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temps, à quiconques en a voulu, sans jamais regarder s'il estoit gentil homme ou vilain, ou pauvre, ou riche, ou marchant, ou pipeur, et encore Tay-je veu de mes yeux maintesfois jetter à mal; ne jamais ne m'entra en Tentendement ce penser qui m'est entré pour cestuy-cy : véritablement avarice ne me doit point avoir assailly pour homme de petit a^ faire ; et faut dire que cestuy-cy, qui me semble un pendard, doit estre quelque grand cas, puis que ainsi m'est r'entré en l'entendement de luy faire honneur.
Et cecy dit, il voulut sçavoir qu'il estoit. Et ayant trouvé que c'estoit Primasse, qui estoit venu là pour veoir de sa magnificence ce qu'il en avoit ouy dire, et que l'Abbé avoit par renommée long temps au paravant congneu pour sçavant homme, il en eut grand honte ; et désirant d'en faire l'amende, se parforça en plusieurs manières de luy faire honneur : puis, après disner, PAbbé feist honorablement vestir Primasse comme il luy appartenoit, et luy ayant donné argent et cheval, le meist en son libéral arbitre de demourer chez luy, ou s'en aller quand il voudroit. Dequoy Primasse très-content, luy ayant rendu les
VII — l'avarice corrigée 127
plus grandes grâces qu'il peut, s'en retourna à cheval à Paris, d'où il estoit party à pied. »
Messire Can de la Scale, qui estoit Seigneur bien avisé, entendit incontinent (sans aucune autre remonstrance) ce que vouloit dire Bergamin, et en soubzriant luy dist : a Bergamin, tu as » assez honnestement monstre tes néces- » sitez, ta vertu, et mon avarice, et » aussi ce que tu désires avoir de moy. » Et vrayment jamais plus je ne fu as- » sailly d'avarice, sinon maintenant par » toy, mais je la chasseray avec le mesme » baston que tu as dict. » Et ayant faict payer Thoste, et vestu très-noblement de Tune de ses robbes Bergamin, il luy donna de l'argent et un cheval, et le meit lors à son choix, d'aller ou de demourer.
GUILLq4U£ME "BOUQiSIEli,
avecques certaines gracieuses paroles, picqua iusqiies au vif messire Ermino Grimaldy,
NOUVELLE VIII
Laquelle signifie qu'un Gentilhomme avarideux n'est digne d'honneur.
A Dame Laurette, qui estoit assise après Philostrate, quand elle eut ouy louer Tindustrie de Bergamin, sçachant qu^il lui convenoît dire quelque chose, sans attendre aucun
commandement, commença à parler ainsi
plaisamment :
La précédente nouvelle (mes chères compagnes) me induit à vouloir dire comme un honneste homme courtisan picqua sembUblement, et non sans firuict, la convoitise d'un tr^s-riche mar-
VIII — ERMINO L AVARE 129
chant : laquelle nouvelle, encor' que TefFect d'icelle ressemble à celuy de la précédente, ne vous sera pour cela moins aggréable, considérant qu'il en avint bien à la fin.
Il y a assez long temps que a Gennes fut un gentil homme nommé messire Ermino de Grimaldy, lequel, selon ce que chacun croit, estoit le plus riche d'héritages, et d'argent contant, que aucun autre citoyen qu'on sceust en Italie. Et tout ainsi comme il passoit en richesses tout autre qui fust Italien, aussi surpassoit-il en avarice et misère tout autre avaricieux et misérable qui fiist au monde : par ce que non seulement il tenoit sa bourse estroicte à faire plaisir à autry, mais aussi aux choses nécessaires à sa propre personne; il endurcit plusieurs nécessitez à faute de despendre, contre la coustume générale des Genevois qui ont de coustume d'estre bien vestuz, et autant en faisoit du manger et du boire. Au moyen dequoy le surnom de Grimaldy luy estoit à bon droict descheu, et osté, et seulement estoit d'un chacun appelle messire Ermino l'Avarice. Il avint en ce mesme
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temps que luy, ne despendant aucune chose, multiplioit ainsi son bien, qu'il arriva à Gennes un honneste gentilhomme courtisan, fort bien parlant, nommé Guillaume Boursier, qui ne ressembloit point à ceux qui sont aujourd'huy en court : lesquelz (non sans grande honte des corrompues et vitupérables meurs de ceux qui veulent maintenant estre appeliez et réputez gentilz hommes, et grans Seigneurs) se doivent plus tost nommer asnes, nourriz en Tordu re, de toute meschanceté de la villenaille du monde, que es cours. Car, là où au temps passé leur exercice souloit estre de consommer leurs travaux à traiter paix, où il y avoit entre gentilz hommes guerres et dissensions, ou à faire mariages, parentez et amitiez, et avec beaux et plaisants motz, récréer les espritz des travaillez, et donner récréations es cours, et avecques dures répréhensions reprendre (comme pères) les fautes des meschans ; et tout cecy avecq' récompense assez petite : ceux d'aujourdliuy se parforcent d'employer leur temps à rapporter mal, et semer questions et débatz entre Vm A Itetre, dire mille malheurs et meschancetez, tt,
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pis est, les faire en la présence d'un chacun : reprocher les injures, hontes, et meschancetez vrayes et non vrayes, l'un à l'autre : et avecq' fauces et décevables flateries, et inventions, faire faire aux gentilz hommes les choses villaines et meschantes; et est celuy le plus aymé, et plus honoré des Seigneurs mal conditionnez, et plus récompense de grans présentz, qui plus de abominables paroUes sçait dire, ou qui en faict les actes : qui est une grand honte et reprochable au monde de maintenant, et argument assez évident que les vertuz parties de çà-bas, ont abandonné les misérables vivans en la fange de tous vices.
