j LE D tCAMKHON
„ — Mon Magnifique, sans doute il y a grand temps que « je nio suis aperçue que ton amour pour moi est 1res i^iand a et parlait, et maintenant je le ?oi8 encore plus par tes pa- « rôles, et j'en suis contente comme je le dois. Toutefois, si « je t'ai paru dure et cruelle, je ne veux pas que tu croies u qu'au lond de l'âme j'aie été ce quo je paraissais être sur u mon visage; au contraire, je t'ai toujours aimé et je l'ai M eu pour cner par-dessus tous les autres hommes; mais il « m'a tallu agir comme je l'ai fait par peur duutrui.ct pour « conserver ma réputation d'honnêteté. Mais maintciiant le
• temps est venu où je pourrai clairement te monlior si jf> « t'aime, et te récompenser de l'amour que tu m'as porté cl u que tu me portes-, et pour ce, reprends courage et aii' « bonne espérance, car messer Francesco est sur le point « d'aller dans peu de jours comme Podestat à Milan, cntiimt" « tu sais, puisque pour l'amour de moi tu lui as donné le « beau palefroi ; dès qu'il sera parti, je te promets sans faute, ■ sur ma foi et pour le bon amour que je te porte, qu'au < bout de peu de jours tu te trouveras avec moi, et que « nous donnerons plaisir et entier achèvement à notre c amour. Et de peur que je ne puisse pas une autre fois t'on- « tretenir à ee sujet, je te dis dès à présent ceci : le jour où M tu verras deux bonnets suspendus à la fenêtre de ma '( chambre qui donne sur notre jardin, le soir de la nuit « suivante, prenant bien garde que tu sois vu, fais en sorte « de venir me trouver par la porte du jardin ; tu n« Irou- « veras l'attendant, et nous aurons toute la nuit fête et
* plaisir l'un de l'autre, comme nous le désirons. — » «Quand le Magnifique eût ainsi parlé à la placedela dame,
il se mit à parler pour soi et répondit ainsi :« — Très chère « dame, l'abondance de la joie que votre réponse m'a « causée, m'a tellement ravi ma force, qu'à peine je puis « faire une réponse pour vous en rendre de justes grâces; et « si je pouvais parler comme je désire, je ne trouverais pas « de réponse assez longue pour pouvoir vous rendre pleine- « ment grâce comme je voudrais, et comme il me faudrait le « faire; et pour ce, je laisse à votre considération discrète de « connaître ce que je ne peux, malgré mon désir, vous faire « savoir par mes paroles. Je vous dis seulement que je pen- « serai sans faute à faire comme vous me l'avez ordonné; et « alors peut-être plus rassuré par le don si grand que ?ou3 « m'avez concédé, Je m'ingénierai selon mon pouvoir, à vous « rendre les plus grandes grâces qu'il me sera possible. Or, « il ne nous reste plus rien à nous dire ici pour le moment; « et pourtant, ma très chère dame. Dieu vous donne cette «« allégresse et ce bien que vous désirez le plus, et je voua « recommande à Dieu. — »
« Pour tout cela, la dame ne dit pas une parole; sur quoi
le Magnifique se leva, et revint vers le chevalier qui, le voyant levé, vint à sa rencontre et lui dit en riant : « — Que t'en « semble? t'ai-je bien tenu ma promesse? — » « — Non,Me?- « sire — répondit le Magnifique — car vous m'aviez promis « de me l'aire parler avec votre femme, et vous m'avez laiL. « parler à une statue de marbre. — » Cette parole plut beaucoup au chevalier qui, bien qu'il eût bonne opinion de la dame, en prit encore une meilleure et dit :« — Maintenant, « il est bien à moi, le palefroi qui était à toi? — »A quoi le Magnifique répondit : « — Oui, messire, mais si j'avais cru « retirer de la laveur que vous m'avez faite le fruit que j'en « ai retiré, je vous l'aurais donné sans vous la demander; et « maintenant plût à Dieu que j'eusse fait ainsi, pour ce que « vous avez acheté le palefroi et que je ne vous l'ai pas « vendu. — » Le chevalier rit de cela, et étant désormais pourvu d'un palefroi, il se mit en route peu de jours après, et s'en alla vers Milan pour y exercer la charge de Podestat.
« La dame restée libre dans sa maison, repensant aux paroles du Magnifique et à l'amour qu'il lui portait, ainsi qu'au palefroi qu'il avait donné pour l'amour d'elle, et le voyant passer souvent de sa fenêtre, se dit en elle-même : — Que fais-je; pourquoi perdre ma jeunesse? mou mari « s'en est allé à Milan et ne reviendra pas de six mois; et « quand me compensera-t-il jamais de celte absence? sera- « ce quand je serai vieille? et en outre, quand trouverai-Je « jamais un amant comme le Magnifique? Je suis seule et n'ai << à craindre personne; je ne sais pourquoi je ne prends pas de K bon temps pendant que je peux; je n'aurai pas toujours <: la facilité comme je l'ai présentement; personne ne le >< saura jamais; et si toutefois cela se devait savoir, il vaut ' mieux laire et se repentir après, que se repentir de n'avoir :< pas fait. — » Et ayant pris en elle-même cette résolution, elle suspendit un jour deux bonnets à la fenêtre du jardin, comme le Magnifique le lui avait dit. Ce que voyant le Magnifique, il fut très joyeux, et dès que la nuit fut venue, il s'en alla très secrètement et seul à la porte du jardin de la dame et la trouva ouverte; de là, il gagna une autre porte qui donnait entrée dans la maison où il trouva la dame qui l'attendait. Le voyant venir, elle se leva pour aller à sa rencontre et le reçut avec une grandissime fête; et lui, l'accnlant et la baisant cent mille fois, il la suivit en haut par l'escalier; là, s'étant couchés sans plus de retard, ils connurent les suprêmes jouissances de l'amour. Et bien que cette fois fût la première, ce ne fut pas la dernière, pour co que tout le temps que le chevalier fut à Milan, et encore après son retour, le Magnifique revint bon nombre de fois, au grandissime plaisir de chacune des parties. — »
tE DÉCAMI^IIO.V.
NOUVELLE VI
RMaHe Minalelo «im* l> fimm* do Fitippollo Fi^hiuolfo. Stnhant ^'elle 4t*U jaJoose de son mari, il lui dit qoe Kilippello a un renili-i-roai In jour tuivanl dans nue maison de baini arec aa femma i lui. La dame n>- mauque pta d' aller et, cro;rant étr« arec aon mari, «lie eonehe aree Uicciardo,
Il ne restait plus rien à dire à Élisa quand, après avoir loué la sagacité du Magnifujuc, la reine ordonna à la Fiammella de poursuivre en en disant une. Celle-ci répondit tout en riant : « — Madame, volontiers. — » Et elle commença • — 11 faut sortir un peu de notre cité qui de môme qu'cli abonde en toute autre chose, est pleine d'exemples pour tout sujet et, comme Elisa a fait, raconter un peu les choses advenues dans le reste du monde. Et pour ce, nous tniiisportantàNaples.jedirai Ci»mment unedcrcs higolesqui se montrent si dédaigneuses des choses d'amour, fut amenée par l'ingéniosité d'un sien amant à sentir le fruit de l'amour avant d'en avoir connu les fleurs; ce qui, en même temps que cela vous donnera de la prudence pour les choses qui peuvent advenir, vous causera du plaisir par les choses advenues.
« A Naples, cité très ancienne, et peut-être aussi plaisante, ou même plus, qu'aucune autre d'Italie, fut, jadis n jeune homme illustre par la noblesse du sang et sitinalé pai ses grandes richefses,dont le nom était Uicciardo Minuloio, lequel, bien qu'il eût pour femme une très belle et très dési- ., rable ieune dame, s'amouracha d'une autre qui, suivant l'opi- '* nion de tous, surpassait de très loin en beauté toutes les autres dames napolitaines, et s'appelait Catella. C'était la femme djun jeune homme également gentilhomme, appelé Filippello Fighiuolfo, qu'en femme très honnête elle aimait et estimait plus que toute autre chose.
« Ricciardo Minutolo aimant donc cette CatHla, et faisant toutes les choses par lesquelles la faveur et l'amour d'une dame se doivent pouvoir acquérir, et, malgré cela, ne pouvant en rien parvenir à satisfaire ses désirs, était quasi désespéré; et ne sachant ou ne pouvant se défaire de son amour, il ne savait ni mourir ni trouver du plaisir à vivre. Comme il était en cette disposition d'esprit, des dames qui étaient ses parentes l'engagèrent un jour à s'abstenir d'un Ici amour, pour ce qu'il luttait en vain, Catella nayant d'autre bien que Filippello. dont elle était si jalouse, qu'elle
croyait que le moindre oiseau qui volait par l'air le lui allait enlever.Ricciardo, apprenant la jalousie de Catella, forma soudain un projet pour arriver à ses plaisirs, et se mit à feindre de ne plus espérer l'amour de Catella, et d'avoir placé son affection sur une autre gente dame, et, pour l'amour de celle-ci, il se mit à faire ostentation de joutes et de fêtes et à faire toutes les choses qu'il avait coutume de faire pour Catella. Il ne se passa guère de temps que quasi tous les Napolitains, et entre autres Catella, fussent persuadés que ce n'était plus Catella, mais cette nouvelle dame qu'il aimait passionnément: et il persévéra si bien eu cela, que non-seulement chacun le tenait pour certain, mais que Catella se départit de la sauvagerie qu'elle avait vis-àvis de lui à cause de l'amour qu'il paraissait lui porter et que, dans ses allées et venues, elle se mit à le saluer gracieusement en voisin, comme elle faisait pour les autres.
« Or, il advint que, la saison étant chaude, et de nombreuses troupes de dames et de cavaliers étant allées s'établir sur le bord de la mer, suivant l'usage des Napolitains, Ricciardo, sachant que Catella y était allée avec sa société, y alla aussi avec la sienne et fut reçu dans la société de Catella, après s'élre fait longtemps inviter comme s'il n'eût guère été désireux d'y rester. Là, les dames, et Catella avec elles, se mirent à le plaisanter sur son nouvel amour,au sujet duquel, se montrant fort épris, il leur fournissait ample matière de raisonner. A la longue, les dames étant allées, qui ici, qui là, ainsi qu'on fait en ces sortes d'endroit, et Catella étant resiée avec Ricciardo en petite compagnie, Ricciardo lui lança un mot piquant sur une certaine amourette qu'avait Vilippello son mari, et pour lequel elle entra en soudaine jalousie et se mit à brûler du désir de savoir ce que Ricciardo voulait dire. Après s'ôlre maîtrisée quelque temps, ne pouvant plus se retenir, elle pria Ricciardo, pour l'amour de la dame qu'il aimait le plus, de lui faire le plaisir de l'éclairer sur ce qu'il avaitdit de Filippello. Ricciardo lui dit : « — Vous m'avez prié au nom d'une personne telle « que je n'ose vous refuser ce que vous me demandez ; et « pour ce, je suis prêt à vous le dire, à condition que vous « me promettrez que vous n'en direz jamais rien ni à lui, ni « à autrui, sinon quand vous aurez eu la preuve que ce que « je vais vous conter est vrai ;donc, quand vous voudrez, je « je Vous apprendrai comment vous pourrez le voir. — » Ce qu'il demandait plut à la dame ; elle le crut vrai et lui jura de ne jamais le dire.
