‹ Le Décaméron de BoccaceChapitre 19 sur 84 · CY COMMENCE · texte numérisé non relu

CY COMMENCE

10URN£e du DÉCAMÉItON

r, pour quelle prmimes aont on orra cr parler, je déusseiU aaemtter pour conter des !fÇourelles), on devise. soubi le àiuvernement de ma dame Vampinie,

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les fois (d gracieuses Dames] que, pensant en moyregarde combien nalurellement pitoyables, autant de fois je congnoy que la présente oeu-

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vre tura, à votre jugement, fascheux et ennuyeux commencement, aussi bien comme est douloureuse la souvenance qu'elle porte en son front de la pestilencieuse mortalité dernière, universellement dommageable à chascun qui la veit ou qui autrement la congneut : mais je ne vueil pourtant que cecy vous espouvente d'en lire plus avant, comme si quasi on ne la devoit veoir, sinon avec souspirs et larmes : ains vueil et désire que cest horrible commencement ne vous soit autre chose qu*est une montagne haute et droite à ceux qui font longz voyages à pied, après laquelle on ^oit assise une belle et plaisante plaine, laquelle vient de tant plus à plaisir, comme la peine du monter et descendre a esté plus grande; car tout ainsi que le plaisir prend fin par la douleur, pareillement les ennuyz prenent fin par une jbye survenante.

Après ceste briefve fascherie (briefve disje d'autant qu'elle est contenue en peu d'eftcript), suyt incontinent la doulceur et le plaisir que je vous ay cy-devant promis: lequel paradventure on n'espéroit d*un tel commencement, si je ne le vous promettoye. Et en vérité si j'eusse peu honnestement vous mener là où je désire, par autre part que par un si rude sentier comme eit cestuy-cy, je Teusse volen tiers faict : mais ppur'ce que sans ceste narration ne se pouvoit démonstrer quelle fust l'occasion pourquoy ks choses qu'on lira cy-après advindrent, je

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me metz (quasi contrai net par nécessite'^ à lesocrire.

Je àj donc que nous estions desjà |>arvenu£ à l'An de la salutaire incarnation de J<Ssu- Christ mil trois cens quarante huict, quand la pestiféré mortalité pamnt en Texcellentc cité de Florence, belle |>ar dessus toute autre d'Italie : laquelle peste, par opcration des corps supérieurs, ou bien pour noz iniquttez, fut envoyée sur les mortelz par la juste ire de Dieu ; et aucuns ans au parafant print son commencement es parties d'Orient, lesquelles elle priva d'une quantité innumérable de vivantz : puis sans arrcstcr afestendit d'un lieu en autre continuant vers l'Occident misérablement jusqucs en la dicte cité. Et là, n'y servant aucun sens ou providence humaine, par lesquclz la ville fîist de plusieurs immundices nettoyée par les officiers à ce ordonnez : ne pareillement avoir deffendu l'entrée à chascun malade, et plusieure autres conseilz et délibérations dictes pour la conservation de la santé, ne encores les humbles supplications faictcs à Dieu par les dévotes personnes, non seulement une fois, mais plusieurs en processions ordonnées et en autres manières, environ le commencement de ladicte année commença d'une sorte esmerveillable à démonstrer ses douloureux effcctz : non pas comme elle avoit fait en Orient, là où quieonques seignoit du nez monstroit signe manifeste de mort inévitable : mais icy au

commencement naissoient auxenfans masles et femelles, ou en l'eyne, ou soubzlesesselles, certaines enfteures, dont aucunes croissoient comme une pomme de mojrenne grosseur, les autres comme un œuf, et aucunes plus grosses, et aucunes autres moindres, lesquelles en langaige vulgaire on nommoit bosses : et en brief temps desdictes deux parties du corps commença ladicte bosse mortifère à naistre et venir indifféremment par toutes les autres parties d'iceluy. Et de cecy après commença la qualité de ladite maladie à se changer en taches noires ou bleues, lesquelles aparoissoient à plusieurs es braz, par les cuysses, et en chacune autre partie du corps, aux unz grandes et rares, et aux autres menues et espesses. Et tout ainsi que la bosse avoit esté au commencement et estoit encor' indice certain de prochaine mort : autant en estoit à chacun de ceux à qui ces taches venoient, pour la guérison desquelles maladies il sembloit que ne conseil de Médecin, ne vertu de médecine^ n'y vaulsissent ou feissent aucun remède : ains plustost, ou que nature, de malheur, ne le voulust souffrir, ou que l'ignorance ^ des Médecins ne congneust dont elles procédoient : et par conséquent, n'en sceut prendre bonne résolution. Outre le nombre desquelz sçavans en l'art, plusieurs tant femmes que hommes, sans jamais avoir eu aucune doctrine de médecine, devindrent Médecins : tellement que non seulement

peu 6n guérirent, mais mouroient presque tous dedans le troisiesme jour après que lesdictz signes apparoissoient, les unz plustost et les autres plus tard : et le plus souvent sans aucune fîebvre ou autre accident. Et fut encore ceste peste de plus grande force : par ce qu'elle s^attachoit par la fréquentation des malades aux personnes saines, ne plus ne moins que fait le feu aux choses seiches ou oinctes quand elles sont bien près de luy. Et plus encor* eut-elle de violence, et malice : car, non seulement le parler ou le fréquenter avec les malades donnoit le mal aux sains, ou occasion de coihmune mort : mais encores le toucher aux habillemens ou quelque autre chose des malades qu'on maniast, ou qu'on s'en servist, sembloit qu'il transportast le mal aveCques soy à celuy qui les touchoit. C'est chose admirable à ouyr ce que je vueildire^ laquelle si des (yeux de plusieurs et des miens n'avoit esté veue, à grand peine oseroye-je non seulement i'escrire, mais ne aussi le croire, encores que je l'eusse ouy d'homme digne de foy. Je dy que de si grande efficace fut la qualité de la peste susdicte à s'attacher et prendre de l'un à l'autre, que non seulement d'homme à homme, mais feit cecy qui plus est, et que plusieurs fois visiblement on a veu, c'est àsçavoir, que les habillemens ou quelque autre chose qui eust esté au malade ou mort de telle maladie, estans touchez ou ma-

niez d*une autre beste hors de res]>èce île l'homme, non seulement la contami noient du mal, mais celle-là qui les touchoit en mouroit bien tost après. Dequoy mes yeux (comme cy-dessus est dict) prindrentun jour entre autre telle expérience que, estans jettez en une rue publique les drappeaux des» chirez d'un pauvre homme mort de telle maladie, et s'aprochans à eux deux pourceaux, lesquelz (selon leur coustume) les prindrent premièrement avec le groing, et après avec les dentz, puis les secouèrent par les joues, tous deux en un instant après (ayant faict un tour ou deux) tombèrent mortz par terre sur les drapeaux qu'ilz avoient tirez à leur maie adventure, comme s'ilz eussent prins du venim. Lesquelles choses et autres semblables ou plus grandes, engendrèrent diverses peurs et imaginations à ceux qui demeuroient vivantz; et* presque tous tendoient à une fin assez inhumaine et peu charitable : c'est à-sçavoir, d'éviter et de fuyr les malades et ce qu'ilz avoient touché; et ainsi faisant pensoient chascuttiacquérir salut à soy-mesme. Il y en avoit aucuns qui considéroient que le vivre sobrement et se garder de toute superfluité peust beaucoup résister à un tel accident. Et s*estans assemblez en une bende vi voient ainsi séparez de toute autre compagnie, s'assembîoient et s'enfermoient aux maisons où il n'y avoit aucun malade: là où pour mieux vivre ilz usoient de viandes délicates et vins:

exceilentz, et fuyoient toute luxure sans fmrler à personne qu'entre eux, oe vouloir ouyr parler de dehors de mortz ou de malades, et avec instrumens et tous les plaisirs qu'ilz pouvoient avoir, pasaoient le temps. Il y en avoit d'autres de contraire opinion, lesqvdr afFermoient qu'il n'y avoit médecine plus certaine à si grand mal que et boire beaucoup, et se resjouyr, chanter à tous propos, aller çà et là, et satisfaire à l'appétit de toute chose qu'il pouvoit -souhaicter, et se rire et mocquer de ce qui advenoit; et ainsi comme ilz le disoient Fexécutoient jour et nuict, car ilz s'en alloient maintenant à une taverne, et tantost à une autre : vivant sans reigle et sans mesure. Et cecy faisoient-ilz trop plus souvent es maisons d'autruy : pourveu qu'ilz y sceussent quelque chose qui leur vinst à plaisir et à gré. Ce qu'ilz pouvoient facile» ment faire : parce que chascun (comme si plus il ne devoit vivre en ce monde) avoit comme soy-mesme mis à l'abandon tout ce qu'il avoit. Au moyen dequoy la pluspart des maisons estoient devenues communes, et autant en usoit l'estranger (pourveu qu'il y voulust venir) comme eust peu faire le seigneur propre. Si est-ce que avec touteceste bestialle délibération tousjours fuyoientilz tant qu'ilz pouvoient les malades, et en telle affliction et misère de nostre cité, l'au^ ccorité vénérable des loix, tant divines que humaines, estoit quasi destruite à laute de

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ministres et exécuteurs d'icelles. Lesquelz estoient tous ou mortz ou malades comme les autres, ou bien demourez si seuletz, et en si grande nécessité de serviteurs et valetz, qu'ilz ne pouvoient faire aucun office : parquoy il estoit licite à chacun de faire ce qu'il vouioit. Plusieurs autres observoient une moyenne vie entre les deux dessusdictz, ne faisans si grande diète de viande comme les premiers, ne aussi se abandonnans tant à boire et aux autres dissolutions comme les secondz, mais usoient de toutes choses à sufîsance selon leurs appétitz, et sans s'enfermer alloient çà et là, en portant à la main, les unz des bouquetz de fleurs, les autres herbes odoriférantes, et autre diverse manière d'espiceries, les mettantz souvent au nez, estimans estre chose très-bonne avec telles choses conforter le cerveau, comme ainsi feust que Taer ressembloit tout engrossy de la puanteur des corps mortz et des maladies, et des médecines. Aucuns autres estoient de plus inhumaine opinion (combien par adventure qu'elle feust la plus seure), disans qu'il n'y avoit meilleure médecine contre la peste ne si bonne que le fuyr d'avec eux. Et meuz de cest argument, ne se soucians d'aucune chose que d'euit-mesmes, plusieurs et hommes et femmes abandonnèrent la propre cité, leurs, propres maisons, leurs lieux et leurs pa;». rens et leurs biens, et cherchèrent ceux d^autruy, au moins leurs villages : comme