Mais pour retourner à ce que j'avoye commencé (dont par juste courroux je me suis un peu plus desvoyé que je ne pensoye), je dy que le dessusdict Guillaume Boursier fut voluntiers veu et beaucoup honoré de tous les gentilzhommes de Gennes : lequel ayant demouré aucuns jours en la ville, et ayant ouy compter plusieurs choses de la misère et avarice de messire Ermino, il luy print voïunté de le veoir. Messire Ermino avoit desjà ouy dire que ce messire
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Guillaume Boursier estoit vertueux p4 sonnage; et pource (quelque avaricie qu'il fust), ayant encore en soy quelq sintille de noblesse, il le receut ave* paroles amyables et avecq' bon visaij et entra avec luy en plusieurs et div< propos; et en devisant, le mena avecqi certains autres Genevois qu'estoi( avecq' luy, à une sienne maison neui qu'il avoit n'aguères faict faire tr belle : là où (après qui la luy eut toi monstrée) il luy dist : a Hé, messire Gu » laume, vous qui avez veu et ouy pi » sieurs choses, me sçauriez vous ens » gner quelque chose que jamais p » n'eust esté veue, laquelle je pei » faire paindre en la salle de ceste mien » maison? » A qui messire Guillaui oyant sa demande assez sotte, respond — « Monsieur, je ne vous sçauroye € » seigner chose qui . jamais n'eust e .» veue, si ce n'estoyent esternueme:
» ou choses semblables à eux : mais, » vous plaist, je vous en enseigneray bi » une, que vous ne veistes à mon a » jamais. » Messire Ermino luy dist :
« Hé, je vous prie, dictes-moy que c'eî (non espérant qu'il luy deust faire responce qu'il luy feit). Auquel mess
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Guillaume promptement dist : — « Fai- » ctes-y paindre la libéralité. »
Quand messire Ermino ouyt ceste parole, une. telle honte le print si soudainement, qu'elle eut force de luy faire changer de complexion quasi toute contraire à celle qu'il avoit eue jusques à lors, et dist : — « Messire Guillaume, je
> la feray paindre céans, de sorte que
> jamais plus ne vous, ne autre ne me
> pourra raisonnablement dire, que je » ne Taye veue et congneue. » Et de celle heure en avant, la parole dicte par messire Guillaume fut de si grand' vertu qu'il devint le plus libéral et le plus gracieux gentil homme qui fust de son temps à Gennes, et qui plus honora les estrangiers et les citoyens.
LE rRj)y *z)£: cyPTÇJE
fut picqué de paroles jusques au vif par une gentil femme de Gascongne, dont il devint de vicieux vertueux.
NOUVELLE IX
Entendant que justice est nécessaire à un Roy, sur toutes autres choses.
E dernier commandement de la Royne restoit à faire à ma Dame Élise : laquelle, sans l'attendre, toute joyeuse commença :
Mes jeunes Dames, plusieurs fois al'on veu avenir que ce que diverses répréhensions et plusieurs peines données à aucun n'ont peu prouffiter en luy, une parole dicte à Tadventure, et non de propos délibéré, Ta faict souventes fois,
IX — LE ROY DE CHYPRE l35
ce que assez bien appert par la nouvelle qu'a conté ma Dame Laurette : et moy encore, avecq' une autre bien briefve, j'enten le vous démonstrer. Parquoy, comme ainsi soit que les bonnes paroles peuvent toujours ayder, on les doit recueillir ententivement, qui qu'en soit le diseur.
