‹ Le Décaméron de BoccaceChapitre 55 sur 84 · V — LE POT DE BASILIC · texte numérisé non relu

V — LE POT DE BASILIC

et après remis la terre sur le corps, la meit dedans le giron de la chambrière.

Et après (sans que personne Teust veue) se partit de là, et s'en retourna à sa maison : où, quand elle se fut enfermée en sa chambre avecq' ceste teste, elle pleura tant sur icelle, qu'elle la lava toute de ses larmes : la baisant mille fois par tous les endroitz d'icelle. Cela faict, elle print un beau et grand terrain de ceux où Ion plante volontiers la marjolaine ou le basilic, et meit la teste dedans, enveloppée en un beau drap de soye ; puis, y ayant mis de la terre dessus, y planta plusieurs branches d'un très-beau basilic Salernitain, qu'elle n'arrousoit jamais sinon d'eau rose ou de fleur d'orange, ou de ses larmes, s'accoustumant de là en avant de se seoir tousjours au près de ce terrain : auquel elle faisoit la court de tout son cœur, comme à celuy qui tenoit enclos son Laurens. Et après qu'elle l'avoit assez courtisé, elle se baissant dessus commençoit lors à plorer, et ploroit tousjours jusques à ce qu'elle voyoit que tout ledict basilic trempoit en larmes : lequel, tant pour le long et continuel soing^ que pour la gresse de la terre procédant de la teste desjà

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pourrie (qui estoit dedans), devint trèsbeau et fort odoriférant.

Et continuant la fille de faire tousjours ainsi, elle fut plusieurs fois apperceue de ses voysins : lesquelz, voyantz que les frères d'elle s'esmerveilloient de sa beauté perdue, et de ce qu'il sembloit que les yeux luy fussent fuyz de la teste, leur dirent : « Nous nous sommes aper- » ceuz qu'elle ne faict autre chose tous » les jours que plorer. » Ce que oyantz les frères, et aussi s'en appercevantz, Tayans quelquesfois reprinse, et voyans que cela n'y servoit de rien, ilz luy desrobèrent secrettement ce terrain : ne retrouvant lequel, elle demanda plusieurs fois avec très-grande instance. Mais voyant qu'on ne luy rendoit, se plaignit et ploura tant qu'elle devint malade, ne demandant autre chose durant toute sa maladie que son terrain. Ses frères s'esbahissoyent merveilleusement, de ce qu'elle le demandoit si souvent : et voulurent voir qu'il y avoit dedans. Parquoy ayantz vuidé la terre, veirent le drappeau, dedans lequel ilz trouvèrent enveloppée la teste, qui n'estoit encor si consommée, qu'ilz ne congneussent bien à la crespeure des cheveux, que c'estoit

V — LE POT DE BASILIC l35

celle de Laurens : dont ilz furent fort estonnez. Et de peur que le cas ne fust sceu, l'enterrèrent : puis, sans en dire autre chose, sortirent secrettement de Messine, et s'en allèrent à Naples. Et la jeune fille ne cessant de pleurer, en demandant tousjours son terrain, mourut en pleurant. Ainsi eut fin sa mal fortunée amytié. Et quelque temps après, quand ceste chose fut sceue de plusieurs, il y eut quelqu'un qui composa la chanson, qu'on chante encores aujourd'huy.

Cest assavoir : Qui fut le malheureux Chrestien, qui me robba le basilic Saler» nitain?

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Ut^E JEUZNiE FILLE

nommée Andrée y aymant un jeune homme nommé Gabriel, luy racompta un songe qu*eUe avoit fait, et luy un autre à elle; et mourant soudainement Gabriel entre ses bra3[, elle et sa chambrière furent prises ainsi qu'elles le portoient devant sa maison, par les ministres de la Seigneurie, oit elle dist comme lefaict estoit allé. Et voulant le Potestat la prendre à force, elle ne le voulut souffrir : dont son père, qui en ouyt les nouvelles, monstra son innocence, et la fit délivrer. Et elle, refusant après cela de plus vivre au monde, se rendit religieuse.

