DOUZIÈME LEÇON
Il est même des gens d’humeur plus accommodante, qui, reconnaissant, à leur grand soulagement, que l’humanité et les affaires humaines n’étaient nullement troublées par les doctrines de Darwin, ont été convertis aux méthodes de penser scientifiques, et se sont même arrangés pour trouver une preuve réjouissante de l’origine inférieure de l’homme dans la déclaration métaphorique de Job, que l’homme es le descendant du ver.
André Wilson (L’homme et ses points de ressemblance avec les animaux inférieurs, in Revue Britan. août 1883, p. 322).
Darwin et la question de l'espèce humaine. — La descendance de l’homme et la sélection sexuelle. — L'expression des émotions chez l’homme et les animaux. — Nouvelles monographies : physiologie végétale (fécondation des orchidées, plantes carnivores, etc.). — Rôle des vers de terre dans la formation de la terre végétale. — Derniers détails biographiques. — La question de l’instinct. — La question des vivisections.
Dans ccs deux premiers ouvrages, Darwin avait laissé de côté systématiquement tout ce qui est relatif à l’espèce humaine; il lui semblait sans doute que l’homme aurait trop de peine à apprécier sainement une théorie dans laquelle il se trouvait à la fois juge et partie; il était trop ennemi des controverses passionnées et stériles, il savait que la question de l’origine de l’homme irait se heurter à des préjugés contre lesquels les arguments scientifiques ne peuvent que
peu ou même rien; il pensait devoir à cet égard laisser agir le temps, car, une fois la doctrine de l’évolution admise et prouvée pour l’ensemble du règne végétal et du règne animal, il n’y avait pas à douter que l’heure ne vînt ou elle serait appliquée à l’homme.
Mais les disciples de Darwin et surtout ses adversaires furent plus impatients; ces derniers surtout ne purent se dissimuler que la conséquence immédiate de la doctrine était d’assigner à l’homme une descendance qui devait froisser sa vanité, et ils attaquèrent la doctrine parce qu’ils ne pouvaient se résoudre à en accepter la conséquence : « Contre Darwin, dit Clémence Royer (Art. Darwinisme, déjà cité, p. 701) se liguèrent toutes les églises et sectes religieuses, presque tous les mélaphysiciens spéculatifs a priori, la plupart des académies et le plus grand nombre des représentants de la science officielle de nos grands Etats. » Dans toutes les réfutations passionnées qui parurent à ce moment, c’était toujours la question de l’homme qui était mise en avant; car on ne pouvait se résigner à abandonner les légendes qui faisaient de l’homme un dieu, une émanation immédiate et toute spéciale du Créateur.
D’autre part, quelques hommes de science examinaient la question d’un esprit plus reposé; la Société d’anthropologie de Paris mettait à son ordre du jour la théorie du transformisme, et devant elle s’ouvrait une large discussion, dont nous rappellerons ailleurs les phases principales ; en Angleterre, Lyell, dans son ouvrage : Sur V ancienneté de l'homme, et Huxley, dans ses leçons : Sur la place de l'homme dans la nature, abordaient la question de l’application du transformisme à l’homme, et de la parenté de l’espèce humaine avec les espèces simiennes; de même Vogt, dans ses Leçons sur l'homme.
Darwin, qui jusque-là avait gardé le silence, indifférent e n
apparence aux conséquences qu’on tirait de sa doctrine, se décida enfin à aborder lui-même la question que discutaient avec passion les partisans aussi bien que les ennemis du transformisme; c’est dans ce but, pour l’étude de la généalogie de l’homme, qu’il publia enfin deux volumes très différents en apparence mais où domine une même pensée : d’une part : La Descendance de V homme et la sélection sexuelle, Londres 1870 (traduct.fr. par Ed. Barbier, 1881); d’autre part : U Expression des émotions chez V homme et les animaux (trad. fr., 1874).
Le premier ouvrage se divise en deux parties : dans Lune, Darwin étudie les preuves à l’appui de l’hypothèse que l’homme descend d’une forme inférieure (conformations homologues de l’homme et des animaux, développement, conformations rudimentaires, etc.), il compare les facultés mentales de l’homme avec celles des animaux, et applique les lois de l’évolution et de la sélection naturelle à l’étude de ces facultés ; dans l’autre, il étudie la sélection sexuelle, c’est-à-dire les caractères qui, dans la lutte pour la reproduction, peuvent donner l’avantage à certaines variations, et. par suite, fixer ces variations en les accentuant; ici il revient à l’histoire naturelle des insectes, des oiseaux et des mammifères en général; mais il examine aussi l’influence que la sélection sexuelle a dû exercer sur l’espèce humaine.
Nous reviendrons sur toutes ces études ; contentons-nous pour le moment de reproduire ici quelques passages des plus importants tirés des conclusions générales qui terminent le livre : « La conclusion capitale à laquelle nous arrivons dans cet ouvrage, dit-il (p. 663 de la trad. fr. 1881), conclusion que soutiennent actuellement beaucoup de naturalistes compétents, est que l’homme descend d’une forme moins parfaitement organisée que lui. Les bases sur lesquelles repose cette conclusion sont inébran-
mathias duval. — Darwinisme. 15
labiés, car la similitude étroite qui existe entre l’homme et les animaux pendant le développement embryonnaire, ainsi que dans d’innombrables points de structure et de constitution, sont des faits qu’on ne peut contester. Ces faits, connus depuis longtemps, ne nous ont rien enseigné, jusqu’à une époque récente, relativement à l’origine de l’homme. Aujourd’hui, éclairés par nos connaissances sur l’ensemble du monde organique, nous ne pouvons plus nous méprendre sur leur signification... On est forcé d’admettre que l’étroite ressemblance qui existe entre l’embryon humain et celui d’un chien, par exemple; — que la conformation de son crâne, de ses membres et de toute sa charpente, sur le même plan que celle des autres mammifères, quels que puissent être les usages de ces différentes parties; — que la réapparition accidentelle de diverses structures, comme celle de plusieurs muscles distincts que l’homme ne possède pas normalement, mais qui sont communs à tous les quadrumanes; — - qu’une foule d’autres faits analogues, — que tout enfin mène de la manière la plus claire à la conclusion que l’homme descend, ainsi que d’autres mammifères, d’un ancêtre commun. »
« Nous avons vu qu’il se présente constamment chez l’homme des différences individuelles dans toutes les parties de son corps et dans ses facultés mentales. Ces variations ou différences paraissent être provoquées parles mêmes causes générales, et obéir aux mêmes lois que chez les animaux. Dans les deux cas, les lois de l’hérédité sont semblables. L’homme tend à augmenter en nombre plus rapidement que ne s’accroissent ses moyens de subsistance ; il est par conséquent exposé quelquefois à une lutte rigoureuse pour l’existence; en conséquence la sélection naturelle a dû agir sur tout ce qui est de son domaine. »