« S'étant donc retirés à part, en un endroit où ils ne pussent être entendus des autres, Ricciardo commença à parler ainsi : « - Madame, si je vous aimais comme je vous ai ai- « mée autrefois, je n'aurais pas l'audace de vous dire quel-
« que chose que je croirais devoir vous causer de l'ennui : t mais comme cet amour est passé, j'aurai moins de soin i «r r!e vous éclairer sur tout. Je ne sais pas si Filippello a ja- « mais pris l'ombrage de l'amour que. je vous ai porté, ou m s'il a cru que j'aie jamais élé aimé de vous ; mais, qu'il « en ait été ou non ainsi, je n'en ai jamais rien mnnlré dan «' ma personne ; or, maintenant, attendant peut-être l'occi « sion, et croyant que j'ai moins de soupçon, il semble von « \()\r me faire à moi ce que je soupçonne qu'il craint que « je lui aie fait, c'est-à-dire vouloir avoir ma femme à eon « plaisir et, suivant ce que je sais, depuis quelque temps, il « l'a secrètement obsédée par bon nombre de messaj^es, r» « que j'ai entièrement su d'elle ; et même elle a fait les ré- « ponses selon que je le lui ai ordonné. Mais pourtant ce « malin, avant que je vinsse ici, j'ai trouvé dans la maison « (le ma femme, en conversation intime avec elle, une pcr « sonne que j'ai incontinent jugée pour ce qu'elle était; t pour quoi, j'ai appelé ma femme. et lui ai den^andé ce qiit»
• cette personne voulait. Elle me dit : « — C'est la poursui- « vante de Filippello qu'en me faisant lui répondre et lui « donner espoir tu m'as mis sur le dos ; et il dit qu'il veut «« savoir ce que j'entends faire, et que, quant h lui, dès qw m je le voudrai, il fera en sorte que je pourrai le renconfrf
« en secret dans une maison de bains de celle ville ; et pou-
• ce, il me prie et m'obsède ; et n'était que tu m'as fait, j'
• ne sais pourquoi, tenir tout ce trafic, je m'en serais débar- « rassée de façon qu'il n'aurait jamais guetté là où je me «< serais trouvée. — » Alors, il m'a paru qu'il allait trop loin, « qu'il n'en fallait pas souffrir davantage et que je devais " vous le dire, afin que vous sachiez quelle récompense re- « çoit votre complète fidélité pour laquelle j'ai <^té jadis près « «le mourir. Kt pour que vous ne croyiez pas que co sont •' l'i des mots et des fables, mais que vous puissiez, quand « lenvie vous en viendra, le voir et le toucher nportennenl. « v\i fait faire par ma femme à la personne qui l'attendai*, « relie réponse qu'elle était prêle à aller demain.sur l'heur. « de none, quand tout le monde dormirait, à cette maison « de bains ; sur quoi, celle-ci, très contente, l'a quittée. Main-
• tenant, je ne crois pas que vous croyez que j'y enverrai ma
• femme ; mais, si j'étais de vous, je ferais qu'il me trouvait (' en place de celle qu'il croit y trouver ; et après que jese- «1 rais restée quelque temps avec lui, je lui ferais voir avec «< qui il a élé et je lui en ferais l'honneur qui lui convient ; « et. faisant ainsi, je crois qu'il en aurait une toile vergogne •< qu'en une même heure, l'injure qu'il veut faire à vous et «• h moi serait vengée. — »
" Catella, entendant cela, sans prendre aucunement garde à ce qu'était celui qui le disait ni à ses tromperies, ajouta
foi sur le champ, selon l'habitude des jaloux, à ces paroles, et se mettant à rattacher à ce fait certaines choses advenues auparavant, aliimiée d'une colère subite, répondit qu'elle le ferait certainement ; que ce n'était pas si malaisé à faire,et que s'il venait, elie lui ferait une telle honte que toutes les fois qu'il verrait une femme, cela lui reviendrait à la mémoire. Kicciardo, enchanté de cela, et son projet lui paraisgantbon et marcher admirablement,laeonnrmadans ce dessein par beaucoup d'autres paroles, et aui,'menta encore sa crédulité, la priant néanmoins de se garder de dire jamais qu'elle l'avait appris de lui ; ce qu'elle lui promit sur sa foi. Le matin suivant, Richards'enallalrouver unebonne femme qui tenait la maison de bains dont il avait parlé à Gatella: il lui dit ce qu'il entendaitfaireet la priade lui ctreea celaaussi favorable qu'elle pourrait. La bonne femme, qui lui était très obligée, dit qu'elle le ferait volontiers, et concerta avec lui ce qu'elle avait à laire ou à dire. Il y avait dans la maison de bains une chambre très obscure, pour ce qu'il n'y avait aucune fenêtre [)ar où la lumière pût entrer ; suivant les instructions de Ricciardo, la bonne femme l'arranirea, y fit mettre du mieux qu'elle put un lit dans lequel Ricciardo, ainsi qu'il était convenu, se mit et attendit Gatella.
« La dame, ayant entendu les paroles de Ricciardo, et leur ayant donné plus de créance qu'il n'était besoin, s'en retourna le soir pleine d'indignation chez elle oiî,d'adventure, Kilippello s'en revint de son côté préoccupé d'autre pens(?e, et ne lui fil peut-ôlre pas l'ac "ueil amical qu'il avait coutumft de lui faire. Ce que voyant, elle entra en un soupçon plus grand encore qu'elle n'était, se disant à soi-même : Vraiment, il a l'esprit à cette dame avec laquelle il croit avoir demain plaisir bc conlentement; mais certainementcela n'arrivera pas. Et elle resta toute la nuit sur cette pensée, et songeant à ce qu'elle devrait lui dire quand elle serait avec lui.
« Mais que «lire de plus? L'heure de none venue, Gatella ayant pris avec elle sa suivante et sans rien changer à sm» projet, s'en alla à cette maison de bains que Ricciardo lui avait indiquée, et là, ayant trouvé la bor.ne femme, elle lui demanda si Filippello était venu ce jour-là. A quoi, la bonne femme, stylée par Ricciardo, dit : « — Êtes-vous cette dan. s « qui devez venir lui parler? — » Gatella répondit : « — Oui, «je le suis. — »« — Donc — dit la bonne femme — « allez le trouver. — » Gatella, cherchant ce qu'elle n'aurKit pas voulu trouver, ee fît mener à la chambre où. était Ricciardo, y entra la tête couverte, et s'y enferma. Ricciardo, la voyant venir, se leva joyeux, et l'ayant reçue en ses bras, dit doucement : « — Bien venue soit mon âme ! — » Gatella, pour mieux feindre ce g.u'elle n'était pas, l'accola et le
182 LE DÉCAMÉItON.
I .lisa et lui fît grande fête, sans prononcer une seule parole, ciaignant, si elle parlait, d'être reconnue par lui.
• La chambre était très obscure — de quoi chacun d'eux I tait content— et môme après qu'un y était lon^'l«'m|)srt'8lé, les yeux n'en reprenaient pas plus de pouvoir. Ricciardo la mena sur le lit et, là, sans parler, de peur que la voix se pût reconnaîtrn,ils restèrent longuement, au grand contentement et au grand plaisir de l'une et de l'autre partie. M.iis lorsqu'il parut te ■ ps à Catella de donner libr-- rntu-i -i son indignation, elle commença à parler ainsi, > • d'une lervente colère : « — Ah ! combien est m.» , le sort « des femme.»», et comme est mal employé larnour qiio beau- « coup d'elles portent à leur mari 1 Moi, malliourense, voilà « déjà huit ans que je t'ai aimé plus que ma vie. et loi, •< comme je l'ai vu, tu brûles tout entier, lu te consumes « dans l'amour d'une l'emme étrangère, coupable cl mt'chant 1 homme que tu es. Or, avec qui crois-tu avoir été ? Tu a.^ « été avec celle que, par de fausses caresses, tu as depuis « trop longtemps trompée en lui montrant de l'amour, tan- « dis que tu étais énamouré ailleurs. Je suis Catella ; je ne « suis pas la femme de Ricciardo, traître déloyal que tu es I « Ecoute si tu reconnais ma voix ; c'est bien moi ; et il me <i semble qu'il se passera plus de mille ans avant que nous « soyons en plein jour, pour que je puisse te faire honte « comme lu le mérites, vil chien maudit que tu es ! Hélas î « pauvre de moi ; à qui ai-jo pendant tant d'années porté « un tel amour ? à ce chien déloyal qui, croyant avoir en ses « bras une autre femme, m'a fait plus de caresses et donné ■ plus de preuves d'amour en si peu de temps que j'ai été « avec lui, que pendant tout le reste du temps que je lui " ai appartenu, 'lu as été bien gaillard aujourd'hui, chien « de renégat, tandis qu'à la maison lu as coutume de te ■< montrer si débile et sans puissance. Mais, loué soit Dieu, " car c'est ton champ, non celui d'autrui, comme tu croyais. « que tu as labouré. Je ne m'étonne point, si cette nuit, tu •' ne m'as point approchée ; tu attendais d'être ailleurs pour M te décharger de ton fardeau, et tu voulais arriver frais ca- << valier à la bataille ; mais, grâce à Dieu et à ma pré- <( voyance, l'eau a pris son cours par en bas, comme elle X devait. Pourquoi ne réponds-tu pas, homme coupaide ? «i Pourquoi ne dis-tu rien ? Es-tu devenu muet en m'enten- « dant ? Sur ma foi en Dieu, je ne sais ce qui me relient de " te planter les mains dans les yeux et de te les arracher. '< Tu as cru faire cette trahison trè.s secrètement; par Dieu t «< les uns en savent autant que les autres ; j'ai mis à tes « trousses de meilleurs chiens que tu ne croyais. — »
« Ricciardo se réjouissait .i part lui de ces paroles, et, sans lion répondre, l'accolait et la baisait atlui faisait de plus
grandes caresses que jamais. Pour quoi, elle, poursuivant ses invectives, disait : « — Oui, tu crois maintenant me trom- «< per avec tes caresses feintes, chien fastidieux que tu es, « et m'apaiser et me consoler ; tu te trompes. Je ne serai « jamais consolée de cela que je ne t'en aie vitupéré en «' présence d'autant de parents et d'amis que nous en avons. « Or, ne suis-je pas, méchant hommp,^aussi belle que l'est <i la femme de Ricciardo Minutolo ? Ne suis-je pas aussi « noble dame ? Que ne réponds-tu, maudit chien ?Qu'a- « telle de plus que moi, elle ? Eloigne-toi, ne me touche pas, " car tu as trop accompli défaits d'armes pour aujourd'hui. <i Je sais bien qu'à présent que tu connais qui je suis, tu « ferais par force ce que tu viens de faire ; mais si Dieu « m'accorde sa faveur, je t'en ferai encore endurer l'envie ; «< et je ne sais à quoi tient que j'envoie chercher Ricciardo « qui m'a aimée plus que lui -môme, et ne put jamais se « vanter que je l'aie une seule fois regardé, et je ne sais •' pas quel mal il y aurait eu à le faire. Tu as cru avoir ici c< sa femme, et c'est comme si tu l'avais eue, en tant que co « n'est point par ta faute que cela n'est pas arrivé ; donc, si « moi je l'avais eu, lui, tu ne pourrais avec raison m'eo » blâmer. — »
« Les pardles de la dame furent longues et longs aussi ses reproches ; à la fin pourtant, Ricciardo pensant que, s'il la laissait s'en aller sur cette croyance, il pourrait s'ensuivre licaucoup de mal, résolut de se faire connaître et de la tirer de l'erreur où elle était, et l'ayant reprise dans ses bras et si bien enlacée qu'elle ne pouvait partir, il dit : <' — Ma douce âme, ne vous courroucez point ; ce que <• je n'ai pu avoir simplement en vous aimant. Amour m'a <> appris à l'obtenir en vous trompant, et je suis votre Ric- « ciardo. — » Ce qu'intendant Gatella, et reconnaissant la voix, elle voulut soudain se jeter hors du lit, mais elle ne but ; sur quoi, elle voulut crier ; mais Ricciardo lui ferma la '.;ouche des deux mains, et dit : « — Madame, il ne peut se «' faire désormais que ce qui a été n'ait pas été, dussiez-vous V. crier tout le temps de votre vie ; et' si vous criez, ou si « vous faites d'une façon quelconque savoir jamais cela à « quelqu'un, deux choses en adviendront. L'une sera — dont • vous ne devez pas vous soucier peu — que votre honneur « et votre bonne réputation seront compromis, pour ce que, « quand vous diriez que je vous ai fait venir ici par ruse, je « dirai que ce n'est pas vrai, et qu'au contraire je vous y ai « fait venir en vous promettant de l'argent et des cadeaux, « et que ne vous les ayant pas donnés aussi largement que « vous l'espériez, vous vous êtes fâchée et que c'est pour « cela que vous faites cette rumeur et ces reproches. Et vous « savez que le monde est plus disposé à croire le mal que
18i LE DÉCAMÉRON.
