GŒTHE, D U C II E S N E ET N A U D I N
De même que dans les règnes animal et végétal un individu commence, pour ainsi dire, s’accroît, dure, dépérit et passe; n’en serait-il pas de même des especes entières. Diderot (De l’interprétation de la nature).
Goethe naturaliste philosophe : les métamorphoses des plantes. — Ses études en anatomie comparée: théorie vertébrale; l’os intermaxillaire. — Gœthe précurseur de Darwin. — Duchesne et l’histoire naturelle des fraisiers. — Naudin et le prétendu principe de finalité. — W.-C. Wells et les races noires. — Herbert Spencer et Huxley.
Après avoir ainsi, par deux lois, jeté ses premières lueurs en France, la doctrine du transformisme devait nous revenir un jour de l’étranger, formulée cette fois par un naturaliste que de laborieuses études de détail en anatomie, en géologie, en économie agricole, etc., ainsi que de longs voyages avaient mis en état d’accumuler d’innombrables preuves et exemples particuliers1. Mais il y aurait injustice à ne pas accorder,
1. Nous ne parlerons pas ici davantage que nous ne l’avons fait, par les citations précédentes, d’Isidore-Geoffroy Saint-Ililiaire, que quelques auteurs placent parmi les disciples de Lamarck et d’Étienne: « Je ne crois pas, dit M. de Quatrefages (op. cit., p. 67), ce jugement bien fondé. On sait comment Isidore Geoffroy a dans tous ses écrits adopté et déféndu les opinons de son illustre père ; souvent il les a développées et en a fait ressortir les conséquences. Pour tout ce qui touche à l’origine des espèces, il s’est au contraire
avant d’arriver à Darwin lui-même, plus qu’une mention à un naturaliste allemand connu surtout comme illustre poète, et dont les recherches en anatomie font époque au point de vue de la zoologie et de la botanique philosophiques. Nous voulons parler de Goethe, aux notes duquel nous avons fait précédemment de nombreux emprunts pour retracer les phases de la lutte entre Étienne-Geoffroy Saint-Hilaire et Cuvier.
Goethe avait étudié la botanique et l’anatomie comparée; dans chacune de ces branches des sciences naturelles il a laissé des mémoires dont chacun a fait époque, et qui, par la nature même des sujets traités, devaient amener l’auteur «à des conceptions se rattachant intimement au transformisme.
En botanique, Goethe est surtout connu par son traité de la Métamorphose des plantes. Cette théorie, aujourd’hui classique, et dans l’énoncé de laquelle Goethe avait du reste été précédé par l’embryologiste Wolff, consiste à rechercher comment tous les organes de la fleur, depuis le calice jusqu’aux étamines et au pistil, en passant par la corolle, ne sont autre chose que des feuilles modifiées. Il y a donc dans la plante une sorte d’unité de composition, dont l’élément essentiel est la feuille, se transformant successivement, par métamorphose, en divers organes d’apparences très différentes. Bien plus, en lisant le traité de Goethe, il est facile de voir qu’il avait déjà appliqué aux plantes la théorie aujourd’hui si en faveur des colonies d’organismes, et que, de même
borné à résumer ce qu’Étienne Geoffroy avait exposé d’une manière parfois un peu confuse. Bien plus, par le choix des citations, par les réflexions qu’il ajoute, il semble avoir voulu en restreindre plutôt qu’en étendre le sens. Rien dans ses œuvres n’autorise à penser qu’il admit des transmutations analogues à celles dont Lamarck soutenait la réalité, à celles dont il s’agit aujourd’hui. Isidore Geoffroy admettait la variabilité de l’espèce, mais nulle part il ne parle de sa mutabilité. C’est donc bien à tort qu’on a placé son nom parmi ceux des naturalistes qui, de près ou de loin, se sont rattachés à cette idée. »
qu’on considère les animaux tant soit peu élevés comme des colonies animales, il faisait des plantes de véritables colonies végétales (Voy. notamment, dans l’édition de Ch. Martins, p. 252, les passages où Goethe considère le bourgeonnement comme une propagation successive, et la floraison comme une propagation brusque). Dans la colonie végétale formée de feuilles, il montre une certaine division du travail, certains individus (certaines feuilles) demeurant organes de nutrition et de respiration, tandis que d’autres deviennent organes de reproduction, etc.
