‹ Le DarwinismeChapitre 81 sur 102 · VINGT-SIXIEME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGT-SIXIEME LEÇON

LA PERSISTANCE DES TYPES DITS INFÉRIEURS

« Le plus fort n’es-t jamais assez fort pour être toujours le maître. »

J. -J. Rousseau (Du contrat social).

Ce qu’on appelle la progression des organismes. — La survivance n’est pas toujours due à un caractère de perfectionnement organique. — Cas des scarabées de l’île de Madère. — Non seulement il subsiste des types inférieurs, mais il doit s’en produire. — Cas des animaux parasites. — Faits relatifs à la paléontologie. — Les colonies animales. — Impossibitité de voir réapparaître exactement les mêmes organismes que ceux des âges anciens. — Cas des espèces domestiques revenues à l’état sauvage. — Équilibre dans les rapports réciproques des êtres.

Lorsque les transformistes disent que les formes spécifiques se modifient en s’adaptant au milieu extérieur, ils son! à chaque instant amenés à employer l’expression d 'évolution, de progrès , et, en effet, de ce que dans la lutte pour l’existence ce sont les mieux doués qui survivent et se reproduisent, il en doit résulter une sorte de progrès, de perfectionnement dans les organismes ; ainsi s’explique la paléontologie qui nous montre, en général, dans les couches terrestres, des animaux d’autant plus inférieurs que ces couches sont plus profondes, plus anciennes, et des animaux d’autant plus élevés en organisation que ces couches sont plus récentes.

LA PERSISTANCE DES TYPES DITS INFÉRIEURS

Mais, il faut bien le remarquer, ce n’est là qu’un côté du tableau des modifications produites par l’adaptation au milieu, et si l’onditque les organismes progressent, ce n’estpas à dire qu’ils progressent tous, de même que si la géologie nous montre l’apparition d’organismes de plus en plus élevés, comme étant graduelle et successive, ce n’est pas qu’elle ne montre en même temps des formes demeurées relativement très inférieures, et même parfois l’apparition de formes moins parfaites, succédant à des formes plus parfaites. Il s’agit d’examiner la signification de ces faits, de bien préciser ce qu’il faut entendre par progrès et adaption, et de voir si l’adaption a nécessairement pour condition le perfectionnement de l’organisme, et si un être ne peut sortir vainqueur de la lutte pour l’existence qu’en raison de sa supériorité en

organisation.

C’est qu’en effet, beaucoup de ceux qui n’ont lu que très superficiellement les ouvrages de Darwin ou les résumés qui en ont été donnés, frappés par ces mots d’évolution, de progrès, et ne voyant dans toute la doctrine que ce tableau d’un monde organique marchant vers les formes supérieures, se sont demandés comment alors il pouvait se faire qu’il existe encore aujourd’hui des animaux inférieurs. Cette question est venue à l’esprit non seulement des personnes médiocrement familières avec les sciences naturelles, mais elle a été posée, comme objection au transformisme, même par des naturalistes de premier ordre, sous une forme, cela va sans dire, et avec des développements qui lui donnent une réelle apparence de valeur, surtout vu la précision de certains détails que nous allons examiner et que nous avons fait pressentir quelques lignes plus haut. Parmi ces naturalistes, Contejean 1 nous paraît celui qui a résumé, avec le

1. Ch. Contejean. — De l’origine des espèces (Revue scientifique, 30 avril 1881, il. 18, p. 554.)

plus de précision, ces sortes d’objections, et nous allons, pour y répondre ensuite, reproduire d’abord ses propres paroles :

« Quand les transformistes (dit Contejean, après avoir rappelé la signification des faits d’embryologie) invoquent purement et simplement cet état de choses pour y trouver la preuve de métamorphoses chez les animaux adultes, on peut leur demander pourquoi certains types ont progressé tandis que d’autres sont demeurés stationnaires, pourquoi il y a encore des amibes, des méduses et même des poissons

et des reptiles » (p. 558). Et plus loin (p. 560) : « Je

dois encore revenir sur une objection à laquelle les transformistes n’ont pas répondu d’une manière satisfaisante. Elle est tirée de l’existence actuelle de types extrêmement imparfaits, qui n’ont subi aucune amélioration depuis l’origine des choses. 11 est, en effet, difficile de concevoir pourquoi certains êtres voisins du prolotype et des prototypes rudimentaires du règne animal se sont élevés, par degrés successifs, de l’état de protozoaires à celui de zoophytes, de vers, de mollusques et finalement de vertébrés, et pourquoi tant d’autres, moins favorisés, sont éternellement demeurés protozoaires. Et si les métamorphoses organiques sont illimitées, comme l’exige la théorie, on ne peut comprendre qu’il existe encore aujourd’hui des genres, des ordres, des classes, des embranchements, et que le règne animal ne soit pas exclusivement représenté par son modèle le plus parfait, l’espèce humaine. »

Mais quand donc les transformistes ont-ils avancé que dans la lutte pour l’existence le triomphe était toujours dû à un caractère de perfectionnement organique ? Cette idée ne peut naître que dans l’esprit de ceux qui, par lutte pour l’existence, n’entendent autre chose que le combat direct entre individus de la même espèce, et oublient que, par cette expression, Darwin a voulu résumer l’intervention des causes

LA PERSISTANCE DES TYPES DITS INTÉRIEURS

multiples de survivance, lesquelles font que les individus d’une espèce échappent à des ennemis d’espèces indifférentes, résistent aux rigueurs du climat, à la faim, à la soif, etc. N’avons-nous pas vu ce qui est arrivé lorsque le rat gris a été introduit en Europe et s’est trouvé en lutte avec le rat noir indigène et la souris; de ces deux espèces indigènes, une seule a survécu devant l’invasion du rat gris. Est-ce le rat noir ou la souris, l’un plus gros, armé de dents plus fortes, l’autre petite et faible? C’est la souris! Pourquoi? Précisément à cause de sa faiblesse, ou, pour parler plus exactement, h cause de sa petite taille, qui lui permettait de trouver asile dans des trous étroits où son ennemi ne pouvait venir la détruire : survivre ne signifie pas, malgré le mot de lutte pour l’existence, expression dont il ne faut pas prendre le sens lexicographique, mais la signification résumant toute une série de notions relatives aux rapports des organismes entre eux et avec leur milieu, survivre ne signifie pas uniquement être vainqueur par la force et la supériorité directe, mais bien aussi se soustraire au danger et fuir les causes de mort.