« le bien ; pour ce, on me croiru plulfll que vous. Après « cela, il s'ensuivra entre votre mûri et moi une inimilié « nioriolle, et les choses pourront aller de r.i(;on que je le M tuerai ou qu'il me tut*ru,(le quoi vous ne sauriez plus être « jamais joyeu?e ni contente. Kt pour ce, cœur de mon « corps, renoncez à vous déshonorer voua- môme, on c< même temps qu'à mettre en danger et on lutte votre mari « et moi. Vous n'êtes pas la première qui a été trompée ol
• vous ne serez pas la dernière, et moi je ne vous ai pis « trompée pour vous enlever ce qui esta vous, mais à cau.-n « de la surabondance d'amour que je vous porte et que ji> «« suis dispose à vous porter toujours, comme je le suit" à « rester votre très humble serviteur. El comme il y agrand « temps que mui et tout ce que j'ai, et ce que je puis ou ]<■ « vaux, sommes à votre service, j'cnlends qu à partir lie « ce moment tout cela vous appartienne plus que jamai-. ik Maintenant, vous êtes avisée pour toutes les aution « choses, et ainsi je suis certain que vous le serez en cellc-
• Cl. — »
« Catella, pendant que Ricciardo parlait ainsi, pleurait fortement, et bien qu'elle lût grundei/icnl courroucée et qu'elle se répandît en reproches, néanmoins la raison lui montrait que ce que disait (licciardo était vrai, car elle reconnut que ce qu'il lui avait lait voir coinme devant arriver était possible, et pour ce, elle dit : « — Ilicciardo, je ne sais corn- « ment Dieu me donnera la force de supporter l'injure et la « tromperie que tu m'as laites. Je nf veux pas crier ici où « ma simplicité et ma jalousie exctiî'sive m'ont conduite; «' mais sois certain que jamais je iih serai contente, si, d'une « façon ou d'une autre, je ne me vois vengée de ce que tu « m'as fait; et pour ce, laisse-moi aller, ne me retiens plus; « tu as eu ce que lu désirais, et lu m'as jouée tant qu'il l'a « plu ; il est temps de me laisser; laisse-moi, je l'en prie. — » Ricciardo, qui voyait que son esprit était encore trop courroucé, avait résolu de ne pas la laisser aller à moins d'obtenir la paix d'elle ; pour quoi, se mettant à l'adoucir avec de bonnes paroles, il dit tant, il pria tant, il conjiir i tant, qu'il fit la paix avec elle, et, du csnsentement de "loin les deux, ils restèrent ensemble un assez longtemps, à leur grandissime satisfaction. El la dame, reconnaissant alors combien plus savoureux étaient les baisers de l'amant que ceux du mari, ayant changé sa dureté en doux amour pour Ricciardo, l'aima à partir de ce jour très tendrement ; et agissant avec beaucoup de prudence, ils jouirent nombre de tois de leur amour. Dieu nous fasse jouir du nôtre. — »
TROISIÈME JOURNLE. 185
NOUVELLE Vn.
ToiIaMo, irrilé contre une sienne maitrosse. part de Florence. 11 y revient quelque temps après ?ons un déguisement de pèlerin ; il parle à sa maîtresse, lui l'ait reconnaitre son errreur, sauve la vie de son mari qui était accusé de l'avoir tué, le réconcilie avec ses frères, et jouit en paix des faveurs de la dame.
Philomène, lonéo de tous, venait de se taire, quand la roine pour ne point perdre de temps commit promplement le soin de raconter à Eniilia, laqunlle commença : « — Il me plaît de revenir à notre cité duiit il a pl'J aux deux précédents de sortir, et devons montrer comment un de nos citadins reconquit sa dame après l'avoir perdue.
« Il y eut donc à Florence, un noble jeune homme dont le nom fut Tedaido degli Elisoi. lequel, amoureuxoulre mesure d'une dame appelée Monna Ermelina et femme d'un Aldobrandino Pa'ermini, méritait par ses mœurs louables de jou!:- de çnn désir. A et» plni-ir pourlant la fortune, ennemie dcd ^'ens heufeux. s'opposa, pour ce que, qu'elle ou'en fût la raipon. la dame, après avoir étéqueltpie temps coinpiriisante à Tedaldn. se mita ne plus vouloir lui compia'ri- du tout, et non seulement à refuser de recevoir ses messages, mais de le voir en aucune manière, de quoi il entra en une sombre et déplaisante mélancolie ; mais son amour était tellement caché, que nul ne s'imaginait que c'était là la cause de sa mélancolie. Après iiu'il se fut ingénié en diverses manières à reconquérir lamour qu'il lui semblait avoir perdu sans aucune faute de sa part, et voyant que toute sa peine était vaine, il résolut de se retirer du monde, afin de ne pas l'-ndre joyeuse, par la vue de sa mort, celle qui éîait cause de son mal. Et ayant pris l'argent qu'il put réunir socrèteiiient, sans en rien dire à aucun ami ou parent, hormis k un sien compagnon qui savait toute la cliose, il r-artit ^t so rendit à Ancône, -^e faisant appeler I^^ilippo dl Sanlodeccio , et là. s'étant abouché avec un riche marchano, il ne mit avec lui comme serviteur, et le suivit sur son navire en Chypre. Ses manières et sa conduite plurent t«dlement au marchand, que non seulement il 'ui asi:igf.a. un bon scalaire, mais qu'il le fit en partie son compagnon, lui mettant en outre entre les mains une grande partie de ses aiiaires, lesquelles il géra si bien et aveo tant de ;^oin qu'il devint lui aussi en peu d'années un bon et riche laarchand fort renommé.
« Au milieu de ces occupations, encore qu'il se souvînt souvent de sa cruelle dame et lût ;;randement blessé d'amour, et
186 LE DÉCAMÉnON.
désirât bonucoup la revoir, il montra une t^lle porsév<^ranc© que pendant sept années, il vainquit cctlc batiiille. M.iis il advint qu'entendant un jour, à Chyprt\ rhanter une chansoQ faite autrolois par lui, dans laciuelle était racontée l'amour qu'il portait h sa dame, celui que ?a dame lui portait, et le plaisir qu'il avait d'elle, pensant qu'il ne pouvait pas se faire qu'elle l'eût oublié, il brûla d'un tel désir de la revoir, que, nu pouvant y Ic.tir piu-i longtemps, il se disposa à retourner il<'loretice. Ayant mis toutes sea atVairos en ordre, il s'en vint ^ Aacône, accompagné seulement d'un sien domc'^tique, et •.à fcut ce qu'il possédait étant arrivé, il l'envoya à Florence ^, un ami de son compagnon d'Ancône; quant à lui, il s'en vint ensuite avec son serviteuç, secrètement, et sous l'apparfpc^ d'un pèlerin revenant du Saint-Sepulcre. Arrivés à F'oren''e, il desnmdit à une petite aubor^c tenue par deux .reres. et qui était voisine de la maison de sa «lame. Il n'alla tout d'abord nulle part ailleurs que devant la maison do celleci, pour la voir, s il pouvait; mai» il vit les lènétres, les portes et tout le reste fermés; d'où il craignit fort qu'elle ne fût morte, ou qu'elle eût changé de demeure. Pourquoi, très soucieux, il s'en alla à la maison de ses frères devant laquelle il vit quatre d'entre eux entièrement vêtus de noir, ce dont il s'étonna beaucoup, et se voyant tellement changé et d'habits et de personne de cequ'il était quand il partit qu'il ne pourrait être facilement reconnu, il accosta résolûmrnt un cordonnier et lui demanda pourquoi ces gens étaient vêtus de noir. A quoi le cordonnier répondit : « — Ceux ci « sont vêtus de noir parce qu'il n'y a pas encore quinze jours « qu'un de leurs frères, qui avait été pendant longtemps «absent, et qui avait nom Tedaldo, a été tué; et il nui « semble comprendre qu'ils ont prouvé à la cour que « c'est un nommé Aldobrandino Paîermini, lequel <st « pris, qui l'a tué parce que Tedaldo voulait du bien h sa « femme et qu'il était revenu incognito pour la rejoin- « dre. — •
« Tedaldo s'émerveilla fort que quelqu'un lui ressemblit tellement qu'il eût été pris pour lui, et il fut peiné de la mésaventure d'Aldobrandino.Et ayant appris que la dame était vivante et en santé, comme il était déj.\ nuit, il s'en retourna à l'auberge plein de pensées diverses. Puis ([uand il eût liif^ soupe avec son serviteur, on le mit coucher au plus haut étage de la maison, et là, autant parles nombreuses pensées qui le stimulaient, que par la dureté du lit, et peut-être aussi à cause du souper qui avait été maigre, la moitié de la nuit était déjà passée, qu'il n'avait pas encore pu s'endormir; pourquoi, étant éveillé, il lui sembla, vers minuit, entendre quelqu'un descendre du toit dans la maison, et peu après, par les fentes de la porte de £- chambre, il vit venir une lu-
TPOISIÈME JOURNÉE. 187
mière. Alors s'élant accoté sans bruit à la fente, il se mita regarder ce que cela voulait dire, et il vit une jeune 011c trèd belle qui tenait cette lumière, et venir à elle trois hommes qui étaient descendus par le toit. Après que ces gens se furent lait mutuellemiCnt bon accueil, l'un d'eux dit à la jeune fille : « — Nous pouvons désormais, grâce à. Dieu, être tranquilles, « pour ce que nous savons pertinemment que la mort de « Todaldo Elisei a été prouvée par ses frères comme venanr, « d'Aldobrandino Palermini, que celui-ci l'a avoué, et que « déjà la condamnation est écrite ; mais néanmoins, il faut S" « taire, pour ce que si jamais on savait que c'est nous, nous « serions en même danger qu'Aldobrandino. — » sLt cela dit, ils descendirent avec la femme qui en parut fort joyeuse, et s'en allèrent dormir.
