‹ Le décaméron (volume 2)Chapitre 9 sur 20 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

C'est chose humaine que d'avoir compassion des affligés; et bien que cela soit un devoir pour chacun, ceux-là surtout y sont le plus obligés, qui ont eu jadis besoin de coafort et l'ont trouvé chez quelques-uns. Parmi ces derniers s'il en fut qui en eurent jan^ais besoin, le tinrent pour cher ou en éprouvèrent du plaisir, je suis un de ceux-là. Dès ma première jeunesse, en effet, jusqu'au temps présent, ayant été embrasé outre mesure d'un 1res haut et noble amour, plus peut-êire qu'en le racontant il ne semblerait convenir à ma basse condition, et bien que par les gens discrets à qui la connaissance en parvint j'en aie été loué et estimé davantage, néanmoins cet amour me fut très dur à supporter, non certes par la cruauté de la dame aimée, mais à cause du feu excessif allumé en mon cœur par un appétit peu réglé ; lequel feu, pour ce qu'il ne me laissait satisfait d'aucun résultat convenable, m'avait fait sentir souvent phi:d'ennui qu'il n'était besoin. En cet ennui, les plaisants récits d'un ami et ses louables consolations m'apportèrent tant de soulagement, que j'ai la très ferme opinion que c'est à cela que je dois de n'être point mort. Mais, '.'omme il plut à Celui qui, étant lui-môme infini, donna pour loi immuable à toutes les choses mondaines d'avoir une fin, mon amour, fervent par-dessus tous les autres, et que ni lorce de raisonnement, ni conseil, ni vergogne apparente ou péril imminent n'avait pu rompre niployer,de soi-même, avec le temps

diminua de telle façon, qu'il m'a seulement laissé en lamé moire ce plaisir qu'il faitéprouverd'ordinaireà quiconque ne se hasarde pas à naviguer trop avant parmi ses plus profonds abîmes. Pour quoi, là où il était d'habitude pénible, tout souci étant écarté, je sens qu'il est resté délectable. Mais bien que la peine ait cessé, je n'ai point perdu pour cela le souvenir des bienfaits que j'ai reçus autrefois de ceux que leur bienveillance pour moi portait à prendre part à mes peines : et je ne crois pas que ce souvenir s'efface jamais, sinon par la mort. Et pour ce que la reconnaissance,comme je crois, est entre toutes les autres vertus celle qu'il faut louer, et que le défaut contraire est à blâmer, pour ne point paraître ingrat, je me suis proposé, selon le peu que je puis par moi-même, en échange de ce que j'ai reçu, maintenant que je peux me dire libre, d'apporter quelque allégement sinon à ceux qui m'ont aidé et qui, grâce à leur bonne étoile ou à leur intelligence, n'en ont pas besoin, du moins, à ceux à qui cela est nécessaire. Et bien que mon appui je veux dire mon confort, doive être et soit peu de chose aux besoigneux, néanmoins il me semble qu'il doit se porter de préférence là où le besoin apparaît plus grand, non seulement parce qu'il y sera plus utile, mais aussi parce qu'il y sera tenu pour plus cher. Et qui niera que, de quelque valeur qu'il soit, ce confort ne doive être donné bien plus aux dames amoureuses qu'aux hommes?Au fond de leurs délicates poitrines,tremblantetrougissant, elles tiennent cachéesles amoureuses flammes, lesquelles ont bien plus de forces que celles qui sont apparentes, comme le savent ceux qui ont éprouvéleursatteintcs.En outre,restreintesdans leurs volontés et dans leurs plaisirs par les ordres des pères, des mères, des frères et des maris, elles restent la plupart du temps renfermées dans l'étroite enceinte de leurs chambres, et, s'y tenant quasi oisives, voulant et ne voulant pas en une même heure, roulent des pensers divers qui ne peuvent être toujours gais. Et si quelque mélancolie, mue par un désir de feu, survient en leur esprit, il faut qu'elles l'y gardent à leur grand ennui, à moins qu'elle n'en suit chassée par des propos nouveaux; sans compter qu'elles sont beaucoup moins fortes que les hommes pour supporter les peines. Il n'en est pas de même des hommes amoureux, comme nous pouvons apertement le voir. Eux, si quelque mélancolie, ou si quelque pensée pénible les afflige, ils ont mille moyens de l'alléger ou de s'en distraire, pour ce aue, s'ils le veulent, il

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ont loisir d'aller et venir,d'entendre et de voir de nombreuses choses, d'oisebr, chasser, pêcher, chevaucher, jouer ou marchander. Chacun de ces mcjyens a assez de force pour tirer, en tout ou en partie, l'esprit à soi, et le détourner des ennuyeuses pensées, au moins pour quelque temps ; après quoi, par un moyen ou par un autre, la consolation survient ou bien l'ennui diminue. Donc, afin que par moi soit en partie corrigée la faute de la fortune, laquelle, là où il y a le moins de forces, comme nous voyons pour les femmes délicates fut plus avare d'aide, j'entends, pour le secours et le refuge de celles qui aiment — car aux autres c'est assez de l'aiguille, du fuseau et du dévidoir — raconter cent nouvelles, fables, paraboles ou histoires, comme on voudra les appeler, dites en dix jours par une honnête compagnie de sept dames et de trois jeunes hommes, compagnie formée au temps pestilcncieux de la mortalité dernière, ainsi que quelques légères chansons chantées par lesdites dames pour leur plaisir. Dansées nouvelles, se verront plaisants et âpres cas d'amour et autres événements de fortune, advenus aussi bien dans les temps modernes que dans les temps antiques. Les susdites dames qui les liront, pourront aussi tirer plaisir des choses plaisantes qui y sont montrées et en prendre d'utiles conseils, en tant qu'elles pourront y reconnaître ce qui est à fuir et pareillement ce qui est à suivre ; lesquelles choses je ne crois pas qu'on puisse entendre, sans que l'ennui en soit dissipé. Si cela arrive — et Dieu veuille qu'il en soit ainsi — elles devront en rendre grâce à l'Amour, lequel,me libérant de ses liens, m'a rendu le pouvoir dem'appliquer à leurs plaisirs.

fci comn.ence la première Jburnée du Décaméro:», dans laquelle, après qae l'auteur a expliqué pour quelle cause il advint que différentes personnes dont il est parlé ci-après se réunirent pour causer entre elles, on devise, sous le commandement de Pampinea, de ce qui pklt le plus à chacun.

