‹ Le Décaméron de BoccaceChapitre 42 sur 84 · IX — LA COMTESSE DE ROUSSILLON I · texte numérisé non relu

IX — LA COMTESSE DE ROUSSILLON I

» ce qu*il luy plaira, pourveu qu'elle » puisse estre asseurée qu'il Tayme autant » comme il en fait le semblant : ce » qu'elle ne croira jamais, s'il ne luy D envoyé l'anneau qu'il a au doigt, qu'elle » a ouy dire qu'il ayme tant : lequel » (s'il le vous envoyé) vous me baillerez, » et après vous luy envoyé rez dire que » vostre fille est preste d'accomplir son » plaisir ; et lors vous le ferez secrette- » ment venir icy, et me mettrez en » eschange de vostre fille, auprès de luy. » Par aventure que nostre Seigneur me » fera tant de grâce de devenir grosse : » et ainsi ayant son anneau au doigt, et » l'enfant en mes bras engendré de luy, » je le recouvreray, et demoureray par » vostre moyen avecq' luy, comme la » femme doit demourer avecq' le mary.»

Geste chose sembla grande à la gentilfemme, craignant qu'il ne s'en ensuyvist blasme à sa fille : mais toutesfois, pensant que c'estoit chose honneste de donner moyen que la bonne Dame recouvrast son mary, et qu'elle se mettoit à faire cecy pour bonne fin, soy fiant en sa bonne et honneste affection, non seu* lement promit à la Comtesse de le faire: mais en peu de jours, avecques grande

cautellc, suyvant l'ordre qu'elle avoit donné, elle eut l'anneau, combien qu'il en fisi assez mal au Comte, et si la mil en eschange de sa fille, coucher avecques luy. Et à ceste première rencontre tant affectueusement désirée par le Comte, nostre Seigneur voulut que la Comtesse devint grosse de deux beaux tilz, ainsi que son enfantement (quand le temps en fut venu) en rendit certaine asseurance. Et non seulement ceste fois, la gentilfemme contenta la Comtesse de la e de son mary, mais plusieurs i secrettement qu'il n'en fut jamais rien sceu : croyant toujours le Comte avoir esté non avec sa femme, mais avecques celle qu'il aymoit. A laquelle, quandce venoitau matin qu'ilfalloitdesloger, il donnoit plusieurs belles et précieuses bagues, lesquelles la Comtesse gardoit toutes très-songne use ment. Et quand elle se sentit enceincte, elle ne voulut plus grever la geniilfemme d'un tel plaisir, mais luy disi : « Ma Dame, la » Dieu grâce et la vostre, j'ay ce que je ■ désiroye, et par ainsi il est désormais

> temps que je face ce qu'il vous plaira,

> à fin que puis après je m'en aille. » La intilfemmc luy dist, que sî elle avoit

^^^^^^^^entilfemmc luy

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eu chose qui luy fust agréable, qu'elle en avoît grand ^ plaisir : mais qu'elle ne l'avoit poinct faict pour aucune espérance de récompense : ains pour ce qu'il luy sembloit qu'elle (pour bien faire) le devoit ainsi faire. A qui la Comtesse dist : — « Cecy me plaist très -bien : » aussi de ma part je n'entend point de 9 VOUS donner ce que vous me deman- » derez, pour récompence du plaisir que » vous m'avez faict : mais pour bien » faire, et qu'il me semble que je le doy » ainsi faire. » Alors la gentilfemme, contrainte de nécessité, luy demanda avecq' très-grand' honte, cent livres pour marier sa fille. La Comtesse, congnoissant sa honte, et oyant sa demande si courtoise, luy en donna cinq cens, et de belles bagues qui valoient paraventure autant. Dequoyla gentilfemme, trop plus que contente, rendit les plus grandes grâces qu'il luy fut possible à la Comtesse : laquelle, partie d'avec la gentilfemme, s'en retourna en son premier logis. La gentilfemme, pour oster le moyen au Comte de ne venir plus ne envoyer à son logis, s'en alla avec sa fille au village, chez ses parens ; puis estant le Comte de là à peu de jours

^^^^ u gneur,-).

r'appellé par ses subjectz pour venir en sa maison, averty que la Comtesse s'esioit reléguée, s'en retourna.

La Comtesse, sachant qu'il estoit party de Florence et retourné en son pays, en fut fort contente, et demoura longtemps audict Florence, que le temps de ses couches vînt, et enfanta deux filz, ressembkns fort à leur père ; lesquelz ellefeit soigneusement nourrir; et quand il luy sembla estre temps elle se meit en chemin , sans estre cogneue de per* sonne, et s'en vint à Montpellier. Où s'estant reposée quelques jours, et ayant sceu nouvelles du Comte, et là où il estoit, elle ouyt dire que le jour de la Toussflinct il devoit faire à Roussillon une grande assemblée de Daines, et de gentilshommes. Parquoy elle s'y en alla tousjours en guise de pèlerine, comme elle en estoit sortie ; et sachant que ilz estoient tous au palais du Comte, prest â se mettre à table, elle passa entre les gens, sans changer d'habit, avecques ses deux filz entre ses bras. Quand elle fut montée en la salle jusques au lieu où elle veil le Comte, elle se jettant à ses piedz luy disi en plorant : « Monseigneur, - je suis ta pauvre infortunée

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