Numéro du 16 décembre
sition, mais de la rendre acceptable et surtout de la démontrer. Tout homme affranchi des préjugés dogmatiques enfantins, et tant soit peu au courant des résultats de la paléontologie, doit, s’il se met à réfléchir sur l’origine des êtres vivants, rencontrer tout d’abord l’idée qu’ils sont arrivés peu à peu, par un développement progressif, à leur état de perfection. En supposant même que des hommes comme Cuvier, Jean Muller, Agassiz, ne seraient pas arrivés d’eux-mêmes à cette idée, encore faut-il admettre qu’ils l’ont connue, puisqu’ils l’ont combattue. » Sans doute, mais le titre glorieux de Goethe, c’est précisément d’avoir défendu les idées philosophiques et d’être rangé parmi les partisans pré-darwiniens du transformisme.
Quant à la cause de cette singulière boutade de Du Bois- Reymond contre Goethe naturaliste, c’est sans doute d’une part que son compatriote Ilæckel s’était, en diverses circonstances, efforcé de placer Goethe à côté de Lamarck parmi les principaux précurseurs de Darwin, et que Du Bois- Reymond, éprouvait sans doute le besoin d’apprécier les choses autrement que Ilæckel ; c’est, d’autre part que Goethe, dans toutes ses oeuvres scientifiques, s’était montré plein d’admiration pour les savants français, se plaisant à proclaclamer « l’esprit large et indépendant » qui avait présidé à leurs travaux ( Op . cit., p. 181), et que Du Bois-Reymond, trop connu par son hostilité envers la science française, a éprouvé le besoin d’étendre rétrospectivement ses sentiments jusque sur celui qui avait marqué tant d’intérêt pour Geoffroy-Saint- Hilaire et suivi si ardemment sa lutte contre Cuvier.
Avec Goethe nous avons terminé la liste, assez courte, des précurseurs classiques de Darwin, c’est-à-dire de ceux qui ont occupé dans la science une position telle que leurs doctrines, alors même qu’elles n’étaient pas admises, n’en de-
voient pas moins continuer à figurer dans l’histoire de la science : de ceux-là Darwin a pu et dû s’inspirer; de ceuxlà on peut dire qu’il a repris la tradition, en pénétrant plus avant dans la voie qu’ils avaient si glorieusement ouverte. Mais à côté de ces précurseurs classiques, d’autant plus connus qu’ils avaient été combattus, se range toute une série de précurseurs ignorés de leurs contemporains, c’està-dire d’hommes qui, dans des ouvrages tout à fait spéciaux, parfois techniques, ont, à côté de leurs études pratiques, placé quelques passages où les idées transformistes furent très clairement exprimées mais restèrent absolument sans écho. La plupart du temps ces passages n’ont été relevés qu’ultérieurement, après que Darwin eut publié la première édition de son Origine des espèces, c’est-à-dire alors que la question du transformisme était revenue victorieusement à l’ordre du jour, et que l’esprit de tous, même de ceux qui s’étaient le plus étroitement spécialisés dans une branche des sciences naturelles, était en éveil sur les rapports de la question générale avec cette branche spéciale. La plupart de ces précurseurs ainsi retrouvés étaient des botanistes, plus ou moins adonnés à l’horticulture : et, comme le botaniste et l’horticulteur sont, peut-être plus que dans toute autre branche des sciences naturelles, en présence de faits relatifs aux variations des formes spécifiques, aux embarras que causent les mauvaises espèces en classification, et aux résultats obtenus par un choix déterminé des sujets reproducteurs,, nous voyons les auteurs en question énoncer non seulement des théories transformistes, mais encore entrer dans l’explication des transformations en indiquant le rôle joué par la sélection naturelle ou la sélection artificielle; il ne manque la plupart du temps à ces théories, pour être absolument complètes, que d’expliquer le mécanisme de la sélection naturelle par le fait de la lutte pour l’existence.
Ainsi Alph. de Candolle, dans une intéressante brochure publiée après la mort de Darwin1, signale « l’existence d’un ouvrage, bien curieux, dit-il, plus ancien que ceux de Lamarck, et dont personne jusqu’ici n’a parlé, si ce n’est pour les choses secondaires qui s’y trouvent. » Cet évolutioniste complètement oublié est Duchesne, auteur d’une Histoire naturelle des fraisiers, publiée en 1706.
