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VINGT-CINQUIÈME LEÇON

LE MIMÉTISME

La nature est une femme qui aime à se travestir, et dont les différents déguisements, laissant échapper tantôt une partie, tantôt une autre, donnent quelque espérance à ceux qui la suivent avec assiduité, de connaître un jour toute sa personne.

Diderot.

Les couleurs protectrices. — Variations de couleur chez les animaux. — Travaux et théories de Wallace. — Les animaux polaires et la couleur blanche. — Les ressemblances protectrices. — Les déguisements ou mimétisme proprement dit. — Mimétisme chez les vertébrés (oiseaux, reptiles), chez les invertébrés (papillons de l’archipel malais, diptères, chenilles, etc.).

Parmi tous les caractères particuliers dont une théorie générale est appelée à donner l’explication, il en est peu, chez les animaux, qui soient plus nettement en faveur du transformisme que les caractères connus sous les noms de couleurs protectrices e t mimétisme. Ici, plus encore que pour la paléontologie, on peut dire que si la doctrine transformiste n’existait pas, il faudrait l’inventer exprès pour expliquer les rapports entre la couleur des animaux et celle du milieu où ils vivent, ainsi que parfois les ressemblances entre leurs formes et celle des objets ou des autres êtres au milieu desquels on les rencontre. Gela est si vrai, quePiussel Wallace a été, d’une façon entièrement indépendante de

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Darwin, amené en meme temps que celui-ci à concevoir la théorie de la sélection naturelle, parce que, au cours de ses explorations dans les îles Malaises, il s’était trouvé incessamment en face de faits lui montrant le rôle des couleurs et formes protectrices et l’amenant à en rechercher l’origine. Aussi, dans l’exposé qui va suivre, nous ferons bien plus d’emprunts à Wallace qu’à Darwin, celui-ci ne s’étant occupé que très succinctement des faits en question.

Nous avons déjà signalé, d’après Darwin, ce fait que les variations individuelles de couleur blanche, par exemple de fourrure blanche chez les mammifères, se produisent aussi bien à l’état de domesticité qu’à l’état sauvage, et nous avons vu, que si, chez les animaux domestiques, les variétés sont, par suite de certains caprices de la mode, conservés et multipliés par la sélection artificielle, au contraire, à l’état sauvage, ces variétés tendent à disparaître et sont en effet fort rares, parce que le pelage blanc est une condition très défavorable dans la lutte pour l’existence; cette couleur en effet met trop en évidence les individus qui peuvent devenir la proie des carnivores, de même que, d’autre part, la robe blanche du carnivore n’est pas pour lui une condition favorable alors qu’il doit se dissimuler et se mettre en embuscade pour surprendre sa proie.

Quand il s’agit d’animaux vivant dans un milieu blanc, dans un pays recouvert de neige et de glace pendant une grande partie de l’année, la couleur blanche du pelage devient alors une condition protectrice, puisqu’elle permet aux sujets ainsi vêtus de se confondre plus facilement avec la teinte générale du milieu qu’ils habitent. Aussi avons-nous, dans une précédente leçon sur la sélection naturelle, conçu facilement par quel mécanisme avait dû se produire le pelage blanc des animaux polaires.

Ces rapports entre la couleur des animaux et celle de

leurs milieux sont bien plus généraux que ne l’indique ce seul exemple aujourd’hui classique. Les animaux qui vivent sur les confins des déserts africains, la gazelle, les gerboises, le renard des déserts, sont en général de couleur jaunâtre comme le sable des déserts; les insectes, les pucerons, par exemple, qui vivent sur des tiges herbacées ou des feuilles, sont verts comme ces feuilles et ces tiges; ceux qui vivent sur des écorces brunes sont bruns comme elles; certains insectes, qui passent leur existence sur des feuilles ou des Heurs à couleurs variées, présentent également des bigarrures qui les font facilement confondre avec les feuilles, les fleurs, les écorces contre lesquelles ils sont habituellement appliqués.