Chaque fois, très gracieuses dames, que je considère en moi-même combien vous êtes toutes naturellement compatissantes, je reconnais que le présent ouvrage vous paraîtra avoir un commencement pénible et ennuyeux, car il porte au front le douloureux souvenir de la mortalité causée par la peste que nous venons de traverser, souvenir généralement importun à tous ceux qui ont vu cette peste ou qui en ont eu autrement connaissance. Ce n'est pas que je veuille, pour cela.vous effrayer et vous empêcherde lire plus avant, comme si vous deviez, en lisant, trépasser vous-mêmes au milieu des soupirs et les larmes. Cet horrible commencement ne vous causera pas plus d'ennui qu'aux voyageurs une montagne raide et élevée, après laquelle vient une belle et agréable plaine qui paraît d'autant plus séduisante, que la fatigue de la montée et de la descente a été plus grande. Et do même que l'allégresse succède à la douleur, ainsi les misères sont effacées par la joie qui les suit. A ce court ennui — je dis court, parce qu'il ne dure que quelques pages — succéderont vite la douceur et le plaisir que je vous ai promis précédemment,et que, si je ne vous le disais, vous n'auriez peut-être pas attendus d'un pareil début. Et de vrai, si j'avais pu honnêtement vous mener vers ce que je désire par un chemin autre que cet âpre sentier, je l'aurais volontiers fait. Mais, qu'elle qu'ait été la cause des événements dont on lira ci-après le récit, comme il n'était pas possible d'en démontrer Texactitude sans rappeler ce souvenir, j'ai été quasi contraint par la nécessité à en parler.

Je dis donc que les années de la fructueuse Incarnation du Fils de Dieu atteignaient déjà le nombre de mille trois cent quarante-huit, lorsque, dans la remarquable cité de Florea-

ce, belle au-dessus de toutes les autres cités d'Italie, parvint la mortifère pestilence qui, par l'opération des corps célestes, ou à cause de nos œuvres iniques, avait été déchaînée sur les mortels parla juste colère do Dieu et pour notre châtiment. Quelques années auparavant,elle s'était déclarée dans les pays orientaux,oîi elle avait enlevé une innombrable quantité de vivants;puis poursuivant sa marche d'un lieu à un autre,sans.jamais s'arrêter,elle s'étaitmalheureusement étendue versl'Occident. La science, ni aucuneprécaution humaine, ne prévalait contre elle. C'est en vain que, par l'ordre de magistrats institués pour cela, la cité fut purgée d'une multitude d'immondices ; qu'on défendit l'entrée à tout malade et que de nombreux conseils furent donnés pour la conservation de la santé. C'est en vain qu'on organisa, non pas un« fois, mais à diverses reprises, d'humbles prières publiques et des processions, et que d'autres supplications furent adressées à Dieu par les dévotes personnes ; quasi au commencement du printemps de ladite année, le fléau déploya ses douloureux effets dans toute leur horreur et s'afflrma d'une prodigieuse façon. Il ne procédait pas comme en Orient où, à quiconque sortait du sang par le nez, c'était signe d'une mort inévitable ; mais, au commencement de la maladie,aux hommes comme aux femmes, naissaient à l'aine et sous les aisselles certaines enflures dont les unes devenaient grosses comme une pomme ordinaire, les autres comme un œuf,et d'autres moins, et que le vulgaire nommait bubons pestilentiels. Et des deux parties susdites, dans un court espace de temps, ce bubon mortifère gagnait indifféremment tout le reste du corps. Plus tard, la nature de la contagion vint à changer, et se manifesta par des taches noires ou livides qui apparaissaient sur les bras et sur les cuisses, ainsi que sur les autres parties du corps, chez les uns larges et rares, chez les autres petites et nombreuses. Et comme en premier lieu le bubon avait été et était encore indice certain de mort prochaine, ainsi l'étaient ces taches pour tous ceux à qui elles venaient. Pour en guérir, il n'y avait ni conseil de médecin, ni vertu de médecine qui parût valoir, ou qui portât profit. Au contraire, soit que la nature du mal ne le permît pas, suit que l'ignorance des médecins —parmi lesquel9,outre lesrraig savants on comptait un très grand pombre de femmes et d'hommes qui n'avaient jamais eu aucune notion de médecine — ne sût pas reconnaître de quelle cause il provenait et, par conséquent, n'appliquât point le remède convenable, non-seulement peu de gens guérissaient,mais presque tous mouraient dans les trois Jours de l'apparition des signes susdits, qui plus tôt, qui plus tard, et sans éprouver àt fièvre, ou sans qu'il survînt d'autre complication.

Ce qui donna encore plus de force à cette peste, ce fut qu'elle se communiquait des malades aux personnes saines, de la même façon que le feu quand on l'approche d'une grande quantité de matières sèches ou ointes. Et le mal s'accrut encore non-seulement de ce que la fréquentation des malades donnait aux gens bien portants la maladie ou les germes d'une mort commune, mais de ce qu'il suffisait de toucher les vêtements ou quelque autre objet ayant appartenu aux malades, pour que la maladie fût communiquée à qui les avait touchés. C'est chose merveilleuse à entendre, ce que j'ai à dire; et si cela n'avait pas été vu par les yeux d'un grand nombre de personnes et parles miens, loin d'oserl'écrire,à peine pourrais-je le croirb.même si je l'avais entendu de la bouche d'un homme digne de foi. Je dis que l'énergie de cette pestilence fut telle à se communiquer del'un à l'autre, que non seulement elle se transmettait de l'homme à l'homme, mais, chose plus étonnante encore, qu'il arriva très souvent qu'un animal étrangerà respccehumaine,pour avoir touché un objet ayant appartenu à une personne malade ou morte de cette maladie, tombait lui-même malade et périssait dans un très court espace de temps. De quoi mes yeu:. — comme j'ai dit plus haut — eurent un jour, entre autes faits du même genre, la preuve suivante : les haillons d'un pauvre homme mort de la peste ayant été jetés sur la voie publique, deux porcs étaient survenus et, selon leur habitude, avaient pris ces haillons dans leur gueule et les avaient déchirés du groin et des dents. Au bout d'une heure à peine, après avoir tourné sur eux-mêmes comme s'ils avaient pris du poison, ils tombèrent morts tous les deux sur les haillons qu'ils avaient malencontreusement mis en pièces.