L’homme s’est donc élevé (p. 665) à son état actuel par
les moyens que nous venons d’indiquer, et d’autres peutêtre qui sont encore à découvrir. Mais depuis qu’il a atteint le rang d’être humain, il s’est divisé en races distinctes, auxquelles il serait peut-être plus sage d’appliquer le terme de sous-espèces. Quelques unes d’entre elles, le nègre et l’Européen, par exemple, sont assez distinctes pour que, mises sans autres renseignements sous les yeux d’un naturaliste, il doive les considérer comme de bonnes et véritables espèces. Néanmoins toutes les races se ressemblent partant de détails de conformation et par tant de particularités mentales qu’on ne peut les expliquer que comme provenant par hérédité d’un ancêtre commun; or cet ancêtre doué de ces caractères méritait probablement qualification d’homme. »
Dans les ouvrages précédemment cités de Yogt, d’Huxley, surtout dans ceux de Hæckel, et enfin dans les notes que Mme Clémence Royer avait ajoutées à sa traduction française de Y Origine des espèces , on trouvait déjà des tentatives assez complètes pour reconstituer la généalogie de l’homme à t ravers les diverses branches du monde animal. Darwin, dans ses conclusions, adopte ces vues de ses disciples, et, n’ayant plus à se gêner dans une voie où on l’avait précédé en partant de sa doctrine même, il reconstitue selon la science la série probable des ancêtres de l’espèce humaine :
« Si nous considérons, dit-il (p. 667), la conformation embryologique de l’homme, les analogies qu’il présente avec les animaux inférieurs, les rudiments qu’il conserve, et les réversions auxquelles il est sujet, nous serons à même de reconstruire en partie, par l’imagination, l’état primitif de nos ancêtres, et de leur assigner aproximativement la place qu’ils doivent occuper dans la série zoologique. Nous apprenons ainsi que l’homme descend d’un mammifère velu, pourvu d’une queue et d’oreilles pointues, qui probablement vivait
sur les arbres, et habitait l’ancien inonde. Un naturaliste qui aurait examiné la conformation de cet être l’aurait classé parmi les quadrumanes, aussi sûrement que l’ancêtre commun et encore plus ancien des singes de l’ancien et du nouveau monde. Les quadrumanes et tous les mammifères supérieurs descendent probablement d’un marsupial ancien, descendant lui-même, au travers d’une longue ligne de formes diverses, de quelque être pareil à un reptile ou à un amphibie, qui descendait à son tour d’un animal semblable à un poisson. Dans l’obscurité du passé, nous entrevoyons que l’ancêtre de tous les vertébrés a dû être un animal aquatique, pourvu de branchies, ayant les deux sexes réunis sur le même individu et les organes les plus essentiels du corps (tels que le cerveau et le cœur) imparfaitement ou meme non développés. Cet animal paraît avoir ressemblé, plus qu’à toute autre forme connue, aux larves de nos ascidies marines actuelles. »
« Il y a sans doute une difficulté à vaincre avant d’adopter pleinement la conclusion à laquelle nous sommes ainsi conduits sur l’origine de l’homme, c’est la hauteur du niveau intellectuel et moral auquel l’homme s’est élevé. Mais quiconque admet le principe général de l’évolution doit reconnaître que, chez les animaux supérieurs, les facultés mentales sont, à un degré très inférieur, de même nature que celles de l’espèce humaine et susceptibles de développement. L’intervalle qui sépare les facultés intellectuelles de l’un des singes supérieurs de celles du poisson est immense. Le développement de ces facultés chez les animaux n’offre pas de difficulté spéciale; car, chez nos animaux domestiques, elles sont certainement variables, et ces variations sont héréditaires. Il est incontestable que la haute importance de ces facultés pour les animaux à l’état de nature constitue une condition favorable pour que la sélection naturelle puisse les perfec-
lionner. La même condition peut s’appliquer à l’homme... »
«....Le développement des qualités morales est un problème plus intéressant et plus difficile. Leur base se trouve dans les instincts sociaux, expression qui comprend les liens de la famille... Les animaux doués d’instincts sociaux se plaisent dans la société les uns des autres, s’avertissent du danger, et se défendent ou s’entr’aident d’une foule de manières.... Un être moral est celui qui peut se rappeler ses actions passées et apprécier leurs motifs, qui peut approuver les uns et désapprouver les autres. »
« Le fait que l’homme est l’être unique auquel on puisse avec certitude reconnaître cette faculté constitue la plus grande de toutes les distinctions qu’on puisse faire entre lui et les animaux. J’ai cherché à prouver (ive chapitre de la Descendance de Vhomme ), que le sens moral résulte : premièrement, de la nature des instincts sociaux toujours présents et persistants; secondement, de l’influence qu’ont sur lui l’approbation et le blâme de ses semblables; troisièmement de l’immense développement de ses facultés mentales et de la vivacité avec laquelle les événements passés viennent se retracer à lui, et par ces derniers points il diffère complètement des autres animaux. Cette disposition d’esprit, entraîne l’homme à regarder malgré lui en arrière et en avant, et à comparer les impressions des événements et des actes passés.
» Aussi, lorsqu’un désir, lorsqu’une passion temporaire l’emporte sur ses instincts sociaux, il réfléchit, il compare les impressions maintenant affaiblies de ces impulsions passées avec l’instinct social toujours présent, et il éprouve alors ce sentiment de mécontentement que laissent après eux tous les instincts auxquels on n’a pas obéi. Il prend en conséquence la résolution d’agir différemment à l’avenir; c’est là ce qui constitue la conscience » (p. 609).
« On pense généralement, et avec raison, que les facultés
morales ont plus de valeur que les facultés intellectuelles. Mais ne perdons pas de vue que l’activité de l’esprit à rappeler nettement des impressions passées est une des bases fondamentales, bien que secondaires, de la conscience. Ce fait constitue l’argument le plus puissant qu’on puisse invoquer pour démontrer la nécessité de développer et de stimuler, de toutes les manières possibles, les facultés intellectuelles de chaque être humain » (p. 070).
« Celui qui admet que l’homme tire son origine de quelque forme d’organisation inférieure se demandera naturellement quelle sera la portée de ce fait sur la croyance à l’immortalité de l’âme. Ainsi que le démontre sir J. Lubbock, les races barbares de l’humanité n’ont aucune croyance définie de ce genre. Du reste peu de personnes s’inquiètent de l’impossibilité où l’on se trouve de déterminer à quel instant précis du développement, depuis le premier vestige qui paraît sur la vésicule germinative, jusqu’à l’enfant avant ou après sa naissance, l’homme devient immortel. Il n’y a pas de raison pour s’inquiéter davantage de ce qu’on ne puisse pas déterminer cette même période dans l’échelle organique pendant sa marche graduellement ascendante » (p. 671).
