VIII — LE COMTE D ANGIERS
lant. Assemblez doncques qu'ilz furent us trois en une chambre, le G)mte dit à îrot qui jà estoit en pensement de se ire congnoistre : « Perot, Jacquet que voycy a espousé ta sœur, et jamais n'en eut aucun mariage : parquoy, à fin qu'elle ne soit sans dot, j'entendz que luy et non autre ayt ce bien £uct, que le Roy promet si grand pour toy, à qui t'enseignera comme filz du Comte d'Angiers, et pour Violante ta sœur, sa femme, et pour moy, qui suis le Comte d'Angiers et vostre père. » Perot ant cecy, et le regardant fermement, recongneut : et en plorant se jetta à ses 3ds : puis l'embrassant dist : — a Mon père, vous soyez le très-bien venu. »
iacquet oyant premièrement ce que le »mte luy avoit dict, et puis voyant ce e Perot faisoit, fut en un instant surins de tant de merveille, et de si grande re qu'à peine sçavoit-il qu'il deust re : toutesfois, adjoustant foy aux pales, et se vergongnant fort des pales injurieuses dont il avoit usé envers Comte comme serviteur, se laissa nber plorant à ses piedz, et humble- !nt luy demanda pardon de tous les Itrages passez : ce qui luy fut donné
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bénignement par le Comte, après Tavoir relevé. Et après qu'ilz eurent devisé quelque espace de temps des accidens d'un chacun, et d'iceux fort ploré, et qu'ilz s*en furent resjouyz ensemble, voulans Perot et Jacquet investir le Comte, il ne le voulut jamais soufiFrir : mais désirant que Jacquet eust premièrement certitude d'avoir le guerdon promis, il voulut qu'on le présenlast au Roy ainsi et en cest habit de serviteur comme il estoit, à fin de luy faire plus de honte. Jacquet doncques, avec le Comte (et Perot après), vint devant le Roy, et offrit de luy pVésenter le Comte et les enfans au cas qu'il luy pleust le faire guerdonner suyvant le cry. Le Roy sur l'heure fit aporter pour touts un présent merveilleux au jugement de Jacquet et commanda qu'il l'emportast, pourveu qu'il présentast véritablement le Comte et ses enfans comme il promettoit. Jacquet à Theure se tourna derrière : et ayant mis devant luy le Comte son valet et Perot, dist au Roy : « Sire, » voyez le père et le fils : la fille, qui est » ma femme, n'est pas icy : mais, avec » l'aide de Dieu, vous la verrez bien » lost. »
VIII — LE COMTB d'aNGIERS 8 I
Le Roy oyant cecy, regarda le Comte :
et combien qu'il fust grandement transmué de ce qu'il souloit estre au paravant, toutesfois après l'avoir quelque espace de temps regardé, il le recongneut, et quasi avec les larmes aux yeux feit lever le Comte debout, qui estoit devant luy à genoux, et le baisa et embrassa : et receut Perot fort amyablement : et commanda que incontinent le Comte fust remis en ordre d'habillemens, serviteurs, chevaux, et hamois, selon que sa noblesse le requéroit : ce que tantost fut feict, et outre cecy le Roy feit grand honneur à Jacquet : et voulut tout sçavoir par le menu comment ses fortunes estoyent passées. Et quand Jacquet print les grans présens pour avoir enseigné le Comte et ses enfans, le Comte luy dist : « Prens cela de la magnificence du Roy » mon seigneur, et souvienne-toy de dire » à ton père que tes enfans, qui sont ses » neveux et les miens, ne sont nez be- » listres, du cousté de leur mère. » Jacquet print les présens, et feit venir sa femme et sa belle mère à Paris : aussi y vint la femme de Perot, où ilz demourèrent quelque temps en très-grande joye avecques le Comte, lequel le Roy
avoit remis en tous ses biens : et Tavoit faict plus grand qu'il n'avoit esté au paravant. Après, chacun, par sa licence, s'en retourna en sa maison : et vesquit depuis ledit Comte en plus grand honnour que jamais à Paris, jusques à la fin de ses jours.
