II — L ANGE GABRIEL
vère : c Je penseroye avoir donné bien peu de chose ne donnant que ma vie, si j'avoye receu seulement la moytié d'un tel plaisir que Sigismonde eut avecques Guischart; et ne se doit aucune de vous esmerveiller de cecy : comme ainsi soit qu'estant en vie, je sens à toute heure mille mortz : ne pour icelles toutes ne m'est donné une seule petite partie de plaisir. Mais laissant demourer pour le présent mes fortunes en leur estât, je vueil que ma Dame Pampinée, en poursuyvant noz malheureux devis (semblables en partie à mes malheurs), dye la sienne après : laquelle, si elle suyt comme a commencé ma Dame Fiammette, sans point de faute, je commenceray à sentir que quelque rosée tombera sur mon feu. »
Ma Dame Pampirâée, voyant que le commandement luy estoit faict, congneut plus par sa propre affection la volonté de ses compagnes, qu'elle ne fit celle du Roy par ces parolles. Parquoy, aymant mieux les récréer aucunement que de contenter le Roy, fors seulement du commandement qu'il luy avoit faict, délibéra de dire une nouvelle pour rire, sans toutesfois sortir du propos, et commença ainsi :
L'on dit en un commun proverbe, que le meschant, prins pour homme de bien, faict prou de maux et si n'en croyt-on rien. Lequel proverbe me
donne ample matière pour parler de ce qui m*a esté proposé, et encores pour faire congnoistre quelle, et combien est grande Thypocrisie des gens de religion, lesquelz, avec leurs habitz longs et larges, et les visages artificiellement pâlies, avec leurs parolies humbles et douces à demander le bien d'autruy, et très-hautaines et rébarbatives à reprendre et blasmer es autres leurs mesmes vices, et aussi à force de monstrer qu'eux par prendre, ^ et les autres par leur donner, vont à
, salvation : et encores non comme gens
] qui ayent à pourchasser paradis ainsi
que nous, mais quasi comme vrays possesseurs, et seigneurs d'iceluy, donnent i ; à chacun de ceux qui meurent, le lieu le
plus ou moins excellent que bon leur ^ semble, selon la quantité des deniers qui
leur aura esté laissée par luy, se parforçant à ce moyen de tromper premièrement eux-mesmes, et puis après ceux qui ajoustent foy à leurs parolies, si ainsi ilz croyent. Desquelz s'il m'estoit licite vous en faire congnoistre autant qu'il seroit ' convenable, je déclareroye bien tost à
plusieurs simples gens, ce qu'ilz tiennent caché souz leurs très-grandz habitz. Que pleust à Dieu qu'il leur avinst ainsi à,
Il — l'ange GABRIEL 8l
tous de leurs mensonges, comme il feit à un cordelier, non point jeune novice : mais de ceux qui estoient en la plus grande réputation des meilleures maisons de Venise. Duquel j'ay grand désir vous foire un compte, pour récréer aucunement voz espritz pleins de compassion, à cause de la mort de Sigismonde.
Il y eut doncques (mes prudentes Dames), en la ville d'Imole, un homme de meschante et malheureuse vie, nommé Bertho de la Masse : les vitupérables œuvres duquel, fort bien congneues des Imoloys, le conduysirent à tant qu'il n'y avoit personne à Imole qui voulust croyre de luy, non la mensonge seulement, mais ne aussi la pure vérité mesmes. Parquoy congnoissant que ses méschancetcz n'avoient plus là de lieu, il se transporta comme désespéré à Venise, réceptacle de toute ordure et vilennie, et là il pensa de trouver quelque autre manière pour exercer sa meschanceté, et faire ce qu'il n'avoit peu faire ailleurs. Et comme s'il luy fust survenu quelque certain remors de conscience pour les méchancetez par luy commises au temps passé, luy, faignant d'estre sur-
82 LE DÉCAMéRON — IV^ JOURNÉE