« Je regrette de penser que la conclusion principale à laquelle nous a conduit cet ouvrage, à savoir que l’homme descend de quelque forme d’une organisation inférieure, sera fort désagréable à beaucoup de personnes. Il n’y a cependant pas lieu de douter que nous descendons de barbares. Je n’oublierai jamais l’étonnement que j’ai ressenti en voyant pour la première fois une troupe de Fuégiens sur une rive sauvage et aride, car aussitôt la pensée me traversa l’esprit que tels étaient nos ancêtres. Ces hommes, absolument nus, barbouillés de peintures, avec des cheveux longs et emmêlés, la bouche écumante, avaient une expression
sauvage, effrayée et méfiante. Ils ne possédaient presque aucun art et vivaient comme des bêtes sauvages de ce qu’ils pouvaient attraper. Privés de toute organisation sociale, ils étaient sans merci pour tout ce qui ne faisait pas partie de leur petite tribu. Quiconque a vu un sauvage dans son pays natal n’éprouvera aucune honte à reconnaître que le sang de quelque être inférieur coule dans ses veines. J’aimerais autant pour ma part descendre du petit singe héroïque qui brava un ennemi terrible pour défendre son gardien, ou de ce même babouin qui emporta triomphalement son jeune camarade après l’avoir arraché à une meute de chiens étonnés, que d’un sauvage qui se plaît à torturer ses ennemis, offre des sacrifices sanglants, pratique l’infanticide sans remords, traite ses femmes comme des esclaves, ignore toute décence, et reste le jouet des superstitions les plus grossières. »
« On peut excuser l’homme d’éprouver quelque fierté de ce qu’ii s’est élevé, quoique ce ne soit pas par ses propres efforts, au sommet véritable de l’échelle organique; et le fait qu’il s’y est ainsi élevé, au lieu d’y avoir été placé primitivement, peut lui faire espérer une destinée encore plus haute dans un avenir éloigné. Mais nous n’avons à nous occuper ici ni d’espérances, ni de craintes, mais seulement de la vérité, dans les limites où notre raison nous permet de la découvrir. J’ai accumulé les preuves aussi bien que j’ai pu. Or, il me semble que nous devons reconnaître que l’homme, malgré toutes ses nobles qualités, la sympathie qu’il éprouve pour les plus grossiers de ses semblables, la bienveillance qu’il étend aux derniers des êtres vivants, malgré l’intelligence divine qui lui a permis de pénétrer les mouvements et la constitution du système solaire, malgré toutes ces facultés d’un ordre si éminent, nous devons reconnaître, dis-je, que l’homme conserve encore
dans son organisation corporelle le cachet indélébile de son origine inférieure. »
Dans son livre sur Y Expression des émotions chez V homme et les animaux , Darwin recherche l’origine des divers mécanismes de la physionomie, c’est-à-dire pourquoi la contraction de tel muscle du visage s’associe fatalement à tel sentiment du sujet, et exprime ce sentiment, cet état de l’esprit. Grâce aux magnifiques travaux de Duchenne (de Boulogne), la mécanique du visage était rigoureusement déterminée, et nous savions que tel muscle est l’agent de l’expression de telle passion, que le frontal peut être dit muscle de l’attention, l’orbiculaire supérieur muscle de la réflexion, le grand zygomatique muscle du rire, etc., etc.; mais Duchenne, ne cherchant pas à remonter à l’origine des choses, ne s’était pas demandé pourquoi tel muscle exprime telle passion et non telle autre, pourquoi telle modification de l’ouverture palpébrale est liée à l’état d’attention ou de réflexion ; pourquoi telle attitude des lèvres se rattache à l’expression du dégoût ou du mépris. Ou, pour mieux dire, Duchenne, abordant la question en passant, s’était contenté ici de la réponse qu’on faisait alors à toute question sur l’origine des choses, des espèces comme des expressions et du langage : Sic creavit ab initio infinitnm ens. En effet, Duchenne dit (édit, in-8, p. 31) : « Le Créateur n’a pas eu à se préoccuper ici des besoins de la mécanique; il a pu, selon sa sagesse, ou, que l’on me pardonne cette manière de parler, par une divine fantaisie, mettre en action tel ou tel muscle, un seul ou plusieurs muscles à la fois, lorsqu’il a voulu que les signes caractéristiques des passions, même les plus fugaces, fussent écrits passagèrement sur la face de l’homme. Ce langage de la physionomie une fois créé, il lui a suffi, pour le rendre universel et immuable, de donner à tout être humain la faculté instinctive
d’exprimer toujours ces sentiments par la contraction des mêmes muscles. » Tout autrement procède Darwin : les animaux ont aussi des expressions; ces mouvements expressifs correspondent à des actions ou à des commencements d’actions utiles, c’est-à-dire liées à l’accomplissement d’une fonction en rapport avec la passion : en un mot, l’expression n’est cpie l’accomplissement d’une fonction. Or, chez l’homme, en analysant l’action de chaque muscle de la face et ses rapports avec le fonctionnement de l’œil, des narines, des lèvres, on arrive à une conclusien semblable, c’est-à-dire que les mouvements expressifs de la face correspondent à des fonctions utiles, directement ou indirectement en rapport avec la passion du moment; les expressions de la physionomie traduisent des habitudes utiles; c’est pour cela que le langage de la physionomie est le même dans toutes les races humaines, le même chez les singes, et que, chez les animaux, l’expression des émotions se rapproche d’autant plus de ce qu’elle est chez l’homme que les organes sont disposés sur un plan plus analogue à celui de l’espèce humaine.
Cette étude du mécanisme de la physionomie et de l’origine de l’expression des passions a fait, l’année dernière, l’objet spécial de nos leçons, et ce cours sera prochainement publié. C’est pourquoi nous n’insisterons pas davantage ici sur cette question, nous contentant, pour montrer l’esprit qui a présidé aux études de Darwin, de citer le passage suivant de son intéressant volume.
« Dans l’espèce humaine, dit-il (trad. fr. , p. 12), certaines expressions, comme les cheveux qui se hérissent sous l’influence d’une terreur extrême, ou les dents qui se découvrent dans l’emportement de la rage, sont presque inexplicables si l’on n’admet pas que l’homme a vécu autrefois dans une condition très inférieure et voisine de la bestialité. La communauté de certaines expressions dans des
espèces distinctes, telles que les mouvements des mêmes muscles de la face pendant le rire chez l’homme et chez les divers singes, est rendue un peu plus intelligible si l’on croit à leur descendance d’un ancêtre commun. Celui qui admet d’une manière générale le développement graduel de la structure et des habitudes chez tous les animaux, verra toute la question de l’expression s’éclairer d’un jour nouveau et intéressant. »
Cependant les travaux de Darwin ne se bornaient pas à ces études de philosophie naturelle; il poursuivait ses recherches sur des sujets spéciaux, et, outre les monographies que nous avons précédemment citées, relatives à des sujets de géologie ou de zoologie, il publiait divers ouvrages sur des questions de botanique; telles sont ses études sur la Fécondation des Orchidées (Londres, 1862); les Formes des fleurs; les Effets de la fécondation directe ou croisée dans le règne végétal; les Plantes carnivores; les Habitudes des plantes grimpantes ; ici nous nous bornerons à citer ces titres, sans analyse, devant nous contenter des nombreux emprunts qui seront faits plus loin à ces ouvrages, en exposant l’ensemble de la théorie de Darwin.
Mais nous devons une mention toute particulière et détaillée à son étude sur les vers de terre (Rôle des vers de terre dans la formation de la terre végétale. Trad. fr. avec préface d’Edmond Perrier, Paris, 1882), parce que celle-ci présente comme le type des recherches patientes et prolongées auxquelles s’adonnait Darwin, et que, mieux que toute autre, elle nous fait comprendre les immenses effets qui peuvent être dus à de petites causes agissant longtemps et d’une manière continue. Comme le fait remarquer Ed. Perrier (préface citée, p. 21), c’est une chose curieuse que de voir, à peu près au même moment, deux hommes, habitués l’un et l’autre à mesurer rimportance que peuvent prendre les
petites causes, lorsque leur influence a une longue durée ou lorsque leur action se répète souvent, attirer l’attention sur les lombrics, à des points de vue différents : en effet, M. P asteur a montré que les lombrics ramènent incessamment à la surface les germes des maladies contagieuses contenus dans les cadavres enfouis des animaux morts de ces maladies; Darwin a prouvé que les lombrics prennent une part considérable à la formation et à l’élaboration de la terre végétale, en même temps qu’ils contribuent à changer l’aspect des contrées qu’ils habitent, en rendant meubles, sur les pentes des montagnes, des matériaux qui sont ensuite plus facilement entraînés dans les vallées et les cours d’eau par les eaux de pluie1.
C’est dès 1837 que Darwin avait commencé ses études sur le rôle des vers de terre; dans une petite note lue à cette époque devant la Société géologique de Londres, sur la Formation de la terre végétale , il montra que cette étude, qui, au premier abord, ne paraît guère avoir d’importance, présente pourtant un liant intérêt, et que la maxime : De minimis lex non curât , ne s’applique pas aux choses de science. Dès ce moment il montra, ce qu’il devait confirmer par une
1. Ed. Perrier fait remarquer que l’étude des Lombrics a encore une autre importance. « Ils sont invariablement liés au sol dans lequel ils s’enfoncent ; ils ne peuvent voyager ni à l’air libre, ni à travers les eaux; leurs œufs, assez profondément cachés dans la terre, sont rarement découverts parles oiseaux; avalés par eux, ils sont digérés, et on ne voit pas comment, en dehors de l’action de l'homme, ils pourraient être transportés d’un endroit à un autre. En effet, seules les eaux douces dans lesquelles ils peuvent vivre assez longtemps, et l’homme qui les emporte dans la terre entourant les racines des jeunes plantes dont il essaye l’acclimatation en divers points du globe, peuvent contribuer à disséminer leurs espèces. Il suit de là que la présence d’une même espèce de lombrics dans les terres séparées les unes des autres doit fournir des renseignements précieux relativement aux liens qui les unissaient autrefois, et, dans les cas où le transport de main d’homme peut être démontré, les modifications subies par ces mêmes espèces, liées intimement au sol dans lequel elles vivent, doivent encore fournir des documents précieux pour la détermination de leur degré de variabilité. »
longue série de recherches, que la terre végétale sur toute l’étendue d’un pays a passé bien des fois par le canal intestinal des vers, et est destinée à y passer bien des fois encore, de telle sorte, disait-il, que le terme de terre animale serait, à certains égards, plus juste que celui communément usité de terre végétale. Ces recherches, poursuivies jusque dans les dernières années de sa vie, ont fait l’objet du dernier volume publié par Darwin; il est mort avant d’en avoir vu achever la traduction française.
