VINGT-DEUXIÈME LEÇON
LA PALÉONTOLOGIE
. . . Sous leurs vagues obscures
Les âges vous auront confondus et roulés,
Ayant fait un berceau pour les races futures De vos limons accumulés.
M“e Louise Ackermann (Poésies philosophiques).
Histoire des fossiles. — Sténon. — Cuvier. — Origine et nombre des stratifications. — Les formes de transition entre les espèces, les genres, les ordres, les classes. — Explication des lacunes. — Faible étendue du globe explorée au point de vue des fossiles. — La question de l’homme fossile. — De Mortillet et les anthropopithèques. — Opinion des hommes de foi. — Formes de passages des suidés aux singes. — Découvertes géologiques en Amérique. — Les enchaînements du monde animal d’après A. Gaudry.
L’hypothèse qui attribue à la sélection naturelle le pouvoir de créer des espèces nouvelles peut déjà invoquer en sa faveur, comme preuve par analogie, la comparaison avec la sélection artificielle, laquelle, dans des limites étroites de temps, et sous la seule influence du caprice de l’homme, parvient à modifier des animaux et des plantes au point de créer des races et de développer en elles des caractères différentiels aussi importants que ceux qui séparent les espèces naturelles. Il n’est donc pas impossible, a priori , que la sélection naturelle, agissant pendant des centaines de mille ans, sous l’influence de besoins permanents et éner-
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giques, ait, aux dépens de quelques formes primitives et très simples (sur la première origine desquelles nous aurons du reste ultérieurement à examiner les explications possibles), créé successivement les formes animales et végélales qui
peuplent le globe. Evidemment il ne peut plus s’agir, nous l’avons dit, de poursuivre notre démonstration en cherchant à vérifier ces séries de faits supposés, puisqu’il s’agit là de l’histoire des transformations du passé, et que, bien que cette histoire se continue encore aujourd’hui, c’est par étapes progressives trop lentes pour qu’on ait pu mesurer un de ses pas depuis l’époque si récente où l’attention a été attirée sur ce sujet. Mais, comme pour toute hypothèse qui résume une théorie générale, on peut arriver à une démonstration indirecte en recherchant si l’hypothèse du transformisme est d’accord avec les différentes connaissances acquises sur les flores et faunes actuelles et passées, sur l’anatomie comparée, sur la géographie botanique et zoologique, si cette hypothèse explique tous les faits et si seule elle est en état de donner des explications satisfaisantes.
Ce sont ces diverses considérations que, pour plus de précision dans leur exposé, nous grouperons sous le titre d 'objections et preuves du transformisme. Nous examinerons d’abord un ordre de faits qui, invoqués comme objections au transformisme, se trouvent, après plus mûr examen et par le fait même des progrès de la science, parler en faveur du transformisme : telles sont les questions se rapportant à la paléontologie . Puis nous examinerons diverses notions qui peuvent être invoquées directement comme preuves de notre théorie, puisqu’elle seule peut en rendre compte, et que l’observation des faits en question a été l’une des conditions qui ont rendu nécessaire l’hypothèse transformiste : telles* sont les questions relatives à la distribution géographique des êtres j et au mimétisme.
La science des fossiles, ou paléontologie (*«>.«1 ovrwvfoyoî), qui a longtemps fourni des arguments aux adversaires du transformisme, semble appelée aujourd’hui à fournir à cette doctrine ses arguments les plus démonstratifs. Nous devons donc jeter un rapide coup d’œil sur les progrès de cette science, de manière à compléter ce que nous en avons déjà dit à plusieurs reprises.
Tout le monde sait ce que sont les fossiles : des animaux ou des débris d’animaux, qui, déposés avec le limon des eaux, se sont lentement décomposés, de telle sorte que chaque molécule organique y a été remplacée successivement par une molécule minérale, de nature calcaire, siliceuse ou autre, et qu’en fin de compte il y a eu complète pétrification. Et cependant cette notion, qui nous paraît si simple aujourd’hui, n’a été que lentement acquise. Tout d’abord, l’esprit humain recourut à une hypothèse inverse : au lieu de penser à la pétrification ayant envahi des corps précédemment animés, on pensa à voir dans les fossiles des masses minérales en voie d’acquérir l’organisation et arrêtées dans leurs trans¬
formations. A l’époque où l’on croyait à la génération spontanée des vers, des grenouilles et même des souris, on n’avait pas à reculer devant cette idée de la matière inorganique prenant, grâce à sa vertu plastique , les formes des corps organisés. Les fossiles étaient des jeux de la nature; quelques-uns y voyaient les ébauches dans lesquelles le créateur s’était fait la main avant de procéder d’une manière plus magistrale au modelage des formes qu’il devait animer de son souffle. Et si quelquefois on arrivait à parler de pétrification de corps organiques, c’était le plus souvent d’une manière naïve e enfantine, comme, par exemple, pour ce que rapporte Stra- •bondes nummulites qui abondent dans les pierres des pyramules d’Egypte. Il raconte (Voy. Alb. Gaudry, les Fossiles primaires , 1883, p. 8) que ces nummulites sont semblables
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à des lentilles et qu’elles sont regardées comme les restes pétrifiés de la nourriture des ouvriers qui ont travaillé aux pyramides.
Quoique Léonard de Vinci et Bernard Palissy (1580) eussent parfaitement entrevu la vraie nature des fossiles, leurs opinions et publications1 n’eurent aucune influence à cet égard sur l’esprit de leurs contemporains, et ce n’est qu’à la fin du xvne siècle que St.énon, professeur d’anatomie à Florence, parvint à établir d’une manière définitive et sur des bases scientifiques l’explication des fossiles. Il le fit, comme nous le raconte Huxley (U origine et les progrès de la paléontologie, in Revue scientifique, 20 mai 1882), il le fit à propos de certaines pierres dites alors glosso-pelrœ, qu’il démontra n’être autre chose que des dents de requin, et, généralisant ce résultat, il proclama que, puisque beaucoup de fossiles sont identiques aux coquilles d’animaux de mer ou d’eau douce, ces fossiles doivent être en effet les coquilles d’animaux semblables à ceux qui vivent aujourd’hui.
