‹ Le Décaméron de BoccaceChapitre 27 sur 84 · V — LA MARQUISE DE MONTFERRAT I I · texte numérisé non relu

V — LA MARQUISE DE MONTFERRAT I I

gaudirde parolles, craignant ses revenches, il disna sans aucune espérance de tirer autre chose d'elle. Et quand il eut achevé, à fin qu'avec son soudain partement il couvrist sa déshonneste venue, la remerciant de Thonneur qu'il avoit receu, et elle le recommandant à Dieu, il s'en alla à Gennes.

reprend honnestement , avec un beau mot, la meschante hypocrisie des gens de religion.

NOUVELLE VI

Qui réprouve la couverte malignité d'aucuns

Religieux.

A Dame Emilie, laquelle estoit assise après ma Dame Fiammette, ayans toutes estimé grandement la sagesse, et Phonneste chastiment que la Marquise avoit faict au Roy

de France, commença (comme il pleut à la

Royne) hardiment à dire :

Je ne vueil pareillement taire une répréhension que feit un bon preud'homme lay à un avaricieux beau père, avecques un mot non moins digne d'en rire, que d'estre loué.

Il y eut doncques (mes chères Dames) n'aguères de temps, en nostre cité, un frère Mineur inquisiteur delà foy : lequel, combien qu41 se parforçast grandement de ressembler sainct homme et amateur de la foy Chrestienne (comme tous font), si estoit-il aussi bon inquisiteur de ceux qui avoit la bource pleine d'argent, que de ceux qui sentoient mal de la foy. Pour laquelle sollicitude luy vint à propos d'avoir trouvé un bon homme assez plus riche de deniers que de sens, auquel non point par faute de foy, mais simplement parlant (et paradventure ayant la teste eschauffée de boyre, ou de quelque grand') oye), il luy advint de dire un jour, en une compagnie, qu'il avoit du vin si bon que Dieu en boyroit : ce que estant raporté à l'inquisiteur, et sçachant que ses facultez estoient grandes, et la bource bien enflée, cum gladiis et fiisti^ bus, impétueusement luy va former un procès sur le doz ; sçachant très-bien que de cecy il luy en viendroit plustost argent en bource, qu'allégement de mescroyance au bon homme. Et l'ayant faict citer devant lui , il luy demanda s'il estoit vray ce qui avoit esté dit contre luy.

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Le bon homme respondit que ouy, et lui compta la manière comment il Tavolt dict. A qui Monsieur l'inquisiteur, trèsdévot et affectionné à sainct Jean bouche d'or, dist : — « As-tu doncques faict » nostre Seigneur beuveur, et curieux » de vins excellents, comme s'il fust » Chinchillon, ou quelque autre de » vous autres yvrongnes et taverniers ? » et à ceste heure en faisant la chate- » mite, tu veux monstrer que cecy est » légière chose : elle n'est pas comme il » te semble ; tu en as mérité le feu » quand il nous plaira, si nous faisons » nostre devoir à rencontre de toy. » Et avec cestes et autres semblables paroles, monstrant un visage courroucé, parloit à ce bon homme comme si quasi il eust esté un Épicurien, niant l'éternité de l'ame : et en bref temps il luy feit telle peur que le bon homme, pour estre gracieusement traicté, luy feit (par certains moyens) oindre les mains d'une bonne quantité de la gresse de sainct Jean bouche d'or : laquelle sert grandement à la maladie des pestilencieuses avarices des Prestres, et spécialement des frères Mineurs; qui n'osent toucher argent. Laquelle unction, comme moult vertueuse

(combien que Galien n'en parle en aucun endroict de ses médecines), besongna tellement, que le feu dont il avoit esté menacé se permuta (lui faisant grâce) en une croix: et comme s'il eust eu à faire le voyage d'outre mer, pour faire la banière plus belle, la luy meist jaune sur le noir : et outre tout cecy ayant desjà touché deniers, il l'entretint plusieurs jours après, luy donnant pour pénitence, que tous les matins il eust à ouyr une messe à Saincte Croix, et que sur l'heure du disner il se vinst présenter à luy et qu'il feist après, tout le demourant du jour, ce que plus lui plairoit.

