‹ Le Décaméron de BoccaceChapitre 74 sur 84 · III — LE CONFESSEUR MOCQUÉ · texte numérisé non relu

III — LE CONFESSEUR MOCQUÉ

quoy ladicte Philomène commença à parler gracieusement ainsi :

J'ay délibéré de vous compter une bonne mocquerie qui fut faicte k bon essient par une belle Dame à un Reli'gieuz solennel.' Laquelle donnera tant plus de plaisir et récréation à chacun séculier qui Fent^dra, comme plus iceux Religieux (au moins la pluspart), très-grans folz, et inventeurs de nouvelles manières et coustumes, croyants valoir et s^avoir en toutes choses plus que nuls autres, sont néantmoins de beaucoup moindre valeur, comme gens qui par vilité de courage n'ont invention aucune (ainsi que les autres hommes) de s'avancer, et cherchent leur . refuge en lieu où ils puissent avoir à manger comme les pourceaux. Laquelle nouvelle (mes Dames) je racompteray, non seulement pour suyvre l'ordre qui m'a esté commandé : mais encor' pour vous foire certaines que les Religieux, ausquelz nous sommes sans propos trop crédules, peuvent estre et sont aucunesfois mocquez ;0nemjeiit, non seulement des hommes, mais aussi d'aucunes de nous autres.

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Il y eut en nostre cité (plus pleine de tromperies que d'amour, ou de foy), ne sont encor' guères d'ans passez, une gentil femme de bon esprit et de grand cueur, pleine d'autant de beauté et de louables conditions, que aucune autre femme douée de la nature; le nom de laquelle, ne encores d'aucun autre qui puisse toucher à la présente nouvelle,- je n'enten manifester, combien que je le sache : parce que aucuns de ceux qui s'en fascheroient sont vivans encores, Hi où avecques une rizée - ilz le devroîent laisser passer.

Geste Dame doncques, qui se voyoit descendue d'assez grand parentage, et mariée par fortune à un artizan faiseur de draps de laine, ne pouvoit, pource qu'il estoit artizan, abaisser son cueur si bas, estimant pour ceste cause que nul homme de basse condition (tant riche fust-il) n'estoit digne d'avoir une gentil femme à mariage; et voyant encor' qu'avec toutes ses richesses il ne sçavoit rien plus avant que desvyder un escheveau, ou faire ordir une toille, ou bien disputer avec une fîlandière de ce qui estoit filé, elle délibéra de ne vouloir plus estre accolée ny embrassée de luy

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en aucune manière, sinon d'autant qu'elle ne le luy pourroit reffuser : mais de vouloir trouver quelqu'un pour sa satisfaction, qui luy semblast plus digne de sa personne que le faiseur de draps. Et de faict elle devint tellement amoureuse d'un fort honneste homme de nostre cité, de moyen aage, que le jour qu'elle ne le voyoit, elle ne pouvoit passer la nuict ensuyvant sans grand ennuy : dont cest honneste homme, qui ne s'en appercevoit en rien, ne s'en soucyoit aucunement, et elle, qui estoit fort fine et avisée n'osoit le luy faire sçavoir, ne par ambassade de femme, ne par lettres, craignant les périlz qui peuvent avenir en telz cas. Parquoy s'estant apperceue que cestuy-cy frequentoit souvent avecques un Religieux, lequel, combien qu'il fust rond et gros homme, néantmoins pource qu'il estoit de très-saincte vie, avoit la renommée d'cstre un trèshonneste Religieux, elle estima qu'il pourroit estre un très-bon moyen entre elle et son amy. Et ayant pensé en soymesmes la manière qu'elle devoit tenir, elle s'en alla un jour à heure convenable au couvent où il se tenoit, et l'ayant faict appeller luy dist, que s'il luy plai-

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soit elle se vouldroit volpntiers confesser à luy. Le Religieux la voyant, et . esti*mant gentil femme, comme elle estoit, ro\:(yt yçlontiers, et après, qu'elle se fut confessée elle luy voulut encor' dire un mot, et commença ainsi : .

