DES VARIATIONS
Tous les êtres, à côté des caractères dits spécifiques (Voy. ci-dessus, p. 24), présentent des caractères individuels, caractères très secondaires, mais qui peuvent cependant pré-
senterun degré très prononcé. Ces variations individuelles , nous les constatons d’abord chez nos semblables, chez les hommes, et là nous sommes d’autant plus frappés par ces caractères, que nous nous trouvons dans un commerce journalier plus fréquent avec les individus qui les portent. C’est que dans la pratique ordinaire de la vie, il nous importe surtout de connaître les divers individus dans ce qu’ils ont de spécial, tandis que nous négligeons volontiers les caractères communs. Ainsi les membres d’une famille qui vivent ensemble sont souvent les derniers à s’apercevoir de l’air de parenté qu’ils ont en commun, îandis qu’ils connaissent à fond chaque trait particulier différentiel, chaque caractère de variation individuelle propre à chacun d’eux.
Frappé de ces différences individuelles chez ses voisins ou parents, l’homme a déjà plus de peine à faire la différence entre les individus appartenant à une race nouvelle pour lui, dans un pays où il arrive pour la première fois : et cependant là ces variations, personnelles sont tout aussi fréquentes et aussi accentuées qu’ailleurs. De même, et à plus forte raison, la même erreur d’appréciation est-elle facilement commise lorsqu’il s’agit d’animaux que nous n’avons nul intérêt particulier à examiner journellement en détail : Visà-vis des animaux, dit A. Comte, l’homme est comme un tyran qui voit tous ses sujets dans l’iiniformité de l’éloignement. Mais il n’est pas difficile de prouver que, chez toutes les espèces animales, les variations individuelles du type d’espèce et de race sont pour le moins aussi accentuées que chez l’homme, et permettent toujours à un œil exercé de reconnaître les individus et de les distinguer. Si dans un troupeau tous les moutons nous paraissent semblables, il n’en est pas moins vrai que chacun d’eux est parfaitement distinct pour l’œil du berger. Le Lapon reconnaît, et donne son nom à chaque renne, ce qui faisait l’admiration de Linné,
pour qui « la possibilité de distinguer un individu d’un autre dans ces immenses troupeaux était incompréhensible, car ils étaient comme des fourmis sur une fourmillière ».
Et puisque nous parlons de fourmis, Darwin n’a-t-il pas démontré que les fourmis d’une même communauté se reconnaissent toutes? « J’ai souvent, dit-il, porté des fourmis d’une même espèce ( Formica ru fa), d’une fourmilière à une autre habitée par des milliers d’individus, mais les intrus étaient à l’instant reconnus et tués. J’ai pris alors quelques fourmis d’un grand nid, que j’enfermais dans une bouteille fortement parfumée d’assa fœtida, et que vingtquatre heures après je réintégrais dans leur domicile; menacées d’abord par leurs camarades, elles furent cependant bientôt reconnues et purent rentrer. Il en résulte que chaque fourmi peut, indépendamment de l’odeur, reconnaître une camarade, et que si tous les membres de la même communauté n’ont pas quelque signe de ralliement ou mot dépassé, il faut qu’ils aient quelques caractères appréciables qui leur permettent de se distinguer » ( Variations , t. II, p. 267).
On croirait peut-être que, pour les plantes, les variations individuelles, les caractères de variétés sont moins accusés que pour les animaux ; il n’en est rien. Si des bergers, comme le rapporte Darwin, ont gagné des paris en reconnaissant chaque mouton dans un troupeau de cent têtes qu’ils n’avaient que depuis quinze jours, cette perspicacité n’est encore rien à côté de celle qu’ont pu acquérir quelques fleuristes. Yerlet en signale un qui pouvait distinguer 150 variétés de camélias non en fleur, et un ancien horticulteur hollandais, le célèbre Voorhelm, qui possédait plus de 1200 variétés de jacinthes, les reconnaissait, sans presque jamais se tromper, parle bulbe seul. Nous devons forcément en conclure que les bulbes des jacinthes et les feuilles et branches du camélia diffèrent réellement, bien qu’ils
paraissent à un œil exercé impossibles à distinguer (Ibid.).
