PREMIÈRE PARTIE
à peu près épuisée, nous ne saurions résister au plaisir de citer, comme exemple de ces fausses interprétations observées chez les animaux, les études curieuses faites par Broca sur un jeune magot; c’est presque l’une des dernières communications qu’il nous fut donné d’entendre à la Société d’anthropologie de la bouche de ce maître vénéré; aussi la transcrirons-nous à peu près textuellement.
11 s’agit d’un jeune singe femelle sans queue, de l’espèce des magots, pris aux environs de Callo, vers l’âge de trois mois, et apporté ultérieurement en France. « Très affectueux et très intelligent, il aime beaucoup à embrasser les petits enfants; encore hier, 4 juin, il sauta dans une petite voiture d’enfant, et embrassa très délicatement un bébé de trois ou quatre ans; il ne voulait plus le quitter. A défaut d’enfants, il embrasse les poupées, de quelque taille qu’elles soient. Le jour de son arrivée chez moi, il s’échappa du bras de sa maîtresse, sauta sur la cheminée et embrassa une petite baigneuse en albâtre qui décore la pendule (c’est une statuette assise, qui, debout, aurait environ, 0m,30). Mais le plus fort est le fait suivant : en Algérie, lorsqu’il avait environ six mois, sa maîtresse s’amusant à lui faire son portrait sur du papier blanc, il s’empara du dessin, l’embrassant, le serrant contre sa poitrine. Depuis, on le lui rendait pour le faire tenir tranquille ; on le lui ôtait pour le punir, jusqu’à entière destruction du papier. Ce singe ayant été amené au laboratoire, j’ai pu faire sur son intelligence de nouvelles observations. Nous lui avons présenté une série de dessins coloriés de l’ouvrage de Frédéric Cuvier et de Geoffroy Saint- Hilaire. 11 n’a pas remarqué l’orang qui était trop petit; mais le macaque a attiré son attentiô'u; il a embrassé et caressé cette image, et, enfin, il a fait le geste de l’épouiller, genre de caresse qu’il prodigue parfois à son maître et qui est un signe sûr de son affection. Le plâtre blanc de la face du
LA PLAGE DE L’HOMME DANS LA NATURE. 89
macaque a reçu le même accueil que le dessin colorié. Le plâtre colorié d’un jeune orang produit chez lui de l’étonnement et une certaine attention curieuse mêlée de frayeur. Sans cesse il revient vers cette statue; il en est très frappé. On lui montre alors le buste du bradypus tridactylus ; cet animal, qu’on appelle encore Val ou paresseux , a été à tort classé parmi les singes, sous prétexte qu’il a une main préhensile. Notre jeune magot 11e s’y est pas trompé; il a montré plus de coup d’œil que Blumenbach. A cette vue, il s’est irrité, il a poussé des cris de colère, s’élançant vers cet ennemi et lui faisant la grimace. Enfin nous l’avons mis devant un miroir, il s’y est contemplé avec curiosité, il a embrassé son image, a voulu la caresser, et s’est étonné de rencontrer le verre. Il a cherché alors son semblable derrière la glace; ne trouvant rien, il est revenu devant elle. Surpris de revoir l’animal qu’il avait perdu de vue, il en a conclu qu’il se sauvait quand 011 le cherchait. Alors, mettant sa tête sur le bord de la glace, et calculant ses distances, il s’inclina doucement derrière le miroir et au moment où sa tête s’inclinait décidément derrière ce meuble, il porta prestement sa main pour retenir le fugitif » (Broca, Bulletin de la Société d'anthropologie , 29 juin 1879, p.441).
Nous conclurons donc que l’homme ne saurait être séparé des animaux, pour, à côté du règne animal, former le prétendu règne humain. O11 a eu tort, au point de vue de la méthode scientifique, d’aller chercher, pour établir cette distinction, des caractères empruntés à des ordres d’idées plus ou moins métaphysiques, et en tout cas à des facultés difficil es à bien définir; or, même en suivant certains auteurs sur le terrain qu’ils avaient choisi, nous avons vu se retourner contre eux les arguments qu’ils avaient l’imprudence de mettre en avant. Mais c’est aux notions bien définies de l’anatomie et de la physiologie qu’il faut en