« Mon père, il me convient recourir à » vous pour ayde et conseil, de ce que » vous orrez. Je sçay (comme celle qui 9 Tay dit) que vous congnoissez mes pa- » rens, et mon mary, duquel je suis plus » aymée que sa propre vie ; et qu'il ne » soit ainsi, je ne sçaurois désirer aucune » chose que je ne Taye incontinent de 9 luy, comme d'homme très-riche, et I» qui le peut bien faire ; au moyen de- » quoy il vous faut croire que je Payme » plus que moy-mesmes; et laissons à .» part ce que je ferois pour luy : mais .9 si j'avois seulement pens^ chose qui » fust contre son honneur ou plaisir, je 9 ne pense que jamais aucune malheu- 9 reuse fen^me fust plus dignip du feu 9 que je serois. Maintenant il. vous, faut 9 sçavoir, que un homipe (duquel je ne 9 açay.le nom au vray, bien me sem- » Ûe-il homme de bien, et honneste I» faoifnme, et, si je ne me deçoy, il fré- 9 quente souvent avecques vous, et est

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» beau, et grand personnage, vestu » d'habillemens noirs assez honnestes), » ne cuidant par aventure que j'aye telle » intention comme j'ay, semble qii'il » m'ait assiégée, et jamais je ne me puis » mettre à porte ne â fenestre, ne sortir » de la' maison, qu'il ne me soit incon* » tinent au devant, dont je suis très-dé- » plaisante : encor' m'esbahys-je qu'il » n'est ores icy; et pource que telles » façons de faire font souvent acquérir » blasme aux honnestes femmes sans » leur coulpe, j'ay pensé quelqulsfois de » le luy faire dire par mes frères :' mais n après j'ay considéré que les hommes » font aucunesfois les messages de telle » sorte que les responces s'en ensuyvent » mauvaises, dont naissent les parolles, » et des paroUes Ion vient au faict. Par- » quoy, à fin que mal et scandale n'en » avinssent, j'ay inieux aymé m'en taire, » et me suis délibérée de le dire, plus- » tost à vous que à un autre, tant pour » ce qu'il me semble que vous estes son » amy, comme aussi pour ce qu'il vous » siet bien de corriger de telles choses, » non seulement les amys, mais encor* » les estrangers. A ceste cause, je vous » prie pour Dieu que vous l'en vueillez

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» reprendre, et prier bien fort qu'il n'use » plus de ces moyens. Il y a assez d'au- » très femmes, Dieu mercy, lesquelles » paraventure sont plus disposées à » semblables choses que moy, et qui » auront pour aggréable qu'il leur face » la court, là où ce m'est ennuy très- » grief, comme celle qui n'ai le vouloir 9 disposé en aucune manière à telle » chose. »

Et cecy dict, baissa la teste, comme si elle eust voulu pleurer. Le sain et beau père entendit incontinent qu'elle vouloit parler de celuy duquel véritablement elle parloit, et ayant loué grandement la Dame de ceste sienne bonne délibération, creut fermement, que ce qu'elle disdit es toit vray . Si luy promit de faire si bien, et par telle manière, quelle n-en entendroit jamais plus aucune chose, ne n'en recevroit ennily; puis, la congnoissant grandement riche, n'oublia de luy louer les œuvres de charité, et l'aumosne, et cncores moins de luy racompter particulièrement ses nécessitez.

Auquel la Dame dist : — « Je vous prie » pour Dieu, mon père, ne le mettez en » oubly, et s'il le vous vouloit nier, « dites-luy hardiment, que moy-mesmes

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» VOUS Tay dict, et m'en suis plaincte à » vous. » Et à tant finie toute la confession, et prinse la pénitence, elle ne •voulut mettre en oubly la recommandation que luy avoit faicte le beau-père de Tœuvre de Taumosne, et luy emplit d'argent la main à cachette, le priant pour couverture qu'il dist des messes pour l'ame de ses amys trespassez : puis se leva de devant ses piedz, et s'en retourna à sa maison.