Avant d’analyser cet ouvrage au point de vue géologique, disons quelques mots des observations faitesparDarwin sur les animaux dont il recherche le rôle dans la formation des couches superficielles de terre. Amené à conserver pendant de longs mois, dans son cabinet d’étude, des vers, dans des pots remplis de terre, Darwin, selon sa propre expression, se prit d’intérêt pour ces animaux; il voulut rechercher jusqu’à quel point ils agissent sciemment, et combien ils déploient d’intelligence, et c’est ainsi que dans les deux premiers chapitres, qui ne sont pas les moins intéressants du livre, il nous décrit les mœurs et les facultés des vers de terre. Ils ont des habitudes nocturnes, c’est-à-dire que, renfermés tout le jour dans leurs galeries, c’est la nuit seulement qu’on peut les voir ramper de tous côtés en grand nombre; et alors encore un grand nombre d’entre eux restent-ils plongés par leur portion caudale dans leur galerie. Or, ces animaux n’ont pas d’yeux, et cependant ils sont impressionnés par la lumière, qui les affecte par son intensité et par sa durée. C’est seulement l’extrémité antérieure du corps, où sont les ganglions cérébraux, qui est affectée par la lumière, car si cette partie est dans l’obscurité, on peut éclairer en plein d’autres parties du corps, sans produire aucun effet. 11 faut donc admettre que la lumière traverse la peau de ces animaux et va exciter d’une certaine manière les
ganglions cérébraux. Notons en passant ce résultat sur lequel nous aurons à revenir, car l’étude de l’embryologie de l’œil nout montrera que cet organe (rétine) est un bourgeon des vésicules cérébrales, de façon qu’on conçoit très bien qu’aux degrés les plus inférieurs de l’échelle, l’appareil oculaire ne soit pas encore différencié sous forme de bourgeon de l’appareil cérébral (ou des ganglions cérébroïdes) i.
Quand un ver est subitement éclairé « il se précipite comme un lapin dans son trou »;mais, chose remarquable, quand un ver est occupé d’une façon quelconque (à traîner des feuilles dans sa galerie, ou à les manger), il ne réagit pas sous l’influence de la lumière, alors même qu’on concentre celle-ci sur lui avec une large lentille ; on peut dire qu’alors les vers ne font pas attenion à la lumière. «Chez les animaux supérieurs, quand Y attention se concentre sur quelque objet jusqu’à faire négliger les impressions que d’autres objets doivent produire sur eux, nous attribuons cela à ce que leur attention est absorbée, et l’attention implique la présence d’uneâme. Tous les chasseurs savent que, pendant que le gibier paît, se bat ou est empressé autour de l’autre sexe, il est beaucoup plus aisé de s’en approcher. L’état du système nerveux des animaux supérieurs diffère donc beaucoup en des temps différents; un cheval, par exemple, est beaucoup plus disposé à s’effrayer à un moment qu’à un autre. La comparaison que ceci implique entre les actions d’un animal supérieur et d’un autre placé aussi bas que le ver de terre dans l’échelle des êtres organisés pourra paraître forcée, car nous attribuons par là au ver de l’attention et quelque faculté mentale ; mais néanmoins je ne vois pas de raison de douter de la justesse de cette comparaison » (p. 20 et 21).
1. Voy. dans la Revue scientifique (12 mai 1883) la conférence transformiste sur le développement de l'œil.
Les vers sont dépourvus du sens de l’ouïe : ils ne remarquent pas du tout les sons perçants d’un sifflet de métal lancés à plusieurs reprises près d’eux, pas plus que les sons les plus graves et les plus forts d’un basson. Mais, bien qu’insensibles aux ondulations de l’air qui sont perceptibles pour notre oreille, les vers sont extrêmement sensibles aux vibrations directement transmises d’un corps solide quelconque. « Deux vers contenus dans un pot étaient restés tout à fait insensibles au son d’un piano; on plaça le pot sur l’instrument, et dès qu’on toucha une note, tous deux se retirèrent à l’instant dans leur galerie. Dans diverses occasions semblables, les vers n’étaient pas en contact avec les parois des pots, et ceux-ci reposaient dans des soucoupes, de sorte qu’avant d’atteindre leur corps, les vibrations avaient à passer de la table de résonnance du piano à travers la soucoupe, le fond du pot, et la terre humide pas très compacte sur laquelle ils reposaient » (p. 23).
Darwin décrit ensuite par quelles manœuvres les vers saisissent les objets qu’ils traînent vers leurs galeries ; comment ils bouchent l’ouverture de ces galeries soit avec des feuilles soit avec des pierres empilées. En considérant ces diverses observations, dit-il sous forme de conclusions et résumé, il nous est difficile de ne pas arriver à penser que les vers montrent une certaine dose d’intelligence dans la manière d’obturer leur galerie. Chaque objet est saisi d’une manière trop uniforme, et par des raisons trop faciles à comprendre en général, pour qu’on attribue le résultat au pur hasard... Sans doute c’est l’instinct qui amène les vers à boucher leurs galeries... néanmoins il est impossible de croire que des instincts se soient développés au sujet d’objets qui, comme les feuilles ou les pétioles de plantes étrangères, étaient absolument inconnus aux parents de vers qui agissent de la façon indiquée; et leurs actions ne sont pas
aussi invariables, ni inévitables, que le sont la plupart des vrais instincts.
Les vers n’étant pas guidés par des instincts spéciaux dans chaque cas particulier, tout en ayant l’instinct général de bouclier leurs galeries, et le hasard étant mis hors de question, la conclusion la plus probable' qui se présente semble être qu’ils essayent de beaucoup de manières différentes à introduire les objets, et qu’ils finissent par y réussir d’une certaine manière. Mais il est surprenant qu’un animal aussi bas dans l’échelle des êtres qu’un ver soit capable d’agir de la sorte, beaucoup d’animaux supérieurs ne l’étant pas.
Il arrive, par exemple, de voir des fourmis essayer en vain de transporter un objet transversalement à la route qu’elles parcourent, tandis qu’il leur serait facile de le traîner dans le sens longitudinal, mais, après un certain temps, elles agissent en général plus sagement... Si les vers sont capables, soit avant, soit après avoir transporté un objet jusque près de l’ouverture de leurs galeries, déjuger du meilleur moyen de l’y introduire, il faut qu’ils se fassent une certaine idée de sa forme générale. C’est à quoi ils arrivent probablement en le touchant en beaucoup d’endroits avec l’extrémité antérieure de leur corps, partie qui leur sert d’organe du tact. Il est bon de se rappeler quelle perfection le sens du toucher atteint chez un homme né sourd et muet, ainsi que le sont les vers. Si les vers ont la faculté d’acquérir cette notion, si grossière qu’elle soit, de la forme d’un objet et de leurs galeries, et cela semble être le cas, ils méritent d’être appelés intelligents; car ils agissent à peu près de la même manière que le ferait un homme en pareil cas.
Non moins curieuses sont les études sur les moyens par lesquels les vers creusent leurs galeries; ils opèrent de deux façons : en repoussant la terre de tous côtés, et en l’avalant.