Quelle est l’origine, la cause des variations individuelles ? Dans un ouvrage célèbre sur l’hérédité, P. Lucas P attribue à une force particulière, mystérieuse, qu’il appelle Yinnéité , et qu’il oppose à la force' d'hérédité (hérédité des caractères d’espèce et de race). « Tout vient, dit-il, démontrer que le développement de la diversité dans la procréation est, relativement à la génération, un acte spontané, c’est-à-dire dont le principe échappe aux circonstances durables ou passagères, physiques ou morales de la reproduction, et qui n’a point sa cause originaire en elle. » Mais, comme dit Ribot (Voy. aussi Marc-Lorin, Aperçu général de V hérédité et de ses lois. Thèse de la Faculté de médecine de Paris, 1875, n°122), l’innéité ainsi entendue est qualité occulte; une explication qui n’explique rien, comme le quia est in eo virtus dormitiva. Et pourquoi ne pas avouer notre ignorance plutôt que de la déguiser au moyen d’une conception arbitraire qui consiste à formuler une prétendue spontanéité des phénomènes? D’autant que l’énoncé d’une pareille spontanéité, de semblables caprices de la nature, est justement la négation de toute loi et par conséquent de toute science.
Mais nous pouvons faire mieux que d’invoquer une force occulte ; nous pouvons faire mieux qu’avouer notre ignorance et renoncer à toute explication. L’examen d’un certain nombre de faits nous prouve que les variations individuelles, lorsqu’elles ont été peu à peu acquises par le sujet depuis sa naissance, sont la plupart du temps le résultat des influences du milieu dans lequel il a vécu, ou bien que ces mêmes variations et surtout celles qui apparaissent dès la naissance sont dues à des influences qui ont agi sur l’organisme en voie de développement. Insistons d’abord sur ce dernier ordre d’influences, lesquelles répondent directement à l’ordre de phénomènes désignés sous le nom d ’innéité.
On sait combien les enfants jumeaux se ressemblent, non seulement au physique, mais encore au point de vue intellectuel et moral. L’histoire abonde de cas de frères jumeaux que leurs parents môme ne pouvaient distinguer que par un signe artificiel, surajouté, vu l’absence de toute variation individuelle entre les deux enfants. Pour ne citer qu’un exemple emprunté à une source scientifique, rappelons les deux sujets dont parle Trousseau ( Clinique médicale , t. ï, p. 253) : « J’ai donné, dit-il, mes soins à deux frères jumeaux, tous deux si extraordinairement ressemblants, qu’il m’était impossible de les reconnaître, à moins de les voir l’un à côté de l’autre. Cette ressemblance physique s’étendait plus loin : ils avaient une similitude pathologique plus remarquable encore. » (Suit une étude médicale montrant que les deux sujets avaient la même susceptibilité aux mêmes influences, et entre autres ce fait : ces deux jumeaux étaient asthmatiques, tous deux au même degré... Voyageant sans cesse et dans tous les pays pour leurs affaires, ils avaient remarqué que certaines localités leur étaient funestes, et que dans d’autres ils étaient, tous deux semblablement exempts de tout phénomène d’oppression). Or, comme souvent, dans une famille, deux jumeaux parfaitement identiques, sont cependant faciles à distinguer de leurs frères et sœurs, produits d’une autre grossesse, n’est-il pas évident que si ces jumeaux ne présentent entre eux aucune différence, c’est que, produits d’une même conception, ils ont, pendant tout le temps de leur développement embryonnaire, été soumis aux mêmes influences. En un mot, et pour reproduire les expressions mêmes de Darwin, auquel on a parfois reproché de considérer les variations individuelles comme une chose spontanée, due au hasard, « la ressemblance moins grande des enfants successifs d’une même famille, comparés aux jumeaux, prouve que l’état des parents au
moment meme de la conception, ou la nature du développement embryonnaire subséquent, exercent une influence directe et puissante sur les caractères du produit » {Variations, t. II, p. 268).
Parmi les variations individuelles qui se caractérisent dès la naissance, il en est qui sont singulièrement brusques et considérables, c’est-à-dire beaucoup plus fortes que ce que nous voyons d’ordinaire : tel est le cas de la naissance d’un albinos; ou bien encore l’exemple si souvent cité de l’agneau à corps allongé et pattes courtes qui naquit en 1771 dans un troupeau du Massachussetts, et qui devint, par le fait de l’hérédité et de la sélection, la souche de la race des moutons loutres de l’Amérique du Nord (dits encore moutons bassets ou moutons ancons); ou bien encore l’exemple du taureau sans cornes qui naquit en 1770 de parents armés de cornes comme tous les bœufs ordinaires, dans un troupeau du Paraguay, et fut semblablement l’origine de la race de bœufs sans cornes cultivée dans ce pays.
