II — LE JUIF A ROME
ne faut pas croire qu'il se face jamais Chrestien : mais plustost s'il estoit Chrestien (sans faute) il s'en reviendroit Juif. Et se retourna vers Abraham et luy dist : — a Hé, mon amy, pourquoy veux-tu en- » trer en ce travail et en si grande des- » pence comme ce seroit d'aller d'icy à » Romme ? outre ce que par mer et par 0 terre à un homme riche comme tu es » il y a tout plein de dangers ! ne penses- » tu pas trouver icy qui te donne bap- » tesme ? et si par fortune tu as quelques » doutes en la foy que je te monstre, où » est-ce qu'il y a de si grans docteurs » ne plus sçavans hommes en icelle » qu'il y a icy, pour te pouvoir déclarer » ce que tu voudras ou demanderas?
» Parquoy il me semble que ce tien » voyage est sans propos ; il te faut pen- » ser que telz sont là les prélatz, comme » tu les a veuz icy, et encor' sont-ilz » tant meilleurs à Romme comme ilz » sont plus prochains du pasteur princi- >} pal; et par ainsi, si tu veux croire j» mon conseil, tu réserveras ce voyage » à un autre ibis, pour quelque pardon » général, et je te pourray, par advan- » ture, faire compagnie. »
A qui le Juif répondit : — « Je croy
» (Jehannot) qu'il soit ainsi comme tu dis, » mais, pour te le faire court, je suis » du tout délibéré (si tu veux que je » face ce de quoy tu m*as tant prié) de y » aller, autrement je n'en feray rien. » Jehannot, voyant son vouloir, luy dist : — « Or va en la bonne heure, » et pensa en soy-mesmes qu'il ne se feroit jamais Chrestien s'il avoit une fois veu la court de Romme : toutesfois, n'y perdant aucune chose, ne s'en soucia autrement.
Le Juif monta à cheval, et le plus tost qu'il peut s'en alla à Romme : là où, quand il fut arrivé, fut receu honorablement de ces autres Juifz qui demouroyent à Romme: et durant le temps qu'il y séjourna, sans dire à personne pourquoy il y fust gjfe, commença cautement à regarder la façon de vivre du Pape, des Cardinaux, des prélatz et de tous les courtisans; et s'apercevant de soy-mesme (comme homme qui estoit moult avisé) et encor estant informé. de quelqu'un, il trouva que du plus grand au plus petit, sans aucun frein ne remors de conscience ou de honte, tous péchoient déshonnestement en luxure : et non seulement en la naturelle, mais en la sodomitique, tellement que le crédit des putains
Il — LE JUIF A ROME 85
etdesgarsons n'estoit pas petit à qui vouloit obtenir quelque grand chose que ce fiist; et outre tout cecy, il les cognent appertement gourmans, et yvrongnes, et plus serviteurs de la pance (comme bestes brutes après la luxure} que d'autres choses. Et encore regardant plus avant, il les veit tous si avares et convoiteux d'argent, qu41z vendoient et achetoient à purs deniers comtans, non seulement le sang humain, ains en bon langage celuy des Chrestiens, et pareillement les choses divines, de quelque qualité qu'elles fussent, ou à qui elles appartinssent, fustce à sacrifices ou à bénéfices : et de ce ilz en faisoient plus grande marchandise, et y en avoit plus de courratiers qu'il n'y a en Paris de draps ou d'autre chose : ayans à la simonie manifeste donné nom de négociation, et à la gloutonnie nom de sustentation, quasi comme si Dieu n'eust cogneu, non seulement la signification des vocables, mais ne aussi l'intention des meschants cueurs, et qu'il se deust laisser tromper es noms des choses, comme font les hommes. Lesquelles choses, avec plusieurs autres qui sont de taire, forent si grandement desplaisantes au Juif (comme à celuy qui estoit homme
modeste et sobre), qu'il luy sembla en avoir assez veu, et délibéra de s'en retourner à Paris : ce qu'il fit.
Et incontinent que Jehannot sceut qu'il estoit de retour, croyant plus tost tout autre chose que de le voir jamais Chrestien, il le vint visiter, et se firent grand feste l'un à l'autre. Et après qu'il se fut reposé quelques jours, Jehannot luy demanda ce que luy sembloit de nostre sainct père le Pape et des cardinaux, et généralement de tous les autres courtisans. A qui le Juif promptement respondit: — « Mal, que Dieu leur doint » à tant qu'ilz sont, car je te vueil bien » dire que si j'ay bien sceu considérer » tout ce que j'ay veu et entendu, je n'y » pense point avoir veu en aucun qui » soit prestre, nulle saincteté, dévotion, » bonne œuvre, ou exemple de bien » vivre ou d'autre bonne chose: mais » m'a semblé de veoir la luxure, l'avarice, » la gloutonnie et semblables choses, » et pires encores, si pires peuvent estrc ». en aucun, en si grande recommanda- » tion d'eux tous, que je répute plus » tost celle court de Rome une foi^e » d'opérations diaboliques que divines ; » et à ce que je puis comprendre il me