Je dy doncques qu'au temps du premier Roy de Cypre, après la conqueste que fit de la terre saincte Godefroy de Billon, avint que une gentil-femme de Gascongne s'en alla en pèlerinage visiter le sainct sépukhre en Hierusalem, et en retournant, arriva en Cypre, là où elle fut villainement outragée par certains meschans paillardz : dont elle, se plaignant sans aucune consolation, pensa de s'en aller plaindre au Roy du pays; mais quelqu'un lui dist qu'elle perdroit son temps, par ce qu'il estoit si pusillanime, et valoit si peu, que non seulement il ne vengeoit avecques justice les favjtes faictes à autruy, mais souffroit vitupérablement celles qu'on luy faisoit : tellement que quiconques avoit quelque courroux contre luy, il estoit bien ayse d'en descharger son cœur, en luy faisant
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aucune honte ou déshonneur. Laquelle chose oyant la Dame, désespérée de la vengeance ou d'aucune consolation de son ennuy, délibéra de vouloir picquer la malheureté dudict Roy, et s'en estant allée plorant devant luy, dist ainsi :
(c Mon Seigneur, je ne viens point en ta » présence, pour espérance que j'ay d'e- » stre vengée par toy de Tinjure qui m'a » esté faicte ; mais pour satisfaction d*i- » celle, je te prie que tu m'enseignes » comme tu souffres celles qu'on m'a » dict qui te sont faictes : à fin qu'en » apprenant de toy je puisse patiemment » comporter la mienne, laquelle (comme » Dieu sçait) je te donneroye voluntiers » si je pouvoye, puis que tu les sçais si » bien endurer. » Le Roy, qui jusquesà lors avoit demouré lent et paresseux, quasi comme s'il se fust esveillé de dormir, commençant par l'injure faicte à ceste dame (laquelle il vengea aigrement), devint de là en avant très-rigoureux justicier de chacun qui contre l'honneur de sa couronne commettoit aucune chose.
de Bouloigne fit rougir honnestement une dame, qui le voulait faire rougir, pour luy dire quHl faisoit V amoureux d'elle.
NOUVELLE X
Pour monstrer qae Tamour honneste convient à gens de tout aage.
l'RÊs que ma Dame Élise se fut teue, la dernière charge et peine de compter des nouvelles restoit à la Roy ne, laquelle commença à parler et dist :
Honnestef jeunef Dame», tout ain«i comme lef e%ifn\U% (quand Tacr est «erain) sont Votnêmitni a beauté du ciel, et le» flettf$4 f#m qtà4t le ftr mtemp» dure, cmhtXïmffni (e$ f^e^^ Uïu\ am^ le» gra*
cieux motz et plaisantes rencontres entre les louables passetemps et plaisans deviz, sont Taccoustrement de toute personne :
lesquelz plaisans motz, par ce qu'ilz sont briefz et courtz, sont trop mieux avenans aux femmes qu'aux hommes, d'autant que le parler beaucoup et longuement (quand il se peult faire sans cela) est plus mal se'ant aux femmes qu'aux hommes, bien qu'aujourd'huy il nous soit peu ou point demeuré de femme qui entende quelque bon mot quand on le dit, ou si bien elle (par fortune) l'entend, qui y sache respondre : qui est honte générale à nous, et à toutes celles qui vivent, par ce que les modernes ont converty la vertu qui fut jadis en celles qui ont esté devant nous, en habillemens du corps, et celle-là qui plus se voit sur son doz d'abillemens plus dorez, pleins de broderies, et découppez, elle pense bien devoir estre quelque chose d'avantage, et plus que les autres honnorée et prisée, ne pensant point que qui en chargeroit le doz d'un asne, ou qui l'en vestiroit, il en pourteroit trop plus que pièce d'elles, et si, ne mériteroit point pourtant plus d'honneur que un asne. :
j'ay honte de le dire, par ce que je ne
X — LE VIEILLARD AMOUREUX I Sq
