IX — LE CUEUR DE GARDASTAIN
tenrs tournèrent bride, et s'enfuirent le plus tost qu'ilz peurent vers le chasteau de leur seigneur, sans congnoistre celuy qui avoit commis le meurtre. Etmessire Guillaume de Rossillon, descendu de cheval, ouvrit avecques un cousteau l'estomach du trespassé, et de ses propres mains luy arracha le cueur : puis Payant fait envelopper en une banderolle de lance, commanda à un de ses serviteurs qu'on remportas!, et qu'il n'yeust si hardy d'eux de jamais parler de ce faict ; puis remonta à cheval, estant desjà nuict, et s'en retourna à son chasteau.
La Dame, qui avoit entendu que messire Qardastain devoit venir à souper, et qui l'atendoit avec grand désir, ne le voyant venir ç'esmerveilla fort, et dist à son mary : « Comment est-il possible » que messire Guillaume Gardastain » n'est point venu? » A qui le mary respondit : — « J'ay eu nouvelles de luy, 0 qu'il ne peut venir jusques à demain. » Dequoy la Dame estant un peu marrye n'en parla plus. Le mary, quand il fut descendu de cheval, fit appeller son cuysinier, et luy dist : « Prend ce cueur de » sanglier et l'apreste en la meilleure et » plus plaisante sorte pour manger que
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» tu sçauras, et quand je seray à table, » envoye-le moy en un plat d'argent. » Le cuysinier le print, et ayant mis toute sa science pour le bien accoustrer, en feit un hachiz le meilleur du monde.
Messire Guillaume, quand Fheure de souper fut venue, se meit à table avec sa femme, et la viande fut servie : mais il mangea peu, à cause du maléfice qu'il avoit commis, et ne faisoit que penser. Le cuysinier luy feit porter le hachiz, qu'il feit servir devant sa femme, et faisant semblant d'estre ce soir tout desgouté , le luy loua grandement. La Dame, qui n'estoit point desgoutée, en commença à manger, et luy sembla bien bon : parquoy elle le mangea tout. Quand le chevalier veit qu'elle Tavoit tout mangé, il luy dist : « Comment vous a semblé » bonne ceste viande? — En bonne foy, » monsieur, » respondit la Dame, « elle » m'a pieu merveilleusement. — Se » m'aide Dieu » (dist le chevalier), « je ') vous en croy, et ne m'esbahy point si » vous avez trouvé bon mort, ce qui » vous a tant pieu vif. » La Dame, oyant cecy, fut quelque temps sans parler; puis luy dist : — « Comment? Qu'est-ce » que vous m'avez fait manger? » Le
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chevalier respondit : — a Ce que vous D avez mangé est pour certain le cueur » de messire Guillaume Gardastain, que » vous, meschante, aymiez tant; et sça- » chez pour vray que c'est luy-mesmes, » parce que je le luy arrachay delà poi- » trine avec ces propres mains, un peu » avant que je retournasse. »
Si la Dame fut dolente oyant dire cecy, de celuy qu'elle aymoit sur toute autre chose, il ne le faut point demander. Et quelque peu après elle dist : — (( Vous avez faict ce qu'un desloyal et » meschant chevalier doit faire : car si )e » Favoye faict seigneur de mon amour, » sans qu^il m'eust faict aucune force, et » vous estiez en cecy oultragé, j'en de- » voye porter la peine et non luy. Mais » jà à Dieu ne plaise que sur. une si » noble viande comme a esté celle du » cueur d'un si vaillant et courtois che- » valier, tel que fut messire Guillaume )> Gardastain, jamais y entre nulle autre » viande! » Et s'estant levée de table, se jetta du haut en bas sans autre délibération par une fenestre. qui estoit derrière elle, laquelle estoit fort haute de terre. Dont en tombant elle non seulement se tua, mais aussi se meit quasi
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toute en pièces. Ce que voyant messire Guillaume fut fort estonné, et congneut bien qu'il avoit mal faict. Parquoy craignant les païsans et les gens du comte de Provence, il feit seller ses chevaux, et s'enfuit : laquelle chose fut sceue le lendemain par toute la contrée ainsi comme elle avoit esté faicte. Au moyen dequoy les deux corps, recueilliz tant par les gens de messire Guillaume Gardastain que par ceux de la Dame, avec trèsgrandes doléances et pleurs, furent mis ensemble en Téglise du chasteau de la Dame en une mesme sépulture, sur laquelle furent escriptz certains vers, signifians qui furent ceux qui estoient enterrez là-dedans et l'occasion et manière de leur mort.