Mais, dans tout cela, Sténon ne pensait pas à des animaux qui auraient vécu seulement autrefois et dont les espèces seraient éteintes aujourd’hui. Il remarquait bien que certaines coquilles fossiles sont seulement analogues, mais non identiques, à celles actuellement vivantes; mais il pensait que ces différences étaient dues à des changements, à des altérations qui se seraient produites pendant que s’accomplissait la pétrification des restes enfouis dans la terre. Rien, en effet, ne pouvait encore faire soupçonner que des habitants bien différents se fussent, au cours des âges, succédés sur la terre, et tout au plus pensait-on que peut-être les ancêtres des êtres
1 L’ouvrage de Bernard Palissy (1580) est intitulé: Discours admirables de la nature des eaux et fontaines, tant naturelles qu'artificielles , des métaux, des sels et salines, des pierres, des terres, du feu et des émaux, avec plusieurs autres excellents secrets des choses naturelles... )>
actuels, notamment les premiers hommes, étaient d’une taille et d’une force autrement colossales que les contemporains. Aussi les Grecs et les Romains, qui n’avaient pas été sans trouver quelques os d’éléphant dans leurs tranchées, les considéraient comme des restes des premiers hommes géants, car on pensait toujours à une dégénérescence de l’espèce humaine, témoin le vers de Virgile :
Grandiaque effosis mirabitur ossa sepulchris
On peut dire que presque jusqu’à l’époque de Cuvier on supposait à peine qu’il y eût eu autrefois des espèces différentes des espèces actuelles, ou en tout cas que, si l’on admettait cette supposition, on ne pensait qu’à une création unique, dont quelques types auraient disparu, c’est-à-dire que les êtres actuels avaient été, par leurs ancêtres semblables à eux, les contemporains des formes disparues.
Cependant, dès le milieu du xvme siècle, on avait reconnu la signification des couches successives dont se composent les terrains. En 175G, Lehmann, en Allemagne, inaugurant la science de la stratigraphie, distinguait des terrains primaires et des terrains secondaires ; puis Arduino, en Italie, détachait de ces derniers les terrains tertiaires. Ces distinctions de couches déposées successivement devaient amener à une étude plus exacte des fossiles qui les caractérisent, et par suite à la conception de llores et de faunes successives caractérisées par les fossiles de chaque couche.
C’est dans ces conditions que parut Cuvier. Nous avons rappelé ailleurs (Voy. p. 1 48) ses admirables découvertes et comment il reconstitua, avec les débris des carrières de Montmartre, les squelettes d’animaux n’ayant plus de représentants actuels. Avec Cuvier, la paléontologie eut décidément conscience qu’elle étudiait des espèces éteintes. Cuvier,
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dans ces formes anciennes, s’attacha surtout à voir et les différences entre elles et leurs différences avec les formes actuelles, et nous avons aussi rappelé déjà comment il fut ainsi amené à sa théorie des révolutions du globe. Pendant longtemps cette théorie a régné sans rivale. Elle devait être renversée, entre autres causes, par ses excès mêmes.
En effet, Cuvier, qui ne s’était pas spécialement occupé de stratigraphie, n’avait pensé qu’à un petit nombre de couches géologiques, chacune représentant une création nouvelle, qui aurait succédé à la destruction complète de la précédente. Mais quand on étudia plus sérieusement les stratifications, quand on fut obligé de subdiviser les couches, et d’augmenter semblablement le nombre des révolutions, des destructions et créations successives ainsi conçues, ce nombre même atteignit des proportions peu faites pour assurer un long crédit à la doctrine de Cuvier. Ainsi, « en 1850, Alcide d’Orbigny, tenant compte des travaux de ses prédécesseurs et y ajoutant ses observations personnelles, a divisé les terrains fossilifères en vingt-sept étages (quatre pour les terrains primaires, dix-neuf pour les terrains secondaires, quatre pour les terrains tertiaires). Dans sa pensée, vingt-sept fois des êtres nouveaux ont apparu à la surface de la terre, vingt-septfois les êtres créés ont disparu. Chacun des vingt-sept étages représente une époque qui a eu son unité, aussi bien que l’époque actuelle, et a été caractérisée par des espèces spéciales. L’histoire du monde est comme une pièce de théâtre avec de nombreux changements de décor, où chaque acte, chaque scène, sont marqués par l’arrivée de nouveaux personnages » (A. Gaudry, op. cit. 1883, p. J 4 et 15).
Mais comment continuer dans une pareille manière de voir, alors que chaque jour on reconnaissait que les étages admis par d’Orbigny se divisent en sous-étages qui eux-
mêmes comprennent de nombreuses zones fossilifères? Or, à l’heure actuelle, il faut admettre au moins cent quatorze couches distinctes! (Gaudry, ibicl. , p. 25.)
Une idée nouvelle, avec laquelle nous sommes maintenant bien familiarisés, devait donc prendre place dans l’esprit des paléontologistes : au lieu de destructions et de créations successives, on était amené à penser à un enchaînement entre les êtres des zones successives, entre les êtres fossiles et les espèces actuellement vivantes. L’anatomie même de ces êtres devait amener à cette conception, et on peut s’étonner qu’elle ne'se soit pas présentée à l’esprit de Cuvier. N’avait-il pas pu se faire une idée assez complète de VAnoplotlierium pour voir ses ressemblances avec les cochons d’une part et les ruminants de l’autre, c’est-à-dire que sa ■ position intermédiaire pouvait le faire considérer comme un trait d’union entre ces deux groupes de la faune actuelle? De même du Palœotherium , qui tenait à la fois des tapirs, des rhinocéros et des chevaux de nos jours.
Mais ce que n’avait pas vu Cuvier a sauté depuis aux yeux de tous. Même les adversaires de toute filiation directe, matérielle, entre les animaux passés et présents, même les partisans des séries de créations surnaturelles, admettent cette filiation en l’interprétant comme une liaison entre les conceptions successives du Créateur. C’est ce que nous avons vu avec détail en examinant les idées si caractéristiques d’Agassiz à ce sujet (ci-dessus, p. 50).
D’autre part, on s’est rendu mieux compte de l’origine des stratifications : une couche de limon s’est déposée à un moment donné au fond d’une contrée recouverte par les eaux ; puis cette contrée, par un soulèvement plus ou moins lent, est devenue terre ferme; plus tard encore elle a été de nouveau submergée et a reçu une nouvelle couche de limon. Si
ces deux couches présentent des fossiles différents, c’est donc
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quil a pu s’écouler, entre la fin du dépôt de l’une et le commencement du dépôt de l’autre, un espace considérable de temps, pendant lequel se sont modifiés les animaux terrestres et aquatiques; pendant ce temps, cette région était à l’état de terre ferme et, n’ayant pu recevoir de limon, n’a pu par conséquent conserver les débris fossilisés des êtres contemporains. C’est-à-dire que, selon les termes mêmes de Gaudry (Op. cit., p. 28) : « Les remarques faites dans ces dernières années semblent montrer que les séparations brusques des états géologiques ont pu être des phénomènes locaux, et que la vie, interrompue sur un point, s’est continuée sur un autre. »
En même temps des fossiles de plus en plus nombreux étaient reconstitués, reconnus, classés. Dans la plupart des groupes du règne animal, les formes fossiles se trouvent aussi nombreuses ou plus nombreuses que les formes actuellement vivantes, et cependant ces espèces éteintes trouvent, aux yeux du classificateur, leur place comme toute marquée à côté des espèces existantes. Pour les distribuer méthodiquement, il n’a pas été nécessaire de modifier la nomenclature, mais seulement de l’étendre; disons mieux : de la compléter, car, comme le dit de Quatrefages « ces fossiles ont comblé une foule de lacunes et rempli bon nombre de blancs dans nos cadres zoologiques et botaniques ».