quaû 8Î l'ire de Dieu, pour punir Tiniquité des hommes avec ceste peste, ne deust opprimer sinon ceux qu'elle trouveroit encloz dedmns les mors de leur cité : ou bien penlans qu'en icelle il ne deust plus demourer tucane personne, et que sa dernière fin fèust venue. Et combien que ceux-cy avec kart diverses opinions ne mourussent tous, sîest-*oe aussi que tous n'eschappoient pas; aîns estans devenuz malades plusieurs des Ottz et des autres dessusdictz, et ayans donné eux-mesmes par tout l'exemple de fuyr (lors qu'ilz estoient sains) à ceux qui donouroient en santé, ilz languissoient par tout comme abandonnez. Or laissons à part que l^ln citoyen fîiyst l'autre et que quasi aucun voysin n'eust soucy de l'autre, ne que les parens peu de foys ou jamais se visitassent, et encores de loing: ceste tribulation estoit entrée dedans le cueur des hommes avec si grand espouventempnt, que Tun frère abandonnoit l'autre, Toncle le neveu, la sœur le frère, et plusieurs foys la femme le mary. Et qui plus grand'chose est et quasi incro]rable, les pères et les mères fuyoient de visiter et servir leurs en fans, tout ainsi comme s*ilz n'eussent esté à eux. Au moyen dequoy il ne demoura autre chose à ceux qui en nombre inestimable d'hommes et femmes devenoient malades, que la charité des amys (et de ceux-cy y en eut peu) ou Favarice des serviteurs, lesquels servoient contrainctz par gros et desraisonna-

bles salaires, combien que pour tout cecy il s'en trouvoit encor' bien peu :.et ceux-là estoient hommes et femmes matérielz et de gros entendement, qui itmats toi paravant n'avoient servy à telles nécessitez; fesqvelz encor* ne servoient d'autre chose que de bailler aux malades quelque chose qu*ilz demandoient, ou de regarder quand ilz mourroient^ et faisans ainsi telz services, le plus souvent eux-mesmes avec leur gaing se perdoient, tellement que de cette nécessité de se veoir ainsi abandonnez des voysins, parens, et amys, et d'avoir indigence dé serviteurs, vint une coustume non jamais au paravant ouye, qu'il n'y avoit femme tant belle, jeune ou noble feust-elle, qui devenant malade se souciast d'avoir pour son service un homme feust-il jeune ou autre : et n'avoit aucune honte luy monstrer toutes les parties de son corps, comme elle eust fait à une femme, si la nécessité de son mal le requéroit. Ce qui fut par après, à celles qui guérirent, occasion paradventure de moindre honesteté. Et oultre ce il s'en ensuyvit la mort de plusieurs, lesquelz fussent eschappez si par fortune ilz eussent esté secouruz. Au moyen de quoy, tant pour la faute des remèdes convenables (lesquelz les malades ne pouvoient avoir) que par la force de la peste, la multitude de ceux qui de jour et nuict mouroient estoit si grande que c'éstoit chose espouventable, non seulement de le veoir, mais de l'ouyr dire. Parquoy la né-

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cessité quasi engendra, entre ceux qui demou rérentvi vans, certaines coustumes toutes contraires aux premières dont souloient user les habitans de la ville.

La coustume souloit estre (comme encores nous voyons qu'elle est) que les femmes parentes et voysines s'assembloient en la maison du trespassé, et là avecques celles qui luy estoient plus proches, ploroient; et d'autre part au devant de ladicte maison (avec ses plus prochains parens) se assembloient les voysins, et beaucoup d'autres citoyens, et selon la qualité du trespassé y venoit le clergé, puis estoit par ses semblables porté sur les espaules avec pompe funèbre de torches et de chantz en l'église qu'il avoit esleue avant sa mort. Lesquelles choses, après que la fureur de la peste commença à croistre, toutes ou la pluspart d'icelles cessèrent, et survindrent d'autres nouvelles coustumes en leur lieu : par ce que non seulement mouroient les gens sans avoir beaucoup de femmes autour de soy, mais il y en avoit assez qui passoient de ceste vie sans tesmoingz, et peu en y avoit de ceux à qui les pitoyables plainctz et les amères larmes fussent données; ains au lieu d'icelles le plus souvent on se rioit et gaudissoit en compagnie. Laquelle coustume les femmes avoient très-bien aprinse, ayans presque chassé d'elles la pitié féminine pour leur santé. Et estoit bien petit le nombre de ceux dont les corps fussent accompaignez à la sépulture de plus

de dix ou douze de leurs voisins ; non que ce fussent encor' honorables citoyens, ains une manière de pourteurs de mortz venuz du menu peuple, qui se faisoient appeller fossoyeurs, lesquelz faisoient ces services pour de l'argent, et chargeoient sur leurs espaules la bière, laquelle avec grande haste ilz pourtoient le plus souvent, non pas encor' en celle église qu'ilz avoient esleue avant leur mort, mais à la plus prochaine qu'ilz trouvoient; et n'y avoit derrière eux que quatre ou six pauvres prebstres et clergeons avec peu de luminaire, et quelquefoys point : lesquelz, avec l'aide desdictz fossoyeurs, sans se travailler à dire trop long et solennel service, les mettoient en la première fosse qu'ilz trouvoient vuyde. La pitié et misère du menu peuple et encor' d'une grande partie de celuy de moyen estât, estoit trop plus grande à regarder, parce que la plus part soubz espérance de guérir, ou contrainctz par pauvreté, demouroyent en leurs maisons à l'entour de leur voysinage ; et n'estoit jour qu'il n'en devinst de malades à milliers, lesquelz, pour non estre serviz ni secouruz d'aucune chose, mouroyent presque tous. Et assez y en avoit-il de ceux qui prenoyent fin par les rues de jour ou de nuict, et plusieurs autres (encores qu'ilz mourussent en leurs maisons) faisoyent premièrement sçavoir à leurs voisins qu'ilz estoient mortz plus par la puanteur des corps mortz et corrompuz que autrement.

Et de ceux-cy et des autres qui mouroyent ainsi par tout, les voisins généralement observoient une façon de feire (meuz à cecy, non moins de la crainte que la puanteur et corruption des mortz ne leur feist mal, que de la charité qu'ilz eussent aux trespassez) : que eux-mesmes quand ilz pouvoient, ou bien avec Payde d^aucuns porteurs quand ilz en pouvoient avoir, tiroient les corps desjà mortz de leurs maisons, les mettant devant leurs huiz, là où qui y fust voulu aller, mesmement au matin, Ton en eust peu veoir sans nombre. Puis après faisoient illec porter force bières, et telz y en eut qui par faute de bières les mettoient sur les tables, et non seulement une foys a-l'on veu que une seule bière fut chargée de deux ou trois corps mortz, mais on en eust beaucoup compté de celles que la femme, le mary, deux ou trois frères, ou le père ou la mère estoient tous en une bière. Encor^ plus que souvent est-il advenu que quand deux prebstres avec une croix alloient pour quérir quelque trépassé, vous eussiez veu derrière eux trois ou quatre de ces porteurs avec leurs bières, et là où les prebstres ne pensoient avoir qu'un mort à ensevelir ilz en avoient six ou huict et quelquefois d'avantage, et n'estoient pour tout cela accompagnez d'aucune honorable compagnie, ny de larmes, ny de luminaires, ains estoit venue la chose à tant qu'on se soucioit aussi peu des hommes qui mouroient, qu'on se sou-

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cieroit à ceste heure des chièvres. Parquoy assez manifestement apparut que ce que le naturel cours des choses n'avoit peu monstrer aux saiges avec petit et rare dommaige, c'est à-sçavoir de supporter patiemment les infortunes et malheurs, la grandesse dUceux renseigna, non seulement aux saiges mais aussi aux simples gens: tellement qu'ilz ne se soudoient plus des maux qui leur survenoient.

La terre sacrée ne pouvoit suffire à la grand' multitude des corps mortz qu'on portoit en chascune église tous les jours, et presque à toute heure, et mesmement voulant donner à chascun mort lieu propre selon l'ancienne coustume : parquoy on fut contrainct de faire par les cymitiéres des églises (après que tout estoit plein) de grandes fosses où l'on mettoit à centaines ceux qu'on apportoit, et en icelles rengez un à un comme on met les marchandises dedans les navires, on les couvroit d'un bien petit de terre tant que la fosse fust pleine.

Et à celle fin que je ne voyse plus rechercher, autour de chascune particularité, les passées misères advenues en nostre cité: je dy que courant en icelle si malheureux temps comme vous avez ouy, il n'espargna en rien pour cela les vil lai ges d'allentour, ésquelz (laissant à part les chastéaux fermez qui estoient en leur ■■ petitesse semblables à la ville) les Laboureurs pauvres et misérables avec leur famille mouroient par les

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maisons séparez et par les champs sans aucune peine de médecin ou ayde de serviteur, et aussi par les chemins et en leurs terres cultivées de jour et de nuict indifféremment, non comme hommes, mais comme bestes.

Pour laquelle chose eux devenuz en leurs coustumes lassifz comme les citoyens, ne se soucioient d'eux ne d'aucuns'de leurs afFaires : ains tous, comme attendans de jour à autre la mort, se parforçoient de toute leur puissance non de garder du danger, des bestes, les fruictz de leurs terres labourables, et de leurs travaux passez, mais de consommer plustost ceux qu'ilz trouvoient présens à manger : dont il advint que les boeufz, les asnes, les brebiz et les chièvres, les pourceaux, les poulies, et mesmes les chiens trés-fidelles à l'homme, chassez hors des propres maisons, s'en alloient comme bon leur sembloit par les champs, là où encores les grains estoient à l'abandon sans estre non pas recueilliz, mais ne seulement couppez. Et plusieurs d'icelles bestes comme qua^i raisonnables, après qu'elles avoient bien repeu le jour, s'en retournoient saoules la nùict en leurs maisons sans aucun gouvernement de pasteur. Que se peut-il dire phis, laissans parler des villaiges et retournans à la ville? sinon que telle et si grande fut la cruauté du ciel et paradventure en partie celle des hommes, qu'entre le moys de Mars et celuy de Juillet prochain ensuyvant, on croit que tant par la force de la

maladie de peste que pour avoir plusieurs malades esté mal secouruz, ou abandonnez à leur besoing par la peur qu^avoient les sains, plus de cent mille créatures moururent dedans le circuyt des murailles de la cité de Florence, là où avant Paccident advenu on n'eust paradventure jugé qu'il y en eust eu autant. O combien de grans palays, combien de belles maisons, combien de nobles habitations pleines au paravant de famille, de seigneurs et de dames veit-on toutes vuydes sans y demourer jusques au plus petit serviteur! O combien de lignées dignes de mémoire, combien de très-grandes hoyries, combien de fameuses richesses veitqn demourer sans vray successeur ! combien d'honestes hommes, combien de belles femmes : combien de vaillans et gracieux^ jeunes hommes, lesquelz non seulement un* autre, mais Galien, Ypocras, et Esculapius (sMlz vîvoient) eussent jugé estre trés-sains, a-l'on veu disner au matin avec leurs parens, compaignons et amys, qui au soir s'en alloient souper en l'autre monde avec leurs prédécesseurs !