Or, une imperfection organique peut, comme la petitesse de la taille, devenir ainsi une cause de survie, de triomphe dans la lutte; la sélection naturelle peut donc agir non seulement en développant chez certains types les organes et perfectionnant les fonctions, mais aussi en atrophiant ces organes ou en empêchant leur apparition chez des types proches parents des précédents, de manière à perfectionner les uns, tandis qu’elle maintient les autres dans leur état d’imperfection primitive, ou les y fait redescendre s’ils avaient commencé à en sortir. Les coléoptères de l’ile Madère nous présentent à cet égard un cas dont nous n’avons pas encore eu occasion de parler, et qui sera ici un exemple bien démonstratif.

Les insectes coléoptères présentent des ailes membraneuses placées au-dessous de deux sortes de valves protectrices, dures et résistantes, dites élytres. Dans nos pays, quelques espèces, relativement rares, manquent d’ailes membraneuses sous les élytres, ou bien ont les élytres soudés et immobiles de manière qu’il leur est impossible de voler, et, dans les espèces qui sont normalement conformées, on voit parfois apparaître, comme variations individuelles, des sujets qui ont, soit les élytres soudés, soit les ailes membraneuses absentes. Yoilà une variation que la sélection naturelle ne doit pas tendre à fixer et à développer, car le vol est trop utile aux coléoptères, dans toutes les conditions ordinaires de leur existence, pour que les individus ailés n’aient pas l’avantage sur leurs congénères, soit dans la recherche de la nourriture, soit dans la poursuite des femelles.

L’aptitude au vol se présente donc comme un caractère de perfectionnement que la sélection doit développer. Est-ce à dire que la sélection agira toujours dans ce sens? Ce qui

se présente à file de Madère est une réponse assez nette. ‘Là, d’après les observations de Wollaston, sur vingt-neuf genres de scarabées particuliers à cette île, vingt-trois sonl sans ailes membraneuses ou présentent des élytres soudés les rendant impropres au vol. Pourquoi, dira-t-on, conformément à l’objection ci-dessus formulée, si les insectes ont évolué et se sont perfectionnés en vertu de la sélection, pourquoi ceux de l’île de Madère sont-ils demeurés ou revenus à ce degré d’infériorité incontestable que constitue l’absence des ailes? Mais, sans doute, parce que cette infériorité était pour eux une cause de survivance, qui faisait échapper les individus aptères à des dangers inhérents à l’action de s’élever dans les airs. Et l’observation des conditions particulières du climat de l’île montre qu’il en est bien ainsi : c’est que les vents qui régnent dans cette île

LA PERSISTANCE DES TYPES DITS INFÉRIEURS

sont si violents qu’ils emportent à la mer tous les coléoptères qui y font usage de leurs ailes ; donc les variations individuelles de sujets aptères, qui ont pu se présenter là-bas comme elles se présentent chez nous, ces variations, échappant seules à cette cause incessante de destruction, ont été l’objet d’une sélection rapide qui les a propagées seules en détruisant tous leurs rivaux capables de vol.

Ce n’est pas assez que de faire comprendre par cet exemple que si la sélection amène souvent le perfectionnement des organismes, elle peut aussi agir en les maintenant ou les ramenant à un état inférieur, et que si la perte des ailes est d’une manière absolue un mouvement de recul, elle peut, pour tel organisme vivant dans un milieu spécial, devenir un privilège dans la lutte pour l’existence; il faut encore que nous en fassions ressortir cette idée, sur laquelle nous avons précédemment insisté, à savoir que la sélection produit la divergence des caractères et que l’évolution qui en résulte se traduit chez les uns par un procès organique, chez les autres par une accentuation de plus en plus prononcée, ou, en tout cas, par le maintien des caractères d’infériorité. Les scarabées de notre pays ont, en général, un vol lourd et incapable de résister au vent : on sait, au contraire, que le vol léger et rapide de la plupart des hyménoptères les met en état non seulement de ne pas être entraînés par un coup de bourrasque, mais encore de voler contre le vent. La sélection, vis-à-vis des scarabées de Madère, a donc dû trouver deux voies divergentes pour adapter ces insectes aux conditions particulières du pays et elle a agi selon ces deux voies : chez certains types, des variations individuelles s’étant présentées, qui consistaient en une aptitude à un vol fort et puissant, les individus ainsi doués ont pu continuer à s’élever dans les airs sans dangers, et par sélection, ont donné naissance aux quelques rares

espèces de scarabées de Madère encore pourvues d’ailes mobiles et dont le vol ressemble à celui des hyménoptères; les individus à vol lourd ont tous péri successivement, mais, par contre, comme il a été dit ci-dessus, les individus aptères ont survécu et donné de leur côté naissance aux espèces impropres au vol. La divergence des caractères s’est donc traduite ici, d’un côté, par le perfectionnement des ailes, de l’autre, par leur absence; des deux côtés il y a eu évolution et adaptation, mais on voit combien il s’en faut que le mot évolution soit dans les deux cas synonyme de perfectionnement organique, de supériorité fonctionnelle des organes.

