LA DEUXIESME JOURNEE
DU DÉCAMÉRON (Suite)
LE souroo^cr^ roE rBo^rBYLOC^E
envoya une sienne fille pour la marier au Roy de Garbe : laquelle, par divers accidens durant l'espace de quatre ans, vint entre les mains de neuf hommes, en divers lieux. A la fin (rendue à son père) elle s'en alla audict Roy de Garbe pour pucelle, comme premièrement elle faisoit pour femme,
NOUVELLE VII
Pour raonstrer que la beauté d'une femme luy est souvent dommageable, et occasion de plusieurs maux, et de mort à plusieurs hommes.
AR adventure n'eust-il guéres plus falu estendre la nouvelle de ma Dame Emilie, que la compassion que les honnestes jeunes Dames eurent des fortunes de ma Dame BritoUe
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ne les eust conduict à larmoyer : n'eust esté que après qu^elle fut achevée, il pleut à la Ro3me que Pamphile su3nrist de dire en comptant la sienne. Lequel, comme trè»obéissanty commença ainsi :
Il est mal aisé (mes très-gracieuses Dames] que nous puissions avoir congnoissance de tout ce que nous faisons, par ce que (comme tant de fois il s'est peu voir) plusieurs, estimans que s'ilz devenoient riches, ilz pourroient vivre seu rement et sans soucy, ont demandé à Dieu la richesse, non seulement avecques prières, mais ont cherché de l'acquérir avec soing et sollicitude, ne reffusans aucune peine ou danger ; et combien qu'il leur soit ainsi advenu, ilz ont toutesfois trouvé à la fin des gens qui, par le désir d'avoir leur bien, les ont tuez : lesquelz, au paravant qu'ilz les vissent riches, estoient leurs amys. Aucuns autres de bas estât qui par le moyen de mille périlleuses batailles, et parmy le sang de leurs frères et amys, sont montez à la grandeur des Royaumes (croyans qu'en iceux fust le comble de félicité) ont congneu non sans perdre la vie, et outre les infinies solicitudes et
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peurs dont Hz ont veu et senty ceste grandeur estre pleine, qu'on beuvoit le venin es tables Royalles dedans l'or.
Plusieurs aussi ont este qu'ont désiré, avec un appétit très-ardant, la beauté et force corporelle : lesquelz, premièrement que de s'appercevoir d'avoir mal désiré, ont esprouvé que ces choses leur ont esté occasion de mort, ou de- douloureuse vie. Et à lin que je ne parle particulièrement de toutes les affections humaines, j'asseure qu'il n'y a pas un seul de tous ces désirs qui se puisse eslire par aucun des vivantz, avec entière prévoyance, et comme si l'on estoit asseuré des cas fortuitz : parquoy si nous voulions cheminer droictement, nous nous devrions disposer à prendre et posséder ce que nous donneroit celuy, lequel seul congnoist ce qui nous est nécessaire, et le nous peut donner. Mais pource que, combien que les hommes pèchent en diverses choses par désirer, vous autres, gracieuses Dames, péchez grandement en une, c'est à sçavoir, en désirant d'estre belles, de sorte que ne vous suffisants des beautez qui vous sont données par nature, vous cherchez encores de les accroistre avec merveilleux
artifice, il me plaist de vous racompter combien fut mal fortunée une belle Sarrazine, à laquelle advint d'aventure en quatre ans de faire neuf fois nouvelles nopces pour sa beauté.
Il y a desjà assez long temps qu'il y eut un Souldan en Babylone nommé Beminedab : auquel, durant qu'il vesquit, beaucoup de choses advindrent selon son désir. Cestuy-cy avoit (entre plusieurs autres ses enfans masles et femelles) une fille nommée Alathiel, la quelle estoit (selon que disoit chacun qui la voyoit) la plus belle qu'on vist en ce temps-là en tout le monde. Et pource que le Roy de Garbe l'avoit merveilleusement secouru en une defFaite qu'il avoit eue contre une grande multitude d'Arabes qui Festoient venus assaillir, et qu'il la luy demanda en mariage, il la luy accorda bien volontiers et la fit monter sur une nef bien armée, et bien équippée de tout ce qui luy estoit nécessaire, accompagnée d'honorable compagnie d'hommes et de femmes, avec plusieurs somptueux et riches accoustrements : et la luy envoyant ainsi, la recommanda à Dieu. Les mariniers firent voyle quand
ils virent le temps bien dispost et partirent du port d'Alexandrie, navigeans plusieurs jours heureusement : mais ainsi qu'ilz eurent passé le païs de Sardaigne, leur estant avis qu'ilz estoient près la fin de leur chemin, se levèrent soudainement un jour des ventz divers, lesquelz estant chacun d'iceux impétueux outre mesure, tormentèrent tellement le navire où la Dame et les mariniers estoient, que plusieursfois ilz se tindrent pour perduz. Toutesfois comme gens expers faisans tout leur possible, et estans combatuz par infîniz tormentz, ils soutindrent deux jours la tormente, et venant desjà la troisiesme nuict de la tempeste encommencée (laquelle pourtant ne cessoit, ains croissoit à toute heure), ilz ne sçavoient comprendre où. ilz estoient, fust par jugement marinai, ou par apercevance : car le ciel estoit tout obscurcy des nuées et de Tobscurité de la nuict ; et tirantz un peu sur Tlsle de Majorque, ilz sentirent que la nef s'entrouvroit. Au moyen dequoy ne voyans aucun remède pour eschapper (ayant chacun soucy de soy, et non d'autruy), ilz jettèrent Tesquif en mer, et délibérans de soy fier plus tost sur iceluy que sur la nef rompue.
les patrons sautèrent dedans : après lesquelz (ores l'un, et maintenant l'autre) se jettèrent tous les hommes qui estoient dedans la nef, combien que ceux qui y estoient descendue les premiers leur fissent répugnance avec les espées au poing ; mais pensans ainsi évader la mort, furent attrapez d'icelle : par ce que ne pouvant l'esquif tenir tant de gens pour la contrariété du temps, il alla à fond, et tous ceux qui estoyent dedans périrent.
La nef doncques, courant comme le vent, alla frapper en une plage de l'Isle de Majorque, combien qu'elle fust entr'ouverte, et desjà presque pleine d'eau, n'estant demourée sur icelle autre personne que la Dame et ses femmes :
toutes lesquelles, pour la tempeste de la mer, et la peur qu'elles avoient, estoient couchées sur icelle quasi comme mortes.
Si fut son impétuosité telle et si grande qu^elle se ficha quasi toute dedans le sable voysin de la rive, aussi avant comme un ject de pierre, et demoura là combatue toute nuict de la mer sans pouvoir estre plus tourmentée du vent.
Quand le jour fut venu clair, et la tempeste aucunement rapaisée, la Dame, qui estoit presque à demy morte, leva la
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teste, et commença (ainsi débile qu'elle cstoit) à appeller ores l'un, et tantost l'autre de ses gens ; mais elle les appelloit en vain : car ceux qu'elle appelloit estoient trop loing. Parquoy, n'oyant respondre aucun et n'en voyant pas un, die s'esmerveilla grandement, et commença à avoir une très-grande peur", puis, s'estant levée au mieux qu'elle peut, vit les Dames qui estoient en sa compagnie, et les autres femmes toutes couchées ; et poussant maintenant l'une, tantost l'autre, après avoir longuement appelle, elle en trouva peu qui eussent sentiment, comme x:elles qui estoient quasi mortes, tant pour le grand mal de cueur, que pour la peur qu elles avoient eue : dont la peur de la Dame s'augmenta. Ce néantmoins, luy servant la nécessité de conseil, se voyant là toute seule, et ne congnoissant ne sçachant où elle estoit, elle poussa tant à la fin celles qui estoient vives, qu'elle les fit lever debout ; et trouvant qu'elles ne sçavoient où les hommes s'en estoient allez, voyant ainsi que la nef avoit frappé en terre, et estoit pleine d'eaue, elle commença à plorer douloureusement avec elles : et de^à estoit Pheure de midy avant qu'elles
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veissent personne sur la rive, ou ailleurs, à qui elles peussent faire venir aucune pitié d'elles pour les secourir.