Il m'ennuye à moy-mesme de me rompre la teste à racompter tant de misères : parquoy voulant désormais laisser d'icelles ce que plus aysément je pourray, je dy qu'estant en ces termes nostre cité vuyde d'habitansj il advint (comme depuis j'ay sceu de personne digne de foy) qu'en la vénérable église de saincte Marie la neufve, un mardy

matin, n*y estant quasi autre personne/aprés avoir ouy le divin office en habit de deuil (comme la saison le requéroit), se retourhèrent sept saiges jeunes Dames toutes aliéès l'une à Pautre, ou par amitié ou par voisinaige, ou par parenté : desquelles la plus aagée ne passoit vingt-huict ans, et la plus feune n'en avoit moings de dix-huict, chascune de noble parenté, belles de forme, aornées de bonnes meurs, et de gracieuse honnesteté : les noms desquelles je pourroye bien dire, si juste occasion ne me le defiendoit, laquelle est ceste-cy : que je ne vueil par les choses qui s'ensuyvent qu'elles ont récité, ne par ce qu'on en orra dire le temps avenir, qu'aucune d'elles en puisse avoir honte, estans les loix de plaisir plus estroittes aujourdhuy (pour les occasions dessus déclairées) qu'elles n'estoient alors non seulement à leur aage, mais à beaucoup plus meur. Ne je ne vueil aussi donner matière aux envieux, promptz à mesdire de toute louable vie, de diminuer en aucun acte l'honesteté des honnestes Dames avec laides et sottes paroles. Et par ainsi, affin que ce que chascune disoit se puisse comprendre sans confusion, je délibère de les nommer par noms convenables en tout ou partie conformes à leurs qualitez. Desquelles la première et celle qui estoit plus aagée nous nommerons Pampinée, la seconde Flammette, la troisiesme Philomène, la quatriesme Emilie, la cinquiesme Laurette,i

la sixiesme N^iphile, et la dernière nous la nommerons (non sans occasion) Élisse ; lesquelles, assemblées en un des coings de l'église, non point par délibération faicte au paravant, mais par cas fortuit, et estans assises comme en rond, commencèrent (après plusieurs souspirs, ayans cessé de dire leurs patenostres), à deviser entre elles plusieurs et diverses choses de la qualité du temps. Et un peu après ma Dame Pampinée commença à parler ainsi :

f Mes chères Dames, vous pouvez (comme moy) plusieurs fois avoir ouy dire qu'il ne fait injure à personne qui honnestement use de son droict. C'est chose naturelle à toute personne qui naist en ce monde, d'ayder, conserver et defifendre sa vie tant qu'il peut : et est cecy tant permis, qu'encor' est-il aucunesfois advenu, que pour icelle garder on a tué des hommes sans aucune coulpe, et si les loix permettent cecy (à la solicitude desquelles gist le bien vivre de tous les mortels), combien plus fort honneste est-ii à nous et à toute autre personne de chercher et prendre (sans offencer autruy) tous les remèdes que nous pouvons pour la conservation de nostre vie? Toutes les foys que je viens à bien regarder nostre façon de faire de ceste matinée, et encores celle de plusieurs autres passées, et que je pense quelz sont noz propos, je compren (comme vous pareillement pouvez comprendre) que chascune de nous a peur de soy-mesmes ; et ne

m'en esmerveille point, mais je m'esbahy bien fort (congnoissant chascune de nous avoir jugement de femme) que nous ne pre* nons pour nous quelque remède contre ce que chascune de nous doit craindre par raison. Nous demourons icy (comme il me semble) non autrement que si nous voulions «ft devions porter tesmoignage de tous les corps moftz qui sont portez en sépulture, ou pour escGuter si les religieux de céans (dont le nombre est quasi venu à néant) chantent leur office à l'heure qu'ilz dojrvent, ou pour monstrer à quiconques vient ici par noz habitz la qualité et quantité de noz misères ; et si nous sortons d'icy, nous ne voyons que corps mortz, ou transporter les malades çà et là, ou bien nous voyons courir par la ville (avec une fureur desplaisante à veoir) ceux que l'auctorité des loix publicques avoit au paravant banniz de la cité par leurs démérites et meschancetez, en desprisant quasi icelles loix : par ce qu'ilz sçavent bien que les exécuteurs d'icelles sont mortz ou malades ; ou bien nous voyons encores les plus malheureux bellistres de nostre cité, lesquelz engressez de nostre sang se font nommer fossoyeurs, et en mocquerie et contemnement de nous s'en vont courant à cheval par tout, nous reprochant noz pertes et malheurs avec déshonnestes chansons, tellement que nous n'oyons autre chose sinon, telz et telz sont mortz, fit telz s'en vont mourir : et s'il y avoit qui se

plaignist, nous n'orrions par tout que douloureux plainctz; et si nous retournons à noz maisons (je ne sçay pas s'il avient à vous autres comme à moy), mais quand je ne treuve^ de tout mon mesnage, aucune autre personne sinon ma chambrière, j'ay si grand paour, que presque tous les cheveux me dressent en la teste ; et me semble que où que j'aille, ou bien que je demeure, que je voy par tout Pesprit et l'ombre de ceux qui sont trespassez : non pas avec les visages que je leur souloye veoir, mais avecq' un regard horrible qui leur est nouvellement venu, je ne sçay d'où. Pour lesquelles choses icy et hors d'icy, et en la maison, il me semble que je suis toujours mal ; et de tant plus encores que nulle personne (comme il me semble) qui ayt de quoy, ou lieu pour se retirer, comme nous avons, n'^est demourée ici sinon nous: encores me suis-je laissé dire plusieurs fois, que si aucuns sont demourez, ceux-là, sans faire distinction aucune des choses honnestes à celles qui ne sont point hoilnestes (seulement que l'appétit le désire, et soient-ilz seulz ou accompagnez, ou de jour ou de nuict), font les choses qui leur viennent plus à appétit ; et non seulement les séculières personnes, mais encor' celles qui sont recluses et enfermées dedans les monastères, rompans les loix d'obéissance, et s'estans adonnées aux plaisirs de la chair, sont devenues lascives et dissolues : se faisans acroire, que ce qui est convenable aux

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autres femmes, ne leur est mal séant, pensans en telle manière eschaper.

1 Et sMl est ainsi comme manifestement il se voit, que faisons-nous icy? qu^atendonsnous? que songeons-nous? pourquoy sommes-nous plus paresseuses à nostre salut que tout le demourant des citoyens? nous réputons-nous moins précieuses que toutes les autres ? ou croyons-nous que nostre vie soit atachée à nostre corps avec plus forte chaysne que celle des autres? et que par ce nous ne devions avoir soucy d^aucune chose qui ayt force de Poffence ? Nous errons : nous sommes trompées. Quelle bestialité est la nostre, si ainsi nous le croyons! autant de foys que nous nous voudrons souvenir, quelz et combien de jeunes hommes et femmes ont esté yaincuz de ceste cruelle peste, nous en verrons argument évident.

» Et par ainsi à fin que nous, par estre trop scrupuleuses et nonchalantes, ne tombions là, dont quand nous voudrions nous ne pourrions paradventure en aucune manière nous relever, je jugerois très-bien faict (s'il vous en semble ce qu'il m'en sembleroit) que nous ainsi comme nous sommes (au moins si nous voulions faire ce que plusieurs avant nous ont faict et font tous les jours) sortissions de ceste ville et, fiiyans comme la mort les déshonnestes exemples d'aucuns autres, nous en allissions honnestement demourer en noz maisons aux champs, dont chascunc de nous a grande

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abondance; et là nous prinsions tout le plaisir et joye que nous pourrions, sans ^outesfois transgresser en aucun acte les limites de raison.

I Là oyt-on chanter les oyseletz; on y voit les petites montaignes et les plains verdoyer, et les champs pleins de bledz undoyer ne plus ne moins que fait la mer : pareillement on y voit de mille sortes d'arores; et aussi le ciel trop plus ouvertement que nous ne faisons icy, lequel, encor' qu'il soit courroucé, non pourtant il ne nous nye point ses beautez trop plus belles à veoir que les murailles de nostre cité vuydes de personnes; et là encor' oultre cecy, l'aer y est beaucoup plus fraiz, et généralement il y a trop plu^ grande abondance de tout ce qui nous est nécessaire en ce temps pour la conservation de nostre vie, et moins de £i^ chérie et ennuyz qu'icy : car jaçoit ce que )çs paisans meurent aussi bien aux champs comine font icy les citoyens, le^ déplaisir est jliéantmoins d^autant moindre comme les maisons et les habitans y sont plus rares qu^en la cité, et d'autre part (si biei^ je y regarde) nous n^abandonnons icy personnç, ains plustost nous nous pouvons dire abandonnées, par ce que noz mariz, parens et ^mys, ou mourans, ou fuyans la mort, nous ont laissées seules en ceste si grande affliction, comme si quasi nous ne leur feussions aucune chose. Parquoy nous ne pouvons tomber en aucune répréhpnsion ensuyvant

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ce conseil : là où s! nous ne le suivons, il en peut avenir douleur, ennuy, et paradventure la mort.

1 Et par ainsi (si bon vous semble) je pense que ce seroit bien faict de prendre noz chambrières, avecques les choses qui nous sont nécessaires, et nous faire suyvre aujourd'huy en ce lieu, demain en cest autre, là prenans tout le plaisir et récréation que nous peut amener ceste saison, et demourer en ceste sorte tant que nous voyons (si premièrement la mort ne nous surprent) quelle fin nous réserve le ciel à cecy; et vueil bien qu'il vous souvienne qu'il ne nous est moins séant de sortir d'icy honnestement quMl est à une gl*ande partie des autres dames d'y demourer déshonnestement. »

Les autres Dames, après avoir ouy ma Dame Pampinée, non seulement louèrent son conseil, mais, désîrans de l'ensuyvre, avoient desjà particulièrement entre elles commencé à aviser le moyen comme si quasi au partir de là elles dévoient sur l'heure se mettre en chemin; toutefois mft Dame Philomène, qui estoit très-saige,di8t:

— € Combien, mes Dames, que ce qu'a proposé ma Dame Pampinée soit très-bien dict^ il n'est pourtant pas raisonnable d'y courir ainsi comme il semble que nous voulons faire : souvienne^vous que nous sommôs toutes femmes, et n'y a celle de nous Si enfant, qui ne puisse bien congnoistre comme,

quand nous . sommes assemblées ensemble, et sans la providence ou conduite de quelque homme, nous nous sçavons gouverner.