Si donc, en vertu de l’évolution, certains organismes onl avantage à devenir relativement inférieurs, il n’est pas difficile de concevoir que des organismes primitivement inférieurs ont pu et dû rester tels quels. Un transformiste qui, comme Robinet au siècle dernier, s’occuperait uniquement de mettre en évidence l’évolution progressive, les essais de la nature pour produire l’homme, selon l’expression même de Robinet, un tel transformiste aurait pu être amené à négliger tous les autres côtés du tableau et s’exposer à s’entendre faire celle question relative à la persistance de types inférieurs. Mais elle n’avait pas à être adressée sous forme d’objection, ni à Lamarck, qui parle si souvent des transformations régressives, ni à Darwin, qui ne prononce jamais le mot de perfectionnement d’un être qu’en ajoutant « par rapport à ses conditions d’existence organiques et inorganiques », ou tout autre restriction semblable.

M. de Quatre fages, qu'on ne peut accuser d’enthousiasme pour le transformisme, et qui, cependant, est certainement en France l’un de ceux qui ont le mieux compris et le plus largement interprété Darwin, rend à cet égard un juste témoignage à la manière dont l’auteur de YOrigine des

LA PERSISTANCE DES TYPES DITS INFÉRIEURS

espèces conçoit le progrès et l’adaptation : « Ce n’est pas à mes yeux, dit-il (Ch. Darwin et ses précurseurs, 1870, p. 101), un des moindres mérites de la théorie que j’expose. Le mot progrès séduit aisément les esprits qui, se plaçant exclusivement au point de vue de l’homme et le prenant pour norme, ne comprennent la marche en avant que dans un sens unique. Or, il n’en est pas ainsi dans la nature, pas plus dans le monde organisé que dans le monde inorganique. Il n’y a ni haut ni bas dans l’ensemble des corps célestes ; nos antipodes marchent sur leurs pieds aussi bien que nous. Chez les animaux et les plantes, les espèces dites supérieures ne sauraient exister dans les conditions où prospèrent par myriades des êtres regardés comme inférieurs. Ceux-ci sont donc plus parfaits que les premiers relativement à ces conditions. Or, la lutte pour l’existence et la sélection naturelle ont, avant tout, pour résultat forcé, de satisfaire le mieux possible aux conditions d’existence, quelles qu’elles soient. Sans doute, si l’on accepte toutes les idées de Darwin, il a dû se manifester dans l’ensemble une complication croissante des organismes, une spécialisation progressive des fonctions et des facultés ; mais le contraire a dû se passer aussi bien des fois. A tout prendre, le darwinisme est bien moins la doctrine de ce que nous appelons le progrès que celle de l’adaptation. »

C’est-à-dire que non seulement le transformisme n’est pas embarrassé pour expliquer comment, certaines formes progressant et se perfectionnant, d’autres restent inférieures et imparfaites, mais au contraire ce serait l’inverse, s’il se réalisait, qui pourrait devenir une objection sérieuse à la doctrine de Darwin. En effet, il serait difficile alors de s’expliquer la disparition des formes élémentaires, puisque, nous allons le voir, et cela résulte déjà de la loi de la divergence des caractères, l’évolution progressive qui fait les

organismes supérieurs rend, par cela même, nécessaire Fadaption stationnaire on révolution régressive qui conserve ou fait revenir les formes inférieures.

En effet, absolument comme dans les sociétés humaines, par le fait que certains individus (ou lignées d’individus, au point de vue des formes spécifiques) montent pour ainsi dire en grade, la place reste plus largement répartie à ceux qui sont demeurés inférieurs et qui, dès lors, s’adaptent d’autant plus aisément à cet état d’infériorité. Quel avantage aura un infusoire ou un zoophyte à revêtir une organisation plus complexe, sinon de se trouver dès lors en lutte avec ceux <j ni l’ont devancé et qui sont mieux armés pour la lutte? Bien plus, l’apparition de tout type perfectionné crée de nouvelles places pour des types inférieurs, et aussitôt des organismes s’adaptent à ces places. Ces places, ce sont entre autres celles de parasites, et comme les formes inférieures, parasites des animaux supérieurs, ne pouvaient exister avant ceux-ci, nous les voyons se produire par dégradation et simplification organiques de types qui rétrogradent dans la voie du progrès où ils étaient déjà entrés.

Non seulement il subsiste des êtres inférieurs, mais il s’en produit par un fait de recul et de dégénérescence. Tel est le cas du pentastome parasite des fosses nasales du chien et du loup, pentastome que longtemps on a considéré comme un ver très inférieur, et que l’étude de son embryologie a fait reconnaître pour un arachnide, ayant perdu, par le fait de conditions de vie plus simple, et ses organes des sens et son appareil de locomotion; or, on sait combien les arachnides sont des êtres élevés en organisation dans la classe des arthropodes et quelle chute c’est pour un être de ce genre de revenir à une forme qui peut le faire confondre avec un ver cestoïde. Souvent les parasites d’un animal sont pour ainsi dire primitivement ses collègues, c’est-à-dire appar-

LA PERSISTANCE DES TYPES DITS INFÉRIEURS

tiennent à la même classe, mais en ont perdu presque tous les caractères, dont on ne peut retrouver les traces qu’en étudiant les premières phases de leur développement. Ainsi, les crevettes de nos côtes portent très souvent, au niveau de leur chambre branchiale, un gros parasite dont la présence déforme leur région thoracique, et qui n’est autre chose qu’un crustacé, comme la crevette elle-même1; seulement, tandis que la crevette est parfaitement munie, selon le type crustacé, de pattes, d’yeux, d’antennes, et de tout ce qui fait un arthropode d’organisation élevée, le parasite en question, qui devrait posséder et qui possède, en effet, aux premières phases de son développement tous ces organes, les a perdus en grande partie par suite de son adaptation à cette place inférieure où le parasitisme simplifie si singulièrement les conditions de la vie. Mais encore l’aspect général de son corps, sa segmentation, peuvent-ils le faire reconnaître comme un crustacé.