Sur ladicte heure de midy passa illec par fortune un gentil homme nommé Péricon da Visalgo, retournant d'une sienne maison des champs, accompagné 'de plusieurs siens serviteurs à cheval : lequel voyant la nef imagina soudainement ce que c'estoit, et commanda à un de ses gens que incontinent il se parforçast de monter dessus ; qu'il luy feist le rapport de ce qui estoit dedans. Le serviteur {encor que ce fust avec difficulté) y monta à la fin : et trouva la belle jeune fille avec ce peu de compagnie qu'elle avoit, toute craintive, cachée soubz le bec de la proue de la nef : lesquelles aussi tost qu'elles veirent cestuycy demandèrent par plusieurs fois en plorant miséricorde : mais s'apperçevans qu'elles n'estoyent point entendues, aussi qu'elles n'entendoient chose qu'il leur dist, elles se parforcèrent de monstre r par signe leur désaventure. Le serviteur, ayant au mieux qu'il peut le tout regardé, racompta à son maistre ce qui estoit sur la nef. Lequel soudainement ayant faict sortir les femmes, et les plus précieuses
choses qui fussent en icelle et qu'ilz peurent avoir, les mena avec soy en une sienne place aux champs, et là, ayant avec viandes et repos conforté les Dames, il apperceut bien par -les riches accoustrements de la Dame qu'il avoit trouvée, qu'elle devoit estre quelque gentil femme de grosse maison. Aussi il la congneut promptement par Thonneur qu'il voyoit que les autres faisoyent à elle seule ; et combien qu'elle fust palle, et mal disposée de sa personne pour le travail de la mer, toutesfois ses traictz de visage resembloient très- beaux à Péricon : au moyen dequoy il délibéra soudainement en soy-mesme de la prendre en mariage, si elle n'estoit mariée, et s'il ne la pouvoit avoir à femme, d'avoir son amitié. Péricon, homme d'un fier regard, et fort robuste, ayant par aucuns jours fait servir très-bien et très-soigneusement la Dame, la rendit au moyen de ce toute réconfortée ; et la voyant sans comparaison très-belle, estoit dolent oultre mesure qu'il ne la pouvoit entendre ne elle luy, et par ainsi ne pouvoit sçavoir qu'elle estoit : embrasé desmesurément de sa beauté se parforça avecq' actes plaisans et amoureux de l'induire à faire
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son plaisir sans aucune contention ; mais cela faisoit-il en vain, car elle refusoit du tout sa privaulté, dont Fardeur de Péricon s'allumoit d'autant plus. Ce que voyant la Dame, et ayant desjà demouré illec par quelques jours, congnoissant par les coustumes du païs qu'elle estoit entre les Chrestiens, et en tel lieu que, combien qu'elle s'y eust peu faire congnoistre, cela lui eust toutesfois servy de bien peu ; s'avisant que au long aller, ou par force, ou par amour, il lui faudroit condescendre à faire ce qu'il plairoit à Péricon, elle proposa en soy-mesme, avec magnanimité de cueur, de fouler aux piedz la malheureté de sa fortune, et commanda à ses femmes (dont il ne luy en estoit demouré. que trois) qu'elles ne deissent à personne qui elles estoîent : si ce n'estoit qu'elles se trouvassent en lieu où elles congneussent avoir ayde manifeste pour leur liberté. Et oultre tout cecy les admonesta grandement de conserver et garder leur chasteté : affermant d'avoir délibéré en soy-mesme, que jamais autre que son mary ne jouiroit d'elle. Ses femmes la louèrent fort de cecy, et promirent de garder à leur pouvoir son commandement.
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Péricon se consommant tousjours plus le lour en jour, et encor de tant plus, XMBme plus il se voyoit prochaine la Jiose désirée et refusée, et voyant que «8 caresses ne luy servoient de rien, se lélibéra de la gaigner par subtilité et nalice, se réservant la force pour la fin. Parquoy, s'estant apperçeu quelque fois lue le vin plaisoit à la Dame, comme à :elle qui n'avoit point acoustumé d'en >oyre (par ce que sa loy le défendoit), il t'avisa de la surprendre par le moyen du fin, comme ministre de Vénus; et faisant semblant de ne se soucier de ce qu'elle monstroit vouloir éviter, feit un >oir (comme pour grande resjouissance) in beau festin, accomply de plusieurs :hoses plaisantes, auquel la Dame vint; :t là il donna ordre avec celuy qui la servoit de coupe, qu'il luy donnast à boire de plusieurs vins meslez ensemble. Ce que le sommelier feit parfaictement bien; et elle qui ne s'en doutoit point 'attraicte du plaisir de ce breuvage) en print plus qu'il n'estoit requis à son honlesteté ; parquoy oubliant toutes ses aversitez passées devint toute joyeuse : tant que voyant dancer aucunes femmes à la mode de Majorque, elle dança aussi à la
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mode Alexandrine. Si sembla bien lors à Péricon qu'il estoit prochain de ce qu'il ' dësiroit : et continuant en abondance de viandes, et de vins, feit durer la feste et le souper une grande partie de la nulct. A la fin estans partiz ceux qui avoient esté invitez, il s'en entra en la chambre tout seul avec la Dame: laquelle plus chaude de vin que tempérée d'honnesteté, se meit dedans son lict (sans aucune rétention de honte) en la présence de Péricon, comme quasi s'il eust esté une de ses femmes : lequel n^arresta guères à la suyvre, ains, ayant tué la lumière, se coucha soudainement de l'autre costé auprès d'elle; puis la mettant entre ses bras sans qu'elle feist aucune contradiction, commença à s'esbatre amoureusement avec elle. Ce qu'après qu'elle eut senty (non ayant jamais au paravant sçeu avec quelles cornes les hommes chocquent), elle se repentoit quasi n'avoir plustost çonsenty aux persuasions de Péricon ; et sans attendre d'estre de là en avant invitée à si douces nuictz, elle se invitoit souventesfois soy-mesme, non pas avec paroUes (car elle ne se sçavoit faire entendre), mais avec les actes.
Or n'estant fortune contente, en ce
grand plaisir de Péricon et d'elle, de l'avoir faict devenir de femme d'un Roy, amye d'un Chastelain, icelle fortune luy prépara une plus cruelle amytié : qui fut, que Péricon avoit un frère aagé de vingtcinq ans, beau et frais comme une rose : qui se nommoit Marate. Lequel ayant veu ceste Dame (qui luy pleut grandement) il luy sembla selon ce qu'il pouvoit comprendre par les gestes d'elle, qu'il, estoit bien fort en sa grâce ; et estimant qu'il n'y avoit chose qui l'empeschast à avoir ce quUl désiroit, sinon la trèsgrande garde qu'en faisoit Péricon son frère, il tumba en un penser estrange et cruel, auquel s'ensuyvit sans guères tarder l'effet malheureux.
Il y avoit alors par fortune au port de la ville une nef qui estoit chargée de marchandise, pour s'en aller à Clerence, en Romanie : de laquelle deux jeunes Genevois estoyent patrons ; et des) à estoit la voile baissée pour partir quand il y auroit bon vent. Avec lesquelz Genevois ayant convenu Marate, il donna ordre, que la nuict ensuyvant, il seroit receu d'eux avec la Dame ; et cecy faict, venant la nuict, et ayant en soy-mesmes délibéré ce qu'il devoit faire, s'en alla en habit
déguisé en la maison de Péricon, qui ne se doutoit aucunement de luy ; et avec aucuns siens compagnons très-fidelles (lesquelz il avoit requis pour le fait qu'il délibéroit faire) se cacha en la maison, selon Tordre qu'ils avoient mis entre eux. Et après que une partie de la nuict fut passée, ayant ouvert à ses compagnons le lieu où Péricon et la Dame couchoyent, tuèrent Péricon en dormant, et prindrent la Dame toute esveillée qui pleuroit, la menassantz de tuer si elle faisoit aucun bruit ; et avec grande partie des plus précieuses choses de Péricon, sans estre ouyz de personne s'en allèrent soudainement à la marine, et là, sans faire aucun arrest, Marate et la Dame montèrent sur la nef, et ses compagnons s'en retournèrent; et les mariniers ayant bon vent et fraiz, feirent voile à leur voyage.
Vray est que la Dame fut grandement et amèrement dolente de son premier malheur, et de ce deuxiesme : mais Marate, tenant sainct Croissant en la main (que Dieu nousdoint), commença à la consoler par telle manière que, s'estant desià apprivoisée avecques luy, elle oublia Péricon; et luy sembloit desjà qu'elle estoit bien à son aise, quand la fortune luy
appareilla nouvelle tristesse, comme si quasi elle ne fust contente des passées. Par ce qu'estant la Dame très-belle, comme nous avons plusieurs fois dit, et de façons de faire grandement louables, les deux jeunes patrons de la nef devinrent si fort amoureux d'elle, que ayans oublié toute autre chose, ne taschoient que à la servir, et luy complaire : prenans tousjours garde que Marate ne s'en apperceust. Et s'estans apperceuz l'un de l'autre de cest amour, ilz en devisèrent ensemble secrètement, et dirent qu'il seroit convenable d'en faire commune la conqueste : comme quasi si l'amour se devoit partir, ainsi que font les marchandises ou les gaings qu'on y fait. Et la voyant fort gardée de Marate, et par ce estantz empeschez de leur intention, s'adressèrent d'un accord à luy un jour que la nef alloit fort viste à la voyle, et estoit sur la pouppe, regardant la mer sans se doubter aucunement d'eux; et soubdainement le prenans par derrière le )ettèrent en la mer : estantz éloignez de luy de plus de demie lieue avant que aucun s'apperceust qu'il fut tombé en icelle.
Ce que saichant la Dame, et ne voyant aucun moyen pour le pouvoir recouvrer,
elle commença à faire nouveaux regretz sur la nef. Au confort de laquelle vindrent incontinent les deux amans: lesquelz avec douces parolles, et très-grandes promesses (combien qu'elle les entendist peu) se parforcèrent de la rappaiser ; laquelle toutesfois ne ploroit point tant de la perte qu'elle avoit faicte de Marate, comme elle faisoit de son malheur. Et après longues harengues, dont ilz usèrent une fois et autre avec elle, leur estant aviz l'avoir quasi reconsole'e, ilz vindrent à deviser entre eux-mesmes lequel seroit le premier d'eux deux qui la mèneroit coucher avecques soy. Et voulant chacun estre le premier, ne pouvantz trouver entre eux en cecy aucun accord, commencèrent premièrement à avoir de fascheuses parolles, et grande riotte, et d'icelle eschaufFez de courroux et d'ire, ayantz mis les mains aux cousteaux, ruèrent furieusement l'un sur l'autre, et se donnèrent plusieurs coups : sans que ceux qui estoient sur la nef les peussent départir. Desquelz incontinent l'un tomba mort, et l'autre (combien qu'il fust blecé en plusieurs endroitz de sa personne) demoura néantmoins en vie. Ce qui despieu; grandement à la Dame,
comme à celle qui se voyoit là toute seule, sans ayde ou conseil de personne, craignant fort que le courroux des parens et amys des deux patrons se retoumast sur elle : mais les prières du blecé (et ce qu'ilz arrivèrent bien tost à Clerence) la délivrèrent du danger de la mort, là où avec le blecé elle descendit en terre.