Ces faits ont depuis longtemps frappé les observateurs même les moins attentifs, et dès longtemps on en a cherché l’explication. Les uns, les téléologistes, se sont contentés d’admirer la sagesse du Créateur, qui avait su donner à chaque être un manteau lui permettant de se confondre avec les objets environnants et par suite de se dérober plus facilement à ses ennemis. Inutile de nous arrêter à cette conception, qui, du reste, diffère de celle des transformistes simplement en ce point essentiel, qu’elle attribue à une intention préconçue ce dont nous cherchons le mécanisme dans des conditions naturelles de la lutte pour l’existence ; seulement le naturaliste transformiste analyse les faits, les rapproche, les groupe et finalement les explique, tandis que le téléologiste se borne à une admiration naïve , propre tout au plus à réveiller le lyrisme poétique, mais en tout cas stérilisante pour tout ce qui est recherche scientifique. Une autre théorie, plutôt conçue spontanément par le vulgaire, que scientifiquement énoncée, tendrait à expliquer certaines de ces conditions de couleur comme résultant de la nourriture même des animaux ainsi colorés; tout au plus pour-

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rait-on invoquer celte raison pour les quelques insectes verts qui se nourrissent de feuilles vertes; mais les bigarrures ne sauraient être expliquées, non plus que les cas infiniment nombreux où un insecte, pour nous en tenir actuellement à cette classe, reproduit non seulement la couleur, mais encore la forme, les nervures de la feuille, les aspérités de l’écorce sur laquelle il vit. Bien plus insuffisante encore serait l’explication lorsqu’elle aurait à rendre compte de la couleur fauve des habitants du désert, de la couleur blanche des habitants du pôle.

Du reste, bien des animaux présentent une robe où le vert prédomine, et qui cependant se nourrissent de tout autre chose que de feuilles vertes; mais toujours alors leurs conditions d’existence sont telles qu’ils vivent toujours dans un milieu de couleur verte. Ainsi , dit Wallace (la Sélection naturelle , trad. franc., 1872, p. 51), ce n’est que sous les tropiques, dans les forêts qui ne perdent jamais leurs feuillages, que nous trouvons des groupes d’oiseaux chez lesquels le vert prédomine : les perroquets en sont le plus frappant exemple.

Si au contraire, comme à propos des variétés de couleur blanche, nous tenons compte, avec Darwin et Wallace, des conditions qui amènent la mise enjeu de la sélection naturelle et en déterminent les résultats, nous concevons qu’il est utile à tous les animaux de pouvoir se dérober à la vue, soit pour échapper à leurs ennemis, soit pour surprendre plus facilement leur proie. Or, comme nous le voyons chez les animaux domestiques, toutes les variétés et combinaisons possibles de couleur peuvent se produire, chez une même espèce, parle fait des variations individuelles dites spontanées. Mais si, chez les animaux domestiques , toutes ces variétés de robes peuvent se conserver, chez les animaux sauvages au contraire, toute variation de couleur qui met

l’individu en évidence tendra à disparaître puisqu’elle sera pour lui une cause d’infériorité, et, au contraire, toute couleur qui constitue une sauvegarde tendra à devenir prédominante, à être en définitive la couleur exclusive de l’espèce. « Ceci admis, dit Wallace (p. 129), les exemples d’imitation protectrice sous toutes les formes, allant jusqu’aux exemples plus merveilleux, constituent une série continue et graduée, qui ne laisse aucune place où nous puissions placer une limite et dire : Jusqu’ici la sélection naturelle suffit pour rendre compte des phénomènes, mais au delà il faut une cause plus puissante. » 11 nous reste donc bien moins à développer la théorie, qu’à choisir quelques exemples gradués parmi les cas rapportés par divers auteurs et notamment par Wallace.

De toutes les espèces d’ours, l’ours polaire est le seul qui soit blanc; mais c’est aussi le seul qui vive toujours dans la glace et la neige. De même, le lièvre polaire d’Amérique, qui habite des régions de neiges éternelles, est complètement blanc.

Plus singulier déjà est le cas des animaux qui ne conservent pas la même couleur toute l’année et changent de livrée en changeant de poils. Le lièvre des Alpes n’est blanc qu’en hiver; et en effet, cette couleur n’est protectrice pour lui que pendant cette saison, et constituerait un danger pour lui en été, en le rendant plus visible. Un oiseau remarquable, le lagopède, est dans le même cas; son manteau blanc le protège en hiver; en été son plumage s’harmonise si bien avec les pierres couvertes de lichens parmi lesquelles il se tient de préférence, qu’on peut en traverser une compagnie sans s’en apercevoir (Wallace, p. 51).