pfins d'une très-grande dévotion, et devenu par dessus toute autre personne catholicque, s'en alla rendre cordelier, se nommant frère Albert d'Imole ; et commença de faire en cest habit par semblans une vie austère, et à louer grandement la pénitence et l'abstinence : ne jamais ne mangeoit chair, ny ne beuvoit vin, au moins quand il n'en a voit point qui luy vinst à goust : tellement qu'avant que personne à peine s'en apperceust, il devint d'un larron, rufilen, faussaire et meurtrier qu'il estoit, un grand prescheur : sans qu'il eust pourtant abandonné les vices dessus ditz, quand secrètement il eust peu les mettre à exécution. Et oultre ce, s'estant faict prestre, quand il estoit à l'autel et célébroit la messe, s'il estoit veu de plusieurs, il pleuroit tousjours la passion de nostre Seigneur, comme celuy à qui les larmes coustoient bien peu, «quand il vouloit : de sorte qu'en brief temps il sceut, et par les prédications et par ses larmes, apaster les Véniciens de telle sorte qu'on le faisoit exécuteur quasi de tous les testamens qui s'y faisoient : et qui pis est, dépositaire et gardien de l'argent de plusieurs : devenant confesseur et conseilleur, quasi
II — l'ange GABRIEL 83
de la plus grande partie des hommes et des femmes. Et en faisant ainsi, de loup il devint berger, tellement que la renommée de sa saincteté estoit trop plus grande en ces quartiers-là, que ne fut jamais celle de sainct François d'Assise. Or avint-il, que une jeune Dame quelque peu sotte et nyaise, qui se nommoit ma Dame Lisette de Caquirin, femme d'un riche marchant, qui s'en estoit allé avecques aucunes gallères en Flandres, s'en alla avec quelques autres femmes pour se confesser à ce sainct beau père. Laquelle, estant à ses piedz, comme celle qui estoit Vénicienne (et les Véniciens sont tous présumptueux, glorieux, et légiers comme leurs petites gondoiles), dist au beau père partie de ses péchez. A laquelle frère Albert demanda si elle avoit point d'amy par amours. Auquel elle respondit avec un mauvais visage : — « Comment, monsieur le beau père, » n'avez-vous point d'yeux en la teste ? » Mes beautez vous semblent-elles estre » faictes comme celles des autres ? j'au- » roye trop d'amoureux, si j'en vouloye : » mais elles ne sont pour se devoir » laisser aymer de cestuy-cy, ne de ces- » tuy-là. Combien en voyez vous de qui
84 I-E DÉCAMÉKON IV° JOURNÉE
t les beautez soient telles comme les u miennes, qui seroient assez belles pour i le paradis? c Et outre ce elle dist tant de choses sur ceste sienne beauté, que c'estoit fascherie de l'ouïr. Frère Albert
congneut incontinent que ceste Dame avoit un peu le cerveau creux ; et faisant son compte que c'estoit un vray gibier pour son oyseau, il en devint soudainement amoureux outre mesure. Mais il remit à l'apprivoiser à un autre temps plus commode : et toutesfoys pour se monstrer celle foys sainct homme, il commença à la vouloir reprendre, et luy dire, que cela estoït vaine gloire, et autres siennes follies. Parquoy la Dame luy disi, qu'il estoit une grande beste, et qu'il ne congnoissoit point quelle différence il y avott d'une .beauté à autre : au moyen dequoy frère Albert (ne la voulant trop courousser) l'en laissa aller avec les autres femmes après que sa confession fut achevée. Et quelques jours après, luy, ayant prîns un sien compaignon fïdelle, s'en alla en la maison de ma Dame Lisette, là où il se tira si à part en un coing de salle avec elle, qu'il ne pouvoit estre veu de personne; et lors il 3c jctta k genoux, et luy dist :
II — l'ange GABRIEL 85
« Ma Dame, je vous prie pour l'hon- » neur de Dieu, que vous me pardon- » niez ce que je vous dy dimenche » dernier, quand vous vous confessastes » à moy : par ce que la nuict ensuyvant » j'en fu chastié si cruellement, que je » ne me suis jamais peu lever du lict » jusques au jourd'huy. » Dist lors ma Dame la sotte : — « Et qui vous chastia » ainsi ? — Je vous le diray, » dist frère Albert. « Estant ceste nuict-là en dévo- » tion comme j'ay tousjours accoustumé » d'estre, je vy soudainement en ma » cellule une grande splendeur, et ne » me sceu jamais si tost retourner pour ^ » voir que c'estoit, que je vy sur moy un » très-beau jeune garçon, avec un gros » baston en la main : lequel me print » par mon capuchon, et me jetta à ses » piedz, et me donna tant de coups » qu'il me froissa tout : auquel je de- » manday après, pourquoy il m'avoit » ainsi battu : Pour ce (respondit-il) que » tu présumas ces jours passez de re- » prendre les beautez célestes de ma » Dame Lisette : laquelle j'ayme (après » Dieu) sur toute chose. Et alors je luy » demanday : Et qui estes vous ? A quoy » il respondit, qu'il estoit Tange Gabriel.