Et demourant avec luy en une hostellerie, la renommée de sa grande beauté courut soudainement par la ville, et jusques aux aureilles du prince de la Morée qui lors estoit à Clerence, et la voulut voir; et après qu'il Peut veue, elle luy sembla encores plus belle que Ton ne luy avoit dit. Au moyen de quoy il en devint tout soubdain si fort amoureux qu'il ne pouvoit penser à autre chose. Puis entendant la manière comment elle estoit arrivée là, il délibéra de faire tant qu'il l'eust, et pour y parvenir chercha tous les moyens à luy possibles. Ce que sachans les parens du blecé, ilz la luy envoyèrent offrir incontinent, qui fut chose très-grandement agréable au Prince, et pareillement à la Dame : par ce qu'il luy sembla estre eschappée d'un grand péril. Le Prince, voyant que oultre sa beauté elle estoit accompagnée de fa-
çons royalles, (sans pouvoir autrement sçavoir qui elle estoit) estima qu'elle devoit estre noble femme, et par tant son amour vers elle en redoubla, la tenant fort honorablement, et traictant non seulement comme amye, mais comme sa propre femme. Au moyen dequoy ayant elle souvenance des maux passez, et se voyant estre très-bien refaicte, elle de ce toute reconfortée et joyeuse, ses beautez florirent tellement qu41 sembloit que toute la Romanie n'eust à parler d'autre chose.
Pour laquelle chose le Duc d'Athènes, jeune, beau, et vaillant de sa personne, et parent et amy du Prince, eut volunté de la veoir ; et faisant semblant de le venir visiter, comme quelquefois il avoit accoustumé de faire, s'en vint à Clerence avec belle et honorable compagnie, là où il fut receu honorablement, et avec grande chère. Et après quelques jours, devisans ensemble des beautez de ceste Dame, le duc demanda si c'estoit d'elle chose si admirable comme Ton disoit.Aqui le prince respondit : — « Trop » plus qu'on ne dit : mais je ne vueil, » dist-il, « que mes parolles t'en rendent » tesmoignage, ains tes propres yeux. »
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A quoy estant solicité le prince par le duc, ilz s'en allèrent là où elle estoit, laquelle ayant entendu au paravant leur venue, les receut avecques belle contenance, et un visage joyeux. Et l'ayant faict asseoir au milieu d'eux deux, on ne peut recevoir aucun plaisir de deviser avec elle : car elle n'entendoit peu (ou rien) d'icelle langue : parquoy diacun la regardoit comme chose admirable, mesmement le duc, lequel à peine pouvoit croire en soy-mesmes que ce fust chose mortelle ; et ne s'apercevant point de l'amoureux venin qu'il beuvoit avecques les yeux en la regardant, croyant satisfaire à son plaisir par la seule veue, il s'enveloppa luy-mesmes misérablement, et en devint très-ardemment amoureux.
Et quand le prince et luy furent partiz d'avec elle, et que le duc eut loysir de pouvoir penser à part soy, il jugeoit le prince heureux sur tout autre homme d'avoir si belle chose à son plaisir : et après plusieurs et divers pehsemens, pensant plus à son ardente amour que à son honneur, délibéra, quoy qu'il en deust avenir, de priver le prince de ceste félicité, et s*en faire heureux à son pou-
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voir. Et ayant le cueur d'exécuter promptement sa délibération, laissant à part toute raison et toute équité, il mit tout son pensement aux tromperies; et un jour, selon la meschante délibération qu'il avoit prinse avec un très-secret varlet de chambre du Prince (lequel avoit nom Churiacy), fit mettre fort secrètement en ordre tous ses chevaux, et toutes ses besongnes, pour s^en aller; et la nuict avenue, il fut mis tout bellement par ce Churiacy, avec un sien compagnon tous armez en la chambre du prince, lequel il vit (ce pendant que la Dame dormoit) tout nud à une fenestre devers la marine pour prendre (à cause du grand chaud qu'il faisoit) un petit vent qui venoit de ce costé-là. Parquoy ayant averty au paravant son compagnon de ce qu'il devoit faire, s'en alla tout quoyement par la chambre jusques à la fenestre, et frappant là le prince avec un glaive par les reins, le passa de part en part, puis le jetta soudainement de la fenestre en bas. Or estoit le palays assis sur la mer, et fort hault, et la fenestre où alors estoit le prince, regardoit sur certaines maisons, que la mer par son impétuosité avoit fait tom-
ber, èsquelles peu de fois ou jamais personne n'alloit : parquoy avint, ainsi comme ]e duc avoit au paravant pensé, que la cheute du corps du prince ne fut ny ne peut estre ouye de personne. Le compagnon du duc, voyant ceste exécution estre faicte, jetta soudainement un licol (qu'il avoit expressément porté) au col de Churiacy, faisant semblant de luy faire caresse, et le tira de sorte que Churiacy ne peut jamais dire mot ; et y survenant le duc ilz l'estranglèrent , et le jetterent là où il avait jette le prince.
Ceci faict, congnoissans clairement n'avoir estez ouyz de la Dame ne d'autre personne, le duc print une lumière en la main, et la porta sur le lict, où tout bellement il descouvrit toute la Dame qui dormoit fermement, et la regardant la loua grandement : mais si elle luy avoit pieu vestue, elle luy pleut beaucoup plus sans comparaison nue. Parquoy s'estant embrasé de plus ardent désir, ne s*estonnant point du récent péché qu'il avoit commis, se mit dedans le lict avec les mains encore sanglantes, et coucha avec elle qui estoit si endormie qu'elle croyoit que ce fust le prince.
Mais après qu'il eut demeuré quelque
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temps en grand plaisir avec elle, il se leva, et ayant faict venir aucuns de ses complices, la fit prendre de sorte qu'elle ne peut faire bruit ; puis, la faisant sortir par une faulce porte, par où il estoit entré, et monter à cheval, se mit en chemin le plus secrètement qu'il peut avec tous ses gens, et s'en retourna devers Athènes, où il ne la mena pas (pource qu'il estoit marié), ains en un sien trèsbeau lieu qu'il avoit bien près de la ville, où il la mit plus qu'autre personne dolente, la tenant illec secrètement, et la fiûsant servir honorablement de ce qui luy estoit besoing.
Les gentilz hommes du prince avoient attendu la matinée ensuyvant jusques à mydi que le prince se levast, mais ne oyant rien, ilz poussèrent les huis des chambres qui estoient seulement cloz, et ne trouvantz personne, pensèrent qu'il s'en estoit allé secrètement en quelque lieu, pour y demourer aucuns jours pour plaisir avec celle sienne belle Dame ; dont ilz ne s'en soucièrent plus. Et estantz les choses ainsi, avint que le jour ensuyvant un fol entra en ces masures ruinées où estoit le corps du prince et de Churiacy : lequel Churiacy il en tira hors par le li-
col, et Talloit traînant après soy ; lequel corps non sans grande amiration fut congneu de plusieurs, qui avec belles parolles se faisans mener au lieu d'où il Tavoit tiré, y trouvèrent aussi (avec trèsgrande douleur de toute la cité) celuy du prince, qu'ilz firent enterrer honorablement. Et cherchans ceux qui avoient commis un si grand maléfice, voyans pareillement que le duc d'Athènes n'y estoit plus, ains s'en estoit party furtivement, estimèrent (comme il estoit vray) que c'estoit luy qui avoit faict cecy, et emmené la Dame. Parquoy, ayans soudainement esleu pour leur prince un frère du trespassé, ilz l'incitèrent à la vengeance, luy promettant toute leur puissance. Lequel frère, acerteiné puis après par plusieurs autres indices qu'il estoit vray, ayant soudainement (comme ilz avoient délibéré) requis à son ayde leurs amys, parentz et serviteurs de divers lieux, assembla une belle, grande et puissante armée, et s'achemina vers Athènes pour faire la guerre au duc :
lequel, entendant cest apareil, apresta pareillement pour sa deffence tout son effort, au secours duquel vindrent plusieurs seigneurs, entre lesquelz furent
envoyez par T Empereur de Constantinoble son filz Constantin et son neveu Emanuel avec belle et grande compagnie : lesquelz furent honorablement receuz du duc, et encores plus de la duchesse, parce qu'elle estoit leur bellesœur.
Et en cest estât s'approchantz plus les affaires de la guerre de jour en jour, la duchesse, ayant choysi une heure, les feist venir tous deux en sa chambre, et là, avecques plusieurs larmes, et beaucoup de paroles, leur conta toute l'histoire et l'occasion de la guerre, et le despit que le duc son mary luy avoit faict pour ceste femme, laquelle il cuidoit tenir sans qu'elle en sceust rien ; et se complaignant très-fort de cecy, elle les priàjque pour Thonneur du duc et consolation d'elle ilz y missent le meilleur remède qu'ilz pourroient. Les deux jeunes seigneurs sçavoient tout le faict comme il estoit, et par ce, sans que la duchesse les en requist plus avant, ilz la réconfortèrent le mieux qu'ilz peurent, et la remplirent de bonne espérance :
puis, informez d'elle du lieu où la Dame estoit, se départirent de sa compagnie, et ayant plusieursfoys ouy louer ceste'
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)ame d'une beauté esmerveillable, eurent ;rand désir de la veoir, et prièrent le lue qu'il la leur monstrast : lequel ^n^ayant souvenance de ce qui estoit avenu au prince pour la luy avoir mon* strée) leur promit de le faire. Ayant doncques faict aprester un disner magnifique en un très-beau jardin, au lieu où estoit la Dame, il les mena le leQdemaia ' matin avecques peu de compagnie disner avec elle. Et estant Constantin assis il commença (plein de grande admiration) à la regarder, affermant en soy-mesmes n'avoir jamais vu une si belle chose, et que pour certain le duc, et tout autre qui que ce fust, lequel pour l'avoir cornmettroit trayson, ou autre mescbanceté, devoit estre tenu pour excusé. El; la regardant ainsi une fois et autre, et à chacune d'icelles la louant de plus en plus, il luy avint non plus ne moins qu'il estoit avenu au duc : par ce que estant party amoureux d'elle, et ayant abandonné tout le pensement de la guerre, il s'adonna a penser comment il la pourroit oster au duc, celant très-fort son amour à toute personne du monde.