De même chez les reptiles : les lézards qui vivent sur les arbres, les iguanes sont aussi verts que les feuilles au milieu desquelles ils se confondent; la petite grenouille verte, dite

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rainette, est bien difficile à reconnaître, collée contre les feuilles des roseaux on des iris. Il existe (Wallace, p. 54), dans toutes les régions tropicales, des serpents qui s’enroulent aux branches ou se reposent sur des masses de feuillages, et qui sont d’une belle couleur verte.

Les poissons plats, tels que la plie et la sole, sont exactement de la douleur du sable sur lequel ils reposent. Parmi les récifs de corail de l’Orient, qui offrent, dit Wallace, l’aspect d’un jardin de fleurs, les poissons présentent les teintes les plus bigarrées, tandis que les poissons de rivière, même sous les tropiques, ont très rarement des nuances vives ou apparentes. Gomme le fait remarquer Hæckel ( Création , p. 234), un très grand nombre des animaux qui vivent à la surface de la mer ont une singulière ressemblance avec l’eau même, car ils sont transparents comme verre ou légèment bleuâtres, et on trouve ces êtres vitreux, incolores, dans les classes les plus différentes d’animaux; parmi les poissons, nous avons les helmichthyides , dont le corps est tellement transparent qu’on peut lire au travers les caractères d’un livre; puis, outre les méduses et les béroès, nous avons les mollusques ptéropodes, les vers tels que les alcipe, les sagitta, etc.

Chose remarquable, les insectes qui sont pourvus de moyens de défense suffisamment énergiques ne présentent pas de couleurs protectrices : pouvant se rendre redoutables à leurs ennemis et vivant de substances végétales de manière à n’avoir pas à surprendre une proie, ils se sont trouvés dans des conditions où la sélection naturelle est demeurée indifférente à l’égard de leurs couleurs. Tel est le cas de la majorité des hyménoptères porte-aiguillon, des guêpes, des abeilles, etc. Il n’y a pas, dit Wallace, un seul exemple d’un de ces insectes coloré de façon à ressemblera une substance végétale ou minérale. Tel est aussi le cas des hémiptères,

qui, comme les punaises, émettent une odeur très forte, qui les fait rejeter des oiseaux insectivores; aussi les punaises des bois peuvent-elles impunément être brillamment colorées et attirer le regard. Les coccinelles, dit Wallace, et leurs alliées les Eumorphidæ sont souvent parsemées de taches voyantes, qui peuvent attirer l’attention ; mais elles peuvent secréter des fluides très désagréables, sont certainement rejetées par divers oiseaux et ne sont probablement jamais mangées par eux. De même pour un grand nombre d’insectes coléoptères de la famille des Garabides.

Après les couleurs protectrices, et se combinant avec elles,

il faut citer les formes ou ressemblances générales protectrices. Il existe en Orient (Wallace, p. 157) de petits coléoptères de la famille des Buprestides qui se posent d’ordinaire sur la nervure médiane des feuilles; ils ressemblent si fort à des morceaux d’excréments d’oiseaux, que le naturaliste hésite à les prendre. Tous ceux qui se sont livrés à la recherche des coléoptères savent parfaitement que les charançons, petits ou gros, qu’on trouve sur les chardons, ont l’habitude, lorsqu’on cherche à les saisir, ou à l’approche de tout danger, de se laisser choir par terre en repliant leurs pattes et leurs antennes, de façon à imiter l’aspect d’une petite boule de terre ou d’un petit caillou arrondi; et alors, quand ils se sont ainsi mêlés aux boules et cailloux qui jonchent le sol, il esta peu près inutile de vouloir les y rechercher, tant il est difficile de les distinguer parmi ces objets.