De ces choses et de baucoup d'autres semblables, naquirent diverses peurs et imaginations parmi ceux qui survivaient, et presque tous en arrivaient à ce degré de cruauté d'abandonner et de fuir les malades et tout ce qui leur avait appartenu ; et, ce faisant, chacun croyait garantir son propre salut. D'aucuns pensaient que vivre avec modération et se garder de tout excès, était la meilleure manière de résister à un tel fléau. S'étant formés en sociétés, il vivaient séparés de tous les autres groupes. Réunis et renfermés dans les maisons oij il n'y avait point de malades et oii ils pouvaient vivre le mieux ; usant avec une extrême tempérance des mets les plus délicats et des meilleurs vins ; fuyant toute luxure, sans se permettre de parler à personne, et sans vouloir écouler aucune nouvelle du dehors au sujet de la mortalité ou des malades, ils p.assaicnt leur temps h. faire de la musique et à se livrer aux divertissements qu'ils pouvaient se procurer. D'autres, d'une opinion contraire, affirmaient que boire beaucoup, jouir, aller d'un côté et d'au-

tre en chantant et en se satisfaisant en toute chose, selon son appétit, et rire et se moquer de ce qui pouvait advenir, était le remède le plus certain à si grand mal. Et, comme ils ledisaient,ilsmettaientdeleur mieuxleurthéorie en pratique, courant jour et nuit d'une taverne à une autre, buvant sans mode et sans mesure, et faisant tout cela le plus souvent dans les maisons d'autrui, pour peu qu'ils y trouvassent choses qui leur fissent envie ou plaisir. Et ils pouvaientagir ainsi en to;.ie facilité, pour ce que chacun, comme s'il ne devait plus vivre davantage, avait, de même que sa propre personne, mis toutes ses atîaires àl'abandon.Surquoijlaplupart des maiscnsélaient devenues communes, elles étrangers s'en servaient, lorsqu'ils les trouvaient sur leur passage, comme l'aurait l'ait le propriétaire lui-même. Au milieu de toutes ces préoccupations bestiales, on fuyait toujours les malades le plus qu'on pouvait. En une telle affliction, au sein d'une si grande misère de notre cité, l'autorité révérée des lois, tant divines qu'humaines, était comme tombée et abandonnée par les ministres et les propres exécuteurs de ces lois, lesquels, comme les autres citoyens, étaient tous, ou morts, ou malades, ou si privés de famille, qu'ils ne pouvaient remplir aucun office ; pour quoi, il était licite à chacun de faire tout ce qu'illui plaisait. Beaucoupd'autres, entre les deux manières de vivre susdites, en observaient une nioyenne,nese restreignant point surleur nourriture comme les premiers, et ne se livrant pas, comme les seconds, à des excès de bois?on ou à d'autres excès, mais usant de toutes choses d'une façon suffisante, selon leur besoin. Sans se tenir renfermés, ils allaient et venaient, portant à la main qui des fleurs, qui des herbes odoriférantes, qui diverses sortes d'aromates qu'ils se plaçaient souvent sous le nez, pensant que c'était le meilleur préservatif que de réconforter le cerveau avec de semblables parfums, attendu que l'air semblait tout empoisonné et comprimé par la puanteur des corps morts, des malades et des médicaments. Quelquesuns, d'un avis plus cruel, comme étant pur aventure le plus sûr, disaient qu'il n'y avait pas de remède meilleur, ni même aussi bon, contre les pestes, que de fuir devant elles. Poussés par cette idée, n'ayant souci de rien autre que d'euxmêmes, beaucoup d'hommes et de femmes abandonnèrent Ja cité,leurs maisons, leurs demeures, leurs parents et leurs biens, et cherchèrent un refugedans leurs maisons de campagneou danscellcs de leurs voisins, comme si la colère deDieu, voulant punir par cette peste l'iniquité des hommes, n'eût pas dû les frapper partout où ils seraiont.mais s'abbatre seulement sur ceux qui se trouvaient au dedans des murs de la ville, ou comme s'ils avaient pensé qu'il ne devait plus resterpersonne dans une ville dont la dernière heure était venue.

Et bien que de ceux qui émellaient ces opinions diverses, tous ne mourussent pas, ii ne s'ensuivait pas que tous échappassent. Au contraire, beaucoup d'entre eux tombant malades et de tous côtés, ils languissaient abandonnés, ainsi qu'eux-mêmes, quand ils étaient bien portants, en avaient donné l'exemple à ceux qui restaient sains et saufs. Outre que les citadins s'évitaient les uns les autres, que les voisins n'avaient aucun soin de leur voièin, les parents ne se visitaient jamais, ou ne se voyaient que rarement et seulement de loin. Par suite de ce deuil public, une telle épou- ;,:,, vante était entrée dans les cœurs, aussi bien chez les hommes ;||r que chez les femmes, que le frère abandonnait son frère, ' '«' 1 oncle son neveu, la sœur son frère, et souvent la femme son mari. Et, chose plus forte et presque Incroyable, les pères et les mères refusaient de voir etde soigner leurs enfants, comme si ceux-ci ne leur eussent point appartenu. Pour cette raison, à ceux qui, et la foule en était innombrable, tombaient malades, il ne restait d'autre secours que la charité des amis — ■ et de ceux-ci il y en eut peu — ou l'avarice des serviteurs qui, alléchés par de gros salaires, continuaient à servir leurs maîtres. Toutefois, malgré ces gros salaires, le nornbre des serviteurs n'avait pas augmenté, et ils étaient tous, hommes et femmes, d'un esprit tout à fait grossier. La plupart des services qu'ils rendaient, ne consistaient guère qu'à porter les choses demandées par les malades, ou à voir quand ils mouraient ; et souvent à un tel service, ils se perdaient eux-mêmes avec le gain acquis. De cet abandon des malades parles voisins, les parents et les amis, ainsi que de la rareté des serviteurs, provint une habitude jusque-là à peu près inconnue, à savoir que toute femme, quelque agréable, quelque belle, quelque noble qu'elle pût être, une fois tombée malade, n'avait nul souci d'avoir pour la servir un homme quel qu'il fût, jeune ou non, et de lui montrer sans aucune vergogne toutes les parties de son corps, absolument comme elle aurait fait à une femme, pour peu que la nécessité de la maladie l'exigeât ; ce qui, chez celles qui guérirent, fut sans doute causé, par la suite, d'une honnêteté moindre. Il s'ensuivit aussi la mort de beaucoup de gens qui, par aventure, s'ils avaient été secourus, s'en seraient échappés. Sur quoi, tant par le manque de services opportuns que les malades ne pouvaient avoir, que par la force de la peste, la multitude de ceux qui de jour etde nuit mouraient, était si grande dans la cité, que c'était une stupeur non pas seulement de le voir, mais de l'entendre dire. Aussi, la nécessité fit-elle naître entre ceux qui survivaient des mœurs complètement diirérentes des anciennes.