'BE'JiP^îélt^ 'DE GE^ÎKES,
par ta tromperie d'un nommé AmbroyM,ptrdit le lien, et commanda que ta femme, qui en ettoit innocente, fiut tuée. Elle esehe^pa, et en habit d'homme servit le SoulJan : le trompeur fut retrouvé : puis elle feit venir Bernard son mary en Alexandrie : là où, après que le trompeur fut puny, elle reprint l'habit de femme, et fen retournèrent elle et son mary riches à Gennes.
NOUVELLE IX
Ll ob, eituit knitc II chtttcté dn DtniM, mc moDitré canUcD la frinilc ctt en Sa dommi-
geible i qni «i ait.
ma Dame Élite eut achevé de foire ion devoir avec la nouvelle pleine de compassion, la Royne, qui estoit belle et grande de coursaige, et «voit un visaige
plus plaisant et riant que nul autre, dist : « Il faut que ce qui a esté promis à Dioneo luy soit tenu : et pource qu'il ne reste que luy et moy à compter des nouvelles, je diray la mienne premièrement : et luy (qui requit cela de grâce) sera le dernier qui dira la sienne. » Et cecy dit, elle commença ainsi :
Il s'accoustume plusieurs fois entre gens vulgaires de dire un commun proverbe, que le trompeur demeure le plus souvent au pied de celuy qui est trompé : ce qui semble qu'on ne sçauroit monstrer par aucune raison estre vray, si les accidents qui en aviennent n'en descouvroient la vérité. Et par ainsi, suyvant le propos du jourd'huy, il m'est prins volonté de vous monstrer comment cecy est aussi véritable comme on le dit : et ne vous devra despl^re de Touyr, à fin que vous vous sçachez garder d'estre trompées à l'avenir.
Il y eut à Paris en une hostellerie quelques gros marchans Italiens, les uns pour un affaire, et les autres pour un autre, selon leur coustume : et ayant uii soir entre les autres soupe joyeusement tous ensemble, ilz commencèrent h de-
T de plusieurs choses; et de propos autre, vindrent à parler de leurs mes qu'ils avoyent laissées en leurs sons : dont Tun d'eux, en se gaudisc, commença à dire : a Je ne sçay ce ue la mienne faict ; mais de moy je fay bien, quand il me peut tomber y entre mains quelque jeune garce ni me plaise, je laisse à part Tamour ae je porte à ma femme, et prens de este-cy le plaisir que je puis. » L'autre )ondit : — « Et je n'en fay pas moins : ar si je croy que ma femme pourhasse son aventure, elle le faict, et si i ne le croy, aussi bien le faict-elle : t par ainsi c'est à qui mieux mieux. » troisiesme conclud quasi en ceste ime sentence. Et à la fin il sembloit tous s'accordassent à cecy, que les mes laissées de leurs mariz, ne vouent point perdre temps. Il y en eut seulement, lequel avoit nom Bernard aellin de Gennes, qui dist le coure, affermant qu'il avoit, par grâce :iale de Dieu, une femme la plus >mplie de toutes vertuz que Dame, valier, ou Escuyer qui ftist paradtare en toute Italie : par ce qu'elle it de beau corsage, et encores fort
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jeune, dextre, et agile de sa personne; et qu'il n'estoit aucu/ie chose qui appartinst à femme (comme besongner d'ouvrages de soye, et semblables choses) qu'elle ne feist mieux que nulle autre : et oultre il disoit qu'il ne se trouvoit Escuyer, ou serviteur (comme nous le voudrons dire) qui mieux servist, ne plus à droict à la table d'un Seigneur qu'elle faisoit, comme celle qu'estoit de bonne grâce, sage et fort discrette. Après cecy, il la loua de sçavoir très-bien manier, picquer et chevaucher un cheval, porter un oyseau; et d'avantaige, sçavoir lire et escrire, et tenir un papier de raison comme si elle eust esté un marchand. Et de cecy, après plusieurs autres louenges, il tomba sur le propos dont Ion devisoit, affermant par serment qu'on n'en sçauroit trouver une autre plus honneste et plus chaste qu'elle : au moyen dequoy il croyoit certainement que s'il demouroit dix ans, ou bien toute sa vie hors de sa maison, qu'elle n'entendroit jamais à telle meschanceté avec un autre homme.