Non guères de temps après, Thonnés te homme duquel la Dame estoit amoureuse vint voir (comme il avoit accoustumé) le sainct beau père, lequel, après qu'ilz eurent devisé quelque temps ensemble d'une chose et d'une autre, le tira à part, et le reprint par assez gracieux moyen, de la poursuyte et des œillades qu'il croyoit qu'il fist à celle Dame, comme elle luy avoit donné à entendre.

L'honneste homme s'en esmerveilla grandement comme celuy qui ne l'avoit jamais veue, et n'estoit accoustumé de passer que peu de fois devant sa maison : parquoy il commença à se vouloir excuser; mais le beau père ne le laissa parler plus oultre, et luy dist ainsi : — « Or ne fay point semblant de t'esmer-

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» veiller ainsi, ne perdre parolle en le » nyant, par ce que tu ne peux le faire : )» t'avisant que je ne Tay sceu des )» Yoysins : mais elle-mesmes se plaignant » fort de toy me Ta dit ; et combien que » désormais ces folies ne te sient plus » guères bien, si te vueiUje toutesfois » tant dire d'elle, que c'est la femme du » monde que je trouvay jamais plus » mesprisant et blasmant telles choses : » et par ainsi pour l'honneur de toy, et » la consolation d'elle, je te prie que tu » t'en abstiennes, laisse-la demourer en » paix. »

Cest honneste homme, plus avisé que le sainct beau père, congneut incontinent (sans trop songer) la sagesse de la Dame, et faisant aucunement semblant d'en avoir honte, luy dist que doresnavant il ne s'en mesleroit plus, puis se partit d'avec le beau père et s'en alla droit passer par devant la maison de la Dame : laquelle, tousjours attentive, demouroit à une petite fenestre pour voir s'il y passeroit, et le voyant venir, elle se monstra tant joyeuse et gracieuse à luy, qu'il peut fort bien comprendre qu'il avoit entendu la substance des paroUes du beau père; et de là en avant il con->

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tinua fort couvertement, et avec grand contentement de la Dame et de luy, de passer par celle rue soubz couleur d^ avoir quelque autre chose à faire.

Mais bien tost après cecy, s'estant desjà apperceue la Dame qu'elle plaisoit à cestuy-cy comme luy à elle, désirant de le vouloir plus enflammer, et certifier de Tamour qu'elle luy portoit, elle choysit temps et lieu opportun, et s'en retourna vers le beau père pour se confesser, et s'estant mise à ses piedz, commença sa confession par pleurer. Le beau père, voyant cecy, luy demanda pitoyablement quelle nouvelle luy estoit survenue. La Dame respondit : — a Mon » père, les nouvelles que j'ay ne sont au- » très que de ce maudict de Dieu, vostre » amy, duquel l'autre hier je me plai- » gnoye à vous, par ce que je oroy cer- » tainement qu'il soit né pour mon très- » grand dommage, et pour me faire faire » chose dont jamais je ne vivray con- » tente, ny ne m'oseray plus mettre à » voz piedz. — Comment? » dist le beau père, « ne s'est-il pas abstenu de te » donner plus d'ennuy ? — Certes non, » dist la Dame, t ains depuis que je m'en » plaigny à vous, l'ayant (quasi comme

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» par un despit) prins "par aventure en » mal, je croy que pour une fois qu'il y » souloit passer, qu'il y soit depuis passé » sept : que pleust à Dieu qu'il se fust » contenté du passer et regarder seule- » ment, mais il a esté si hardy et si des- » honte, qu'encor' hier de fresche mé- » moire il m'envoya une femme avec de » ses nouvelles, et comme si je n'eusse » eu des bources et des ceintures, il » m'envoya par elle une bource et une » ceinture : dont je fuz si marrie, que si » je n'eusse eu esgard à la crainte de Dieu, » et après pour l'amour de vous, j'eusse » faict le diable : tôutesfois, je m'en suis » gardée, et n'ay voulu faire ne dire » chose aucune que je ne le vous.aye » premièrement faict sçavoir. Encor* » m'avisay-je (ayant desjà rendu la bource » et la ceinture à la messagère qui les » m'avoit apportées, à fin qu'elle les luy » reportast avecques un congé mal gra- » cieux que je luy donnay) de la rap- » peller, craingnant qu'elle ne la retinst » pour soy, et luy fist accroire que je » l'eusse receue, comme j^ay entendu » que telles femmes font quelquesfois» et » pleine de despit, la luy ostay des mains, » et vous l'ay apportée, affin que vous la