Aussi la tendance actuelle est-elle de rechercher dans les formes paléontologiques des intermédiaires entre elles et entre les formes actuelles, de reconstituer, en un mot, avec elles, l’arbre généalogique des êtres organisés. Cet arbre, pour des familles bien circonscrites, a été complètement reconstitué; tel est le cas pour le cheval par exemple, comme nous l’avons rapidement indiqué à l’occasion des anomalies reversives ou par atavisme (Yoy. p. 298) ; pour les principaux types d’ongulés, il s’en faut de peu que la reconstitution soit
complète; pour les carnassiers, elle est bien près d’être réalisée, après les travaux de Gaudry; c’est à propos de ces animaux, que le savant paléontologiste s’exprime ainsi (mammifères tertiaires, 1878, p. 210) : « L’étude de la paléontologie ne nous montre pas seulement des espèces fossiles qui pourraient être les ancêtres des espèces actuelles; elle commence à nous révéler des traits d’union entre des genres qui paraissent aujourd’hui très séparés les uns des autres... Malgré la séparation qui paraît exister entre le chien et l’ours, on connaît des carnivores fossiles qui rendent possible l'idée d’une parenté entre ces animaux. Tel est, par exemple, Y amphicyon ; ce quadrupède, qui est un des fossiles les plus caractéristiques du milieu de l’époque tertiaire, appartient certainement, ainsi que son nom l'indique (07^1, autour, a'uprès de : -/.ù»v, chien), au groupe des chiens ; cela est si vrai que les paléontologistes sont quelquefois embarrassés pour distinguer les restes d’amphycion d’avec ceux des chiens. Cependant l’amphycion était plantigrade, etc... »
Le même auteur, par ses belles fouilles de Pikermi a découvert le genre Hyœnietis, qui relie la hyène avec la civette, l’Ancylothérium, qui est à la fois allié aux mastodontes éteints et au pangolin actuel, et enfin l’Helladothérium, qui relie la girafe, aujourd’hui bien isolée, avec le daim et l’antilope. Et ce n’est pas seulement entre espèces d’un genre, entre les genres d’une famille, qu’on trouve des formes de transition, mais bien entre les ordres et les classes, témoin les formes indécises entre les oiseaux et les reptiles, formes dont nous avons parlé à propos de l’arcliéopterix lithograpliica (ci-dessus p. 145). « De nos jours, dit Huxley, le groupe des poissons dit ganoïdes est si différent des dipnoïens, que les naturalistes en ont fait deux ordres distincts; et cependant Je terrain dévonien renferme des types dont on ne
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saurait dire avec certitude s’ils appartiennent aux dipnoïens, ou oux ganoïdes. » (Revue scientif., mai 1882.)
Tout cela vient singulièrement cadrer avec la doctrine transformiste et lui offrir comme la réalisation obiective de
ses hypothèses. « Les découvertes paléontologiques des dix dernières années, dit Huxley (Ibid.), sont si bien d’accord avec cette hypothèse que, si elle n’existait pas, la paléontologie devrait l’inventer... Je me sentirais porté à admettre l’hypothèse de l’évolution, n’eût -elle en sa faveur d’autre appui que la paléontologie... Sténon et Cuvier, par leur connaissance des lois empiriques de la coexistence des parties, avaient été amenés à conclure de la partie au tout ; plus tard, la connaissance de la loi de succession des types a permis à leurs successeurs de conclure, d’un ou deux termes de cette succession, à toute la série, et de deviner aussi l’existence, à des époques qui se perdent dans le passé, des formes d’une vie dont il ne reste peut-être aucune trace aujourd’hui. »
C’est sur ce dernier détail que les adversaires du transformisme sont réduits à se rabattre pour amoindrir la force des preuves fournies par la paléontologie. Ils se plaignent que toutes les formes intermédiaires n’aient pas été retrouvées; ils ne veulent pas croire à la possibilité de l’arbre généalogique tant que cet arbre n’est pas reconstitué en entier. C’est à ces objections, si toutefois on peut leur donner ce nom, que nous voudrions répondre ici en montrant que si les documents paléontologiques sont encore incomplets sur bien des points, il faut s’étonner non de leurs lacunes, mais bien de leur abondance, c’est-à-dire qu’en raison des conditions qui s’opposent à la conservation de ces documents, à la difficulté de la reconstitution, en raison du nombre circonscrit de points fouillés sur l’écorce terrestre, il faut s’étonner que la paléontologie soit déjà parvenue à
mathias duval. — Darwinisme.
retrouver un si grand nombre de ces médailles qui nous retracent l’histoire du passé.
Le plus grand nombre des êtres existant à un moment donné périt en devenant la proie d’animaux plus puissants. Les parties dures, les squelettes, les coquilles, sont le plue souvent broyées et détruites. Les corps des individus qui ont péri accidentellement, ou pour mieux dire naturellement, n’en sont pas moins déchirés, soit dans les mers, soit sur les terres, ici par les oiseaux et les insectes, là par les poissons, les crustacés, les vers. Pour les animaux terrestres, des parties de squelette peuvent être conservées, mais pour que leur fossilisation s’accomplisse, il n’y a guère de moyen certain autre que leur entraînement par les eaux et leur dépôt dans le limon. Pendant qu’ils sont roulés par le courant des fleuves, ces os sont encore exposés à être usés par le frottement; ils sont en tous cas séparés, et les plus résistants arrivent seuls jusqu’aux dépôts de l’embouchure; aussi combien de mammifères fossiles 11e sont-ils représentés que par leur mâchoire inférieure, ou par leurs dents, toutes parties plus dures et plus denses. Puis, une fois l’os enseveli dans le dépôt de limon et en voie de fossilisation, les causes de destruction n’ont pas pour cela perdu leur droit sur eux, car si le dépôt n’est pas formé dans une dépression du fond de la mer, s’il est soumis à un soulèvement local, l’action des vagues 11e tardera pas à le désagréger de nouveau, à en éparpiller, à en user les éléments. Aussi Darwin dit-il avec raison : que les roches fossilifères 11e doivent guère représenter que des dépôts formés pendant l’abaissement du fond de la mer, ce mouvement déliant en bas mettant les dépôts à l’abri de la dénudation, et pouvant seul leur permettre de s’accumuler en couches épaisses.
