VIII — HIÉROSME ET SILVESTRE
Le jeune filz, oyant'ces parollesn sentit une douleur inestimable : et combien qu'il luy ramentust le temps passé, et comment son amytié n'estoif pour aucune distance jaiAais diminuée, y entremeslant plusieurs prières et promesses très-grandes, il ne sceut pourtant obtenir jamais aucune chose d'elle. Pal**quoy désirant de mourir, la pria à la fin que pour toute récompense de tant d'amytié qu'il luy avoit porté et portoit, elle soufrist qu'il se couchast auprès d'elle tant qu'il se fust réchauffé, par ce qu'il s'estoit tout gelé en l'attendant : luy promettant qu'il ne lu^ diroit ne feroit aucune chose : et que aussi tost qu'il seroît un peu reschauffé, il* s'en iroit. La jeune femme, ayant qyelque Compassion de luy, l'accorda avec les conditions dessusdictes. Hiérosme se coucha auprès d'elle, sans point la toucher : et se souvenant de la longue amytié qu'il luy avoit portée,^ et de la présente cruauté qu'il voyoit en elle, congnoissant aussi que toute son espérance estoit perdue, délibéra de ne vivre plus en ce monde ;*et s'estans retirez en luy ses espritz, sans dire aucune parolle, il serra les poings, et mourut auprès d'elle. Laquelle, après
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quelque espace de temps, s'esmerveillant de sa contenance, et craignant que son mary s'esveillast, commença à dire :
« Hé, Hiéroçme, que ne t'en vas-tu? »
mais sentant qu'il ne respondoit rien, elle pensa qu'il fust endormy. Parquoy ayant estendu sa main jusques à luy, à fin qu'il s'esveillast, elle commença à le pousser, et en le touchant, le trouva plus froid que glace, dont elle s'esmerveilla fort; et le touchant plus fort, et sentant qu'il ne se mouvoit point, après l'avoir retouché plusieurs fois, elle congneut qu'il estoit mort : dequoy dolente outre mesure, elle fut grand pièce sans sçavoir qu'elle devoit faire.
A là fin elle print pour conseil de vouloir esprouver (parlant en la personne d'autruy) ce que son mary diroit, qu'il en seroit de faire : et Tayant esveillé, elle feignit d'éstre avenu à un autre ce que présentement luy estoit avenu, luy demandant, si cela luy avenoit, quel conseil il luy en donneroit. Le bon homme respondit qu'il luy sembleroit qu'on deust porter secrettement à sa maison celuy qui seroît ainsi mort, et le laisser là, sans en porter aucune malveillence à la femme, qui ne luy sembloit
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avoir aucunement failly, Alors la jeune femme dist ; —«Ainsi donc nous faut-il » faire. >> Et luy ayant pris la main, luy fit toucher le jeune homme mort : dont tout marry, il se leva incontinent debout : puis allumant de la chandelle, sans entrer autrement en paroUes avecq' sa fettlme, il chargea sur ses espaules le corps mort, revestu de ses mesmes habilleniens, et sans y songer autrement, se confiant de son innocence, le porta à rhuys de sa maison, où il le posa : puis s'en retourna. • ' .
Or le* jour venu qu'on trouva cestuy-cy mort, et estendu devant sa porte, il en fut fait un grand bruit : et mesmement par la mère, laquelle chercha et regarda par toute sa personne, ne luy trouvant ne coup né playe; si Ifut généralement creu par les médecins, qu'il estoit mort de dueil, comme la vérité estoit. Ce corps doncques fut porté à Péglise : et là vint la dolente mère avec plusieurs autres parentes et voysines, et commencèrent à plorer très-amèrement sur luy, comme est nostre coustume, et à mener grand deuil ; et ce pendant qu'on menoit ce grand deuil, le bonhomme en la maison duquel il estoit mort, dist à Isa
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femme : a Metz quelque pappe sur ta » teste, et va t'en à réglise, pu Ion a » porté Hiérosme : et fourre-toy entre » les femmes, et escoute ce qu'on dit de » ce cas : et je féray le semblabljc entre » les hommes, à fin que nous sachons si 9 on en dit quelque chose contre nous^ » La jeune femme, qui devenoit trop tard pitoyable, en fut contente : comme celle qui désiroit voir, mort, celuy auquel quand il yivoit elle n'avoit voulu complaire seulement d'un baiser, et s'y en alla.