« Tedaido, oyanl cela, se mit à réfléchir combien grandes et qu'elles étaient les erreurs qui pouvaient tomber sur l'esprit des hommes, en pensant tout d'abord à ses frères qui avaient pris et avaient enseveli un étranger pour lui, puis à l'innocent faussement accusé et que de faux témoi- Ljiiciges avaient fait condamner h mourir, et aussi à l'aveugle ï^éverité des lois et des rhéteurs, lesquels trop souvent, ■:^' us prétexte de chercher le vrai, font par leur cruauté prouver le faux, et se disent ministres de la justice et de Dieu, alors qu'ils sont les exécuteurs de l'iniquité et du diable. Ensuite, il songea àsauver Aldobrandino et combma en lui-même ce qu'il avait à faire. Kt dès qu'il tut levé, le matin, laissant son serviteur, il s'en alla tout seul, quand le moment lui parut venu, vers la maison de sa dame; et ayant d'aventure trouvé la porte ouverte, il entra et vit sa dame qui était assise par terre, dans une petite salle qui se trouvait au rez-de-chaussée, toute remplie de larmes et de chagrin, dont, par compassion, il pleura; et s'étant approché d'elle, il dit : « — Madame, ne vous tourmentez pas, votre paix est « proche. — » La dame, entendant cet homme, releva les yeux et dit en pleurant : « — Bon homme, tu me semblés ua « pèlerin étranger, que sais-tu de ma paix ou de mon afflic- « tion? — » Le pèlerin répondit alors : « — Madame, jfc » suis de Constantinople, et je suis arrivé ici il y a peu de « temps envoyé par Dieu pour convertir vos larmes en rire « et pour sauver votre mari de la mort. — » « — Comment — « dit la dame — si tu es de Constantinople, et si tu es venu « ici depuî*3 peu, sais-tu qui nous sommes, mon mari et » moi? — Le pèlerin, commençant par le bout, raconta toute l'histoire de la mésaventure d'Aldobrandino, et lui dit qui elle était, depuis combien de temps elle était mariée, et bon nombre d'autres choses de ses alfaires qu'il savait bien; de quoi la dame s'étonna fort, et le tenant pour un prophète, s'agenoui+ia à ses pieds, le priant de par Dieu,
188 LE Dl^CAMÉnON.
f-"i\ étail venu pour sauver AMobrandino, qu'il fît promptenient, pour ce que le temps était court.
« Le pèlerin, feignant d'être un très saint homme, dit : m — Madame, relevez-vous et ne pleurez pas, et écoutez bien « ce que je vous dirai, et gardez-vous de le dire jamais à pei- « sonne. Par ce que Dieu me révèle, la tribulation que -.ou
• avez vous est envoyée pour un péché que vous comu.îtc-
• jadis et que Dieu a voulu en partie purger par cet ennui; *;■
• il veut que vous le rachetiez tout entier, sinon vousrelom- »t beriez dans un plus grand souci. — «La dame dit alori : « — Messire, j'ai commis beaucoup de péchés et je ne sa*» « celui que Oicu veut que .ie rachète plus qu'un autro; et « pour ce, si vous le savez, dites-le moi, et je ferai ce que je « pourrai pour le racheter. — » <f — Madairie — dit alors le « pèlerin — je sais bien quel est ce péché, et je ne vous in- « terrogorai pas li-dessus pour mieu.x le savoir, mais pour « que, en le disant vous-mérre, vous en aviez plus de remords. « Mais venons au fait; dites-moi : Vous souvient-il qu
« vous ayez jamais eu quelque amant? — « La dame, oyunL cela, jeta un grand soupir et s'étonna fort, ne croyant pas que personne l'eût jamais su, si ce n'est celui qui avait clé tué, et qui avait été enseveli comme s'il était Tcdaldo, h Hïoins qu'on en eût entendu quelque chose par certaine.s paroles imprudentes du compagnon de Tedaldo qui le savait ; et elle répondit : « — Je vois que Dieu vous montre ton « les secrets des liommes, et pour ce je suis disposée à n « pas vous celer les miens. Il est vrai que dans ma jeunes- «j'aimai extrêmement le malheureux jeune homme dont I > « mort est attribuée à mon mari, laquelle mort j'ai pl<Mir' « autant qu'elle m'a causé de chagrin, pour ce que, bien « que je me sois montrée dure et sauvage envers lui avant
• son ilépart, ni son départ, ni sa longue absence, ni sa « mort malheureuse ne me l'ont pu arracher du cœur. — «> A quoi le pèlerin dit : « — Ce n'est pas le malheureux jeune « homme qui est mort que vous avez aimé aulrelbis, mais « bien Tedaldo Elisei. Mais dites-moi, qu'elle fut la raison « pour laquelle vous vous êtes fâchée contre lui? Vous « ofFensa-t-il jamais? — » A quoi la dame répondit : « — Certes, il ne m'offensa jamais, mais la cause do mon « courroux, ce fut les paroles d'un maudit moine auquel je « me confessai une fois; pour ce que, quand je lui dis « l'amour que je portais à Tcdaldo et les relations que
• j'avais avec lui, il me fit une telle sortie au nez que j'en
• suis encore épouvantée, me disant que, si je ne cessais, « j'irais dans la bouche du diable au plus profond de l'enfer, « et que je serais jetée dans le feu pour subir ma peine. De « quoi il me vint une telle pour, que je résolus de ne plus «vouloir de relations avec lui; et pour n'en plus avoir
« l'occasion, je ne voulus plus recevoir ses lettres ni ses « messages. Comme je crois, s'il avait persévéré davantage, « — mais, à ce que je présume, il partit désespéré — en le « voyant se consumer comme fait la neige au soleil, ma dure « résolution se serait ployée, pour ce que je n'avais pas de « plus grand désir au monde. »
« Le pèlerin dit alors : « — Madame, c'est ce péché-là qui « seul vous tourmente aujourd'hui. Je sais pertinemment que « Tedaldo ne vous contraignit aucunement; quand vous vous « énamourâtes de lui, vous le Rtes de votre propre volonté, car « il vous plaisait ; et, comme vous le voulûtes vous-mêmes, il « vint à vous, et usa de votre amitié dans laquelle, et par « paroles et par des faits, vous montrâtes éprouver tant de « plaisir (jue, s'il vous avait aimé lout d'abord, vous lites bien « redoubler mille fois son amour. S'il en fut ainsi — et je « sais que cela fut — quel motif vous pouvait poussera vous « montrer si sévère? Il fallait penser à cela tout d'abord, et X si vous pensiez devoir vous i.n repentir, comme ayant mal « fait, ne pas le faire. De môme qu'il était devenu vôtre, « ainsi vous étiez devenue sienne. Vous pouviez faire, selon « votre bon plaisir, qu'il ne lut pas vôtre, comme étant à « vous; mais vouloir vous ôter à lui. vou? qui étiez sienne, « cela était un vol et une chose inconvenante, alors que sa M volonté n'y était pas. Or, vous devez savoir que je suis K moine, et pour ce que je connais toutes les habitudes des « moines; et si j'en parle quelque peu librement pour « votre utilité, cela ne m'est pas défendu, comme cela le v< serait à un autre; et il me plaît de vous en parler, afin « que dorénavant vous les connaissiez mieux, ce que vous M ne semblez pas jusqu'ici avoir fait. Il y eut autrefois '« de très dignes moines qui furent des hommes de valeur, « mais ceux qui aujourd'hui s'appellent moines et veulent « être tenus tels, n'ont pas autre chose des moines que « la chape, laquelle n'est même pas d'un moine, pour
• ce que, tandis que les fondateurs des moines ordon- « nèrent de les faire étroites, misérables et de grosse bure, i« afin de témoigner que leur esprit tenait les choses tempo- « relies en un tel mépris qu'ils enveloppaient le corps d'un i< habit vil, ceux d'aujourd'hui le? font larges, et doubles, et " brillantes et de drap très fin, et en ont changé la forme sur ■' un modèle gracieux et pontilical, afin qu'en se prélassant '< avec elles dans les églises et sur ies places publiques, ■' .tinsi que les séculiers font avec leurs habits, ils ne puis- « sent en avoir honte; et de' même que le pécheur avec son
• filet attrape dans les rivières beaucoup de poisson d'un ." coup, ainsi ceux-ci s'entourant dans les plis très amples I' r!c leur chape, s'efTorcent d'attraper dessous nombre de « dévots, de veuves, et d'autres sols, hommes et femmes, et
l'JO LE Di':cAMi:noN.