Il était alors d'usage, comme nous le voyons encore faire

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aujourd'hui, que les parentes et les voisines se réunissent dans la maison du mort, et là, pleurassent avec celles qui lui appartenaient de plus près. U'un autre côté devant la maison mortuaire, les voisins et un grand nombre d'autres citoyens se réunissaient aux proches parents ; puis, suivant la qualité du mort, les prêtres arrivaient, et il était porté sur les épaules de ses égaux, avec une grande pompe de cierges allumés et de chants, jusqu'à l'église choisie par lu*. avant de mourir. Ces usages, dès que la lurcur de la peste vint à s'accroîlre, cessèrent en tout ou en partie, et des usages nouveaux les remplacèrent. C'est ainsi que les gens mouraient, non seulement sans avoir autour de leur cercueil u-n nombreux cortège de femmes, mais il y en avait beaucoup qui s'en allaient de cette vie sans témoins ; et bien rare étaient ceux à qui les larmes pieuses ou amères de leurs parents étaient accordées. Au contraire, ces larmes étaient la plupart du temps remplacées par des rires, de joyeux propos et des Fêles, et les femmes, ayant en grande partie dépouillé la pitié qui leur est naturelle, avaient, en vue de leur propre salut, complètement adopié cet usage. Us étaient peu nombreux, ceux ttont les corps étaient accompagnés à l'église de plus de dix ou douze de leur voisins ; encore ces voisins n'étaient-ils pas des citoyens honorables et estimés, mais une manière de croqueinorts, provenant du bas peuple, et qui se faisaient appeler fossoyeurs. Payés pour de pareils services, il s'emparaient du cercueil, et, à pas pressés, le portaient non pas à l'église que le défunt avait choisie avant sa mort, mais à la plus voisine, le plus souvent derrière quatre ou cinq prêtres et quelquefois sans aucun. Ceux-ci, avec l'aide des fossoyeurs, sans se fatiguer à trop long ou trop solennel office, mettaient le corps dans la première sépulture inoccupée qu'il trouvaient. La basse classe, et peut-être une grande partie de la moyenne, était beaucoup plus malheureuse encore, pour ce que les gens, retenus la plupart du temps dans leurs maisons par l'espoir ou la pauvreté, ou restant dans lo voisinage, tomaient chaque jour malades par milliers, et, n'étant'servis ni aidés en rien, mouraient presque tous sanssecours. Il y en avaitbeaucoup qui finissaient sur lavoie publique, soit dejour ■oit de nuit. Beaucoup d'autres, bien qu'ilsfussent morts dans leurs demeures, faisaient connaître à leurs voisins qu'ils étaient morts, par la seule puanteur qui s'exhalait de leurs corps en putréfaction. Et de ceux-ci et des autres qui mouraient partout, toute la cité était pleine. Les voisins, mus non moins par la crainte de la corruption des morts que par la charité envers les défunts, avaient adopte la méthode suivante : soit eux-mêmes, soit avec l'aide de quelques porteurs quand ils pouvaient s'en procurer, ils transportaient

hors de leurs demeures les corps des trépassés et les plaçaient devant le seuil des maisons oià, principalement pendant la matinée, les passants pouvaient en voir un grand nombre. Alors, on, faisait venir des cercueils, et il arriva souvent que, faute de cercueils, on plana les cadavres sur une table. Parfois une seule bière contenait deux ou trois cadavres, et il n'arriva pas seulement une fois, mais bien souvent, que la femme et le mari, les deux frères, le pi^re et le fils, furent ainsi emportés ensemble. Il advint aussi un nombre infini de fois, que deux prêtres allant avec une croix enterrer un mort, trois ou quatre cercueils, portés par des croquemorts, se mirent derrière le cortège, et que les prêtres qui croyaient n'avoir qu'un mort à ensevelir, en avaient sept ou huit et quelquefois davantage. Les morts n'en étaient pas pour cela honorés de plus de larmes, de plus de pompe, ou d'une escorte plus nombreuse ; au contraire, les choses en étaient venues à ce point qu'oa ne se souciait pas plus des hommes qu'on ne soucierait à cette heure d'humbles chèvres. Par quoi il apparut très manifestement que ce que le cours naturel des choses n'avait pu montrer aux sages à supporter avec patience, au prix da petits et rares dommages, la grandeur des maux avait appris aux gens simples à le prévoir ou à ne point s'en soucier. La terre sainte étant insuffisante pour ensevelir la multitude des corps qui étaient portés aux diverses églises chaque jour et quasi à toute heure, et comme on tenait surtout à enterrer chacun en un lieu convenable suivant l'ancien usage, on faisait dans les cimetières deséglises, tant les autres e.ndroits étaient pleins, de très larges fosses, dans lesquelles on mettait les survenants par centaines. Entassés dans ces fosses, comme les marchandises dans les navires, par couches superposées, ils étaient recouverts d'un peu de terre, jusqu'à ce qu'on fût arrivé au sommet de la fosse.