» O mon seigneur, dis-je, je vous prie » que vous me pardonniez. Et alors il » dist : Et je te pardonne, à la charge » que tu t'en iras vers elle le plus tost » qu'il te sera possible, et fay tant qu'elle » te pardonne : ou s'il ne luy plaist te » pardonner, je reviendray, et t'en don- » neray tant, que je te feray malheureux » tout le temps de ta vie. Ce qu'il me dist » après cela, je n'ose le dire, si vous ne » me pardonnez premièrement. » Ma Dame la coucourde esventée, qui estoit un peu doulce de sel, se resjouissoit toute d'ouyr ces parolles, les croyant pour plus que véritables. Et quelque peu de temps après elle dist : — « Je vous le di- » soye bien, frère Albert, que mes beau- » tez estoient célestes : mais (Dieu me » soit en ayde) que j'ay regret de vostre » mal : et à fin qu'il ne vous en soit plus » &ict, je vous pardonne jusques icy, par 9 un tel si, que vous me direz ce que » l'ange vous dist après. » Frère Albert respondit : — « Ma Dame, puis que vous » m'avez pardonné, je le vous diray vo- » lontiers : mais souvienne vous d'une » chose, c'est que quelque chose que je » vous die, vous vous gardiez bien de le » dire à personne qui soit en ce monde,
II — l'ange GABRIEL 87
» si VOUS ne voulez gaster tout vostre » feict : car vous estes la plus heureuse » femme qui soit au monde. Cest Ange t Gabriel me dist que je vous disse, que t vous estes tant en sa grâce, qu'il fust 9 plusieursfois venu coucher la nuict » avec vous, n'eust esté la craincte de t vous faire peur : maintenant il vous » envoyé dire par moy, qu'il vous veut f venir voir une nuict, et demourer t avec vous une espace de temps, et pour f ce qu'il est ange, et que s'il venoit en f celle forme vous ne le pourriez touf cher, il dist, que pour vous donner » plaisir il veult venir en forme d'homme : 9 parquoy il m'a donné charge de sçaf voir de vous, quand il vous plaira t qu'il vienne, et en la forme de qui, et t il n'y faudra, dont vous vous pouvez t réputer la plus heureuse femme qui t vive, t Ma Dame la badaude dist alors, qu'elle estoit bien ayse que l'ange Gabriel l'aymoit : par ce qu'aussi l'aymoit-elle bien ; ne jamais ne le voyoit point en quelque lieu que ce fust, qu'elle n'allumast une chandelle d'un tournois devant luy : et qu'à toute heure qu'il luy plairoît venir, il seroit le bien venu, car il la trouveroit toute seule en sa chambre :
88 LE DéCAHiRON — IV» JOURNÉE
mais ce seroit par telle convenance, qu'il ne la laisseroit point pour la Vierge Marie, par ce qu'on luy avoit dit que il luy portoit grande amytié, et aussi qu'il luy sembloit que par tous les lieux où elle le voyoic, il estoît toasjours à genoux devant elle : se remettant au demeurant à luy de venir en telle forme qu'il voudroit, pourveu qu'elle n'eust point de peur. Alors frère Albert dist : —
■ Ma Dame, vous parlez très-sagement,
■ et me laissez faire : car je donneray
* bien ordre avecques luy, à tout ce que V vous dictes : mais vous me pouvez iaire
* unegrandegrace, et sinevous coustera .
■ rien : et la grâce que je vous des mande est, qu'il vous plaise seulement a qu'il vienne avec ce mien corps. Et n escoutez quelle grâce vous me ferez : » il me tirera l'ame du corps, et le mct-
■ traen paradis, et entrera parun mesme » moyen dedans mon corps : et par ainsi s tout autant qu'il demeurera avecques » vous, autant sera mon ame en para-
■ dis. » Alors dîst ma Dame Peufile : — I II me plaist trËs-bien : à fin qu'au lieu 1 des bastonnades qu'il vous donna pour ' ramourdemoy,vousayeïaumoinsen » rccompense ceste consolation. • AlArs
II — L*ANGE GABKIëL 89
dist frère Albert : — « Vous donnerez » doncques ordre qu'il trouve ceste nuict » la porte de vostre maison de telle sorte » qu'il puisse entrer céans : par ce que, » venant en corps humain comme il » viendra, il n'y pourroit entrer sinon » par rhuys. » La Dame respondit que cela seroit fait. Frère Albert s'en partit d'avec elle, la laissant là, avecques si. grande réjouissance, que la chemise ne luy touchoit au cul : luy estant avis que le temps dureroit mil ans avant que range Gabriel vinst à elle.