« ils ont plus de gouci de cela quo de tout autre cxorcice. « El pour vous piirler.plus vrai, ceux-ci rirml pas les chapon
* des iiiuines, mais seulement les cnulours des chapes. Kt « là où les anciens désiraient le salut des hommes, ceux « d'aujourd'hui désirent les fenimes et les richesses ; et ils « ont placé tout leur désir, et ils le placonl \ épouvanter p.u «< leurs rumeurs et leurs images les esprits des sota, et i\ u leur persuader que les péchés se rachètent par les au- <f. môncs et par les messes, afin qu'on leur apporte — à eux « qui, par fainéantise, et non par dévotion, se sont faits « moines — sans qu'ils se donnent de peine, qui le pain, « qui le vin, qui la pitance, pour l'âme de leurs trépassés. « Et certes, il est vrai que les aumônes et les prières ru- « chèleiit les péchés; mais si ceux qui (ont les auiiiôneB « voyaient fi qui ils les font, ou s ils les connaissaient, ils « les ^garderaient bien plutôt ou ils les julteraient devant « autant de pourceaux. Et pour ce qu'ils savent que moins « les autres sont possesseurs de grandes richesses, plus iis « sont, eux, ;\ leur aise, ils s'ingénient par leurs clameurs cl « leurs épouvantails à détacher les autres fie ces richesses « auxtitiellcs seules leurs désirs restent attachés. Ils crient « contre la luxure des hommes, atin que ceux qui sont ainsi a décriés renonçant aux femmes, les femmes restent à ceux
• qui décrient; ils condamnent l'usure et les mauvains gains, « afin que, choisis pour restituleurs, ils puissent faire leurs « chapes plus larges pour chasser les évéchés et les autres « prélalures a%'ec ces mômes gains qu'ils ont déclare mener « à perdition ceux qui les possédaient. El quand ils sont « repris de ces choses et de beaucoup d'autres blûmabli's « qu'ils font, ils estiment qu'avoir répondu : f ailes ce rixte « nou$ (lisons et non ce que nous faisons, est une r.xcu'sn « suffisante pour les plus gros péchés, com'ne s'il était plu-» « possible aux brebis d'être résistantes et de fer, qu'auv « pasteurs. El combien il y en a de ceux h qui ils font une « telle réponse qui ne l'entendent p-is de la façon' qu'ils la « disent, une c:rando partie d'cnlrc* eux le savent. Les moines « d'aujourd'hui veulent que vous lassiez ce qu'ils disent, «< c'est-à-dire que vous emplisc;ez leurs bourses de deniers, « que vous leurs conlîi}-?; 'OS "^enrets, que vous ol).serviez la s chasteté; que vous a.T,''f>z .isiUent, qjie vous pardonniez les « injures, que vo;is vs->'i p«rf4 ez de médire, choses toutes «très bonnes, lout<?tt crès honnêtes, toutes très saintes; « mais pourquoi vo*-ô:sent-iIs cela? Pour que, eux. ilspuis- « sent iaire cf au'ils ^e pourraient p.is faiie si les séculiers « le faisa'ienc. Oui n^ sait que sans argent leur fainéantise « ne pourrait- du^er? Si tu dépenses ton argent pour tes « plaisirs, le moine ne pourra fainéanliser dans l'ordre. Si « tu vas avec les femmes d'alentour, les moines n'y pour-
TR0iS:È3IE JOLTiNÈE. 19ï
« ront aller; si tu n'es point patient ou si tu ne pardonnes « pas les injures, lo moine n'osera pas venir dans ta maison « pour contaminer ta famille. Mais pourquoi vais-je m'ar- « rêter sur chaque cliose? Ils s'accusent toutes les fois qu'ils K font cette excuse à ceux qui les entendent. Pourquoi ne u restent-ils pas chez eux, s'ils ne croient pas pouvoir être « saints et sobres? Ou si pourtant ils veulent pratiquer ces « vertus, pourquoi ne suivent-ils pas cette autre sainte « parole de l'Evangile : Le Christ commença par (aire, « puis il enseigna? Qu'ils fassent d'abord, eux aussi, puis « qu'ils enseignent les autres. J'en ai vu des miens, des « milliers, désireux, amateurs, visiteurs, non seulement dos « femmes séculières, mais des religieuses; et précisément « de ceux qui jettent les plus hauts cris du haut de leurs « chaires. Ceux donc qui sont ainsi faits, courrons-nous « après? Qui le fait, fait ce qu'il veut, mais Dieu sait s'il « le fait sagement. Mais étant admis qu'il faille en cela « concéder ce que vous dit le moine qui vous blâma, à savoir « que c'est une faute très grave que de rompre la loi matri- « moniale, n'est-ce pas une faute plus grande que de voler « un homme? n'est-ce pas une faute plus grande de le tuer « ou de l'envoyer en exil traîner par le monde une vie mi- « sérable? Ceia, chacun l'accordera. Les relations d'un » homme avec une femme sont péché naturel; le voler ou « Je tuer, ou le chasser, provient d'une méchanceté d'âme. « Que vous ayez volé Tedaldo en vous enlevant à lui vous qui « étiez devenue sienne de votre volonté spontanée, je vous « l'ai démontré plus haut. Je dis aussi qu'en tant qu'il a « été de vous, vous l'avez tué, parce que il ne tint pas, à » cause de vous qui vous montrâtes toujours plus cruelle, « qu'il ne se tuât de ses propres mains; et la loi veut que « celui qui est cause du mal qui se fait, soit aussi coupable « que celui qui fait le mal. Et que vous ne soyiez « aussi cause de son exil et de sa vie misérable par le « monde pendant sept ans, cela ne se peut nier. De sorte « que vous avez commis un plus grand péché par l'une des « trois choses susdites, que vous n'en commîtes dans vos t relations avec lui. Mais voyons : Tedaldo a-t-il peut-être «mérité ces choses? Certes non; vous l'avez déjà vous- « même confessé; sans compter que je sais cru'il vous aime « plus que lui-même. Nulle chose ne fut autant honorée, « autant exaltée, autant applaudie que vous l'étiez par lui « au-dessus de toutes les autres femmes, s'il se trouvait « dans un endroit oîi il pût honnêtement et sans exciter le « soupçon parler de vous. Tout son bien, tout son honneur, t toute^sa liberté, tout avait été remis par lui en vos mains. « Is'était-il pas noble et jeune? N'était-il pas beau parmi « tous ses autres concitoyens? N'était-il point vaillant en
102 LE DÉCAMÊnON.
« toutes ces choses qui regardent les jeunes gens? N'ctait-il « pas aimé, tenu pour cher, volontiers vu par tous? A cela <« vous ne direz pas non plus que non. Donc, comment, sur « un mot d'un moine hôte et envieux, avez-vous pu prendre «contre lui une décision cruelle quelconque? Je ne sais « quelle erreur est celle des femmes qui fuiont les hommes « et les prisent peu, alors que voyant ce qu'elles sont elles- « mêmes, et combien la noblesse que Dieu a donnée & « l'homme est au-dessus de tout autre animal, elles devraient <c être glorieuses quand elles sont uimcHs de l'un d'eux, et •< devraient l'avoir pour souverainement cher, et aingénicr « avec toute sorte de soins h lui complaire, afin qu'il ne
• cessftt jamais de les aimer! Ce que vous avez fait mue par la « parole d'un moine, lequel pour certain devait ôlre(|ueJque « goulu, mangeur de tourtes, vous le savez. Et peut-être «t désirait-il se mettre lui-même à la place d'où il s'elforcait
• de chasser tin autre. C'est donc là le pérhé que la divine « justice, qui conduit à effet toutes ses opérations avec une
• juste balance, n'a pas voulu laisser impuni ; iH comme « vous vous êtes efforcée sans motif de vous ravir à Tedal.lo,
• ainsi votre mari, sans juste motif, a été et est encore en M péril à cause de Tedaido, et vous en tribulation. Si voua « voulez en être délivrée, voici ce qu'il vous faut promettre « et surtout ce qu'il vous faut faire. S'il advient jamais que « Tedaido revienne ici de son long exil, vous lui rendrez « votre faveur, votre amour, votre bienveillante familiarité, « et vous le remettrez dans la même situation oi!i il était « avant que vous ayez cru sottement au moine extrava- « gant. — »
« Le pèlerin avait achevé de parler, quand la dame qui recueillait attentivement ses paroles, pour ce que ses raisons lui paraissaient très vraies et qui, en 1 écoutant, s'estimait en effet molestée pour ce péché, dit : « — Ami de Dieu, je M reconnais bien vraies les choses dont vous parlez, et par « vos démonstrations je vois en grande partie ce que sont « les moines, tenus par moi jusqu'à présent pour des « saints ; et sans aucun doute je reconnais que ma faute a « été grande en agissant ainsi envers Tedaido, et si cela se « pouvait par moi, volontiers, je le rachèterais de la façon « que vous avez dite ; mais comment cela se pourrait-il « faire? Tedaido ne pourra jamais revenir ici : il est mort ; « donc, ce qui ne se peut faire, je ne sais pourquoi il est « besoin que je vous le promette. — » A quoi le pèlerin dit : « — Madame, Tedaido n'est pas mort le moins du « monde, à ce que Dieu me montre, mais il est vivant et " sain, et en bon état pourvu qu'il ait votre faveur. — » La dame dit alors : « — Prenez garde à ce que vous dites ; je « l'ai vu mort devant ma porte, frappé de plusieurs coups
m de couteau, et je l'ai tenu dans mes bras, et j'ai arrosé son « visapc mort de mes nombreuses larmes lesquelles furent « cause qu'on en parla autant qu'on en avait parlé malhon- • nètement jadis. — » Le pèlerin dit alors : « — Madame, « quoi que vous disiez, je vous assure que Tedaldo est « vivant, et si vous voulez promettre que vous l'accueillerez « selon que je voua ai dit, j'espère que vous le verrez bien- « tôt. — » La dame dit alors : « - - Je le fais et je le ferai « volontiers, et rien ne saurait advenir qui me fût joie pa- « reille à celle que j'éprouverais à voir mon mari libre et « hors de danger, et Tedaldo vivant. — »
« Il parut alors à Tedaldo qu'il était temps de se faire connaître et de réconforter la dame par une plus certaine espérance au sujet de son mari, et il dit : « — Madame, afin que « je vous rassure sur votre mari, il me faut vous découvrir un «e secret que vous garderez sans que, de votre vie, vous en « manifestiez jamais rien. — n Ils étaient seuls en un endroit assez reculé, la dame ayant la plus grande confiance en la sainteté que le pèlerin paraissait avoir, pour quoi Tedaldo. ayant tiré un anneau qu'il avait soigneusement conservé et que la dame lui avait donné la dernière nuit qu'il avait passée avec elle, le lui montra et dit : « — Madame, connaissez-vous « ceci ? — » Comme la dame le vit, elle le reconnut, et dit : « — Oui messire, je le donnai autrefois à Tedaldo. — » Alors le pèlerin se levant, rejetant rapidement la robe qu'il avait sur le dos, et le chapeau qui lui recouvrait la tête, et parlant florentin dit : « — Et moi, me connaissez-vous ? — »
« Quand la dame le vit, reconnaissant que c'était Tedaldo, toute abasourdie et ayant peur de lui comme on a peur des morts qu'on voit marcher comme s'ils étaient vivants, elle fut saisie de frayeur ; aussi ne lui fit-elle pas accueil comme à Tedaldo qui serait revenu de Chypre, mais comme à Tedaldo revenant du sépulcre, et elle voulut le fuir toute tremblante. Sur quoi Tedaldo dit : « — Madame, ne crai- « gnez rien, je suis votre Tedaldo vivant et bien portant, et « je n'ai jamais été mort, quoique vous et mes frères puis- « siez croire. — » La dame un peu rassurée et reconnaissant sa voix, le regarda un peu plus attentivement, et s'assurant elle-même que pour sûr c'était Tedaldo, se jeta à son cou en pleurant, le baisa et dit : « — Mon doux Te- « daldo, sois le bien revenu. — » Tedaldo, l'ayant accolée et baisée, dit : « — Or, madame, il n'est pa*s temps de « se faire plus chaleureux accueil ; je veux aller faire en « sorte qu'Aldobrandino vous soit rendu sain et sauf, de « quoi j espère qu'avant demain soir vous entendrez des t nouvelles qui vous plairont; si véritablement j'ai, comme « je le crois, de bonnes nouvelles pour sa délivrance, ie « veux pouvoir celte nuit venir jusqu'à vous et vous les
