VII — LA FEUILLE DE SAUGE I
dont la paovrette, qui du deuil d'avoir perdu son.amy, et aussi de la peur de la peine requise par Strambe, demourbit sans sonner mot, tomba pour, s'estre frotté les dents de celle sauge, en ce mesme accident où premièrement estoit tombé Pasquin : qui ne fut sans grand esbahissèmentdc tous ceux qui y estoient présens.
O heureuses àmès, aux quelles il advint tant d'heur que de mettre fin, tout en un jour, à leur fervente amour, et à ceste vie mortelle : et plus heureuses, si vous vous en estes allées en un mesmes lieu : et encor' très-heureuses si l'on s'ayme en l'autre vie, et que vous vous aymez comme vous vous aymastes par deçà 1 Mais trop plus heureuse est l'ame de Symonne au jugement de nous autres vivantz, que nous qui sommes demourez en vie après elle : l'innocence de laquelle la fortune ne voulut pas laisser cheoir souz le tesmoignage de Strambe, dé TÂtticiato, et de Madaisé, qui paradventure estoient cardeurs de layne, ou peult estre plus vile condition : ains luy trouva plus honneste voye pour se desvelopper de rinfamie d'eux, et pour suyvre l'ame de son amy, tant aymé d'elle, la faisant
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mourir d'une semblable mort à celle.de Pasquin. .
Le Juge, quasi tout estonné, et pareillement tous ceux qui y estoient, de Taccident advenu, ne sçacbant que dire, demoura longuement sans parler. Et après qull fut revenu en meilleur sens, dist : « Cest inconvéï^ient démonstre » assez que ceste sauge est venimeuse : ce » que toutesfois on n'a accoustumé de » voir aveliir de sauge : mais à celle fin » qu'elle ne puisse plus .ofFencer per- » sonne en ceste manière, il faut qu'elle » soit cou ppée jusques aux racines, et » jettée dans le feu. » Ce que faisant celuy qui estoit gardien du jardin en. la présence du jugé, il n'eut jamais si toist abbatu ceste grand plante de sauge enterrée, que l'occasion dé la mort des deux misérables amantz apparut : car Ton trouva dessous la plante de ce saugier, un crapaut d'une merveilleuse grandeur : du vent mortifère duquel on juge que celle sauge devoit estre devenue envenimée. Et n'ayant aucun la hardiesse de s'approcher de ce crapault, on fit faire un fort grand cerne, et là le bruslèrent avecques ladicte sauge. Et lors fut achevé le procès de monsieur le Juge
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sur la mort du pauvre Pasquih : lequel ensemble. sa Symonne, furent portez en terre, ainsi enflez qu'ils estoient, par Strambe et ses compagnons dessus nommez, en l'église de sainct Paul, dont paraventure ilz estoient paroissiens..
HIÉ^OSiME
aymant une jeune fille nommée Silvestre, s'en alla contrainct par les prières de sa mère à Paris : retournant duquel il trouva s'amye mariée : en la maison de laquelle il entra secrettement, et mourut auprès d'elle dedans le Hct : puis estant porté en une église pour estre enterré, elle mourut sem^^ blablement sur luy.
NOUVELLE VIII
Monstrant eocores la sotise dç qui pense esteindre l'amour de celuy qui ayme ardammcnt, avec les inestimables puissances d'amour.
^ A nouvelle de ma Dame Emilie estoit achevée quand ma Dame Néiphile, par le commandement du Roy, com- Qiença à dire ainsi :
Il me semble (Dames de valeur) qu'il se trouve assez de gens, qui pensent
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sçavoir plus que tous les autres, et toutesfois ilz sçavent moins, présumantz par cecy d'employer et oppbsef leur sens et entendement à entreprendre, non seulement contre le conseil et opinion des hommes, mais ençor' contre la nature des choses. . De laquelle présumption il en est desjà avenu de très-grans maux : et n'a-lon jamais veu qu'il en" soit sorty aucun bien. Et pource qu'entre les choses naturelles, celle qui moins reçoit conseil ou opération au contraire, c'est amour : la. nature duquel est telle, qa*il se peut plustost consommer par spymesmes que estre chassé par adipbnestement d'autruy, il m'est venu en l'entendement de vous- racompter une nouvelle d'une femme : laquelle, voulant apparoîstre plus sage qu'il ne luy appartenoit, et qu'elle n'estoit, et que aussi la chose en quoy elle estudioit de monstrer son sens ne le méritoit, fit tant qu'en une mesme heure, elle tira l'amour et l'ame du corps de son filz, pensant chassçr amour hors d'un cucur amoureux, où parayenture la faveur du ciel l'avoit mis.
Il y eut doncq' fsn nostre cité (selon
que les anciens racomptent) un trèsgrand et riche marchant, qui se nomma Léonard Sérier : lequel eut de sa femme un filz nomjné Hiérosme : après la nativité duquel ayant mis tous ses affaires en bon ordre, il passa de ceste vie en Tautre. Les tuteurs de l'jenfant gouvernèrent avecque la mère, bien et loyaument, tous ses affaires : et devenant Tenfant grand, il s^aprjvoysa avecq' les autres enfans ses voysijis, plus d^Une petite garce de son aage', fille d'un cousturier, que de nulle autre de son quartier : et croissant tous les jours plus grand, la fréquentation se. convertit en si grande €t ardante amytié, que Hiérosme n'avoit aucun bien, sinon qu^nd il voyoit ceste fille : et certainement elle •ne Taymoit moins que luy elle.