puis dire chose contre les autres, que je ne parle contre moy. Celles-là qui sont ainsi brodées, ainsi paintes , et ainsi dorées, ou elles sont comme statues de marbre muettes et insensibles, ou si par fortune elles respondent quand on leur demande quelque chose, il seroit beaucoup meilleur qu'elles se fussent teues; et veullent faire acroire que ne sçavoir deviser entre les femmes et les honnestes hommes, vient de simplicité et purité de cueur : et ont mis à leur très-grande sottise nom d'honnesteté, comme s'il n'estoit point d'honneste femme, sinon celle qui devise avec sa chambrière, ou avec la lavandière, ou la boulangière, chose que si la nature eust voulu (comme elles se font acroire), elle leur eust limité par autre moyen le caqueter. Il est vray que tout ainsi qu'on doit faire es autres choses, on doit en ceste-cy aussi regarder le temps, le lieu, avec qui Ion parle : par ce qu'il avient telles fois qu'aucun homme ou femme, pensant avec quelque mot de gaudisserie faire rougir autruy, non ayant bien mesuré ses forces avec celles de la personne qu'on veut faire rougir, cette rougeur qu'il a pensé faire monter au visage d'autruy, il a senty
estre descendue au sien. A ceste cause, à fin que vous vous en sçachiez garder, et que pour vous ne se puisse entendre le proverbe qu'on dit communément par tout, c'est à sçavoir que les femmes en toutes choses choysissent tous) ours le pire, je vueil que la dernière nouvelle d'aujourd'huy qui vient à moy à dire, vous en rende sages; à fin que, ainsi comme par gentillesse d'esprit vous estes divisées des autres, ainsi encores, par excellence de bonnes meurs, vous vous monstriez séparées des autres.
Il n'y a pas encor' beaucoup d'ans passez qu'il y eut à Boloigne un très-grand médecin, et renommé quasi par tout le monde, nommé maistre Albert, lequel estant desjà vieux d'environ soixante-dix ans, la gentillesse de son esprit fut si grande qu'encor' que naturelle chaleur ftist partie de son corps, si ne desdaignail recevoir les amoureuses flammes, ayant veu à une feste une très-belle femme vefvre nommée, comme aucuns dient, ma Dame Marguerite de Ghisolier! : laquelle luy pleut si fort qu'il se la fourra en l'entendement ne plus ne moins que s'il eust esté un jeune garson, et
X — LE YIEILLARD AMOUREUX I4I
tellement qu'il ne loy sembloit reposer â son ayse la nuict, dont le jour précédent il n'avoit veu le beau et gracieux visage de la belle dame; au moyen dequoy il continuoit de passer aucunes fois à pied, et aucunes fois à cheval, comme mieux il luy venoit à propos devant son logis, qui fut cause qu'elle et plusieurs autres dames s'aperceurent de l'occasion de son passer et repasser. Et plusieurs fois se gaudirent ensemble, de veoir amoureux un homme si vieux d'aage et de sens, croyans quasi que ceste desplaisante passion d'amour ne se deust fourrer et demourer, sinon es sotz entendemens des jeunes gens, et non ailleurs.
Parquoy continuant tousjours maistre Albert de passer et repasser devant le logis de ceste dame, advint un jour de feste qu'elle estant assise avec plusieurs autres dames devant sa porte, et voyant venir de loing maistre Albert vers elles, toutes se délibérèrent de le recevoir, et de luy faire honneur, et puis après le gaudir de son amour, et ainsi le firent : par ce que s'estans toutes levées, et l'ayant invité, le mirent en une court bien fresche, là où elles firent apporter vins excellens et confitures, et à la fin
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avecques plusieurs paroUes plaisantes et gracieuses luy demandèrent comme il estoit possible qu'il fust amoureux de ceste belle dame, veu que plusieurs beaux et gracieux jeunes hommes Taymoient.
Maistre Albert, se voyant picqué et gaudy, respondit assez honnestement avec un visaige riant : — « Ma Dame, ce » ne doit estre merveilles à quiconques » est sage que je soye amoureux, et » mesmes de vous, par ce que vous le » valez : et encor' que naturellement les » forces qui appartiennent aux exercices » d'amour soient ostées aux vieilles gens, » la bonne voulonté pour cela ne leur en » est ostée, ne le jugement de con- » gnoistre ce qui doit estre aymé : mais » d'autant qu'ilz ont plus de congnois- 9 sance que les jeunes, tant plus par » nature le congnoissent-ilz. L'espérance » qui me meut que moy, vieillart, vous » ayme qui estes aymée de plusieurs » jeunes gens, est ceste-cy : je me suis » trouvé plusieurs fois en des lieux où » j'ay veu les dames faisans collation » après disner, manger le plus souvent » des luppins et des pourreaux, et comme » ainsi soit qu'il n'y ait rien de bon au » pourreau, toutesfois la teste d'iceluy