mms^-ms^m.
Loi FEiMiME
d'un Chirurgien mit pour mort en une huche un sien amy, qui avait beu d'une eau qui fait endormir les gens, dedans laquelle huche deux larrons usuriers l'emportèrent eu leur maison : puis se resveillant eest amy, et estant pris pour larron, la chambrière de la Dame s'alla accuser à la Justice, de l'avoir mis en ceste huche, et par ce moyen il esehappa d'estre pendu, et les larrons, pour l'avoir desrobé, furmt condamne^ en amande pécuniaire.
NOUVELLE X
Comprenani qu'aucunesibis ivanture, ptustosi que raison, jette rbomme hors de divera périls, et priadpalement en cas d'amour.
?LPR^ que le Roy eut inis fin à son dire, il restoit seulement ' à Dioneo dire la sienne. Ce que luy congnoissant, et aussi que le Roj le luj avoit desjà commandé, commença ainsi :
Les misères qu'on a racomptées des
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amytiez malheureuses, ont fait devenir tous tristes les yeux et les cueurs, non seulement de vous autres (mes Dames), mais aussi de moy-mesmes. Parquoy j'ay grandement souhaitté que la fin eh fust venue. Or loué soit Dieu qu'elles sont finies, si ce n'estoit que je voulusse faire à caste mauvaise denrée, une mauvaise adition, dont Dieu me garde : si commenceray, sans plus suyvre une si douloureuse matière, une nouvelle qui sera quelque peu plus joyeuse et meilleure.
Laquelle donnera par aventure bon argument à ce qu'on devra racompter la journée ensuyvant.
Vous devez sçavoir (mes belles jeunes Dames) qu'il n'y a pas encor long temps, qu'il y eut à Salerne un Chirurgien fort renommé, qu'on appelloit maistre Mazzeo de la Montaigne, lequel, estant desjà venu sur la fin de son aage, espousa une belle et gentille fille de sa ville, qu'il contentoit de riches et triumphantz habillemens, de bagues et de tout ce qui pouvoit plaire à une femme mieux que nulle autre de la ville. Il est vray qu'elle estoit le plus du temps morfondue comme celle que le maistre couvroit
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très-mal dans le lict, lequel (tout ainsi comme messire Richard de Quinzica, dont nous avons cy-devant parlé, enseignoit les festes à la sienne) monstroit pareillement à ceste-cy, que pour avoir couché seulement une fois avec une femme, il falloit se reposer plusieurs journées après, pour se remettre en nature, et mille autres semblables follies, dont elle vivoit très-mal contente. Toùtesfois, comme sage et de bon esprit qu'elle estoit, délibéra pour soulager le maistre de la maison de se jetter à Fescarmouche, et user du bien d'autruy.
Au moyen dequoy ayant veu plusieurs jeunes hommes, il y en eut fînablement un qui luy entra en Tentendement, auquel elle meit toute son espérance, tout son cueur, et tout son bien. Dequoy s'estant le jeune homme apperceu, il tourna toute son amytié vers elle.