Dans le premier cas, le ver fixe d’abord dans quelque petite crevasse on dans un trou l’extrémité antérieure étendue et amincie de son corps ; alors le pharynx est projeté dans cette partie qui par suite se gonfle et refoule la terre de toutes parts. L’extrémité antérieure sert ainsi de coin.
D’autre part, ils avalent la terre, et pour se nourrir, et pour creuser leurs puits; pour se nourrir, car quelquefois les vers abondent dans des endroits où ils ne peuvent que rarement ou jamais se procurer des feuilles mortes ou vivantes, sous le pavé, par exemple, de cours bien balayées, sous le pavé des caves, etc. ; et en effet la terre ne peut guère manquer de contenir beaucoup de petits êtres vivants o u morts, des spores de plantes cryptogames, et des micrococcus tels que ceux qui produisent le salpêtre; du reste dès qu’en un endroit la terre renferme de nombreux débris végétaux, on voit les vers y affluer, comme le démontre la présence de leurs déjections : « J’avais, dit Darwin, laissé deux grands tas de feuilles pourrir sur mon terrain, et des mois entiers après qu’elles avaient été enlevées, la surface nue, sur plusieurs toises de distances, fut pendant plusieurs mois tellement encombrée de déjections que celles-ci formaient une couche presque continue; et le grand nombre de vers qui y vivaient a dû subsister pendant tout ce temps de matières nutritives contenues dans la terre noire » (p. 85).
Cette terre avalée est rendue, autour de l’orifice de la galerie, sous la forme de déjections pelotonnées ou vermiformes d’un aspect caractéristique et bien connu. Or, c’est précisément par ce simple mécanisme que les vers produisent les modifications du sol étudiées par Darwin : d’une part ces déjections portent à la surface des parties de terre enlevées à la profondeur, et d’autre part les anciennes galeries s’écroulent avec le temps, et des parties superficielles deviennent petit à petit plus profondes; en effet, si les gale-
ries ne s’écroulaient pas, « le sol entier serait d’abord tout criblé de trpus jusqu’à une profondeur d’environ dix pouces, et en cinquante ans il resterait un espace creux sans support, de dix pouces de profondeur. Les trous laissés par la décomposition des racines de formation successive des arbres et des plantes doivent également s’affaisser avec le temps » (p. 97).
Reste donc à apprécier les changements que produit ce travail souterrain en apparence insignifiant, c’est-à-dire évaluer la quantité de terre apportée par les vers de dessous jla surface du sol, et disséminée ensuite plus ou moins complètement par la pluie et par le vent. A cet effet se présentent deux méthodes. L’une consiste à estimer cette quantité d’après la rapidité avec laquelle sont enfouis les objets laissés à la surface; l’autre, plus directe et plus exacte, consiste à peser la quantité de terre apportée à la surface en un temps donné.
La première méthode, si elle est moins précise, est par contre plus frappante, et fait pour ainsi dire tableau. Dès 1837, Darwin avait montré (mémoire présenté à la Société zoologique de Londres) que de petits fragments de marne calcinée, des cendres étendues en grande quantité à la surface des prairies, se retrouvent quelques années plus tard à une épaisseur de plusieurs pouces au-dessous du gazon. Depuis celle époque il multiplia dans ce sens les expériences, dont nous donnerons seulement la suivante comme type. « Le 10 décembre 1842, une quantité de craie en fragments fut éparpillée sur une partie d’un champ qui servait de pâturage depuis au moins trente ans, sinon deux ou trois fois davantage. On avait jeté la craie sur ce champ afin de pouvoir observer à un moment donné quelconque de l’avenir jusqu’à quelle profondeur elle s’enterrerait. A la fin du mois de novembre 1871, c’est-à-dire après un intervalle de vingt-neuf ans, une tranchée fut creusée à travers cette partie du champ, et l’on
put poursuivre une série de nodules blancs des deux côtés de la tranchée, à une profondeur de 7 pouces de la surface. Ainsi la terre végétale, non compris le gazon, avait ici été ramenée à la surface avec une vitesse moyenne de 0 ,22 de pouce par an » (p. 115)... « Une autre partie de ce même champ était couverte de mousse, et comme on croyait pouvoir améliorer le pâturage à l’aide de cendres de charbon passées au crible, on en éparpilla une couche épaisse en 1842 ou 1843, ce qui fut répété quelques années plus tard. En creusant une tranchée en 1871, on y trouva beaucoup de cendres sur une même ligne, à 7 pouces au-dessous de la surface, et à 5 pouces et demi une autre ligne parallèle à la précédente » (p. 116).
En Angleterre les fermiers savent parfaitement que toutes sortes d’objets laissés à la surface des pâturages disparaissent après un certain temps, ou, d’après ce qu’ils disent, s’enfoncent d’eux-mêmes. Ils ne se seront probablemenl jamais demandé comment de la chaux en poudre, des cendres et des pierres lourdes peuvent s’enfoncer ellesmêmes avec la même vitesse à travers le tapis de racines d’une surface gazonnéc. Pour ce qui est de l’enfoncement des corps non en poussière, citons encore les deux exemples suivants : Baucer raconte (Darwin, op. cit ., p. 120) que sur un certain champ on avait éparpillé une quantité d’os concassés, et que, quelques années plus tard, on les avait trouvés, plusieurs pouces au-dessous de la surface, à une profondeur uniforme. D’autre part, à la Nouvelle-Zélande, les vers agissent de la même manière qu’en Europe, car le professeur J. von Iïaast a décrit une coupe de terrain, près du bord de la mer, consistant en micaschiste recouvert de 5 à 6 pieds de lœss, au-dessus duquel s’étaient accumulés environ 12 pouces de terre végétale. Entre le lœss et la terre végétale se trouvait une couche épaisse de 3 à 6 pouces de
noyaux, d’instruments, d’écail les et d’éclats, tous fabriqués à l’aide d’une roche basaltique dure. Ainsi les aborigènes d’une époque antérieure quelconque avaient laissé à la surface ces objets, que les vers recouvrirent ensuite lentement de leurs déjections.
Pour procéder suivant la seconde méthode, Darwin recherche d’abord par de nombreuses expériences le poids de terre rejeté par une seule galerie; il constate que les déjections accumulées à l’ouverture d’une même galerie, et qui, la plupart du temps, paraissaient de fraîche date et conservaient toujours leur configuration vermiforme, pesaient généralement plus d’une once après avoir été séchées, et quelquefois étaient presque d’un quart de livre. En général les déjections les plus considérables se trouvent sur les terres de pâturages extrêmement pauvres, et sont plus grandes que celles d’une terre produisant une riche végétation. On dirait que les vers ont dû avaler une plus grande quantité de terre dans un terrain pauvre que dans un terrain riche, pour trouver une nourriture suffisante. Ensuite Darwin rechercha le poids de terre rejeté par toutes les galeries dans un espace donné. Ainsi dans un champ situé au fond d’une vallée, on mesura un carré d’une toise à un endroit où il y avait abondance de déjections très grandes, et les déjections recueillies et séchées donnèrent un poids d’une livre 13 onces et demie. Comme ce champ avait été, environ quarante-cinq jours auparavant, roulé au moyen d’un rouleau très lourd qui avait aplati toutes les déjections antérieures, on voit que le poids de terre en question avait été ramené à la surface en un peu plus de six semaines.