La mère jde Tenfant s*estant aperceue dececy, Ten tença, et chastia plusieurs fois : mais voyant qu'il ne s'en abstenoit point, s'en plaignit. à ses tuteurs : et comme celle qui pensoit, pour la grande richesse de son filz, faire d'une espine un orenger, dist ainsi : « Ce garçon icy » (lequel n'a pas encores quatorze ans) » est si fort amoureu:^ d'une fille d'un » cousturier nostre voisin, nommé Sil-
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» vestre, que si nous ne l'ostons dje sa » présence^ il la prendra paravènture » un jour pour fepame, sans que per- » sonne en sache rien : dont je mour- » roye de dueil; ou bien il se consom- » mera pour elle, s'il vçit qu'on la marie » à un autre : et par ainsi il me sem- » bleroit bon, que pour y obvier, vous » le devriez envoyer quelque part loing » d'icy pour servir en quelque bouti- » que : par ce que, quand jil ne la verra » plus, elle luy sortira de Tentende- » ment, et après nous le pourrons ma- )) rier à quelque jeune fille de bonne » maison. » Les tuteurs dirent qu'elle pafloit très-bien, et qu'ilz le ferbient s'il leur estoit possible. Par quoy faisans appeller le garçon en la boutique, Tun d'eux luy commença* à dire fort amyablement : a Mon filz, tu es désormais » grandet, ce sera bien faict q.U6 tu com- » mences à voir toy-mesmes tes affai- » res : et à ceste cause, nous serions fort » contens que tu t'en allasses demourer » quelque temps à Paris, où tu verras » une grande partie de ta richesse comme » elle se traffique; et oultre ce, tu de- » viendras là beaucoup mieux condi- )} tionné et plus honneste homme, que
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» tu ne ferois icy, en voyant ces Sei- » gneurs, ces Barons, et ces gentîlzhom- » mes, dont il y a grand nombre : et » aprendras leurs meurs et conditions : » puis après tu t'en pourras retourner » icy. » Le garçon les escouta ententivement, et eh peu de parolles leur rèspondit, qu'il n'en vouloit rien faire : par ce qu'il pensoit avoir aussi bien dequoy demourer à Florence comme un autre. Ces gens de bien, oyans cecy, le reprindrent ericor avec plusieurs parolles; mais voyans qu'ilz n'en pouvoient tirer autre responce, le dirent à sa mère. Laquelle courroussée désespérément de cecy, non pas de ne vouloir aller à Paris, mais de ce qu'il estoit ainsi amoureux, luy dist toutes les injures du monde; et après avec douces parolles l'appaisant, commença à le flatter, et à le prier doucement, pour le persuader de faire ce que ses tuteurs vouloyent ; et tellement le sceut prescher qu'il accorda d'aller demourer un an à Paris, et non plus; et ainsi fut faict.
Estant doncques Hiérosme allé' demourer à PariS; et tousjours amoureux plus que jamais de sa Silvestre, on le l'y tint soubz promesse dé l'envoyer quérir
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d*un jour à Tautre, deux ans entiers.- Et luy, retournant de* là plus amoureux que jamais, trouva s'aniye marine à un bon jeune filz tentier : dequoy il fut dolent outre mesure ; toutesfois voyant qu'il n'en pouvoit estre autrement, s'essaya de le porter patiemment. Et ayant sceu le lieu où elle se tenpit; ii commença (comme la.coustume des jeunes amoureux est) à passer et se promener devant elle, pensant qu'elle ne l'avoit non plus oublié que luy elle : mais le cas alloit bien autrement, car elle ne se souyenoit de luy, non plus que si elle ne l'eust jamais veu ; ou bien si elle s'en souvenoit quelque peu, son semblant monstroit tout le contraire : dequoy le jeune garçon s'apperceut bien tost, et non sans grande mélancolie : néantmoins 'il faisoit tout ce qu'il luy éstoit possible pour r'entrer en sa grâce. Mais luy estant avis que tout ce qu'il faisoit ne luy servoit de rien, il se délibéra, quand bien il devroit mourir, de parler luy-mesmes à elle. Et s'estant informé ■ de quelque voisin des estres de sa. maison, entra secrettement dedans, un soir que son mary et elle estoient allez veiller avecq' leurs voisins, et se cacha en sa chambre
derrière les rideaux d'xxtx lict de camp, qui yestoit tendu : où il attendit tant que, après que ceux-cy furent retournez et couchez, et que le mary futendoriny, il is'en alla tout droit au lieu où. il avoit veu que Silvestre s'estoit couchée-: et luy ayant mis la niain sur son estomach, luy dist tout bellement : « Hélas^ m'amye, » dors-tu desjà? > La jeune femme, qui ne dôrmpit point, voulut cri^r : mais Hîérosme luy* dist soudainement ; <c Pour > . Dieu, ne crye point : car je suis ton » Hiéi'osme. » Ce que oyant ceste-cy, luy dist tout en tremblant : — « Hé, pour » l!amour de Dieu, Hiérosme, va t'en, » ce temps est passé auquel il n'estoit » point mal séant à nostre grande jeu- » nesse de s'entraymer; je svds mainte- » nant comme tu vois mariée, au moyen » dequoy il ne me siet plus bien de penser » à autre homme qu'à mon mary : par- » quoy je te prie pour Dieu que tu t'en ». voyses : car si mon mary te sentoit, » (encores qu'autre mal n'en avinst) si » en aviendroit-il toutesfois que je ne 9 pourroye jamais vivre en paix, ne en » repos avec luy : là où il . m'aynâe » maintenant , et vivons paisiblement » ensemble. »