NOUVELLE VI

Dénotant les accidens de fortune, et les puissances d'amour aussi.

A nouvelle que ma Dame Philomène venoit de compter, fut très-agréable aux Dames :

par ce qu'elles avoient ouy chanter plusieurs fois la chanson, sans avoir jamais

VI — LES DEUX SONGES l3y

peu sçavoir, pour demande qu'elles en fissent, à quelle occasion elle avoit esté faicte. Mais quand le Roy eut ouy la fin d'icelle, il commanda à Pamphile qu'il suyvist son ordre. Alors Pamphile dist :

Le songe qui a esté racompté en la précédente nouvelle, me donne matière pour en compter une, en laquelle est fieiicte mention de deux songes. Lesquelz devinèrent aussi bien ce qui estoit à avenir, comme en l'autre ce qui estoit avenu : et à peine furent-ilz achevez de dire, de ceux qui les avoyent songez, que Teffect de tous deux s'en ensuyvit. Or vous devez sçavoir (gracieuses Dames) que c'est une générale passion à chacun qui vit, de voir plusieurs et diverses choses en dormant : lesquelles, combien qu'elles semblent à celuy qui dort, toutes très-véritables, et que quand il est esveillé, il juge les aucunes vrayes. les autres vraysemblables , et partie d'icelles hors de toute vérité, néantmoins il s'en trouve plusieurs qui sont avenues : qui est la cause que beaucoup de personnes ajoustent autant de foy à chacun songe qu'ilz font, comme ilz feroyent à la chose qu'ilz verroyent en veillant :

tellement que par leurs songes ilz se contristent ou resjouyssent, selon que par iceux ilz craignent ou espèrent : et au contraire il en y a qui n'en croyent pas un, sinon après qu^lz se voyent cheuz au danger et péril qui leur avoit esté prémonstré. Dont je ne loue ne les uns ne les autres : parce qu'ilz ne sont tousjours véritables, ne pareillement tousjours mensongers. Et qu'ilz ne soyent tous véritables, chacun de nous le peut avoir congneu bien souvent. Aussi, qu'ilz ne soyent tous mensongers, il s'est desjà congneu cy-dessus en la nouvelle de ma Dame Philomène; et encor' le vous vueil-je monstrer en la mienne, comme je vous ay dict cy-devant. Parquoy je suis d'opinion que, es choses de bien vivre et bien faire, on ne doit craindre aucun songe qui y soit contraire, ne pour cela délaisser les bonnes délibérations. Es choses aussi perverses et mauvaises, encores que les songes semblent favorables à icelles, et qu'ilz confortent par leur prospère vision ceux qui les songent, si n'en doit-on pourtant croire pas un : ne aussi, es choses contraires, adjouster à tous entière foy. Mais venons à la nouvelle.

VI — LES DEUX SONGES I Sg

Il y eut jadis, en la cité de Bresse, un gentilhomme nommé messire Negro da Ponte Cararo : lequel, entre plusieurs ses enfans, avoit une fille nommée Andrée, jeune et fort belle, qui encor' n'estoit mariée. Laquelle par fortune devint amoureuse d'un sien voysin qui se nommoit Gabriel, homme de basse condition : mais au demourant plein de louables complexions, et si estoit beau et gracieux personnage. Si fit si bien ceste jeune fille, par le moyen et ayde de la chambrière de la maison, que Gabriel non seulement sceut qu'il estoit aymé d'Andrée : ains, oultre ce, fut mené plusieurs fois en un jardin du père d'elle prendre plaisir Tun l'autre; et à fin qu'aucune occasion (sinon la mort) ne peust jamais séparer ceste leur délectable âmytié, ilz se marièrent secrettement par parolles de présent.