En admettant que les vers ne travaillent que la moitié de l’année (et c’est là une évaluation trop basse), alors les vers auraient rejeté dans ce champ, pendant l’année, quatre-vingtsept livres par toise carrée. « Dans ces expériences, dit
Darwin, quelques-unes des données nécessaires ont dû être déterminées approximativement, mais dans le cas suivant les résultats sont beaucoup plus dignes de confiance. Une dame, à l’exactitude de laquelle je puis m’en rapporter aveuglément, m’offrit de recueillir pendant une année toutes les déjections déposées sur deux carrés d’une toise en deux endroits différents, près de Leith Ilill-Place, en Surrey. Le montant recueilli fut cependant un peu moindre que celui originairement rejeté par les vers... des petits morceaux des déjections adhéraient en effet aux brins d’herbe environnants, et il eût fallu trop de temps pour détacher chacun d’eux. » Cependant, ces déjections recueillies dans le cours de trois cent soixante-sept jours donnèrent un résultat équivalent à seize tonneaux par acre. (Les calculs basés sur les déjections de quarante-cinq jours, dans la première recherche citée, donnaient dix-huit tonneaux par acre et par année.)
Connaissant le poids des déjections séchées, déposées dans le cours d’une année pour une toise carrée de surface, Darwin voulut savoir qu’elle serait l’épaisseur d’une assise de terre végétale ordinaire, formée par cette masse, si on la disséminait d’une façon uniforme sur une toise carrée. Les déjections sèches furent pour cela brisées en petites parcelles placées dans une mesure de capacité et en même temps secouées et tassées; d’après les résultats obtenus, et les calculs effectués, on trouve que, par la dissémination des éjections, l’épaisseur s’élèverait de un pouce à un pouce et demi en dix ans. En comparant ces résultats avec ceux déduits de la vitesse avec laquelle s’enfouissent de petits objets laissés à la surface, on constate que le montant de la terre apportée à la surface pendant dix ans est un peu plus grand que celui calculé d’après les déjections pesées. Ce surplus peut s’expliquer par la perte que la pluie fait subir aux déjections, par l’adhésion de parcelles aux brins
d’herbes environnants, et par l’émiettement des déjections lorsqu’elles sont sèches.
En présence de cet ensemble de résultats, les archéologues doivent être singulièrement frappés de ce qu’ils doient aux vers pour la conservation de beaucoup d’objets anciens. Si l’on abandonne à la surface du sol des pièces de monnaie, des ornements d’or, des instruments de pierre, etc., ils seront infailliblement enfouis en peu d’années par les déjections des vers, et ils seront ainsi conservés en sûreté jusqu’à ce que, à quelque époque future, on retourne la terre. Par exemple (Darwin, op. cit ., p. 144), il y a longtemps, on laboura une prairie sur la rive septentrionale de la Saverne, non loin de Shrewsbury, et on trouva un nombre étonnant de pointes de flèches en fer au fond des sillons; ces pointes sont, d’après M* Blakewav, antiquaire de l’endroit, des restes provenant de la bataille de Shrewsbury en 1403, et il n’y a pas de doute quelles aient été à l’origine laissées disséminées à la surface, sur le champ de bataille.
Du reste Darwin, dans un chapitre intitulé : « Piôle joué par les vers dans l’enfouissement des monuments anciens, » montre que non seulement des instruments, mais que les parquets et les restes d’un grand nombre de monuments anciens de l’Angleterre ont été si bien enfouis, en grande partie par l’action des vers, qu’ils n’ont été découverts récemment que par des circonstances accidentelles. Là, du reste, les deux ordres de causes précédemment signalées ont agi simultanément, car, outre la terre apportée par les vers à la surface, on constate (op. cit., p. 187) que le sol des anciennes chambres, salles et passages, s’est généralement affaissé en partie par suite du tassement du sol, mais surtout parce que les vers l’avaient miné en dessous. Ces affais sements sont en effet plus grands au milieu que vers les
parois; les parois même, partout où leurs fondations ne reposent pas à une grande profondeur, ont été minées par les vers et se sont, par suite, affaissées (Darwin, Vers de terre ,
Mais le rôle des vers est bien plus remarquable encore en ce qui a trait à la dénudation du sol. On avait peine autrefois à comprendre qu’une surface à peu près horizontale ou très faiblement inclinée, recouverte de gazon, pût subir des pertes même pendant un long espace de temps et contribuer à la formation de la boue qu’entraient incessamment les cours d’eau; on ne pouvait guère comprendre l’action des pluies que sur les pentes escarpées. Mais grâce à l’action des vers de terre on n’a plus de difficulté à croire que de la terre en quantité quelque peu appréciable puisse être emportée d’une surface légèrement inclinée, couverte de végétation et entrelacée de racines, car les nombreuses déjections, déposées pendant la pluie ou peu de temps après une forte averse, coulent à une certaine distance le long de la surface inclinée; de plus, par un temps sec, les déjections se désagrègent souvent en petites boules arrondies, qui peuvent rouler jusqu’au bas par leur propre poids. En partant alors des données expérimentales précédemment indiquées, et de diverses recherches faites spécialement pour le sujet en question, Darwin calcule que pour chaque cent toises de longueur dans une vallée à côtes inclinées entre quatre et dix-sept degrés, il y aura chaque année quatre cent quatre vingt pouces cubiques de terre humide, pesant plus de vingttrois liv res, qui atteindront le fond de cette vallée. Là il s’accumulera un épais lit d’alluvion prêt à être emporté par les eaux dans le cours des siècles, à mesure que le fleuve courant au milieu fera son cours sinueux d’un côté à l’autre.
En ceci les vers accomplissent une sorte d’œuvre de destruction, puisqu’ils dénudent le sol, du moins sur les plans
inclinés; mais si l’on considère l’ensemble de leur œuvre, on verra que tel n’est pas uniquement leur rôle, et l’on comprendra l’espèce d’enthousiasme avec lequel Darwin, dans les conclusions de son livre, résume l’histoire, en apparence si ingrate, de ces êtres.
« Les vers, dit-il (p. 253), préparent le sol d’une façon excellente pour la nourriture des plantes cà racines fibreuses et pour celle de semences de toutes sortes. Ils exposent périodiquement à l’air la terre végétale et la tamisent de manière à n’v pas laisser de pierres plus grosses que les particules qu’ils peuvent avaler. Ils mêlent le tout ensemble d’une façon intime, comme un jardinier qui prépare un sol choisi pour ses meilleures plantes. Dans cet état le sol est capable d’absorber l’humidité, de conserver toutes les substances solubles... Après avoir été traînées dans les galeries, les feuilles qui servent de nourriture sont déchirées en tout petits lambeaux, digérées en partie et saturées des sécrétions intestinales et urinaires pour être ensuite mêlées à une grande quantité de terre. Cette terre forme l’humus riche, de couleur foncée, qui recouvre presque partout d’une assise bien définie la surface du sol.... Quand nous voyons une vaste étendue de gazon, nous devrions nous rappeler que, si elle est unie (et sa beauté dépend avant tout de cela), c’est surtout grâce à ce que les inégalités en ont été lentement nivelées par les vers. Il est merveilleux de songer que la terre végétale de toute surface a passé par le corps des vers et y repassera encore chaque fois au bout du même petit nombre d’années. La charrue est une des inventions les plus anciennes et les plus précieuses de l’homme; mais, longtemps avant qu’elle existât, le sol était de fait labouré régulièrement par les vers de terre, et il ne cessera jamais de l’être encore. Il est permis de douter qu’il y ait beaucoup d’autres animaux qui aient joué dans l’histoire du globe un
rôle aussi important que ces créatures d’une organisation si inférieure. D’autres animaux d’une organisation encore plus imparfaite, je veux parler des coraux, ont construit d’innombrables récifs et des îles dans les grands océans, mais ces ouvrages qui frappent davantage la vue sont presque exclusivement confinés dans les régions tropicales. s
Avec l’analyse de ce dernier ouvrage se termine la biographie de Darwin, car l’histoire de sa vie est celle de ses œuvres. Le seul événement de sa vie fut ce long voyage autour du monde, dont il devait rapporter de si riches observations et des impressions si vives. Malheureusement il en avait aussi rapporté une sorte de maladie nerveuse, sorte d’écho prolongé du mal de mer dont il avait beaucoup souffert; aussi, dans la retraite où il vivait, à Down, dans le comté de Kew, les savants étrangers qui venaient le voir devaient-ils être annoncés d’avance, car l’état de sa santé ne lui permettait pas toujours de recevoir.