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» luy rendiez, et Juy dites que je n*ay » nécessité de chose qu'il ayt, par ce que » la mercy Dieu et de mon mary, j'ay » tant de bources et tant de ceintures » que je le noyeroye dedans. Parquoy, » mon père, je me viens excuser à vous, » que s'il ne se veut abstenir de cecy, je » le diray à mon mary et à mes frères, » quelque chose qu'il en puisse avenir : » car j'ayme trop mieux qu'il reçoive » injure (si recevoir la doit) que moy » blasme pour luy. Et par vostre foy, » mon père, cela ne vous semble-il pas » raisonnable? »

Puis, ayant dit cecy en pleurant incessamment très-fort, elle tira de dessouz sa robe une très-belle et riche bource, avec une très-précieuse ceinture, et la jetta dedans le giron du beau père. Lequel, ajoutant entière foy à ce qu'elle disoit; troublé de cecy outre mesure, la print et dist à la Dame : — « Ma fille, » si tu te courouces de ces choses-cy, » je ne m'en esbahy point, ne t'en sçau- » roye reprendre : mais je loue fort que » tu suyves en cecy mon conseil. Je le » tensay bien fort l'autre jour, mais il » m'a mal tenu ce qu'il me promit :

» parquoy, tant pour cela que pour cecy

» qu'il te vient de faire présentement, » )e pense que je luy resChaufiferay telle- » ment les aureilles qu41 ne te faschera » plus. Ne te laisse aussi de tQn< costé, » avec la bénédiction de Dieu, tant » vaincre par la coUère, que tu le dies à » aucun de tes parents : car il s'en pour- » roit ensuyvre trop de mal ; et ne ayes » crainte qu'il te sceust avenir jamais de » cecy aucun blasme : car je seray, et » devant Dieu, et devant lès hommes, » vray tesmoing de ton honnesteté: »

La Dame fît semblant de se réconforter aucunement, et ayant laissé ce propos (comme celle qui congnoissoit l'avarice de luy, et de ses semblables), luy dist : — « Mon père, ces nuictz pas- » sées plusieurs esperitz de mes parens » me sont apparuz en vision, lesquels me » semble qu'ilz soient en grande peine, » et qu'ilz ne demandent autre chose que 0 aumosnes, et mesmement ma bonne » mère : laquelle me semble si affligée » et pauvrette, que c'est une pitié de la » voir, et pense qu'elle souffre de très- » grandes peines de me voir en ceste » tribulation de cest ennemy de Dieu : » parquoy je voudroye bien que vous » dissiez pour l'ame d'eux les quarante

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A.OMSses de sainct Grégoire, et de voz » oraisons parmy, affin que nostre Sei- » gneur les tire de ce feu pénible. » Et ea disant cecy, luy mist un ducat au poing. Le sainct homme le print gayement, et avec bonnes paroUes et plusieurs exemples conferma la dévotion de cestecy, et quand il luy eut donné la bénédiction l'en laissa aller.

Après que la Dame fut partie, ne s'apercevant le bon corps d'hdmme qu'il estoit voilé, envoya quérir ce sien amy : lequel estant venu^ et le voyant tout courroucé, il pensa bien incontinent qu'il auroit nouvelles de sa Dame, et attendit que voudroit dire | le beau père ; lequel, recommençant les parolles qu'il luy avoit autresfois dictes, l'injuriant de plus beau et se courroussant, le reprint grandement de ce que luy avoit dit la Dame qu'il avoit faict. L'honneste homme, qui encor' ne voyoit à quelle fin tendoit son dire, nyoit assez froydement d'avoir envoyé la bource et la ceinture : affin de ne faire descroire cecy au beau père, si par fortune la Dame la luy avoit baillée : mais le beau père, bruslant de colère, luy dist : — « Comment » le peux-tu nier, mauvais homme ? Les