Et continuantz ainsi à la desrobée leur jouissance, il avint que la jeune fille songea une nuit qu'elle estoit en son jardin avecq' Gabriel, et qu'elle le tenoit entre ses bras avec très-grand plaisir de tous deux; et que, ce pendant qu'ils estoient ainsi, luy sembloit qu'elle voyoit sortir de son corps une chose obscure et

terrible, la forme de laquelle elle ne pouvoit congnoistre ; luy estant pareillement avis, que ceste chose noire prenoit Gabriel, et que malgré elle le luy arrachoit d'une merveilleuse force d'entre les bras ; puis se mussoit avecques luy en terre, et jamais plus ne pouvoit voir ne Tun ne l'autre : dont elle souffroit fort grande et inestimable douleur, qui la feit esv^iller. Et quand elle fut esveillée, combien qu'elle fust joyeuse de voir qu'il «'estoit rien de ce qu'elle avoit songé, il luy entra néantmoins en l'entendement une grande paour de ce songe. Au mioyen dequoy, voulant Gabriel la venir voir la nuict ensuyvant, elle s'essaya le plus qu'il luy fut possible de faire tant qu'il n'y vinst point. Et toutesfois voyant son affection, et aussi de paour qu'il, eust soupçon de quelque autre chose, elle le receut en son jardin, où ayant cueilly plusieurs roses blanches et vermeilles (pource qu'il en estoit la saison), elle s^en alla asseoir avecques luy au pied d'une trèsbelle et claire fontaine qui estoit. au jardin. Et là, après qu'ilz eurent longuement faict grand chère ensemble, Gabriel luy demanda pour quelle occasion

elle luy avoit defTendu le jour précédent qu'il ne vinst point. La jeune fille le luy dist, en luy faisant le compte du songe qu'elle avoit songé la nuict précédente, et le soupçon qu'elle en avoit pris. Gabriel oyant cecy, se meit à rire, et luy dit que c'estoit une grande sotise d'ajouster aucune foy aux songes : pour ce qu'îlz aviennent le plus souvent, ou de trop ou de peu manger; et voyt-lon à toute heure qu'ilz sont tous mensongiers; et après luy dist :

« Si j'eusse voulu croire aux songes je » ne fusse venu icy, non pas tant pour » le tien comme pour un que j'ay faict A pareillement ceste nuict passée : lequel » fiit, qu'il me sembloit que j'estoye en » une belle et délectable forest, où j'al- » loye chassant : et avoye pris une biche, » la plus belle et la plus plaisante, que » beste que je vey jamais : me semblant » qu'elle estoit plus blanche que neige; » et qu'en peu de temps elle devint si » privée de moy, qu'elle ne m'abandon- » noit point. Toutesfois il me fut avis » que je l'aymoye tant que, de paour » qu'elle s'en allast d'avecques moy, je » luy avoye mis un collier d'or au col, » attaché à une chaîne d'or, que je

» tenoye en la main, et après cecy que » se reposant une fois ceste biche, et » tenant la teste sur mon giron, il sortit » je ne sais d'où une lisse noire comme » charbon, affamée et fort espouvantable » à voir, qui s'en vint vers moy : à la- » quelle me sembloit que je ne faisoye 9 aucune résistance : ains m'estoit avis » qu'elle me mettoit le museau dedans » le sein du costé gauche, et qu'elle le » rongeoit si fort, qu'elle parvenoit jus- » ques au cueur : lequel me sembloit » qu'elle m'arrachoit par force pour » l'emporter, dont je sentoye telle an- » goisse, que mon songe se rompit; et » si tost que je fuz esveillé, je couruz » mettre la main à mon costé, s'il y avoit » rien : mais n'y trouvant aucun mal, je » me mocquay de moy-mesmes de ce » que j'y avoye cerché. Que penses-tu » doncques que celuy vueille dire ? certes 0 j'en ay, long temps a, songé de sembla- » blés et de plus espouvantables : tou- 0 tesfois il ne m'en est jamais avenu » pour cela ne plus ne moins : et par » ainsi laisse-les courir, et pensons seu- » lement à faire grand chère. »