Frère Albert doncques, considérant qu'il devoit estre celle nuict chevalier, et non ange, commença à se renforcer avecques confitures et autres bonnes choses, à fin qu'il ne fust aisément désarçonné : puis ayant eu licence, s'en alla incontinent qu'il fut nuict avec un sien compagnon en la maison d'une sienne amye, où il avoit autresfois accoustumé prendre sa course quand il alloit courir les jumentz : et de là s'en alla, quand il luy sembla estre temps, transformé, en la maison de la Dame : estant entré en laquelle, il se desguisa en ange, avec des habillemens qu'il avoit porté, et estant monté en haut, entra en la chambre de
90 LE DÉCAMéRON — IV® JOURNEE
la Dame. Laquelle, tout aussi tost qu'elle veit ceste chose ainsi blanche, se agenouilla devant luy : et Tange luy donna sa bénédiction, et la leva debout : luy faisant signe qu'elle s'en allast dedans le lict : ce qu'elle, désirant d'obéir, feit incontinent, et l'ange ne faillit aussi tost de se coucher auprès.
. Frère Albert estoit bel homme, et robuste, et soustenoit très-bien sa personne sur ses jambes : au moyen dequoy se voyant avecques ceste ma Dame Lisette, qui estoit fresche et délicate, luy, faisant autrement le jeu que ne faisoit son mary, vola sur son corps plusieurs fois sans aisles, dont elle se tint merveilleusement pour contente : et si luy dist d'avantage plusieurs choses de la gloire célestielle. Puis, quand le jour s'approcha, ayant donné bon ordre à son retour, il sortit dehors avec son équipage, et s'en retourna vers son compagnon, auquel la bonne vieille du logis avoit faict toute la nuict amoureuse compagnie, à fin qu'il n'eust point de peur s'il eust couché seul.
Ma Dame Lisette, tout aussi tost qu'elle eust disné, ayant prins sa chambrière, s'en alla vers frère Albert, et luy
II — LA3iGE GABRIEL 9I
dist des nourelles de l'ange Gabriel, et ce qu'elle lay aroît ouy dire de la gloire de la Tie étemelle, et comme il estoit Êûct, ajoustant outre cecy de merveilleuses £aibles. A laquelle frère Albert dist : — « Ma Dame^ je ne sçay comment 9 vous TOUS estes trouvée avecques luy : 9 mais je sçay bien que ceste nuict, » quand il est venu à moy, et que je luy » ai eu faict vostre ambassade, il a em- » porté soudainement mon ame entre 9 tant de fleurs, et tant de roses, qu'on » n'en veit jamais autant par deçà, et ay » demeuré en un des plus délectables » lieux qui fiist jamais jusques à ce ma- » tin : mais de vous dire que devint mon • corps, je vous asseure que je n'en sçay » rien. — Ne vous dy-je pas » (dist la Dame) « que vostre corps a esté toute » nuict entre mes bras avec l'ange Ga- 9 briel ? et si vous ne m'en voulez croire, 9 r^ardez-vous soubz le tetin gauche, 9 où j'ay donné un tel et si grand baiser » à Fange, que la marque y paroistra » plusieurs jours. — Je feray doncques 9 au jourd'huy une chose » ( dist lors frère Albert) « que je ne fey long temps a : » car je me despouilleray, pour voir si » ce que vous dictes est vray. 9 Et après
avoir longuement causé, la Dame s'en retourna à son logis : vers laquelle frère Albert alla depuis plusieurs fois, tousjours en forme d'ange, sans aucun empeschement.