Il n’en est plus de même des rhizzocéphales, qu’on trouve comme parasites sur les crabes : le rhizzocéphale est luimême, de par son embryologie, c’est-à-dire de par son origine phylogénique, un crustacé; mais il en a si bien perdu les caractères, qu’il se réduit à une masse informe, n’ayant plus ni membres, ni organes des sens, ni appareil digestif, mais seulement des filaments par lesquels il s’implante, comme par autant de racines, dans les tissus de sa victime et va ainsi y puiser sa nourriture comme la plante puise les sucs nutritifs dans le sol; et, en effet, il faut presque quitter le règne animal et descendre dans le règne végétal pour trouver quelque chose de comparable à ce sac informe, dont le rôle se réduit à produire des ovules et des spermatozoïdes

1. Le Bopyrus palœmoneticola. — Voy. C. Gissler. Sur un singulier crustacé isopode parasite et sur quelques phases de son développement ( Journal de micrographie , 1882, n. 3, p. 123).

Pour compléter, sans en épuiser la liste, ces exemples de dégradations produites par le parasitisme ou parfois par le fait de la fixation sur un corps quelconque (animal, carapace ou roche), rappelons le cas déjà cité des ascidies ou tuniciers, que pendant si longtemps on a classés à côté des mollusques ou parmi eux. Or, l’embryologie a suffisammenl démontré que les ascidies possèdent, aux premières périodes de leur formation, une corde dorsale, c’est-à-dire que ce sont primitivement des êtres assez comparables à un jeune têtard de grenouille, à des vertébrés en un mot; leur dégradation leur fait perdre les caractères de vertébrés pour les ramener à une organisation molluscoïde ! C’est un fait qui méritait d’être signalé; de sorte que, pour résumer la question de la persistance, par exemple, des invertébrés, alors que d’autres types se perfectionnaient en évoluant vers la forme vertébrale, nous pourrions dire que non seulement il a dû, en vertu de l’adaptation, persister des invertébrés, mais encore qu’il s’en est formé par dégradation d’animaux supérieurs.

Nous pensons avoir suffisamment, trop longuement peutêtre, répondu à l’objection que nous avons précédemment reproduite d’après les termes même empruntés à Contejean. Si, en y répondant, nous avons fait intervenir la question des formes dégénérées, c’est que ces quelques indications vont nous permettre de réfuter, en peu de mots, la seconde partie de l’objection du même auteur, lorsqu’il entre dans l’examen de la concordance entre l’évolution, conçue d’après l’idée d'un perfectionnement primitif, et l’évolution telle que nous la montrent les faits géologiques : cette concordance n’existerait pas à ses yeux, du moins pour les subdivisions de certains groupes d’organismes, les formes les plus parfaites étant parfois celles qui ont paru les premières dans les couches terrestres plus anciennes, les plus imparfaites celles qui ont paru les dernières dans les couches terrestres plus

LA PERSISTANCE DES TYPES DITS INFÉRIEURS

récentes. « Certains groupes, dit-il ( loc . cit ., p. 501), ont débuté par leurs modèles les plus parfaits, et produisent en dernier lieu leurs spécimens les plus dégradés. C’est ainsi que les crinoïdes siluriens priment leurs analogues des époques subséquentes; que les huîtres sont précédées par une foule de mollusques acéphales d’un ordre plus élevé; que les serpents, les plus imparfaits des reptiles, sont les derniers en date. »

Arrêtons-nous d’abord à ce dernier terme de l’objection, les serpents; mais ne sait-on pas, et Contejean le déclare luimême, que ce sont Là des formes rétrogrades, dégénérées; le serpent a perdu les membres dont sont munis les autres reptiles, et sa locomotion représente évidemment une forme inférieure à celle des anciens ichthiosaures, plésiosaures, etc. Mais rendons-nous compte si la forme dégradée du serpent n’a pas été la conséquence d’une adaptation particulière, nécessitée par le changement des conditions ambiantes.

Lorsque, au règne des grands reptiles dont la paléontologie nous montre les restes, a succédé celui des grands mammifères terrestres et aquatiques, quel qu’ait été le mode d’apparition de ces derniers, question que nous n’avons pas à examiner pour le moment, la lutte s’est engagée entre ces reptiles et ces mammifères, et ces derniers en sont sortis vainqueurs, puisque les reptiles en question ont disparu et que les mammifères ont survécu. Mais parmi les formes de reptiles, celles qui pouvaient, sans engager la lutte, s’y soustraire et en éviter les effets destructeurs, ceuxlà ont pu survivre, et, léguant à leurs descendants les caractères qui leur avaient assuré la survivance, produire des formes spécifiques où ces caractères se sont de plus en plus accentués, la sélection agissant selon son mécanisme connu. Le reptile dépourvu de membres, rampant entre les herbes,

MATHIAS duval. — Darwinisme.

se dissimulant dans les fissures des rochers, ne réalisait-il pas ces conditions de survivance, par rapport à ceux qui avaient des membres, un corps épais; c’est toujours le même cas que pour la souris, qui, pouvant s’abriter dans des retraites étroites, a échappé au surmulot, tandis que le rat indigène était exterminé par celui-ci, auquel il était cependant à peu près égal en force et en taille.

Rien donc d’étonnant à ce que la forme serpent se soit accentuée alors que disparaissaient les autres grands reptiles, et à ce que cette forme apparaisse la dernière dans les restes géologiques de cet ordre de vertébrés. De même, dit madame Clémence Royer (Darwinisme, p. 793), nos petits lézards ont dû la conservation de leur type, autrefois prédominant, à leur timidité et à leur faiblesse; de même, c’est l’infériorité des poissons téléostéens, qui, devant la concurrence redoutable d’un groupe nouveau d’ennemis et de rivaux, les a protégés, sauvés, perpétués presque seuls depuis la période secondaire.