» Nous sommes fragiles, fascheuses, souspeçonneuses, pusilanimes, et paoureuses : pour lesquelles choses je doute fort (si nous ne prenons autre guyde que la nostre) que ceste compagnie ne se rompe trop plustost, et avec moins d'honneur pour nous, qu'il ne nous seroit besoing : et pource seroit-il bon d'y pourvoir avant que nous commencissions. »

Alors ma dame Élisse dist : — c Véritablement les hommes sont le chef des femmes, et sans leur ordre, peu de foys a-Pon veu aucune chose de nous se pouvoir conduire à louable fin. Mais comment pourrons-nous avoir ces hommes? chascune de nous sçait bien que la pluspart des nostres sont mortz : et les autres qui sont demourez en vie, s'en vont les uns deçà, et les autres delà en diverses compagnies, sans ce que nous sachons où, suyvans ce que nous cherchons de fùyr; et de prendre des estrangiers, il ne seroit convenable : parquoy si nous voulons avoir esgard à nostre santé, il nous convient trouver moyen d'ordonner si bien nostre faict, que, en quelque lieU que nous puissions aller pour prendre plaisir et. repos, ennuy et scandale ne s'en ensuyve. i

Ce pendant qu'entre les Dames estoient telz deviz, volcy entrer en l'église trois

PREMIÈRE JOURNéE 4I

jeunes hommes (non pourtant si jeunes que le puisné eust moins de yingt-cinq ans), ésqueLz la malice du temps, ne la perte d^amis ou de parens, ne peur d^eux-mesmes n'avoit peu non pas estaindre l'amour, mais ne aussi seulement le reffroydir : desqueLz Tun estoit appelle Pamphile, le deuxiesme Phîlostrate, et le dernier Dionée. Chascun d^eux fort affiible et bien condicionné, lesquelz alloient cherchant (pour leur plus grande consolation en telle tribulation du temps) s^iU pourroient veoir leurs amyes, qui par aventure estoient toutes trois parmy les sept deasudictes, combien qu'il y en eust aucunes des autres qui estoient parentes d'aucun d'entre eux; et ne furent plustost les dames veues de ceux-cy, que eux aussi ne fussent apperceuz d'elles. Parquoy ma dame Pampinée commença lors à dire en soubzriant : — t Voyez comment la fortune est favorable à noz commencemens, et nous a mis devant les yeux trois sages et honnestes jeunes hommes, lesquelz voulontiers nous seront guydes et serviteurs si nous ne les desdaignons à ceste office. » Ma dame Néiphile rougit toute sur l'heure de honte par ce que l'une d'entre elles estoit aymée de l'un de ces trois, et dist : — t Pour dieu, ma dame Pampinée, advisez bien à ce que vous dictes. Je congnoy assez clairement qu'on ne sçauroit dire autre chose que toute bonté de pièce d'eux, et les croy tous trèssuffisans à trop plus grande chose que n'est

ceste-cy : et si, voy bien quMlz sont dignes de tenir <:ompaignie, non seulement à nous, ains à beaucoup plus belles et précieuses que nous ne sommes : mais pource quMl est assez manifeste quMlz pourtent affection à aucunes qui sont icy, je crains, si nous les menons, qu'il s'ensuyve, sans nostre coulpe ny la leur, quelque déshonneur ou repro» che. » Oist alors ma dame Philomène : — f Cecy n'importe rien ; pourveu que je vive honnestement, et sans que la conscience me remorde d'aucune chose, parle qui Voudra au contraire; Dieu et la vérité prendront les armes pour moy : feussent-ilz desjà en volunté de venir! car véritablement (comme ma dame Pampinée dit] nous pourrions bien dire que la fortune seroit favorable à nostre vo3rage. »

Les aultres, oyans parler ceste-cy en telle manière, non seulement se teurent, mais d'un mesme accord et consentement dirent toutes qu*ii seroit bon de les appeller, et qu'on leur dist leur intention, les prians qu'ilz voulussent leur faire compagnie à tel voyage. Parquoy, sans plus de paroles, ma dame Pampinée s'estant levée debout (par ce que de l'un d'iceux estoit aucunement parente] s'aprocha d'eux qui estoient là debout attentifz à les regarder, et avec visaige joyeux les ayant saluez, leur déclaira leur délibération, et les pria de la part de toutes qu'ilz se voulussent délibérer avec une volonté pure et fraternelle de leur tenir com-

PRËMlàHE JOURflÉE 43

pagnie. Ceux-cy creurent au commencement qu'on se mocquast d'eux : mais, quand Hz ▼eirent que la dame parloit à bon escient^ ilz respondirent qu'ils estoient de bon cueur tous prestz de ce faire; et sans plus songer, ûfûtït qu'ilz partissent de là, donnèrent ordre à ce quHls avoient à faire sur leur partement : parquoy ayans faict par bon moyen appareiller tout ce qui leur fut nécessaire, et envoyé premièrement là où ili& délibéroient aller, le lendemain matin qui fut mercredy sur la poincte du jour, les* dictes dames avec aucunes de leurs chambrières, et les trois hommes avec trois de leurs serviteurs, sortirent de la cité et se mètrent en chemin, de laquelle ils ne s'eslongnèrent d'une lieue qu'ilz n'arrivassent ftU lieu qu'ils avoient premièrement accordé. Leqttel lieu estoit sur une petite montaignette un peu loing de toutes partzdu grand chemin, pleine de divers arbrisseaux et tentes toutes fueîllues de vertes branches, plaisantes à regarder, sur la sime de laquelle y avoit un palays avec une belle et grande court au millieu, accompaignée de galleries, salles, et chambres toutes et chascune d'icelles à part soy, très*belles et enrichies de plaisantes painctures à veOir; et les préaux estoient à l'entour, et les jardins beaux à merveilles, avec puyz de très-fresches eaues : aussi les caves pleines de vins excellents, choses plu» à estimer à curieux beuveurs, que à sobrea et honnestes femmes* Lequel

palaySy ladicte compagnie trouva tout nettoyé et bien en ordre, et les lictz dedans les chambres faictz et dressez. Si estoit tout semé de fleurs, telles qu'on pouvoit avoir en la saison entremeslées de jonchées, qui ne fut sans grand plaisir de toute la compagnie : laquelle s'estant assise de pleine arrivée, Dioneo, qui par dessus les autres estoit plaisant jeune homme, et plein de miP bons petitz motz, dist : < Vostre sens (mes dames) nous a icy mieux guidez que nostre prévoyance; je ne sçay ce que. vous avez délibéré de faire de voz souciz : quant est des miens, je les ay laissez à la porte de la ville quand j'en suis n'aguéres sorty avec vous : et par ainsi délibérez-vous de passer le temps à rire et chanter avec moy (j'enten autant qu'à vostre dignité s'apartient), ou bien me donnez congé que je retourne quérir mes souciz, et que je demeure en nostre désolée cité. » A qui mia dame Pampinée.respondit en soubzriant comme si elle avoit pareillement chassé les siens : «• c Dioneo, tu as très-bien parlé, il faut vivre joyeusement : aussi n'y a-il autre occasion qui nous a faict fuyr icy les tristesses de la ville : mais pource que les choses qui sont sans moyen ne peuvent longuement durer, moy qui ai commencé les propoz au moyen desquelz ceste compagnie est assemblée, pensant à la continuation de nostre plaisir, il me semble qu'il est de nécessité que nous accordions qu'il en y ayt entre nous un, qui soit

le principal de tous, en qui soit le soing de commander pour nous faire vivre joyeuse* ment, et auquel nous pourtions honneur, et iuy obéissions comme au chef : et à fin que chacun essaye le faiz de la solicitude, et pareillement le plaisir de dominer; et par conséquent que tirez d^une part et d^autre nul ne puisse (qui ne l'essaye) avoir aucune envie contre Tautre qui Taura essayé, je suis d'avis que chacun pour un jour seul aye le faiz et l'honneur; et le premier d'entre nous qui le devra avoir, soit à l'élection de nous tous : et quant est de ceux qui devront succéder après celuy ou celle qui aura eu ce jour la seigneurie, nommera quand la nuict s'aprochera, celuy ou celle qui Iuy devra succéder. Et ce tel (selon qu'il Iuy plaira) ordonnera et disposera du temps que sa seigneurie devra durer, du lieu et de la façon en laquelle nous aurons à vivre, i

Ces paroles pleurent grandement à un chascun, et tous d'une voix esleurent ma dame Pampinée pour estre Royne de la première journée : parquoy ma dame Phi loméne courut incontinent vers un laurier, par ce qu^assez de foys elle avoit ouy dire de combien d'honneur les branches d'iceluy estoient dignes, et combien elles faisoient digne d'honneur celuy qui à bon droict en estoit coronné; et de ce laurier en cueillit aucunes branches, dont elle fit un chappeau honorable et apparent qu'elle y meit sur la teste, qui fut, tant que leur compagnie dura, signe

manifeste à tout autre de ta seigneurie et grandesse royalle.

Après que ma dame Pampinée fut faicte Royne, elle commanda que chascun se teùst, ayant desjà faict appeller devant elles les trois serviteurs des trois jeunes hommes, et aussi leurs chambrières qui nVstoient que quatre. Et quand chascun eut faict si-' lence, elle dist ainsi : f Afin que moy première donne exemple à toutes vous autres, par lequel (procédant de bien en mieux) nostre compagnie puisse vivre avec ordre et plaisir, et durer sans aucune honte autant qu'il vous sera agréable, je fay Parmeno, serviteur de Dioneo, mon maistre d'hostel, et luy donne la charge et solicitude de tout nostre train, et de ce qui appartiendra au service de la sale : je vueil aussi que Sirisco, serviteur de Pamphile, soit nostre despan* sier et trésorier, et qu'il face ce que Parmeno luy commandera, et que Tindaro serve de valet de chambre à Philostrato son maistre et aux autres deux, quand ses compagnons (empêchez à leurs offices) n'y pourront vacquer. Misia, ma chambrière, et celle de Philomène nommée Licisca, serviront continuellement à la cuysine, et appresteront diligemment les viandes qui leur seront baillées par Parmeno ; Chimera, chambrière de Laurette, et celle de Flammette nommée Stratilia, auront le gouvernement et le soing des chambres des dames, ensemble à faire nettoyer les lieux où nous se-

rons. Et oultre voulons et commandons à un chascun sur tant qu'il désirera nostre grâce, que où qu'il voyse, où qu'il vienne, ou quelque chose qu'il oye, ou voye, qu'il se garde bien nous aporter icy nouvelles de dehors autres que plaisantes. » Et aprds avoir donné sommairement l'ordre que dessus, qui fut loué d'un chascun, elle tout^ joyeuse se leva debout et dist : c Nous avons icy jardins, préaux et autres lieux assez plaisans, parmy lesquelz chascun qui vouldra se voyse esbattre, et aussi tost que neuf heures sonneront, chascun se treuve icy, à fiii que nous disnions à la frescheur. »