Mais cependant qu'il brusloit en son feu, le temps vint qu'il falloit aller contre
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le prince, qui desjà s'aprochoit des terres du duc. Parquoy le duc et Constantin et tous les autres, selon la délibération qu'ilz avoient prinse, s*en allèrent pour deffendre certaines frontières, à fin que le prince ne peust venir plus avant. Et là demourantz par plusieurs jours (ayant toutesfois toujours Tentendement et la pensée à celle Dame), imagina que pendant que le duc n'estoit près d^elle, il pourroit aysément parvenir à son plaisir, et feit semblant (pour avoir occasion de s'en retourner à Athènes) d*estre fort mal disposé de sa personne : au moyen dequoy par le congé du duc, ayant laissé toute sa puissance à Emanuel son cousin, il s'en retourna vers sa sœur à Athènes, et là après quelques jours l'ayant mis en propoz du despit qu'il sembloit qu'elle recevoit de son mary pour ceste Dame, luy dist que si elle vouloit il luy ayderoit fort bien en cecy, la faisant tirer de là où elle estoit et l'emmener. La duchesse estimant que Constantin voulust faire cecy pour l'amour d'elle, et non de la Dame, dist qu'il luy plaisoit grandement : pourveu qu'il fist de sorte que le duc son mary ne sceust jamays qu'elle y eust consenty, ce que Constantin luy
il — LA FIANCÉE DU ROY DE GARBE 3 I
mît entièrement : parquoy la duesse consentit qu'il fist le mieux qu'il nrroit. Constantin doncques fit armer crètement une barque subtile, et l'enjya un soir auprès du jardin où se snoit la Dame, ayant informé premièreaent ceux de ses gens qui estoient ledans, de ce qu'ilz auroyent à faire; pims s'en alla, avecques d'autres pareillement siens, au palays où la Dame estoit : où il fut receu joyeusement de ceux qui estaient demourez avec elle pour la servir, et semblablement de la Dame : laquelle s'en alla avec luy, comme il luy pleut, au jardin, accompagnée de deux siens serviteurs et de deux autres de ceux de Constantin. Et comme si quasi de la part du duc, il eust voulu parler à elle, s'en allèrent seuls vers une porte, qui sortoit sur la mer : laquelle estant desjà ouverte par l'un de ses complices, luy ayant (avecques le signe donné) faict venir à la barque, il fit prendre soudainement la Dame et la mettre sur la barque, puis s'en retourna vers les gens d*elle, et leur dist : « Que ame ne bouge 9 ne fasse aucun bruit, s'il ne veult per- B dre la vie, par ce que j'ay délibéré non B de desrober au duc s'amye, mais bien
» à oster et chasser la honte qu'il a faict » à ma sœur. » A quoy personne ne fut sîoséderespondre. Parquoy Constantin, monté qu'il fut avecques ses gens sur la barque, et s'estant assis près de la Dame qui pleuroit, commanda qu'on donnast des rames en l'eau, et qu'on s'en allast son chemin ; lesquelz non seulement vogans, mais volans, parvindrent presque sur le poinct du jour ensuyvant à Égine, et là descenduz en terre, et se reposantz, Constantin print son passetemps de la belle Dame, qui pleuroit sa malheureuse beauté. Et de là, remontez sur la barque, parvindrent en peu de jours en Tisle de Scyon, là où, pour la crainte de répréhensions de son père, et aussi que la Dame ne luy fust desrobée, il pleut à Constantin de demourer comme en lieu seur : auquel la belle Dame plora plusieurs jours sa desconvenue; mais après qu'elle fust réconfortée par Constantin, elle commença (comme elle avoit autresfois faict) à prendre plaisir de ce que la fortune luy mettoit au devant. Ce pendant que ces choses alloient en ceste manière, Osbech, lors roy de Turquie, lequel estoit en continuelle guerre contre l'Empereur, vint en ce temps par
iril — LA FIANCÉE DU ROY DE GARBE 33
fortuit aux Smirres ; et là, oyant nme Constantin menoit vie lascive ec une sienne Dame qu'il avoit desro- .•e, et se tenoit peu sur ses gardes en :yon, alla une nuict avec certains petz vaisseaux armez, et entrant secrètelent avecques ses gens dedans la ville, >rint plusieurs gens dedans leurs licts^ ivant qu'ilz s'aperçussent que les ennemys fussent survenuz. Lesquelz à la fin en tuèrent aucuns qui s'estoient mis en deffence, et ayantz bruslé toute la ville, et mis sur les nefz la proye et les prisonniers, s'en retournèrent vers les Smirres, où estans arrivez, trouvant Osbech (qui estoit jeune homme), ainsi qu'il faisoitla reveue du pillage, la belle Dame, et con* gnoissant que c'estoit celle qui avoit demouré avec Constantin, et qu'on avoit trouvée dormant sur le lict, fut grandement content en la voyant, et sans aucun arrest la feit sa femme, et célébra les nopces, et coucha avec elle par plusieurs moys en grand plaisir es Smirres. L'Empereur, avant que ces choses avinsent, avoit dressé une praticque avec Bassan, roy de Capadoce, à ce qu'il descendist d'un cousté avecques ses forces sur Osbech, et luy l'assauldroit avec
les siennes d'un autre : mais il ne Tavoit encores peu entièrement parachever, par ce que FEmpereur n'avoit voulu faire aucunes choses que Bassan demandoit moins que raisonnables. Toutesfois , sçachant ce qui estoit avenu à son filz (dont il fut dolent outre mesure), il acorda, sans plus y songer aucunement, ce que demandoit le roy de Capadoce, et le solicita de descendre le plustost qu'il poùrroit sur Osbech, s'aprestant luy de l'autre part pour luy courir sus. Sçachs^nt cecy Osbech, il assembla son exercite premier que de se veoir au mylieu de deux très-puissans princes, et s'en alla contre le roy de Capadoce : ayant laissé sa belle Dame à Smirres soubz la garde d'un sien fidèle serviteur et amy. Et quelques temps après, s'estant aproché du roy de Capadoce, il luy donna la bataille, où il fut tué, et son exercite rompu et desfait : au moyen de quoy le roy de Capadoce victorieux, commença sans aucune crainte à s'en aller vers les Smirres, et venant tout le monde au devant de luy, chacun lui obéissoit comme au vainqueur.
Cependant le serviteur de Osbech (qui avait nom Ântioche), auquel la belle
Dame estoit demourée en garde, (encor* qu'il fust aagé) la voyant si belle en de^ vint amoureux, sans garder la foy à son amy et seigneur. Et sçachant parler sa langue, qui estoit chose aggréable à la Dame, comme à celle qui avoit été contrainte de vivre plusieurs ans, quasi comme une sourde et muette (pour n'avoir entendu personne, n'aussi avoir esté entendue), iuy incité d'amour commença à prendre en peu de jours si grande familiarité avec elle, que peu de temps après, sans avoir esgard à leur seigneur qui estoit en armes et en guerre, firent devenir ceste familiarité, non seulement amyable, mais amoureuse, prenans soubz les draps un merveilleux plaisir l'un de l'autre. Mais sçachantz ceux-cy que Osbech avoit esté vaincu et tué, et que Bassan venoit piller tout, ilz conclurent ensemble de ne l'atendre là : mais ayantz prins une très-grande partie des biens que Osbech y avoit, s'en allèrent secrètement à Rhodes, où ilz ne demourèrent guères de temps que Antioche ne fust malade à mort. Avec lequel estant venu par fortune un marchant Cyprien fort aymé de Iuy, et grandement son amy, et se sentant venir à la fin, il pensa de Iuy
36 LE DéCAMÉRON — II® JOURNÉE
vouioir laisser son bien et sa chère Dame, et desjii prochain à la mort les appella tous deux, leur disant : a Je me voy sans » point de faute venir à la fin, ce que » grandement me desplaist, par ce que » je n'espère plus de vivre en ce monde » comme je souloye ; il est vray que je » meurs très-content d'une chose, c'est » qu'ayant à mourir je voy que c'est » entre les bras des deux personnes que » plus j'ayme en ce monde, c'est à sça- » voir entre les tiens, mon cher amy, et D ceux de ceste Dame : laquelle j'ay plus » aymée que moy-mesme depuis que je » la congneu. Il est vray qu'il m'est fort » grief la sçachant icy demourer (si je » meurs) estrangère et sans ayde et con- » seil de personne, et plus encore me » seroit-il grief si je ne te sçavoye icy : » mais je croy que tu auras ce soing » d'elle pour l'amour de moy que tu » eusses eu de moy-mesmes, et par ainsi » je te prie le plus qu'il m'est possible, » s'il avient que je meure, que mes » affaires et elle te soient pour recom- » mandez, et que tu faces de l'un et de » l'autre ce que tu croiras estre à la con- » solation de mon ame. Et toy, ma chère » Dame, je te prie que après ma mort tu
VII — LA FIANCÉE DU ROY DE GARBE 'ij
ne m'oblies point : à fin que je me
puisse vanter par delà que j'aye esté
aymé par deçà de la plus belle Dame
que jamais forma nature. Si vous me
donnez entière espérance de ces deux
choses, je m'en iray sans aucune
doubte tout consolé. » L'amy mar-
ihant, et pareillement la Dame, ôyans
;es paroles pleuroient tendrement, et
[uand il eut achevé de dire, ilz le con-
brtèrent, et luy promirent (sur leur foy),
le faire ce dont il les prioit, s'il avenoit
|u'il mourust.