Si donc les dépôts ont été intermittents, il est bien difficile d’espérer qu’ils puissent nous donner tous les détails suc-
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cessifs des formes intermédiaires entre les êtres qui ont précédé et ceux qui ont suivi. De nos jours, bien que nous ayons sous nos yeux des spécimens parfaits d’animaux et plantes domestiques ou sauvages, nous ne pouvons que rarement relier deux formes l’une à l’autre par des variétés intermédiaires de manière à établir leur identité spécifique, jusqu’à ce que nous ayons réuni un grand nombre de spécimens provenant de contrées différentes; et il est rare que nous puissions en agir ainsi pour les fossiles.
En effet, l’Océan recouvre actuellement d’immenses étendues de formations géologiques, renfermant les vestiges successifs de longues périodes géologiques. Voilà une source de documents qui est pour longtemps, nous pouvons dire pour toujours, mise hors de notre portée.
Et dans les continents qui nous sont accessibles, tout a-t-il été fouillé? Mais on sait bien comment les principales trouvailles de ce genre s’accomplissent. On ne va guère, pour satisfaire aux besoins de lascience pure, fouiller les couches terrestres, et remuer les vastes dépôts géologiques; c’est en profitant des exploitations faites dans le but d’intérêts généraux, lorsqu’on débite une carrière en pierres de construction, lorsqu’on creuse des tranchées, des tunnels pour nos chemins de fer, lorsqu’on fore des puits artésiens, c’est dans ces circonstances que le paléontologiste arrive à recueillir des documents nouveaux, s’ajoutant à ceux que lui fournissent naturellement les plis de terrains, où, par le fait de soulèvements et de brisures, certaines couches montrent à nu leurs tranches fossilifères. Aussi ne connaissons-nous à cet égard qu’une faible portion de ce que doit renfermer de fossiles la partie de l’Europe même la plus explorée, puisque chaque jour vient apporter de nouvelles découvertes, de nouveaux objets d’études. Ainsi, jusque tout récemment, en
s’en tenant rigoureusement aux données géologiques, les paléontologistes pouvaient se croire autorisés à dire que la classe des oiseaux aurait apparu brusquement pendant l’époque éocène, lorsque, tout à coup, on a découvert, dans les couches oolithiques de Solenhofen, l’archéoptéryx, cet oiseau singulier, dont la queue, identique à celle d’un lézard, porte à chaque articulation une paire de plumes, et dont les ailes sont armées de deux griffes.
Tout semblable est l’exemple suivant rapporté par Darwin : « J’avais affirmé, dans un mémoire sur les cirripèdessessiles fossiles, que, vu le nombre immense d’espèces tertiaires vivantes et éteintes ; que, vu l’abondance extraordinaire d’individus de plusieurs espèces dans le monde entier, depuis les régions arctiques jusqu’à l’équateur, habitant à divers profondeurs; que, vu la perfection avec laquelle les individus sont conservés dans les couches tertiaires les plus anciennes; que, vu la facilité avec laquelle le moindre fragment de valve peut être reconnu, on pouvait conclure que, si des cirripèdes sessiles avaient existé pendant la période secondaire, ces espèces eussent certainement été conservées et découvertes. Or, comme pas une seule espèce n’avait été découverte dans les gisements de cette époque, j’en arrivais à la conclusion que cet immense groupe avait dû se développer subitement à l’origine de la série tertiaire ; cas embarrassant pour moi, car il fournissait un exemple de l’apparition soudaine d’un groupe important d’espèces. Mon ouvrage venait de paraître, lorsque je reçus d’un habile paléontologiste, M. Bosquet, le dessin d’un cirripède sessile incontestable admirablement conservé, découvert par lui-même dans la craie en Belgique... Plus récemment encore M. Woodwart a découvert dans la craie supérieure un Pyrgoma, membre d’une sousfamille distincte des cirripèdes sessiles. Nous avons donc aujourd’hui la preuve certaine que ce groupe d’animaux a
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existé pendant la période secondaire. » (Origine des espèces , trad. fr. 1880, p. 381.)
Dans tous les traités de géologie publiés il y a un certain nombre d’années, il était admis que les mammifères seraient brusquement apparus au commencement de l’époque tertiaire. Et cependant, aujourd’hui, l’un des dépôts les plus riches que l’on connaisse pour les fossiles mammifères appartient au milieu de l’époque secondaire.
Cuvier avait soutenu que les couches tertiaires ne contiennent aucun singe. Mais, pour ne parler que de ce quia été trouvé en Europe, il est démontré aujourd’hui que les types principaux des singes se trouvent constitués dès le milieu de l’époque miocène. A Pikermi, M. Gaudry a retrouvé de très nombreux restes du Mesopithecus pentelici , découvert pour la première fois par Wagner. C’est, d’après la reconstitution complète qu’a pu en faire M. Gaudry, une forme intermédiaire (d’où son nom) entre deux genres actuellement vivants, car s’il avait une tête de semnopithèque, il avait des membres de macaque; son angle facial de 57 degrés semble indiquer un singe dont l’intelligence était dans la bonne moyenne (Gaudry. Op. cit. 1878 ; p. 233). Bien plus (Yoy. ibid. , p. 235) Edouard Lartet a découvert des singes fossiles du groupe anthropomorphe. En 1837, il a signalé à Sansan le Pliopithecus ontiquus , animal probablement voisin des gibbons; plus tard il a décrit le Dryopilhecns , trouvé dans des conditions qui font penser qu’il appartient au miocène moyen. C’était, dit Gaudry, un singe d’un caractère très élevé; il se rapprochait de l’homme par plusieurs particularités : les arrière-molaires avaient des mamelons moins arrondis que dans les races européennes, mais assez semblables aux mamelons des molaires d’Australiens. On est même porté à supposer que sa dernière poussait après la canine comme la dent de sagesse chez l’homme.
