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VINGT-TROISIÈME LEÇON

LA DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE DES ETRES

Les migrations des animaux et des plantes importent fort à la théorie de l’évolution, en ce qu’elles peuvent éclairer vivement l’origine des nouvelles espèces.

Hæckel (Histoire de la création naturelle).

Distribution géographique des animaux. — Population des îles d’origine récente. — L’archipel des Galapagos. — Les moyens accidentels de dispersion d’après les études de Darwin. — Rôle des oiseaux. — Transport des mollusques. — Les anciens glaciers. — Distribution des poissons d’eau douce.

La distribution géographique des plantes et des animaux présente à considérer une série de faits intéressants qui tous cadrent parfaitement avec l’hypothèse du transformisme. D’une manière générale ces faits montrent que les espèces et familles actuelles se sont produites en coïncidence géographique avec d’autres espèces très voisines et préexistantes : et que, de la région où elles ont pris naissance, elles se sont plus ou moins facilement répandues dans d’autres régions, selon qu’elles rencontraient, dans la disposition des terres, des mers, des montagnes, des obstacles plus ou moins faciles cà surmonter.

Ainsi toutes les îles d’origine géologique relativement récente, comme les îles volcaniques, ou toutes celles qui ont

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apparu sans connexions antérieures avec les continents, comme les îles formées par les coraux, ne possèdent que des plantes et des animaux empruntés aux faunes et flores récentes des continents voisins. En effet, ces parties de terre, ayant apparu depuis les dernières périodes géologiques, par exemple depuis la lin de l’époque tertiaire, n’ont pu voir s’accomplir chez elles les transformations des êtres de cette époque et ont dû par suite recevoir seulement les êtres qui se sont formés sur les autres terres plus anciennes.

Ce qui le prouve, c’est qu’on ne trouve dans les îles en question que les animaux qui ont pu s’y transporter ou y être transportés depuis l’époque de leur apparition. Ainsi dans les îles océaniques on ne trouve aucune espèce de batraciens, ni grenouilles, ni crapauds, ni salamandres. Est-ce à dire que le climat de ces îles soit contraire à ces vertébrés? Non certainement, et l’expérience prouve tout l’opposé, puisque les grenouilles introduites à Madère, aux Açores et à l’île Maurice, s’y sont multipliées au point de devenir un fléau. La vraie raison, dit Darwin ( Origine des espèces , p. 471), c’est que les batraciens, ainsi que leur frai, sont immédiatement tués par le contact de l’eau de mer, et que par suite ils n’ont pu se transporter sur aucune île océanique. Il serait au contraire bien difficile d’expliquer pourquoi, dans la théorie des créations indépendantes, il n’en aurait pas été créé dans ces localités.

De même pour les mammifères terrestres, sauf une exception assez significative que nous allons indiquer. En général ces îles ne sont peuplées que par les animaux qui ont pu y arriver en volant dans les airs, ou en traversant la mer à la nage. On ne trouve pas un seul témoignage de l’existence d’un mammifère terrestre dans une île éloignée de plus de 500 kilomètres d’un continent ou d’une grande île continentale, ce qui, est-il besoin de le dire également pour cette

classe de vertébrés, n’est pas dû à des conditions particulières de climat, puisque dans toutes ces îles nos petits mammifères européens, transportés par l’homme, se naturalisent et se multiplient abondamment.

L’exception que nous signalions montrera assez qu’elle est la vraie cause de ces particularités : en effet, si les mammi- * fères terrestres font défaut aux îles océaniques, presque toutes ont des mammifères aériens, a La Nouvelle-Zélande, dit Darwin (Ibid., p. 472), possède deux chauves-souris qu’on ne rencontre nulle part ailleurs dans le monde; l’île Norfolk, l’archipel Fidji, les îles Bonin, les archipels des Caroünes et des îles Mariannes, et File Maurice possèdent toutes leurs chauves-souris particulières. Pourquoi la force créatrice n’a-t-elle donc produit que des chauves-souris, à l’exception de tous autres mammifères, dans les îles écartées? D’après ma théorie il est facile de répondre à cette question; aucun mammifère terrestre, en effet, ne peut être transporté à travers un large bras de mer, mais les chauves-souris peuvent franchir la distance au vol. On a vu des chauves-souris errer de jour sur l’Océan Atlantique à de grandes distances de terre, et deux espèces de l’Amérique du Nord visitent régulièrement ou accidentellement les Bermudes, à 1000 kilomètres de la terre ferme. Il suffit donc de supposer que des espèces errantes se sont modifiées dans leurs nouvelles stations pour se mettre en rapport avec les nouveaux milieux dans lesquels elles se sont trouvées, et nous pouvons alors comprendre pourquoi il peut y avoir, dans les îles océaniques, des chauves-souris endémiques, en l’absence de tout autre mammifère terrestre. »

