IX — LA COMTESSE DE ROUSSI LLON I
gens. Et luy furent faites de très-grandes prières qu'il luy pleust changer d'opinion, mais tout cela ne servit de rien. Parquoy les ayant recommandez à Dieu, elle se mit en chemin, avec un sien cousin et une chambrière , en habit de pèlerins, bien garniz d'argent et de précieuses bagues, sans qu'aucun sceust où elle alloit; et jamais ne s^arresta qu'elle ne fust à Florence. Où arrivée par fortune en un petit logis que tenoit une bonne femme vefve, elle se contenoit tout bellement comme une pauvre pèlerine, désirant de sentir nouvelles de son seigneur : lequel de fortune elle vit le jour ensuyvant passer devant ce logis, à cheval, avec sa compagnie. Et combien qu'elle le congneust très-bien, si demandaelle, toutesfoys, à la bonne femme du logis qu'il estoit. A qui l'hostesse respondit : — a C'est un gentilhomme estranger, » lequel se nomme le Comte Bertrand » de Roussillon, courtois et gracieux » et fort aymé en ceste ville ; et si est le » plus amoureux homme du monde, » d'une nostre voisine qui est gentil » femme, mais pauvre. Il est vray qu'elle » est honneste jeune fille, et par pau- » vreté elle ne se marye point encores :
iG ' LE DÉCAMÉRON — III« JOURNÉE
» mais demeure avecques une sienne V mère très-sage et honneste Dame : et » paradventure , n'estoit ceste sienne » mère, elle eut desjà fait une partie de » ce que le Comte eust voulu, o
La Comtesse recueillit bien ces parolles; et plus examinant par le menu chascune particularité dMcelles^ et ayant bien comprins toute chose , elle print conclusion de ce quelle avoit à faire. Et quand elle eut apprins la maison et le nom de la Dame et de la fille aymée du Comte, elle s'y en alla un jour secrettement en habit de pèlerine : trouvant lesquelles assez pauvrement en leur mesnage elle les salua, et dist à la mère, que quand il luy plairoit, elle parleroit voulontiersà elle. La gentilfemme, s'estant levée, luy dist qu'elle estoit toute preste, de Fouir. Et estans entrées toutes seules en une chambre assises, la Comtesse commença à dire : a Ma Dame^ il » me semble que vous estes des enne- » myes de fortune aussi bien comme » moy : mais si vous voulez , vous » pourrez consoler, et vous et moy. »
La Dame respondit qu'elle ne désiroit chose en ce monde tant que de se consoler honnestement. La Comtesse suyvit