Non seulement les mantes (vulgairement prie-Dieu) et les locustides (sauterelles) sont colorées et tachetées de façon à imiter la couleur des végétaux et en général celle du milieu où elles vivent, mais on voit encore des insectes voisins des mantes, les phasmes (fi g. 6), imiter par leur forme celle des rameaux de bois sec auxquels ils se tiennent attachés. Une espèce de phasme est commune dans le midi de la

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France; son corps a la forme d’un petit bâton allongé; lorsque l’insecte se déplace, on reconnaît facilement sa nature grâce à ses longues pattes grêles en mouvement; mais on ne le surprend pas souvent en mouvement, car

Fig. G. — Pliasmc (insecte-canne).

au moindre bruit il fait le mort, comme tant d’autres insectes, et alors il colle une partie de ses six pattes contre son corps en en laissant une ou deux isolées et comme branchées à angle aigu sur son thorax, de manière à imiter un bout de bois de broussailles muni encore de fragments de ramuscules. Il rn’est arrivé bien souvent, dans le midi de la

France, de ramasser un semblable boni de bois, et de ne reconnaître sa vraie nature qu’en constatant sa mollesse et en le voyant bouger sous l’influence de la pression douloureuse des doigts. Au printemps, quand les phasmes sont jeunes, ils sont de couleur verte et vivent dans les herbes, avec les tiges desquelles ils se confondent; plus tard, à la fin de l’été, on les rencontre dans les chaumes et les broussailles des terrains arides, et alors ils sont jaunes ou brunâtres comme ces milieux eux-mêmes. Dans les pays chauds ces insectes sont plus répandus encore, et quelques-uns y sont longs d’un pied, dit Wallace, et gros comme le doigt : aussi les y connaît-on vulgairement sous le nom d 'insecte-canne, toutes leurs couleurs, leurs formes, leurs rugosités, l’arrangement de la tête, des pattes et des antennes étant tels que leur apparence est celle des bâtons desséchés. « L’un de ces insectes, que j’ai trouvé à Bornéo (Wallace, p. 63), était couvert d’excroissances foliacées d’un vert olive clair, ce qui lui donnait l’apparence d’un bâton couvert d’une mousse parasite. Le Dayak qui me l’apporta assurait que cet insecte vivant était couvert de mousse, et ce ne fut qu’après un examen minutieux que je me convainquis du contraire. » Renvoyant à Wallace pourplus de détails et pour une énumération plus complète d’autres cas de ce genre, nous lui emprunterons encore l’exemple suivant, le plus remarquable comme type de ressemblance protectrice. Il s’agit d’un papillon commun des Indes, le Kallima inachis (flg. 7). La surface inférieure de ses ailes, la seule qui soit visible lorsque l’animal se repose (les ailes étant alors rapprochées et en contact par les faces supérieures), offre toutes les teintes diverses de gris, de brun, de roux qu’on trouve dans les feuilles mortes. Le sommet des ailes supérieures se termine en pointe aiguë, forme très commune parmi les feuilles des arbres et des arbustes tropicaux, et les ailes inférieures

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sont munies d’un éperon par lequel elles se prolongent en une queue étroite et courte. Entre ces deux points s’allonge une ligne courbe et foncée reproduisant parfaitement la

Fier. 7. — Kallima inachis.

(Le papillon a l'apparence d’une feuille placée sur la partie gauche de la tige).

nervure médiane d’une feuille, et d’où partent de chaque côté quelques lignes obliques imitant les nervures latérales. Ces papillons fréquentent les torèts sèches et volent très

rapidement. Ils ne s’arrêtent jamais sur une Heur ou une feuille verte, mais on les perd souvent de vue sur un buisson ou un arbre mort, duquel, après avoir cherché en vain, on les voit souvent s’élancer de la place même sur laquelle on avait les yeux fixés. « Je trouvai, ajoute Wallace, deux ou trois fois l’insecte au repos, et je pus constater alors la perfection avec laquelle il ressemble aux feuilles sèches : il se tient sur un rameau presque vertical, les ailes exactement rapprochées, cachant entre leurs hases sa tète et ses antennes; les petites queues des ailes postérieures touchent la branche et forment le pédoncule de la feuille, qui est maintenue en place par les griffes des pattes très minces et peu apparentes ; nous avons donc ici la dimension, la couleur, la forme, les taches et les habitudes combinées pour produire un déguisement qu’on peut dire parfait; l’efficacité de cette protection étant suffisamment attestée par le nombre des individus qui en jouissent. »