Et pour ne pas nous arrêter davantage'sur chaque particularité de nos misères passées, advenues dans la cité, je dis qu'en cette époque si funeste, la campaj^ne environnante ne fut pas plus épargnée. Sans parler des châteaux, qui dans leurs étroites limites, ressemblaient à la ville, dans les villages écartés, les misérables et pauvres cultivateurs, ainsi que leur famille, sans aucun secours de médecin, sans l'assistance d'aucun serviteur, par les chemins, sur les champs mêmes qu'ils labouraient, ou dans leurs chaumières, de jour et de nuit, mouraient non comme des hommes, mais comme des bêtes. Pour quoi, devenus aussi relâchés dans leurs mœurs que les citadins, eux aussi ne se souciaient plus de rien qui leur appartînt, ni d'aucune affaire. Tous, au contraire, comme s'ils attendaient la mort dans le jour même où. ils se voyaient arrivés, appliquaient uni-

quementleur esprit non à cultiver, en prévision dei'avenir, les fruits de la terre, mais à consommer ceux qui s'offraient à eux. C'est pourquoi il advint que les bœufs, les ânes, les brebis, les chèvres, les porcs, les poules et les chiens mêmes, si fidèles à l'homme, chassés de leurs habitations, erraient par les champs — où les blés étaient laissés à l'abandon sans être récoltés, ni même fauchés — et s'en allaient oîi et comme il leur plaisait. Et beaucoup, comme des êtres raisonnables, après avoir pâturé tout le jour, la nuit venue, s'en retournaient repus à leurs étableg, sans être conduits par aucun berger.

Mais laissons la campagne et revenons à la ville. Que pourrait-on dire de plus? Si longue et si grande fut la cruauté du ciel, et peut-être en partie celle des hommes, qa'entre le mois de mars et le mois de juillet suivant, tant par la force de la peste, que par le nombre des malades mal servis ou abandonnés grâce à la peur éprouvée par les gens bien portants, plus de cent mille créatures humaines perdirent certainement la vie dans les murs de la cité de Florence. Peut-être, avant cette mortalité accidentelle, on n'aurait jamais pensé qu'il y en eût tant dans notre ville. Oh ! que de grands palais, que de belles maisons, que de nobles demeures où vivaient auparavant des familles entières, et qui étaient pleines de seigneurs et de dames demeurèrent vides jusqu'au moindre serviteur! Que de races illustres, que d'héritages considérables, que de richesses fameuses, l'on vit rester sans héritiers naturels! Que de vaillants hommes, que de belles dames, que debeaux jeunes gens, que Gallien, Hippocrate ou Esculape eux-mêmes a iraient jugés pleins de santé, dînèrent le matin avec leurs parents, leurs compagnons, leurs amis, qui, le soir venu, soupèrent dans l'autre monde avec leurs ancêtres !

Il m'est très pénible à moi aussi, d'aller si longuement k travers tant de misères. Pour quoi, je veux désormais laisser cette partie de mon sujet, pouvant aisément le faire. Je dis donc que notre cité étant dans cette triste situation et quasi vide d'habitants, il advint — comme je l'appris depuis d'une personne digne de foi — que, dans la vénérable église de Sanla-Maria-Novella, un mardi matin qu'il ne s'y trouvait presque pas d'autres personnes, sept jeune s dames, en habits de deuil, comme il convenait en un tel lieu se rencontrèrent après les offices divins. Elles étaient toutes unies par l'amitié, le voisinage ou la parenté. Aucune n'avail dépassé la vingt-huitième année, et la plus jeune n'avait pas moins de dix-huit ans. Chacune d'elle était sage et de sang noble, belle de corps, distinguées de manières et d'une honnêteté parfaite. Je citerais en propres termes leurs noms, si une juste raison ne me défendait de les dire, à savoir

que Je ne veux pas, à cause des choses suivantes qui furent racontées ou écoutées par elles, qu'aucune d'elles puisse tirer vergogne, les lois du plaisir étant aujourd'hui sévères, tandis qu'alors, pour les raisons ci-dessus déduites, elles étaient des plus larges. Je ne veux pas non plus donner prétexte aux envieux, prêts à mordre toute vie louable, de diminuer en rien la réputation de ces généreuses daines, à propos de? récits susdits. Pour quoi, afin de pouvoir faire connaître ce qu'elles racontèrent sans éprouver la moindre confusion, j'entends les désigner en tout ou en partie par des noms appropriés à la qualité de chacune. La première est la plus âgée, nous l'appellerons Pampinea ; la seconde Fiammctta; ia troisième, Philomène, et la quatrième, Emilia. Nous donnerons ensuite le nom de Lauretta à la cinquième, celui de Néiphil à la sixième, et nous nommerons la dernière Élisa, non sans motif. N'ayant été, les unes et les autres, amenées là par aucun projet, mais se trouvant par haserd réunies en un coin de l'église, elle s'assirent en cercle, et après de nombreux soupirs, laissant de côté les patenôtres, elles se mirent à causer entre elles sur la misère du temps. Au bout de quelques instants, les autres s'étant tues, Pampinea commença à parler ainsi :

« — Mes chèresdames, vous pouvez, ainsi que moi, avoir souvent ouï dire que celui qui use honnêtement de son droit n'a jamais fait tort à personne. Or, c'est un droit naturel à quiconque naît ici-bas, que de conserver et défendre sa vie tant qu il peut. Ce droit est si bien reconnu, qu'il est déjà advenu plus d'une fois que, pour le sauvegarder, des hommes ont été tués sans qu'il y eût crime aucun. Et si cela est permis par les lois à la protection desquelles tout mortel doit de vivre en sécurité, combien plus nous est-il permis, à nous et à tous autres, de prendre pour la conservation de notre vie les précautions que nous pouvons ? Quand je viens à songer à ce que nous avons fait ce matin et les jours passés ; quand je pense à l'entretien que nous avons en ce moment, je comprends, etvouspouvez semblablcment comprendre, que chacune de nous doit être remplie de crainte pour elle-même. De celaje ne m'étonne point; miais je m'étonne de ce que, avec notre jugement de femme, nous ne prenions aucune précaution contre ce que chacune de nous craint justement. Nous restons ici, à mon avis, non autrement que si nous voulions ou devions constater combien de corps morts ont été ensevelis, ou bien écouter si les moines de là dedans, dont le nombre est réduit à presque rien, chantent leurs offices à l'heure voulue, ou bien encore montrer par nos vêtements, à tous ceux qui nous voient, la nature et l'étendue de nos misères. Si nous sortons d'ici, nous voyons les morts ou les malades trans tés de toutes parts ; nous