Duchesne était horticulteur et professeur d’histoire naturelle dans un collège. Ayant semé des graines du fraisier sauvage, dit des bois, qu’il avait recueillies autour de Versailles, il vit, à sa grande surprise, que parmi les pieds obtenus, il s’en trouvait qui se faisaient remarquer par la présence d’une seule foliole, au lieu des trois qui caracté-
de ces individus singuliers, qui donnèrent la même forme, laquelle, ainsi fixée par des choix successifs, s’est conservée depuis. Les botanistes nomment ce nouveau fraisier Fragaria monophylla. Duchesne partit de ce fait et d’autres qu’il avait observés dans la culture, pour raisonner, d’une manière très profonde, sur les formes nouvelles plus ou moins héréditaires, et sur ce qu’on peut appeler espèce, race, variété. Il estime que beaucoup de formes désignées comme espèces sont des races, dont l’origine peut être constatée ou au moins présumée, et il émet à ce propos des considérations singulièrement profondes, qui sont autant d’aphorismes consacrés par le transformisme contemporain. Ainsi, en parlant de la classification des espèces, genres et familles, il dit : « L’ordre généalogique est le seul que la nature indique, le seul qui satisfasse pleinement l’esprit; tout autre est arbitraire et vide. » Plus loin il joint l’exemple au précepte et il tente de donner un arbre généalogique des fraisiers, construit d’après
1. Alph. de Candolle, Darwin considéré an point de vue des causes de son succès et de l'importance de ses travaux, 2e édit., Paris, 1882.
les descendances qu’il connaissait ou présumait. Or, comme le fait remarquer Alph. de Candolle, personne jusqu’à ce jour n’avait fait attention aux idées émises par Duchesne, à ce point qu’un biographe consciencieux (Silvestre : Notice sur A. N. Duchesne , lue à la Société royale d’agriculture; Mémoires 1827, t. I, p. 129), en prononçant l’éloge public de Duchesne. ne fait aucune allusion à ses idées transformistes et à leur haute portée philosophique b
1. L’histoire naturelle des fraisiers, de Duchesne, a été publiée à Paris en 1766. Ce livre, devenu rare, mérite l’attention. Dès les premières pages de son livre, Duchesne aborde son sujet, et son style est d’une simplicité magistrale: « La curiosité d’élever de graine une plante qu’on ne sème presque jamais m’a procuré le hasard heureux d’en gagner une race nouvelle née à Versailles en 1761. Ce phénomène, m’attachant particulièrement à examiner les fraisiers, m’a conduit à une autre découverte : J’ai vu que tous ne sont pas hermaphrodites parfaits; qu’il y en a où la puissance des sexes est séparée, etc. »
Voici en quels termes Duchesne décrit la production du Fr ag aria monophylla (ou Fraisiers de Versailles) : « Le premier individu est né en 1761 dans un certain nombre de graines de fraisiers des bois cultivés que j’avais semées et qui toutes ont produit des individus semblables, hors celle-ci seule, à celui qui les avait formées. Les graines semées en 1761 et 1765 ont reproduit des individus semblables à ce premier, excepté trois ou quatre seulement... »
Plus loin, étudiant les espèces séparées géographiquement, il dit, à propos du Fragaria virginea. « Quelque dissemblable que ce fraisier paraisse d’avec le fraisier des bois, comme il ne s’y trouve pas de différences essentielles, il ne paraît pas impossible qu’il en ait pris naissance. Les changements qui lui sont arrivés peuvent être l’effet du terrain et du climat de l’Amérique, ce qui est d’autant plus probable que l’on observe aussi plusieurs changements dans les animaux de notre continent qui se retrouvent dans l’autre. »
Enfin nous devons citer le passage suivant de ses conclusions: « L’ordre généalogique est donc le seul que la nature indique (pour la classification), le seul qui satisfasse pleinement l’esprit, tout autre est arbitraire et vide d’idées. J’ai eu soin, à chacune des races de fraisier, d’indiquer ce qui m’a paru vraisemblable à cet égard; mais je n’ose me flatter d’avoir toujours rencontré juste.