l80 LE DÉCAMÉRON — III^ JOURNÉE

» voylà, regarde si tu les congnois. d Uhonneste homme, faisant semblant t d'en estre fort honteux, luy dist : — « Cer- 9 tes ouy, je les congnoy et vous con- » fesse que j'ay mal faict : mais je vous » jure (puis que je la voy en telle déli- 9 bération) que vous n'en orrez jamais » plus parler. » A tant furent lés paroUes grandes, et à la fin le bon sot de beau père bailla la bource et la ceinture à ce sien amy, et après Tavoir. bien presché et conjuré de ne tascher plus à toutes ces choses, et luy Tayant ainsi promis, il luy donna congé de s'en aller.

L'honneste homme très-joyeux, tant de la certitude qu'il luy sembloit avoir de Tamytié de la Dame, que du beau présent qu'il avoit receu, s'en alla, incontinent qu'il fut party d^avec le beau père, en un lieu par où il feit veoir- secrètement à la Dame qu'il avoit receu et l'une et Tautre chose : dont elle fut moult contente, et plus encor de ce qu'elle voyoit que sa menée alloit tousjours de bien en mieux, ne pensant plus à autre chose sinon que son mary allast en quelque lieu hors de la ville, pour donner accomplissement à la besongne.

Or avint peu de jours après cecy, qu'il

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fut de nécessité au mary d'aller jusques à Gennes. Et tout aussi tost qu'il fut monté bien matin à cheval et eut prins son chemin vers Gennes, la Dame s'en alla au sainct beau père, et après plusieurs doléances qu'elle luy fit en pleurant, luy dist : « Mon père, je vojis vueil » bien maintenant dire que je n'en puis » plus endurer; maispource que je vous » promis l'autre jour de ne faire aucune » chose sans vous en avertir, je suis venue pour m'excuser, et affin que vous croyez que j'ay occasion de pleurer et me courroucer, je vous vueîl dire ce que vostre amy (ou plustost le diable d'enfer) m'a fait ce matin devant jour. Je ne sçay quelle maie aventure luy a dit que mon mary s'en alla hier à Gennes : mais il vous faut croire que ce matin, à l'heure que je vous dy, il est entré en mon jardin, et s'en est » venu par dessus un arbre à la fenestre » de ma chambre qui est sur le jardin ; » et desjà il avoit ouvert la fenestre, et » vouloit entrer dedans la chambre, » quand je m'esveillay, et soudainement » me levay, et vouloye commencer à » cryer, ce que de faict j'eusse fait n'eust » esté que luy (qui encor n'estoit dedans)

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» me requit pardon pour l'amour de » Dieu et de vous, et me dist qui il » estoit. Parquoy Tayant ouy, je me tui » pour Tamour de vous, et toute nue » comme je nasquy, couruz à la fenestre, )» et la luy fermay au visage, et croy 9 qu'en sa malheure il s'en alla, par ce » que depuis je ne Touyz. Vous voyez 9 maintenant si cecy est belle chose, et » si je la doy souffrir ; et de moy je ne le » luy vueil plus endurer, encor' luy en » ay-je trop souffert pour l'amour de 9 vous. » Le beau père, oyant cecy, fut le plus marry du monde, et ne sçavoit que respondre, sinon qu'il luy demanda plusieurs fois si elle avoit bien congneu que ce ne fust quelque autre ; à qui la Dame respondit : — « Loué soit Dieu 9 que je ne le congnoisse encore d'avec 9 un autre ! » Alors le ^eau père dist : — « On ne sçauroit autre chose que dire, » sinon que cecy a esté trop grande har- 9 diesse, et chose trop mal faicte, et tu » fiz ce que tu de vois faire de l'envoyer 9 comme tu fiz : mais je te vueil prier 9 (ma fille), puis que Dieu t'a gardé jus- 9 ques icy de déshonneur, et que tu as » creu desjà par deux fois mon conseil, » que tu le vueilles croire encores ceste-