Il en est de même des mollusques acéphales, des huîtres; dès 1871, Joachim Barrande, résumant les résultats consignés dans son admirable ouvrage sur le système silurien de la Bohême, avait cru pouvoir faire, de l’ordre d’apparition des mollusques, une objection capitale à la théorie de l’évolution et du transformisme. « La trace des acéphales, disaitil, n’a été signalée jusqu’à ce jour ni dans la faune primordiale, ni dans les phases de transition entre cette faune et la faune secondaire. Comme, d’ailleurs, les ordres des ptéropodes et des gastéropodes, supérieurs par leur organisation, se sont manifestés durant les premiers âges siluriens, l’absence des acéphales, durant toute la faune primordiale, constitue une grave anomalie et une interversion de l’ordre supposé, c’est-à-dire une discordance inexplicable entre les prévisions théoriques et la réalité. »

LA PERSISTANCE DES TYPES DITS INFÉRIEURS

Il y a discordance apparente, en ce que les acéphales, étant des formes inférieures, ont apparu les derniers; mais sont-ils inférieurs primitivement ou secondairement , par rétrogradation? Là est toute la question, et si la seconde alternative était vraie, toute discordance cesserait entre la théorie et la réalité. Cette démonstration était délicate, et ne pouvait résulter que d’une étude minutieuse sur l’organisation des mollusques, avec nombreux documents embryologiques capables de mettre en évidence leur véritable sériation phylogénique. C’est cette démonstration qu’a entreprise avec plein succès E. Perrier dans son ouvrage sur les colonies animales et la formation clés organismes (Paris, 1881); il arrive à cette conclusion que « les acéphales doivent être considérés comme des gastéropodes dégénérés, et que, s’il en est ainsi, ils n’ont pu apparaître qu’après eux dans la série des couches géologiques. » Et il ajoute, après avoir cité le passage de Barrande, ci-dessus reproduit, (( la discordance doit donc faire place à une remarquable concordance, et ce n’est pas un des moindres arguments en faveur de notre façon d’envisager les rapports des diverses classes des mollusques que cet accord entre les déductions exclusivement tirées de l’anatomie et les phénomènes paléontologiques que M. J. Barrande considérait encore, en 1871, comme inexplicables. » (Op. cit ., p. 647 et 648.)

Il faut toujours dans ces questions, et pour faire image, en revenir à la comparaison que nous avons si souvent employée, celle d’un arbre dont chaque branche présente, entre les rameaux qui s’élèvent, quelques ramuscules qui penchent et redescendent vers la terre. Dans cet arbre généalogique, ces branches pendantes arrivent à descendre très bas, à se mettre au niveau de la partie inférieure du tronc, de la souche ; mais il ne faut pas pour cela les confondre avec la souche, avec les racines; l’embryologie nous

permet de remonter à leurs origines réelles et nous les montre comme se détachant de parties déjà très élevées de l’arbre. Cette comparaison peut même être poussée plus loin et nous faire une image qui résume tout ce que nous venons de dire sur la persistance des types inférieurs et la production de types dégradés venant occuper tout ce qui peut être libre comme places inférieures. En effet, l’ensemble des organismes est comme un taillis touffu, un buisson, dans lequel quelques pieds, par dichotomie successive, élèvent leurs branches au-dessus de la foule; de ce que ces branches vont respirer plus haut, il ne s’ensuit pas que nous devions voir disparaître les pousses plus petites qui peuvent se contenter de vivre dans les couches inférieures; et bien plus, s’il se trouve encore un peu de place au milieu de ces pousses inférieures, entre elles et les branches élevées, nous voyons de ces dernières partir des ramuscules qui s’inclinent et descendent mêler leurs feuillages à ceux des couches les plus basses; dans ce fouillis, en apparence inextricable, les feuilles des rameaux descendants sont les types dégénérés de formes supérieures , et les feuilles des pousses basses, auxquelles elles se mêlent, sont les formes primitivement inférieures et restées telles; mais l’embryologie qui nous permet de remonter jusqu’aux bifurcations où tout rameau a pris naissance, et la paléontologie qui nous révèle la chronologie de leurs apparitions, nous permettent par cela même de débrouiller d’une manière inespérée ce taillis qu’on croirait à jamais inextricable.

Toujours est-il que, pour un grand nombre de formes, l’évolution résultant de l’adaptation se produit dans une direction que nous pouvons caractériser sous le titre de perfectionnement. A quoi reconnaissons-nous qu’il y a perfectionnement? 11 n’est pas inutile de le préciser en ce moment, d’autant que nous pourrons le dire en peu de mots, car c’est

LA PERSISTANCE DES TYPES DITS INFÉRIEURS. 533

chose bien connue aujourd’hui et bien précisée par h organologie. Le caractère du perfectionnement se traduit essentiellement par la division du travail; et pour expliquer cette expression physiologique, nous pouvons la remplacer par deux expressions anatomiques équivalentes, à savoir la réduction numérique des organes et la centralisation , Exemple : chez un articulé inférieur, chaque segment du corps représente un petit individu complet, ayant ses organes des sens, ses organes génitaux, ses organes locomoteurs, etc. Au contraire, chez les articulés supérieurs, tels segments antérieurs deviennent seuls porteurs des organes des sens, tel s segments sont seuls pourvus de pattes, tels autres renferment seuls les organes génitaux; il s’est produit une division du travail, car au lieu que chaque segment prenne part à la locomotion, à la production des éléments générateurs, tels segments se sont essentiellement consacrés à l’une ou à l’autre de ces fonctions ; il y a donc eu aussi réduction numérique des organes, et en même temps centralisation de ces organes dans les segments qui seuls les possèdent. Et de cela résulte un progrès, de même que dans la fabrication industrielle il y a progrès par division du travail, de même que dans les sociétés humaines il y a eu progrès par centralisation. Et, en effet, tout l’organisme est d’autant plus parfait que ses parties sont mieux subordonnées au tout, les fonctions nerveuses, par exemple, acquérant d’autant plus de perfection qu’au lieu d’être disséminées dans une série de ganglions ou petits cerveaux indépendants, elles s’unifient et se centralisent, comme chez les vertébrés, dans une masse nerveuse encéphalique qui tient tout le reste sous sa dépendance.