Ceci nous amène à dire un mot de l’homme fossile. On sait que Cuvier avait proclamé que l’homme fossile n’exis'e pas; mais on sait aussi quel démenti radical les recherches modernes ont donné à cette affirmation. Renvoyant pour tous détails aux leçons bien connues de M. de Mortillet
(Le préhistorique y antiquité cleVhomme , 1883), nous rappellerons qu’on a non seulement retrouvé l’homme quaternaire, mais que l’existence de l’homme tertiaire, ou au moins d’un précurseur tertiaire de l’homme est aujourd’hui bien établie. Ce précurseur ne nous est signalé que par des traces de son industrie, c’est-à-dire qu’il est maintenant établi d’une manière certaine que dans les temps tertiaires existaient des êtres assez intelligents pour faire du feu, tailler des silex et des quartzites.
Or, comme l’homme quaternaire ancien n’était pas le même que l’homme actuel, que l’homme qui lui a succédé du temps des cavernes, comme le prouvent les crânes de Néanderlhal, la mâchoire de la Naulette, etc., comme la différence au commencement du quaternaire est déjà si grande qu’on a parfois hésité si l’on rapporterait bien à l’homme les débris en question, M. de Mortillet se trouve naturellement conduit à admettre que les animaux intelligents qui savaient faire du feu et tailler des silex à l’époque tertiaire, n’étaient pas des hommes dans l’acception géologique et paléontologiquedu mot, mais des animaux d’un autre genre, des précurseurs de Vliomme dans l’échelle des êtres, précurseurs auxquels il adonné le nom à^anthropopithèques (Revue d1 anthropologie, 15 janvier 1879, p. 117).
Ce genre, dit M. de Mortillet, devait même contenir plusieurs espèces. En effet, l’anthropopithèque de Thenay, qui est aquitanien, ne peut appartenir à la même espèce que celui du Cantal, qui est tortonien, puisque entre ces deux époques géologiques, la hase et le sommet du miocène, il y a
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eu changement complet de faune. L’anthropopithèque de Portugal ne se rapporte pas non plus à ceux de France, car son industrie a un caractère tout particulier. M. de Mortillet admet donc trois espèces d’anthropopithèques, qu’il désigne sous les noms des habiles chercheurs qui ont découvert leurs œuvres, savoir : anthropopithecus Bourgeoisii pour celui de Thenay, le plus ancien; anthropopithecus Ramesii pour celui du Cantal, plus récent; anthropopithecus Ribeiroii , pour celui du Portugal, dont le niveau, certainement tertiaire, doit se rapprocher encore un peu plus de nous.
La seule donnée, comme indication anatomique, que nous puissions avoir sur ces anthropopithèques, c’est qu’ils étaient sensiblement plus petits que l’homme. Ce caractère existait surtout chez Y Anthropopithecus Bourgeoisii, caries silex taillés de Thenay sont remarquables par leurs petites dimensions; les. pierres taillées de Portugal, quoique trop petites aussi pour l’homme actuel, dénotent déjà un anthropopithèque se rapprochant davantage des proportions humaines.
Voilà certes, et cela seulement depuis quelques années, et cela seulement pour les régions les plus civilisées, les plus explorées de la terre, voilà des résultats singulièrement significatifs. On pourrait croire que la part d’hypothèse qui rentre nécessairement dans ces considérations est relativement grande, et que M. de Mortillet, se laissant guider par ses hautes convictions transformistes, est peut-être allé au delà de ce que les faits permettaient rigoureusement d’induire. C’est pourquoi il ne sera pas sans intérêt de montrer que ces convictions, relativement à l’homme tertiaire (qu’on l’appelle homme ou homme-précurseur , anthropopithèque) , après avoir soutenu l’épreuve de discussions auxquelles ont pris part les hommes les plus compétents, sont aujourd’hui partagées presque partout, même par ceux qui s’y étaient
opposés à la première heure. Bien plus, il est curieux de voir les hommes de foi, comme les appelle M. de Quatrefages (Hommes fossiles et hommes sauvages, 1884, p. 80), accepter les conclusions que M. de Morlillet a émises au nom delà libre pensée, et s’efforcer, d’accommoder le dogme mosaïque avec la doctrine transformiste, ou, pour mieux dire, ce qui est plus encore, avec les faits relatifs à l’homme fossile, à l’homme précurseur, aux anthropopithèques.
Des nombreux écrivains catholiques que M. de Quatrefages cite à cet égard, il nous suffira d’en noter ici deux ou trois. Le père II. de Yalroger, prêtre de l’Oratoire, dans un ouvrage intitulé : Petits traités sur V accord de la science et de la religion , etc. (Paris, 1869), s’exprime ainsi : « Si, dit-il, le règne animal fut couronné jadis par des primates anthropomorphes supérieurs à ceux qui existent encore, la Providence aura propablement laissé périr ces précurseurs de V homme , avant de créer nos premiers parents » ; et ailleurs (Polybiblion 1876) : « L’idée de ces précurseurs mystérieux du règne humain peut être chimérique, mais elle n’a rien d’hétérodoxe. » L’abbé Fabre d’Envieu, professeur à la Faculté de théologie de Paris, dans son ouvrage intitulé : Les origines de la terre et de V homme , d'après la Bible et d'après la Science , etc. (Paris, 1873) est encore plus explicite : ce L’archéologie préhistorique, dit-il, et la paléontologie peuvent, sans se mettre en désaccord avec la sainte Ecriture, découvrir dans les terrains tertiaires et dans la première partie de la période quaternaire des traces de préadamites. En ne se préoccupant pas des créations antérieures à l’avant-dernier déluge, la Révélation biblique nous laisse libres d’admettre l’homme du diluvium gris, l’homme pliocène et l’homme éocène... Du reste les instruments antédiluviens ne prouveraient pas par eux-mêmes l’existence de l’homme. 11 faudrait tout au plus conclure de l’existence de
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ces travaux d’art, que l’on a trouvé des traces d’un animal raisonnable dans les terrains tertiaires. Nous ne pouvons pas en effet soutenir qu’il n’y a pas eu, pendant les formations anté-hexamériques, des intelligences servies par des organes différents des organes humains. »
Tout cela, ce sont les conclusions de M. de Mortillet habillées en style biblique; mais là où l’éminent abbé va plus loin, et dépasse comme hardiesse tout ce que peuvent se permettre les penseurs purement scientifiques, c’est lorsqu’il fait allusion, et nous finirons par cette dernière citation, à l’immortalité de l’âme et à la place qu’ont eu dans l’enfer ou dans le paradis les anthropopithèques en question; c’est bien là, incontestablement, nous paraît-il, la signification des lignes suivantes : « Piicn ne nous empêche donc de croire que des races d’homme ou de quelques animaux raisonnables ont existé pendant le déroulement des trois premières époques géologiques. Un animal doué d’une âme intelligente couronnait chacune de ces créations. Ces êtres ont eu leur temps d’épreuves; ils ont accompli leur destinée terrestre ; et, lorsqu’elle a été terminée, Dieu leur a donné une récompense ou un châtiment. » (Cité par M. de Quatrefages. Hommes fossiles et hommes sauvages. Paris, 1884,
Mais laissons ce sujet. Dans cette revue des faits que la paléontologie vient à tout instant apporter comme preuves au transformisme, naturellement entraîné à insister sur ce qui est relatif à l’homme et aux singes, nous avons dû nous arrêter sur les formes probables de passage de ceux-ci à celui-là. Pour compléter ce tableau, indiquons encore comment la paléontologie nous montre des formes de passage entre les singes et d’autres mammifères. C’est là une question élucidée par des découvertes récentes, et nous en emprunterons l’exposé à une note communiquée par
M. II. Filhol à l’Académie des sciences, dans une récente séance de l’institut (Yoy. Gompt. rend. Acad, des sciences, t. XCIY, n° 18, p. 1258).
