‹ Le DarwinismeChapitre 47 sur 102 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

voyons ce que nous devons penser de ces formes plus ou moins élevées de religiosité, et s’il n’y a pas à trouver quelque chose qui, de très loin il est vrai, serait analogue chez les animaux.

D’abord, en considérant les peuples qui professent une religion complètement formulée, remarquons avec Broca ( Bulletin cV anthropologie, 1866, p. 75) que, si tous les sujets acceptent pendant leur enfance les croyances dans lesquelles on les élève et auxquelles on façonne leur esprit, il n’y a rien là qui puisse nous révéler l’existence d’une faculté, d’une aptitude ou d’une aspiration particulière ; mais qu’avec

l’âge, avec l’expérience, avec l’étude surtout, pour beaucoup d’entre eux cet état passif de l’esprit fait place presque toujours à un certain degré de scepticisme, à un esprit de critique, dont le développement marche de front avec celui de l’intelligence elle-même, et qui, s’appliquant aux conceptions religieuses, aboutit finalement à ce que, dans tous les pays, surtout dans ceux où l’homme cultive son intelligence, on voit un grand nombre d’individus abandonner peu à peu la totalité de leurs croyances. « Ce prétendu caractère humain que vous appelez la religiosité a donc disparu en eux? Les mettrez-vous au rang des brutes, ces homme qui souvent se font remarquer par l’étendue de leur savoir, par la puissance de leur esprit ? Et si vous dites qu’ils ont commencé par croire sous l’influence de la religiosité, attribuerez-vous à une autre faculté opposée, à la déreligiosité 9 cette nouvelle évolution de leur pensée?» (Broca, loc. cit.). Ainsi voilà, pour distinguer le règne humain, un singulier caractère, que certains groupes d’hommes n’ont pas encore, que d’autres ont, que les derniers enfin n’ont plus.

Ensuite, en considérant les peuples qui n’ont pas une religion nettement formulée, mais seulement une mythologie rudimentaire, des superstitions enfantines, ce qu’on appelle

LA PLACE DE L’HOMME DANS LA NATURE

la croyance au surnaturel , voyons si cette croyance représente bien réellement un caractère autre que celui d’une intelligence peu développée, qui, mise au service du sentiment de curiosité propre aussi bien aux singes qu’à l’homme, se contente de solutions naïves pour l’explication des phénomènes du monde ambiant.

La croyance au surnaturel, pour nous qui avons idée des lois de la nature, c’est la croyance à l’infraction à ces lois; mais y a-t-il à parler de surnaturel pour les races inférieures qui n’ont jamais entendu expliquer scientifiquement un phénomène, et ne se sont jamais posé la question de savoir si une chose est conforme ou contraire à des lois qu’elles ne soupçonnent pas ?

Ainsi le Boschiman possède une curiosité enfantine et des idées d’une extrême puérilité; à son sens, quand il voit, dans un convoi d’explorateurs, deux chariots, l’un grand, l’autre petit, ce dernier est l’enfant du premier; une flèche vient-elle à manquer le but visé, c’est à elle qu’en incombe la faute. Est-il étonnant que ces intelligences élémentaires qui personnifient un chariot, une flèche, admettent aussi l’existence d’un être qui tue par la foudre? 11 serait bien étonnant que la vue de l’éclair et de ses effets formidables, joints à l’impression terrifiante du bruit du tonnerre, n’amenât pas dans ces esprit la croyance à une puissance supérieure. Mais en tout cela ils ne font que des suppositions bizarres qui n’ont pas plus de valeur que celle de la filiation du petit au grand chariot. Est-ce parce que ces suppositions sont absurdes, que nous les désignerons sous le nom de croyance au surnaturel, et en ferons la forme élémentaire de la religiosité ? Mais, encore une fois, ces sauvages ne se doutent pas qu’ils croient à quelque chose d’absurde, de surnaturel : la notion du naturel et du surnaturel se confond chez eux, et nous leur prêtons la croyance

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