Toutesfois il avint un Jour que estant ma Dame Lisette avec une sienne commère devisantz des beautez des femmes, elle, pour mettre en avant la sienne par dessus toute autre, dist, comme celle qui avoit peu de sel en sa caboche : « Si » vous sçaviez à qui ma beauté plaist, 9 sans point de faute vous ne parleriez » point des autres. » La commère, qui bien la congnoissoit, désirant de sçavoir ce qu'elle vouloit dire, luy dist : — « Ma » commère, il est bien possible que ce » que vous dictes soit vray : mais si on 9 ne sçait qui est cestuy-là, un autre que 9 moy le pourra mal aysément croire. » Alors la Dame (qui n'estoit pas des plus fines de ce monde) dist : — « Commère, » il est vray qu'il ne se devroit nommer : » mais celuy que je vueil entendre est rf l'ange Gabriel, lequel m'ayme plus » que soy-mesmes comme la plus belle 9 femme qui soit au monde, ou au 9 Royaulme de Logres, à ce que il m'a 9 dit. » La commère eut lors grande
II — l'ange GABRIEL qS
voulonté de rire : toutesfois elle s'en retint pour la faire parler d'avantage, et luy dist : — « En bonne foy (ma corn- » mère), si Tange Gabriel est celuy que » vous voulez dire, et il vous ait dit cela, » il faut bien croire que il soit ainsi. » Mais je ne croyoie pas que les anges » fissent telles choses. — Commère » (dist la Diame), « vous errez, en bonne foy il » le faict mieux que mon mary : et si » me dist qu'on le faict aussi bien là » haut que icy bas : mais pource que je » luy semble plus belle que nulle qui » soit au ciel, il est amoureux de moy, » et y vient coucher bien souvent :
» l'entendez- vous maintenant, com- » mère ? »
Si sembla bien à la commère, quand elle fut partie d'avec ma Dame Lisette, que le temps luy durast mil ans, qu'elle n'estoit en quelque lieu où elle peust rire son saoul de tout cecy; et se trouvant un jour en unes nopces, avec une grosse compagnie de femmes, elle leur compta de bout en bout tout ce beau compte.
Ces femmes le dirent à leurs mariz, et à d'autres femmes, et ceux-là à plusieurs autres; et ainsi en moins de deux jours Venise en fut toute abbreuvée. Mais
94 LE DÉCAMéRON — IV® JOURNÉE
entre lés autres à qui ces nouvelles vindrent aux oreilles, ce fut aux beauxfrères de elle : lesquelz, sans en dire mot à personne, se mirent en l'entendement de trouver cest ange, pour sçavoir s'il sçavoit voler : et de faict ilz y firent le guet plusieurs nuictz.
Advint que de ce beau ùlïcî frère Albert en sentit quelque vent : lequel estant une nuict allé voir la Dame pour la reprendre de sa sottise, ne s'estoit à peine despouillé, que les beaux-frères d'elle, qui Tavoient veu entrer, furent à rhuys de sa chambre pour l'ouvrir. Ce que oyant frère Albert, et ayant avisé que c'estoit, il se leva incontinent : et n'ayant autre refuge, ouvrit une fenestre qui respondoit sur le grand canal, et se jetta dedans l'eau. Le fons estoit profond, et luy sçavoit bien nager, parquoy il ne se feit point de mal : et nageant de l'autre part du canal, se meit soudainement en une maison qu'il trouva ouverte : priant un bon homme qui estoit dedans, que pour l'honneur de Dieu il luy sauvast la vie : luy disant mille follies (comme il sçavoit bien dire) pour-' quoy il estoit arrivé ainsi nud à celle heure. Le bonhomme, meu de pitié, le
II — l'ange GABRIEL qS
meit en son lict, et s'en voulant aller .faire ses besongnes, luy dist qu'il demourast là jusques à ce qu'il reviendroit : puis l'ayant enfermé dedans sa maison, s'en alla faire ce qu'il avoit à faire. Les beaux-frères de la Dame, quand ilz furent entrez en la chambre, trouvèrent que l'ange Gabriel, ayant laissé là ses aisles, s'en estoit voilé : dont se voyans ainsi mocquez, dirent mille injures à la Dame, et à la fin la laissèrent toute desconfortée, et s'en retournèrent en leurs maisons, avec les hardes et tout l'équipage de l'ange Gabriel.