Ce que faisant cestuy bon homme très-songneusement, advint une matinée entre les autres qu'il ouyt à la messe un Évangile, auquel ces parolles se chantoient : Vous en recevrez cent pour un^ et posséderez la vie éternelle. Lesquelles parolles il retint fermement en son entendement ; et selon le commandement qui luy avoit esté faict, s'en vint à l'heure du disner devant l'inquisiteur, et le trouva disnant. Lequel inquisiteur luy demanda s'il avoit ce matin ouy la messe; auquel promptement il respondit : — cr Monsieur, ouy. » — Et l'inquisiteur

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luy dist : — « As-tu ouy en icelle chose » aucune dont tu soys en doute, ou que » tu en vueilles demander? — Certes, » respondit le bon homme, « je ne doute » de chose aucune que j'aye ouy, ains » toutes pour certain les croy véritables : » bien en ay-je ouy une qui m'a faict, » et faict avoir une grande compassion » de vous, et de voz autres beaux pères : » pensant au mauvais estât où vous de- » vrez estre de là en l'autre monde. » Dist lors l'inquisiteur : — « Et quelle » parolle est-ce qui t'a ainsi meu d'avoir » compassion de nous?» Le bonhomme respondit : — « Monsieur, celle pa- » rolle de l'Évangile qui dit : Vous re- » cevre^ cent pour un, » L'inquisiteur respondit : — « Cela est vray. Mais » pourquoy t'a esmeu celle parolle? — » Monsieur, » respondit le bon homme, » je le vous diray. Depuis le temps que » j'ay fréquenté céans, j'ay veu par » chacun jour donner là dehors à plu- » sieurs paovres gens, maintenant une, » et tantost deux grandes pleines chau- » dières de souppe, qu'on liève de de- » vant vous et voz autres frères, par la » trop grande abondance que vous en » avez : parquoy si pour chacune chau-

» dière il vous en est rendu cent par » delà, vous en aurez tant, que vous » serez tous noyez dedans. »

Combien que les autres qui estoient à la table de l'inquisiteur se missent tous à rire, l'inquisiteur, sentant qu'on avoit touché au vif leur orde ypocrisie, se troubla tout : et n'eust esté que celuy estoit desjà blasmé de ce qu'il avoit faict, il luy eust forgé un autre procès sur le doz, parce qu'avec un si plaisant mot pour rire il avoit mordu et picqué luy et les autres bellistres de beaux pères ; et de despit luy commanda qu'il feist ce qu'il voudroit, sans venir, ne se trouver plus devant luy.

avec une nouvelle d'un sçavant homme nommé Primasse, et d'un Abbé de Clugny, reprint honnestement une nouvelle manière d'avarice advenue à Messire Can de la Scalle,

NOUVELLE VII

Disant qu'il est mal -séant à un Prince d'estre avaricieux, et qu*il doyt estre libéral vers cbascan.

A gentillesse de ma Dame Emilie, et sa nouvelle, furent occasion à la Royne, et au demourant de la compagnie, de rire et louer l'invention de la croysade ; mais après qu'on eut cessé de rire, et qu'un chacun fut r'appaisé, Philostrate, qui devoit dire la sieaae, commença à parler en ceste maniérB :

C'est une bdUe^KMe {mes Dames) de «m bot qni jamais ne se remue :

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mais c'est une chose plus admirable de veoir toucher soudainement par un Archier quelque chose non acoustumée, qui apparoist soudainement. La vitieuse et orde vie des Prestres donne de soymesmes en plusieurs choses, sans difficulté, matière d'en parler, de la picquer et reprendre, à qui le veult faire, quasi comme un vray but de meschanceté. Et par ainsi, combien que ce preud'homme feist très-bien de picquer jusques au vif Monsieur l'inquisiteur, de l'ypocrite charité des Religieux qui donnent aux paovres ce qu'il leur conviendroit donner aux pourceaux, ou le jeter à mal : si estime- je assez plus digne d'estre loué celuy de qui (à l'occasion de la précédente nouvelle) je vueil parler : lequel reprint avec un plaisant compte Messire Can de la Scalle, magnificq' et triomphant Seigneur, d'une soudaine et non acoustumée avarice apparue en luy, figurant par autruy ce que de soy et de luy il entendoit dire; laquelle fut telle :