voyons ceux que, pour leurs méraits, l'autorité des lois publiques a jadis condamnés à l'exil, se rire de ces lois, pour ce qu'ils sentent que les exécuteurs sont morts ou malades, et courir parla ville où ils commettent toutes sortes de violences et de crimes ; nous voyons la lie de notre cité, engraissée de notre sang, et, sous le nom de fossoyeurs, s'en aller, cà notre grand dommage, chevauchant et courant de tous côtés et nous reprochant nos malheurs dans des chants déshonnêtes. Nous n'entendons que ceci : tels sont morts et tels autres vont mourir! Et s'il y avait encore des gens pour les pousser, nous entendrions s'élever de partout de douloureuses plaintes. Je ne sais s'il vous advient à vous comme à moi ; mais quand je rentre dans ma demeure, et que je ne retrouve, de toute ma nombreuse famille, que ma servante, j'ai peur et je sens comme si tous mes cheveux se dressaient sur ma tête. Il me semble en quelque endroit de ma maison que j'aille ou que je m'arrête, voir les ombres de ceux qui sont trépassés, non avec les visages que j'avais coutume de leur voir, mais sous un aspect horrible qui leur est venu tout nouvellement je ne sais d'où et qui m'épouvante. Toutes ces choses font qu'ici, hors d'ici et dans ma propre maison, il me semble être mal, d'autant plus que je crois que de tous ceux qui avait comme nous la possibilité d'aller quelque part, nous sommes les seules qui soyons restées. Et s'il en est resté quelques-uns, j'ai en tendu dire que, sans faire aucunedistinctionentreles choses honnêtes et celles qui ne le sont pas, poussés seulement par l'instinct, seuls ou en compagnie, ils faisaient ce qui leur plaisait le plus. Et ce n'est pas seulement les personnes libres qui agissent ainsi ; celles qui sont enfermées dans les monastères, s'imaginant que cela leur est permis et n'est défendu qu'aux autres, rompant les lois de l'obéissance, s'adonnent aux plaisirs charnels, croyant ainsi échapper à la contagion, et sont devenues lascives et dissolues. S'il en est ainsi — ce qui se voit manifestement — que faisons-nous ici? Qu'attendons-nous ? A quoi son^^eonsnous? Pourquoi sommes-nous plus paresseuses, plus lentes pour notre salut que le reste des habitants de la cité ? Nous estimons-nous moins précieuses que les autres, ou croyonsnous que notre vie est liée à notre corps par une chaîne plus forte que chez les autres, et qu'ainsi nous ne devions rien redouter qui soit capable de la briser? Combien nous nous trompons! Combien nous sommes trompées! quelle sottise est la nôtre si nous pensons ainsi ! Toutes les fois que nous voudrons nous rappeler le nombre et la qualité des jeunes hommes et des femmes vaincues par cette cruelle pestilence, nous en verrons ouvertement les raisons. C'est pourquoi, alin que, par délicatesse ou par indolence,

nous ne tombions pas dans ce péril auquel nous pourrions échapper si nous le voulions, — je ne sais s'il vous senil^le comme il me semble à moi-même — jo pense qu'il serait très bon, ainsi que beaucoup d'autres ont l'ait avant nous et font encore, que nous sortions de cette cité, et. fuyant comme la mort les exemples déshonnêtes des autres, nous allions nous revêtir honnêtement dans nos maisons de campagne, dont chacune de nous possède un grand nombre, pour nous y livrer à toute allégresse, à tout le plaisir que nous pourrons prendre, sans dépasser en rien les bornes de la raison. Là, on entend les petits oiseaux chanter ; on voit verdoyer les collines et les plaines, et ondoyer les champs de blés non autrement que la mer ; on voit plus de mille espèces d'arbres, et l'on aperçoit plus librement le ciel qui, tout courroucé qu'il soit, ne nous refuse pas ses beautés éternelles, bien plus belles à contempler quç les murs vides de notre cité. Là aussi, outre l'air qui est beaucoup plus pur, nous trouverons en bien plus grand nombre les choses qui sont nécessaires à la vie en ces temps malsains, tandis que les ennuis y seront bien moindres. Bien que les laboureurs y meurent comme font ici les citadins, le fléau y est d'autant moins fort, que les maisons et les habitants sont plus rares que dans la cité. D'un autre côté, si je vois bien, nous n'abandonnons ici personne. Nous pouvons dire, au contraire, que nous sommes plutôt abandonnées, puisque les nôtres, en mourant ou en fuyant la mort, comme si nous ne leur appartenions pas, nous ont laissées au milieu d'une telle affliction. Aucun reproche ne peut donc nous atteindre, pour avoir suivi un semblable conseil ; douleur et ennui, peut-ôtfe la mort, pourraient, si nous ne le suivions pas, nous advenir. C'est pourquoi, s'il vous en semble, je crois que nous ferons bien de prendre nos servantes, et, nous faisant suivre d'elles avec tout ce qui est nécessaire, aujourd'hui dans un endroit, demain dans un autre, nous nous livrerons aux plaisirs que la saison peut donner. Nous resterons ainsi jusqu'à ce que nous voyions

— si auparavant nous ne sommes pas atteints par la mort

— que le ciel ait mis fin à ces tristes choses. Et souvenezvous qu'il ne s'oppose pas plus plus à ce départ honnête de notre part, qu'il ne s'oppose à ce que la plupart des autres restent pour vivre malhonnêtement. — »

Les autres dames, ayant écoulé Pampinea, non-seulement louèrent son conseil, mais, désireuses de le suivre, avaient déjà commencé à se concerter sur la façon dont elles s'y prendraient, comme si, en se levant de là, elles devaient se mettre sur-le-champ en route. Mais Philomène, qui était la plus avisée, dit; « Mesdames, bien que ce qu'a exposé Pampinea soit très bien dit, ce n'est pas une raison pour

i6 LE DÉCAMÉRON.