Ces notions, depuis longtemps classiques, ont été exposées et pour ainsi dire rajeunies par E. Perrier, dans son ouvrage sur les colonies animales et la formation des orga -

nismes , où il a expliqué non seulement le rôle, mais encore le mécanisme de ces centralisations qui sont la source de l’individualité de l’organisme et de son perfectionnement. Nous aurons à revenir sur la théorie des colonies animales. Pour le moment, nous pouvons nous en tenir strictement à donner, comme caractère anatomique du perfectionnement, le fait de la réduction numérique des organes. Pour bien en constater la signification, « il suffit, dit Hæckel ( Création , p. 252), de comparer, par exemple, les crustacés inférieurs munis de pattes nombreuses, avec les araignées, qui ont invariablement quatre paires de pattes, et avec les insectes qui en ont seulement trois : la réduction numérique des paires de pattes est un progrès. De même chez les vertébrés, la réduction numérique des vertèbres est un progrès organique. Les poissons et les amphibies, pourvus d’un très grand nombre de vertèbres analogues, sont plus imparfaits et plus inférieurs que les oiseaux et les mammifères chez qui les vertèbres sont non seulement beaucoup plus différenciées, mais encore beaucoup moins nombreuses. En vertu de la même loi, les fleurs pourvues d’étamines nombreuses sont plus imparfaites que les fleurs des plantes analogues moins riches en étamines, etc. »

Des objections générales auxquelles nous venons de répondre en parlant de la persistance des types inférieurs, il faut rapprocher une autre question que posent volontiers les partisans des créations, dans le but d’embarrasser les transformistes. Pourquoi, disent-ils, ne voyons-nous pas réapparaître des formes semblables à celles qui ont paru autrefois? Pour eux, qui invoquent en tout le caprice créateur, la réponse est facile; c’est qu’il n’a pas plu au créateur de recommencer deux fois la même œuvre ; mais pour les transformistes, disent-ils, si les formes résultent des conditions du milieu, il doit bien se trouver des circonstances

LA PERSISTANCE DES TYPES DITS INFÉRIEURS

où les conditions de milieu se retrouvent identiques à ce qu’elles ont été quelque mille ans ou plus auparavant, et alors nous ne voyons pas pourquoi ne réapparaissent pas les formes dites antédiluviennes. Mais cette question, comme toutes les autres objections, résulte de ce qu’on ne considère qu’un côté du tableau : tantôt en parlant de lutte pour l’existence, on ne voit que les combats directs entre les individus de même espèce et on oublie que la lutte existe aussi contre le milieu extérieur, auquel il faut s’adapter ou périr; maintenant, en parlant de milieu, on ne voit que les circonstances physiques et atmosphériques, on laisse de côté les rapports avec le reste du monde animal et végétal, ce qui constitue aussi une bonne part du milieu ambiant, et on oublie que si des conditions à peu près identiques dans le climat, les eaux, les montagnes et la nature du sol, peuvent se reproduire, il est impossible que le monde végétal et animal ambiant se retrouve le même; on oublie surtout que les êtres qui se sont produits à un moment ont eu pour condition nécessaire ceux qui les ont précédés et d’où ils sont sortis par sélection et adaptation.

Or, cette même sélection et adaptation a fait disparaître l’ancêtre direct et a modifié plus ou moins les types inférieurs qui ont subsisté ; qu’il soit demeuré des formes inférieures non modifiées, cela ne permet pas d’espérer de les voir évoluer en se séparant en espèces selon un mode identique à celui qui s’est produit une fois antérieurement. Ce serait comme si on demandait que l’histoire ancienne recommence, reproduisant exactement, et détails par détails, les événements et les personnalités de Rome ou d’Athènes. Tout ce qui peut se produire en histoire, ce sont des événements analogues et comparables à ceux des siècles passés, et, en effet, dans la vie de tous les peuples, on trouve des phases qui présentent une grande ressemblance;

l’histoire des républiques modernes nous montre, comme dans les républiques antiques, soit des dictateurs, soil des législateurs, soit des grands capitaines, et on comparera volontiers ceux du présent à ceux du passé; mais c’est tout.

Pas plus que les lois de l’évolution de l’humanité ne permettent l’apparition d’une individualité qui serait la répétition exacte, points par points, d’une individualité ancienne, les lois physiques et biologiques ne peuvent ramener une seconde éclosion d’une espèce disparue. Mais dans des circonstances analogues, il y aura production de formes analogues, c’est-à-dire qu’on rencontrera, séparés les uns des autres par un grand intervalle de temps on d’espace, des types qui, malgré des origines très différentes, présenteront des rapports assez étroits. Darwin cite l’agouti, la viscache, comme représentant dans l’Amérique du Sud nos lièvres et nos lapins, l’émeu, l’autruche, le nandou, comme reproduisant des formes analogues en Australie, en Afrique et en Amérique. Il aurait pu citer encore, ajoute de Quatrefages ( Précurseurs , p. loi), tous les marsupiaux d’Australie, dont le type se modifie de manière à répéter, pour ainsi dire, dans cette série particulière, les grandes divisions des autres mammifères, de sorte qu’un rongeur didelphe peut paraître au premier abord semblable à un rongeur monodelphe. Pour des mammifères aquatiques, dérivés de types terrestres très différents, les formes deviennent si analogues entre elles que les naturalistes les ont longtemps mal distinguées, et si semblables aux poissons que souvent encore le vulgaire ne sait pas en faire la distinction. Ainsi les représentants amphibies des carnassiers et des pachydermes ont dû subir des modifications profondes pour s’adapter à la vie aquatique, et, les conditions d’adaption étant les mêmes, il en est résulté des modifications parallèles, c’est-à-dire des ressemblances qui ont fait longtemps hésiter les naturalistes.