Ayant donques la joyeuse compagnie eu licence de la Royne pour s'aller récréer, les jeunes hommes avec les belles dames devisans de choses plaisantes s'en vont promenant tout bellement dans un beau jardin, faisant chapeaux et bouquez de diverses fleurs, et amoureusement chantans. Et après qu'ilz y eurent autant demouré comme la Royne leur en avoit donné licence, s'en retournèrent à la maison, où ilz trouvèrent que Parmeno avoit soigneusement commencé à faire son office. Et qu'il soit ainsi, quand ilz furent entrez en une salle basse, ilz y trouvèrent les tables dressées couvertes de très-blanches napes, et les verres qui sembloient argent, si clairs ilz estoient : et la maison semée par tout de fleurs de ge» neste. Parquoy ayant esté donnée l'eau à laver comme il pleut à la Royne, selon

48 I.E DÉCAMÉRON

l'ordre de Parmeno, chacun s'en alla seoir. Les viandes aprestées délicatement furent servies, et vins excellenz apportez, et furent servies les tables sans aucun bruit par les trois serviteurs dessusnommez : desquelles choses estant chacun resjouy, pource qu'elles estoient belles et bien ordonnées, ilz disné^ rent avec mille bons petitz motz et plaisans. Après qu'ilz eurent disné, et les tables levées (comme ainsi fust que toutes les dames et pareillement les hommes sceussent dancer aux chansons, et aucuns d'eux jouer très-bien d'instrumens et chanter), la Royne commanda qu'on feist apporter les instrumens, et par son commandement Dioneo print un liiz et Flammette une violle : et commencèrent à jouer doucement une dance. Au moyen dequoy la Royne, avec les autres jeunes dames et les deux jeunes hommes, prindrent un bransle, et à petit pas (ayans envoyé disner les serviteurs) commencèrent à dancer. Et quand la dance fut achevée se prindrent à chanter certaines plaisantes chansonnettes, et en ceste manière demourèrent tant qu'il sembla temps à la Royne d'aller dormir un peu. Parquoy (ayant donné licence à tous) les trois hommes s'en allèrent en leurs chambres, séparées d'avec celles des Dames, lesquelles ilz trouvèrent (avec les litz bien faictz) pleines de fleurs comme ilz avoyent faict la salle, et pareillement les Dames les leurs. Parquoy s'estans despouillez s'en allèrent reposer.

Peu de temf>s après que midy fut sonné, la Royne s^estant levée feit lever toutes les autres, et pareillement les hommes : affermant que le trop dormir de jour nuysoit. Et s^en allèrent ainsi en un préau, auquel rherbe estoit verte et grande, sans que le soleil y frappast aucunement; et là, sentans venir un doulx et gracieux petit vent, chacun d^eux s^asseit comme il pleut à la Royne sur rherbe verte en rond^ ausquelz elle dist après ainsi :

c Com.me vous voyez, le Soleil est hault, et la chaleur grande, et antre chose n'oyt-on que sigalles sur les oliviers : parquoy d'aller maintenant en aucun lieu seroit sans doubte grande sotise ; il Êiict icy bon et frais, et y a comme vous voyez tabliez et eschetz à quoy chacun peult (comme mieux il aymera; prendre plaisir; mais si en cecy mon advis estoit trouvé bon, on ne joueroit point : par ce qu'il convient que Tesprit de Tune des parties le plus souvent se trouble sans trop de plaisir de Tautre, ou de celuy qui s'amuse à les regarder; ains Ton deviseroit et compteroit des fables : d'autant que parlant l'un, tout le reste de la compagnie qui escoute, y peut prendre plaisir; et laissans passer ceste chaude partie du jour, vous n'auriez pas achevé chacun de dire une sienne petite nouvelle que le Soleil s'abaisseroit, et le chaud diminueroit, et pourrions après nous en aller prendre soûlas : et là où bon nous sembleroit. Et par ainsi, si ce que je dy vous

3o I.E DÉCAMÉRON

est agréable (d'autant que je suis délibéra de suyvre en cecy vostre plaisir), fiiison»-le. Et où il ne vous plairoit, chascun £ice jusques à Theure de vespres ce que plus luy plaira, i

Les Dames, et pareillement les hommes louèrent tous, et prindrent pour le meilleur passetemps de compter des nouvelles. Adoncques dist la Roy ne : c Si cecy vous plaist, |e Yueil pour ceste première journée qu^il soit permis à chascun de deviser de celle matière, qui plus luy sera agréable. > Et se tournant vers Pamphile (lequel estoit assis à sa dextre) gracieusement luy dist qu'avec une de ses nouvelles il donnast commencement aux autres : là où Pamphile, ayant ouy le commandement, incontinent (escouté d'un chascun) commença à dire ainsi :

mESSIRE CHAPPELET DU PRAT

trompa par urne tienne fauAae cottfessi<m un sainct homme religieux, et puis mourut, et {xyant esté durant toute sa vie un très mé chant homme, à sa mort fui réputé pour sainct, et appelé sainct Chappdet.

NOUVELLE PREMIÈRE

En laquelle est contenu combien at diflcilc à distingaer la bonté d'avec rhipocrisic: et comment, sous umbre de saincteté, la mauTaistié d'un homme en peut tromper plusieurs.

L est chose très-convenable (mes chères Dames) que rhomme commence tout ce quUl faict au nom admirable et sainct de celuy qui fut Créateur de toutes choses : parquoy, puis qu'il convient que comme le pre-

mier je donne commencement à vostre invention de faire des comptes, je me délibère commencer par une de ses merveilleuses œuvres, afin que, icelle ouye, nostre espérance s'arreste en luy comme en chose permanente, et que tousjours son nom soit loué de nous.

Or n'est-il rien plus certain, que tout ainsi comme les choses temporelles sont transitoires et mortelles, ainsi sont-elles en soy et hors de soy pleines d'ennuy, angoisse, et peine, et subjectes à infiniz dangers : ésquelz nous qui vivons meslez parmi eux, et qui sommes partie d'eux, ne pourrions (sans point de faulte) durer, ne nous défendre, si Dieu par espéciale grâce ne nous en donnoit la force et le bon sens. Laquelle force ne nous fault croire qu'elle descende à nous, ne en nous, par aucun de nos mérites, mais par sa propre bénignité meue toutesfois, et impétrée par les prières de ceux qui furent (comme nous sommes) mortels : et lesquelz pour avoir bien observé ses commandemens (ce pendant qu'ilz ont esté en vie) sont maintenant avec luy devenuz éternelz, et bienheureux. Auxquelz (comme à procureurs et avocatz informez par expérience de

nostre fragilité) nous-mesmes n'osans par adventure présenter noz prières devant la présence d'un si grand juge, nous les adressons, pour obtenir les choses que nous réputons nous estre nécessaires. Et encores les pouvons-nous croire plus pleins envers nous de sa pitoyable libéralité, quand ne pouvant la subtilité, de l'œil mortel arriver en aucune manière au secret de la divine pensée, il advient paradventure quelquefoys que nous, trompez par opinion, faisons tel nostre procureur devant sa majesté, qui est chassé d'icelle, avec perpétuel exil. Et néantmoins luy auquel nulle chose peult estre cachée, regardant plus à la purité de celuy qui prie, que à son ignorance, ou à Tcxil de celuy qui est intercesseur, il exauce les prières de ceux qui le prient, comme si les autres estoient bienheureux devant sa. face. Ce que manifestement pourra apparoir en la nouvelle que j'cnten réciter. Je dy manifestement, non au jugement de Dieu, mais bien selon celuy des hommes.

On dit donques quHl y eut un nomme Musciato Franzesi, qui de très-riche et

54 LE d£c.am£ron — i'^ journée

grand marchant en France, devint Chevalier, lequel ayant à venir en Touscane avec messire Charles-*sans-terre, frère du roy de France, qui avoit esté demandé, et incité à y venir par le Pape Boniface, sentant que ses affaires estoyent embroillez cà et là (comm« le plus souvent sont ceux des marchans) et que mal aysément ils se pouvoyent soudainement desmesler, pensa d'en donner la charge à plusieurs personnes ; et à lout il donna très-bon ordre, fors qu'il demoura en double qu'il pourroit laisser assez suffisant pour recovrer ses debtes. de plusieurs Bourguignons. Et la cause de son doubter estoit, qu'il congnoissoit les Bourguignons gens de mauvaise nature, rioteurs, brouilleurs, pleins de ca- Inmnie, et sans aucune loyauté : telle* ment qu'il ne luy pouvoit souvenir d'aucun homme (si meschant fust-il) en qui il peust avoir aucune fiance de pouvoir suffire à leur mauvaistié. Et ayant longuement pensé sur ceste examination, il luy va souvenir d'un Maistre Chappelet du Prat, lequel souventes fois fréquentoit en sa maison à Paris. Et pour ce qu'il estoit petit de personne, et assez advenant, ne sçachans les Françoys que

vouloit dire Chappelet, pensans qu'il falU loit dire en leur langue Chappel, ilz Tappelloyent (pour ce que comme dessus est dict, il estoit de petite stature] Chappelet, et non Chappel. Et pour Chappelet estoit congneu partout, là on pour Ghap* pel peu de gens le c(^no)rssoient.

