‹ Le Décaméron de BoccaceChapitre 36 sur 84 · IX — LA COMTESSE DE ROUSSILLON · texte numérisé non relu

IX — LA COMTESSE DE ROUSSILLON

stoit convenable à si grande jeunesse.

Auquel Bertrand, quand son père fut mort et luy laissé soubz la garde noble du Roy, il convint aller'à Paris : dont la jeune fille demoura désespérément desconfortée. Et peu de temps^près estant son père pareillement mort, elle s'en fust volontiers allée à Paris pour voir seulement le jeune Comte, si elle eust eu quelque bonne occasion. Mais estant songneusement gardée de ses parens (par ce qu'elle estoit demourée seule et riche), elle n'y voyoit point d'honneste moyen ; dont desjà preste à marier, n'ayant jamais pu oublier le jeune Comte, elle en avoit refusé plusieurs à qui ses parens Tavoient voulu marier, sans leur démonstrer aucunement l'occasion de son refFuz.

Or avint ainsi qu'elle brusloit de l'amour de Bertrand plus que jamais, pource qu'elle' oyoit dire qu'il estoit devenu beau jeune gentilhomme, qu'elle entendit des nouvelles, comme il estoit demeuré une fistuUe au Roy de France par une enfleure d'estomach qu'il avoit eue : dont il avoit esté mal pensé : qui luy causoit une merveilleuse douleur et angoisse ; et n'avoit-l'on peu cncor' trouver méde-

cin (combien que plusieurs s'y fussent essayez) qui Ten eussent peu guérir, ains tous Tavoient empiré. Pour laquelle chose le Roy, comme désespéré, ne vouloit plus conseil ne ayde de personne.

Dont la jeunp fille fut sans comparaison fort ayse, et pensa d'avoir par cecy non seulement occasion légitime d'aller à Paris : mais si la maladie estoit telle qu^elle croyoit, de pouvoir facilement venir à bout qu'elle auroit le Comte Bertrand pour mary. Et comme celle qui avoit apprins jà au paravant plusieurs choses de son père, ayant faict une pouldre de certaines herbes propices pour la maladie qu'elle pensoit que ce fust, monta à cheval et alla à Paris. Et la première chose qu'elle fit, ce fut qu'elle se parforça de voir le Comte Bertrand. Et après, estant venue devant le Roy, elle luy requist de grâce, qu'il luy monstrast sa maladie. Le Roy, la voyant belle jeune fille et advenante, ne Ten sceut esconduyre, et la luy monstra. Incontinent qu'elle l'eut veue, tout aussi tost elle se persuada de le pouvoir guérir, et luy dist : « Sire, quand il vous plaira^ j'ay » espérance en Dieu, que sans vous faire » ennuy ne fascherie, je vous auray

Page 1