On ne sait rien des causes qui produisirent ces anomalies originaires et d’autres semblables, mais on peut affirmer qu’elles eurent des causes réelles, qu’il faudrait rechercher, soit dans certaines conditions des procréateurs, soit dans certaines influences qui se sont exercées sur le produit de la conception pendant son développement. La preuve en est fournie par l’exemple suivant emprunté encore à l’histoire des jumeaux (Darwin, Variations , t. II, p. 269) : Deux filles jumelles, et très semblables sous tous les rapports, eurent les petits doigts de chaque main tordus; dans les deux, la seconde petite molaire de la mâchoire supérieure, et de la seconde dentition, se trouvait déplacée, car au lieu d’être sur l'alignement des autres elle sortait du palais derrière la première. Aucune particularité semblable ne se rencontrait chez les parents ni chez d’autres membres de la famille. Or,
comme les deux enfants présentaient la même déviation de conformation, ce qui exclut complètement toute idée d’accident, nous sommes obligés d’admettre qu’il a du y avoir une cause précise et suffisante pour affecter autant d’enfants qu’elle aurait pu se présenter de fois. Toute variation innée a donc sa cause ; c’est à peu près tout ce que nous pouvons démontrer; quant à la nature de cette cause, nous ne pouvons la préciser davantage qu’en disant qu’elle consiste en une influence de milieu, en comprenant sous ce terme tout ce qui peut agir sur les parents et sur le produit pendant son développement.
L’expression la plus générale et qui préjugerait le moins, tout en assignant à la cause en question une nature matérielle, serait celle d 'influence de la nutrition. On sait, en effet, que l’assimilation et la désassimilation des aliments sont singulièrement modifiées selon les circonstances extérieures; on sait mieux encore quelles influences les changements qualitatifs et quantitatifs des aliments exercent sur notre corps et notre esprit, et que, par exemple, l’activité de notre intelligence et celle de notre imagination sont toutes différentes selon que nous avons bu du thé ou du café, du vin ou de la bière. Si ces ingesta, et bien d’autres encore, exercent une telle influence sur les produits de la fonction cérébrale, des conditions semblables dans la nutrition ne pourront-elles pas retentir avec au moins autant d’énergie sur les produits de la génération au moment delà conception et pendant la longue durée du développement. C’est que, en effet, un changement dans ces conditions de nutrition, ou, d’une manière plus générale encore, de milieu, peut, sans modifier sensiblement l’organisme générateur, agir sur sa descendance. Nous reviendrons plus loin sur des faits de ce genre, en étudiant l’hérédité, à propos de faits pour lesquels il est impossible d’invoquer la transmission héréditaire dans
le sens littéral du mot, puisqu’il ne s’agit pas alors d’une propriété existante chez l’organisme générateur et transmise ensuite à sa postérité, mais bien d’une modification portant il est vrai sur cet organisme générateur, mais sans l’affecter sensiblement et ne devenant visible que sur sa descendance. « Il y a alors simplement impulsion vers une nouvelle forme, et cette impulsion est transmise dans la génération soit par l’œuf maternel, soit par les spermatozoïdes paternels. Chez l’organisme paternel, la conformation nouvelle existe seulement à l’état de possibilité (in potentia ); chez l’enfant elle se réalise en fait (in actu)» (ITæckel, Création, p. 200.)