Cestuy-cy estoit nommé Roger de Jeroli, de noble parenté : mais de si mauvaise et vitupérable vie, qu'il n*avoit parent ne . amy qui Taymast ou qui le voulust voir, tellement qu'il estoit réputé par toute Salerne, pour un larronneau et mauvais garçon : dont la Dame ne se soucia guères, luy plaisant pour autre
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occasion. Et de faict elle sceut ordonner son cas de sorte, que par le moyen d'une sienne chambrière, ilz se trouvèrent ensemble seul à seul ; et après qu'ilz eurent prins quelque plaisir Tun avec l'autre, la Dame luy commença à blasmer la vie qu'il avoit tenue par le passé, et à le prier que pour l'amour d'elle il se chastiast de telles choses, et pour luy en donner le moyen, elle le secourut quelque fois d'une somme d'argent, et quelquefois d'une autre. Dont persévérantz en ceste manière ensemble fort discrètement, avint que le Chirurgien eut entre mains un patient qui avoit une des jambes toute gastée, et congnoissant d'où procédoit le mal, dist à ses parens, que si on ne luy ostoit un oz pourry qu'il avoit en la jambe, il la luy faudroit couper, ou qu'il mourust, mais luy tirant l'oz, qu'il pourroit guérir : toutesfois qu'il ne l'entreprendroit sinon le tenant desjà pour mqrt. A quoy s'estans accordez ceux de qui il estoit allié, ilz le luy baillèrent pour tel. Le Chirurgien, pensant que si le patient n'estoit endormy, il ne sçauroit endurer la peine, et ne se voudroit laisser penser, faisant son compte de ne commencer à faire ceste
cure jusques au soir ensuivant, feit distiller au matin eau d'une sienne certaine composition, laquelle (quand le patient en auroit beu) le feroit dormir autant de temps comme il mettroit à le penser : puis la faisant apporter en sa" maison, la meit en une fenestre d'icelle sans dire à personne ce que c^estoit.
Quand la nuict approcha que le maistre Chirurgien devoit aller voir cestuy-ci, il vint devers luy un messager d'aucuns de ses plus grans amys de M elfe, qui le prioyent très-instamment qu'il ne faillist incontinent de venir, par ce qu'il y avoit eu une grande baterie où plusieurs personnes avoient esté blécées. Parquoy prolongeant la cure de ceste jambe jusques au lendemain matin, il monta sur une barquette, et s'en alla à Melfe. Au moyen dequoy la Dame, sçachant que son mary ne reviendroit ce soir au logis, envoya secrettement quérir {comme elle avoit accoustumé) son amy Roger, et l'enferma dedans sa chambre, jusques à ce que certaines autres personnes de la maison s'en fussent allées coucher.
Estant doncques Roger en la chambre en attendant la Dame, et ayant pour la
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peine qu'il avoit eue le jour (ou bien qu'il avoit mangé salé, ou par aventure par une longue accoustumance) trèsgrand soif, il luy avint par fortune, de trouver en la fenestre la fiole d'eau que le Chirurgien avoit faicte pour le patient, et croyant qu'elle fust bonne à boire, la meit à la bouche et la beut toute. Parquoy il n'arresta guères que un grand sommeil le print, et s'endormit. La Dame s'en vint le plus tost qu'il luy fut possible, et trouvant Roger qui dormoit, le commença à pousser, et à luy dire tout bas qu'il se levast debout ; mais tout cela ne servoit de rien : car il ne respondoit et ne se remuoit aucunement, dont la Dame estant quelque peu courroucée, le poussa plus fort en disant : « Or sus, dormart, liève-toy ; si tu avois » talent de dormir; tu t'en devois aller » en ton logis, non pas venir icy. »
Roger, estant ainsi poussé, tomba à terre de dessus un cofire sur lequel il estoit, et ne feit aucun semblant de s'en ressentir, ne plus ne moins que eust faict un corps mort. Dequoy la Dame, se trouvant aucunement estonnée, commença à le vouloir relever, et à le remuer plus fort que au paravant, puis à
le prendre par le nez, et luy arracher la barbe : mais tout cela ne servoit pareillement de rien, car il avoit attaché son asne à trop bonne cheville. Parquoy la Dame entra en soupçon qu'il estoit mort ; toutesfois elle commença à le pincer plus aigrement qu'elle n'avoit faict, et à le brus- 1er avec une chandelle allumée : encor' tout cela n'estoit rifen. Au. moyen de quoy elle, qui n'estoit point médecine, combien que son mary le fust, creut que sans point de faute il estoit mort. Dont il ne faut demander (Taymant sur toute autre chose comme elle faisoit) si elle en fut dolente. Et n'osant en faire aucun bruyt, commença sans crier à pleurer sur luy, et à se douloir d'une telle malencontre : mais après quelque temps, craignant de ajouster honte à sa perte, elle pensa qu'il falloit trouver moyen, sans y songer plus longuement, comme on le pourroit (estant ainsi mort) mettre hors de la maison. Et ne sça chant conseiller en cecy, elle appella tout bellement sa chambrière, à laquelle elle remonstra sa defFortuhe, et luy demanda conseil.