Si ne demeura guères qu'il ne passast le ceste vie, et fut faict enterrer par eux lonorablement : puis après peu de jours lyant le marchant despeché tous ses ififaires à Rhodes, et s'en voulant reoumer en Cypre sur une carracque de 3atelans qui estoit là, il demanda à la )ell€ Dame ce qu'elle vouloit faire, puis
S'il luy convenoît s'en retourner en pre. La Dame respondit qu'elle s'en roit voulontiers avec luy s'il luy plai- »it, espérant que pour l'amour d'Anioche elle seroit traictée de luy comme ta sœur. Le marchant respondit qu'il Htoit content de tout ce qu'il luy plairoit, et à fin qu'il la peust deifendre de
toute injure qui pourroit survenir, avant qu'ilz fussent en Cypre, il dist qu'elle estoit sa femme. Et estans montez sur la nef, leur ayant esté donné une petite chambre sur la poupe, à fin que refifect ne semblast contraire aux parolles, il çouchoit avec elle en un lict assez petit, au moyen dequoy avint ce que Tun ne Tautre n'avoit pensé faire au partir de Rhpdes. C'est à sçavoir que estans incitez de l'obscurité, de Taise, et de la chaleur du lict (les forces duquel ne sont petites), ilz oblièrent l'amytié et amour d'Ântioche mort, et tous deux tirez quasi d'un appétit égal, s'estans commencez à entrechatouiller firent parentage ' ensemble, avant qu'ilz arrivassent à Baffe d'où estoit le Cyprien ; où estantz firrivez elle demoura long temps avec ce marchant.
Or avint de fortune que audit Baffe arriva pour aucun sien affaire un gentil homme qui se nommoit Ântigone, qui estoit vieux d'aage, mais beaucoup plus de sens, et sa richesse petite, par ce que s'estant meslé de plusieurs choses durant qu'il estoit au service du Roy de Cypre, la fortune luy avoit esté contraire. Auquel passant un jour devant la maison
VII — LA FIANCÉE DU ROY DE GARBE Sg
OÙ la belle Dame se tenoit, et estant le marchant Cyprien allé avec sa marchandise en Arménie, avint qu^il vit la Dame à une fenestre d'icelle maison, laquelle, pource qu^elle estoit très-belle, il regarda fermement, et commença à se souvenir en soy-mesmes de Tavoir veue autres fois : mais il ne se pouvoit aucunement souvenir où c^estoit. La belle Dame, laquelle avoit esté longuement le jeu et passetemps de fortune (s'approchant le terme que ses maux dévoient prendre fin), se souvint, incontinent qu'elle vh Antigone, de Pavoir veu autrefois en Alexandrie, en très-grand estât, au service de son père : parquoy, prenant soudaine espérance de pouvoir retourner par le conseil de cestuy-cy en Testât royal, elle fit appeller le plustost qu'elle peut Antigone, sçachant que son marchant n'y estoit point. Auquel quand il fiit venu, elle toute honteuse demanda s'il n'estoit pas Antigone de Famagoste comme elle croyoit ; il respondit qu'ouy, et dist oultre cecy : « Ma Dame, il me » semble que je vous recongnoy : mais » il ne me peut aucunement souvenir où » je vous ay veue : parquoy je vous prie » (s'il ne vous vient à desplaisir) que
9 VOUS me remettiez en mémoire qui » vous estes. »
La Dame, oyant que c'estoit luy mesmes, se jetta en pleurant fort, les bras ouvertz à son col, et peu après demanda à Antigone (qui fort s'esmerveilloit) s'il Tavoit jamais veue en Alexandrie. Oyant laquelle demande Antigone, il recongneut incontinent que c'estoit Alathiel, fille du Souldan, qu'on pensoit estre morte en la mer, et luy voulut faire la révérence qui luy appartenoit ; mais elle ne le voulut souffrir, et le pria qu'il s'assist un peu auprès d'elle. Ce qu'ayant faict Antigone, il luy demanda avec toute révérence comme, quand, et d'où elle estoit venue là : veu que l'on tenoit pour certain en toute la terre d'Egypte qu'elle estoit, plusieurs ans y avoit, noyée en mer. A qui la Dame dist : — « Je vou- » droye bien qu'il fust ainsi, plustost que » d'avoir eu la vie que j'ay eue, et pense » que mon père le voudroit pareille- » ment si jamais il le sçait. » Et cecy dict, recommença merveilleusement à plourer ; parquoy Antigone luy dist :
— « Ma Dame, ne vous desconfortez » point avant qu'il vous en soit besoing; » comptez-moy, s'il vous plaist, voz
vu — LA FIANCEE DU ROY DE GAHBE 4I
» accidens, et quelle a esté votre vie : » paradventure que le faict pourra estre » allé de telle sorte, qu'avec l'ayde de » Dieu, nous y trouverons bien re- » mède. — Il me semble, Antigone » (dist la belle Dame), « quand je te voy, que » )e voy mon père. Et pource meue de » ceir amour et affectueuse charité que » je suis tenue luy porter, je me £eiy » congnoistre à toy, encore que je me » fusse peu celer, et y eust eu peu de » personnes qui me fust advenu de veoir, » dont j'eusse esté si contente comme » je suis de t'a voir veu et recongneu » plustost que nul autre, et par ainsi je B te descouvriray comme à mon père, » ce qu'en ma mauvaise fortune j'ay tou- » jours caché à tout le monde ; et si tu » vois (après que tu l'auras ouy) que tu 9 me puisses aucunement remettre en » mon premier estât, je te prie que » tu le éices : mais aussi si tu vois qu'il V ne se puisse Êdre, je te prie, ne dy » jamais à personne que tu m'ayes veue, » ou que tu ayes ouy parler de moy au- » cunement. » Et cecy dict, tousjours en pleurant, luy racompta tout ce qui luy estoit advenu, depuis qu'elle avoit Êdct naufrage en la mer de Majorque jus-
ques alors, dequoy Antigone commença à plorer de pitié. Et après qu'il eut quelque temps pensé, lui dist : — « Puis » qu'on n'a jamais sceu en voz malheurs 0 qui vous estes, je vous rendray sans » faute à vostre père plus aymée que » jamais, et après pour femme au Roy 9 de Garbe. » Et luy demandant elle comment cela se pourroit faire, il luy déclaira tout par ordre ce qu'il estoit de faire, et à fin que pour trop tarder autre chose n'advinst , il s'en retourna sur rheure en Famagoste, et fut devers le Roy du païs, auquel il dist :
« Sire, vous pouvez {si c'est vostre » plaisir) vous faire en une heure grand » honneur, et à moy (qui suis paovre »> pour vostre service) grand proffit, sans » qu'il vous couste grand chose. » Le Roy demanda comment ? Antigone dist :
— « La belle fille du Souldan, dont a esté » si grand le bruit qu'elle estoit noyée, » est arrivée à Baffe , laquelle , pour » garder son honnesteté, a longuement » souffert de très-grands malaises, et en- » cores . est-elle de présent en paovre » estât, désirant de retourner vers son » père,- et s'il vous plaisoit de la luy » renvoyer souz ma garde, cecy seroit
» grand honneur à vous, et à moy grand » bien, et pense qu'un tel plaisir ne se- » roit jamais mis en oubly par le Soûl- »' dan. » Le Roy, meu de une magnificence Royalle, respondit soudainement qu'il lui plaisoit très-bien, et l'ayant envoyé quérir honorablement, la fit venir à Famagoste, là où elle fut receue du Roy et de la Royne avec une chère inestimable, et un honneur magnifique.
Laquelle après avoir respondu et compté (selon les admonnestemens que luy avoit donné Antigone) de toutes ses infortunes au Roy et à la Royne qui le lui avoient demandé, fut peu de jours après, par là prière qu'elle fit, renvoyée par le Roy souz le gouvernement d' Antigone avec belle et honorable compagnie d'hommes et de femmes au Souldan, duquel si elle fut receue avec grande )oye que personne ne le demande, et pareillement Antigone avec toute sa compagnie. De laquelle Dame, quand elle se fut reposée quelques jours, le Souldan voulut sçavoir comment il estoit possible qu'elle fust en vie, et où elle avoit demeuré si long temps sans jamais luy avoir £iict entendre de son estre.