Or estoit ce Maistre Chappelet de si bonne et louable vie, que, estant notaire, il eust eu très-grandlionte que aucun de ses contractz (combien qu'il en feist peu) feust trouvé autre que &nx : desqueb autant en eust-il faict, comme d'autant il en eust esté requis ; et ceux-là, plus volontiers les faisoit-il pour néant, qu'il n'eust faict un autre bon, dont il eust été grandement salarié. Il prenoit le plus grand plaisir du monde à porter £iux tesmoignage, s'il en estoit prié : voire encor qu'il n'en fust point requis. Et pour autant qu'en ce temps-là on adjoustoit en France grande foy aux sermens, luy, ne se souciant d'estre parjure, gaignçit mauvaisement autant de procès comme on luy en eust remis à son serment, et sur sa foy de dire vérité. Il se délectoit outre mesure, et s'estudioit fort à causer inimitiez et scandales entre parens, amys, et toute autre personne :

56 LE DÉCAMÉRON — l'® JOURNÉE

desquelz tant plus il en voyoit advenir de mal, plus de plaisir il en prenoit. S'il estoit appelle pour aller tuer quelqu'un, ou pour faire autre meschantc chose, il ne le refusoit jamais, mais y alloit voluntairement. Et plusieurs fois s'est-il trouvé à battre et tuer des gens de ses propres mains. Il estoit très-grand blasphémateur de Dieu et des sainctz, pour chascune petite ocasion, comme celuy qui estoit plus que nul autre cholère. De l'église, jamais ne la fréquentoit : contemnant avec parolles abominables tous les sacremens d'icelle, comme chose vile; mais au contraire, il visitoit trèsvolen tiers les tavernes et autres lieux déshonnestes, et iceux fréquentoit. Des femmes, il les désiroit aussi peu que font les chiens coups de baston; et du contraire, il s'en délectoit plus que nul autre meschant homme qu'on eust sceu trouver. Il eust desrobé en secret et en public, avec telle conscience qu'un sainct homme vouldroit donner. Il estoit gourmand et yvrongne, tellement que le vin luy faisoit aucunes fois ennuy; et estoit grand et notable joueur, et porteur de faux dez. Mais pourquoy m'estendz-je en tant de parolles ? Il estoit le plus meschant

homme qui paradventure nasquît oncques. La malice duquel fut longuement supportée par la faveur et puissance de Messire Musciat : pour Tamour duquel cela fut enduré par plusieurs fois, tant des privées personnes (à qui assez souvent il faisoit injure) que de ceux de la Court, à qui il en Êiisoit à toutes heures. Estant donc ce Maistre Chappelet tombé en la mémoire de Messire Musciat, lequel très-bien congnoissoit sa vie, il pensa en soy-mesmes, qu'il devoit estre tel que la mauvaistié des Bourguignons le requéroit. Au moyen dequoy l'ayant faict appeller, il luy dist ainsi : « Tu sçais, » Chapellet, comme je suis pour me rc- » tirer d'icy du tout; et ayant affaire » entre autres à Bourguignons, hommes » pleins de tromperies, je ne sçay per- » sonne plus convenable que toy pour » recouvrer le mien d'eux : et par ce, » comme ainsi soit, que tu n'es à pré- » sent guères empesché à autre affaire, » si tu veux entendre à cecy, )e te feray » avoir lettres favorables de la Court : et » si, te donneray raisonnable part de ce » que tu recouvreras. » Maistre Chappellet, qui se voyoit oysif, et malaysé des biens de ce monde, considérant que Mes-

sîre Musciat, qui avoit esté tout son support, s'en alloit sans y songer autrement, et quasi contrainct par nécessité^ se résolut, et dist qu'il le feroit très-voluntiers. Parquoy ayans convenu ensemble et receu de Messîre Musciat sa procuration expresse et lettres favora-^ blés du Roy, après que ledict Messife Musciat fut party, Maistre Chappelet s'en alla à Dijon, où il n'estoit congneu quast de personne. Et là, hors son naturel, il commença bénignement et gracieusement à vouloir recouvrer deniers, et faire ce pourquoy il y estoit allé, comme si quasi il réservoit à se faire congnoistre à la fin. Et faisant ainsi, et se logeant, et retirant en la maison de deux frères Florentins, qui prestoient là à usure (lesquelz pour l'amour de Messire Musciat luy faisoyent beaucoup d'honneur), advint qu'il tomba malade; et les deux frères lui firent soubdainement venir Médecins et serviteurs pour le servir, luy firent bailler toutes choses nécessaires pour le recouvrement de sa santé : mais tout ce qu'on lui faisoit ne servott de rien, par ce que le bon homme, lequel estoit desjà vieux, et avoit vesca tome sa vie désordonnément, alloit de

I — SAnCT CHAPTCLCT 29

jour en jour (selon que le in^eoTent les Médecins) de mal en pis, comme œlur qui «voit le mal de la mort : dont les deux frères estojent fort marriz. Et un foor, assez pris de la chambre oii gisoit Maistre Cliapellet malade, commencèrent entr^eux à dire : ■ Que ferons nous » (dîsoit l'un à l'autre « de cestuy-cy? Nous sommes fort empeschez de lui; car de l'envoyer hors de céans ainsi malade, ce nous seroit grand blasme et signe manifeste de peu d'entendement : Yoyans les gens que nous l'avons premièrement retiré, et après fiûct servir et médeciner soigneusement, et maintenant sans qu'il nous a\t peu avoir fiiict aucune chose qui nous doive desplaire, le voir si soubdainement chasser hors de nostre maison, et malade à mort comme il est. Mais d'autre part il nous Êint aussi considérer, qu'Û a esté si meschant homme qu'il ne se voudra jà confesser, ne prendre aucun sacrement de l'Église ; et mourant ainsi sans confession, il n'y aura ^lise qui vueille recevoir son corps, ains sera jette en terre prophane conmie un chien : et si encor' il se veult confesser, ses péchez sont en si

6o LE DÉCAMÉRON — l'« JOURNÉE

» grand nçmbre et si horribles, qu'il en » adviendra , le semblable, parce qu'il » n'y a Prestre ny Religieux qui le » vueille ou puisse absouldre : parquoy, » non estant absoulz, aussi bien sera-il » jette en un fossé; et si cecy advient, » le peuple de ceste ville , tant pour » le train que nous faisons (lequel » leur semble très-meschant , et chas- » cun jour n'en font que dire mal) » que pour le désir qu'ilz ont de nous » saccager, voyant cecy se mutinera et » criera-l'on: Ces chiens Lombards qu* on » ne veult recevoir à l'église, ne doivent » plus estre icy supporte^ ; et sont pour » venir en furie et courir ànoz maisons, » là où paradventure ilz ne se contente- » ront de piller nostre bien, mais sont » gens pour emmener les personnes, tel- » lement qu'en quelque sorte que ce soit, » nous sommes mal si cestuy-cy meurt. » Maistre Chappelet, lequel (comme dessus est dict) gisoit près du lieu où ceuxcy devisoient ainsi, ayant l'ouïe subtille (comme le plus souvent nous voyons avoir aux malades) ouyt ce que ceux-cy disoient de luy, et les fit appeler,- puis leur dist : « Je ne veuil que vous doub- > tiez aucune chose de moy, ne que

» VOUS ayez peur de recevoir pour moy » aucun dommage; j'ay entendu ce que » vous avez dict, et suis certain qu'il en » adviendroit comme vous dictes, si la

• besogne ailoit ainsi que vous pensez : » mais je la feray bien aller autrement.

• J'ay tant faict d'injures à nostrc Seit gneur durant ma vie, que pour luy en » ùlre maintenant une pour ma der- » nière main, sur Theure de ma mort, il

• n'en sera ne plus ne moins. Et par » ainsi, pourchassez seulement de me » Élire venir le plus sainct et homme de » bien de Religieux (si aucun en y a)

• qu'on pourra trouver, et laissez faire » à moy que je accoustreray le cas pour

• vous et pour moy, de sorte que tout » sera bien, et en devrez être contens. »

Les deux frères, combien qu'ilz ne pripsent de cecy grande espérance, s'en allèrent néantmoins en une religion de Gordeliers, et demandèrent quelque sainct et sçavant homme pour venir ouyr de confession un Lombard qui cstoit malade en leur maison. Si leur fut baillé un vieux religieux, grand maistre en la Saincte-Escriture, et homme fort vénérable, auquel estant de bonne et saincte vie , tous les citoyens avoient

62 LE DÉCAKléRON — I*^ JOURNÉE

très-grande et espéciale dévotion, et le menèrent en leur logis : là où, aussi tost qu'il fut arrivé en la chambre où gisoit Maistre Chappelet, et s'estant assis de costé luy, il le commença premièrement à conforter bénignement , et après il lui demanda combien de temps il y avoit qu'il s'estoit confessé. Auquel Maistre Chappelet (qui jamais ne Tavoit esté) respondit : — « Mon père, j'ay tou- » jours accoustumé de me confesser une » fois pout* le moins toutes les semaines, » encore y en a-il de celles que je me » confesse plus souvent. Il est vray que » depuis huict jours passez que je tom- » bay malade, je ne me suis peu confes- » ser, si grand a esté Tennuy que m'a » donné la maladie. » Dist alors le beau père : — « Mon filz, tu as bien faict, et » ainsi le doibz-tu doresnavant faire, et » voy bien, puisque tu te confesses si sou- » vent, que j'auraypeudepeinedeteouyr, » où de te demander. » Maistre Chappelet luy dist : — « Monsieur le beau père, » ne dictes pas ainsi : je ne me confessay » jamais tant de foys ne si souvent, que » tous jours je ne me soyc voulu confes- » ser généralement de tous mes péchez » dont j'eusse souvenance , depuis le

I — SAINCT CHAPPELBT 63

» jour que je nasquy jusques à Theure » que je me suis confessé : et par ainsi » je vous prie, mon bon père, que vous » me demandez ainsi par le menu de i> chascune chose comme si jamais je ne » m'estois confessé, et n'ayez aucun r>^s- » pect que je soye malade : car j'ayme » mieux desplaire à ceste mienne chair » que si, en faisant son ayse, je faisoye » chose qui peust estre cause de la per-* » dition de mon ame, laquelle mon Ré- )) dempteur a racheptée de son précieux » sang. » Ces parolles pleurent grandement au sainct beau père, et luy sembla argument de conscience bien disposée ; et après qu'il eut fort loué au patient ceste sienne coustume, il luy commença à demander s'il avoit jamais avec aucune femme offencé son Créateur. A qui Maistre Chappelet en souspirant respondit : — « Mon père, j*ay » honte de vous dire la vérité de cest » affaire , craignant pécher de vaine » gloire. » Auquel le ss^nct beau pèi^ dist : — « Dy hardiment : car en disant la » vérité, soit en confession ou autre- » ment, on ne pèche jamais : » Dist alors Maistre Chappelet : — « Puis que vous » m'asseurez de cecy, je le vous diray,

64 LE DÉCAMéRON — l**® JOURNÉE

» et VOUS asseurc que je suis aussi pu- » ceau comme je sorty du ventre de ma » mère. — O! que tu soys de Dieu bé- » neist » (dist le beau père), « que si bien » as-tu faictl car en ce faisant tu as » d,'autant plus mérité, comme tu avois » plus de liberté de faire le contraire, si » tu eusses voulu, que nous n'avons. » Et après cecy il luy demanda si du péché de gloutonnie il avoit jamais despieu à Dieu. Lequel, en souspirant fort, respondit que ouy, et plusieurs fois. Par ce que, comme ainsi fust que, outre les jeusnes de Karesme qui se font durant toute Tannée par les dévotes personnes, il eust accoustumé de jeusner trois jours pour le moins de chascune semaine au pain et à^ Teau, il avoit beu ceste eau avec tel plaisir et appétit (mesmement quand il avoit porté aucune peine en priant ou allant en pèlerinage) comme font lesyvrongnes le bon vin, et plusieurs fois avoit souhaitté d'avoir certaines sallades de ces petites herbes que les femmes cueillent quand elles sont aux.

champs; encor quelque fois le manger luy avoit semblé meilleur qu'il ne croyoit le devoir sembler à quiconques jeusne par dévotion, comme il faisoit. A qui le