Les suidés actuels, dit M. Filhol, présentent des caractères si tranchés et si nets dans la forme de leur système dentaire, qu’aucun naturaliste, en se basant sur la composition et la structure de cette partie de leur organisme, ne serait conduit à les confondre avec des mammifères appartenant à une autre famille. Mais il n’en est plus de même lorsque des suidés actuellement vivants on vient à étudier ceux de ces Pachydermes qui ont existé pendant les époques géologiques antérieures. Déjà P. Gcrvais avait trouvé à la Débruge, près d’Apt, dans un dépôt de la période éocène supérieure, une portion de maxillaire supérieur supportant quatre molaires « ayant à la fois, disait-il, de l’analogie avec celles de certains Pachydermes omnivores alliés aux suidés, surtout avec
celles des Acotherulum , et avec celles de certains singes, et en par ticulier du macaque à queue de cochon (Mcicacus nemestrinus). » Gcrvais appelait du nom de Cebochœrus (singecochon) les mammifères dont il exposait ainsi les caractères.
Or M. Filhol, dans des dépôts de phosphorite du Quercy, a recueilli de nombreux débris de Cebochœrus, et a pu décrire d’une manière à peu près complète leur système dentaire; mais de plus il a rencontré des fragments d’un autre Pachyderme offrant, par sa dentition, des analogies encore plus grandes avec les singes. Les racines des molaires, au lieu d’être au nombre de quatre, comme chez le Cebochœrus, sont au nombre de trois, les deux internes étant soudées l’une à l’autre dans toute leur étendue; or les singes n’ont que trois racines à leurs molaires. D’autre part les tubercules garnissant la couronne des molaires sont moins arrondis, plus comprimés d’avant en arrière, c’est-à-dire plus sinueux.
Enfin M. Filhol a pu obtenir, de ce genre qu’il a nommé
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üoliocherus , une tête presque complète avec toute la portion postérieure du maxillaire inférieur en place, ce qui n’a pas encore été trouvé pour le Cebochœrus. La face est plus raccourcie que sur les suidés du miocène inférieur décrits sous le nom de Palœocherus. Le crâne est remarquable par son grand raccourcissement, par sa forme arrondie latéralement et son élévation. Il y a dans toute cette partie de la tête, dit l’auteur, quelque chose de simien, et l’on comprend qu’il doit en être ainsi quand on considère que c’est sur cette partie du squelette que s’inséraient les muscles devant faire mouvoir un maxillaire inférieur supportant des dents ayant de grandes analogies de forme avec celles des singes. Aussi la cavité glénoïde du temporal est-elle très peu développée dans le sens transversal et reçoit-elle un condyle dont la forme est presque absolument semblable à celui de la mâchoire inférieure d’un singe. Pourtant, malgré tous ces caractères, les Doliocherus étaient essentiellement des Pachydermes : leur cavité orbitaire, largement ouverte en arrière, ne présente pas de plancher, leurs bulles tympaniques sont énormes. L’auteur appelle en dernier lieu l’attention sur ce fait, que la partie du bord orbitaire immédiatement située au-dessous de l’ouverture supérieure du canal lacrymal est extrêmement épaissie; il semblerait qu’il y ait eu en ce point une tendance à la formation d’un plancher orbitaire. « Il résulte de ces observations, conclut M. Filliol, qu’il a existé anciennement, durant l’époque éocène supérieure, un groupe de mammifères alliés aux suidés, les Pachysimiens , offrant par la forme des dents molaires, l’élévation, le raccourcissement du crâne, la forme de l’articulation temporo-maxil Paire, des analogies de forme avec les singes. Si la théorie de l’évolution est vraie, les modifications successives que ce type animal aura pu subir seront du plus haut intérêt à constater. »
Telle est l’importance et la signification des documents que nous fournit la géologie des parties les mieux connues de la terre, car jusqu’à présent nous n’avons fait allusion qu’aux trouvailles faites en Europe ou dans l’ancien continent. Or que sera-ce lorsque l’Amérique et l’Australie auront été complètement fouillées? Ce qu’on sait déjà de ces grands continents met en évidence un fait qu’on devait prévoir d’après les lois de l’évolution, à savoir que dans chaque grande région isolée les fossiles relativement récents doivent présenter les formes ancestrales directes des types actuellement vivants. Ainsi l’Australie est le pays des Marsupiaux; aussi les mammifères fossiles qu’on a trouvés dans les cavernes australiennes sont-ils étroitement alliés aux marsupiaux qui vivent aujourd’hui. Si le Brésil est actuellement le pays des édentés, la patrie des paresseux (. Bradypas ), des tatous ( Dasypus ), des fourmilières (. Myrmicophaga ), c’est aussi au Brésil qu’on a trouvé les genres éteints et si extraordinaires d’édentés, le mégathérium, le mylodon, le mégalonyx, le glyptodon, etc. Ce sont ces rapports entre la faune actuelle et la faune précédente d’un même pays, que Wallace a exprimés par la loi suivante : «Chaque espèce a pris naissance en coïncidence géographique et chronologique avec une autre espèce très voisine et préexistante. » (Wallace, La sélection naturelle. Trad. fr. 1872, p. 6.)