La chambrière, s'esmerveillant fort, le voulut elle-raesme tirer et le pincer,
et congnoissant qu'il n'avoit aucun sentiment, dist ce que la Dame disoit : c'est à sçavoir qu'il estoit pour certain mort, et fut d'avis qu'on le devoit mettre hors de la maison. — « Et où le pourrons- » nous mettre » (dist la Dame), « qu'on » ne soupçonne au matin (quand on le » trouvera) qu'il n'ayt esté tiré de 0 céans? » Â qui la chambrière respondit : — « Ma Dame, j'ay veu ce soir » qu'il estoit encor' tard, devant la bou- » ticque de ce menuysier nostre voisin, » une huche qui n'est pas trop grande, » laquelle (si le maistre ne l'a serrée) » viendra le mieux à propos du monde » pour faire ce que nous voulons, par » ce que nous le pourrons mettre de- » dans, et luy donner deux ou trois » coups de Cousteau, et le laisser là. Je » ne sçay pas pourquoy celuy qui le » trouvera en celle huche, croira plus- » tost qu'on le y ait mis de céans que » d'ailleurs. Et suis certaine qu'on croira » plustost (parce qu'il a esté mauvais » garçon) qu'il ait esté tué d'aucun sien » mal vueillant, en allant faire quelque » meschanceté, et puis après mis de- » dans ce coffre, que d'estre party de » céans. »
Le conseil de la chambrière fut trouvé bon du tout par la maistresse, fors que de luy donner aucuns coups de Cousteau : en disant qu'elle ne pourroit souffrir cela pour chose du monde. Et envoya la chambrière voir si la huche estoit là où elle Tavoit veue, laquelle retourna, et dist que ouy, puis chargea, elle qui estoit jeune et forte, Roger sur ses espaules, avec Tayde de la Dame, qui marchoit devant pour voir si personne venoit; et quand elles eurent trouvé la huche elles le mirent dedans, et le laissèrent là.
Ce mesmes jour, deux jeunes hommes s'estoient allez loger en celle rue un peu plus haut que le logis du menuysier, lesquelz prestoient de Targent à intérest, et désirans de gaigner beaucoup, et despandre peu, ayans besoing de meubles, avoient veu le jour précédent ceste huche, et avoient faict leur complot de remporter en leur logis, si elle y demouroit la nuict : laquelle venue ilz sortirent hors, et ayans trouvé la huche, l'emportèrent incontinent en leur logis, sans entrer en autre dispute : encoP qu'elle leur semblast un peu pesante ; et la mirent auprès d'une chambre oii leurs femmes couchoient, sans se soucier pour l'heure
de la renger mieux, et la laissans là s'en allèrent dormir.
Roger, qui avoit dormy très-grande pièce, et avoit digéré desjà son breuvage, aussi que la vertu d'iceluy estoit consommée, s'esveilla un peu devant jour.