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• conler plus à l'aise que je le puis présentement. — » El ayant remis sa robe et son chapcuu, il embrut-a une autre fois la dame, et l'ayant réconfortée d'un l)on espoir, il se sé()ara d'elle, et s'en alla h l'endroit où Aldobrundino était prisonnier, plus préoccupé de la peur de la mort qui l'attendait, que «iune espérance quelconque de salut. Comme s'il fût venu pour le rei.onfortcr, il entra dans sa prison avec le coDSftutement des geôliers, et s'élant assis près <ie lui, il lui dit: « — Adolbrandino, Je suis un de tes amis « envoyé à toi paf Dieu pour te sauver, car à cause de « ton innocence il lui est venu pitié de toi. Et pour ce, si « par dérérence pour lui, tu veux me concéder une petite « faveur que je te demanderai, sans faute avant qu'il soit « demain soir, au lieu de la sentence de mort que tu attends, « tu entendras ton acquittement. — » A ciuoi Aldobrandino répondit; « — Brave homme, puisque tu tes occupé de mon « sahit.bien que Je ne te connaisse pas et que Jo ne me sou- « vienne pas de l'avoir jamais vu, lu dois être ami, comme « tu le dis. Kt, de vrai, le crime pour lequel on dit que Je « dois être condamné à mort, je no l'ai pas commis ; j'ai fait « autrefois beaucoup d'autres péchés, lesquels peut-être « m'ont amené à cette lin. Mais je te dis ceci par révérence « pour Dieu, s'il a présentement miséricorde de moi, je « ferai volontiers une grande chose plutôt qu'une petite, « bien plus que de la promettre ; et pour ce, demande ce « qu'il te plaît, car sans taute, s'il arrive que j'en réchappe, «je l'observerai fidehiinent. — »
« Le pèlerin dit alors : « — Je ne veux pas autre chose -« sinon que tu pardonnes aux quatre frères de Tcdaldo de t t' avoir conduit à ce point, te croyant coupable de la « mort de leur frère, et que lu les aies pour frères et amis «s'ils te demandent de cela pardon. — » A quoi Abiabrandino répondit : « — Nul ne sait combien c'est ilom-e « chose que la vengeance, ni avec quelle ardeur on la dé- « sire, sinon celui qui a reçu l'olfense, mais toutefois « alin que Dieu pourvoie à mon salut, je leur pardon- « nerai volontiers et je leur pardonne dores et déjà; et si « j'échappe vivant d'ici, Je m'etVorcerai de faire en cela « comme il te sera agréable. — » Cela plut au pèlerin, et sans en vouloir dire plus, il le p-ia d'avoir bon courage, car pour sûr avant que le jour suivant s'achevAt, il apprendrait des nouvelles très certaines de son salut. Et l'ayant quitté, il s'en alla à la Seigneurie et parla ainsi secrètement à un chevalier qui l'occupait : « -- Mon Seigneur, rhacua « doit volonlierss'elîbrcerde faire lue la vérité soit reconnue, « et surtout ceux qui tiennent la place que vous occn;)«'Z, « pour que ceux-là qui n'ont point commis la faute ne jjor- « tent pas les peines, et (jueles coupables soient punis. Alla
tt qu'il en arrive ainsi, pour votre honneur et pour le châ- « liment de qui l'a mérité, je suis venu ici vers vous. Gomme « vous savez, vous avez procédé avec rigueur contre Aldobran- « dino Paiermirii, et il vous semble avoir découvert que c'est V lui qui a tué Todaldo p]lisei, et vous êtes sur le point de c ie condamner; ce qui est très certainement faux, si comme « je crois, je réussis à vous le montrer avant qu'il soit mi- « nuit, en vous mettant entre les mains les meurtriers de « ce jeune homme. — »
« Le brave homme, que le sort d'Aldobrandino fâchait, prêta volontiers l'oreille aux paroles du pèlerin ; et après avoir causé de plusieurs autres choses avec lui, il fit, fut SCS indications, prendre sur leur premier sommeil les deux frères aubergistes et leur servante, sans que ceux-ci fissent la moindre résistance ; et comme il s'apprêtait, pour savoir comment la chose s'était passée, à !ea i'aii-f :.ripMre à la torture, ils ne le voulurent attendre, ruxis ii:.r.':-àO de son côté d'abord, puis tous ensemble, ils iveMè-:'^^ t •.empiétement que c'était par eux que Teda! >-».. i-'-'*'- ..-s connaissaient pas, avait élé tué. Comme ^- t.'' ' Cii '^.c-jcutz,'-^ le motif, ,ils dirent que c'était parce qu'il i- ait tOM'"^:;'''^'>tif 'a femme de l'un d'eux et voulu la forcer à satisfaire 86î! •3'§.*i'"3 pendant qu'ils nétaient pas danô l'auberge. Le pèlerin, ayaui su cela, prit congé du gentilhomme avec sa permission zt s'en alla en cachette à la. maison de madame Ermellina ; û la trouva seule qui laltendait, également désireuse d'ouïr de bonnes nouvelles au sujet de son mari, et de se réconci^er pleinement avec son Tcdaldo. Étant arrivé près d'elle, Tedaldo dit, d'un air joyeux : « — Ma très chère dame., réjouis- « toi, car pour sûr tu auras ici demain ton Aldobrandino « sain et sauf — » et pour lui donner de cela une plus entière croyance, il lui raconta tout ce qu'il avait fait. La dame, que ces deux événements si subit, c'est-à-dire revoir vivant Todaldo qu'elle croyait vraiment avoir pleuré mort, et voir Aldobrandino délivré de tout péril, avaient rendue plus joyeuse qu'une autre le fut jamais, accola aflectueusement et baisa son Tedaldo ; s'en étant allés ensemble au lit, ils firent d'un commun bon vouloir une gracieuse et joyeuse paix, prenant l'un de l'autre une délicieuse joie. Et comme le jour devint proche, Tedaldo se leva après avoir expliqué à la dame ce qu'il entendait faire, et l'avoir priée de nouveau de tenir cela très secret, et sortit de chez elle sous son habii de pèlerin, pour s'occuper, quand l'heure serait venue, des affaires d'Aldobrandino. Le jour venu, la Seigneurie estimant avoir pleine information de l'affaire, délivra promptement Aldobrandino, et quelques jours après, fit trancher la tète aux malfaiteurs à l'endroit môme où le meurtre avait été commis.
lOG LE DÉCAMÉRON.
« Aldobrandino étant donc libre, à la grande Joie de lui, de sa femme et de tous ses amis et parents, et reconnaissant manifeslement que cela était arrivé par l'intervention du pèlerin qui était venu le trouver, il le mena chez lui pour tout le temps qu'il lui plairait de rester en la cité ; et là. tous ne pouvaient se rassasier de lui faire honneur et fôte, cA en particulier la datne, qui savait bien à qui elle le faisait. Mais au bout de quelque temps, Tcduldo fioyait devoir remettre Aldobrandino en paix avec ses frères qu'il savait non seulement avoir éle blessés de son acquittement, mais s'être armés par crainte, réclama d'Aldobrandino l'exécution de sa promesse. Aldobrandino répondit généreusement qu'il était prêt. Sur quoi le pèlerin fil apprêter pour le jour suivant un beau festin, dans lequel il lui dit qu'il voulait qu'il reçiit en même temps que ses parents et leurs femmes, les quatre frères et leurs dames, ajoutant qu'il irait lui-même inr^ontinent les inviter do sa part au banquet donné en signe de paix. Aldobrandino ayant consenti à tout ce qui plaisait au pèk'SJti, celui-ci s'en alla sur-le-champ vers les quatre frères, et après avoir employé auprès d'eux les arguments requis en pareille matière, il les amena à la fin assez facilement, à force de raisons inexpugnables, à reconquérir l'amitié d'Aldobrandino en lui deman'iant pardon ; cela fait, il les invita eux et leurs femmes à dîner le lendemain matin avec Adolbrandino ; ceux-ci, s'étant assurés de sa bonne Ici, acrepten-nt franchement l'invitation. Le lendemain matin donc, à l'heure du rcpa? les quatre frères de Tedaido d'abord, vêtus de noir comni ils ét.iient, et qoi>l(jiies-uns de leurs amis, vinrent à la maison d'Aldobrandino qui le» attendait ; et là, devant tous ceux qui avaient été invités par Aldobranflino à leur faire compagnie, ayant jeté leurs armes à terre, ils se remirent aux mains d'Aldobrandino, demandant p.irdnn de ce qu'ils avaient fait contre lui. Aldobrandino les reçut aireclueusementet tout en larmes, et les baisant tous sur la bouche, il expédia l'affaire en peu de paroles et leur remit toute injure reçue. Après ceux-ci, vinrent leurs sœurs et leurs femmes, toutes de noir vêtues, et elles furent gracieusement accueillies par madame Erméllina et les autres dames. Puis les hommes et les danies furent magnifiquement servis au festin, oh il n'y eut rien que de louable, si ce n'est une sorte de taciturnité occasionnée par les vêlements noirs que portaient les parents de Tedaido à cause de leur récente douleur, ce qui avait fait blâmer par quelques-uns l'idée et le banquet du pèlerin, ce dont celui-ci s'était bien aperçu. Mais jugeant venu le moment qu'il avait marqué en lui-même pour chasser cette taciturnité, il se leva, les antres convives mangeant encore les fruits, et dit : « — Rien n'a manqué à ce festin
« pour le rendre joyeux, si ce n'est Tedaldo, lequel, puisque « vous ne l'avez pas reconnu bien que vous l"ayiez eu conti- « nucllement avec vous, je veux vous montrer. — » Et ayant rejeté sa robe et tous ses habits de pèlerin, il resta avec une jupe de soie verte. Chacun l'ayant regardé, non sans grandissime étonnement, on mit longtemps à le reconnaître avant de se risquer h croire que ce fût lui. Ce que voyant Tedaldo, il se mit' à raconter beaucoup de choses concernant leur parente et qui étaient advenues entre eux, ainsi que sur ses propres aventures. Pourquoi ses frères et les autres hommes, remplis de larmes d'allégresse, coururent l'embrasser, et les dames en firent ensuite autant, de même que les parents et les non parents, excepté madame Ermellina. Ce que voyant Aldobrandino, il dit : « — Qu'est-ce « que cela, Ermellina? Pourquoi ne fais-tu pas fête à Te- M daldo comme les autres dames? — » A quoi, tous l'entendant, la dame répondit : « — Il n'y en a aucun ici qui « lui aie fait et lui fasse plus volontiers fête, si je considère « que c'est par lui que je t'ai retrouvé; mais les paroles « dcshonnùtes qui ont été dites pendant les jours que noua « pleurions celui que nous croyions être Tedaldo, m'en font « abstenir. — » A quoi Aldobrandino dit : « — Va tout jours, crois-tu que je croie aux mauvaises langues ? En « poursuivant mon salut, il a trop bien montré que ceU « était iaux, pour que je le croie jamais ; lève-toi vite, « et va l'embrasser. — » La dame qui ne désirait rien autre, ne fut pas lente à obéir en cela à son mari ; pour quoi, s'étant levée, elle l'embrassa comme, les autres avaient fait, et lui fit fête. Cette générosité d'Aldobrandino plut beaucoup aux frères de Tedaldn, ainsi qu'à tous les hommes et à toutes les femmes qui étaient là, et tout ressentiment, qui aurait pu naître dans les esprits de quelques-uns par îcs paroles qui avaient été précédemment dites, fut effacé. Chacun ayant donc fêté Tedaldo. il arracha lui-même les vêtements noirs que portaient ses frères, et les habits couleur sombre de ses sœurs et belles-sœurs, et ordonna qu'on leur apportât sur-le-champ d'autres vêtements. Quand ils en furent revêtus, on fit forr-^ ballets, chansons et autres amusements ; pour quoi le festin, qui avait eu un commencement silencieux, eut un3 fin bruyante. Et avec une très grande allégresse ils s'en allèrent tous tant cju'ils étaient à la maison de Tedaldo où ils soupèrent le soir ; et ils continuèrent la fête de cek^ laçon pendant plusieurs jours encore.