Trois ans après son voyage il avait épousé sa cousine, Emma Wedgwood; et, puisque nous avons donné précédemment quelques détails sur ses ancêtres, au point de vue de la question d’hérédité dont sa famille est un exemple, ajoutons ici qu’il laisse deux fils, MM. George et Francis Darwin, déjà connus comme hommes de science, l’un par des mémoires remarquables d’astronomie mathématique et de statistique, l’autre par des recherches expérimentales sur des sujets de physiologie. « Il est difficile, dit de Candolle ( op . cit., p. 25), de ne pas admettre dans ce cas une influence héréditaire, qui a sans doute été corroborée par un désir très naturel d’écouter des conseils et d’imiter. En général, l’hérédité explique la nature des organes, des facultés et des tendances, mais l’usage qu’on fait de ces moyens résulte de la volonté, et celle-ci dépend beaucoup des conseils et des
exemples combinés avec la pression des circonstances dans lesquelles on se trouve. » Ajoutons que Francis Gallon, bien connu par ses travaux originaux sur l’hérédité, est, par sa mère, petit-fils d’Erasme Darwin.
Ch. R. Darwin est mort dans les derniers jours d’avril 1882. Ses idées de philosophie naturelle, qui avaient tellement révolté le monde religieux en Angleterre aussi bien que sur le continent, n’ont pas empêché que ses obsèques, qui ont eu lieu dans l’abbaye de Westminster, avec la pompe réservée aux grands citoyens, n’aient été faites avec le concours du clergé anglican. C’est que, depuis que l’œuvre du naturaliste philosophe avait eu un si grand retentissement sur toutes les branches de la biologie et de l’anthropologie, les ecclésiastiques anglais les plus éclairés s’étaient ravisés; à Saint-Paul et dans diverses autres églises de Londres, il
avait été donné d’entendre prêcher des sermons où l’on démontrait que le darwinisme n’est pas opposé à la religion. Et, en effet, pourquoi les hommes sincèrement attachés aux idées religieuses n’accepteraient-ils pas, ainsi que le fait remarquer de Candolle ( op.cit ., p. 20), l’évolution des êtres comme ils ont accepté, depuis Galilée, la rotation de la terre, depuis Laplace, la formation successive des corps célestes, depuis Lyell, les dépôts lents et irréguliers des couches terrestres? Ces vérités scientifiques, et d’autres encore, se sont répandues dans le monde, jusqu’en Chine. Elles n’ont renversé ni le christianisme, ni le mahométanisme, ni le bouddhisme.
Ap rès la mort de Darwin, on a naturellement recherché avec soin ce qu’il avait laissé de travaux non encore publiés, ou ce qui, dans sa correspondance, pouvait contribuer à nous donner encore quelques reflets des lumières intellectuelles de son génie.
Parmi ces publications posthumes, nous devons en signaler
deux, l’une relative à l’étude de Y instinct, l’autre relative aux vivisections.
1° Le 6 décembre 1883, la Société Linéenne de Londres a entendu la lecture d’un mémoire posthume de Darwin, mémoire dont la Revue scientifique (15 décembre 1883, n° 24, p. 749) a publié un assez long extrait. Nous en reproduirons seulement les conclusions :
« Dans cette étude, dit Darwin, nous avons entrepris de rechercher : 1° si l’instinct des animaux pouvait être considéré comme une adaptation progressive, conforme à notre théorie; 2° si tout en admettant que les instincts les plus simples sont le résultat de l’acquisition, notre théorie n’était pas combattue par les phénomènes d’instincts merveilleux et complexes dont les animaux nous donnent le spectacle.
» Nous trouvons habituellement chez des animaux voisins une gradation des instincts les plus compliqués, ce qui prouve qu’un instinct complexe a pu être acquis par degrés successifs. Ce point important confirme notre théorie. 11 y a donc des transformations successives de l’instinct. Tout animal porte en lui les instincts des formes ancestrales.
» L’instinctjoue un rôle aussi important chez l’animal que sa structure organique. Dans le combat pour l’existence, sous l’inlluence des conditions de variabilité, les modificateurs d’instinct doivent tendre au plus grand bien de l’individu.
» Gela étant, nous ne voyons pas d’objection insurmontable contre notre théorie.
» Dans le plus merveilleux des instincts, celui de l’abeille construisant sa ruche, nous sommes en présence d’une simple action instinctive dont les résultats nous confondent d’étonnement.
y> La complexité graduelle des instincts dans un même groupe d’animaux, le fait de deux espèces voisines qui, placées dans des conditions différentes de milieu et de vie,
ont cependant des instincts semblables, sont, à mon sens, autant de preuves nouvelles à l’appui de la théorie de la descendance, qui explique ces identités. Si, au contraire, nous considérons l’instinct comme chose innée, nous ne pouvons qu’en faire la constatation sans explication plausible.
» Dans notre théorie, les imperfections et les erreurs d’instinct cessent de tant nous surprendre. A vrai dire, il serait même étonnant qu’on n’en trouvât pas d’exemples, si l’on ne songeait pas qu’il s’est éteint beaucoup d’espèces dont les modifications et les perfectionnements d’instinct n’ont pas été suffisants pour soutenir la lutte de l’existence.
» Le coucou jette les œufs hors du nid qui l’a abrité, les fourmis ont des esclaves, les larves des ichneumonides se nourrissent des corps vivants de leur proie, les chats jouent avec les souris, les otaries et les cormorans avec des poissons vivants. Est-il logique de voir dans ces faits des instincts innés, dons d’un créateur? N’est-il pas plus satisfaisant de les considérer comme les conséquences de cette grande loi de nature, qui tend au progrès de tous les êtres : propagation, variabilité de l’espèce, adaptation du plus fort, extenlion du plus faible. »
2° On connaît la singulière croisade qui de divers côtés a été entreprise contre les vivisections, et notamment en Angleterre, par les piétistes. Il est intéressant de connaître l’opinion de Darwin sur cette question; elle nous est donnée par la lettre suivante que l’illustre naturaliste écrivait, en 1881, au professeur Ilolmgren (D’Upsal),et que nous reproduisons d’après la Revue scientifique (4 juin 1881, n° 23, p. 731).
« Je réponds à votre aimable lettre du 7 avril, etje ne fais aucune difficulté de vous dire ce que je pense du droit qu’ont les savants de faire des expériences sur des animaux vivants.
» Je me sers à dessein de cette expression, la trouvant plus
correcte et plus facile à comprendre que le mot de vivisection.
)) J’ai toujours été partisan delà douceur envers les animaux, et, dans mes écrits, je me suis efforcé de répandre cette idée que je considère comme un devoir. Lorsque le mouvement contre les physiologistes commença en Angleterre, il y a plusieurs années, on affirmaque des actes de cruauté étaient exercés contre des animaux et qu’on leur infligeait des souffrances inutiles. Je pensai donc que le parlement devait intervenir pour protéger les animaux. Je pris alors une pari active au mouvement et réclamai une loi qui supprimait toul sujet de plaintes, tout en laissant aux physiologistes la liberté de leurs recherches. Mon projet était bien différent de la loi qui fut votée depuis.
» Je dois ajouter que l’enquête faite par une commission royale a prouvé la fausseté des accusationsportées contre les physiologistes anglais.