La Dame, qui avoit retenu parfidte-
ment par cueur les enseignemens d*Antigone, commença à parler ainsi à son père :
« Mon père, environ le vingtiesme » jour après que je fuz partie d'avec » vous, nostre nef entr*ouverte par forte » tempeste, frappa une nuict en cer- » taines plages du costé de Ponant voy- » sines d'un lieu qui s'appelle Aigues- » mortes, et qu'il advint des hommes » qu'estoient sur la nef je n'en sçay rien, » ny ne le sceu jamais; et me souvient » seulement que quand le jour fut venu, » et moy quasi revenue de mort à vie, » estant desjà la nef rompue quand elle » fut aperceue des païsans (où eux et ». tous ceux de la contrée accoururent » pour desrober), je fu premièrement i; mise avec deux de mes femmes sur le » rivage, et incontinent prinses qu'elles » furent des jeunes gens, Tun çà avec » l'une, et l'autre là avec l'autre, com- ». mencèrent à fuyr, et qu'elles devin- » drent je ne }e sceu jamais. Mais ainsi » que deux jeunes hammes qui m'a- » voient prinse en mon corps deffen- » dant toutefois, et pleurant très-fort » me tiroient par les chevaux, advint » qu'en passant par un chemin pour
> entrer en un très-grand boys, il passa » par là quatre chevaucheurs : lesquelz » apperceuz par ^ux qui me trainoient, » iû me laschèrent incontinent, et se » mirent en fuyte ; mais les quatre che- » vaucheurs qui me sembloient à leur » façon de faire gens d'authorité, voyantz » cecy, coururent là où j'estoye, et me » interroguèrent beaucoup, et )e leur » respondy beaucoup : mais )e ne fu » point entendue d'eux, ne eux de moy, » et £iprès plusieurs délibérations m'ayant » mis sur un de leurs chevaux, ilz me » menèrent en un monastère de femmes » Religieuses selon leur loy; et là, quoy » qu'on leur eust ordonné et dict, je fu 9 bénignement receue et honorée de 9 toutes : où avec elles ensemble j'ai » servy en grande dévotion sainct Crois- » sant en Vaucreuse, auquel les femmes » de ce païs-là portent grand' dévotion. » Mais après que j'eu demouré quelque 9 temps avec elles, et aprins desjà quel- 0 que peu leur langage, elles me deman- 9 dèrent qui et d'où j'estoye, et moy 9 congnoissant où j^estoye, et craignant 9 si j'eusse dit la vérité que j'eusse esté 9 chassée d'elles comme ennemye de 9 leur loy, je respondoye que j'estoye
46 LE DiCAMÉRON — II* JOURNÉE
^^lie d'un. Gentilhomme de Cypre :
lequel m'envoyant à un mary en Candie, nous avions esté là couruz et rompus de la fortune, et plusieurs fois en beaucoup de choses pour crainte de pis, je observay leurs coustumes.
Et quand la plus grande de ces femmes, qu'on appelloit TAbbesse, m'eut demandé si je m'en vouloye retourner en Cypre, je respondy que je ne désixoye autre chose : mais elle, curieuse -de mon honneur, ne s'en voulut jamais fier en aucune personne qui vinst en Cypre, si deux honnestes hommes de France n'y fussent venuz deux mois y a avecques leurs femmes :
desquels l'un d'eux estoit parent de TAbbesse, laquelle sçachant qu'ils s^en alloient en Jérusalem visiter le saint Sépulcre, où ilz croyent que celuy qu'ils tiennent pour leur Dieu fut en- Âépulturé après que les JuiÊE l'eurent mi$ à mort^ elle me recommanda à eux, et leur pria qu'ils me rendissent . à mon père en Cypre ; mais combien «es Gcntils^hommes me firent d'honneur, et gracieusement me receurent avec leurs femmes, l'hystoire en seroit trop longue à racompter.
» Après donc que nous fusmes montez sur une nef, nous airivasmes bien tost après à Baffe, et me voyant là arrivée, n'y congnoissant personne, et ne sçachant que je devoye dire aux Gentilzhommes qui me vouloient présenter à mon père, comme il leur avoit -esté enchargé par la révérende Abbesse, Dieu qui par adventure avoit compassion de moy, m'appareilla sur le rivage de la mer Antigone, à la mesme heure que nous descendions à Baffe :
lequel incontinent j'appellay en nostre langaige pour non estre entendue des Gentilz-hommes ne pareillement de leurs femmes ; et luy dy qu'il me receust comme sa fille. Il m'entendit soudainement; et m'ayant faict grande feste il feit honneur, selon sa paovre possibilité, à ces Gentils-hommes et à leurs femmes, et me emmena au roi de Cypre : lequel me receut chez luy, et m'a renvoyé icy vers vous avec tant d'honneur que jamais je ne le vous sçauroye compter. Si autre chose reste a dire, Antigone, lequel m'a ouy plusieurs fois compter ceste mienne fortune, vous le racomptera. v Alors se tourna Antigone vers le SoqI-
48 LE DéCAMÉRON — II<» JOURNÉE
dan, et lui deit : « Monseigneur, comme » elle m'a dict maintesfois, et comme tf les GentiÎ2-hommes et leurs femmes » avec qui elle vint me dirent, elle vous » a compté la vérité; seulement elle a » oublié à dire une partie, laquelle je »* pense qu'elle n'ait voulu dire, par ce » qu'il ne luy sierroit pas bien. C'est à » sçavoir, combien ces Gentilz-hommes » et Dames, avec lesquelles elle vint, me » dirent de bien de l'honneste vie qu'elle » avoit tenue avecques les Religieuses, » et de sa vertu, et de ses louables » meurs; et les larmes et pleurs que fei^ » rént les Dames et les hommes quand » ilz me la rendirent au départir : des- » quelles choses si je vouloye entière- » ment vous compter ce qu'ilz m'en » dirent, non seulement ce jourd'huy, » mais n'âussi la nuict ensuyvant y pour- » roit suffire : seulement en vueil-je » avoir tant dit qu'il suffise que selon le » rapport qu'ilz en disoient^ et encores » que j'en ay peu veoir, vous vous pou- » vez venter d'avoir la plus belle fille, » la plus - honneste, et plus femme de » bien qu'autre seigneur qui porte au<» » jourd'huy couronne. »
Le Souldan feit de tout cecy une mer-
vu — LA FIANCÉE DU ROY DE GARBB 49
veilleuse chère : et pria Dieu plusieursfois qu'il lui donnast la grâce de pouvoir rendre mérites condignes à quiconques avoit honoré sa fille : et mesmement au Roy de Cypre, par lequel elle lui avoit esté renvoyée honorablement. Et quelques jours après, ayant faict apprester de très-grands dons à Antigone, il luy donna licence de s'en retourner en Cyprc : rendant très-grandes grâces au Roy, tant par lettres que par Ambassadeurs exprès, de ce qu'il avoit faict à sa fille. Après cecy, désirant que ce qu'estoit commencé sortist son effect, c'est à sçavoir qu'elle fust femme du Roy de Garbe, il lui feit sçavoir toute la chose : luy escrivant en outre que s'il luy plaisoit l'avoir, qu'il l'envoyast quérir. Le Roy de Garbe feit grand' feste de ces nouvelles : et l'ayant honorablement envoyée quérir, la receut avec grand' joye ; et elle qu'avoit couché par adventure dix mille fois avec huict hommes, se coucha avec luy pour pucelle, et luy feit accroire qu'il estoit ainsi, et depuis vesquit long temps Royne avec luy en joye. Et pour ce dit-on communément : Bouche baiséfi ne perd point sa fortune : ains renouvelle tout ainsi que la Lune,
LE COiM7E 'D'ai^GIE'J^S,
accusé /aulKment, fut banny de France, et laissa deux siens enfant en divers lieux en Angleterre : et retournant puis d'Escosse iticongneu, les trouva en grande authorité, ifen alla en guise de serviteur en l'armée du Roy de France : et recongneu innocent, fut remis en son premier estai.
NOUVELLE Vin
oax laquelle en entendu que loy
ult gardée lu
Pnnce (quelque» pirib qu'en pi
isent advenir)
homme en plus
Dames souspirèrent fort des divers cas advenuz à la belle Dame ; mais qui acet quelle occasion mouvoii «s soupirs? Par adventurc y ea Bvoit-il de celles qui non moins soupïroient du d£sir de bire si sou-
VIII — LE COMTE d'anGIERS 5i
vent telles nopces, que de pitié qu'elles eussent d'elle. Mais sans parler plus de cela pour le présent, après quMls se furent mis à rire entr' eux, pour les dernières paroUes que Pamphile avoit dictes, et voyant la Royne la nouvelle estre finie en icelles, elle se retourna vers ma Dame Élise, et luy ordonna qu'avec une des siennes elle suyvlst l'ordre encommencé; ce faisant, commença jo3reusement ainsi :
La campaigne est très-grande, par laquelle nous nous en allons aujourd'huy promenans : et n'y a celuy icy qui n'y peust non seulement courir une course, mais dix bien légièrement : tant abon^ dante la fait la fortune par ces nouvelletez et grief^es choses. Et pour ce venant à racompter une d'icelles qui sont infinies, je dy que :
Estant Tempire Romain transmué des Françoys aux Allemans, une très-^grande inimitié s'engendra entre l*une et l'autre nation, et par conséquent une cruelle et continuelle guerre : pour laquelle, tant pour la deffense de son païs que pour ofienser autruy, le Roy de France et un sien filz, avec toute la force de leur Royaume, et encor celle de leurs amys et
parens^ autant qu'ilz en peurent avoir^ assembla un très-grand exercite pour aller sur leurs ennemys : et avant qu'ilz procédassent en cecy, pour ne laisser le Royaume sans Gouverneur, congnoissans Gaultier, Comte d'Angiers, estre gentil et saige Chevalier et grandement leur serviteur et féal, encor qu'il fust homme expert en Tart de }a guerre, leur semblant toutesfois plus propre aux plaisirs qu'à la peine, le laissèrent Lieutenant général au lieu d'eux pour le gouvernement de tout le Royaume de France et s'en allèrent à leur entrcprinse. Le Comte doncques commença avec bon sens et par bon ordre à faire l'office qui luy avoit esté commis, conférant tousjours de toutes choses avec la Royne et sa belle-fille : combien qu*on les eust laissez sous sa garde et gouvernement, néantmoins il leur faisoit tousjours honneur comme à ses maistresses et supérieures. Ce Comte Gaultier estoit très-belle personne, aagé paradventure d'un quarante ans : autant affable et bien conditionné qu'aucun autre Gentilhomme eust peu estre; et outre cecy estoit le plus gracieux et propre Chevalier ^u'on congneust en ce
VIII — LE COMTE d'aNGIERS 53
temps-lâ, et qui mieux s'abilloit de sa personne. Or advint qu'estant le Roy de France et son filz à la guerre dessusdicte, la femme du Comte Gaultier mourut ce pendant, qui luy laissa seulement un filz et une fille petitz. Luy doncques s'accoustumant à la court des dessusdictes Dames, parlant souventesfbis avec elles des affaires du Royaume, la femme du filz du Roy en devint désespérément amoureuse : et avec trèsgrande affection considérant sa personne et ses vertuz, s'embrasa ferventement de luy par un amour secrette :et se sentant jeune et fresche, et aussi que luy estoit sans femme, pensa soudainement de venir à fin de ce qu'elle désiroit, et croyant qu'aucune chose ne devoit empescher cecy sinon la honte de le luy manifester, elle se disposa de la chasser du tout de son entendement : si qu'estant un jour seule elle envoya quérir le Comte, comme si elle eust voulu parler à luy d'autres affaires. Le Comte, le penser duquel estoit- fort loingtain à celuy de la Dame, s'en vint incontinent & elle : puis s'estans assis ensemble sur un lict, comme* elle voulut, . tous seulz en une chambre, il luy demanda par deux fois
Il 5.