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» cy : c'est à sçavoir, que sans t'en plein- » dre à aucuns de tes parens, tu me » laisses faire pour voir si je pourray » réfréner ce diable deschainé que je 0 cuidois estre saincte personne ; et si je » puis tant faire que je Toste de ceste » bestialité, ce sera bonne chose, et si je » ne le puis faire, dès maintenant (avec » ma bénédiction) je te donne licence que D tu en faces ce que le cueur te jugera » estre bien faict. — Vous voyez main- » tenant que c'est, » dist la Dame, « tou- » tesfois je ne vous vueil pour ceste fois » troubler ny désobéir : mais faites en » sorte qu'il ne m'ennuye plus : car je » vous prometz de ne revenir jamais de- » vant vous pour ceste occasion. » Et sans dire autre chose, quasi comme courroucée, se partit d'avec le beau père.

Et à peine estoit-elle encor sortie de l'église, que voicy arriver Thonneste homme, qui incontinent fut appelle par le beau père, auquel (l'ayant tiré à part) il dist les plus grandes injures qui furent jamais dictes à homme, l'appellant desloyal, traistre et parjure. Cestuy-cy, qui avoit congneu desjà deux autresfois, combien montoient les injures de ce bon homme, ne faisoit qu'attendre ce qu'il

diroit, et comme un homme perplex se parforçoit de le faire parler le premier, puis dist : — (c Dont vient ce cour- » roux, beau père, ay-je crucifié Jésus » Christ ?» A qui le beau père respondit : — « Voyez ua peu ce deshonté, » oyez ce qu'il dit : il parle ne plus ne » moins comme s'il y avoit un an ou » deux que par la longueur du temps il » eust oublié ses méchancetez et deshonj» nestetez. Test-il desjà sorty de Penten- » dément depuis ce matin seulement ». d'avoir faict injure à autruy? où as-tu » esté ce matin un peu devant le jour ? — « Je ne sçais où j'ay esté » (respondit î'honoeste homme), « mais vous en avez, eu » bien tost la nouvelle. — Il est vray » (dist le beau père) « que je Tai eu bien tost; » je croy que tu pensois (par ce que le » mary s'en estoit allé) que ceste hon- » neste Dame te deust recevoir inconti- » nent entre ses braz. He Dieu l voicy un » honneste homme qui est devenu ri- » bleur de nuyct, crocheteur de jardins, » et escheleur d'arbres ; penses-tu vain- »- cre par importunité la saincteté de 9 ceste Dame ? qu'as-tu afiisûre de l'aller » chercher la nuict par dessus les arbres ? 0 II n'est chose au monde qui tant' luy

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» desplaise que toy, et toutesfois tu veux » te faire aymer par force. En vérité, » outre la démonstration qu'elle t'a fait » en plusieurs choses, tu t*esfort amendé » par mes amonnestemens : mais je te » vueil bien dire maintenant une chose, » qu'elle s'est teue jusques icy de ce que » tu luy as faict, non pour amour qu'elle » te porte, ains à mon instance et prière : )> mais elle ne s'en taira plus, et je luy » ay donné licence que si tu luy faiz. plus » aucun desplaisir, qu'elle face ce qu!!il » luy plaira : que feras-tu, malheureux, > si elle le dist à ses frères? »

L'honneste homme, ayant sagement comprins ce qu'il avoit à faire, rapaiM le beau père au mieux qu'il sceut avecques très-grandes promesses de n'y retourner jamais ; et après, s'estant party d'avec luy, entra le lendemain matin par le moyen qui luy avoit esté enseigné dedans le jardin : puis monta sur l'arbre, et ayant trouvé la fenestre ouverte entra dedans la chambre, et le plustost qu'il luy fùst possible se mit entre les braz de s'amye, laquelle, comme celle qui avec grand désir l'avoit attendu, le receut de bien bon cueur en disant : « Grand » merci à monsieur le beau père, qui t'a