Et combien que son sommeil fust rompu, et que les sens eussent recouvré leur vertu, si est-ce qu'il luy demoura un estonnement au cerveau, qui le tint tout estourdy, non seulement celle nuict, mais plusieurs autres après; puis, ayant ouvert les yeux, et ne voyant chose qui fust, il estandit ses mains çà et là, et se trouvant en ceste huche commença a resver, et à dire en soy-mesmes : Qu'est cecy? où suis-je?dors-je, ou si je veille? Si me souvient-il bien que je vins arsoir en la chambre de m'amye, et maintenant il me semble que je suis en une huche. Que veut dire cecy? Le Chirurgien serait-il point retourné? ou quelque inconvénient survenu, pour lequel elle me voyant endormy m'eust icy caché ?
Je le croy, et que certainement il sera ainsi.
Parquoy il pensa à demourer coy, et escouter s'il orroit quelque chose. Et ayant demouré ainsi assez longtemps
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plus mal à son ayse que autrement, en celle huche qui estoit petite, et luy faisant douleur le costé sur lequel il estoit couché, et luy se voulant tourner sur l'autre, il le feit si dextrement, que donnant des rains à l'un des costez de la huche, laquelle n'avoit esté mise sur lieu qui fust uny, il la feit pancher, et après tomber, et en tombant feit un si grand bruit, que les femmes qui estoient couchées là auprès s'esveillèrent, et eurent paour : toutesfois qu'elles n'osèrent sonner mot. ' Roger, doutant fort, pour la cheute de la huche, et sentant que par ce moyen elle s'estoit ouverte, ayma mieux (si autre chose luy survenoit de fortune) estre dehors que demourer dedans, et tant pour ne sçavoir où il estoit, que pour une chose et autre, il commença à s'en aller chancelant par la maison, pour sçavoir s'il trouveroit degré ou porte par où sortir. Ce que oyans les femmes qui estoient esveillées, commencèrent à dire : « Qui est là? » Roger, ne congnoissant point leurs voix, ne leur respondit rien. Parquoy les femmes commencèrent à appeÛer leurs marys, lesquelz dormoient fort, parce qu'ilz avoient veillé beaucoup, et n'oui-
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rent chose que ce fust de tout cecy. Au moyen dequoy estans les femmes devenues plus paoureuses que devant, se levèrent, et se mettans aux fenestres se prindrent à crier : « Au larron! au » larron ! » Au cry desquelles plusieurs des voysins accoururent, les uns par dessus les maisons, les autres par un endroit, et autres par divers lieux, et entrèrent en la maison. Les marys pareillement s'esveillèrent à ce grand bruit, et prindrent ce pauvre Roger, lequel estoit presque hors de son sens, de grande merveille de se voir là, sans sçavoir par quel endroit il devoit ou pouvoit eschapper. Et quand il fut prins, ilz le mirent es mains des sergentz du gouverneur de la ville, qui estoient desjJi couruz à ce bruit. Et estant mené devers le gouverneur, fut mis incontinent (d'autant qu'il avoit réputation d'estre très-mauvais garçon) à la question, sur laquelle il confessa, que voirement il estoit entré en la maison de ces presteurs, pour les desrober, parquoy le gouverneur délibéra sans trop songer de le faire pendre par la gorge.
La nouvelle courut la mesme matinée, par tout Salerne, que Roger avoit esté
X — LE MORT VIVANT igS
pris, en voulant desrober la maison des presteurs. Ce que ojrans la Dame et la chambrière, elles s'en esmerveillèrent si fort, qu'elles se vouloient quasi faire acroire n'avoir point faict, ce que toutesfois elles avoient faict la nuict précédente : ains plustost avoir seulement songé de le faire. Et outre cecy, la Dame, congnoissant le péril en quoy estoit Roger, s'en trouvoit tellement troublée, qu'elle estoit en danger d'en devenir folle.
