IX — T. A COMTESSE DE ROUSSI LLON I
tous les subjectz comme leur Dame. Et là, ayant trouvé que pour le long temps qu'on avoit esté sans Comte, tout estoit gasté et en désordre, elle remit comme sage Dame et par grande diligence et solicitude tout en ordre. Dont les subjectz se contentèrent grandement et l'eurent moult chère et mirent grand amour à elle, blasmant fort le Comte de ce qu'il ne s'en contentoit. Ayant la Dame remis sus tout le païs, elle le fit entendre par deux chevaliers au Comte son mary, le suppliant que si c'estoit pour elle, qu'il laissoit de venir en son païs, qu'il le luy mandast, et qu'elle pour luy complaire s'en partiroit. Auxquelz il dist rudement : — « Qu'elle en face comme » elle voudra. Quant est de moy, je m'en )> iray demourer avec elle quand elle 0 aura cest anneau au doigt, et un filz » de moy entre ses bras. » Il aymoit fort cest anneau, et le tenoit moult cher, ne jamais ne l'ostoit de son doigt, pour quelque vertu qu'on luy avoit faict entendre qu'il avoit.
Les Chevaliers entendirent la terrible condition par luy mise à ces deux choses quasi impossibles; et voyans que par leurs paroles ilz ne le sceurent desmou-
voir de sa délibération, ilz s'en retournèrent devers la Dame et luy racomptèrcnt sa responce : laquelle fort dolente, après qu'elle eut longuement pensé, délibéra de vouloir sçavoir si elle pourroit venir à chef de ces deux choses : à fin que par conséquent elle peust r'avoîr son mary. Et ayant advisé ce qu^elle devoit faire, elle assembla une partie des plus grands et plus gens de bien de son païs, leur comptant fort bien par ordre et piteusement, ce qu'elle avoit desjà faict pour l'amour du Comte, leur remonstrant aussi ce qu'il s'ensuyvoit de cecy; et à la fin elle leur dist, que son intention n'estoit que pour la demeure qu'elle faisoit là, le Comte demourast en perpétuel exil : ains qu'elle délibéroit de consommer le demourant de ses jours en pèlerinages et en services miséricordieux, pour le salut de son ame : les priant qu'ilz prinsent la charge et le gouvernement du païs, et qu'ilz fissent entendre au Comte qu'elle luy avoit laissé la possession d'iceluy toute vuydeet nette, s'estant fort esloignée, avec intention de jamais plus retourner à Roussillon. Là furent respendues (cependant qu'elle parloit) plusieurs larmes par ces bonnes