‹ Le DarwinismeChapitre 67 sur 102 · IL AGNEAUX NOURRIS AU SANG CUIT ET DÉSSÉCHÉ · texte numérisé non relu

IL AGNEAUX NOURRIS AU SANG CUIT ET DÉSSÉCHÉ

Southdown . 480 grammes de laine.

Solognot . 270

Southdown . 290 —

Ainsi le second lot de mouton a donné presque le double de laine que le premier... De plus la laine des animaux nourris au sang est incomparablement plus belle que celle des animaux nourris au régime ordinaire. » ( Çompt . rend.

Soc. de biologie, 1882, p. 505).

Pour les races porcines Darwin a signalé de nombreux faits analogues ; ici il faut noter même des particularités importantes, de modifications produites sur l’organisation interne (grâce à l’hérédité); ainsi la nature de l’alimentation finit par affecter la longueur des intestins ( Variations , t. 1, p. 78). En effet, chez le sanglier, la longueur des intestins est à celle du corps comme 9 est à 1 ; dans le porc domestique elle est comme 13 est à 1, et dans la race de Siam comme 16 est à 1. De même pour le chat. D’après Daubenton, les intestins du chat domestique sont plus longs d’un tiers que ceux du chat sauvage. Cet accroissement paraît dû à ce que le chat domestique est moins exclusivement carnassier que ne le sont les espèces félines sauvages, car on voit des chats domestiques qui mangent des substances végétales aussi bien que la viande. Dans le lapin domestique comparé au sauvage, le changement est inverse, et résulte probablement

des aliments beaucoup plus nutritifs qu’on donne au premier.

Ce qui a lieu pour l’organisme entier se produit également pour telle ou telle partie lorsque ses conditions de nutrition sont changées, par exemple sous l’influence d’un

afflux sanguin plus considérable. C’est ainsi qu’on explique les poils longs, épais et foncés qui croissent parfois, même chez de jeunes enfanis, près de surfaces atteintes d’inflammation persistante. Lorsque limiter enta l’ergot d’un coq sur la crête, qui est richement pourvue de vaisseaux sanguins, cet ergot prit bientôt un développement monstrueux, car tantôt il poussait dans une direction spirale, et atteignait six pouces de longueur, tantôt il se dirigeait en avant comme une corne, de manière à empêcher l’oiseau de toucher le sol avec son bec.

C’est par l’effet d’une influence semblable que chez les plantes certains organes se présentent, selon les circonstances, sous une forme soit avortée, soit bien développée. Les épines des arbres et des arbrisseaux sont considérées par les botanistes comme des rameaux avortés et rudimentaires. Sous l’influence d’un mauvais sol, de la sécheresse ou du voisinage affamant d’un grand nombre d’autres végétaux, ces épines restent courtes, dures et pointues; mais transportez le prunier épineux d’une haie dans un jardin, furnez-le, cultivez-le; alors les épines s’allongeront sous forme de rameaux, et il ne s’en produira plus de nouvelles (Ch. Martins, loc. cit ., p. 24).

Les variations produites sur une même espèce végétale, par un certain ensemble des conditions que nous venons de passer en revue, sont tellement précises, que les botanistes distinguent pour chaque espèce une série de variétés désignées par des noms qui résument précisément la nature générale des causes modificatrices : outre la variété aquatilis, caractérisée par l’allongement des feuilles et leur forme découpée, il y a encore : la varitété dite umbrosa , caractérisée par une taille relativement élevée, la prédominance des parties foliacées sur les organes reproducteurs, et produite par un sol riche, ombragé et humide ; la variété sege-

talis , caractérisée par la brièveté de la taille, la sécheresse des tissus, la villosité plus prononcée, et produite par un terrain sableux, aride, insolé ; la variété alpine, caractérisée par une forme rabougrie, déprimée en une rosette de feuilles donnant naissance à une courte tige florifère à fleurs rares et sessiles, et produite par un terrain montagneux où la chaleur fait défaut, où sévit le vent; la variété maritime , caractérisée par un aspect trapu, des tiges et feuilles charnues, succulentes, ainsi qu’on l’observe sur les bords de la mer, et en général dans tous les terrains salés.

Chez les animaux, mêmes variations caractéristiques de l’ensemble des conditions de climat et dé nourriture. « 11 n’est pas douteux, dit Darwin ( Variations , t. I, p. 55), que les chevaux diminuent considérablement de taille, et changent d’aspect en vivant sur les montagnes et dans les îles, ce qui est probablement dû au manque de nourriture variée et substantielle. M. D. Forbes, qui a eu d’excellentes occasions pour comparer les chevaux espagnols à ceux de l’Amérique du Sud, m’assure que les chevaux du Chili, qui se sont trouvés à peu près dans les mêmes conditions que celles de leurs ancêtres d’Andalousie, sont restés inaltérés ; tandis que les chevaux des pampas et les poneys punos se sont fortement modifiés.