Un peu après huict heures du matin, le Chirurgien retourna de M elfe, et demanda son eau , pource qu'il voulôit aller penser son patient, et trouvant la fiolle vuyde, fit un tel bruit au logis, que rien ne se osoit trouver devant luy. La Dame, qui estoit bien tourmentée d'autre chose, respondit tout en courroux :
— « Vrayement, nostre Maistre, vous » feriez beau bruit d'une grande chose, » quand pour une fiolle d'eau seulement » qui a esté versée vous criez tant : » ne s'en trouve-il plus au monde? »
A qui le Maistre Physicien dist : — « Ma femme, tu as peut estre pensé » que ce fust eau claire : mais il n^est » pas ainsi, ains est une eau composée
» pour faire dormir », et luy compta pour quelle occasion il Ta voit faicte. Incontinent que la Dame eut ouy cecy, elle s'advisa que Roger Ta voit beue, et que c'estoit la cause qui leur avoit fait croire qu'il estoit mort, et dist : — « No- » stre Maistre, nous n'en sçavions rien, » et par ainsi, refaictes-en une autre si » vous voulez. »
Peu de temps après, la chambrière qui, par le commandement de la Dame, estoit allé sçavoir qu'il adviendroit de Roger, retourna et dist : — « Ma Dame, » tout le monde parle en mauvaise sorte » de Roger, et à ce que j'ay entendu, il » n'a parent ne amy qui se soit remué » pour luy vouloir ayder, et tient-Ion » pour certain que le Prévost le fera » demain pendre, et outre ce je vous » vueil bien dire une chose, qu'il me » semble avoir comprins en mon enten- » dément, comment il arriva à la maison » des presteurs; et oyez la manière. Vous » congnoissez bien le menuysier, devant » lequel estoit la huche où nous le » mismes : il estoit tout à ceste heure » avec un homme auquel ceste huche ce » semble appartient, dont ilz ont le plus » gros débat du monde ensemble, de ce
» que cestuy-là dendande que le inenuy- » sieur luy paye sa huche, et le menuy- » sier respond qu'il ne Fa point vendue, » mais qu'elle luy a esté desrobée; et » l'autre luy disoit : Il n'est pas vray : » ains tu l'as vendue à ces deux jeunes » presteurs d'argent, comme eux-mes- » mes m'ont dit ce matin, quand je l'ay » veue en leur maison à l'heure que » Roger a esté pris. A qui le menuysier )» dist : Hz mentent par la gorge : par ce » que jamais je ne la leur vendy : mais » trouverez qu'ilz me l'auront ceste nuict » desrobée, allons vers eux. Et ainsi s'en 0 sont allez tous d'un accord en la maison » des presteurs, et je m'en suis retour- » née. Parquoy (comme vous pouvez » voir) je compren que Roger a esté » transporté en ceste sorte ^ au lieu où » il a esté trouvé : mais de sçavoir com- » ment il est ressuscité, je ne le puis » penser. » La Dame, comprenant lors très-bien comment le cas estoit allé, dist à la chambrière ce qu'elle avoit ouy dire à son mary, et la pria qu'elle voulust faire tout son possible, pour sauver Roger, comme celle qui en une mesme heure le pouvoit faire et garder l'honneur d'elle. La chambrière dist : — « Ma
» Dame, enseignez-moy comment, et je » feray volontiers tout ce que je pour- » ray. »
La Dame (comme celle à qui le fait touchoit de bien près) pensa soudainement ce qu'estoit de faire, et en informa la chambrière de poinct en poinct : laquelle s'en alla premièrement au Chirurgien, et en pleurant luy commença à dire : « Monsieur, il faut que je vous de- » mande pardon d'une grande faute que » )*ay commise envers vous. » Son maistre luy dist : — « Et dequoy ? » Lors elle luy dist en pleurant : — « Monsieur, » vous congnoissez bien quel homme » c'est que Roger de Jeroli : auquel luy » venant volonté de m'aymer, il falut » moytié par force, moytié par requeste, » que je Taymasse, il y a environ un an. » Et luy sachant hier au soir, que vous » n'estiez point céans, il me flatta tant, » que je le menay en vostre maison, » dedans ma chambre, coucher avecques » moy, où il luy print une grande soif; » et pource que je ne sceu lors à quoy » recourir plus tost, ou à l'eau ou au vin, » moy ne voulant que ma Maistresse, » qu'estoit en la salle, me vist, me va » souvenir que j'avoye veu en vostre