Ce sont là des faits qui mettent en toute évidence et font pour ainsi dire toucher du doigt la filiation des espèces et leurs transformations. Les faits sont plus significatifs encore lorsqu’il s’agit d’îles qui, quoique éloignées d’un continent

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donné, en sont cependant plus rapprochées que de tout autre, et n'ont pu guère recevoir d'habitants que de ce continent-là. Tel est le cas de l’archipel Galapagos, situé sous l’équateur à 800 kilomètres des côtes de l’Amérique du Sud. Or, quoique présentant des formes spéciales, tous les produits aquatiques et terrestres de cet archipel portent l’incontestable cachet du type continental américain. Nous avons déjà (page 203) étudié ces faits. Indiquons comment il a pu se faire, dans le cas où ces îles n’auraient jamais été rattachées antérieurement à l’Amérique, qu’elles aient reçu des colons américains, et cela, non seulement comme oiseaux, ce qui se comprend de soi-même, mais encore comme plantes, comme poissons d’eau douce, comme mollusques, insectes, etc.

C’est là une de ces questions que Darwin a étudiées, sous le nom de moyens accidentels de dispersion , avec cette patience de recherches expérimentales et cette rigueur de raisonnements qui caractérisent son œuvre entière. Pour ce qui est des plantes, il a d’abord étudié la résistance qu’offrent les graines à l’action de l’eau de mer, et trouvé que sur quatre-vingt-sept espèces mises en expérience, soixantequatre ont pu germer après une immersion de vingt-huit jours, et quelques-unes même après cent trente-sept jours; par exemple, des noisettes sèches flottèrent pendant quatrevingt-dix jours sur l’eau de mer et germèrent après avoir été mises en terre. Or, puisque la vitesse moyenne des divers courants de l’océan Atlantique est de 55 kilomètres environ par jour, Darwin en conclut, d’après les calculs qui résument ses expériences, que les 14 pour 100 de graines de plantes d’un pays peuvent être transportées à travers un bras dentier large de 1487 kilomètres jusque dans un autre pays, et germer, si, après avoir échoué sur la rive, le vent les portait dans un lieu favorable à leur développement.

Mais ce n’est là qu’un des moyens de dispersion des

graines. Les oiseaux jouent à cet égard un rôle important.

D’abord, par leur intestin, que les noyaux des fruits traversent sans altération; et comme souvent les oiseaux sont entraînés par les ouragans à d’immenses distances des terres, avec une vitesse qui atteint plus de 56 kilomètres à l’heure, on conçoit facilement qu’ils pourront ainsi aller déposer sur une île les noyaux des fruits mangés la veille sur un continent.

Ensuite, avec la terre qui adhère fréquemment à leur bec et à leurs pattes, les oiseaux se font de même les disséminateurs de graines plus petites et plus délicates. « Un ami, dit Darwin, m’a envoyé la patte d’une bécasse à laquelle était attaché un fragment de terre pesant 58 centigrammes seulement, mais qui contenait une graine de Juncus bufonius , qui germa et fleurit. » Une autre boule de terre, recueillie dans des conditions analogues, ayant été gardée trois ans, fut ensuite brisée, arrosée et placée sous une cloche de verre; il n’en leva pas moins de quatre-vingt-deux plantes. De pareils faits nous autorisent à conclure que les nombreux oiseaux qui sont annuellement entraînés par les bourrasques à des distances considérables en mer, ainsi que ceux qui émigrent chaque année, doivent occasionnellement transporter quelques graines enfouies dans la boue qui adhère à leur bec et à leurs pattes. (Darwin., Orig. des espèces , p. 441.)

Même mécanisme pour le transport des mollusques d’eau douce et le peuplement des ruisseaux et petits lacs des îles. Darwin ayant suspendu une patte de canard dans un aquarium, où un grand nombre d’œufs de coquillages d’eau douce étaient en train d’éclore, la trouva couverte d’une multitude de petits coquillages tout fraîchement éclos, et qui y étaient cramponnés avec assez de force pour ne pas se détacher lorsqu’on secouait la patte sortie de l’eau. Ces coquillages, tout récemment sortis de l’œuf, quoique de nature aquatique, survécurent de douze à vingt heures sur la patte du canard,