courir, comme je m'aperçois que vous voulez faire. Souvenez-vous que nous somn-es toutes femmes, et il n-en est pas une de nous qui soit assez enfant pour ne pas bien savoir comment les femmes s'accommodent ensemble et savent se régler sans le secours d'un homme. Nous sommes mobiles, contredisantes, soupçonneuses, pusillanimes et peureuses. Pour quoi, je crains fort, si nous ne prenons pas d'autre guide que nous, que notre société ne se dissolve beaucoup trop tôt et avec moins d'honneur pour nous qu'il ne faudrait. Et, pour ce, il est bon de réfléchir avant que nous commencions. — « Elisa dit alors : « — De vrai, les hommes sont les chefs des femmes, et sans leur autorité, rarement il arrive qu'une œuvre de nous parvienne à une fin louable. Mais comment pourrions-nous avoir ces» hommes ? Chacune de nous sait que, des siens, la majeure partie est morte. Quant à ceux qui ont survécu, les uns ici, les autres \h, réunis en divers groupes, san.s que nous sachions où. il s'en vont fuyant ce que nous cherchons nousmêmes à fuir. Prier des étrangers de nous rendre ce service, ne serait pas convenable. Pour quoi, si nous voulons pourvoir à notre salut, il faut trouver à nous arranger de façon que, oîi que nous allions pour nous divertir ou pour nous reposer,- ennui ni scandale ne s'ensuive. — »

Pendant que les dames raisonnaient ainsi, voici qu'entrèrent dans l'église trois jeunes gens dont le moins âgé n'avait cependant pas moins de vingt-cinq ans, et chez lesquels, ni la perversité du temps, ni la perte d'amis ou de parents, ni la peur pour eux-mêmes, n'avaient pu, je nedis pas éteindre, mais refroidir l'ardeur amoureuse. Le premier s'appelait Pamphile, le second Philoslrate, et le troisième Dioneo. Chacun d'eux était d'humeur plaisante et de belles manières ; et ils s'en allaient cherchant pour leur suprême consolation, dans une telle perturbation de toutes choses, à voir leurs dames, lesquelles, par aventure, étaient toutes trois parmi les sept susdites, de même que quelques-unes des autres étaient parentes ou alliées de certains d'entre eux. Elles les aperçurent les premières, avant qu'elles n'en eussent été vues; pour quoi, Pampinea commença en souriant : ;< — Voici que la fortune nous est dès le début favorable ; elle met à notre disposition des jeunes gens discrets, pleins de valeur, et qui volontiers nous serviront de guides et de serviteurs, si nous ne refusons pas de les prendre pour cet office. — » Neiphile, dont le visage était devenu tout vermeil de vergogne, pour ce qu'elle était une de celles qu'aimait un des trois jeunes gens, dit : « — Par Dieu, Pampinea, prends garde à ce que tu dis. Je reconnais parfaitement qu'on ne pourrait rien dire que de très bon sur n'importe lequel d'entre eux, et je les crois très aptes

riîEiMIÈRE JOURNÉE, 17

à remplir une missinn encore plus difficile que celle-là. Je pense égîilt'ment qu'ils tiendraient bonne et honnête com- ;a<^nie, non pus seulement à nous, mais à de bien plus belles et de bien plus dignes que nous ne sommes. Mai?, comme c'est chose très connue qu'ils sont amoureux de quelques-unes de nous, je crains qu'il ne s'ensuive infamie ou blâme, sans qu'il y eût de notre faute ou de la leur, si lions les emmenons avec nous. — » l-'hilomène dit alors : « — Cela importe peu ; là où je vis honnêtement, et alors queje ne me sens la conscience mordue d'aucune façon, je laisse, à qui veut, dire le contraire; Dieu et la vérité prendront les armes pour moi. Or, si ces jeunes gens sont disposés à venir avec nous, nous pouvons dire comme Pampinea, que la lortune est favorable à notre projet. — » Les autres, l'entendant parler si résolument, non-seulement n'objectèrent rien, mais, d'un commun accord, estimèrent qu'il fallait appeler les trois jeunes gens pour leur faire connaître leur intention, et les prier de vouloir bien leur tenir compagnie en un tel voyage. Pour quoi, sans plus de pourparlers, Pampinea, qui était parente de l'un d'eux, s'élant levée, s'avança à la rencontre des jeunes gens qui s'étaient arrêtés pour les regarder, et les saluant d'un air joyeux, leur communiqua leur projet, en les priant, delà paVt de toutes ses compagnes, de consentir à leur tenir compagnie, d'un pur et fraternel esprit. Les jeunes gens crurent tout d'abord qu'on voulait rire d'eux. Mais quand il eurent vu que la dame parlait sérieusement, ils répondirent d'un air joyeux qu'ils étaient prêts. Et sans mettre de retard, avant même de ([uitter cet endroit, ils combinèrent ce qu'ils auraient à faire au moment du départ.

Après avoir fait préparer toute chose opportune, et être convenus de l'endroit où ils entendaient aller, le matin suivant, c'est-à-dire le mercredi, au lever du jour, les dames avec leurs servantes et les trois jeunes gens avec leurs domestiques, étant sortis de la ville, se mirent en route. Ils ne dépassèrent pas deux milles sans être parvenus à l'endroit primitivement choisi par eux. Cet endroit était situésur une petite montagne éloignée de toutes nos ro-utes, et couverte d'arbustes variés et de plantes au vert feuillage. Au sommet était un palais avec une belle et vaste cour au milieu, des appartements, des salles, des chambres toutes plus belles les unes que les autres, avec des prés tout autour et de merveilleux jardins. Il y avait des puits aux eaux fraîches ; des caves pleines de vins de prix, chose mieux disposée pour des buveurs intrépides que pour des dames sobres et honnêtes. Le palais était soigneusement nettoyé ; dans les chambres les lits étaient faits, et la joyeuse compagnie, à son arrivée, trouva non sans plaisir tous les appartements

