V — LE POT DE BASILIC I 3 I
» ferons la response qui t'appartiendra. » Parquoy la jeune fille dolente et triste, craignant et ne sçachant quoy, n'osa plus s'en enquérir. Si l'appelloit plusieurs fois la nuict piteusement, le priant qu'il s'en vinst ; et quelquefois se plaignoit avecques plusieurs larmes de sa longue demeure, et sans jamais avoir une seule heure de joye, demouroit ainsi en l'attendant.
Or avint une nuict que ayant ceste-cy plouré longuement son Laurens, qui ne retournoit point, et s'estant à la fin endormie en plourant, elle songea que Laurens s'apparoissoit à elle palle et tout hérissé, ses habillemens tous dessirez et rompuz ; et luy sembla qu'il luy dist : (K Hé, Ysabeau, tu ne fais autre chbse » que m'appeler et te tormenter, en » m'accusant encores de ma longue de- » meure : parquoy il faut que je te face » sçavoir que je ne puis plus revenir : » pource que le dernier jour que tu me » veiz^ tes frères me tuèrent. » Et luy ayant désigné le lieu où ilz l'avoyent enterré, luy dist qu'elle ne l'appelast ne attendist plus : et après cela n'apparut plus. La jeune fille s'esveilla, et donnant foy à la vision pleura amèrement. Puis
au matin quand elle fut levée, n'ayant toutesfois la hardiesse d'en dire aucune chose à ses frères, elle délibéra de vouloir aller au lieu qu'on luy avoit enseigné : pour voir si ce qui luy estoit apparu en songeant estoit véritable. Parquoy ayant eu congé d'aller un peu hors la ville à l'esbat, en la compagnie d'une qui avoit servy autresfois en leur maison, qui sçavoit tous ses secretz, si en alla tout droit le plustost qui luy fut possible ; et ostant quelques fueilles seiches qui estoyent en ce lieu, fouilla le lieu où il luy sembla que la terre estoit moins dure : tellement qu'elle n'eut fouillé guères avant qu'elle trouva le corps de son misérable amy, qui n'estoit encores nullement courrompu ne gasté. Parquoy elle congneut manifestement que son songe avoit esté véritable. Dont estant plus dolente que fut onques femme, congnoissant que ce n'estoit là lieu pour pleurer, elle eust volontiers emporté tout le corps si eUe eust peu, pour luy donner plus honorable sépulture : mais voyant que cela ne se pouvoit faire, elle luy coupa la teste avecques un cousteau, et la luy sépara du corps le mieux qui luy fut possible : puis l'ayant enveloppée en un mouchoir,