« Les Florentins regardèrent longtemps Tedaldo comme un homme ressuscité et comme une chose merveilleuse ; et à beaucoup de gens, même à ses frères, il était resté en l'esprit certain doute si c'était lui ou non ; ils ne le croyaient pas encore pleinement, et ils ne l'auraient peut-être jamais
i33 LE DÉCAMftht'.N
cru, si un cas ne lût advenu qui leur domonlra cîuircrncnt quel était celui qui avait été tué, et ce cas lut le suivant. Ui: jour que des l'antassins de la Lunitçiaiie passaient devant chez eux, ils aperçurent Tedaldo et se porlèrt;ut à sa rencontre en disant : « — Bonjour, Faziuolo ! — » A quoi Tedaldo, ses frères étant présents, répondit : « — Voua m'avez pris pour un antre. — » Ceux-ci, l'entendant parler, rougirent et lui dema(:dèrent pardon en disant: « — En vérité, « vous ressemblez plus qu'homme que nous vîmes jamais à « un de nos compagnons appelé raziuolo do Hunlremoli, « qui vint ici il y a quinze jours h peine Ht dont nous n'a- « vous jamais pu savoir ce qu'il était devenu. Il est bien « vrai que nous étions étonnés de l'habit (|ue vous pnrtfz, « pour ce qu'il était soldat comme nous. — » l/aîn»'; d's frères de Tedaldo, entendant cola, e'approch;i et demautli comment était vêtu ce Faziuolo. Ceux-ci le (liront, et il t^ ■ trouva justement avoir été comme ils le diî»aienl. D'où il l'iiL reconnu, tant par ces preuves que par d'autres, que celui qui avait été tué était Faziuolo et non Tedaldo ; sur quoi, le doute que ses Irèreset les autres avaient à son sujet lut dissipé. Tedaldo donc, devenu richissime, persévéra dans :'.>n amour, et la dame agissant discrètertienl et suns plus se '■».cher, ils jouirent longuement de leur amour. Dieu u^va fasse jouir du nôtre. •
NOUVELLE VIII
Ferondo avale une eertaioe poadre et e»l enterré eoniine mort. Tiré dn lipulera par l'abbé qui jouit do sa feminp, il est Uînu par celui-ci en priioD, et on lui lait croire qu'il »sl laui le purgaloir». Un r (oit reiauicild, il élire oomine aiea ua Gis que l'abbé avait eu avec ta femme.
La fin de la longue nouvelle d'Émilia étant venue, et celle nouvelle n'ayan' point pour cela déplu par sa longueur, mais tous ayant .-econnu qu'elle avait été rapidement conloe eu égard a la quantité et à la variété des aventures qu'elle contenait, la ruine, ayant d'un signe montré son désir à lu LaureLta, lui donna occasion de commencer ainsi : « — Très chères dames, je crois que j'ai à vous raconter une histoire qui a beaucoup plus l'air d'un mensonge que d'une vérité, et elle m'est revenue en l'esprit quand j'ai entendu parler de celui qui avait été enseveli et pleuré pour un autre. Je dirai donc comment un vivant fut enseveli pour mort, et conriment ensuite, bon nombre de genseC lui-même crurent qu'il était sorti du tombeau, non en personne vivante, mais «D ressuscité, celui qui était cause de l'aventure étant adoré
comme saint, alors qu'il aurait plutôt dû être condamné comme coupable.
« Il y eut donc en Toscane, et il y a encore une abbaye comme nous en voyons beaucoup, et située dans uu lieu puu fréquenté. De cette abbaye, fut fait abbé un moine (lui en toute chose était très saint homme, hormis en ce qui concernait le commerce des femmes; et il savait faire si prudemment, que quasi personne ne le soupçonnait, loin de le savoir, pour ce qu'il était tenu pour très saint et juste en toutes choses. Or, il advint que l'abbé étant lié avec un fort riche paysan du nom de Ferondo, homme matériel et grossier, sans éducation. et dont la fréquentation ne plaisait à l'abbé que parce qu'il prenait parfois amusemenl de sa simplicité, l'abbé s'aperçut que Ferondo avait pour épouse une très belle femme dont il s'amouracha si ardemment qu'il ne pensait jour et nuit à autre chose. Mais ayant entendu dire que Ferondo, bien qu'il fût en tout le reste simple et sot, était très avisé pour aimer sa femme et la surveiller, il s'en désespérait quasi. Cependant, comme il était très adroit, il fit si bien auprès de Ferondo, qu'il l'amena k venir parfois avec sa femme se promener dans le jardin de l'abbaye ; et là ils raisonnaient ensemble modestement de la béatitude de la vie éternelle, et des saintes œuvres d'un grand nombre d'hommes et de femmes des temps passés, tellement que le désir vint à la dame de se confesser à lui, et après en avoir demandé la permission à Ferondo, elle l'obtint.
« La dame étant donc venue se confesser à l'abbé, au grandissime plaisir de celui-ci, et s'étant mise à ses pieds, elle commença ainsi, avant de dire autre chose : « — Mcssire, si « Dieu m'eût donné un vrai mari, ou s'il ne m'en eût pas « donné, peut-être me serais-je rendue à vos exhortations « d'entrer dans le chemin dont vous m'avez parlé et qui « mène à la vie éternelle ; mais quand je considère ce qu'est « Ferondo et sa sottise, je puis me dire veuve, et pourtant «je suis mariée en cela que, lui vivant, je ne puis avoir un « autre mari; et lui, sot comme il est, sans que je lui en « donne aucun motif, est tellement jaloux de moi, qu'à, « cause de cela je ne puis vivre avec lui, sinon dans les tri- « bulationset les chagrins. Pour quoi, avant que j'en vienne « à me contésser d'autre chose, je vous prie le plus huai- « blemenl que je peux, qu'il vous plaise me donner à ce * sujet quelque conseil, pour ce que, si de là ne surgit pas M l'occasion pour moi de bien faire, il me servira peu de « m'étre confessée ou d'avoir accompli toute autre œuvre « louiible. — ). Ce raisonnement toucha d'un grand plaisir l'esprit de l'abbé, car il lui parut que la fortune avait ouvert le chemin à son plus grand désir, et il dit : « — Ma iilla, je
•^rV» LE DÊCAMÊHOJ».
« crois que c'est un grand ennui pour une femme belle et «délicate comme voua êtes, d'avoir pour mari un sol; mais
• je crois que c'en est un bien plus grand encore d'en avo'r « un jaloux ; pour quoi, comme vous avez l'un et l'autre, je M crois aisément à votre tribulation dont vous m'entretenez, w Mais à cola, parlant brièvement, jo ne vois ni conseil, ni M remède, hors un, le]uel est que Ferondo se guérisse do M celte jalousie. Le remède pour le guérir, jo le saurais trop
• bien faire, pourvu que vous ayiez la force de tenir secret «< ce que ]*; vous dirai. — » La dame dit : «< — Mon père, « n'en doutez point, pour ce que je me laisserais plutôt « mourir qne, de redire à autrui ce (juc vous m'aurez dit ; « mais comment se pourra ce l'aire ? — » L'attbc répondit : m — Si nous voulons qu'il guérisse, il faut do toute néces- « silé qu'il aille en purgatoire. — » « — Kt comment — dit « la dame — pourra-t-il y aller viv.Tnt? — » L'nbbé dit : — <c 11 l'aut qu'il meure, et ainsi il ira; et quand il aura «« souffert une assez grande peine pour qu'il soit guéri do « sa jalousie, nous prierons Dieu avec certaines oraison-» <* qu'il revienne en cette vie, ce qu'il fera. — » « — Donc -
« dit la dame — dois-je rester veuve? — » « — Oui — n.- " pondit l'abbé — pour un certain temps, pendant lequel il « faudra bien vous garder de vous lai8.ser remarier à un aii- « tre, pour ce que Dieu l'aurait pour mauvais, et Ferond « étant revenu il vous faudrait retourner avec lui, et il Sf « rait plus jaloux que jamais. — « La dame dit : • — Pourvu «< (lu'il puérispc de celte ma'adie, comme il ne me convient « pas de rester toujours enfermée, je serai satisfaite ; faites « comme il vous plaira. — h L'abbé dit alors : — « El je le « r<'rai ; mais quelle récompense devrai-je avoir, moi, pour « vous avoir rendu un tel service? -- n • — Mon père — dit « la dame — ce qu'il vous plaira, pourvu que je le puisse ; « mais que peut une femme comme moi pour un nomme « comme vous? — » A quoi l'abbé dit : « — Madairie, vous « pouvez faire non moins pour moi queje pourrai faire pour « vous ; pour ce que, de même je suis disposé à faire tout « ce qui pourra amener votre bien et votre consolation, « ainsi vous pouvez faire ce qui sera mon salut et le bon- « henr de ma vie. — » La dame dit alors: « — S'il est ainsi, « je suis prête. — » « — Donc — dit l'abbé — vous me don- « nerez votre amour et contentement de vous pour laquelle
• je brûle et me consume tout entier. — » La dame, entendant cela, répondit tout effrayée: « — Hé ! mon père, qu'est- « ce que vous me demandez 1 Je croyais que vous étiez un « saint ; or, convient-il aux saints de requérir pour telles
• choses les femmes qui vont leur demander conseil ? — » A quoi l'abbé dit : « — Ma belle âme, ne vous étonnez pas,
• car pour cela la sainteté n'en diminue point, pour ce
t qu'elle réside dans l'âme, et que ce que je vous demande « est péché du corps. Mais quoi qu'il en soit, votre beauté « désirée a eu tant de force, que l'amour me contraint h • faire ainsi. Et je vous dis que vous peuvez, vous, être ptus « glorieuse de votre beauté que beaucoup d'autres femmes, « en songeant qti'elle a plu aux saints qui sont habitués à « voir les beautés du ciel ; et puis, bien que je sois abbé, je « je suis homme comme les autres, et, comme vous voyez, «je ne suis pas encore vieux. Et cela ne doit pas vous être « pénible à faire, au contraire vous devez le désirer, pour ce « que, pendant queFerondo sera en purgatoire, je vous don- « nerai, vous faisant la nuit compagnie, cette consolation « qu'il devrait, lui, vous donner ; et jamais de cela personne t ne s'apercevra, chacun croyant, et plus peut-être, que je « suis ce que vous croyiez vous-même que j'étais il y a un « moment. Ne refusez pas la grâce que Dieu vous envoie, M car elles sont nombreuses celles qui désiraient ce que vous « pouvez avoir et ce que vous aurez, si vous croyez sagement « mon conseil. En outre, jai de beau.x. joyaux" et de belles « pierreries, et je n'entends pas qu'ils soient à d'autres qu'à « vous. Faites donc pour moi, ma douce espérance, ce que w je fais pour vous volontiers. — »
<i La dame tenait le visage baissé ; elle ne savait comment le refuser, et consentir ne lui paraissait pas bien ; pourquoi, l'abbé voyant qu'elle l'avait écoute et qu'elle retardait sa réponse, pensant l'avoir déjà à moitié convertie, ajouta beaucoup d'autres paroles semblables aux premières et ne s'arrêta pas qu'il ne lui eût mis en tête que ce serait bien agir; pourquoi, toute honteuse, elle dit qu'elle était à ses ordres, mais qu'elle ne le pouvait faire avant que Ferondo fût en purgatoire. A quoi l'abbé, très content, dit : « — Et nous « ferons qu'il y aille promptement ; vous ferez donc demain « ou après demain en sorte qu'il vienne ici me trouver. — » Et cela dit, il lui mit en cachette un bel anneau au doigt et la congédia. La dame, joyeuse du présent, et s'attendànt à en avoir d'autres, rejoignit ses compagnes auxquelles elle se mit à raconter de merveilleuses choses sur la sainteté de l'abbé, et s'en revint avec elles à sa maison.