Or y avoit-il entre ces marchans qu'ainsi devisoient, un jeune marchant appelle Âmbroys de Plaisance, qui com-
mença à rire le plus fort du monde de ceste dernière louenge que Bernard avoit donné à sa femme, et en se mocquant luy demanda si l'Empereur luy avoit donné ce privilège plus qu'à tous les autres hommes mariez. Bernard, un peu courroucé, respondit, que ce n'estoit l'Empereur, mais Dieu (qui pouvoit un peu plus que l'Empereur) qui luy avoit faict ceste grâce. A l'heure dist Ambroys : — « Bernard, je ne doute point » que tu ne penses dire vérité; mais, à » ce qu'il m'en semble, tu as bien peu » regardé à la nature des choses : par ce » que, si tu y avois regardé, je ne te sen » point de si gros entendement, que tu » n'eusses congneu en icelles des choses » qui te feroyent parler plus correcte- » ment sur ceste matière : et à fin que » tu ne croyes que nous autres, qui » avons parlé fort couvertement de noz » femmes, pensions avoir autre femme, » ou faicte autrement que toy, et que » autre chose nous ait meu d'en parler » ainsi, sinon un naturel avertissement, » je vueil un peu deviser avecq' toy sur 9 ceste matière. J'ay tous jours ouy dire » que l'homme est le plus noble animal 9 que Dieu créa jamais entre les mor-
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» telz, et la femme après : mais Thomme, » comme chacun généralement croit, et » aussi qu'il se voit par efifect, est le plus » parfaict : ayant doncques plus de per- » fection, il doit sans point de faute » avoir plus de fermeté et de constance : » aussi a-il : par ce que universellement » les femmes sont plus variables, et la » raison pourquoy, on la pourroit dé- » monstrer par plusieurs raisons natu- » relies, lesquelles pour le présent je » délibère de laisser à part. Si doncques » rhomme est de plus grande fermeté, » et toutesfois il ne se peut tenir qu'il » ne condescende, je ne dy pas à une » qui le prie, mais à en désirer une qui » iuy plaise, et outre le désirer, à faire » ce qu'il peut pour en pouvoir jouir » (chose qui Iuy advient non seulement p une fois le moys, mais mille le jour), » qu'espères-tu que puisse faire une » femme fragile de sa nature aux prières, » aux flateries, aux dons, et à mille au- » très moyens, dont usera un homme » advisé qui l'aimera? Penses-tu qu'elle » se puisse contenir? Certainement, » combien que tu te le persuades, si ne » croye-je point, toutesfois, que tu le » croyes : et toy-mesmes confesses que
u ta femme est femme, et qu'elle est de » chair et d'os comme sont les autres : » parquoy s'il est ainsi, les mesmes dé- » sirs et les mesmes forces que les autres » ont pour résister à telz appétitz natu- » relz doivent estre les siens : au moyen 9 dequoy il n'est pas impossible (encor » qu'elle soit très-honneste) qu'elle ne » face ce que les autres font, et, n'y a » chose possible qui se doive ainsi nyer, » ou affermer son contraire, si opinias- » trement comme tu fais. »
A qui Bernard respondit et dist : — « Je suis marchant, et non philosophe, » et comme marchant je respondray : et 0 te diray que je congnoy ce que tu dis » pouvoir advenir aux folles qui n'ont » point de honte : mais celles qui sont » sages ont tant de soing de leur hon- » neur qu'elles deviennent plus con- » stantes que les hommes qui ne se sou- » cient point de le garder : et ma femme » est de celles-là. — Véritablement,» dist Ambroys, a si pour chacune fois qu'elles » font ces folies il leur venoit une corne » au front qui rendist tesmoignage de » ce qu'elles auroyent faict, je croy » bien qu'il y en auroit peu qui le vou- » sissent faire : mais non seulement il