Messire Can de la Scalle (ainsi comme la renommée court, quasi par tout le monde) estoit (oultre que la fortune luy fut en plusieurs choses favorable) un des

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plus notables et magnificques Seigneurs qu'ont ayt veu en Italie depuis TEmpereur Fédéric deuxiesme : lequel, ayant délibéré de faire une notable et merveilleuse assemblée à Véronne, et estans venuz à icelle plusieurs gens de divers lieux, et mesmement hommes de court de toutes sortes, soudainement (qui qu'en fust Toccasion) se retira de la faire, et récompensa en partie ceux qui y estoient venuz, en leur donnant congé : et ne demeura seulement à récompenser, ou à avoir congé qu'un nommé Bergamin, homme plaisant, qui rencontroit si bien à parler et si promptement, qu'on ne le croiroit, qui ne Tauroit ouy. Lequel espéroit bien que cecy n'eust esté faict sans aucun sien proffit à venir. Mais Messire Can de la Scalle s'estoit mis en l'entendement, que tout ce qu'il luy sçauroit donner seroit plus perdu et mal employé, que qui l'auroit jette au feu : dont toutesfois il ne luy disoit, ou faisoit dire aucune chose. Bergamin, après quelques jours, ne se voyant appelle ne requis à chose qui appartinst à son mestier, et d'avantage se consommant à l'hostellerie avec ses chevaux et serviteurs, commença à devenir mélancolie;

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toutesfois il attendoit tousjours : luy estant avis qu'il ne feroit pas bien de s'en aller sans congé. Et ayant porté avecques luy trois belles et riches robbes qui luy avoient esté données par autres Seigneurs, pour comparoir honorablement à ceste assemblée, voulant son hoste estre payé, premièrement il luy en bailla une; et demourant encor' beaucoup d'avantage, fut contrainct (s'il vouloit plus demourer en son logis) de bailler la deuxiesme ; puis commença à vivre sur la troisiesme, délibéré, tant qu'elle dureroit, d'attendre et regarder que ce seroit à la fin de luy. Or avint, ce pendant qu'il vivoit sur la troisiesme, qu'il se rencontra un jour au disner de messire Can, et se présenta devant luy avec un visage mélancolie. Et le voyant ainsi messire Can luy dist, plus pour le fascher que pour prendre plaisir d'aucune chose qu'il sceust dire : « Bergamin, » qu'as-tu? tu es fort mélancolie, di-nous » en quelque chose. » Bergamin sur l'heure sans y songer plus avant, conta soudainement, comme s'il y eust pensé long temps au paravant, pour venir au poinct qu'il prétendoit, ceste nouvelle : « Monseigneur, vous devez sçavoir

qu^un nommé Primasse fut un sçavant homme en grammaire, et fut par dessus tous autres grand et prompt versificateur : au moyen dequoy il estoit si admirable, et bien renommé, qu^encor qu'on ne le congneust de veue par tout, il n'y avoit celuy qui par renommée ne sceust qui estoit Primasse. Or avint-il que se trouvant une fois à Paris en pauvre estât, comme le plus souvent il estoit (pour la vertu qui est peu gratifiée de ceux qui ont les grans biens), il ouyt parler de PAbbé de Clugny, que Ion tient estre le plus riche prélat qui soit en r Église de Dieu, après le Pape : et entendit dire de luy choses merveilleuses et magnifiques, de sa façon d'entretenir tousjours grand' court : et que jamais on ne refifusoit (à quiconques alloit où il estoit) à boyre ne à manger, pourveu qu'il le demandast quand l'Abbé estoit à table. Laquelle chose oyant Primasse (comme homme qui se délectoit de veoir hommes vertueux et magnifiques), il délibéra d'aller veoir la magnificence de cest Abbé, et demanda combien il demouroit lors loing de Paris. A quoy luy fut respondu, que paradventure à trois lieues de là, en un sien lieu : auquel