La jeune fille, qui estoit assez espouventée de son songe, le devint encores

d'avantage quand elle ouyt cestuy-cy :

mais, pour ne donner occasion d'aucune marrisson à Gabriel, elle dissimula sa peur tant qu'il luy fut possible. Et combien qu'elle passast le temps avecques luy le baisant et embrassant, et pareillement estant embrassée et baisée de luy, elle soupçonnant et ne sçachant quoy, le regardoit au visage plus souvent qu'elle n'avoit accoustumé : et pareillement si par le jardin elle voyoit point venir de quelque lieu aucune chose noire. Et estant en ce pensement, il avint que Gabriel, jettant un grand souspir, l'embrassa, et luy dist : « Hélas, m'amye, » ayde-moy : car je me meurs. » Et cecy dit, retomba en terre sur l'herbe du préau. Ce que voyant la jeune fille et l'ayant tiré sur son geron, luy dist en pleurant : — « Las, mon doux amy, qu'est » ce que tu sens? » Gabriel ne respondit rien : mais estant ainsi en une grande sueur, sans pouvoir avoir son aleine, rendit l'esprit bien peu de temps après.

Combien cecy fut grief et ennuyeux à la jeune fille, qui plus l'aymoit que soymesmes, chacun le peult penser. Elle le pleura beaucoup et l'appella plusieurs

ibis en vain ; mais s'appercevant fînablement qu'il estoit mort du tout, Tayant tasté par tous les endroitz de sa personne, et le trouvant froid par tout (dont elle ne sçavoit que faire ne que dire), s'en alla (ainsi esplorée comme elle estoit et pleine d'angoisse) appeller sa chambrière qui sçavoit toute ceste amytié, et luy fit entendre l'occasion de sa douleur et misère. Et après que toutes deux ensemble eurent pleuré amèrement, quelque espace de temps, sur la face morte de Gabriel, la fille dist à la chambrière : € Puis que nostre Seigneur m'a » osté cestuy-cy, je n'ay plus délibéré » de demourer en vie ; mais premier que » je vienne à me tuer, je voudroye bien » que nous prinssions quelque conve- » nable moyen pour garder mon hon- » neur, et l'amitié secrète qui a esté » entre nous deux : et que le corps, du- » quel la gracieuse ame s'est séparée, » fust enterré. » A qui la chambrière dist : — « Ne parle point, ma fille, de te » vouloir tuer : pource que si tu l'as » perdu icy, tu le perdrois pareillement » en l'autre monde, si tu te tuois : car » tu t'en irois en enfer, où je suis cer- » taine que son ame n'est point allée,

» d'autant qu'il e^oit trop honneste » jeune homme : mais il est beaucoup » meilleur que tu te confortes, et penses » d'ayder à son ame, avec oraisons ou » quelque autre bien : si par fortune il » en avoit beçoing, pour aucun péché » qu'il eust commis. Quant est de 4'en- » terrer, le moyen est tout préparé icy » dedans ce jardin : ce que personne ne » sçaura jamais : par ce que nul ne sçait » qu'il y soit oncques venu ; et si tu ne » veux qu'ainsi soit, mettons-le icy hors » du jardin, et le laissons là, où il sera » trouvé demain matin, et emporté en » âà maison; puis ses parens le feront » bien enterrer. »

La jeune fille, combien qu'^eUe fiist pleine de très-grande douleur, et pleurast continuellement, si escoutoit-elle pourtant le conseil de la chambrière ; et ne luy semblant la première opinion bonne, respondit à la seconde en disant : « Jà à Dieu ne plaise, que je souffre que » un amy si cher comme cestuy-cy, qui » a esté tant aymé de moy, et (qui plus » est) mon mary, soit enterré comme » un chien ou jette en la rue sur le pavé : » il a eu mes larmes, et si je puis, il aura » celles de ses parens; et desjà m'est