Comme Goethe était un poète, c’est-à-dire un homme d’imagination et d’inspiration, on pourrait croire que ces formules générales n’ont été pour lui que le résultat d’une vue de l’esprit, d’une conception a priori, d’une rêverie de poète, et que, par le fait d’un heureux hasard, cette rêverie s’était trouvée conforme à la nature réelle des choses. Il n’en est rien, et Goethe a pris lui-même le soin de nous retracer l’histoire de sa longue éducation botanique, de ses tâtonnements et de ses recherches, de ses insuccès et de ses succès (Voy. op. cit., édit, de Ch. Martins, p. 186). « Depuis un demi-siècle et plus, dit-il en terminant cet historique, je suis connu comme poète dans mon pays et à l’étranger. Mais ce qu’on ne sait pas aussi généralement, c’est que je me suis occupé sérieusement et longuement des phénomènes physiologiques et physiques delà nature, que j’avais observés en silence avec cette persévérance que la passion seule peut donner. Aussi, lorsque mon Essai sur V intelligence des lois du développement de la plante , imprimé en allemand depuis quarante ans, fixa l’attention d’abord en Suisse, puis en France, on ne sut comment exprimer son étonnement de ce qu’un poète, s’étant un instant écarté de sa route toute de sentiment et d’imagination, avait fait en passant une découverte de cette importance. C’est pour combattre cette fausse
croyance que cet avant-propos a été fait. Il est destiné à montrer que j’ai consacré une grande partie de ma vie à l’histoire naturelle, vers lequelle m’entraînait un goût passionné. Ce n’est point par l’inspiration subite d’un prétendu génie doué de facultés extraordinaires, c’est par des études suivies que je suis arrivé à ce résultat. »
En anatomie comparée des animaux, Gœtlie s’attacha à une théorie qui est, jusqu’à un certain point, en zoologie, le pendant de ce qu’est la métamorphose des plantes en botanique; il s’attacha à la théorie vertébrale du crâne, qu’il considéra, ainsi que Oken(dont il ne paraît pas avoir connu les travaux), comme formé de pièces semblables à celles qui constituent la colonne vértébrale. Pour Goethe (Op. cit ., p. 112), « la tête des mammifères se compose de six vertèbres, trois pour la partie postérieure, enfermant le trésor cérébral et les terminaisons de la vie divisées en rameaux tenus qu’il envoie à l’intérieur et à la surface de l’ensemble; trois composent la partie antérieure qui s’ouvre en présence du monde extérieur qu’elle saisit, qu’elle embrasse et qu’elle comprend ». On sait que, aujourd’hui, les recherches d’embryologie, tout en modifiant cette conception, ne l’ont pas renversée, comme on pourrait parfois le croire : l’embryologie a montré en effet que dans le crâne il y a une partie antérieure, achordale, correspondant au sphénoïde antérieur et à l’ethnoïde, et qui ne présente aucune analogie avec les vertèbres, et une partie postérieure, chordale, correspondant au sphénoïde postérieur et à l’apophyse basilaire, partie qui cette fois est parfaitement vertébrale, c’est-à-dire formée de vertèbres qui se soudent d’une manière plus ou moins prématurée.
En étudiant la composition du corps des vertébrés, Goethe fut amené à formuler, sur le type général de leur composition, des principes presque identiques à ceux proclamés par
mathias duval. — Darwinisme. 11
Étienne Geoffrov-Saint-IIilaire ; il n’est pas diflicile de retrouver dans le passage suivant l’idée du principe du balancement des organes. « Si nous examinons attentivement ( Op . cil., p. 29) un animal, nous verrons (pie la diversité des formes cpii le caractérise provient uniquement de ce que l’une de ses parties devient prédominante sur l’autre. Ainsi, dans la girafe, le cou et les extrémités sont favorisés aux dépens du corps, tandis que le contraire a lieu dans la taupe. Il existe donc une loi en vertu de laquelle une partie ne saurait augmenter de volume qu’aux dépens d’une autre et vice versa... Le total général du budget de la nature est fixé; mais elle est libre d’affecter les sommes partielles à telle dépense qu’il lui plaît. Pour dépenser d’un côté, elle est forcée d’économiser de l’autre1. »
Enfin, comme étude moins générale et cependant d’une importance plus grande encore, il faut rappeler la découverte de l’os intermaxillaire. Dans le cours de l’année précédente, en traçant l’histoire du développement de la face, nous avons longuement insisté sur Y importance morphologique de cet os, dont la présence chez l’homme avait été niée, de sorte qu’on avait été amené à établir, en zoologie, une barrière infranchissable entre l’homme et les autres
1 . Ce passage de Gœthe est extrait de son Introduction générale à l'anatomie comparée, publiée en janvier 1795. C’est seulement en 1807 qu’Étienne- Geoffroy Saint-Hilaire a établi, d’une façon bien plus complète, le principe en tète de son ouvrage Sur le crâne des oiseaux. « La nature, dit-il, emploie toujours les mêmes matériaux et n’est ingénieuse qu’à en varier les formes: comme si, en effet, elle était soumise à des données premières, on la voit tendre toujours à faire paraître les mêmes éléments en même nombre dans les mêmes circonstances et avec les mêmes connexions; s’il arrive qu’un organe prenne un accroissement extraordinaire, l’influence en devient sensible sur les parties voisines qui, dès lors, ne parviennent plus à leur développemen habituel; mais toutes n’en sont pas moins conservées, quoique dans un degré de petitesse qui les laisse souvent sans utilité. Elles deviennent comme autant de rudiments qui témoignent en quelque sorte de îa permanence du plan général. »
