‹ Le DarwinismeChapitre 57 sur 102 · Hæckel, Hist. de la création naturelle, p · texte numérisé non relu

Hæckel, Hist. de la création naturelle, p

2. Hæckel, Revue scientifique, 2 décembre 1882, p. 711. Il se passa à peine quelques années avant que cette prévision se réalisât, car en 1830 Charles Leyell donnait sa théorie de la continuité, aujourd’hui partout admise, qui substitue aux révolutions violentes du globe une évolution progressive ininterrompue (Voy. ci-après).

encore à cette lutte intellectuelle que se rapporte son dernier mot : « plus de lumière. » Les emprunts que nous avons faits précédemment à ces dernières pages de Goethe ne montrent peut-être pas encore assez toute la passion avec laquelle il suivit la lutte et s’associa de loin aux efforts d’Étienne Geoffroy, dont les pensées étaient depuis si longtemps les siennes. Mais l’anecdote suivante, extraite par Ilæckel des récits de Soret, sera à cet égard suffisamment démonstrative.

« Dimanche 2 août 1830. Les journaux nous ont annoncé aujourd’hui que la révolution de Juillet est commencée et ont tout mis en émoi. Dans l’après-midi je suis allé chez Gœthe. « Eh bien! s’écria-t-il en m’apercevant, que pensezvous de ce grand événement? Le volcan est en éruption; tout est en flammes; ce n’est plus ici un débat à huis clos.

— Un grave événement, répliquai-je; mais d’après ce que l’on sait des choses, et avec un tel ministère, il faut s’attendre à ce que cela finisse par l’expulsion de la famille royale. — Nous ne paraissons pas nous entendre, mon excellent ami, répliqua Gœthe. Je ne vous parle pas de ces gens; c’est d’une bien autre affaire qu’il s’agit pour moi; j’entends parler de l’éclat qui vient de se faire à l’Académie, au sujet du débat si important, survenu entre Cuvier et Geoffroy-Saint-Hilaire.

— Cette sortie de Gœthe était si inattendue pour moi, que je ne sus que dire, et que pendant quelques moments mon trouble fut visible. — L’affaire est de la plus haute importance, continua Gœthe, et vous ne pouvez pas vous figurer ce que j’ai éprouvé, en lisant le compte rendu de la séance du 19 juillet. Nous avons maintenant, en GeolTroy-Saint- Ililaire, un puissant allié qui ne nous abandonnera pas. Je vois quel grand intérêt le monde scientifique français porte à cette affaire; car en dépit de la terrible animation politique, la salle des séances de Y Académie était comble le 19 juillet.

Mais ce qu’il y a de plus important, c’est que la méthode synthétique en histoire naturelle, que Geoffroy vient d’inaugurer en France, ne peut plus disparaître. Par le fait d’une libre discussion à l’Académie et en présence d’un nombreux auditoire, l’affaire est lancée dans le public; impossible à présent de s’en débarrasser par une exclusion secrète; on ne pourra plus l’expédier et l’étouffer à buis clos. »

En ceci Goethe se trompait dans ses prédictions, car, nous l’avons vu (p. 155 ) le triomphe de Cuvier étouffa le transformisme naissant. Il en fut de Geoffroy-Saint-Hilaire à peu près ce qu’il en était alors de Goethe lui-même. En effet c’est seulement à l’époque toute actuelle qu’on a apprécié la valeur de Goethe en zoologie philosophique, de même du reste qu’en botanique; ses contemporains firent généralement assez mauvais accueil à ses conceptions philosophiques de la nature et attachèrent peu d’importance à ses travaux en anatomie animale ou végétale. En divers endroits de ses écrits nous le voyons se plaindre de ce mauvais accueil et déplorer l’esprit borné des savants de profession incapables d’apprécier ses travaux, et auxquels les arbres, dit-il, cachent l’aspect de la forêt : « Comme je m’étais engagé dans ces études (recherche du type animal), je m’aperçus bientôt que les hommes les plus éminents dans le métier pouvaient bien se détourner quelquefois, par conviction, de la roule battue, mais qu’ils ne la quittaient jamais complètement pour entrer dans une voie nouvelle, parce qu’ils trouvaient plus commode, pour eux et pour les autres, de suivre le grand chemin et d’aborder des rives déjà connues. Je fis encore d’autres remarques singulières, savoir qu’on se plaisait généralement dans le difficile et le merveilleux, espérant qu’il en sortirait quelque découverte remarquable1. »

1. Goethe, Œuvres d'Hist. natur. (Ed. Charles Martins), p. 105.

Chose singulière, ce refus de justice vis-à-vis du naturaliste, alors que toute gloire était accordée au poète, ce mépris pour les conceptions générales du naturaliste philosophe, vient de se manifester ces jours derniers, et de la part d’un physiologiste que ses études particulières aussi bien que sa nationalité ne semblaient pas désigner pour un tel rôle. Nous voulons parler du discours de rentrée (Université de Berlin) prononcé par le professeur Du Bois-Reymond le 15 octobre j 882, et dont la traduction a paru dans la Revue scientifique1 . L’orateur a choisi pour sujet : Goethe. Après avoir subi de longues dissertations, singulièrement nébuleuses, sur Faust et Méphistophélès , lorsque le lecteur, impatient de voir juger, par un homme de science, le Gœtlie scientifique, arrive aux passages consacrés au naturaliste, il est singulièrement impressionné des jugements suivants :

« Nous nous réjouirons des succès de Goethe, sans trop nous demander s’il n’aurait pas mieux fait, pour sa gloire et pour le monde, de laisser les éludes scientifiques, comme Clairaut le conseillait à Voltaire, à ceux qui ne peuvent pas être de grands poètes. Cependant il m’est impossible de dissimuler ma conviction personnelle que sans le concours de Goethe, la science serait aujourd’hui tout aussi avancée quelle l’est. Les progrès qu’il lui a fait faire, d’autres les auraient réalisés tôt ou tard; déjà avant Gœthe, Gaspard Frédéric Wolff connaissait plus ou moins complètement la métamorphose des plantes, et Üken la théorie des vertèbres. »

Et plus loin, en parlant de Gœthe considéré par Ilæckel comme précurseur de Darwin : « En limitant les droits de Goethe, dit Du Bois-Reymond, à la simple affirmation que les espèces vivantes ont une parenté originelle, on leur ôte toute valeur, car la difficulté n’était pas d’émettre cette propo-

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