» chambre une fîolle d'eau, que je cou- » ruz prendre, et la luy donnay à boire : » puis je remis la fioUe où je Tavoye » prinse, dont je voy que vous avez faict )) un si grand bruyt par la maison. Et » certes je confesse que j'ay mal faict: )> mais qui est celuy qui quelquefois ne » faille pas ? Il me desplaist grandement » de l'avoir fait, non tant seulement » pour l'eau comme pour ce qui s'en » ensuyvit depuis : car Roger est pour » en perdre la vie. Parquoy je vous su- » plie tant que je puis, qu'il vous plaise » me pardonner, et me donner permis- » sion que je m'en voy se le secourir, en » ce qu'il me sera possible. »
Le Chirurgien, oyant ceste-cy (encor' qu'il fust tout courroucé) luy respondit, en la gaudissant : — « Il est bien employé » si tu en portes la pénitence toy-mes- » mes : par ce que là où tu pensoys avoir » çeste nuict un gentil gallant qui te » deust bien secouer le pelisson, tu as eu » un grand dormart. Et par ainsi va et » pourchasse la délivrance de ton amy » si tu peux, et garde-toy bien doresna- » vant de l'amener jamais plus céans : » car je te paieroye de ceste fois et » de l'autre. » Oyant laquelle responce.
il sembla bien à la chambrière qu'elle avoit très-bien commencé son entreprinse, et s'en alla le plus tost qu'elle peut à la prison où estoit Roger, où elle flata tant le geôlier qu'il la laissa parler à Roger, et après qu'elle l'eut instruit de ce qu'il avoit à respondre au Prévost s'il vôuloit eschapper, fit tant qu'elle s'en alla devant luy. Lequel Prévost, premier que luy vouloir donner audience, voulut (pource qu'elle estoit fresche et rebondie) attacher son croq à la paovrette de- Dieu. A quoy elle, pour estre ouye de meilleur cueur, ne fit point de reffuz, et après qu'elle se fut levée de la besongne, luy dist : « Monsieur, vous avez icy 0 Roger de Jeroli, qui a esté prins pour » larron : mais la vérité n'est pas ainsi. » Et commençant l'histoire, la luy compta toute de fil en esguille, et luy dist comme estant s'amye elle l'avoit mené en la maison du Chirurgien, et comment elle luy avoit donné à boire Teau composée pour faire dormir, ne congnoissant quelle eau c'estoit ; pareillement elle luy compta en quelle manière elle l'avoit porté pour mort dedans la huche, et après cecy, luy dist les parolles qu'elle avoit ouyes entre le menuysier et celuy à qui la huche
apartenoit, luy faisant entendre par cela, comment Roger avoit peu estre trouvé en la maison des presteurs. Le Prévost, voyant que c'estoit chose facile à s'enquérir si cecy estoit vray ou non, envoya premièrement quérir le Chirurgien, pour sçavoir s'il estoit vray qu'il eust faict ceste eau : duquel il trouva qu'il estoit ainsi, et après fit venir le menuysier, et celuy à qui la huche apartenoit, et pareillement les presteurs, et après plusieurs parolles, il trouva que les presteurs avoient la nuict passée desrobé la huche, et portée en leur maison. A la fin il se fit amener Roger, et luy demanda où il avoit couché la nuict précédente. Lequel respondit qu'il ne sçavoit où : mais qu'il se souvenoit bien, qu'il estoit allé pour coucher avecques la chambrière de Maistre Mazzeo de la Montaigne, en la chambre de laquelle il avoit beu de l'eau par grande soif qu'il avoit ; mais qu'il devint depuis (sinon quand il se trouva dedans une huche en la maison des presteurs après qu'il fut esveillé), il n'en scavoit rien. La Prévost, oyant toutes ces choses, et y prenant grand plaisir, le leur fit redire à tous plusieurs fois. A la fin congnoissant que Roger estoit innocent.
il condamna les presteurs qui avoient desrobé la huche, à dix onces d'argent, et délivra Roger. Dont il ne faut demander s'il en fut joyeux, et encores plus sa chère amye. Laquelle avecques hiy, et la chambrière qui luy avoit voulu donner les coups de cousteau, en rit et eut son passetemps par plusieursfois depuis : continuant tous) ours leur amytié et plaisir de bien en mieux. Je voudroye bien (mes Dames) qu'il m'en advinst ainsi :
mais non pas d'estre mis dedans la huche.
