‹ Le DarwinismeChapitre 46 sur 102 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

théologiens, répondent par raffirmative. « Qu’il me soit permis, dit l’auteur, de rester naturaliste » (p. 14), et il

rappelle alors une série d’exemples très analogues à ceux que nous venons de développer, pour montrer que l’homme et l’animal pensent et raisonnent en vertu d’une faculté qui leur est commune et qui est seulement énormément plus développée dans le premier que dans le second.

« Ce que je viens de dire de l’intelligence, ajoute M. de Quatrefages, je n’hésite pas à le dire aussi du langage, qui en est la plus haute manifestation. Il est vrai que l’homme seul a la parole , c’est-à-dire la voix articulée. Mais deux classes d’animaux ont la voix. Ii n’y a là encore chez nous qu’un perfectionnement immense, mais rien de radicalement nouveau. Dans les deux cas, les sons, produits par l’air que mettent en vibration les mouvements volontaires imprimés à un larynx, traduisent des impressions, des pensées personnelles, comprises par les individus de même espèce. Le mécanisme de la production, le but, le résultat sont au fond les mêmes. Il est vrai que le langage des animaux est des plus rudimentaires et pleinement en harmonie sous ce rapport avec l’infériorité de leur intelligence. On pourrait dire qu’il se compose presque uniquement d’interjections. Tel qu’il est pourtant, ce langage suffit aux besoins des mammi¬

fères et des oiseaux, qui le comprennent fort bien. L’homme lui-même l’apprend sans trop de peine : le chasseur distingue les accents de la colère, de l’amour, du plaisir, delà douleur, le cri d’appel, le signal d’alarme, il se guide à coup sûr d’après ces indications; il reproduit ces accents, ces cris de manière à tromper l’animal » (Idem, p. 15). Et M. de Quatrefages conclut : « Ce n’est donc pas dans les phénomènes se rattachant à l’intelligence qu’on peut trouver les bases d’une dictinction fondamentale entre l’homme et les animaux. »

LA PLACE DE L’IIOMME DANS LA NATURE. «1

Mais si ce n’est ni par les caractères anatomiques ni par l’intelligence, par quoi donc seront révélés ces caractères qui justifieraient la distinction d’un règne humain? Le voici, d’après les propres termes de l’auteur : « On constate chez l’homme trois phénomènes fondamentaux auxquels se rattachent une multitude de phénomènes secondaires, et dont rien de semblable ne se rencontre chez les autres êtres vivants : 1° L’homme a la notion du bien et du mal moral, indépendamment de tout bien-être ou de toute souffrance physique; 2° l’homme croit à des êtres supérieurs pouvant influer sur sa destinée ; 3° l’homme croit à la prolongation de son existence après la mort. — Ces deux derniers phénomènes ont habituellement entre eux des connexions tellement étroites qu’il est naturel de les rapporter à la même faculté, à la religiosité; le premier dépend de la moralité. »

Pour ce qui est de la moralité , de la notion du bien et du mal, il suffit de se rappeler l’exemple que nous citions plus haut des Fuégiens étranglant et dévorant une vieille femme de leur tribu, pour voir que tout au moins le sentiment du bien et du mal est, chez ces races inférieures, bien différent de ce que nous concevons, et cet exemple n’est que l’un des mille traits semblables que nous montrent les usages des races inférieures, anthropophages ou non. D’ailleurs, même chez la plupart des sujets appartenant à des races déjà civilisées, la définition de la moralité, telle que la donne M. de Quatrefages, la notion du bien et du mal indépendamment de tout bien-être et de toute souffrance physique, est en contradiction avec la religiosité, ou, pour mieux dire, avec les religions formulées, car celles-ci donnent précisément pour sanction au bien et au mal la menace de tortures ou la promesse de bonheurs particuliers dans une vie future. Enfin, si l’on se reporte aux derniers chapitres de V Espèce humaine.

où l’auteur traite des caractères moraux des races humaines, mathias duval. — Darwinisme. 6

nous le voyons invoquer, comme exemples de la notion du bien et du mal, des faits qui ne semblent nullement avoir cette signification abstraite. « Il n’est pas, dit-il, de société ou de simple association humaine dans laquelle la notion du bien et du mal ne se traduise par certains actes regardés par les membres de cetle société ou de cette association comme moralement mauvais. Entre voleurs et pirates même, le vol est regardé comme un méfait, parfois comme un crime, et sévèrement puni » (p. 339).