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dans un air humide; c’est là une durée de temps pendant laquelle un héron ou un canard peut franchir au vol un espace de 900 à 1100 kilomètres : or, lorsqu’un canard, après avoir plongé, émerge brusquement d’un étang couvert de lentilles d’eau, outre ce qu’il peut emporter attaché à ses pattes, on voit des lentilles d’eau adhérer sur diverses parties de son corps, entraînant et des graines et des œufs ou des embryons de divers animaux inférieurs. Et, en effet, Darwin, ayant recueilli de ces lentilles d’eau enlevées par un canard, et les ayant placées dans un aquarium, a vu se développer dans celui-ci de nombreux coquillages. Certains insectes peuvent à cet égard jouer le même rôle que les oiseaux; C. Segell rapporte avoir capturé un Dytiscus emportant un Ancylus (coquille d’eau douce analogue aux patelles), qui adhérait fortement à son corps. Or, Darwin raconte qu’un coléoptère de la même famille tomba à bord du Beagle , alors à environ 73 kilomètres de la terre la plus voisine; on ne saurait dire, ajoute-t-il, jusqu’où il aurait pu être emporté s’il avait été poussé par un vent favorable.

Les mollusques terrestres, tels que l’escargot, peuvent être transportés par d’autres moyens, par exemple dans les fentes de troncs d’arbres flottants. Il est vrai que ces mollusques sont facilement tués par l’eau de mer; mais il faut distinguer à cet égard l’état des colimaçons pendant l’été et leur état pendant la saison d’hivernation, alors que l’ouverture de leur coquille est fermée par un diaphragme membraneux. Or, Darwin a constaté que dans ce dernier état plusieurs espèces peuvent résister à l’immersion dans l’eau de mer pendant sept jours. Une Hélix pomatia, après avoir subi ce traitement, fut remise, lorsqu’elle hiverna de nouveau, pendant vingt jours dans l’eau de mer et résista parfaitement. Pendant ce laps de temps, elle eût pu être transportée par un courant marin.

Mais, dans tous les cas, pour les animaux inférieurs, comme pour les plantes, le mode de transport le plus fréquent a lieu par les pattes des oiseaux aquatiques. Aussi a-t-on remarqué que la dispersion des plantes d’eau douce et de marais est incomparablement plus étendue que celle des plantes terrestres. Alph. de Candolle a fait remarquer que, lorsque certains groupes de plantes terrestres ont quelques représentants aquatiques, ces derniers semblent présenter une très grande extension comme par une conséquence naturelle de leurs habitudes. Et, en effet, tous les échassiers qui fréquentent les bords des étangs, les pieds dans la vase, sont plus que tous les autres oiseaux en état de transporter au loin la terre et les graines restées adhérentes à leurs pattes palmées, d’autant que les oiseaux de cet ordre sont généralement grands voyageurs.

Aussi Darwin a-t-il porté son attention sur ce point et multiplié ses expériences sur ce sujet. « Il est peu probable, dit-il, que ces oiseaux s’abattent à la surface de la mer, de sorte que la boue adhérente à leurs pattes ne risque pas d’être enlevée, et ils ne sauraient manquer, en prenant terre, de voler vers les points où ils trouvent les eaux douces qu’ils fréquentent ordinairement. Or, je ne crois pas, continue-t-il, que les botanistes se doutent de la quantité de graines dont la vase des étangs est chargée; voici un des faits les plus frappants que j’ai observés dans les diverses expériences que j’ai entreprises à ce sujet. Je pris, au mois de février, sur trois points différents sous l’eau, près du bord d’un petit étang, trois cuillerées de vase qui, desséchée, pesait seulement 193 grammes; je conservai cette vase pendant six mois dans mon laboratoire, arrachant et notant chaque plante à mesure qu’elle poussait; j’en comptai en tout537 appartenant à de nombreuses espèces; et cependant

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la vase humide tenait tout entière dans une tasse à café. » (Origine des espèces, p. 404.)