LÀ PERSISTANCE DES TYPES DITS INFÉRIEURS

(De Quatrefages, Précurseurs, p. 135.) « Le morse et le dugong, autrefois placés à côté Lun de l’autre, aujourd’hui séparés avec juste raison, sont des termes correspondants ; chez tous les deux, la forme générale du corps s’est modifiée, les membres se sont réduits à de simples palettes jouant le rôle de nageoires. Un pas de plus, on arrive aux baleines, aux dauphins, que le vulgaire, trompé par les formes extérieures, confond avec les poissons, et qui ne sont, en réalité, que les analogues de cette dernière classe dans celle des mammifères. »

Ainsi donc, tout ce qu’on peut demander au transformisme, ce n’est pas de nous montrer, dans des circonstances prétendues identiques, l’apparition et la réapparition de formes et d’organisations identiques, mais seulement, dans des conditions analogues, des formes analogues. De ceci il est de nombreux exemples, parmi lesquels ceux que nous venons de citer sont suffisamment démonstratifs.

C’est dans des circonstances semblables que les espèces domestiques, lorsqu’elles sont soustraites à l’influence de la sélection artificielle, et que, revenant à la liberté, elles rentrent sous les lois de la sélection naturelle, reprennent les caractères des espèces sauvages et notamment revêtent des couleurs uniformes pour tous les individus d’une même espèce, c’est-à-dire qu’elles varient et que seules les variations tendant à les adapter à leur nouvel état et à les rapprocher, par conséquent, des animaux sauvages, ces variations seules se perpétuent, les individus qui ne varient que d’une manière insuffisante périssant. Aussi, voyons les descriptions que nous donne à cet égard Raulin, l’un de ceux qui ont le plus étudié cette question1 : « Errant tous les

1. Raulin. — Recherches sur les changements observés dans les animaux domestiques transportés de l’ancien dans le nouveau continent ( Mémoires de l'Institut, t. IV, p. SÛT).

jours dans les bois, les pores, dit-il, ont perdu presque toutes les marques de la servitude : les oreilles se sont redressées, la tête s’est élargie, relevée à la partie supérieure ; la couleur est redevenue constante ; elle est entièrement noire. Les jeunes individus, sur une robe un peu moins obscure, portent en lignes fauves la livrée comme les marcassins . Chez les chevaux, un caractère apparte¬

nant à l’espèce non réduite, la constance de la couleur, commence à se rencontrer: le bai-chatain est non seulement la couleur dominante, mais presque l’unique couleur. »

Ici l’adaptation produit donc, aux dépens des formes domestiques, des individus identiques à peu près à leurs frères restés sauvages ; mais, nous le répétons, ces types sont frères, et leurs mêmes origines de parents communs encore peu éloignés dans le temps, permettent que les mêmes conditions de milieu les ramènent à des caractères identiques ; ces mêmes conditions, quelque semblables qu’elles soient, ne peuvent, par contre, produire que des formes analogues quand elles agissent sur des types aussi différenciés déjà et aussi éloignés de leurs ancêtres communs que le sont les didelphes et les monodelphes, les carnassiers et les pachydermes, les mammifères et les poissons.

Toutes ces questions, toutes ces objections malvenues que l’on oppose au transformisme, ont pour origine non seulement, comme nous venons de le dire, une notion insuffisante du sens des mots lutte pour l’existence et milieu extérieur, mais encore cette idée toujours prédominante que les êtres sont disposés selon une échelle linéaire de perfectionnement. Il faut, au contraire, nous ne saurions assez y insister, bien comprendre que la différenciation dichotomique des formes produit, comme sur un arbre, des branches dont chacune évolue indépendamment vers ses formes actuelles les plus parfaites et que, si certaines de ces formes nous apparaissent

LA PERSISTANCE DES TYPES DITS INFÉRIEURS

inférieures par rapport à celles d’une autre branche, elles n’en sont pas moins un haut degré de perfectionnement pour le rameau auquel elles appartiennent. Ainsi la classe des articulés, des insectes, est évidemment, prise en masse et en vertu de son organisation, inférieure à celle des vertébrés, mais il n’en est pas moins vrai que parmi les insectes il en est qui ont atteint, à certains égards, un degré de perfectionnement qu’on chercherait en vain chez bon nombre de vertébrés; tel est le cas des fourmis sous le rapport des instincts, de l’intelligence, de l’organisation sociale. Ce n’est guère que dans les sociétés humaines, et dans les sociétés humaines déjà avancées, qu’on peut trouver des institutions comparables à celles des fourmilières, et à bien des égards, l’homme aurait encore, comme le disait Broca, à prendre des leçons chez les fourmis.

Il ne faut donc pas se figurer l’évolution comme empilant régulièrement les espèces, les familles, les ordres, les uns au-dessus des autres, de sorte qu’une seule espèce occuperait finalement le couronnement de la colonne et que les autres lui seraient inférieures exactement en proportion de la distance linéaire à laquelle elles sont placées de ce sommet.

