PREMIÈRE PARTIE
tel chagrin qu’elles en meurent. Les singes, tant mâles que femelles, adoptent toujours les singes orphelins et en prennent les plus grands soins. Un babouin femelle, remarquable par sa bonté, adoptait non seulement les jeunes singes d’autres espèces, mais encore volait des jeunes chiens et des jeunes chats qu’elle emportait partout avec elle. Un petit chat ayant égratigné sa mère adoptive, celle-ci, très étonnée du fait, et très intelligente, examina les pattes du chat, et, sans autre forme de procès, enleva aussitôt les griffes avec ses dents. Un gardien du jardin zoologique de Londres me signala une vieille femelle babouin ( cynoceplia lus chacma ), qui avait adopté un singe Rhésus. Cependant, lorsqu’on introduisit dans sa cage deux jeunes singes, un Drill et un Mandrill, elle parut s’apercevoir que ces deux individus, quoique spécifiquement distincts, étaient plus voisins de son espèce; elle les adopta aussitôt et repoussa le Rhésus. Ce dernier, très contrarié de cet abandon, cherchait toujours, comme un enfant mécontent, à attaquer les deux autres jeunes toutes les fois qu’il le pouvait sans danger, conduite qui excitait toute l’indignation de la vieille guenon. » Encore un mot à propos de la curiosité , dont on a beaucoup parlé, même dans ces toutes dernières années, comme d’un des traits distinctifs du caractère humain. « Beaucoup d’animaux, dit Darwin, font preuve de curiosité. Cette aptitude leur est même quelquefois nuisible, comme par exemple lorsque le chasseur les distrait par des feintes et les attire vers lui en alfectant quelque attitude extraordinaire. Je l’ai observée pour le cerf; il en est de même pour le chamois, si méfiant cependant, et pour quelques espèces de canards sauvages. Brehm nous fait une description intéressante de la terreur instinctive que ses singes éprouvaient à la vue des serpents; cependant, leur curiosité était si grande, qu’ils ne pouvaient s’empêcher de temps à autre de rassasier, pour
LE TRANSFORMISME ET L’ESPËCE HUMAINE
ainsi dire, leur horreur, d’une manière des plus humaines, en soulevant le couvercle de la boite dans laquelle les serpents étaient enfermés. Très étonné de ce récit, je transportai un serpent empaillé et enroulé dans l’enclos des singes au Jardin zoologique, où il provoqua une grande effervescence; ce spectacle fut un des plus curieux dont j’aie jamais été témoin. Trois Cercopithèques étaient tout particulièrement alarmés; ils s’agitaient violemment dans leurs cages en poussant des cris aigus, signal de danger qui fut compris des autres singes. Je plaçai alors le serpent empaillé dans l’un des grands compartiments. Au bout de quelques instants, tous les singes formaient un grand cercle autour de l’animal, qu’ils regardaient fixement; ils présentaient alors l’aspect le plus comique. Mais ils étaient surexcités au plus haut degré; un léger mouvement imprimé à une boule de bois, à demi cachée sous la paille, et qui leur était familière comme leur servant de jouet habituel, les fit décamper aussitôt. Ces singes se comportaient tout différemment lorsqu’on introduisait dans leurs cages un poisson mort, une souris, une tortue vivante, car, bien que ressentant une certaine frayeur, ils ne tardaient pas à s’en approcher pour les examiner et les manier. Je mis alors un serpent vivant dans un sac de papier mal fermé que je déposai dans un des plus grands compartiments. Un des singes s’en approcha immédiatement, entr’ouvrit le sac avec précaution, y jeta un coup d’œil, et se sauva à l’instant. Je fus alors témoin de ce qu’a décrit Brehm, car tous les singes, les uns après les autres, la tête levée et tournée de côté, ne purent résister à la tentation de jeter un rapide regard dans le sac, au fond duquel le terrible animal restait immobile. »
On a souvent affirmé qu’aucun animal ne se sert d’outils; cette question fut discutée en 1866 à la Société d’anthropologie. Voici ce que répond plus récemment Darwin. Rappe-