Mais ce sont là, pourrions-nous dire, les simples manifestations de la faculté de sociabilité, et de respect du bien de la communauté, et, sous ce rapport, les associations humaines, dans leurs formes primitives, sont bien inférieures aux associations d’abeilles et de fourmis, chez lesquelles sont non moins évidentes les manifestations des efforts de chacun pour le bien de la communauté.

Plus loin, pour montrer la moralité desdites races humaines inférieures, M. de Quatrefages (p. 344) passe en revue divers faits qui montrent que le sentiment de la propriété existe chez tous les peuples, quelque bas qu’ils soient placés dans l’échelle humaine. Mais ce sentiment existe également chez les animaux, et rien dans les autres faits invoqués par l’éminent anthropologiste ne vient montrer l’existence universelle dans les races humaines de sentiments du bien et du mal indépendamment de tout bien-être et de toute souffrance physique : ce sentiment existe chez un certain nombre de sujets, dans les races plus ou moins civilisées, mais il en est de lui comme de celui de la propreté (l’amour du bien moral n’a-t-il pas du reste plus d’un côté de ressemblance avec l’amour de la propreté physique?) Or tous les voyageurs s’accordent à reconnaître qu’ils n’ont jamais vu une femme hottentote ou boschimane débarbouiller son enfant, tandis qu’il est de nombreux exemples de femelles de singes se

LA PLAGE DE L’HOMME DANS LA NATURE

livrant, à l’état sauvage, à cette opération au bord d’un ruisseau. 11 faut donc renoncer à faire de la moralité la caractéristique d’un règne humain.

Pour ce qui est de la religiosté , « nous possédons, dit Darwin ( Origine de V homme , p. 99), des preuves nombreuses que nous ont fournies non pas des voyageurs de passage, mais des hommes ayant longtemps vécu avec les sauvages, d’où il résulte qu’il existe encore un grand nombre de peuples qui ne croient ni à un ni à plusieurs dieux, et qui n’ont même pas, dans leur langage, de mot pour exprimer l’idée de la divinité ». 11 est vrai que M. de Quatrefages s’efforce, avec juste raison, de montrer qu’il ne faut pas juger des idées religieuses des sauvages en prenant pour mesure la conception de la divinité telle qu’elle est répandue chez les peuples civilisés, et qu’il ne faut pas, quelque simple, incomplète, naïve et enfantine que soit une croyance, lui refuser le caractère religieux, du moment qu’elle se rattache à ce que les religions développées ont de commun et d’essentiel, à savoir l’idée d’êtres supérieurs à l’homme, pouvant influer en bien ou en mal sur sa destinée. Mais quelque persévérance que mette l’auteur à relever les contradictions des voyageurs qui, par exemple à propos des Australiens, refusent ou accordent à ces peuples quelques traces de croyances méritant d’être appelées religieuses, il est impossible de ne pas tenir compte des nombreux rapports qui, depuis que l’attention des anthropologistes a été plus particulièrement attirée sur ce point, viennent presque journellement, à la Société d’anthropologie, déposer de l’existence de peuplades n’ayant absolument rien qui mérite le nom de religiosité.

Mais, aussi bien, admettons, pour un moment, que cette religiosité, sous sa forme la plus élémentaire, c’est-à-dire la croyance au surnaturel, ne fasse défaut à aucune race, et

Page 1