Ces véritables déguisements méritent déjà le nom de mimique ou mimétisme (imitation) ; cependant cette expression a été plus particulièrement réservée pour désigner des cas où un animal imite non plus une feuille, une tige, ou tel autre objet inerte, mais bien un autre animal, dont il semble prendre la livrée. Avant de passer à cet ordre de faits si remarquables, revenons sur une question à laquelle nous avon s déjà touché précédemment, à savoir que nombre d’animaux ne revêtent pas des couleurs protectrices, mais au contraire des couleurs voyantes, des robes qui les affichent, pour ainsi dire, et qu’alors ces animaux sont doués des moyens de défense particuliers, d’odeurs repoussantes ou autres particularités qui les mettent suffisamment à l’abri de leurs ennemis.

Tel est le cas pour diverses chenilles : nombre de ces insectes sont verts ou bruns et alors très semblables aux plantes sur

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lesquelles ils vivent; d’autres ont l’air de petits morceaux de bois; d’autres enfin sont comme la chenille du paon de nuit, laquelle ressemble par sa couleur principale aux bourgeons de bruyère dont elle se nourrit, et présente de plus des taches roses par la disposition desquelles elle rappelle l’aspect des fleurs et des boutons de la même plante. Mais par contre un très grand nombre de chenilles sont couvertes de couleurs éclatantes et qui attirent les yeux, car elles l’ont contraste et ressortent sur le fond même où vit l’animal. Or, comme les chenilles sont très recherchées par les oiseaux qui en font leur nourriture, il était très difficile de comprendre comment la sélection aurait pu développer sur elles des couleurs qui, les rendant visibles, devenaient un danger pour elles, et la théorie de Darwin, qui a surtout considéré les couleurs brillantes comme développées par la sélection sexuelle se trouvait, de l’aveu de Darwin lui-même, singulièrement, embarrassée ici, puisque la sélection sexuelle ne peut avoir agi sur les chenilles, qui sont des larves et par suite n’ont pas de fonctions sexuelles. C’est à Wallace que nous devons une admirable solution de cette difficulté, et une des plus ingénieuses applications du transformisme par la sélection. Raisonnant par analogie avec d’autres insectes, Wall ace fut amené à penser que, puisque certaines chenilles sont évidemment protégées par leurs couleurs imitatives, les nuances tranchantes des autres devaient aussi leur être utiles de quelque manière : comme il a été dit pour certains insectes, il pensa que les chenilles à couleurs voyantes devaient avoir un goût désagréable aux oiseaux et par suite être rejetées par eux. « Ce dernier caractère, dit-il, serait cependant par lui-même un faible avantage pour la chenille, car son corps est si mou et si délicat qu’une fois saisie et rejetée par un oiseau, elle serait presque certainement tuée. Il fallait donc qu’un autre caractère constant et évident lit toujours

discerner aux oiseaux les espèces immangeables ; c’est précisément à cela que servent des couleurs très éclatantes, jointes à l’habitude de l’animal de s’exposer à tous les regards; ces deux traits font en effet un contraste absolu avec les teintes vertes ou brunes et la vie cachée des autres espèces. »

Il fallait démontrer, par des expériences, la valeur de cette hypothèse; les expériences ne manquèrent pas, faites soif par Wallace lui-même, soit par des entomologistes ou des amateurs d’oiseaux. Toutes ont démontré que les chenilles lisses, colorées et brillantes qui ne se cachent jamais, sont, invariablement refusées par les faisans, les perdrix, les canards; les moineaux et les pinsons ne les touchaient jamais, ou les rejetaient avec une horreur évidente, quand elles leur étaient données mélangées avec d’autres chenilles qui étaient avidement dévorées. Mêmes résultats avec des grenouilles, des crapauds et des lézards; ainsi Weir conserva pendant plusieurs années trois lézards verts, qui étaient excessivement voraces, mangeant toute espèce de nourriture, depuis des gâteaux à la frangipane jusqu’à des araignées, et dévorant des bourdons aussi bien que des mouches; et cependant, ces mêmes chenilles rejetées par les oiseaux, ces lézards ne les prenaient que pour les rejeter aussitôt. Enfin ces mêmes chenilles furent mises à différentes reprises dans les toiles d’une araignée ( Epeira diaderna); une fois elles furent rapidement détachées de la toile et laissées en liberté; une autre fois elles disparurent d’abord, emportées dans les mâchoires de l’araignée jusqu’au fond de son entonnoir, mais elles reparurent toujours remontant en toute hâte le long des parois.