Bans ces conditions, il faudrait tout aussi bien empiler aussi les règnes les uns par-dessus les autres et mettre le règne végétal au-dessous du règne animal. Alors ceux qui demandent comment il se fait que, malgré l’évolution et sa tendance au perfectionnement, il reste encore des espèces animales inférieures comme les amibes et les zoophytes, devraient aussi bien se demander pourquoi il subsiste encore des végétaux à côté des animaux. Une pareille question montre assez combien la première est peu fondée, en dehors des réponses que nous y avons faites précédemment. Elle force, en effet, à se rappeler que le règne animal ne peut

exister sans le règne végétal, qui fournit la nourriture aux neuf dixièmes de ses représentants, et elle amène ainsi à remarquer que l’équilibre des choses veut que de même les animaux inférieurs existent à côté des formes supérieures, pour lesquelles ils sont une condition d’existence, puisque la plupart du temps ils leur servent de pâture.

Si donc les animaux supérieurs, les oiseaux insectivores, par exemple, tendent à détruire, dans la lutte pour l’existence, les êtres inférieurs tels que les insectes, cette destruction sera nécessairement bornée par la limite même où son excès deviendrait nuisible aux oiseaux insectivores, qui, ne trouvant plus qu’une nourriture insuffisante, périraient. Alors les insectes survivants auraient tout le temps de se propager largement, surabondamment, jusqu’au moment où d’autres êtres insectivores en limiteraient la propagation. Les rapports réciproques des organismes, aussi bien animaux que végétaux, sont donc tels qu’ils maintiennent un équilibre régulier, d’où résulte nécessairement la coexistence des formes supérieures et des formes inférieures. Quant au mécanisme de cet équilibre, nous avons vu que la théorie transformiste est la seule qui en rende pleinement compte, et cela par le fait de la lutte pour l’existence, de la sélection.

L’homme seul a pu rompre cet équilibre : lui qui neutralise les effets de la sélection naturelle et y substitue la sélection artificielle basée sur ses caprices, il a pu impunément faire pencher la balance de son côté, et, comme carnivore, aussi bien que comme herbivore, épuiser, jusqu’à leur dernier spécimen, les plantes et les animaux sauvages qui lui servaient de nourriture.

Mais, qu’est-il arrivé alors ! Quand il s’est vu près d’avoir détruit, par exemple, tous les ruminants sauvages qu'il chassait, et qu’il s’est vu lui-même menacé de destruction par la disette, il a dû travailler de lui-même à la reconstitu-

LA PERSISTANCE DES TYPES DITS INFÉRIEURS

tion de ces troupeaux, qui allaient disparaître, de ces plantes dont il avait épuisé la végétation spontanée; de même qu’aujourd’hui il se voit forcé de reboiser ces montagnes qu’il a imprudemment dépouillées, il lui a fallu alors faire les animaux domestiques, les plantes cultivées, créer les troupeaux auxquels il prépare la nourriture et le couvert. Aux ressources naturelles épuisées, il a suppléé par celles de son industrie, et c’est alors qu’à l’équilibre produit par la sélection naturelle et qu’il venait de rompre, il a substitué l’équilibre de la sélection artificielle qu’il a de plus en plus développée. Sans doute son évolution lui permettait de faire disparaître les autres mammifères placés au-dessous de lui, mais sa conservation propre l’a forcé à les conserver, domestiqués, exploités par lui, tant il est vrai que l’existence des formes inférieures est une des conditions de l’existence des formes supérieures.

Voilà ce qu’auraient dû considérer les adversaires du transformisme avant de demander pourquoi, en dépit des lois de l’évolution, ont persisté jusqu’à nos jours les formes les plus inférieures d’organismes végétaux et animaux. Us auraient dû aussi, raisonnant par analogie, comparer à certaines formes anciennes d’organisations sociales la théorie de la fixité des espèces dont ils sont les défenseurs, en même temps que comparer aux formes modernes de la société le transformisme qu’ils se refusent à admettre.

Dans ces anciennes sociétés, oû régnaient les distinctions de castes, de noblesse héréditaire, les individus étaient de père en fils, et pendant les plus longues séries de générations, immuablement fixés dans une classe sociale dont ils ne pouvaient sortir, absolument comme, d’après la doctrine de la fixité des espèces, celles-ci seraient enchaînées à des formes à jamais immuables. Dans les sociétés modernes civilisées, au contraire, chacun, quelle que soit son origine

première, peut aspirer à monter, selon ses aptitudes et selon les circonstances, absolument comme, d’après les conceptions du transformisme, certaines formes inférieures ont pu évoluer vers les types placés de plus en plus haut. Mais cela veut-il dire que tous les individus arrivent à s’élever ainsi au premier rang, et que penserait-on d’un adversaire de l’égalité moderne qui, pour faire une objection à l’état de choses actuel, manifesterait la crainte que, puisque tout simple soldat peut, selon ses mérites, devenir général, il n’y ait bientôt plus de simples soldats et rien que des généraux? Si une pareille crainte ne peut que nous faire sourire, nous n’avons pas d’autre impression à manifester quand on nous demande comment il peut se faire qu’il subsiste encore des animaux inférieurs à côté de ceux qui ont évolué vers les formes les plus élevées. Et puisque nous avons employé cette comparaison entre les doctrines en philosophie naturelle et les doctrines sociales, servons-nous en encore pour exprimer cet espoir que la théorie de la fixité des espèces s’évanouira comme a disparu la distinction des castes, et que la théorie transformiste lui succédera, ainsique, à la noblesse héréditaire, a succédé l’égalité pour tous, et pour tous le droit d’aspirer à tous les rangs, selon ses aptitudes et ses mérites. Pour le dire en passant, ces deux ordres d’idées se touchent à bien des égards, et peut-on presque dire que les adversaires du transformisme se trouvent surtout parmi des naturalistes que les traditions d’école rendent réfractaires à la théorie nouvelle, comme les adversaires des principes d’égalité et de liberté sont en général des hommes que leur éducation et leurs liens de famille ont tenus étrangers au mouvement du progrès.

Page 1