VII — LA FEUILLE DE SAUGE I
laquelle^ sans faire aucune demeure, commença ainsi : ■
Mes chères compagnes, la nouvelle qu'a dicte Pamphile me faict venir la volonté d'en dire une autre, qui. ressemble la sienne en aucune chose, sinon que tout ainsi comme Andrée perdit son amy en un jardin, aussi fit celle de qui )e vueil parler : laquelle, estant après pareillement prise comme Andrée fut, se d^ivra des mains de Justice, non par force ne par sa vertu, mais avec mort inopinée.- Et combien qu'amour (ainsi que nous avons autresfois dict) face volontiers son habitation es maisons des personnes nobles, si ne refiuse-il pourtant l'empire sur celles des pauvres. Âins monstre en icelles mesmes quelquefois ses forces, tout ainsi comme (puissant Seigneur qu'il est) il se sçait faire craindre des plus riches. Ce que je vous feray congQoistre en tout ou en grand partie par ma nouvelle : avec laquelle je vueil r'entrer en nostre cité, de laquelle, en parlant diversement de plusieurs et diverses, choses, et tournoyant par diverses parties du monde, nous nous sommes tant esloignez.
Il n'y a pas encor* long temps qu'il y eut à Florence une jeune fille fort belle et gracieuse selon sa qualité, de qui le père estoit paovre, laquelle se nommoit Symonne. Et combien qu'il luy convinst gaigner sa. vie au travail de $es bras, en filant de la layne, pour qui luy en vouloit bailler à filer, elle ne fut pour tant de si peu de cueur, qu'elle ne prinst la liardiesse de recevoir amour en son ' entendement : lequel avoit long temps faict semblant d'y vouloir entrer par le moyen dès actes et parolles gracieuses d'un jeune garçonneau, non point de plus grande estoffe qu'elle, qui s'en alloit baillant de la layne à filer pour un faiseur de draps son maistre. L'ayant doncques receu en soy, par les regards gracieux du jeune garçon qui l'aymoit (lequel se nommoit Pasquin), elle fort désireuse, et ne taschant point de faire rien d'avantage, jettoit en filant (à chacun tour de layne filée qu'elle entortilloit à son fuzeau) mille souspirs plus cuysans que feu : se souvenant de celuy qui la luy avoit baillé à filer. Pasquin de l'autre part, devenu fort soigneux et diligent à solliciter que la layne de son maistre fust bien filée, soUieitoit plus
VII — LA FEUILLE DE SAUGE l55
souvent celle que Symonne filoit que nulle autre : quasi comme si elle seule et non aucune autre deust fournir toute la pièce. Parqupy sollicitant l'un, et prenant l'autre plaisir d'estre sollicitée, il avint que l'un prenant plus de hardiesse qu'il ne souloit avoir, et l'autre chassant beaucoup de la peur et honte qu'elle souloit avoir, ilz firent si bien qu'ilz mirent leurs fuzeaux ensemble. Â quoy l'un et l'autre prindrent si grand plaisir que non seulement l'un n'attendoît à y estre invité par l'autre : ains qui plus est, pour s'y devoir entreinjurier, alloient l'un au devant de Tautre en s'invitant. Et en continuant ainsi leur plaisir d'un jour à autre, et s'embrasans tousjoùrs plus en ceste continuation, Pasquin dist un jour à Symonne, qu'il désiroit sur toute chose qu'elle trouvast moyen de venir en un jardin, où il la vouloit mener, à fin qu'ilz peussent estre là ensemble, plus à leur ayse et avecques moins de soupçon. Symonne dist qu'elle en estoit contente : et ayant donné à entendre à son père, un dimenche après disner, qu'elle vouloit aller gaigner les pardons à sainct Gai, s'en allsi avec une sienne compagne, nôttamée Lagine, au jardin que Pasquin luy avoit
enseigné, où elle le trouva, avec un sien compagnon, qui se nommoit Puccin :
toutesfois on Tappeloit le Strambe. Et là s'estant forgée une autre nouvejle amytié, entre le Strambe .et Lagine, Pasquin et Symonne se retirèrent en un endroit du jardin, pour prendre leur plaisir, et laissèrent Strambe et Lagine en un autre.
Or y .avoit à Tendroit du jardin où Pasquin et Symonne. estoient, une belle et fort grande plante de sauge, au pied de laquelle s'estans assis, et ayians bonne pièce pass.é le temps ensemble, et devisé longuement d'un gouster qu'ilz délibéroient faire une autre fois en ce jardin à leur beau, loysir, Pasqpin se retournant devers la plante de sapge ^n cueillit une feuille, et commença à se frotter les dentz, et les genciyes avec icelle, disant qu'il n'y avoit. chose meilleure au monde pour mieux les nettoyer de toute ordure, après le past. Et quand il les eut ainsi frottées . quelque temps, il retourna sur son propos du gouster, dont il avoit parlé au paravant :. mais il ne continua guères en* devisant, que tout le visage luy commença à changer, et après ce changement, il perdit aussi
vu —-LA "FEUILLE DE SAUGE iS/
tost la veue et la parolle, et en brief moufut.
Ce que voyant Symonne commença à pleurer et à cryer, et apella Strambe et Lagine, qui y coururent. promptement.
Et voyans Pasquin non. seulement mort, mais desjà tout enflé, et que le visage et tout le corps estoient pleins de taches noires, Strambè commença, soudainement à drier : « Ha, meschante garce, » tu l'as empoysonnë. » Et. faisantz ainsi grand, bruyt, furent ouyz- de plusieurs voysins, qui habitoient près de ce jardin : lesquelz y estans accouruz et trouvans •cestuy-cy mort et enflé, et.oyans que Strambe s'en plaignoit et accusoit Symonne de l'avoir empoysphné, et que elle, quasi hors du sens pour douleur du soudain accident qui luy avoit osté son amy, ne se sçayoit excuser, il fut creu de tous, qu'il estoit ainsi comme Strambe le disoit. Au moyen dequoy ceste paovre dolente fut prinse, çt menée tousjours pleurant très-fort, au Palais du Pôtestat : là où, estant accusée de Strambe et de deux autres, nommez l'un l'Âtciciato, et l'autre le Malaisé, compagnons de Pasquin, qui y .estoient suryenuz, le Juge, sans donner intermission a l'affaire,
se mit à l'examiner du cas : et ne pouvant aucunement comprendre qu'elle eust usé eh ceste chose d'aucune malice, ne qu'elle en fust coupable, il voulut voir, en la présence d'elle, le corps mort et le lieu où il estoit trespassé, et qu'elle liii racomptast la manière comment il estoit mort: parce qu'il ne pouvoit par ses paroUes le comprendre assez bien.
• L'ayant doncques sans grand bruyt faict mener là oti le corps de Pasquin gisoit encores enflé, comme un crapaut, et l'ayant suyvie après, luy s'esmerveillant du mbrt, luy demanda comment cela avoit esté faict. Ceste-cy s'éstant approchée -de la plante de sauge, et luy ayant racompté toute Phistoiré précédente, d!un bout à l'autre, pour mieux luy donner à entendre le cas advenu, fit ne plus ne moins comme avoit faict Pasquin et se fï*otta les dentz d'une des feuilles d'icelle sat^e. - Regardans lesqiielles choses, Strambe et les autres amys et compagnons de Pasquin,. comme par mocquerie en la présence du Juge, et comme vaines et frivolles, ilz accusoiént avecques plus grand' instance sa meschanceté^ et ne demandoient autre chose sinon que le feu en fist la punition :