11 est donc bien démontré que certains êtres appartenant à des classes qui sont la pâture ordinaire d’autres animaux, mais qui se différencient de leurs proches parents par ccr-

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taines particularités de goût ou d’odeur les rendant impropres à servir de pâture, il est, disons-nous, bien démontré que ces êtres ont tout intérêt à prendre une livrée voyante, qui les signale de loin à la vue de ceux qui, cherchant une proie, se garderont bien, après avoir une première lois goûté à ces espèces, d’éprouver la moindre tentation d’y goûter à nouveau. Nous disons qu’il est de tout intérêt pour ces êtres de prendre une livrée voyante; c’est dire purement et simplement que la sélection naturelle aura pu et dû développer chez eux une livrée voyante, de même, mais pour les raisons inverses, qu’elle a développé chez d’autres une livrée se confondant avec le milieu, végétaux, sable, ou mousse, oû vivent ces derniers.

Mais alors il pourrait bien se faire que des êtres, non pourvus de ces particularités de goût ou d’odeur propres à les rendre repoussants, non pourvus de tel ou tel autre moyen de défense, trouvassent avantage à ressembler à ceux qui sont munis de ces diverses particularités; cette ressemblance, cette feinte serait une cause de survie et on peut concevoir quelle ait été développée parla sélection. Or c’est précisément à cette imitation d’animal à animal qu’on a donné le nom de mimique ou mimétisme , et les exemples en sont aussi nombreux que singuliers.

Depuis longtemps on avait observé, dans le monde des insectes, de ces ressemblances singulières entre des êtres appartenant à des genres, des familles ou même des ordres différents; on les considérait comme des analogies curieuses et inexplicables. M. Batet, dans un travail sur les Héliconides (de l’ordre des lépidoptères), est l’un des premiers qui ait montré combien les faits de ce genre sont nombreux, et c’est lui qui a proposé de les désigner sous le nom de mimique , comme s’ils résultaient d’une imitation volontaire; il va sans dire qu’il n’employait celte expression que dans un sens

figuré. Enfin Wallace a démontré que ces faits sont soumis à des lois bien définies, qui sont en relation avec la loi générale de la survivance des plus aptes ou des formes favorisées dans la lutte pour l’existence. Voici ces lois, dont fénoncé permettra de mieux comprendre les exemples que nous citerons ensuite.

lre Loi. — Les ressemblances mimiques ne se font pas an hasard, mais sont telles, que les animaux ou les groupes qui se ressemblent habitent les mêmes lieux.

2e Loi. — Les formes imitées ne sont pas indifféremment celles de tels ou tels animaux pris comme au hasard, ce sont toujours celles d’êtres qui, abondants du reste en espèces et en individus, sont d’autre part pourvus d’un moyen de défense spécial bien constaté.

3e Loi. — Les espèces qui imitent les précédentes sont comparativement peu abondantes en individus et souvent très pauvres.

Les cas de mimique sont rares et relativement peu accentués chez les vertébrés supérieurs. Parmi les oiseaux, on cite l’existence, en Australie et dans les îles Moluques, d’un genre de méliphages appelé Tropidorhynchus, oiseau fort, à bec long, à serres puissantes, très batailleur, très abondant, sachant se rallier en troupes au moment du danger, de manière à chasser les corbeaux et les oiseaux de proie de l’arbre où ils sont assemblés. Or, à côté de ces tropidorhynchus on trouve un oiseau du groupe des Oriolides, formant le genre Mimeta , et qui ressemble si bien aux précédents, ({lie des naturalistes même s’y sont laissés prendre, puisque dans le Voyage de V Astrolabe le mimeta est dessiné et décrit comme un méliphage. Et en effet, si le tropidorhynchus a autour des yeux une place noire et dénudée de plumes, le mimeta porte dans la même région un cercle de plumes noires; le sommet de la tête du premier ayant une appa-

