V — LE POT DE BASILIC
chemens qu'il avoit en la ville) à mettre son cœur en elle. Et tellement alla le cas que plaisans égallement Tun à Tautre, il ne passa guères de temps qu'ilz ne se %sseurassent de ce que chacun désiroit le plus : et continuantz en cecy avecques beaucoup de plaisir et bon temps, ilz ne sceurent si secrettement faire, qu'une nuict que Ysabeau s'en alloit là où couchoit Laurens, le plus aisné de ses frères ne s'en apperceust, sans que elle en sceust rien. Lequel (pource qu'il estoit sage jeune homme, encores que ce luy fust chose fort ennuyeuse de le sçavoir, meu toutesfois de plus honneste conseil) attendit jusques au lendemain matin, sans en faire bruit, ou en dire mot à personne : pensant en soy-mesmes plusieurs et diverses choses sur ce faict.
Puis, quand le jour fut venu, il racompta à ses frères ce qu'il avoit veu la nuict précédente, de leur sœur et de Laurens. Lesquelz, après plusieurs délibérations sur ceste matière, conclurent ensemble de le supporter secrettement, de peur qu'il ne s'en ensuyvist quelque infamie et à eux et à leur sœur, et de faindre qu'ilz n'avoyent rien veu ne sceu de tout cecy : jusques à tant que le temps vinst,
auquel, sans leur dommage ou incommodité, ils pourroyent oster de devant leurs yeux ceste honte, avant qu'elle allast plus avant.
Et demourans en telle délibération,»
causans et rians avec Laurens comme ilz avoyent de coustume, avint que faisant semblant de s'en aller tous trois à Tesbat hors la ville, ilz menèrent Laurens avec eux ; et quand ilz furent arrivez en un lieu fort solitaire et à Tescart, voyans leur commodité, ilz le tuèrent, sans qu^il s'en donnast aucunement garde, et Ten-:
terrèrent, de sorte que personne ne s'en apperceut ; puis s'en retournèrent à Messine, où ilz feirent courir le bruit qu'ilz l'avoient envoyé en quelque lieu pour leurs affaires. Ce qu'on creut aysément : parce qu'ilz avoient coustume de l'envoyer souventesfois çà et là.
Mais luy ne retournant point, Ysabeau demandoit fort souvent à ses frères, quand il viendroit, comme celle à qui sa longue demeure desplaisoit ; et le demandant un jour très-instamment, l'un de ses frères luy dist : — « Que veut dire cecy? » Que as-tu tant affaire de Laurens, que » tu t'en enquiers si souvent ? S'il te » avient plus de t'en acquérir, nous te