! — î- SAINCT CHAPPELET 65

beau père dist : — « Ces péchez, mon fils, » sont naturelz, et sont assez légers ; et » par ainsi je ne vueil que tu en charges » ta conscience plus qu'il n'en est be- » soing : il advient à chacun homme » (quelque sainct qu'il soit) que, après 9 qu'il a beaucoup jeusné, le manger » luy semble bon, et après le travailler, » le boire. — O ! » (dit Maistre Chappellet) « ne me dictes point cecy pour me con- » for ter : vous sçavez bien que je sçay » que les choses qu'on £aict pour le ser- » vice de Dieu se doyvent toutes faire » nettement , et sans aucune rouylle » d'esprit, et qui autrement le faict, il » pèche. » Le beau père, très-content, luy dist : — « Et je suis content que tu le » prennes ainsi en ton entendement ; et » me plaist fort ta pure et bonne con- » science en cecy. Mais dy-moy, en ava- » rice as-tu jamais péché ? désirant plus » qu'il n'estoit raisonnable, ou retenant » de l'autruy ce que tu ne devois rete- » nir? » Auquel Maistre Chappelet respondit : — « Je ne voudrois, mon père, » que vous le pensissiez, me voyant icy j» logé en la maison de ces usuriers ; je » n'ay que faire céans, et n'y suis venu » sinon pour les admonester et chastier,

66 LE DéCAMÉRON — I*"» JOURNÉE

I» et les oster de cest abominable prouf- » fit; et croy que j'en fusse venu à bout, » si Dieu ne m'eust ainsi visita. Mais » vous àevtz sçavoir que mon père me 0 laissa riche homme : du bien duquel, » incontinent qu'il fut mort,- j'en doiinay » la plus grand part pour Dieu, et a^rès, » pour substenter ma vie, et pour ptou- » voir ayder aux pauvres de J^ésu-Christ, » j'ay fait mon petit train de marchan- » dise, et ay désiré d'y gaigner; et tous* » jours ce que j'ay gaigné, je l'ay party » par belle moytié avec les pauvres de » Dieu, convertissant ma part en mes » affaires, et leur donnant l'autre moytié ; » en quoy mon Créateur m'a si bien » aydé que j'ay tous jours faict mes be- » songnes de bien en mieux. — Tu as » bien faict » (dist le beau père), « mais » combien souvent t'es-tu courroucé?

» — Ô, » dist Maistre Chappelet, « cela » vous asseureray-j'e que j'ay souvent » fait : mais qui s'en pourroit tenir? » voyant chacun jour les hommes faire » les choses déshonne^tes, ne garder l^s » commandemens de Dieu, et ne crain-^ » dre ses jugemens ^ Il a esté maintes » fois le jour que j'eusse voulu plustost » estre mort que vif, voyant les jeunes

I — SAINCT CHAPPELBT 67

» gens suyvre les vanitez, et les voyant » jurer et parjurer, aller aux tavernes, » n'aller point aux églises, mais plustost » suyvre les voyes du monde que celles » de Dieu. » Dist alors le beau père : — « Cccy, mon fils, est bon courroux, et » je ne t'en ^auroye imposer aucune pé- » nitence. Mais dy-moy, Fire ne t'a-elle » jamais pour aucun cas peu induire à » faire quelque homicide, ou à dire vil- » lenie à personne, ou à faire quelque » autre injure? » A qui Maistre Chappelet respondit : — « O, Monsieur, vous » qui me semblez un homme de Dieu, n comment dictes-^vous ces parolles ? Si » j'avoye eu le moindre penser de faire » l'une de ces choses que vous dictes, » croyez-vous que je cuyde que Dieu » m'eust tant soustenu sur terre ? . Ce » sont choses à faire à destrousseurs de » gens et meschantes personnes , des- » quelz, à toutes les heures que j'en ai » veu quelqu'un, je luy ay tousjours » dit : Va, que Dieu te convertisse. » Alors dit le beau père : — « Or me dy, » mon filz, que benoist sois-tu de Dieu, I as-tu jamais porté faux tesmoignage » contre aucun , ou dit d'autruy, ou » prins quelque chose de l'autruy contre

» la voluhté de celuy à qui elle appar- » tenoit? — Ouy certes, Monsieur, »

(respondit MaistreChappelet), « que j'ay » dit du mal d'autruy ; parce que j'ay eu » autresfois un mien voysin qui, avec le » plus grand tort du monde, ne faisoit » autre chose que batre sa femme, de- » quoy je parlay une fois mal de luy » aux parens de sa femme : si grand » pitié j'avoye de celle pauvrette, la- » quelle, toutes les fois qu'il avoit trop » beu, il l'acoustroit Dieu sçait com- » ment. » Dist à l'heure le beau père : — « Or bien, tu m'as dit que tu as esté » marchant : trompas-tu jamais per- » sonne comme font les marchans? — » Moy? » (dit Maistre Chappelet) « certes » ouy, Monsieur, mais je ne sçay qui ce » futj sinon qu'un homme qui m'ap- » porta un jour l'argent qu'il me devoit » d'un drap que je luy avoye vendu, et » je le mei en une bource sans compter, » puis je trouvay à un moys de là qu'il » y avoit quatre petitz deniers plus qu'ilz » ne dévoient estre, parquoy ne re- » voyant plus cestuy-là, et les ayant » gardé bien un an pour les luy Tendre, » les donnay pour l'amour de- Dieu. »

Le beau père dist : — « Cecy fut petite

I — SAINCT CHAPPELET 6q

» chose, et ûz très-bien d'en faire ce » que tu fiz. » Et outre cecy luy demanda le beau père de plusieurs autres choses, à toutes lesquelles il respondit en la manière que dessus. Parquoy voulant desjà procéder à l'absolution, Maistre Chappelet luy dist : — « J'ay encor » un péché que je ne vous ay dit. » Le beau père luy demanda : — « Quel ? » et il dist : — « Il me souvient que je » fey nettoyer la maison par mon ser- » viteur un jour de feste, et n'eu pas » celle révérence au sainct jour de Di- » menche que je devoye. — Q! » dist le beau père, « cecy (mon filz) est légière » chose. — Non » (dist Maistre Chappelet), « ne dictes pas légière chose : car » le sainct jour du di menche est trop » à révérer; par ce qu'à tel jour nostre » Seigneur résuscita de mort à: vie. » Dist alors le beau père : — « Or çà, » n'as-tu fait autre chose:' — Monsieur, » oui » (respondit Chappelet], « un jour a par oubliance je crachay en l'église de » Dieu. » Le beau père commença à soubzrire, et. dist: — « Mon fils, cecy » n'est pas chose dont il se faille sou- » cier; nous qui sommes religieux y » crachons bien tous les jours. — Et

» VOUS faictes grand Villenie » (dist maistre Chappelet), a par ce qu'il ne 0 convient tenir chose si nene comme » le sainct temple où Ton rend sacrifice )» à Dieu. »

Et ainsi en peu d'heure il luy en dist beaucoup de semblables, et à la fin commença k souspirer , et après à plorer amèrement : comme celuy qui le sçavoit trop bien faire quand il vouloit.

Lors luy dist le sainct beau père : — « Qu'as-tu, mon filz? » Maistre Chappelet respondit : — « Hélas, monsieur, » il m'est demeuré un péché à dire sur » ma conscience, duquel je ne me con- » fessay jamais, si grand'honte j'ay de le » dire ; et toutes les fois qu'il m'en sou- » vient, je pleure comme vous voyez, et » me semble estre très-certain que Dieu » n^aura jamais miséricorde de moy » pour ce péché. » Alors le beau père luy dist : « — Tay-toy, mon filz, qu'est- » ce que tu dis ? si tous les péchez qui » furent oncques faitz par les hommes, » ou qui se doivent faire tant qtie le » monde durera, estoient en un seul » homme, et il s'en fust repenty, et east » la. contrition comme je voy que tu as, » la bénignité et miséricorde de Dieu

» est si grande qu'en le confessant il le » luy pardonneroit libérallement ; et 9 par ainsi dy-le hardiment. » Dist alors maistre Chappelet , tousjours plorant fort : — « Hélas, mon père, le mien pé- » ché est trop grand, et à peine puis-je » croire (si voz prières ne m'y aydent) » que jamais il me doive estre de Dieu » pardonné. » A qui le beau père dist : — « Dy-le hardiment : que je te pro- » metz-de prier Dieu pour toy. » Maistre Chappelet non pourtant ploroit tousjours, et ne le disoit point, et le beau père le confortoit de le dire. Mais après que maistre Chappelet, en plorant, eut une grand pièce tenu le beau père ainsi en suspens, il jetta un grand souspir et dist : — « Mon père, puis que vous me » promettez de prier Dieu pour moy, je » le vous diray. Vous devez sçavoir que » quand j'estoye petit garson, je maudy » une fois ma mère. » Et cecy dict, recommença à plorer de plus fort. — « O mon fîlz » (dist le beau père), « cecy » te semble-il si grant péché ? les hom- » mes blasphèment tous les jours nostre » Seigneur, et toutefois il pardonne vo- » luntiers quand on se repent de Ta voir » blasphémé : et toy, ne veux-tu croire

» qu'il te pardonne cestuy-cy ? Ne pleure » point ; conforte-toy, que certaine- » ment si tu avois esté Tun de ceux », qui le meirent en la croix ayant la » contrition que je te voy, si te pardon- » neroit-il. — Dictes-vous ? ma doulce » mère qui me porta dans son ventre » neuf moys, le jour et là nuyct, et de- » puis m'a porté à son col plus de cent » fois, trop fey de mal de la maudire, et » trop est grand le péché ! et si vous ne » priez Dieu pour moy, il ne me sera ja- « mais pardonné . »

Voyant le beau père qu'il ne restoit plus â dire autre chose à maistre Chappelet, il luy donna l'absolution, et la sienne bénédiction; le réputant pour très-sainct homme, comme celuy qui croyoit entièrement estre vray ce que maistre Chappelet luy avoit dit. Et qui seroit celuy qui ne le creust, oyant dire ainsi à un homme qui est à l'article de la mort? Et après tout cecy luy dist : — <c Maistre Chappelet , avec l'ayde de Dieu » vous serez tost guéry, mais s'il advenoit » toutesfois que Dieu appellast à soy vo- » stre benoiste et bien disposée ame, vous » plaist-il pas que vostre corps soit en- » sevely en nostre convent ? » Auquel

maistre Chappelet respondit : — « Mon- » sieur ouy, et seroye bien marry d'estre » ailleurs , puisque vous m'avez promis » de prier Dieu pourmoy, et oultre ce » j'ay tousjours eu spéciale dévotion à » vostre ordre : parquoy je vous prie » que incontinent que vous serez arrivé » en vostre convent, faictes tant qu'on » m'apporte ce vray corps.de nostre Sci- » gheur que vous avez consacré ce matin » sur l'autel : par ce que (combien que » je n'en soye digne) j'entends avec vo- » stre licence de le recevoir, et la saincte » et dernière unction après, affîn que » si j*ay vescu comme pécheur, au moins » je meure comme Chrestien . » Le sainct homme dit, qu'il luy plaisoit très-voluntiers, et qu'il disoit très-bien, etferoit que présentement il luy seroit apporté; et ainsi fut faict . Les deux frères , qui doutoient fort que maistre Chappelet les trompast , s'estoient mis près d'une cloison qui séparoit la chambre ( où maistre Chappelet gisoit) d'avec la leur, et escoutans à la légière oyoient et entendoient les choses qu'il disoit au beau père, dont quelque fois ilz avoient si grand'envie de rire (oyant les chosfift qu'il confessoit avoir faictes) qu'ilz cui*