mammifères, d’après le seul fait que ces derniers possèdent, tandis que l’homme ne posséderait pas d’os intermaxillaire ou os incisif. Mais Goethe, procédant d’abord par raisonnement et analogie, en partant de ce fait que l’homme possède des dents incisives comme les autres mammifères, conclut que l’os intermaxillaire qui porte ces dents devait aussi se rencontrer chez lui. Procédant alors par des recherches de détail, il constata que chez l’embryon humain cet os est reconnaissable à première vue, mais qu’il se soude ensuite, de très bonne heure, avec les maxillaires supérieurs, ne restant distinct que dans des cas très exceptionnels. 11 reconnut même la part que la non soudure de cet os prend à l’apparition de certaines difformités de la face. « Le bec-delièvre, dit-il ( Op . cit ., Ch. Martins, p. 92), et surtout le bec de-lièvre double, sont des indications de l’os incisif. Dans le bec-de-lièvre simple, la suture moyenne qui réunit les deux moitiés reste béante; dans le bec-de-lièvre double, l’os incisif se sépare de la mâchoire supérieure, et, comme toutes les parties de l’économie sont liées entre elles, la lèvre se fend en même temps. »
On voit par ces divers exemples, combien toutes les recherches de Goethe en sciences naturelles se rattachent intimement à ce qui fait l’objet essentiel des études transformistes actuelles, et sur combien de points les résultats auxquels il est arrivé concordent avec la doctrine de l’évolution. Goethe a-t-il réellement et explicitement été un précurseur de Darwin? Il faut répondre affirmativement à cette question, si l’on tient compte des nombreux passages, où, à la suite d’études plus ou moins de détail, il formule ses conceptions générales. Sans doute il n’a pas publié de traité sur l’origine des espèces, sur l’adaptation, sur les influences du milieu, sur les rapports des formes paléontologiques avec les formes actuelles, mais partout, aussi bien dans ses
œuvres poétiques que dans ses mémoires scientifiques, nous le voyons aborder et résoudre dans un sens transformiste les questions d'origine et de parenté des organismes. Quelques exemples à l’appui ne seront pas ici inutiles, puisque récemment, en Allemagne même, la valeur de Goethe comme naturaliste a été singulièrement rabaissée.
S’agit-il d’abord de la recherche des causes naturelles en morphologie comparée, et de la futilité des explications fournies par la doctrine des causes finales? « Dans les sciences naturelles, dit Goethe (Op. cit ., éd. Charles Martins, p. 65), on partait de principes dont la vérité n’était pas assez établie. Les uns s’en tenaient platement aux faits matériels sans les féconder par la réflexion; les autres cherchaient à sortir d’embarras au moyen des causes finales. Les idées religieuses étaient un obstacle du même genre et de la même force. On voulait faire servir les phénomènes de la nature organique à la plus grande gloire de Dieu... »
S’agit-il de l’uniformité de type primitif entre les animaux d’un même embranchement? « Nous pouvons donc soutenir hardiment, dit-il (Ibid., p. 66), que les êtres organisés les plus pa’r faits, savoir les poissons, les reptiles, les oiseaux et les mammifères, y compris l’homme qui est à leur tête, sont tous modelés sur un type primitif, dont les parties toujours les mêmes, et variant dans les limites déterminées, se développent ou se transforment encore tous les jours par la génération. »
Et quant aux causes de ces transformations, « si l’on demande, dit-il (Ibid., p. 31), quelles sont les circonstances qui déterminent une destination si variable, nous répondrons que les modificateurs ambiants agissent sur l’organisme, qui s’accommode à leur influence. De là sa perfection intérieure et l’harmonie que présente l’extérieur avec le monde objectif. » Et ailleurs (dans une pièce de vers sur la métamorphose des
animaux1) : « Toutes les parties se modèlent d’après les lois éternelles, et toute forme, fût-elle extraordinaire, révèle en soi le type primitif. La structure de l’animal détermine ses habitudes, et le genre de vie, à son tour, réagit puissamment sur toutes les formes. Par là se révèle la régularité du progrès, qui tend au changement sous la pression du milieu extérieur. »
S’agit-il enfin de la géologie, c’est-à-dire de la théorie de Cuvier, théorie des révolutions du globe, substituant, la doctrine des créations successives à toute idée de transformation graduelle et d’évolution continue, nous trouvons dans Goethe un adversaire décidé des révolutions violentes et périodiques, et un partisan de la théorie d’un développement lent et ininterrompu de la terre et de ses systèmes de montagnes. « Ce qu’il y a, dans la doctrine de Cuvier, de violent, de saccadé, répugne à mon esprit, disait-il, car ce n’est pas là une chose conforme à la nature. Il en sera ce qu’il pourra, mais il sera dit que j’ai maudit cet abominable fatras des créations renouvelées. Et un de ces jours il surgira un homme qui aura le courage de rompre en visière à cette folie acceptée de tout le monde2. »
Enfin Goethe doit être classé parmi les partisans du transformisme en raison même de l’intérêt si vif qu’il prêta à la discussion pendante entre Cuvier et Étienne Geoffroy-Saint- Hilaire. Les pages dans lesquelles il a tracé jour par jour les phases de cette lutte mémorable, sont les dernières que Goethe ait écrites : « C’est, dit Hæckel, le testament de notre plus grand poète et de notre plus grand penseur, et c’est