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appdlée un jour Jehannette, luy demanda courtoisement, par manière de raillerie, si elle avoit point d'amy par amours. Jehannette, devenue- toute rouge, respondit : — * « Ma Dame, il n'est 0 point besoing, et encores moins bien » séant à une pauvre Damoyselle, chassée » de sa maison comme je suis, et qui V demeure au service d'autruy comme je 9 fay, de penser à avoir amy. » A qui lu Dame dist : — « Et si vous n*ea avez » point, nous vous en voulons donner » un, dont vous vivrez toute contente, » et plus aurez plaisir de vostre beauté : » car il n'est raisonnable qu'une si belle » Damoyselle comiûe vous estes, de- » meure sans amy.' » A qui Jehannette respondit : — « Ma Dame, considérant qiiç » vous m'avez ostée de la pauvreté de » mon père, et enlevée comme vostre » -fille, je devroye faire tout ce qu'il vous » plairoit : toutesfois je me garderay » bien (pour mon bien et honneur) de » vous complaire en cecy : mais s'il vous » plaist me donner mary, j'enten d'ay- » mer cestuy-là, et non autre : par ce que » de l'héritage de tous mes prédécesseurs » il ne m'est demouré aucune chose que » l'honneur : lequel je délibère garder
»■ tant que la vie xne durera. » Geste pa« rolle sembla à la Dame fort contraire à ce à quoy elle prétendoit venir, pour tenir sa promesse à son filz : combien que (comme sage Dame) elle louast en soy-mesmes grandement la Damoyselle, et luy dist : — t Comment, Jehannette, » si mon seigneur le Roy (qui est jeune » Prince, et toy très-belle Damoyselle) » vouloit recevoir quelque plaisir de ton » amytié, le luy refuserois-tu? » A quoy la fille soudainement respondit : — « Le » Roy me pourroit bien forcer : mais de » mon consentement il n'auroit jamais » de moy, si non chose qui fust hon- 0 neste. » La Dame, comprenant quel estoit le courage d'elle, ne luy en voulut plus parler, et pensant de la mettre à répreuve, dist à son fil2, que quand il seroit guéry elle la mettroit avec luy en une chambre, et qu'il essayast après d*en avoir son plaisir : car il ne luy sembloit chose honneste de prier sa Damoyselle pour luy, faisant en cela office de macquerelie.
Le jeune filz ne fut aucunement content de cecy, dont soudainement il empira. Ce que voyant la Dame, elle dèscouvrit son intention à Jehannette :
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mais la trouvant plus constante que jamais, et ayant compté à son mary tout ce qu'elle avoit faict, délibérèrent d'un commun consentement (encor' qu'il leur en fist bien mal) de la luy donner à femme^: aymans mieuic que leur filz fiist vivant, ayant une femme non convenable à luy, qu'estre mort à faute de l'avoir espousée. Et ainsi, après plusieurs propoz, le firent-ilz, dont Jehannette fut très-contente, et de cueur dévot rendit grâces à Dieu de ce qu'il ne Pavoit oubliée : ne voulant toutesfois pour tout cecy se nommer jamais autre que fille d'un Picard. Le jeune filz guérit incontinent, et fit les nopces, le plus content homme du monde, et commença à se donner bon temps avec elle.
Perot, qui estoit demouré en Galles avec le mareschal du Roy d'Angleterre, creut semblablement, et vint en la grâce de son maistre, et devint très-beau, et vaillant de sa personne autant que nul autre qui fust en toute l'Ile : tellement que es tournoys, joustes, et quelque autre acte des armes, il n'y avoit personne au pats qui valust tant que luy : parquoy estant d'eux appelle Perot le Picard, il estoit congneu et renommé
par tout. Et tout ainsi que Dieu n'avoit point oublié sa sœur, aussi monstra-il d'avoir souvenance de luy : par ce qu'estant avenu en celle contrée une pestilencieuse mortalité, elle emporta quasi la moytié de ce peuple-là, sans ce que la plus grande part du dem'ourant s'en estoit fuye de peur es autres contrées : dont sembloit que tout le païs fust abandonné. De laquelle mortalité le mareschal son maistre et sa femme, avec un sien iîlz, et plusieurs autres, neveux et parents, moururent tous : ne autre chose demoura de luy qu'une seule fille preste à marier, et aucuns serviteurs avecques Perot. Lequel, après que la peste fut aucunement cessée, la Dampyselle le print pour mary, par le conseil et avec le consentement de quelque petit nombre de païsantz qui estoient restez en vie, pQurce qu'il estoit vaillant et homme de bien, et de tout ce qui luy estoit escheu de l'héritage paternel elle l'en fit seigiïeur. Peu de temps après que le Roy d'Angleterre entendit que le mareschal estoit mort, luy congnoissant la valeur de Perot le Picard, il le feit son mareschal au lieu du trespassé. Et eu ceste sorte ayint en peu de temps des deux
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enfans innocens du Comte d'Angiers laissez par luy comme perduz.