« Peu de jours après, Ferondo s'en alla à l'abbaye, où, dès que l'abbé le vit, il songea à l'envoyer en purgatoire. Et ayant retrouvé une poudre d'une vertu merveilleuse qu'il tenait d'un grand prince des pays du levant — lequel affirmait qu'elle était employée d'habitude par le Vieux de la montagne quand il voulait envoyer, en l'endormant, quelqu'un dans son paradis ou l'en retirer, et que donnée à plus forte ou plus petite dose, elle faisait, sans produire aucune lésion, plus ou moins dormir celui qui l'avait prise, de telle façon que pendant que son action durait, on n'aurait jamaii
202 LE DÊCAMÏlRON.
dit que le dormeur était vivant, — il en prit autant qu'il en fallait pour faire dormir troi? Jours, ot layant verser' dans un verre dtî vin un peu trouble, il le donna à boire dans pu cellule à Ferondo, sans que celui-ci s'en lût aperçu ; puis il le mena dans le cloître où il se mit avec plusieurs de scd moines à se divertir de ses sottises.
« Il ne se passa guère de temps sans qu**, la poudre agissant, Fcroof'.i) lût pris d'un tel soiumeil dauï^ la lôie (ju'il dormait tout debout et qu'il tomba tout ondortp.i. L'abbé feignant de se troubler de cet accident, le lit désbabillor. envoya chercher de l'eau froide, la lui jela au vis.ige. et fit faire beaucoup d'autres tentatives, comme s'il voulait lui ramener la vie 0» le sentiment que quelques v.ipcursde l'calomac ou d'ailleurs lui avaient enlevés. L'abbé et les moines voyant qu'il ne donnait, malgré tout cela, aucun signe de vie, lui tàlant le pouls et ne lui en trouvant pas, eurent tous pour certain qu'il était mort ; pour (luoi, l'ayant envoyé dire à sa femme et à ses parents, ceux-ci accoururent tous sur-le-champ, et après qu'ils l'eurent pleuré quelque peu, l'abbé le Ht mettre, vôtu comme il était, dans un cercueil. La dame s'en retourna chez elle et dit (lu'cllc n'entendait jamais se séparer d'un petit enfant {|u'elle avait eu de lui ; et pour ce, restée en la maison, elle» se mit à diriger le fils et la fortune qu'avait laissés Feronilo. Pendant la nuit l'abbé, accompagné d'un moine bolonais auquel il se confiait beaucoup et qui était arrivé le jour même de Hrdogne. se leva en cachette, tira Ferondo de son cercueil, et ils le portèrent tous deux dans un caveau où l'on ne voyait aucune lumière et qui servait de prison pour les moines qui avaient commis quelque faute ; puis, après lui avoir Ole ses vêtements et l'avoir vêtu comme un moine, ils le mirent sur un tas de paille et l'y laissèrent Jusqu'à ce qu'il lût revenu à lui. Cela fait, le moine bolonais informé par l'abbé de ce qu'il aurait à faire, et personne autre n'en sachant rien, se mit à attendre que Ferondo reprît ses sens. Lejf)ur suivant, l'abbé, accompagné d'un de ses moines, s'en alla sous prétexte de visite à la maison de la dame, qu'il trouva vôlue de noir et plongée dans la douleur, et après l'avoir un peu réconfortée, il lui rappela sa promesse. La damcse voyant libre et n'ayant !)lus l'empêchement de Ferondo ni de personne, ayant en i>utre vu au doigt de l'abbé un autre bel anneau, dit qu'elle était prête, et s'entendit avec lui peur qu'il vînt la nuit suivante. Pour quoi, la nuit venue, 1 al)bé, revêtu des habits de Ferondo, et accompagné de son moine, y alla, et coucha avec elle jusqu'au matin avec grandissime plaisir et contentement; puis il s'en retourna à l'abbaye, faisant depuis tr* souvent le chemin pour le même service. Ayant dans ses allées et venues été rencontré par quelques personnes, on
crut que c'était Ferondo qui allait ainsi par le pays pour faire pénitence; ce qui fut l'objet de grosses nouvelles parmi les gens du village, et on le redit plusieurs fois à sa femme, laquelle savait bien, elle, ce que c'était.
« Ferondo ayant repris ses sens et se voyant dans le caveau sans savoir oiî il était, le moine boloriais y entra en prenant une voix horrible, tenant des verges h la main ; et l'ayant saisi, il le battit grandement, Ferondo pleurant et criant, ne faisait que demander : « Où suis-je ? — » A quoi le moine répondit : k — Tu es en purgatoire. — '> « — Com- « ment ! — dit Ferondo ~ suis-je donc mort ? — » Le moine dit': « — Mais oui. — » Sur quoi Ferondo se mit à pleurer sur lui-même, sur sa femme et sur son enfant, disant les^ plus étranges choses du monde. Alors le moine lui porta un peu à manger et à boire ; ce que voyant Ferondo, il dit : « — Oh ! est ce que les morts mangent? — » Le moine dit: « — Oui, et voilà ce queje te porte ; la femme qui lut tienne, « l'envoie chaque matin à l'église pour faire dire des messes « pour ton âme, et Dieu veut qu'on te le donne ici. — » Ferondo dit alors : « — Seigneur, donne-lui le bon an, je lui « voulais grand bien avant queje mourusse, tellement que « je la tenais toute la nuit en mes bras et ne faisais que « l'embrasser, et autre chose aussi quand l'envie m'en ve- « nait. — » Puis, ayant grand besoin, il se mit à manger et à boire; et le vin ne lui paraissant pas trop bon, il dit: « — Seigneur, punis-la de ce qu'elle n'a pas donné au curé « du vin du tonneau qui est contre le mur. — » Mais quand il eut mangé, le moine le reprit de nouveau, et avec les mêmes verges lui redonna une grande batterie. Sur quoi, Ferondo ayant beaucoup crié, dit « — Eh ? pourquoi me « fais-tu cela? — » Le moine dit : « — Parce que Dieu u a ordonné qu'on te le fasse deux fois par jour. — » « — Et « pour quel motif, dit Ferondo ? » Le moine dit : « — Parce « que tu fus jaloux, ayant pour femme la meilleure dame « qui fût dans ta contrée. — » « — Hélas ! dit Ferondo —
/'i dis vrai, et la pl\^s douce ; elle était plus mielleuse que « confiture, mais je ne savais pas que Dieu eût pour mauc( vais que l'homme fût jaloux, car je ne l'aurais point été. — » Le moine dit : « — Tu aurais dû t'apercevoir décela pendant « que tu étais là-haut, et t'en corriger. Et s'il arrive jamais « que tu y retournes, fais en sorte d'avoir à l'esprit ce que « je te fais aujourd'hui, et ne sois plus jamais jaloux. » Ferondo dit : « — Oh ! ceux qui meurent y retournent-ils ja- « mais ? — » Le moine dit : « — Oui, ceux que Dieu veut. • -» « — Oh ! — dit Ferondo — si j'y retourne jamais, je serai « le meilleur mari du monde ; je ne la battrai jamais, je ne « lui dirai jamais d'injures, exceptéà propos du vin qu'elle «« m'a envoyé ici ce matin, et aussi parce qu'elle ne m'a
201 lE DÉCAMÉ »0M.
« point envoyé de chandelle, et qu'il m'a fallu manger dans « l'obscurité. — » Le moine dit : « — Klle en avait bien ap- « porté, mais on les a brûlées pour les messes. — » « — Oh ! — dit Ferondo — tu dis vrai ; et pour sûr, si j'y retourne, «je la laisserai faire ce qu'elle voudra. Mais dis-moi, qui es- « tu, toi qui me fais cela? — » l.e moine dit : • — Je suis t mort, moi aussi, et je fus de Sardaignc, et parce que j'ai « jadis loué beaucoup un mien seigneur d'avoir été jaloux, « j'ai été condamné par Dieu à cette peine de te donner & « manger et à boire et de te battre ainsi, jusqu'à ce que « Dieu en décidera autrement de toi et de moi. — » Ferondo dit : « — N'y a-t-il personne autre que nous deux ? — » Le moine dit : « — Si ; il y en a des milliers, mais tu ne peux « ni les voir ni les entendre, de môme qu'eux ne le peuvent « pas pour toi. — » Ferondo dit alors : t — Kt sommes-nous « bien loin de notre pays ? — » « — Oh I — dit le moine — un « nombre infini de milliers de lieues. — «» «■ — Diable, c'est « beaucoup — dit Ferondo — et pour ce qu'il me semble, • nous devrions être hors du monde, tant il y en a. — •
« Or, au milieu de semblable? discours, Ferondo fut tenu dix mois, mangeant et battu, pendant lesquels l'abbé rendit très souvent visite à la belle dame, et se donna avec elle le meilleur temps du monde. Mais comme arrivent les mésaventures, la dame devint grosse, et s'en étant vile aperçue elle le dit à l'abbé ; pourquoi il leur parut à tous deux temps de rappeler sans retard Ferondo du purgatoire à la vie, alin qu'il revînt à sa femme et qu'elle pût se dire grosse de lui. La nuit suivante donc, l'abbé fit avec uric voix contrefaite appeler Ferondo dans sa prison, et lui fit dire : « Ferondo « console-toi, car il plaît à Dieu que tu retournes au monde; « et y étant retournô, tu auras de ta femme un fil? que tu « nommeras Benedetto, pour ce qu'il t'a fait cette grAce par M les prières de ton saint abbé et de ta femme, et pour l'a- « mour de saint Benoît. — » Ferondo, entendant cela, fut € très joyeux et dit : « — Cela me plaît, Dieu lui donne le « bon an à messire le bon Dieu, à l'abbé, à saint Benoît et « à ma femme aimable, douce, suave. — i L'abbé lui ayant fait donner, dans le vin qu'il lui envoyait, de la poudre en quantité suffisante pour le faire dormir pendant quatre heures, on lui remit ses habits, et aidé du moine, il le porta secrètement de son caveau dans le cercueil où il avait été enseveli. Le matin, sur le point du jour, Ferondo reprit ses sens, et vit un peu de jour par une fente du cercueil, ce qu'il n'avait pas vu depuis dix bons mois ; pour quoi, lui paraissant être en vie, il commença à crier : « — Ouvrez- « moi, ouvrez-moi ! — » Et lui-môme il se mit à heurter si fort de la tête contre le couvercle du cercueil, qu'il commençait à le briser, pour ce qu'il était mal joint, quand lea