Les plus violentes variations qu’un individu puisse présenter à la naissance sont celles qui le distinguent tellement des sujets de même espèce qu’elles prennent le nom de monstruosités. Or, les anomalies et les monstruosités ont été longtemps considérées comme des faits étrangers à l’ordre naturel et par conséquent à la science. Tout ce dont avait été capable l’opinion populaire relativement à cet ordre de faits, avait été de supposer que l’imagination maternelle peut affecter l’enfant qu’elle porte dans son sein. Tout le monde connaît à cet égard les prétendues observations sur lesquelles serait basé ce préjugé, que les physiologistes et notamment Muller ( Physiologie , trad. fr., 1842, t. II, p. 545) ont pris la peine de réfuter. Dans \e cours de l’année dernière, dans les leçons sur la formation du crâne et de la face, à propos de l’anomalie dite bec de lièvre, nous avons vu quel cas il fallait faire des contes recueillis à ce sujet. Darwin prend la peine de faire remarquer que cette idée de l’influence de l’imagination maternelle ne serait en tout cas pas applicable aux animaux qui, tels que les batraciens, pondent des œufs non fécondés, non plus qu’aux plantes. « Mon père, ajoute-t-il ( Variations , t. II, p. 280), tient du docteur Wil-
liam Hunter que, pendant bien des années, dans un grand hôpital de Londres, on interrogeait chaque femme avant ses couches, pour savoir si quelque ehose de nature à impressionner vivement son esprit lui était arrivé pendant sa grossesse, et la réponse était enregistrée. On n’a pas une seule fois pu trouver la moindre coïncidence entre les réponses des femmes et les anomalies qui se sont présentées ; mais souvent, après avoir eu connaissance de la nature de l’anomalie, elles indiquaient alors une autre cause. »
Mais la science est parvenue à comprendre la nature et le mode de production des monstruosités, et, par suite, à entrevoir les causes qui les font apparaître; bien plus, elle est, à ce sujet, entrée dans la voie expérimentale, et les recherches de G. Dareste ont montré la possibilité de modifier, par l’action de causes physiques extérieures, l’évolution d’un germe fécondé. Or, « s’il est possible, dit Dareste, en modifiant l’évolution d’un germe fécondé, de produire des monstruosités, on doit considérer comme possible la production de simples variétés, c’est-à-dire de déviations légères du type spécifique, compatibles avec la vie et avec l’exercice des fonctions génératrices.... En effet, l’un des principaux résultats des travaux des deux Geoffroy Saint-IIilaire sur Ja tératologie, c’est que la monstruosité la plus grave et l’anomalie la plus légère sont essentiellement des faits de même ordre, des déviations du type spécifique produites par un changement de l’évolution, seulement les monstruositées affectent profondément et simultanément un grand nombre d’organes, tandis que les anomalies légères ne font, pour ainsi dire, qu’effleurer certains organes isolés. La différence de ces deux sortes de faits résulte essentiellement de la différence d’intensité de la cause modificatrice, et, peut-être aussi, de l’époque de son action... Je pense donc qu’en employant les procédés qui m’ont servi pour la production
des monstres, mais en les employant d’une autre façon, j’arriverai à produire les anomalies légères, les variétés, aussi facilement que les anomalies graves... Mes expériences donnent donc aux zoologistes des méthodes à l’aide desquelles ils pourront aborder scientifiquement la question de la formation des races... Sachons bien qu’il est au pouvoir de la science expérimentale de produire artificiellement tous les phénomènes qui sont ou peuvent être produits par des causes naturelles » (Dareste, Production artificielle des monstruosités , 1877, p. 40). *
Ce qui montre bien que les variations innées sont sous l’influence des causes de milieu, c’est leur fréquence relative chez les espèces à l’état sauvage ou à l’état de domestication. Dans l’état de nature, les individus de même espèce sont exposés à des conditions à peu près uniformes, car ils sont rigoureusement maintenus à leur place par une foule de concurrents, et sont depuis longtemps habitués à ces même conditions. Les conditions dans lesquelles se trouvent nos produits domestiques, plantes et animaux, sont bien différentes; ils n’ont pas seulement été soustraits à leurs conditions naturelles et arrachés à leur pays natal, mais ils ont été transportés dans diverses régions, où on les a traités de manières différentes, de sorte qu’ils ne sont jamais restés longtemps soumis à des conditions identiques. C’est pour cette raison que tous nos produits domestiques, à de rares exceptions près, varient beaucoup plus que les espèces naturelles. L’abeille, qui se nourrit par elle-même, et conserve la plupart de ses habitudes naturelles, est, de tous les animaux domestiques, le moins variable.
Quant aux variations qui apparaissent peu à peu sur l’individu après sa naissance, en dehors de la période embryonnaire, elles sont si facilement expliquées par l’influence des causes extérieures, que nous pouvons en faire une rapide
revue en les classant précisément d’après la nature de ces causes. N’oublions pas que ces mêmes causes, qui produisent, des variations individuelles directes, peuvent aussi amener les variations dites potentielles (p. 265), c’est-à-dire qui ne se manifestent que chez les produits de la génération * su i van te.
Les conditions extérieures de chaleur, de froid, d’humidité, d’abondance d’air ou d’eau, agissent d’une manière aussi évidente sur les animaux et les plantes.
L’élévation de la température agit directement sur le système pileux des animaux, et notamment sur la laine. Ainsi les moutons importés d’Europe dans les Indes occidentales perdent la laine sur tout le corps à l’exception des reins; l’animal offre alors l’aspect d’une chèvre couverte d’un paillasson sale. Dans les vallées basses et chaudes des Cordillères d’après Boulin, si on tond les agneaux aussitôt que la laine a atteint une certaine épaisseur, tout continue comme à l’ordinaire; mais si on ne les tond pas, la laine se détache par flocons et est remplacée d’une manière constante par un poil court et brillant semblable à celui de la chèvre. De même la chèvre du Thibet, amenée de l’HimalayaauKashmir, perd sa fine laine.