Nous comprenons donc bien comment, alors même que les îles de l’archipel Galapagos n’auraient pas été antérieurement rattachées au continent américain, nous comprenons comment ces îles ont pu se peupler d’une faune et d’une flore dérivées des formes qui habitent ce continent. Mais le fait le plus étonnant, et dont cependant Darwin a admirablement rendu compte, c’est que chaque île de cet archipel est habitée par plusieurs espèces distinctes, mais qui ont des rapports beaucoup plus étroits les unes avec les autres (d’île cà île) qu’avec les habitants du continent américain ou d’aucune autre partie du monde. « C’est bien, dit Darwin ( Op . cil., p. 477), ce à quoi on devait s’attendre, car des îles aussi rapprochées doivent nécessairement avoir reçu des émigrants soit de la même source originaire, soit les unes des autres. Mais comment se fait-il que ces émigrants ont été différemment modifiés, quoiqu’à un faible degré, dans des îles si rapprochées les unes des autres, ayant la même nature géologique, la même altitude, le même climat, etc.? Ceci m’a longtemps embarrassé; mais la difficulté provient surtout de la tendance erronée qui nous porte à toujours regarder les conditions physiques d’un pays comme le point le plus essentiel, tandis qu’il est incontestable que la nature des autres habitants, avec lesquels chacun est en lutte, constitue un point tout aussi essentiel, et qui est généralement un élément de succès beaucoup plus important. Or si nous examinons les espèces qui habitent les îles de Galapagos, et qui se trouvent également dans d’autres parties du monde, nous trouvons qu’elles diffèrent beaucoup dans les diverses îles. Cette différence était à prévoir si l’on admet que les îles ont été peuplées par des moyens accidentels de transport, une graine d’une plante ayant pu être apportée dans une île,

par exemple, et celle d’une plante différente dans une autre, bien que toutes deux aient une même origine générale. Il en résulte que, lorsque, autrefois, un immigrant aura pris pied sur des îles, ou aura ultérieurement passé de Tune à l’autre, il aura sans doute été exposé dans les diverses îles à des conditions différentes, car il aura eu «à lutter contre des ensembles d’organismes différents; une plante, par exemple, trouvant le terrain qui lui est le plus favorable occupé par des formes un peu diverses suivant les îles, aura eu à résister aux attaques d’ennemis différents. Si cette plante s’est alors mise à varier, la sélection naturelle aura probablement favorisé dans chaque île des variétés également un peu différentes. »

Des régions très éloignées les unes des autres, séparées parfois par des espaces infranchissables pour les plantes, présentent cependant, avec les mêmes conditions de climat, exactement la même flore, comme si réellement un acte créateur avait répété les mêmes formes végétales, dans les mêmes circonstances de milieu. Ainsi les mêmes plantes croissent sur les sommets neigeux des Alpes, des Pyrénées et dans les régions arctiques. On pourrait penser que ce fait de distribution géographique est de nature à embarrasser la théorie transformiste; il en serait ainsi en effet si nous ne savions pas, par les conquêtes récentes de la géologie et par nos notions sur les anciens glaciers, qu’une période glaciaire a, sans doute à plusieurs reprises, régné antérieurement sur de grandes étendues du globe.

Mais à l’aide de ces notions, rien de plus clair que l’identité des flores sus-indiquées, puisque les régions en question sont comme autant d’îles, restées aujourd’hui isolées, après avoir fait corps avec d’immenses continents glaciaires. Pour mieux comprendre, dit Darwin ( Orig . des espèces, p. 444), les modifications apportées par ce climat, supposons l’appa-

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rition d’une nouvelle période glaciaire commençant lentement, puis disparaissant, comme cela a eu lieu autrefois. A mesure que le froid augmente, les zones plus méridionales deviennent plus propres à recevoir les habitants du Nord; ceux-ci s’y portent et remplacent les formes des régions tempérées qui s’y trouvaient auparavant. Ces dernières, à leur tour etpour la même raison, descendent de plus en plus vers le sud, à moins qu’elles ne soient arrêtées par quelque obstacle, auquel cas elles périssent. Les montagnes se couvrant de neige et de glace, les formes alpines descendent dans les plaines; et, lorsque le froid aura atteint son maximum, une flore et une fauve arctiques occuperont toute l’Europe centrale jusqu’aux Alpes et aux Pyrénées . Au retour de la

chaleur, les formes arctiques se retireront vers le nord, de même que, à mesure que les neiges quitteront le pied des montagnes, ces formes arctiques remonteront toujours de plus en plus sur leurs flancs. Par conséquent, lorsque la chaleur sera complètement revenue, les mêmes espèces qui auront vécu précédemment dans les plaines de l’Europe se retrouveront tant dans les régions arctiques que sur les sommets de montagnes très éloignées les unes des autres.

Ici il vient de s’agir de continuité entre des régions froides, séparées aujourd’hui par des régions tempérées; ailleurs il s’agit de continuité de terres et de conlinents aujourd’hui séparés par des bras de mer. Ainsi Bourguignat a montré que la faune des mollusques du sud de l’Espagne et celle du nord de l’Afrique étaient sinon identiques, au moins liées l’une à l’autre par les rapports les plus étroits de parenté. Or il est prouvé (0. Schmidt, Descendance et Darwinisme , p. 200) que cette partie du nord de l’Afrique était, à une époque géologique relativement récente, une péninsule de l’Espagne, et qu’elle s’est séparée de l’Europe à la suite d’une dislocation correspondant au détroit de Gibraltar, en même

temps qu’elle se réunissait, au sud et à l’est, avec le reste de l’Afrique proprement dite, par le fait d’un soulèvement auquel le Sahara doit sa naissance.