Il i6.

l86 LE DÉCAMÉRON — III« JOtlRNÉE

» ainsi bien enseigné la voye d'y venir.» Et après, recevans plaisir Tun de l'autre, devisantz et riantz fort de la simplicité de ce sot et beste de beau père, blas* mantz les estoupes, les peignes, et les cardes de son mary, ils prindrent leur soûlas ensemble avec grand plaisir; et donnèrent depuis si bon ordre à leur cas, que sans avoir plus affaire de retourner devers monsieur le beau père, ils se retrouvèrent ensemble plusieurs nuictz avec pareil plaisir : auxquelles nuictz je prie Dieu qu'il vueille par sa saincte miséricorde me conduire • bien tost, et toutes les autres âmes Chrestiennes qui en ont volonté.

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"DOéMT FÉLIX

apprint à Frère Puccio comment il serait sauvé en faisant une pénitence qu'il luy en-seigna : laquelle Frère Puccio fit, et ce pen-dant Domp Félix se donna du bon temps avecques sa femme.

NOUVELLE IV

Par laquelle s'entend la meschanceté de ceux qui déçoivent les simples gens sous ombre de déyotion.

PRÈS que ma Dame'Philomène se fut teue, et qu'elle eut achevé sa nouvelle, et Dioneo eut loué grandement, avecques parolles gracieuses, le bon esprit de la Dame amoureuse, et encor plus la prière faicte par ladicte Philomène en achevant sa nouvelle, la Roy ne en riant régarda Pamphile et luy dist : c Or après, Pamphile, continue no-

1 88 LE DÉCAMéRON ^— III^ JOURNEE

stre passetemps avec quelque plaisante chosette. » Pamphile respondit promptement qu'il le feroit très-volontiers, et commença ainsi :

Ma Dame, il y a beaucoup de gens qui, pendant qu'ilz se parforcent d'aller en paradis, y envoyent autruy, sans qu'ilz y pensent, ce qui advint n'a pas long temps à une nostre voysine, ainsi que vous orrez.

Comme j'ay autresfois ouy dire, il souloit demeurer auprès de Sainct Brancasse un bon et riche homme qui estait surnommé Puccio de Rinieri, lequel, depuis qu'il se fut adonné du tout aux choses de Dieu, se rendit convers de ceux de sainct Françoys, et fut nommé frère Puccio ; et suyvant ceste sienne vie spirituelle, n'ayant autre train ne charge, fors sa femme et un serviteur, et pour ceste cause ne luy estant besoing de vacquer ou faire aucun mestier, il ne bougeoît continuellement de Téglise, et pource qu'il estoit homme idiot et de grosse paste, il ne faisoit que dire ses patenostres, aller aux sermons, et d^ mourer longuement à la messe; ne )«>*

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igO LE DÉCAMÉRON i— III^ JOURNÉE

dition, se monstroit envers luy trèssainct homme, frère Puccio commença à le mener quelque fois en sa maison, et luy donner à disner, et à souper, comme il luy venoit à propos. La femme duquel estoit pour l'amour de son mary devenue pareillement privée du moyne, et luy faisoit volontiers honneur. Luy doncques, continuant de venir en la maison de frère Puccio, et voyant sa femme ainsi fresche et en bon point comme elle estoit, va songer en soymesmes quelle chose c'estoit dont elle pouvoit avoir plus de besoing, délibérant, pour oster frère Puccio hors de peine, de l'en secourir; et l'ayant assiégée de l'œil une fois et autre, il sceut tant finement faire, qu'il alluma en elle le mesme désir qu'il avoit. Dequoy s'estant apperceu il devisa avecques elle, incontinent qu'il luy vint à propos, de ce que plus il désiroit; mais combien qu'il la trouvast toute disposée de donner accomplissement au faict, on n'y sçavoit pourtant trouver aucun moyen, à cause qu'elle ne se vouloit fier d'aller en lieu du monde avec le moyne, sinon en sa maison : et en la maison il n'estoit pos- • sible, parce que frère Puccio n'alloit ja*

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