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rence écailleuse, due à de petites plumes étroites en forme d’écailles, la tête du second porte, sur ses plumes plus larges, des lignes qui dessinent des écailles; le tropidorhynclius porte à la base du bec une protubérance carénée, et le mimeta en offre une semblable, ce qui est très rare dans le genre dont il fait partie, etc. Le tropidorhynchus est plus grand que le mimeta, mais la différence ne dépasse pas les limites des variations individuelles dans l’espèce, de sorte que rien n’empêche le mimeta, faible et pacifique comme tous les Oriolides, d’avoir grand avantage à ressembler à un oiseau vigoureux, bruyant et querelleur.

Wallace cite aussi, d’après Osbert Salvin, ce fait qu’on rencontre dans les environs de Rio de Janeiro un épervier insectivore ( harpagus diodon ), et dans le même district un épervier carnivore (accipiter pileatus ) qui lui ressemble beaucoup; le point curieux de cette observation est que l 'accipiter habite une région beaucoup plus étendue que Yharpagus , et que, dans les districts où l’harpagus ne se trouve pas, l’accipiter cesse de lui ressembler. Gela ne prouve-t-il pas que la ressemblance en question (qui se réduit du reste à une coloration brun-rougeâtre du dessous des ailes) se conserve chez F accipiter là où elle lui est avantageuse, le faisant confondre avec l’espèce insectivore dont les oiseaux ont appris à ne pas se méfier.

Chez les reptiles on trouve déjà des cas plus typiques de mimétisme. Ainsi il y a dans l’Amérique du Sud un grand nombre de serpents du genre Elaps, ornés de brillantes couleurs, telles que sur un fond rouge vif se dessinent alternativement des raies noires et des anneaux jaunes. Dans la même région se trouvent plusieurs genres de serpents inoffensifs, sans aucune affinité avec les précédents, mais colorés identiquement. Or, ce qui ajoute encore au caractère de ces ressemblances, c’est qu’on ne trouve nulle part, sauf en Amé-

mathias duval. — Darwinisme. 33

rique, des serpents colorés de cette couleur. Du reste les deux serpents en question se ressemblent tellement par les autres particularités de forme et de dimension qu’un naturaliste seul peut distinguer l’espèce venimeuse de celle qui ne l’est pas.

Mais c’est surtout chez les invertébrés, et principalement parmi les insectes, que nous trouvons les exemples les plus frappants. Tel est le cas chez les papillons répandus en si grande abondance dans l’Inde et dans l’archipel Malais, où ces animaux, dit Wallace, deviennent l’un des traits les plus caractéristiques du paysage; de même dans l’Amérique du Sud où abondent les J leliconides, famille remarquable des lépidoptères. Ces papillons, dit Wallace, ont des couleurs extrêmement belles et variées, fréquentent principalement les forêts, et ont tous un vol lent et faible, toutes circonstances qui semblent devoir en faire une proie des plus faciles pour les oiseaux insectivores. Et cependant on ne les voit jamais capturés par les oiseaux pas plus que par les lézards ou par les grandes mouches carnassières du pays; c’est que ces beaux papillons possèdent une forte odeur très âcre qui semble répandue dans tous les liquides de leur système, et lorsque l’entomologiste serre entre ses doigts le thorax de ces animaux pour les tuer, il en sort un suc jaune qui tache la peau et dont l’odeur est si persistante qu’on ne peut s’en débarrasser qu’avec le temps et par des lavages réitérés. Il est donc évident que tout oiseau, qui aurait capturé un de ces Héliconides, l’aurait, à chaque nouvelle tentative du même genre, trouvé si désagréable à manger qu’il aurait bientôt renoncé à tout nouvel essai, l’apparence générale du papillon, sa forme, sa couleur, son vol lent étant choses assez caractéristiques pour que l’oiseau ait bien vite appris à le reconnaître de loin et à ne plus le poursuivre.

