, et l’on a même cité un certain nombre de cas à l’appui de l’opinion contraire; mais quand cela serait, il ne faudrait pas oublier que les dix-neuf vingtièmes des suicides sont dus à un état d’aliénation ou perte de liberté. »

Dans tout cela, on a trop oublié de tenir compte des facultés des races humaines inférieures; on a toujours comparé aux animaux l’homme civilisé, parce qu’on gardait dans la pensée comme un reste de cette thèse si chère aux philosophes du xviii6 siècle, à savoir que l’homme de la nature, l’homme primitif, était un être parfait, à mœurs douces, à

1. Dans ces deux, dernières années la Revue scientifique a ouvert ses colonnes à une sorte d’enquête sur l’intelligence des animaux; on y trouvera, presque dans chaque numéro, des séries de faits infiniment plus démonstratifs que ceux que nous venons de rappeler et que ceux que nous citerons plus loin. Nous signalons particulièrement au lecteur les numéros des 17 mai, 5 juillet, 20 septembre et 4- octobre 188t. — Voy. aussi J. Fischer, Etudes psychologiques sur les singes ( Revue des sciences naturelles , Montpellier, n° de mars 1881, p. 336).

LE TRANSFORMISME ET L’ESPÈCE HUMAINE. 73

sentiments simples mais élevés, tels qu’on pouvait les supposer chez un être sorti tout achevé des mains du Créateur. Les connaissances acquises sur les races primitives actuelles, et la parfaite similitude démontrée entre ces races et l’homme préhistorique, ancêtre des peuples civilisés, tout cela a singulièrement changé la manière de voir pour tous ceux qui jugent d’après la réalité objective et non d’après de simples conceptions idéales; à cet égard, il a fallu reconnaître que pour les facultés intellectuelles, la distance est bien plus immense en un Newton et un sauvage qu’entre un sauvage et un singe.

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Et cela est vrai, non seulement pour les facultés intellectuelles proprement dites, pour celles des hommes de génie, mais même pour les plus simples sentiments affectifs et moraux; qu’on se l’appelle le sauvage dont parle l’ancien navigateur Byron (Darwin, Descendance de V homme , p. 67), qui écrasa son enfant contre un rocher, parce qu’il avait laissé tomber un panier plein d’oursins; qu’on pense à la femelle du Boschiman, de l’Australien, de l’Indien du Paraguay, qui pratique l’infanticide; qu’on se rappelle la description que nous donne Fitzroy de ces Fuégiens assis en rond : ils ont saisi une vieille femme de leur troupe, ils lui tiennent la tête au-dessus de l’épaisse fumée d’un feu de bois vert, et l’étranglent; puis ils dévorent sa chair morceau par morceau, sans en excepter le tronc.

Et alors qu’on se reporte aux détails suivants donnés par Darwin sur les singes ( Descendance de V homme , p. 72) : « Nous voyons chez eux, dit-il, l’affection maternelle se manifester dans les détails les plus insignifiants; ainsi Rengger a vu un singe américain (un cebus) chasser avec soin les mouches qui tourmentaient son petit; Duvaucel a vu un Hylobate qui lavait la figure de ses petits dans un ruisseau. Les guenons, lorsqu’elles perdent leurs petits, éprouvent un

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