Il faudrait, pour le bien faire, avoir des connaissances précises et certaines du pays natal de chaque fraisier, ou bien du temps où il a été élevé de graine, et * de quel autre fraisier provenait cette graine; j’ai fait voir combien on manquait encore de lumières sur tout cela. C’est par cette raison que je me suis permis de donner mes conjectures; en voici les résultats. La forme d’arbre généalogique les rendra encore plus sensibles et en fera mieux saisir l’ensemble... » ( Revue scient., 12 janv. 1881, n° 2, p. 53).
Plus connu, et aussi plus complet déjà dans sa doctrine, est le botaniste Naudin. Les Considérations philosophiques sur V espèce et la variété ont été publiées en 1852, dans la Revue horticole , p. 102; elles ont du reste été republiées en partie dans les Nouvelles archives du Muséum (vol. 1, p. 1 71). Il y déclare nettement que les espèces se forment de la même manière que les variétés cultivées, et que la communauté d’organisation s’explique par la communauté d’origine. En partant d’un ancêtre commun, dont les descendants ont varié dans des directions diverses, « le règne végétal se présente, dit-il, comme un arbre dont les racines, mystérieusement cachées dans les profondeurs des temps cosmogoniques, auraient donné naissance à un nombre limité de tiges successivement divisées ou subdivisées. Ces premières tiges représenteraient les types primordiaux du règne : les dernières ramifications seraient les espèces actuelles. » Pour ce qui est de la formation des variétés cultivées, il l’explique parla sélection exercée par l’homme qui arrive ainsi à produire des espèces artificielles; pour la formation des espèces sauvages, il invoque un semblable mécanisme de sélection :
« Nous ne croyons pas, dit-il, que la nature ait procédé, pour former ses espèces, d’une autre manière que nous ne procédons pour obtenir nos variétés. Disons mieux : c’est son procédé que nous avons transporté dans notre pratique... Gomme nous, la nature a voulu former des races pour les approprier à ses besoins, et avec un nombre relativement petit de types primordiaux, elle a fait naître successivement et à des époques diverses toutes les espèces végétales et animales qui peuplent le globe. »
Il ajoute que, dans la voie des transformations, la nature à dû aller bien plus loin que nous, à cause du temps immense dont elle a disposé; mais, et c’est la seule chose qui manque pour que nous nous trouvions en présence d’une théorie
aussi complète que celle de Darwin, Naudin n’explique pas quel mécanisme a produit la sélection naturelle ; au lieu de voir la lutte pour l’existence, il s’égare ici dans la conception d’un prétendu principe de finalité , « puissance mystérieuse, dit-il, fatalité pour les uns, pour les autres volonté providentielle, dont l’action incessante sur les êtres vivants détermine, à toutes les époques de l’existence du monde, la forme, le volume et la durée de chacun d’eux, en raison de sa destinée dans l’ordre de choses dont il fait partie. C’est cette puissance qui harmonise chaque membre ta l’ensemble en l’appropriant à la fonction qu’il doit remplir dans l’organisme général de la nature, fonction qui est pour lui sa raison d’être. »
Du reste aucune des questions accessoires de la théorie transformiste n’est restée étrangère à Naudin. Aussi la question de l’hyhridité a été abordée par lui et étudiée au point de vue expérimental; en effet, résultat important à noter et dont nous aurons plus tard à montrer l’importance, Naudin a constaté que les espèces du genre Cucurbita ne peuvent pas se féconder l’une par l’autre, tandis que dans le genre Luffa, appartenant également à la famille très homogène des Cucurbitacées1, deux espèces, nettement différentes par les caractères extérieurs, se fécondent. Ce qui signifie au fond, qu’il peut y avoir des diversités internes plus grandes que les externes, et qu’il est impossible d’avoir un critérium absolu pour distinguer les espèces aussi bien que pour distinguer les genres, les familles et les classes.
En terminant cet historique des précurseurs de Darwin, nous pouvons, avec une légitime fierté, remarquer quel rôle considérable, on peut dire prépondérant, les naturalistes français ont joué dans ces premières tentatives pour établir