Nous ne saurions entrer dans tous les détails de cette grande question de la distribution géographique des êtres; nous contentant de recueillir ici quelques-uns des faits qui parlent le plus nettement en faveur du transformisme, c’està-dire qui ne peuvent être expliqués qu’en admettant une dispersion avec modification des formes, nous terminerons en citant le cas si singulier, à certains égards, des poissons d’eau douce.

On a reconnu que les poissons des cours d’eau provenant de chaînes de montagnes continues diffèrent beaucoup d’un versant à l’autre. Dans l’hypothèse d’une création, comment expliquer ce singulier caprice qui aurait fait répartir certaines espèces sur un versant, certaines autres sur le versant opposé? Tandis qu’en cherchant à se rendre compte du fait en tenant compte des rapports naturels des choses, on est amené à concevoir que la crête des chaînes de montagne a dû, dès une époque très reculée, empêcher tout mélange entre les divers systèmes de rivières, et que par suite les habitants du système d’un versant ont dû subir leurs variations indépendamment et encore sans mélange avec les espèces du versant opposé? Quanta la similitude des espèces qui peuplent les divers cours d’eau d’un même versant, elle s’explique inversement en ce que des conditions particulières ont pu et dû amener le passage des habitants d’un cours d’eau dans un autre; on connaît par exemple des cas de mélange des eaux de plusieurs systèmes de rivière par suite d’inondations, sans qu’il y ait eu changement de niveau. De plus il n’y a presque pas un groupe de poissons dont tous les membres soient exclusivement limités à l’eau douce, et on peut habituer lentement les poissons de mer à vivre dans

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l’eau douce et inversement, de sorte que les habitants de fleuves bien distincts, appartenant à un même versant, ou, d’une manière plus générale, venant se jeter dans un même océan, ont pu, en suivant les côtes de la mer, passer d’un fleuve dans un autre, d’où un échange facile et incessant entre les deux cours d’eau.

C’est pourquoi, s’il est rare que les mêmes espèces d’eau douce existent dans les eaux correspondant à deux versants opposés, où cependant elles ne sont séparées que par une très courte distance, au contraire il n’est pas rare que les mêmes espèces d’eau douce existent dans les eaux de deux continents très éloignés, mais situés plus ou moins en face l’un de l’autre; malgré l’étendue de mer qui les sépare, ces deux continents peuvent échanger entre eux les poissons capables de vivre alternativement dans l’eau salée et dans l’eau douce, et on sait que ces espèces sont nombreuses et quelles sont capables de franchir des espaces considérables de plein océan.

Si nous rapprochons ces faits de distribution géographique des faits que la géologie nous révèle, nous voyons facilement un lien manifeste, une réelle similitude entre ces deux ordres de notions. Les lois qui ont réglé la succession des formes dans les temps passés sont à peu près les mêmes que celles qui, dans des périodes plus récentes, ont déterminé les différences dans les diverses zones. De même que des formes dérivées les unes des autres se succèdent dans le temps, de même, dans l’espace, on voit des formes nouvelles se rattacher par dérivation aux êtres particuliers des contrées qui ont été la source de l’émigration. « Des groupes d’espèces, vivant pendant une même période ou dans une même zone, sont souvent caractérisés par des traits insignifiants qui leur sont communs, tels par exemple que les détails extérieurs de la forme et de la couleur. Si l’on consi-

(.1ère la longue succession des époques passées, ou les régions très éloignées les unes des autres à la surface du globe actuel, on trouve que, chez certaines classes, les espèces diffèrent peu les unes des autres, tandis que celles d’une autre classe, ou même celles d’une famille distincte du même ordre, diffèrent considérablement dans le temps comme dans l’espace. Les membres inférieurs de chaque classe se modifient généralement moins que ceux dont l’organisation est plus élevée... D’après ma théorie, ces divers rapports dans le temps comme dans l’espace sont très intelligibles; car, soit que nous considérions les formes alliées qui se sont modifiées pendant les âges successifs, soit celles qui se sont modifiées après avoir émigré dans des régions éloignées, les formes n’en sont pas moins, dans les deux cas, rattachées les unes aux autres par le lien ordinaire de la génération; dans les deux cas, les lois de la variation ont été les mêmes, et les modifications ont été accumulées en vertu d’une même loi, la sélection naturelle. » (Darwin, Origine des espèces, p. 486.)

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