Tout le monde sait combien les chevaux deviennent petits et rudes dans les îles du Nord et les montagnes de l’Europe. La Corse et la Sardaigne ont leurs poneys indigènes, et il y a encore, dans quelques îles de la côte de Virginie, des poneys comme ceux des îles Shetland, dont on attribue l’origine à l’action des conditions défavorables auxquelles ils ont été exposés. Les poneys punos, qui habitent les régions élevées des Cordillères, sont d’étranges petites créatures, très différentes de leurs ancêtres espagnols. Plus au midi, dans les îles Falkland, les descendants des chevaux importés en 1794

ont déjà tellement dégénéré en taille et en force, qu’ils sont devenus impropres à la chasse du bétail sauvage au lasso, etc. ( Variations , t. I, p. 55 et 56).

L’usage fréquent ou, inversement, le défaut d’usage d’une partie en modifie la nutrition et le développement : tout le monde sait combien le membre supérieur devient plus musclé et plus volumineux chez les personnes qui se livrent longuement à l’exercice des armes avec ce bras seul; et, du reste, l’habitude générale que nous avons de nous servir de préférence de la main droite a produit, à l’avantage du membre correspondant, une différence appréciable chez la plupart des hommes; de même les membres des ouvriers des divers métiers sont une preuve que l’usage renforce les muscles, et lorsqu’un muscle se fortifie, les tendons et les crêtes osseuses auxquelles il s’attache s’agrandissent ; lorsque d’autre part, comme chez les fanatiques orientaux, un membre nesertpas, les muscles dépérissent et le membre s’atrophie.

Chez beaucoup de lapins domestiques et chez presque tous les chiens domestiques, on voit les oreilles pendantes, ce qui résulte, sous l’influence d’une longue hérédité, du défaut d’usage des muscles des oreilles : tandis qu’à l’état sauvage ces animaux doivent sans cesse dresser l’oreille pour se tenir en garde contre l’approche d’un ennemi, à l’état domestique, ils n’ont plus besoin d’une oreille aussi vigilante, ils meuvent plus rarement leur pavillon, au moins pour le redresser; par suite les muscles inactifs s’atrophient et finalement les oreilles deviennent tombantes, quand elles ne deviennent pas rudimentaires.

C’est du reste une transformation à laquelle nous font assister les archives sculptées de l’antiquité. Ainsi, H. Smith constate que dans les anciennes représentations du chien, à l’exception d’un seul cas égyptien, aucune sculpture de l’an-

cienne ère grecque n’a figuré des chiens à oreilles complètement pendantes; des chiens à oreilles demi-pendantes manquent dans les monuments les plus anciens, tandis que ce caractère augmente graduellement dans les ouvrages de l’époque romaine. Godron a aussi remarqué que les porcs des anciens Egyptiens n’avaient pas les oreilles pendantes (Darwin, Variations, t. II, p. 321).

Bien plus, Darwin a fait à cet égard, relativement à la capacité crânienne des lapins, des constatations qui montrent comment le défaut d’usage influe sur le développement de la masse cérébrale. Il a montré : que la capacité crânienne des races himalayenne, de Moscou et angora est moindre que celle du lapin sauvage, quoique ces races aient des dimensions plus grandes; que la capacité du crâne des grandes races n’a pas augmenté dans le rapport de la diminution de celle des petites races; que la capacité crânienne de ces grands lapins est très inférieure à celle du lièvre dont la taille est à peu près la même. 11 en conclut que, dans toutes les races de lapins domestiques, le cerveau n’a en aucune façon augmenté en proportion de l’accroissement de longueur qu’ont pris la tète et le corps, ou qu’il a de fait diminué de grosseur relativement à ce fait qu’il aurait été si ces animaux avaient vécu à l’état de. nature. Considérant que les lapins domestiques et tenus renfermés depuis un grand nombre degénéralions n’ont pu exercer leurs facultés, leurs instincts, leurs sens et leurs mouvements volontaires, soit pour échapper aux dangers, soit pour se procurer leur nourriture, nous devons conclure, dit-il ( Variations , t. I, p. 137), que leur cerveau, par défaut d’exercice, a dû souffrir dans son développement. Ainsi se trouve soumis à la loi de décroissance par défaut d’usage un des organes les plus essentiels et les plus compliqués de tout l’organisme.