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Primasse fit son compte (s'il partoit bien matin) d'y estre sur l'heure de disner. S'estant doncques faict enseigner le chemin, ne trouvant aucun par fortune qui y allast, craignant qu'il ne se fourvoyast, et qu'il n'arrivast en lieu oii il ne trouvast si tost à disner, pensa en soy-mesmes (à fin que cecy n'avinst, et qu'il n'endurast faim) de porter trois pains : avisant qu'il trouveroit de l'eaue par tout, combien qu'elle ne luy pleust guères ; et ayant mis ses trois pains dedans son sein, print son chemin si droict, qu'il arriva là où estoit monsieur l'Abbé, avant qu'il fust l'heure de disner, et quand il fut entré dedans le logis il s'en alla regardant par tout. Et ayant veu la grand' multitude de tables dressées, et le grand appareil de la cuysine, et les autres choses apprestées pour le disner, il va dire 'en soy-mesmes : Véritablement cestuy-cy est aussi magnificque qu'on dict. Et demourant ainsi entour toutes ces choses attentif, le maistre d'hostel de l'Abbé (par ce qu'il estoit heure de disner) commanda qu'on donnast de l'eaue à laver, et que chacun se meist à table ; et par fortune advint que Primasse fut assis tout droict au devant de Thuys

de la chambre par où l'Abbé devoit sortir pour venir disner en la salle. La coustume estoit en celle court, qu'on ne servoit jamais aucune chose sur table, * que premièrement monsieur l'Abbé ne ftist venu pour s'asseoir. Ayant doncques le maistre d'hostel faict couvrir, il fit dire à monsieur que quand il luy plairoit le disner estoit prest. L'Abbé fit ouvrir sa chambre pour venir en la salle, et en venant regarda devant soy; et de fortune le premier homme qu'il vit, fut Primasse, lequel estoit fort mal en ordre, et qu'il ne congnoissoit point de veue ; et aussi tost qu'il Teut veu, il luy entra en sa fantaisie une mauvaise pensée que jamais n'en avoit eu de semblable, et dist en soy-mesmes : Voyez à qui je donne à manger mon bien ; et retournant arrière commanda que sa chambre fust fermée, puis demanda à ceux qui estoient auprès de luy, s'ilz congnoissoient ce paillard qui estoit tout au devant de l'huys de sa chambre, assis à table. Chacun respondit que non. Primasse, lequel avoit faim de manger comme celuy qui avoit travaillé à cheminer, et non acoustumé de tant jeusner, ayant aucunement attendu, et voyant

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que Monsieur TAbbé ne venoit point, tira de son sein l'un de ses trois pains qu'il avoit apporté, et commença à manger. L*Abbé, après qu'il eut aucunement attendu, commanda à quelqu'un de ses serviteurs qu'il regardast si cest homme estoit party. Le serviteur respondit : — « Monsieur, non, ains mange » du pain qu'il semble qu'il ayt apporté » quand et luy. » Dist lors l'Abbé : — « Or mange du sien s'il en a, car du » nostre ne mangera-il meshuy. » L'Abbé eust voulu que Primasse de soy-mesme s'en fiist allé, parce qu'il ne luy sembloit honneste de luy donner congé. Primasse, ayant mangé l'un de ses pains, et l'Abbé ne venant point, commença à manger le deuxiesme : ce que pareillement fut dit à l'Abbé, qui avoit encor' faict regarder s'il estoit party. A la fin ne venant encor l'Abbé, Primasse, ayant mangé le deuxiesme, commença à manger le troisiesme, ce qui fut encor rapporté à l'Abbé, lequel soudainement en soy-mesme commença à penser et dire :

Ho ho, quelle nouveauté m'est aujourd'huy entrée en l'entendement? quelle avarice? quel desdaing? et par qui? J'ay donné à manger le mien, il y a long

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