Durant ces entrefaictes le jour devint grand, et le bon homme ouyt dire en la place de Real te, comment Pange Gabriel avoit esté coucher celle nuict avec ma Dame Lisette, et que y ayant esté trouvé par ses beaux-frères, il s'estoit jette de peur dedans le grand canal : et ne scavoit-lon qu'il estoit devenu : parquoy il va incontinent penser que celuy qui estoit en sa maison, devoit estre cest ange; dont estant retourné vers luy, et l'ayant recogneu après plusieurs paroUes, il fit de sorte qu'il se fit aporter cinquante ducatz, si l'autre ne vouloit qu'il le dist aux beaux-frères de la Dame.
96 LE DéCAMERON — IV° JOURNÉE
Après cecy, désirant frère Albert de sortir de là, le bon homme luy dist : — « Il n'y a point de moyen que vous » puissiez sortir, si ce n'est par un que » je vous diray. Nous faisons au jour- 0 d'huy une feste, en laquelle chascun » qui veut, peut mener un homme soit » en guise d'ours ou d'homme sauvage, » ou quelque autre chose que ce soiL » Et se fait en la place de sainct Marc 0 une chasse, laquelle achevée, la feste » est finie, et puis chascun s'en va avec- » ques ce qu'il a mené, où il luy plaist. » Si vous voulez doncques, avant qu^on » puisse espier que vous soyez céans, » que je vous meine en quelqu'une de » ces façons, je vous pourray mener là » où vous vouldrez : autrement je ne » voy point que vous puissiez sortir sans » estre cogneu : car il vous faut en- » tendre, que les beaux-frères d'elle, » pensans que vous estes en quelque » lieu céans, ont mis guet par tout pour » vous empoigner. » Or jaçoit ce qu'il feist bien mal à frère Albert d'aller en ceste guise : toutesfois, pour la peur qu'il avoit des parens de la Dame, il s'y accorda à la fin, et dist à cestuy-cy où il vouloit estre mené, et qu'il estoit con-
II — l'ange GABRIEL 97
tent qu'il le desguisast comme il le vouldroit. Cestuy-cy le oignit tout de miel, et le couvrit de duvet : puis luy mit une chaine au col, et un masque au visaige, et luy donna un gros baston en une main, et deux grans mastins en l'autre, qu'il avoit amenez de la boucherie. Après, il envoya un homme en Realte pour faire assavoir à son de trompe qui vouldroit voir Tange Gabriel, qu'il se trouvast en la place de sainct Marc. Et cecy fut une loyaulté Vénicienne. Quoy faict, il sortit peu après de la maison, le faisant marcher devant soy, et s'en allant ainsi, et le tenant par derrière par le bout de la chaine (non sans grand rumeur de plusieurs qui disoyent : Que est cela? que est cela?) il le mena en la place sainct Marc, où se trouva une infinité de peuple, tant de ceux qui le suyvoyent, comme de ceux qui avoyent ouy le cry de Realte qui y estoyent venuz.
Quand cestuy-cy fut arrivé en la place, il vous attacha son homme sauvage à un pillier en lieu hault et eslevé, faisant semblant d'attendre l'heure que la chasse se feroit : auquel les mousches et les taons (pource qu'il estoit oingt de miel) faisoyent très-grand ennuy. Mais quand
gS LE DéCAUâRDN IV" JOURNÉE
cest homme de bien Vénicien vît que la place estoit fort pleine de gens, faîgnant de vouloir deschainer son homme sauvage, osta le masque à frère Albert, en disant : — n Messieurs, puis que le » sanglier ne vient à la chasse, au moyen • dequoy elle ne se faict point, je vueil » (à fin que vous n'ayez perdu vostre » temps d'estre venuz icy) que vous voyez ■ l'ange Gabriel, qui descend du ciel en > terre, pour consoler la nuict les Dames :• Véniciennes. » Tout aussi tost que le masque fut osté, frère Albert fut incontinent congneu d'un chascun '. et le bruit se leva grand : et luy furent dictes par tout le monde qui estoit là, les plus vitupérables parotles, et les plus grandes injures qui furent oncques dictes à meschante personne; et oultre ce l'un luy jettoit une ordure au visage, et l'autre une autre, et le tindrent en ceste sorte un bien grand espace de temps :
jusques à ce que les nouvelles en vindrent en son convent. Au moyen dequoy six Religieux vindrent là, qui luy jettèrent un habit sur son dos. Et après l'avoir deschainé, le menèrent, non sans grande rumeur du peuple à leur queue, en leur -maison : où l'ayant mis en