Dans ces circonstances, continue Wallace, dont nous

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reproduisons les considérations en les abrégeant, dans ces circonstances il est clair que tout autre papillon, appartenant à un groupe dont les oiseaux font leur nourriture habituelle, serait presque aussi bien protégé, s’il arrivait à ressembler à un Héliconide, que s’il acquérait son odeur particulière; on peut même dire que si un genre quelconque, appartenant à une grande famille de papillons mangeables, donnait naissance à deux variations caractérisées l’une par l’acquisition d’un goût désagréable, l’autre par le commencement de ressemblance avec les Héliconides, cette dernière variété serait plus avantageusement douée pour la survivance, car elle serait dès lors respectée par les oiseaux, qui continueraient à prendre la première variété parmi ses semblables plus nombreux.

Or c’est ce qui se présente en effet. Parmi les Piérides, analogues à nos papillons de chou, qui habitent l’Amérique du Sud, on trouve le genre Leptalis , qui est exactement semblable aux Héliconides par la forme et la couleur des ailes, comme par le genre de vol, quoique pour le naturaliste ces Leptalis soient aussi différents des Héliconides que l’est une baleine d’un poisson. Les Leptalis fréquentent les mêmes endroits que leurs modèles, et, comme elles sont relativement peu nombreuses (on en compte environ un pour mille du groupe auquel elles ressemblent), elles courent peu de risque d’être découvertes par leurs ennemis.

Cet exemple suffira ici, parmi les nombreux faits de même genre que rapporte Wallace. Tous se rapportent à des lépidoptères imitant des insectes de ce même ordre; mais, dans certains cas, des papillons peuvent perdre complètement l’apparence extérieure de l’ordre auquel ils appartiennent pour revêtir l’aspect de guêpes ou d’abeilles, lesquelles ont incontestablement un moyen de défense dans leurs aiguillons. Deux familles de papillons crépusculaire

portent des noms qui montrent assez combien les ressemblances qu’ils présentent sont incontestables, puisque leurs dénominations spécifiques sont telles que : apiformis , vespiformis, ichneumoniformis. Il y a même dans les Indes plusieurs espèces dont les pattes postérieures sont très larges et couvertes de poils serrés, de manière à imiter les abeilles à pattes velues qui abondent dans la même région. Nous voyons donc ainsi un organe qui joue un rôle important dans la structure et les fonctions d’un groupe, imité dans un autre dont les mœurs rendent cette addition absolument superflue.

Du reste, d’autres ordres d’insectes, notamment parmi les diptères, imitent semblablement les abeilles ou guêpes et profitent ainsi de la crainte qu’inspire l’aiguillon qu’ils sont censés porter. Nous avons en Europe un Bombylius très semblable à une abeille, et on trouve au Brésil de grandes mouches qui ont des ailes foncées et un corps allongé, bleu métallique, de manière à rappeler les grands Sphégides du même pays, lesquels sont munis d’aiguillons.

Nous n’en finirions pas si nous voulions citer toutes les circonstances où se manifestent des faits de mimique analogues ou plus singuliers encore. Là, c’étaient des faibles qui prenaient l’apparence des forts et bien armés; ailleurs, ce sera des fripons qui cherchent à se faire passer pour des membres connus et respectacles d’une société. Ainsi il y a sous les tropiques un genre de petites araignées qui se nourrissent de fourmis et qui sont elles-mêmes semblables à des fourmis, ce qui évidemment leur facilite la recherche de leur proie. Bâtes a trouvé sur l’Amazone une espèce de Mantes ressemblant parfaitement à la fourmi blanche qui lui sert d’aliment. Terminons enfin par l’exemple le plus curieux de tous, rapporté parle même auteur (Wallace, p. 99), d’une grande chenille qui le frappa par son analogie avec un petit

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serpent. Les trois premiers segments en arrière de la tête étaient dilatables à la volonté de l’insecte, et portaient de chaque côté une tache noire pupillée rappelant l’œil du reptile, la ressemblance rapprochait cette larve non d’un serpent inoffensif, mais d’une vipère venimeuse, comme l’indiquait la manière dont les pattes se repliaient lorsque la chenille se redressait, rappelant les écailles carénées du sommet de la tète du serpent.

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