74 LE DéCAMÉRON — l"* JOURNÉE

dèrent quasi crever , et disoient entr'eux bien souvent : a Quel homme est cestui- 9 cy, lequel vieillesse, maladie, ne peur » de mort (dont il se veoit approcher), ne » qui plus est de Dieu ( devant le juge- » ment duquel en peu d'heure on atend » qu'il doyve aller ] ne Tont jamais sceu » démouvoir de sa meschanceté, ne faire » tant qu'il ne vueille mourir, ainsi » comme il a vescu ? » Toutesfois voyans eux qu'il avoit faict en sorte qu'il seroit receu en sépulture, ne se soucièrent guères du demeurant, mais Chappelet peu après se communia , et empirant tous) ours de plus en plus eut la dernière unction, et, ce jour mesmes qu'il avoit £Edt si belle et bonne confession, il mourut un peu après vespres . Pour laquelle chose les deux frères donnèrent ordre de faire apprester tout ce qui estoit nécessaire pour le faire ensevelir honorablement et renvoyèrent dire au couvent des beaux pères, affîn qu'ilz vinsent le soir pour dire vigilles selon la coustume, et le lendemain matin pour quérir le corps. Le sainct beau père qui Tavoit confessé ayant entendu qu'il estoit trèspassé, s'en alla vers le prieur du convent et fit sonner le chapitre, là où

I — SAINCT CHAPPELBT 7 5

( quand tous les frères furent assemblez) il lei^r fit entendre comme maistre Chappelet avoit esté sainct homme, ainsi que par sa confession il avoit peu comprendre; et espérant que nostre Seigneur démonstreroit par luy plusieurs miracles, leur persuada qu'on devoit recevoir le corps avec très-grande dévotion et révérence : à quoy faire s'accordèrent le prieur, et les autres religieux crédules . Et quand la nuyct fut venue , s'en allèrent tous là où le corps de maistre Chappelet gisoit, où ilz firent une grande et solennelle veille. Et le lendemain matin tous vestuz avec les aulbes et leurs grandes chappes, avec aussi les livres en la main, et les croix devant, s'en allèrent, en chantant, quérir ce benoist corps, lequel ilz apportèrent avec très-grande feste et solennité en leur église, estans accompagnez quasi de tout le peuple de la ville, hommes et femmes; et Tayans mis en Téglise, le sainct beau père qui l'avoit confessé monta incontinent en chaire et commença à prescher choses merveilleuses de luy, et de sa vie, de ses jeusnes, de sa virginité, de sa simplicité, innocence, et saincteté ; entre les autres choses il conta ce que maistre Chappelet

luy avoit confessé pour son plus grand péché, et comme à grand peine il luy avoit peu mettre en la teste que Dieu le luy deust pardonner. Prenant occasion de cecy le beau père, et se retournant devers le peuple qui l'escoutoit, il les reprint en disant : « Et vous, maulditz de » Dieu, pour un petit festu de paille , qui » vous tourne entre les jambes, blasphé- » mez Dieu, sa mère, et toute la court » de Paradis ! » et oultre cecy il dist plusieurs autres choses de sa loyauté et de son intégrité, tellement qu'en peu de temps avec ses paroles ( ausquelles estoit adjouté entière foy des gens de la contrée ) il le mit si bien en la teste et dévotion de tous ceux qui y estoient , que incontinent après que le service fut achevé , chacun, avec la plus grande presse du monde, luy alla baiser les piedz et les mains, et luy furent deschirez tous les habillemens de dessus le doz, se réputant bien heureux celuy qui seulement en pou voit avoir une pièce ; et falut que tout le jour il fust ainsi tenu, affin que d*un chascun il peust estre veu et visité. Puis la nuyct ensuyvant il fut ensevely en un sépulchre de marbre honorablement, en une chappelle, et de main en main le jour

1 — SAIHCT CHAPPSLET 77

ensuyvant les gens commencèrent à trotter et porter des chandelles et l'adorer , et par conséquent à se Touer, et attacher des ymages de cire, selon le tcu qu'on avoit faict, et si grandement créât la renommée de sa saincteté et dérotion qu'on avoit à luy, que quasi il n'y aTOtt personne estant en aucune adversité qui se vouast à autre sainct qu'à luy : et le nommèrent, et le nomme-Ion encores sainct Chappelet, affermans que nostre Seigneur avoit monstre par luy, et monstroit tous les jours plusieurs miracles à ceux qui dévotement se vouoyent à hiy.

Ainsi doncques vesqnit et mourut maistre Chappelet du Prat, qui devint sainct comme vous avez ouy : lequel je ne vueil nier estre possible qu'il ne soit bien heureux en la présence de Dieu, par ce que, combien que sa vie ayt esté mauvaise et meschante, il peut avoir eu sur l'extrémité telle contrition que par aventure nostre Seigneur a eu miséricorde de luy, et l'a receu en son royaume: mais pource que cecy nous est incongneu, j'en parle selon ce qui en petit aparoir, et dy que ce$tuy-cy tioit plustost estre entre les mains du diable

78 LE DÉCAMÉRON — l»*® JOURNÉE

à perdition qu'en paradis. Et si ainsi est^ la bénignité de Dieu se peut congnoistre très-grande envers nous, laquelle ne regardant à nostre erreur, mais à Tintégrité de nostre foy, faisant par nous nostre médiateur un sien ennemy, le croyant amy, il exauce noz prières, comme si nous recourions pour médiateur à un véritablement sainct, et par ainsi affin que soyons par sa grâce gardez sains et sauves es présentes adversitez, et en ceste si joyeuse compagnie , louans tousjours son nom, duquel nous l'avons commencée, et l'ayans en révérence, nous nous recommanderons à luy en toutes noz nécessitez, avec asseurance que nous serons ouyz .

Et icy se teut.

q^^^q^Hq^^M, juif,

admonnesté par un sien amy nommé Jehannot de Chevigny, s'en alla de Paris à Romme, et voyant là la meschançeté des gens d'église, s*en retourna à Paris^ là où néantmoins il. se fit Chrestien,

NOUVELLE II

En laquelle se contient la libéralité et bonté de Dieu, vers la foy Chrestienne.

A nouvelle de Pamphile fut récitée non sans avoir faict rire la compagnie, et toute louée des Dames; et après qu'elle eut esté escoutée songneusement et achevée de dire, la Royne commanda à ma Dame Néiphile, qui estoit assise auprès Pamphile, qu'en disant une des siennes elle suyvist Tordre du passetemps encommencé; laquelle, comme celle qui non moins estoit

gracieuse que belle, joyeusement respondit que voulentiers elle le feroit, et commença en ceste manière :

Pamphile nous a monstre par sa nouvelle, comme la bénignité de Dieu ne regarde point à noz erreurs, quand ilz procèdent de chose que nous ne pouvons veoir, et moy je vous vueil monstrer par la mienne, combien celle mesme bénignité nous démonstre de soy argument d'infalible vérité : en soustenant patiemment les fautes de ceux qui devroient de faict et de paroles donner vray tesmoignage d'icelle bénignité, faisans le contraire comme ilz font. Afïin que nous suyvons ce que nous croyons avec plus grande fermeté de cueur.

Comme j'ay autresfoys ouy dire (mes gracieuses Dames), il y eut à Paris un grand et riche marchand, faisant le train de draps de soye, nommé Jehannot de Chevigny, homme loyal, bon et droict, lequel avoit singulière amitié à un trèsriche Juif, nommé Abraham, qui pareillement estoit marchand et homme de grande loyauté. Et voyant Jehannot la preudhommie et loyauté de ce Juif, il

n — LE JUIF A ROME 8l

commença à avoir grande compassion que Tame d'un si homme de bien, si sage, et si bon, allast à perdition par foute de foy : au moyen de quoy amiablement le commença à prier qu^il laissast les erreurs de la foy Judaïque, et qu'il se retournast à la vérité Chrestienne, laquelle il pouvoit veoir (comme saincte et bonne) tousjours prospérer et s'augmenter, là où au contraire il pouvoit congnoistre la sienne diminuer et venir à néant. Le Juif respondit qu'il n'en croyoit point de si saincte ne si bonne comme estoit la Judaïque, et qu'il estoit né en icelle, et en icelle vouloit vivre et mourir: et qu'il n'y a chose qui de cecy le sceust jamais démouvoir. Jehànnot ne laissa pourtant que, après quelque jours passez, il ne luy réitérast semblables paroles, luy remonstrant ainsi grossement comme la plupart des marchans sçavent faire, par quelles raisons nostre foy estoit meilleure que la Judaïque. Et combien que le Juif fust en sa loy un sçavant homme, toutesfois l'amitié grande qu'il avoit avec Jehànnot, ou par adventure les paroles lesquelles le sainct Esprit mettoit sur la langue de l'homme idyot l'esmouvoient tellement, que les remonstrances de Jehànnot com-

82 LE DÉCAMÉRON — l''*' JOURNEE

mencèrent fort à plaire au Juif, qui toutes fois, obstiné en sa créance, ne se laissoit convertir : mais tout ainsi qu'il demeuroit opiniastre, Jehannot aussi ne cessoit jamais de le soliciter, tant que le Juif, vaincu d'une si grande et continuelle instance, dist un jour à Jehannot : « Or sus, Jehannot, il te plaist que je de- » vienne Chrestien, et j'en suis content, » par un tel si, que je vueil première- » ment aller à Romme, et voir là celuy » que tu dis estre vicaire général de » Dieu en terre, pour considérer ses » façons de vivre et ses meurs, et pareil- » lement de ses confrères les Cardinaux; » et s'ilz me semblent telz que par tes » paroles et par eux je puisse comprendre » que vostre foy soit meilleure que la 9 mienne (comme tu t'es parforcé de me » monstrer), je feray ce que je t'ay dict; » aussi s'il n'estoit ainsi, je demeureray » Juif comme je suis. »

Quand Jehannot entendit cecy, il fut dolent outre mesure, disant en soymesmes: J'ay bien perdu la peine qu'il me sembloit avoir si bien employée, pensant avoir converty cestuy-cy : car s'il va à la court de Romme, et il veoit la meschanceté et orde vie des prebstres, il

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