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» tombé sur le cueur, ce que nous avons 9 à faire en cecy. » Parquoy elle envoya quérir soudainement par la chambrière, une pièce de drap de soye qu'elle avoit en un sien coffre; et quand elle Peut apportée, elles Testendirent en terre, et meirent sur icelle le corps de Gabriel : puis, luy ayans mis la teste sur un oreiller, et avec plusieurs larmes cloz les yeux et la bouche, et faict un chapeau de roses, le couvrant presque tout de celles que «lies deux cueillirent, la fille dist h la chambrière : — « Il n'y a » guères loing d'icy à la porte de sa » maison, où toy -et moy le porterons » aysément ainsi accoustré comme il est : > et le mettrons devant icelle ; puis il ne » tardera guères après qu'il ne soit jour, » et lors il sera recueilly : et combien tt que cecy ne soit aucune consolation à » ses parens, toutesfois ce sera à moy » (entre les bras de qui il est mort) grand » plaisir. » Et cecy dit, elle se jetta ,de rechef avec très-abondantes larmes, sur sa. face, pleurant longuement sue icelle. Puis estant fort sollicitée de sa chambrière, par ce que le jour s'aprochoit, elle se dressa et tira de son doigt le mesmes anneau, avec lequel Gabriel

Favoit espousée par parolles de présent, et le mit en celuy de son amy en disant : a Mon cher Seigneur, si ton ame voyt » maintenant mes larmes, ou que quel- » que congnoissance ou sentiment reste » es corps après qu'elle en est partie, » reçoy bénignement le dernier présent » de celle-là que tu as aymée si chère- » ment. » Et cecy dit, retomba toute esvanouye sur son corps.

Mais après qu'elle fut revenue, elle se leva, et prenant avecques la chambrière le drap sur quoy le corps estoit estendu, sortirent du jardin, et prindrent leur chemin vers la maison du mort. Où allans, advint par fortune qu'elles furent rencontrées et prises avecques le T:orps mort, par les gens de la garde du Potestat, qu'estoient à celle heure par païs pour quelque accident qu'estoit survenu.

La jeune fille, désirant plus la mort que la vie, ayant congneu les gens du guet, leur dist franchement : « Je congnoy qui » vous estes, et sçay bien qu'il ne me » serviroit rien de fuyr : je suis toute » preste de m'en aller avecques vous et » devant la Seigneurie, et luy compter » la vérité du faict. Mais que nul de vous » soit si hardy de me toucher, puis que

» je VOUS suis ainsi obéissante : ne pa- » reillement d'oster rien de chose qui » soit sur ce corps, si vous ne voulez 1^ que je vous en accuse. » Au moyen dequoy, sans que personne luy touchast, elle, s'en alla avec tout le corps mort devers la Seigneurie. Ce que ayant entendu le. Potestat, il se leva et informa de elle (qu'avoit esté menée en sa chambre) de qui estoit intervenu ; puis fit regarder par certains Médecins si le jeune homme avôit point esté empoisonné ou autrement tué. Mais tous affermèrent que non : ains que quelque apostume qu'il devoit avoir près du cueur s*estoit crevée, qui l'avoit estouffé. Le Potestat oyant cecy, et congncyssant que la fille n'estoit point pu bien peu coulpable, se perforça de monstrer et luy faire entendre qu'il luy vouloit donner ce qu'il ne luy pouvoit vendre; et dist, que si elle luy vouloit faire un bon tour, il la délivreroit : mais voyant que telles parolles ne servoient de rien, il voulut contre toute raison user de force. Toutesfois la fille enflambée de desdain, et luy augmentant la force, se deffendit virillement : le repoussant avecques paroUeç injurieuses et hautaines.