Chez les canards domestiques on constate que les os des

ailes, relativement à ceux du canard sauvage, ont subi une réduction sensible, ce qui est en rapport avec le peu d’usage que l’animal domeslique fait de ses ailes; Darwin a constaté que, des différentes races, celle qui présente le moins de réduction dans les os du membre antérieur est le canard Chanterelle, lequel précisément a conservé l’habitude et le pouvoir de voler. Par contre les canards domestiques présentent un accroissement relatif du poids des os des jambes, accroissement en rapport avec ce fait que ces animaux marchent et se servent de leurs pattes beaucoup plus que les oiseaux sauvages.

A ces conditions d’usage ou de défaut d’usage des parties se rapportent les modifications bien connues que produisent le dressage et l’éducation, de même celles qui sont comme le cachet de la vie parasitaire, les animaux comme les plantes perdant alors peu à peu certains organes qui n’entrent pa$ en action dans ces conditions particulières de milieu : les plantes parasites perdent notamment leurs feuilles vertes, les animaux leurs organes de locomotion.

Enfin, nous terminerons par quelques exemples montrant combien les changements de milieu peuvent influencer les phénomènes de la génération, la gestation en particulier, conditions qui nous ramènent à celles que nous avons étudiées en premier lieu, car ici la modification est de nature à agir également sur l’individu producteur et sur les sujets produits. Ainsi nos couleuvres indigènes, notamment la couleuvre à collier, pondent des œufs, qui, pour éclore, ont encore besoin de trois semaines environ. Mais si l’on tient ces animaux captifs dans une cage, en ayant soin de ne pas la joncher de sable, on les voit conserver leurs œufs jusqu’au moment de l’éclosion, c’est-à-dire qu’il a suffi d’une moclilication dans les conditions de milieu pour transformer des animaux ovipares en animauxvivipares, types physiologiques

entre lesquels, du reste, les reptiles et batraciens nous offrent, selon les espèces et les races, tous les degrés intermédiaires possibles. De même pour la durée de la gestation chez les mammifères : pour beaucoup d’espèces on avait considéré cette durée comme un caractère important : ainsi une différence admise, d’après Buffon et d’autres, entre la durée de la gestation du loup et celle du chien, fut longtemps regardée comme le signe certain d’une différence spécifique entre ces deux formes. Pour le cas du chien et du loup, les faits avancés n’ont pas été vérifiés, car Isid. Geoffroy Saint-Hilaire a montré que la gestation du loup est de soixante-trois jours, et d’autre part les nombreuses observations citées par Darwin établissent que la durée moyenne en est également de soixante-trois jours chez les chiens, c’est-à-dire de soixante-six jours pour les grandes races et de soixante pour les plus petites. Du reste, la durée de la gestation est très variable selon les conditions : elle est moindre chez les races améliorées du porc et dans les grandes races bovines que chez toutes les autresformes de ces deux animaux. Nous savons par Nathusi us (Darwin, Variations , t. II, p. 103) que les moutons mérinos et southdown offrent dans la durée moyenne de la gestation des différences de quatre à dix jours (sur une durée moyenne de cent quarante-sept jours).

De même pour la fécondité : la laie sauvage ne porte qu’une fois l’an, et ne donne le jour qu’à six ou huit marcassins; devenue domestique, elle met bas deux fois par an, de dix à quinze petits porcs. La fécondité est ainsi triplée chez l’apera, devenu le cochon d'Inde, elle est plus que sextuplée. Ainsi s’expliquent les différences de fécondité selon les races ; les races ovines ordinaires n’ont qu’une portée d’un seul agneau par an; les hong-ti ont deux portées de deux agneaux chacune.

En résumé, la variabilité des êtres organisés, selon les

conditions de milieu, nous apparaît commeune conséquence nécessaire, en rapport direct avec les influences auxquelles sont soumis les individus et leurs générateurs. De très légers changements dans ces conditions suffisent pour déterminer la variabilité ; à l’état de domestication, l’excès de nourriture est peut-être la cause la plus efficace, mais l’usage et le non-usage des parties doivent entrer presque à litre égal en ligne de compte. De plus les effets des changements de condition s’accumulent, c’est-à-dire qu’il faut parfois que deux ou trois générations soient soumises à des conditions nouvelles avant que l’action de celle-ci soit appréciable, et que, en tous cas, ces effets sont d’autant plus appréciables que ces conditions ont agi sur un plus grand nombre d’ascendants. Ceci nous amène à étudier la transmission, par génération, des caractères individuels de variations, c’est-à-dire l’hérédité.

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