Comme d’autre part les migrations ont joué un grand rôle dans la formation et la différenciation des espèces et des genres, la paléontologie comparée des divers continents et des îles, viendra, lorsque les recherches auront été assez nombreuses, jeter un grand jour sur les rapports des êtres en nous révélant les formes intermédiaires. Ce qui a déjà été obtenu à cet égard est un sûr garant pour l’avenir. Ainsi Cuvier, comme le fait remarquer Ferrière (Op. cit ., p. 97), soutenait que le mammouth, le mastodonte et l’éléphant
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étaient issus de trois souches distinctes, à cause des hiatus, qui au temps de Cuvier, existaient entre eux. Or, les découvertes faites en Amérique, en Afrique, et dans l’Inde ont permis au Dr Falconer de renouer la chaîne interrompue. L’intercalation de vingt-six espèces entre le mammouth et le mastodonte, jointe aux découvertes d’autres types intermédiaires en Amérique par le Dr Leidy, est venue prouver que ces trois types, mammouth, mastodonte, éléphant, sont trois jets issus de la même tige.
Et cependant c’est à peine si l’ancien continent commence à être bien connu à cet égard; l’Australie est encore une
terre presque vierge pour le paléontologiste; quelques parties seulement de l’Amérique ont été fouillées.
Pour donner une idée des richesses que nous réservent certaines parties de l’Amérique, nous résumerons ici un intéressant article publié tout récemment par M. Trouessart sur la faune éocène de la Patagonie centrale (Revue scientifique, 10 nov. 1883). Cette région n’a jamais été visitée que par des voyageurs engagés dans de longues explorations, et qui, dans leurs étapes rapides, ne pouvaient recueillir comme fossiles que ce qui s’offrait pour ainsi dire spontanément à eux dans les lieux où des eaux torrentielles avaient mis à nu des tranches des terrains anciens, ou accumulé, dans des brèches, desrestesdes animaux préexistants. Charles Qarwin, puis Alcide d’Orbigny avaient notamment visité ces régions. En 1876, M. Francisco Moreno, directeur du musée anthropologique et archéologique de Buenos-Ayres, y entreprit une exploration paléontologique; avec de faibles ressources il remonta le rio Santa-Cruz, et atteignit jusqu’aux Andes. A mi-chemin entre l’embouchure du Rio et la chaîne des montagnes, sur la rive gauche du fleuve, il découvrit le gisement si riche en fossiles qui devait le récompenser de ses peines.
L’important à préciser ici c’est encore moins la valeur de
ces fossiles, que le tableau des circonstances dans lesquelles ils ont été recueillis et qui montre combien il faudra de temps pour que ces archives de la vie passée puissent être complètement dépouillées, combien il faudra de temps pour que les adversaires du transformisme aient le droit de dire qu’une forme intermédiaire n’a pas existé, puisqu’elle ne figure pas encore dans les collections de nos musées. Darwin, en 1834-, avait passé à quelques mètres de distance de ce gisement, sans s’y arrêter et sans pressentir l’importance des découvertes qu’il pouvait y faire. « Veut-on savoir, dit M. Moreno, dans quelles dispositions j’étais ce jour-là pour porter mon attention sur ce petit coin de terre, tombe de tant d’êtres perdus? Pour soulager nos chevaux peu nombreux et épuisés, seule ressource de l’expédition, nous fûmes forcés de descendre sur la rive abrupte et de continuer notre route à pied, les jambes dans l’eau et le cable de halage attaché à la ceinture. On pourra critiquer le peu de volume qu’occupent les collections rapportées de ce voyage; mais c’est qu’on oublie au prix de quels sacrifices chacun de ces objets a du être conquis. Si j’avais eu le temps et les ressources nécessaires, j’aurais pu réunir des collections consirables, mais, instruit par les difficultés que j’avais déjà rencontrées en remontant le fleuve, je ne pouvais songer à encombrer notre unique canot, et lorsqu’au retour nous repassâmes par le même point, exténués de fatigue, n’ayant d’autre aliment que les restes d’un guanaque à demi pourri à partager entre cinq personnes, le salut de l’expédition me faisait un devoir de ne pas m’arrêter inutilement pour recueillir de nouveaux échantillons que je n’aurais fait qu’exposer à toutes les péripéties du voyage. »
Dans ce gisement fossile, si imparfaitement exploré, les époques éocène, miocène et même pliocène inférieure sont représentées, comme dans l’Amérique du Nord, par des types
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mammalogiques bien distincts. Ce qui abonde d’une manière extraordinaire, ce sont les types de transition.
Disons d’abord que la nature et la richesse de cette faune tertiaire de la Patagonie, ainsi que diverses autres considérations géologiques, ainsi au surplus que la connaissance d’un mouvement lent d’oscillation existant encore actuellement et tendant à enfoncer de plus en plus les côtes de la Patagonie dans la mer, tout cela a amené M. Moreno à supposer qu’au début de la période tertiaire un vaste continent s’étendait à l’est et à l’ouest de ce qui est aujourd’hui la Patagonie, et empiétait sur le lit actuel des océans Atlantique et Pacifique.
Ceci dit, nous comprendrons mieux la portée des formes intermédiaires découvertes par M. Moreno, car ces formes sont intermédiaires entre les faunes de presque toutes les parties du globe. Il s’y trouve en effet des marsupiaux, des pachydermes, des édentés, des rongeurs, des carnivores. Deux molaires, encore enfoncées dans un fragment de crâne, sont particulièrement embarrassantes; outre que les couches ou ell es ont été trouvées semblent devoir être rapportées à une haute antiquité, car elles constitueraient le passage du crétacé au tertiaire, la forme de ces molaires est telle qu’on ne peut les attribuer qu’à un cabiais gigantesque (Ilydrochærus) ou à un éléphant nain. De nos jours cependant un abîme sépare ces deux genres. Ce type, dit M. Trouessart, est probablement le plus ancien mammifère que l’on connaisse dans l’Amérique du Sud. En raison de ses caractères de transition, M. Moreno l’appelle Mesotherium Marshii , en le dédiant au célèbre paléontologiste américain Marsh.
Mais une découverte plus importante encore, et ces deux exemples suffiront, est elle d’un crâne de grandes dimensions que M. Moreno a pu extraire à grand’peine d’un grès très dur appartenant aux couches éocènes. M. Moreno a désigné ce
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fossile du rio Santa-Cruz sous le nom de Mesembryotherium Brocœ, en l’honneur de Broca, qui fut à la fois son maître et son ami. Pour Moreno, le Mesembryotherium représente, dit Trouessart, une de ces formes généralisées qui se jouent, pour ainsi dire, de nos classifications, par un mélange de caractères qui ne se trouvent plus que chez des animaux bien distincts, et qui se rencontraient dans un seul à cette époque reculée. Il ne faut donc pas s’étonner que cet animal présente quelques caractères des marsupiaux, dans la forme de son unique molaire, tandis que son crâne le rapproche à la fois des carnivores terrestres et des phoques ou des morses, c’est-à-dire des pinnipèdes ou carnivores amphibies, ce qui porte à penser qu’il représente une forme marsupiale transitionnelle, assez différente des didelphes actuels, et qui avait probablement des habitudes aquatiques.