C'est chose merveilleuse à * penser combien les forces d'amour sont difficiles à retrouver ! car le cueur de ceste femme, lequel la prospère fortune de Hiérosme n'avoit peu ouvrir, fut ouvert par. la misérable : et s'éstans là resuscitées les anciennes flammes, elles se muèrent soudainement en une si grande compassion, que aussi tost qu'elle veit le visage mort, elle se meit (estant ainsi cachée de sa cappe) au travers toutes les femmes, et ne cessa jiisques à ce qu'elle fut arrivée au corps mort. Et là ayant jette un très-haut cry, elle jetta son visage sur le jeune homme. mort, lequel elle ne baigna guères de larmes : parce
VIII — ^HIÉROSME ETSILVKSTRE I yS
qu'elle ne l'eut si tost touché, que tout ainsi comme la douleur avoit osté la \it au jeune homme, ainsi Tosta-elle à la jeune femme. Mais après que les femmes la voulurent réconforter , luy disans qu'elle se levast un peu, ne la congnoissans encores, et la youlans lever, puis qu'elle ne se levoit, aussi qu'elle ne se remuoit en façon que ce fust, elles la voulurent aucunement soubzlever : mais en une • mesme heure elles congneurent qu'elle estoit morte, et que c'estoit la pauvre Silvestre. Dequoy toutes les Dames qui estoient là, vaincues de double compassion, recommencèrent leurs pleurs plus grans qu'au paravant. Le bruit s'espandit hors de l'église entre les hommes, lequel venu aux aureilles du mary (qui estoit parmy eux), il plora longuement sans vouloir oùyr consolation ou confort de personne. Et après, ayant raconté à plusieurs de ceux qui y estoient l'histoire qui avoit esté la nuict précédente entre le jeune homme et sa femme, chacun sceut manifestement l'occasion de la mort de tous deux, dont tous forent desplaisans. Âyans doncques prins la jeune femme morte, et acoustré comme on acoustré les corps mortz, on la coucha
III i5.
sur ce mesme lict, auprès du corps du jeune homme. Puis quand ilz furent longuement plorez, on les enterra tous deux en une mesme sépulture. Et ceux q\i'amour (quand ilz vivoient) n'avoit peu conjoindre ensemble, la mort assembla en inséparable assemblée.-
. €MESSI^E GUILLq4U€ME
de Ro^illon donna à manger à sa femme le cueur de messire Guillaume Gardastain, qu'il avoit tué, et qu'elle aymoit. Ce qu'elle sachant par après, se jetta d'une haute fenestre en bas, et mourut : puis fut enferrée avec son amy,
NOUVELLE IX
Pour signifier en quelle fin peuvent encourir ceux qui aiment conti'e raison, faisant tort à l'amitié et au mariage ensemble.
UAND la nouvelle de ma Dame Néiphile fut finies non sans avoir meu à grande compassion toutes ses compagnes, le Roy, qui ne vouloit enfraindre le privilège donné à
Dioneo (ne restant plus autres que eux deux
à parler), commença ainsi :
Il me vient au devant (pitoyables
Dames) une nouvelle, de laquelle (puis que vous estes ainsi dolentes des malheureux accidens d'amour) il vous conviendra avoir non moins de compassion, que de la précédente : parce qve ceux ausquelz avint ce que je diray estoient de plus grosse estoffe, et si fut l'accident plus cruel que ceux dont on a parlé.
Vous devez doncques sçavoir (ainsi que racontent les Provençaux) qu'il y eut autresfois en Provence, deux nobles chevaliers, ayans. chacun chasteaux et vassaux, dont F un se nommoit messire Guillaume de Rossillon, et l'autre messire Guillaume Gardastain. Et pource que l'un et l'autre estoient vaillans en. faictz d'armes, ilz s'aymoient très-fort : et avoient de coustume d'aller tous jours ensemble, à tous les tournois, joustes, ou autres faictz d'armes qui se faisoient, et se vestoient de mesme parure. Et combien que chacun demourast en' un sien chasteau distant Pun de l'autre bien cinq lieues, il avint toutesfois que ayant messire Guillaume de Rossillon une très-beile et désirable Dame pour femme, messire Guillaume Gardastain