‹ Le Décaméron de BoccaceChapitre 11 sur 84 · XIV AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

XIV AVERTISSEMENT

SOUS les yeux du Roi de Sicile, et montrent ingénument sous la chemise de lin leurs charmes naissants; dans la forêt de Ravenne, une femme court toute nue et rose à travers bois, talonnée par la meute, poursuivie par le féroce veneur qui sonne du cor à pleins poumons. Dante, le fervent et mystique Chrétien, eût fait de ce supplice l'expiation de quelque crime ; il eût cinglé de ses tercets, comme d'un fouet à triple lanière, les épaules de Tépouse adultère ou de la maîtresse infidèle ; mais Boccace est un Épicurien : la suppliciée n*est coupable que de vertu, elle a osé résister à Pamour ! Peut-être Boccace a-t-il dit son dernier mot sur la femme dans Thistoire de cette séduisante Alaciel, qu'on ne peut voir sans la désirer, qu'on se dispute à coups de couteau, qui passe des bras de celui-ci dans ceux d'un autre, de la cabine des matelots dans le harem d'un pacha, goûte l'amour des vieux et des jeunes, des princes et des voleurs, au milieu de toutes sortes d'enlèvements et d'aventures, puis revient fraîche et souriante à son fiancé, le roi de Garbe, comme si de rien n'était : Bouche baisée ne perd pas de son charme, mais se renouvelle, comme £Eiit la lune.

Ces contes, qui ne sont pas tous aussi

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voluptueux et OÙ la licence ne tient d'ailleors pas plus de place qu'elle n'en occupait alors dans les mœurs, nous sont précieux encore à un autre titre : ils ont servi de passe-port à la libre pensée. Il Êdlait constamment se tenir en garde contre une théologie ombrageuse, pour qui la pensée était suspecte et qui surveillait d'un œil jaloux tout ce qui pouvait fiûre échec à ses enseignements. Quand Boccace prit la plume, Cecco d'Ascolî venait d'être brûlé. Les temps n'étaient pas encore mûrs pour la discussion philosophique; mais s'il est défînidu de raisonner, on peut toujours rire, peindre les travers» les ridicules, les mœurs, bonnes ou mauvaises, et le conte, avec ses apparences anodines, son franc parler, ses insouciantes allures, fiit la petite fissure, bientôt large brèche ouverte, par où la libre pensée s^échappa d'abord. D^mis longtonps nos fabliaux, si plaisants, si naî£s, malheoreii* sèment écrits dans un idiome informe, destiné à périr, étaient une mine inépuisable de traits satiriques contre le clergé. Boccace leur a emprunté ce bon curé qui, voulant faire l'amour à une commère, laisse en gage sa soutane, et cet autre qui, se flattant de changer en jument la femme d'un de ses paroissiens, n'est arrêté par le bélître qu'au

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ciles à qui un prédicateur exhibe une plume de perroquet comme tombée de Faile de Parchange dans la chambre de la Vierge, et qui se kissent marquer d'un signe de croix au front avec les charbons retirés sous le gril de Saint Laurent ; son impiété va jusqu'à nous montrer la petite Alibech, agenouillée devant l'ermite et assistant à la résurrection délia carnet bien avant qu'aient sonné aux quatre coins du ciel les trompettes du Jugement dernier. Se moquer ainsi des choses saintes et des mystères ! « La liberté philosophique toute seule eût fait brûler l'auteur, » dit Villemain, « elle prit pour manteau la licence des mœurs; elle a passé sous cette sauvegarde. »

Le charme des récits avait rendu le Déca^ méron si populaire en Italie, que l'Église n'osa se fâcher : elle ne. le prohiba qu'au concile de Trente; leur hardiesse irrévérente fît sa faveur auprès des Protestants. On s*en amusait depuis longtemps en France, à cette cour brillante du héros de Marignan, où tout le monde lisait et parlait Tltalien, et surtout dans ce petit cénacle d'esprits indépendants, groupés autour de Lefèvre d'Etaples et de Marguerite de Valois, sincèrement religieux au fond, mais qui détestaient les vices et les

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