Quand on voit, par tout ce qui précède, quelles lacunes immenses doivent longtemps encore, et toujours peut-être, exister dans cette histoire rétrospective de la terre racontée par la terre elle-même, quand on a bien présent à l’esprit les conditions qui s’opposent à la conservation, à l’état fossile, des restes des animaux, ne permettant cette conservation que dans des cas particuliers et relativement rares, on comprend quenousnepouvons demanderàla paléontologie autre chose que des types de variétés locales, représentées à l’époque de leur existence par de très nombreux individus. Nous ne saurions, du moins dans l’état actuel de nos connaissances géologiques, demander ces variations qui ont été la transition d’un moment, et qui, en vertu de la concurrence vitale, et de la loi de la divergence des caractères, ont dû être rapidement éteintes dans la lutte pour l’existence par les formes adaptées à leur milieu d’une manière relativement définitive. Tout ce qu’on peut espérer de la paléontologie, appelée à confirmer la théorie transformiste, c’est qu’elle ne produise
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pas un seul fait qui vienne à rencontre de cette théorie.
A cet égard tout ce que nous venons de voir précédemment est assez significatif. Aussi, à l’heure actuelle, les paléontologistes, même les moins suspects de faiblesse pour la doctrine de Darwin, sont-ils unanimes à constater que les résultats de leurs recherches les amènent à concevoir une filiation directe entre les organismes des époques passées, et entre les organismes des dernières époques géologiques et ceux de l’âge actuel. A cet égard les belles publications de notre éminent paléontologiste français, A. Gaudry, sont on ne peut plus significatives. Pour résumer en un mot la signification générale des faits qu’il a comparés, cet auteur n’a pas trouvé de meilleur titre à donner à ses deux derniers ouvrages que celui de « Les enchaînements du monde animal dans les temps géologiques, » et si nous feuilletons encore une fois ces livres, auxquels nous avons fait précédemment tant d’emprunts, nous y trouvons, comme formules de doctrines, les passages suivants suffisamment significatifs ( Les Enchaînements, etc. — Fossiles primaires, 1883, p. 3) : «... D’autres savants, au contraire, frappés de la rapidité avec laquelle les lacunes diminuent, supposent que la filiation a été réalisée matériellement, et que Dieu a produit les êtres des diverses époques en les tirant de ceux qui les avaient précédés. Cette dernière hypothèse est celle que je préfère. . . » ,et plus loin (Ibid. , p. 27) : « Il me semble bien difficile d’établir une limite entre la production de l’espèce et sa conservation. J’ai de la peine à me représenter l’auteur du monde comme une force intermittente, qui, tour à tour, agit et se repose ; un tel mode d’opérer est bon pour nous pauvres êtres humains que le travail d’un jour épuise; j’aime mieux me représenter un Dieu qui ne connaît ni nuits, ni réveils, et développe toute la nature d’une manière continue, de même que, sous nos yeux, il fait sortir
lentement d’une humble graine un arbre magnifique. » mathias duval. — Darwinisme. 30
Ce n’est pas ce mot de Dieu, revenant si souvent sous la plume de l’éminent paléontologiste, qui nous empêchera de voir en lui un puissant soutien de la doctrine de l’évolution. Précédemment nous avons pris la défense de Darwin contre ceux qui l’accusaient de personnifier la nature: nous disions que, sous la plume de Darwin, le mot de Nature n’était qu’une expression abrégée, pour rappeler une série d’idées étroitement unies entre elles, à savoir l’action combinée et le résultat complexe des lois naturelles, en entendant par lois naturelles la série nécessaire des faits telle qu’elle nous est connue aujourd’hui. Telle est aussi bien certainement la signification du mot Dieu sous la plume de M. A. Gaudry, et nous serions fort embarrassé d’en trouver une autre, aussi bien que fort étonné qu’on lui en pût assigner une autre.
Au surplus, cette Nature de Darwin et ce Dieu de Gaudry sont choses tellement identiques au fond, que le second de ces naturalistes invoque, aussi bien que le premier, et l’évolution des êtres en général, et la lutte pour l’existence comme mécanisme particulier de cette évolution : les passages suivants en font foi, et nous signalerons la seconde des citations que nous allons faire, comme répondant avec une admirable précision à une question que nous traiterons dans une prochaine leçon, à savoir la question de la persistance des types inférieurs à côté de ceux qui se sont élevés jusqu’aux formes les plus parfaites de l’organisation et de la vie.
« Les mammifères de l’époque tertiaire, dit M. A. Gaudry ( Encliaîn .; Mammifères tertiaires, 1878, p. 3), nous offrent des conditions particulièrement favorables pour étudier les questions relatives à l’évolution... Ges êtres, dont la peau est le plus souvent délicate, nue, ou couverte seulement de poils, n’ont eu leur complet développement que lors de l’extinction des énormes reptiles secondaires auxquels une peau coriace et quelquefois cuirassée donnait des avantages dans
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la lutte pour la vie. Pendantla plus grande partie des temps tertiaires, les mammifères ont été très différents des animaux actuels; ils étaient encore en pleine évolution... »
« La difficulté, dit le même auteur (LesEnchaîn. ; Fossiles primaires , 1883, p. 300), la difficulté que nous avons à comprendre les causes des grandes inégalités dans les évolutions des anciens êtres n’est pas une raison pour nier ces évolutions, car les métamorphoses embryogéniques dont nous sommes les témoins chaque jour ne sont pas moins inégales que les évolutions paléontologiques... Si toutes les créatures avaient changé également vite dans les temps géologiques, celles qui nous ont été transmises par les âges passés seraient toutes aujourd’hui des êtres élevés; il y aurait ainsi plus d’animaux supérieurs que d’animaux inférieurs, plus de mangeurs que de bêtes à manger; l’harmonie du monde organique serait depuis longtemps rompue. En outre, l’inégalité dans l’évolution est une des causes de la variété des spectacles que présente l’histoire du monde ; à toutes les époques, sauf sans doute au début, il y a eu des êtres au premier stade de leur évolution, d’autres qui ont atteint au second stade, d’autres au troisième, d’autres à des stades plus élevés; c’est de ces inégalités que résulte en partie la merveilleuse beauté de la nature dans tous les temps géologiques. »