» Je sais que la physiologie ne peut faire aucun progrès si l’on supprime les expériences sur les animaux vivants, et j’ai l’intimeconviction que retarder les progrès de laphysiologie, c’est commettre un crime contre le genre humain. A moins d’ignorer complètement tout ce que la science a fait pour l’humanité, on doit être convaincu que la physiologie est appelée à rendre dans l’avenir à l’homme et même aux animaux d’incalculables bienfaits. Voyez les résultats obtenus par les travaux de M. Pasteur sur les germes des maladies contagieuses ; les animaux ne seront-ils pas les premiers à en profiter? Combien d’existences ont été sauvées, combien de souffrances épargnées par la découverte des vers parasites, à la suite des expériences faites pas Virchow et autres sur des animaux vivants?
» On s’étonnera, plus tard, de l'ingratitude que l’Angleterre a montrée à ces bienfaiteurs de l’humanité. Quant à moi, laissez-moi vous assurer que j’honore et que j’honorerai
toujours celui qui contribuera aux progrès de cette noble science, la physiologie. »
D’après les documents empruntés à E. Hæckel (Conférence sur Darwin , Goethe et Lamarck , Revue scientifique , 2 décembre 1882, p. 714), nous pouvons dire que Darwin n’avait d’autre religion que le culte des sciences naturelles et qu’il ne s’était rallié à la confession particulière d’aucune Eglise. Un jeune homme, élève de Hæckel, s’étant senti troublé, par la lecture des œuvres de Darwin, dans sa foi chrétienne, écrivit à Darwin en le priant de s’expliquer relativement aux questions religieuses et notamment au sujet de l’immortalité de l’âme. Ce ne fut que sur la réitération, plus instante, de cette prière, que Darwin, après avoir d’abord gardé le silence, se décida à faire la réponse suivante1 :
Down, 5 juin 1879.
(( Cher Monsieur,
» Je suis très occupé; je suis vieux; j’ai une mauvaise santé, et je ne saurais trouver le temps de répondre complètement à votre question, en supposant qu’on puisse y répondre. La science ri a rien à faire avec Christ, sauf en ce point que l’habitude des recherches scientifiques rend
1. Les journaux anglais n’ont pas voulu citer cette lettre de Darwin; le journal Nature, qui a reproduit la conférence de llæckel, a simplement remplacé par une suite de points la lettre produite par Hæckel. Enfin, un autre a prétendu que la traduction allemande, donnée par Hæckel de cette lettre, devait contenir une inexactitude résultant d’une transposition de ponctuation: dans le texte anglais, il devait y avoir, disait-on, un point après la vie future; Darwin aurait donc seulement dit : « Je ne crois pas qu’il y ait jamais eu de révélation en ce qui concerne la vie future. » Ce n’était pas beaucoup plus orthodoxe, mais enfin ce n’était pas la négation absolue de toute révélation. Hæckel a répondu en produisant le texte anglais de la lettre, texte qu’on trouvera dans la Revue scientifique ( loc . cit.) à laquelle nous avons emprunté les divers détails qui précèdent.
un homme difficile en fait de preuves. En ce qui me concerne, je ne crois pas qu'il y ait jamais eu une révélation. Quant à une vie future, chacun doit se décider pour son compte entre des probabilités vagues et contradictoires.
D CHAULES DARWIN. »
Si maintenant nous jetons un regard d’ensemble sur l’œuvre de Darwin, nous voyons en lui deux hommes, que quelques critiques se sont plu à séparer et à apprécier d’une façon bien différente, le naturaliste proprement dit et le philosophe : « Le naturaliste, dit M. de Quatrefagcs1, est exact, sagace et patient; le penseur est original et pénétrant, souvent juste, souvent aussi trop hardi. C’est cette hardiesse qui a conduit Darwin dans des sentiers où n’ont pu le suivre bien des savants moins aventureux. »
Ainsi, pour ce qui est du naturaliste, observateur, expérimentateur, tout le monde reconnaît en liii'un maître qui (( a découvert et qui frayait chaque jour quelque voie nouvelle, où les hommes les plus circonspects marchent aujourd’hui à sa suite » (de Quatrefages, toc. cit.). Il ne s’est cependant pas positivement spécialisé, et pour juger son œuvre scientifique entière, il faudrait être à la fois géologue et botaniste tout autant que zoologiste et anthropologiste. Nous avons essayé de donner dans les pages qui précèdent une idée de ses recherches spéciales en géologie et surtout en zoologie. Ses travaux en botanique, dont nous n’avons dù citer que les titres, vu notre incompétence à les analyser, portent « non pas sur la botanique descriptive, dit M. de Quatrefages (loc. cit., p. 1218), mais bien sur cette partie de la science qui touche à des phénomènes obscurs, peu
1. Académie des sciences, 1er mai 1882 ( Comptes rendus, t. XCIV, n° 1S?
connus et relevant surtout de la physiologie. On sait quelle importance les savants les plus autorisés ont attachée à ses observations et à ses expériences sur le polymorphisme, sur le croisement entre les formes différentes d’une même espèce, sur les plantes grimpantes, sur la fécondation des orchidées, etc. L’éminent botaniste Ilooker, dans un discours solennel, déclarait que les découvertes physiologistes de Darwin étaient les plus belles qui eussent été faites depuis dix ans. Notre illustre confrère, M. de Candolle, n’a jamais caché son admiration pour le savant anglais, et, dans une lettre que je retrouverais au besoin, il m’écrivait à peu près, avec la modestie extrême que nous lui connaissons tous : « Ce n’est pas moi, c’est Darwin que l’Académie aurait dû nommer son associé étranger. »
En effet, Darwin ne fut élu correspondant de l’Institut de France que le 5 avril 1878. C’est que les appréciations académiques, si enthousiastes pour le naturaliste observateur et expérimentateur, étaient plus réservées pour le philosophe théoricien. « L’Académie, dit M. de Quatrefages ( loc . cil., p. 1222), n’accueillit pas d’emblée la candidature de Darwin. Quelques séides du savant anglais lui en ont fait un reproche ; c’est à tort. Pour eux, le mérite de Darwin était surtout dans sa théorie. Par ses premières hésitations, l’Académie a indiqué qu’elle ne pouvait s’associer à ce jugement. Puis, en accueillant l’auteur du livre sur V Origine des espèces , elle a prouvé qu’elle avait su reconnaître tout ce qu’il y a d’important, de durable, dans l’œuvre complexe de l’illustre naturaliste et rendre justice à ses mérites vrais. Elle a donc rempli de tout point ses devoirs de tribunal scientifique avec une haute impartialité. »
Quoi qu’il en soit de ce jugement, que nous reproduisons sans réflexions, il n’en est pas moins vrai que c’est surtout sa théorie sur l’origine des espèces qui a valu à Darwin son
immense réputation et, on peut dire, sa popularité. Ce sont les travaux du philosophe naturaliste que nous devons étudier ici, c’est sa doctrine que nous avons pour but de vulgariser. Cet essai de vulgarisation, dans lequel nous avons été précédé par nombre d’auteurs et des plus compétents, a sa raison d’être dans l’étendue considérable des publications de Darwin, étendue telle que la lecture complète n’en est possible qu’à ceux qui s’occupent spécialement de la question. On peut ajouter, sans crainte de nuire à la gloire de l’auteur, que cette lecture n’est pas toujours facile, nous voulons dire sans fatigue : en effet, la rédaction de Darwin n’est, pas précisément littéraire, comme l’avoue de Candolle, l’un de ses plus autorisés admirateurs et interprètes. Sa construction de phrases, l’emploi de certains mots et la division des chapitres laissent parfois à désirer. Mais à ces légers vices de forme il faut opposer un grand charme dans la nature du fond ; dans tous les ouvrages de Darwin on retrouve avec plaisir ce qu’on avait jadis, des livres d’histoire naturelle qui 11e sont ni de pures descriptions, ni de la classification sèche. Darwin a ramené à l’étude des phénomènes de la végétation et des mœurs des animaux, étude qui avait tant plu dans les ouvrages de Réaumur, de Bonnet, d’Huber et autres patients observateurs. O11 sent encore une fois la vie et l’unité dans les êtres organisés (de Candolle, op. cil ., p. 19).