Puis, quand le jour fut venu, estant ces choses racomptées au père d'elle, il s'en alla -dolent jusques au mourir, avec plusieurs de ses amys, au Palais. Où estant arrivé et informé de tout le faict par le Potestat, il demanda que sa fille luy fust rendue. Le Potestat, se voulant plustost accuser de la force qu^il luy avoît voulu faire, que d'attendre qu'elle- mesme l'accusast*, louant premièrement la jeune fille et sa constance, vint à dire (pour icelle aprouver) ce qu'il avoit faict : parquoy la voyant de si grande et bonne fermeté, il avoit mis si fort son amour en elle que là où il plaîroit à Messire Noir (qu'estoit son père) et à elle, encorcs que son premier mary eUst esté de basse cotlditioir, qu'il la prendroit voloptiers pour sa femme.

Ce pendant que ceux-cy parloient ainsi, Andrée vint en la présence de son père et en pleurant se jetta à ses piedz, et luy dist : « Je croy, mon père, qu'il » n'est point de besoing que je vous » racompte l'histoire de ma hardiesse et » de mon malheur : car vous l'avez ouy » dire et le sçavez, et par ainsi je vous )> demande pardon de ma fÎEiute le plus » humblement qu'il m'est possible : c'est

» à sçavoir d'avoir sans vostre sceu et » congé, pris pour mary celuy que plus » j'aymoye ; et le pardon que je vous en » demande, n'est pas à fin que la vie me » soit ■ pardonnée , mais pour mourir «•vostre fille et en vostre bonne grâce. » Et cecy dit, luy tomba sur les piedz.

Messire Noir, qui estoit desjà vieil et homme naturellement begnin et gracieux, oyant ces parolles, commença à plorer : et en pleurant leva sa fille tout doucettement, luy disant : — « Ma fille, » j'eusse beaucoup mieux aymé que tu » eusses eu tel mary comme il m'eust » s;emblé t'estre convenable, et encorc^s » que tu en ayes pris un comme il fa » pieu, ne pour cela m'en doit-il des- » plaire : mais bien me plains- je gran- » dément que tu le m'ayes celé, et du » peu de fiance que tu as eu en moy- » mesmes, voyant que tu l'as perdu pre- » mîer que je Paye sceu. Toutesfois, » puis que les choses sont telles, je vueil » que tout ainsi que. pour le contenter » je luy eusse fàict autant d'honneur s'il » vivoit, comme à mon gendre, que en » semblable il luy sok maintenant faict » à la niort. » Et se retourna devers ses enfans et parens, auâquelz il commanda

VI — LES DEUX SONGES l5l

qu'on préparast grandes et honnorables obsèques à Gabriel;

Durant toutes ces choses, les parens et parentes du . trespassé, qui en avoient esté advertiz, y arrivèrent, et pareillement presque tous les hommes et femmes qui estoient en la ville : parqudy le corps mis au milieu de la court, sur le drap d'Andrée, avec toutes ses roses, il ne fut seulement pleuré d'elle et des parens de luy : mais quasi publicquement de toutes les femmes de la ville, et aussi de plusieurs hommes. Et après cela, le mettans hors de la court ouverte à un chacun, fut porté en sépulture (non pas à la mode d'un bourgeoys seulement, mais d'un seigneur) sur les espaulles de plusieurs nobles citoyens avec très-grand honneur et révérence.

De là à quelques jours après, poursuyvant le Po testât sa demande, et le père en voulant parler à sa fille, elle n'y voulut entendre aucunement ; dont désirant son père luy complaire, il la rendit avec sa chambrière en une Religion fort renommée de saincteté et dévotion : où elles vesquirent long temps après en grande honnesteté.

^is^Q^^^ss^m

aj^mant Pasqùin, estant avecques luy en un jardin : advint que Pasquin se frotta les dentj d'utie feuille de sauge : dont il' mourut, leelle Symonne fut prise de la Justice, et se frotta pareillement d'une de ces feuilles de sauge les dentj, dont semtlablement elle

NOUVELLE VII

Qui Ail ratendre qu'amour et mort ui ment de leur force, tant contre paouvr turiers que contre riches et nablei.

velle, i]Uand le Roy, mon-

passion d'Andrée, regarda ma

Dame Emilie, luy faisant ti~

le qu'il luy picust en disant

r après les autres ;

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