Tout récemment, à propos (['Observations zoologiques et zootechniques faites dans F Afrique équatoriale pendant V expédition de M. de Brazza (Société d’anthropologie, 7 déc. 1882, Bulletin , p. 760), M. Cornevin communiquait le fait suivant : « La particularité la plus intéressante à signaler à propos de moutons, c’est qu’ils sont dépourvus de laine; ils n’ont que du poil. On avait déjà noté ce fait pour l’Amérique équatoriale, mais il avait été révoqué en doute. Rien n’est plus sûr et plus facile à constater au centre de l’Afrique, car il n’v a pas d’exception. L’arrêt de la production de la laine, sous l’influence du climat torride, est donc hors de
contestation, et c’est uniquement pour leur chair que les moutons sont entretenus par les indigènes. »
Au contraire, sous l’influence du froid, la réaction de l’organisme est telle que la peau se couvre d’une véritable laine. A Angora, non seulement les chèvres, mais aussi les chiens et les chats, ont un poil fin et laineux, et Ainsworth attribue l’épaisseur de leurs toisons aux hivers rigoureux : « Même en Angleterre, ajoute Darwin (Variations, t. II, p. 296), on m’a assuré que la laine des deux races de moutons avait été légèrement modifiée par le fait que les troupeaux avaient pâturé dans des localités différentes. » On a affirmé aussi que les chevaux restés pendant plusieurs années dans des mines de houille profondes de Belgique, s’étaient recouverts d’un poil velouté assez semblable à celui de la taupe.
Du reste, les climats modifient l’homme lui-même d’une manière bien connue : le froid, qui provoque à l’exercice musculaire et conséquemment à la dépense de combustible organique, aiguise l’appétit et rend plus actives les fonctions digestives, appelle ainsi des aliments plus substantiels et favorise la nutrition : en définitive, il développe la masse du corps et crée les tempéraments sanguins (Ferrière, Le Darwinisme , p. 30). Au contraire, dans les climats chauds, par un mécanisme organique difficile «à préciser, c’est la fonction du foie qui est exagérée, d’où le tempérament hépatique propre aux peuples tropicaux. Quels que soient son génie et ses inépuisables ressources, il faut que l’Européen, devenu habitant des régions polaires, prenne quelque chose de l’Esquimau, comme il prend quelque chose de l’Africain sous les tropiques. Si lentes que soient les variations produites par le climat, cette influence, toujours en exercice, finit par être irrésistible. Varier ou mourir, telle est la loi de l’acclimatation.
Souvent les conditions de climat produisent des modifica-
tions singulières, dont le mécanisme est encore à trouver, mais qui n’en sont pas moins le résultat d’influences du milieu comme le prouve l’exemple suivant : on sait que les femmes boschimanes portent au bas des reins une masse graisseuse dont la saillie est très considérable. Or cette stéatopygie, qu’on aurait pu considérer comme un caractère de race, ne serait en définitive qu’une variation produite par l’influence du pays; en effet, non seulement elle se retrouve chez certaines tribus nègres, mais bien plus, Livingstone nous apprend que certaines femmes de Boers, d’origine hollandaise incontestable, commencent à en être atteintes. Du reste, pour que cet exemple perde le caractère trop singulier qu’il aurait en restant isolé, rappelons que certains moutons de l’Asie centrale ont la queue réduite à un simple coccyx de chaque coté duquel sont placées deux masses graisseuses hémisphériques pesant de trente à quarante liv res. Or, quand les Russes ont emmené ces moutons hors des contrées où ils sont nés, cette stéatopygie a disparu en quelques générations1. Voilà donc des caractères qui sont à tous égards dans une relation étroite avec des conditions générales de milieu.
L’influence du milieu aquatique e ston ne peut plus évidente sur les plantes, et la renoncule aquatique nous en présente un exemple bien démonstratif. En effet, ainsi que Lamarck l’avait déjà fait remarquer, chez cette plante les feuilles submergées sont finement découpées et comme capillaires; au contraire celles qui s’élèvent au-dessus de la surface de l’eau sont arrondies et simplement lobées, et, suivant que les feuilles ont séjourné plus ou moins longtemps dans l’eau, suivant que l’eau est courante ou stagnante, les feuilles présentent toutes les transitions imaginables entre les deux