pour quelle occasion elle l'avoit envoyé quérir : et elle n'ayant aucune chose respondu, pressée en fin et outrée d'amour, devint toute rouge de honte : et plorant quasi, et toute tremblant avec parolles rompues, commença à parler ainsi :
« Très-cher et doux amy et Monsei- » gneur, vous pouvez aisément con- » gnoistre, comme homme sage que » vous estes, quelle est la fragilité et des » hommes et des femmes : et par di- » verses raisons plus en Tune que en » Pautre. Parquoy devant un juste Juge » un mesme péché en diverses qualités » de personnes, ne doit selon raison re- » cevoir une mesme punition : aussi qui » seroit celuy qui diroit qu'un paovre » homme ou une paovre femme, qu'ont » à gaigner leur vie avec la peine de » leur corps, ne fussent plus à reprendre » s'ilz devenoient amoureux et y meis- » sent toute leur entente, qu'une Dame » laquelle fust riche sans soucy et n'ayant » besoing de aucune chose qu'elle sceust » désirer? Certainement je croy qu'il » ne s'en trouveroit aucun : pour la- » quelle raison j'estime que les choses » susdictes doyvent servir d'une très- » grande partie d'excuse à l'avantage de
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celle qui les possède, si de fortune elle se laisse conduire à aymer : et le surplus de son excuse doit estre d'avoir choisy sage et vertueux amy, si celle qui ayme Ta ainsi faict : lesquelles deux choses, comme ainsi soit (à mon jugement) que elles soyent en moy, et plusieurs autres qui me doivent induyre à aimer, comme est ma jeunesse, et la longue distance de la présence de mon mary, il convient maintenant qu'elles s'eslièvent en vostre présence à ma faveur pour la de£Eease de mon ardant amour : et si elles peuvent envers vous ce qu>n la présence des sages elles doivent pouvoir, je vous prie que vous me donniez conseil et ayde en ce que je vous demanderay. Il est vray que pour la longue absence de mon mary ne pouvant répugner aux esguillons de la chair, ne à la force d*amour, qui sont de si grande puissance qu'elles ont jà plusieurs fois vaincu, et vainquent tous les jours, non seulement les débiles femmes, mab aussi les plus constans hommes : moy estant es aises et oysivetez èsquelles vous me voyez, je me suis laissée conduire à suyvre
» les plaisirs d'atnour et devenir amou- » reuse; et combien que je congnoisse » que telle chose (si elle estoit sceue) ne » seroit honneste, néantmoins estant et » demourant secrette, je la juge n'estre 0 quasi en rien déshonneste. Toutesfois n amour m'a esté tant gracieux, que non » seulement il ne m'a osté le vray juge- » ment à choisir amy, mais m'en a en ce » beaucoup donné : me monstrant que » vous estes digne d'estre aymé d'une V Dame telle comme je suis : car (si mon » avis ne m'a déceu) je vous répute le plus » beau, le plus agréable, le plus gracieux, » et le plus sage Chevalier qu'on sçau- » roit trouver au royaume de France :
» et comme je puis dire que je me voy » sans mary, ainsi vous vous pouvez dire » sans femme : parquoy je vous prie par » autant d'amytié que je vous porte, que » ne me refusiez la vostre, et que vous » ayez pitié de ma jeunesse, laquelle » véritablement se consomme pour vous, » comme fait la. glace au feu. »
A ces parolies survindrent les larmes en telle abondance, qu'ayant délibéré de faire encore plus de prières, elle n'eut toutesfois la puissance de parler plus avant , mais le visage baissé et quasi
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vaincue, se laissa choir en plorant, avec la teste sur le giron du Comte, lequel comme très-loyal Chevalier qu'il estoit, commença à blasmer, àvecques très-griefves répréhensions, celle tant folle amour :
et la poulsa en arrière, ainsi que elle se vouloit desjà jetter à son col, jurant àvecques grans sermens que plustost il souffriroit qu*on le meist en quatre quartiers, que de consentir telle chose estre faicte par hiy ne autruy contre l'honneur de son Seigneur. Ce qu'oyant la Dame, elle oublia soudainement Tàmour; et de cruelle fureur allumée, dist : « Seray-)e 0 donoques (villain Chevalier) frustrée » en ceste façon de mon désir ? Jà à Dieu 0 ne plaise, que puis que vous me voulez » faire mourir, je ne vous face aus^ ou » mourir, ou chasser du monde. » Et cecy dit, se print en Tinstant par les cheveux, et les arracha presque tous.
Puis mettant les mains à ses habillemens, et les rompant et dessirant, commença à crier fort : « A l'ayde ! à l'ayde ! ce 9 Comte d'Angiers me veut prendre par » force. » Le Comte, voyant cecy (et doutant trop plus de Tenvie de court, que de sa conscience), craignant aussi que par icelle l'on n'ajoutast plus de foy
k la inauvaistié de la Dame qu'à son innocence, s'osta de là : et le plus tost qu'il luy fut possible sortit du palais, et s'en fiiyt à sa maison : là où, sans prendre autre conseil, il mit ses enfans à cheval, et tant qu'il peut s'en alla avecq'eux vers Calais. Au bruict de la Dame accoururent plusieurs : lesquelz l'ayant veue et ouy roccasion de son crier, non seulement creurent à ses paroUes, mais y ajoustèrent aussi que la propriété et gorgiaseté du Comte avoit esté longuement usée par luy pour pouvoir venir à cest effect. Âdoncq' on courut en fureur aux maisons du Comte pour l'arrester, mais ne le trouvant, les saccagèrent premièrement, et après les mirent par terre de fons en comble. La nouvelle (ainsi meschante qu'on la comptoit) vint jusques au camp du Roy et de son filz, dont ilz furent si troublez et marriz quUiz le condemnèreht à perpétuel exil, et tous les descendans de luy : promettans de grans dons à celuy qui le leur présenteroit vif ou mort.
Le Comte, desplaisant que s'en estant fuy innocent, il s'estoit rendu coulpable, arriva à Calais avec ses enfans, sans se faire congnoistre ne estre con-
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terre, et en panne faabst s'en alla Têts Londies ; et premier qu'il t entrasc il admonesta av^ec plnsieiirs paroUes ses deux petiis enfins, de deux disses principalement. PiemîèmDcm, qu'ils comportassent patiemment la pauvreté à qnoj la fortune -sans leor coôliKt les avoit enz et Iny conduit : en apr&s que. sa^ ment ilx se gardassent de îamais manifester k p^*^***"^ d'où Hz eszoïent. ne de qui enfiuis. snr tant qu'ilzaroicnt leur Tie dière. Le fiU estoit nommé Lots.
aagé d'environ neof ans. et la fille, qni estent appelée Menante, en avoit par aventore sqit : lesquels, selon que leur jeune aage ponrM comporter, comprindrent très-bien les enseignemens de leur père, comme après ilz le monstierent par cfiect : et à fin que cecy se peust mieux fiûre, il luy sembla de leur dieToir changrr leurs noms, ce qu'il fit. et nomma le fila Perot, et la fille Jdiannette. Et quand Uz forent anÎTcz premièrement à Londres en la manière qu'on voit arriver les belistres, ilz s'adonnèrent à aller demandans l'aumosne ; et estans par fortune pour cest cffiect un matin à la porte d'une ^ise. arint qu'une grande Dame.
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laquelle estoit femme d'un des Mareschaux d'Angleterre^ en sortant de Téglise, vit le Comte et ses deux petitz enfans qui demandoient Taumosne : auquel elle demanda d'où il estoit, et si ces enfans estoient siens. A laquelle il respondit qu'il estoit de Picardie, et que pour une forfaicture d'un sien fîlz aisné meschant garçon il avoit esté contrainct de partir du pal's avec ces deux qui estoient siens. La Dame, qui estoit pitoyable, assit son regard sur la fille qui .luy pleut grande^ ment, pource qu'elle estoit belle, gentille et avenante, et dist : « Bon homme, » si tu es content de me laisser ceste » tienne petite fille qui a bonne phisio^ » nomie, je la prendray volontiers : et » si elle devient honneste femme, je la » marieray quand il en sera temps, de » sorte qu'elle sera bien. » Ceste demande pleut grandement au Comte, qui respondit promptement : « — Ouy, ma » Dame, » et avec les larmes aux yeux, la luy donna : et la luy recommanda bien fort. Et quand il l'eut ainsi bien logée, sçachant à qui, il délibéra de ne demourer plus là, et demandant toujours l'aumosne traversa Tlsle, et arriva avec Perot en Galles : non sans grand'
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peine comme celuy qui n'estoit aocoustumé d*aller â pied.
