IX. — LE CUEUR DR GARDASTAIN
eh devint desmesurément amoureux, nonobstant l'amytié et la confraternité qui estoit entre eux : et fit tant par un moyen et par autre, que la Dame s'en apperceut : dont elle lut très-aise, le congnoissant très-vertueux chevalier, et commença à metti:e son amour en luy, de sorte qu'elle n'aimoit ne désiroit rien de ce monde, sinon luy, et n'attendoit autre chose, sinon qu'il la priast, ce qui ne tarda guères, et lurent ensemble, non seulement une fois, mais aussi plusieurs.
Doncques s'entreaymans fort et fréquentans indiscrètement ensemble, avint que le mary s'en apperceut, dont il fut tellement indigné, que la grande amytié qu'il portoit à messire Guillaume Gardastain, se convertit en hayne mortelle : mais il le sceut mieux celer que eux n'avoient faict leur amytié, et délibéra du tout en soy-mesmes de le tuer. Parquoy estant messire Guillaume de Rossillon en caste délibération, il survint qu'on publia à son de trompe un grand toumoy qu'on devoit faire en France : ce que messire Guillaume de Rossillon envoya incontinent faire sçavoir à messire Guillaume Gardastain, le priant de le
lyS LE DÉCAMÉRON — IV^ JOURNÉE
venir voir, si c'estoit son plaisir, et qu'ilz délibèreroient ensemble, s'ilz y iroient, et comment; Messire Gardastain, trèsjoyeux de cecy, respondit, qu'il s'en iroit souper sans aucune faute le lendemain avecques luy, dont messire Guillaume de Rossillon (oyant la response) pensa en soy-mesmes que l'heure estoit venue qu'il le pourroit tuer. Et s'estant armé, le jour ensuyvant, monta à cheval avecques quelques serviteurs siens, et se meit en embusche demye lieue paraventure de sa maison, en un boys par où devoit passer messire Gardastain. Et après l'avoir attendu une bonne espace de temps, il le vit venir, avecques deux serviteurs après luy, tous désarmez, comme celuy qui ne se doutoit de rien; et aussi tost qu'il le vid au lieu où il le désiroit, il luy courut sus, tout félon et plein de mauvaise volonté, avec une lance au poing, en luy escriant : « Traistre » meschant, tu es mort, » et disant ces parolles le frappa de sa lance en l'estomach : dont ne pouvant le Gardastain se deffendre aucunement, ne dire seulement une parolle, estant percé d'oultre en oultre du coup de lance il tomba par terre, et peu après mourut, et ses servi-