Desjà estoient dixhuict ans passez que le Comte s'enfuyant estoit party de Paris, ayant en fort misérable vie souffert plusieurs choses, et se voyant jà vieil, il luy vint désir (demourant encor' en Yrlande) de sçavoir (s41 luy estoit possible) ce qui estoit avenu de ses enfans. Parquoy se voyant totallement chahgé de la forme qu'il souloit avoir, et se sentant (pour le long exercice qu'il avoit prins en servant] plus agile de sa personne, que durant le temps qu'il estoit oysif en jeune aage, il partit fort pauvre et mal en ordre du service de celuy avec lequel il avoit demouré longuement, ^t s'en vint en Angleterre au lieu où il avoit laissé Perot, et trouva qu'il estoit mareschal et grand seigneur, et le veit sain, agile, et beau de sa personne, ce qui luy pleut grandement : mais il ne se voulut faire congnoistre à luy, jusques à ce qu'il eust sceu qu'estoit devenu Jehannette. Parquoy s'estant mis en chemin, il ne séjourna en aucun lieu qu'il ne fust arrivé à Londres : et demandant secrètement ce qui estoit avenu de la Dame à qui il avoit laissé sa fille, et de son estât, il
trouva sadicte fille estre femme du û\z de ladicte Dame, dont il receut un grand plaisir. Et lors il réputa petites toutes ses aversitez passées, puis qu'il avoit trouvé ses enfans en vie, et en si grand estât. Et désirant de la pouvoir veoir, commença (comme pauvre homme) à s'héberger près et voysin de la maison d'elle : là où un jour estant veu de Jacquet Lamyens, mary de Jehannette : et ayant compassion de luy, pource qu'il le voyoit pauvre et vieil, commanda à un de ses serviteurs qu'il le menast en sa maison et luy feist donner à manger pour Dieu, ce que le serviteur feit volontiers. Jehannette avoit desjà eu de Jacquet plusieurs enfans, desquelz le plus grand n'avoit que huict ans passez : et estoient les plus beaux et gracieux enfans du monde. Lesquelz, comme ilz virent le Comte repaistre, se mirent tous autour de luy, et commencèrent à luy faire feste, comme si quasi par instinct naturel ilz eussent senty qu'il es toit leur grand père : lequel, les congnoissant ses neveux, commença à leur monstrer signe d'amytié, et faire caresse. Pour laquelle chose les enfans ne vouloient partir d'avec luy, combien que celuy qui les
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gouvernoit les appellast. Parquoy la mère, sçachant cecy, sortit d'une chambre et vint là oii estoit le Comte, et les menaça de les batre s'ilz ne faisoient ce que leur maistre leur disoit. Les enfans commencèrent à pleurer, et à dire qu'ilz demoureroient auprès de ce preud'homme : lequel ilz aymoient plus que leur maistre. Dequoy la Dame et le Comte se mirent à rire. Le Comte, non comme père, mais comme pauvre homme, s'estoit levé pour faire honneur à sa fille, comme Dame et maistresse, sentant un merveilleux plaisir au cueur en la voyant : mais elle ne le congneut oncques alors, ne depuis, pour ce qu'il estoit oultre mesure transformé de ce qu'il souloit estre : comme celuy qui estoit devenu vieil, chenu, et barbu, maigre et noir, ressemblant plustost estre un autre homme que le Comte. Et voyant la Dame que les enfans ne vouloient partir d'avec luy, ains quand on les vouloit faire aller pieuroient, dist à leur maistre qui les laissast encor' là quelque temps. Estans doncques ainsi les enfans avec le preud'homme, avint que le père de Jacquet arriva, qui entendit tout cecy de leur maistre. Parquoy luy qui avoit à mespris
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Jehannette, luy dist : « Laisse-les là en » la malle aventure que Dieu leur doint : » ils tiennent du lieu d'où ils sont nez, » ilz sont descenduz du costé de la mère » des bellistres : parquoy il ne se faut » esmerveiller s'ilz demeurent volontiers » avecques les bellistres. » Le Comte ouyt ces paroUes, qui en eut très-grand deul : toutesfoys (serrant les espaules) il endura aussi bien celle injure comme il enavoit souffert d'autres. Jacquet, qui avoit sceu la feste que les enfans faisoient au preud'homme, c'est à sçavoir au Comte, (encor' qu'il en fust marry) néantmoins il les aymoit tant que avant que de les veoir pleurer, il commanda, que si le preud'homme vouloit demourer léans pour faire quelque service, qu'on le retinst, lequel respondit qu'il y demeureroit volontiers, mais qu'il ne sçauroit faire autre chose que penser les chevaux, et qu'il avoit accoustumé de faire cela toute sa vie. Quand doncques on luy eut baillé un cheval à penser, aussi tost qu'il l'avoit pensé il ne vacquoit à autre chose qu'à faire passer le temps aux enfans.
Ce pendant que la fortune conduisoit, en la manière dessusdite, le Comte d'An-