Si les premières nouvelles avoient centriste le cueur des Dames, ceste dernière de Dioneo les fit tant rire (et mesmement quand il dist que le Prévost avoit attaché son croq), qu'elles se peurent bien restaurer de la compassion qu'elles avoient eu des autres. Mais voyant le Roy que le soleil commençoit à se coucher, et que la fin de son gouvernement estoit venue, il se excusa envers les Dames avec plusieurs parolles gracieuses de ce qu'il avoit faict : c*est à sçavoir d*avoir faict deviser d'une si cruelle matière comme des malheurs des paovres amoureux. Et quand il eut faict son excuse, il se leva debout : et osta de dessus sa teste la couronne de laurier; et attendans les Dames à qui il la voudroit poser, il la mit
QUATRIBSMB JOURNÉE 2o3
courtoisement sur la teste blonde de ma Dame Fiammette, en disant : < Je te metz ceste couronne, comme à celle qui sçaura mieux que nulle autre consoler demain ceste compagnie de la dure journée d'aujourd'huy. » Ma Dame Fiammette, de qui les cheveux estoient crespeluz, longs et dorez, tombants un peu sur ses blanches et délicates espaules, ayant un visage rondelet, et une vraye couleur de lis blancs, entremeslez de roses vermeilles, tout resplendissant, avec deux yeux en la teste qui sembloient d'un faucon passager, et une petite bouchette, dont les lèvres ressembloient deux petitz rubiz, respondit en souzriant : € Philostrate, je la prens volontiers : et (à fin qu'il te souvienne mieux de ce que tu as fait jusques à présent) je vueil et commande que chacun se prépare de deviser demain de ce qu'est advenu heureusement à quelque amoureux, après certains cruelz et malheureux accidens. » Laquelle proposition pleut à tous. Et après qu'elle eut fait appeller le maistre d'hostel et ordonné avecques luy de ce qu'estoit nécessaire de faire, elle donna congé à toute la compagnie (qui s'estoit levée) de s'en aller esbatre jusques à l'heure du souper : dont les uns s'en allèrent par le jardin, la beauté duquel ne méritoit point qu'on s'en deust bien tost fascher, les autres vers les moulins qu'estoient hors d'iceluy, prenantz jusques à rheure du souper divers plaisirs
selon leurs divers appétitz. Laquelle venue et tous assemblez, ilz soupérent comme ilz avoient de coustume auprès de la belle fontaine, avec très-grand plaisir et bien serviz. Puis, quand ilz se furent levez, se prindrent comme ilz souloient à dancer et à chanter. Et menant ma Dame Philomène la dance, la Royne dist : c Philostrate, je n'enten point me forvoyer de ce qu'ont fait mes prédécesseurs; mais tout ainsi qu'ilz ont fait, je vueil que par mon commandement on die une chanson : et pour ce que je suis asseurée que telles sont tes chansons comme ont esté tes nouvelles, je vueil, à fin que d'oresnavant nous ne soyons plus ennuyées de tes malheurs, que tu en dies celle qui plus te plaira. » Philostrate respondit que volontiers le feroit, et sans autre cérimonie commença à chanter ainsi :
Mes pleurs sont signifiance Qu*à bon droict se deult le cueur Subject à autruy fiance.
Lors que premier celle pour qui souspire. De désespoir m'entra en la penséej Tant de vertu^ en elle vy reluyre.
Que j'estimay légier tout le martyre De toy receu, Amour, quoy que (pensée En eust esté ma liberté laissée :
Mais maintenant je congnoy mon erreur Et non sans grand* douleur.