Il y avoit là un antre des Mareschaox du Roy d'Angleterre, lequel avoit grande anctorité, et tenoit grosse maison : en la court duquel le Comte et son petit filz abordoient souvent pour avoir et pracdquer leur vie, et estant en icelle un des filx dudict Mareschal, et autres en£uis de Gentilz hommes, Êdsans quelques îenx d'en£ms, comme de courir et de saulter, Perot commença à se mesler avec eux, et Êdre aussi dextrement (ou plus que nul autre qui s'en meslast| tout tel passetemps qui se £aisoit entre eux. Ce que voyant aucunes fois le Mareschal, et luy plaisant fort la manière de l'en- £Emt, demanda qu'il estoit : il luy fut dit qu'il estoit filz d'un pawre homme, qui venoit aucunes fois léans pour avoir Taumosne. Le Mareschal le luy fit demander, et le Comte (qui d'autre diose ne prioit Dieu) le luy ottroya libéralement : combien que ce luy fust ennuy de le départir d'avec soy. Ayant doncques le Comte logjé le filz et la fille, il délibéra de ne vouloir plus demourer en Angleterre, mais comme mieux il peut s'en passa en Yrlande; et arrivé qu'il fiii à SÛmforde,
se mit en service chez un Chevalier d'un Comte du païs, faisant toutes choses qui peuvent appartenir à un "serviteur, ou à un page ; et là, sans estre jamais congneu de personne^ demoura long temps avec beaucoup de peine et malaise.
Violante, nomméîe Jehannette , qui estoit avec la gentilfemme à Londres, vint à croistre en aage, en corsage, et en beauté : et fut en telle grâce de la Dame et de son mary, voyre de tous ceux de la maison, et de quiconques la congnoissoit, que c'estoit chose merveilleuse à vèoir : et n'y avoit celuy qui regardast à ses manières et contenances, qu'il ne la jugeast devoir estre digne de tout grand bien et honneur. Pour laquelle chose la Dame qui Tavoît receue du père, sans avoirpeusçavoir autrement qui elle estoit, sinon ce qu'il luy en avoit dit, s'estoit délibéréedéla marier honnorablement, selon la condition dont elle estimoit qu'elle fust : mais Dieu, juste regardeur des mérites d'autruy, la congnoissant noble femme, et porter sans coulpe la pénitence du péché d'autruy, en disposa autrement; et à fin que la noble fille ne vinst entre les- mains d'homme de vile condi-
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tion, il feut croyrc que ce qui en avint, Dieu le permit par sa bénignité.
La gentilfemme avec laquelle demou^ roit Jehannette avoit un seul filz de son mary, lequel elle et le père aymoient grandement: tant pour ce que s'estok un filz, comme aussi que par sa vertu et mérites il valloit beaucoup : car il estoit plus que nul autre de son aage bien conditionné, vaillant, bon, et beau de sa personne, ayant par aventure six ans plus que Jehannette. Voyant laquelle belle et gracieuse, il en devint si amoureux qu'il ne voyoit rien sinon elle ; mais par ce qu'il pensoit qu'elle fust de basse condition, non seulement il ne Tosoit demander à son père et à sa mère pour femme: mais aussi craignant qu'Û ne fust reprins de s'estre mis à aymer trop bassement, tenoit son amitié secrette tant qu'il pouvoit ; au moyen dequoy il en estoit trop plus tormenté que s'il Teust manifestée. Et de là avint que par grand ennuy il tomba griefvement malade, à la guérison duquel furent appeliez plusieurs médecins, lesquelz ayant regardé tous les signes de luy, et ne sçachans congnoistre sa maladie, désespéroient communément de sa santé; de-
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quoy le père et la mère pourtoient si grande douleur et mélancolie, que plus grande ne se fust peu porter, et plusieurs fois avec pitoyables prières luy demandoient Toccasion de son mal, auxquelz il ne donnoit pour toute responce, que force souspirs, ou bien leur disoit, qu'il se sentoit tout déchoir.
Avint un jbur que estant auprès de luy un itiédecin assez jeune, mais en science fort profond, et le tenant par la partie du bras où l'on cherche le poulx, Jehannette {laquelle pour le respect de la mère de luy, le servoit soigneusement) entra pour quelque occasion en la chambre où il gisoit malade, et aussi tost que le jeune Gentilhomme la vit, sans parler aucunement, ou faire aucune démonstration, il sentit au cueur avec plus grand force l'amoureux désir : parquoy le poulx commença à battre plus fort qu'il n'avoit accoùstumé, ce que le médecin sentit incontinent et s'en esmer- Teilla , demourant tout quoy pour veoir combien ce battement devolt durer.
Ainsi que Jehannette sortit de la chambre, aussi le battement cessa: parquoy il sembla an médecin qu'il avoit trouvé en partie la maladie du jeune Gentil-
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homme, et peu après, disant semblant d'avoir quelque chose à* demander à. Je» hannette, le tenant tousjours par le bras, la fit appeller, et elle vint inpontinent : mais elle ne fut si tost entrée que le bat^ tement du poulx ne recommençast,' et qu'elle partie, il ne cessast : dont estant avis au Médecin qu'il avoit pleine certi* tude de son mal, il se leva de là, et ayant tiré à part le père et là mère du jeune filz, leur dist : « La santé de votre filz » ne consiste point au secours des mé-^ » decins, mais demoure entre les mains » de Jehannette, comme je l'ay mahi* » festement congneu par signes très- » apparens, combien qu'elle (à ce que » je Yoy) ne s'en appérçoit aucunement : » parquoy vous sçavez niaintenant ce » que vous avez à faire, si sa *vie tous » est chère, ij Le Gentilhomme et sa femme, oyans cecy, furent contens aucu« nement, d'autant qu'on pouvoit trouver aucun remède pour luy sauver la vie, combien qu'il leur despleust grandement si ce dont ilz se doùtoient avenoit, c'est à sçavoir qu'il falust donner Jehannette à leur filz pour femme.
Ijt médecin s'en partit, et eux s'en allèrent vers le malade; et la mère luy
dist ainsi : « Mon filz, je n'eusse jamais » pensé que tu m'eusses voulu celer » aucun tien désir, mesmement te voyant (à faute, de l'obtenir) en danger de mort : car tu devois et dois estre certain, qu'il n'est chose qui se peut faire » pour ton contentement, que je ne le » fisse (encor' qu'elle fust moins qu'hon- » neste) comme pour moy-mesmes. Tou- » tesfois puis que tu Tas ainsi faict, il » est advenu que nostre Seigneur a esté » plus miséricordieux de toy que toy- » mesmes : et à fin que tu ne meures » de ceste maladie, il m'a démonstré Toc- » casion de ton mal : laquelle n'est autre » chose que la trop grand' amour que » tu portes à une fille, qui qu'elle soit : » et à la vérité tu ne devois avoir au- » cune honte de manifester telle chose » par ce que ton aage le requiert : et si tu » ne fusses devenu amoureux, je t'en » estimeroye moins : doncques, mon filz, » ne te garde point de moy, mais me » descouvre asseurément tout ton désir, » et chasse de toy la mélancolie et le » penser que tu as, et duquel ceste ma- » ladie procède, et te conforte : t'asseu- » rant que tu ne me prieras de chose au- » cune qui se puisse faire pour ton con-
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» lentement, que je ne face, comme celle » qui plus f ayme que sa propre vie. Et » par tant chasse hors de toy honte et » peur : et dy moy hardiment si je puis » quelque chose envers ce que tu aymes, 9 et si tu ne treuves que j'y soye soi* » gneuse de t'en faire veoir Teffect, ré-» » piîte moy la plus cruelle mère qui » jamais porta enfant. » Le jeune filz, oyant les parolles de la mère, eut honte, puis pensant en soy-mesmes, qu'autre personne qu'elle ne pourroit mieux satisfaire à son plaisir, (chassée arrière la honte) luy dist ainsi : — « Ma Dame, il » n y a autre chose qui m'aye faict tenir 0 mon amytié secrette, sinon que je me » suis apperceu en la plus part des per- » sonnes, que après qu'ilz sont d'aage » meur, ilz ne veulent avoir souvenance » d'avoir esté jeunes: mais puis qu'en » cecy je vous voy discrette, non seule- » ment ne vous nyeray-je estre vray ce » dequoy vous dictes vous estre apper- » ceue, mais encor' vous confesseray-je » de qui c'est : par telle condition que » l'eflfect suyvra vostre promesse à vostrc » pouvoir : et ainsi vous me pourrez re^ » couvrer la vie. » A qui la mère, se fiant trop de ce dont elle nedevoit ve-*
nir à chef par le moyen qu'elle avoit desjà pensé en soy-mesmes, luy respondit libérallement qu'il luy descouvrist asseurément tout son désir, et qu'elle feroit incontinent, de sorte qu'il auroit ce qu'il désiroit. — « Ma Dame » (dist alors le jeune filz), a la grande beauté » et les louables conditions de vostre » Jehannette : et que je ne l'ay peu rendre » non pas seulement pitoyable, mais ne » aussi appercevante de mon amour, et » pareillement que je n*ay eu jamais la 0 hardiesse de le descouvrir à personne, » m'ont conduict là où vous me voyez : et » si ce que vous m'avez promis en une » manière, ou en autre, ne vient à effect, » soyez asseuré que ma vie sera briefve.» La Dame, congnoissant qu'il estoit plus temps de confort que de répréhension, luy dist en soubzriant : — « Hé, mon filz, » te es-tu doncques laissé avoir mal pour » cecy ? conforte-toy : et après que tu » seras guéry, laisse faire à moy. »
Le jeune filz, plein de bonne espérance, montra en peu de temps des signes de très-grand amendement : dont la mère, contente à merveilles, se disposa à vouloir essayer comment elle pourroit observer ce qu^elle avoit promis : et