garnis et jonchés d'herbes odoriléi-antos et de toutes les fleurs que la saison pouvait produire. A peine arrivés, ils s'assirent, et Dionco, qui entre tous, était un jeune homme plaisant et plein d'esprit dit : « — Mesdames, votre instinct, bien plus que notre sagacité, nous a conduits ici. Je ne sais ce que, dans voire pensée, vous entendez y faire; pour moi, j"ui laissé toutes mes idées au dedans dos portes de la ville, alors que j'en suis sorti il n'y a qu'un instant avec vous. C'est pourquoi, ou bien disposez-vous à vous divciiir. à rire ou à chanter avec avec moi — je dis tout autant qu'il convient à votre dignité — ou bien permettez que j'aille retrouver mes idées et que je rentre dans la cité si éprouvée. — >i A quoi Pampinea, comme si elle avait également chassé tous ses soucis, répondit joyeusement : « — Dionco, tu paries très bien ; il faut vivre en une fête continuelle ; ce n'est pas un autre motif qui nous a fait fuir ces tî'istesses. Mais pour ce que les choses faites sans mesure ne peuvent durer longtemps, moi qui ai eu la première l'idée de former une si belle société, je songe au moyen do nous entretenir en joie. Je pense qu'il est nécessaire de choisir parmi nous un chef que nous honorerons, et auquel nous obéirons comme étant notre supérieur, et dont l'unique pensée sera de nous disposer à vivre joyeusement. Et alin que chacun éprouve le poids de celte sollicitude, ainsi quele plaisir de la souveraineté, et, étant choisi d'un côté et de l'autre, ne puisse inspirer aucune jalousie, je dis que ce fardeau et cet honneur doivent être confiés à chacun de nous pour une journée. Le premier sera nommé à l'élection par nous tous. Pour ceux qui suivront, lorsque l'heure de vesprée s'approchera, il? seront élus au bon plaisir de celui, qui, ce jour-là, aura possédé le pouvoir souverain. Et celui ou celle que nous aurons reconnu pour chef, pendant tout le temps que durera son pouvoir, ordonnera et disposera toute chose, le lieu oiî nous nous tiendrons, et la façon dont nous aurons à vivre. — »

Ces paroles plurent beaucoup, et d'une seule voix, ils l'élurent reine pour le premier jour. Philomène ayant aussitôt couru vers un laurier, pour ce qu'elle avait entendu dire en quelle grande estime étaient les feuilles de cet arbre, et combien elles honoraient quiconque méritait d'en être couronné, cueillit quelques uns de ses rameaux dont elle fit une belle couronne. Cette couronne, mise sur la tête du roi ou de la reine, fut, pendant tout le temps que dura la compagnie, le signe manifeste oour tous de la souveraineté royale.

Pampinea, faite reine, ordonna à tous de se taire. Puis ayant iait venir devant elle les domestiques des trois jeunes gens et les servantes qui étaient au nombre de quatre, et

comme chacun se taisait, elle dit: « — Afin que, la première, je vous donne à tous l'exemple de l'ordre, grâce auquel, allant toujours de mieux en mieux, notre société, à notre grand plaisir et sans nulle honte, pourra vivre et durer tant que cela nous conviendra, j'institue Parmenon, domestique de Dioneo, mon sénéchal, et je lui commets le soin et la direction de toute notre maison, ainsi que le service qui regarde la salle à manger. J'entends que Sirisco, domestique de Pamphile, soit notre pourvoyeur et trésorier et qu'il suive les ordres de Parmenon. Pour Tindaro, il sera au service de Philostrate et des deux autres hommes ; il prendra soin de leurs chambres, lorsque ses camarades, empêchés par leur service, ne pourront le faire. Misia, ma servante, et Lisisca, servante de Philomène, se tiendront constamment à la cuisine et apprêteront avec diligence les provisions qui leur seront fournies par Parmenon. Chimera, servante de Lauretta, et Stratilia, servante de Fiammetta, auront soin des chambres des dames et entretiendront en état de propreté les endroits où nous nous tiendrons. Mandons et ordonnons en outre à chacun s'il veut avoir notre faveur pour chère, de se donner de garde, où qu'il aille, d'où qu'il revienne, quoi qu'il entende ou qu'il voie, de nous apporter aucune nouvelle du dehors autre que nouvelle joyeuse. — » Ces ordres donnés sommairement et approuvés par tous, elle se leva gaîment et dit : « — Là sont les jardins, là sont les prés ; ici nombre d'endroits charmants où. chacun est libre d'aller selon son plaisir ; mais quand trois heures sonneronL que tous soient ici, pour manger à la fraîche. — » ^

Licence lui ayant été donnée par la nouvelle reine, la joyeuse compagnie des jeunes gens mêlés aux belles dames s'engagea à pas lents dans un janlin, s'entretenant des choses agréables, tressant des guirlandes de feuillage de toutes sortes, et chantunt des refrains amoureux. Quand ils furent restés le temps que la reine leur avait accordé, ils revinrent à lu maison. Là il virent que Parmenon avait soigneusement commencé son office, car, entrés dans une salle du rez-de-chaussée, ils trouvèrent les tables mises, avec des naopes éblouissantes de blancheur et des verres qui brillaient comme de l'argeot, le tout couvert de fleurs de genêt. Pour quoi, après s'être lavé les mains, ils allèrent touSjavecl'assentimentdela reine, s'asseoir cbacunàla place que Parmenon avait marquée. Puis vinrent les mots délicats et les vins les plus fins, et, sans plus attendre, les trois serviteurs se mirent à servir les tables. Toutes ces choses si belles et si bien ordonnées réjouirent les convives, et tous mangèrent au milieu de joyeux propo3.et d'un air de fête. Les tables levées, comme il se trouvait que toutes les dames,

ainsi que les jeunes gens, savaient danser, et que plusieurs d'entre eux savaient sonner excellemment du luth et chanter, la reine ordonna d'apporter les instruments, et, sur son commandement, Dioneo ayant pris un luth et la Fiami melta une viole, tous deux commencèrent doucement à jouer un air de danse. Alors, la reine avec les autres dames et les deux jeunes gens, ayant envoyé les serviteurs prendre leurs repas, formèrent une ronde, et les danses comnjencèrent. La ronde finie, on se mit à chauler de joyeuses chansons d'amour, et il continuèrent de cette façon jusqu'à ce qu'il parût temps a la reine d'aller dormir. Sur quoi, congé ayant été donné à tous, les trois jeunes gens gagnè- ■ rent leurs chambres séparées de celles des dames, et ils les trouvèrent avec des lits bien faits et toutes garnie» de fleurs comme le salon. Les dames trouvèrent également les leurs préparées et ornées de semblable façon ; pour quoi, s'étant. dépouillés de leurs vêtements, ils se livrèrent tous au repos.

^ L'heure de none était sonnée depuis peu, lorsque la reine, s'étant levée, lit lever toutes ses autres compagnes ainsi que les jeunes gens, affirmant que trop dormir le jour était nuisible. Puis ils s'en allèrent en un pré où l'herbe était verte et haute et qui était partout abrité du soleil. Là, un doux zéphir s'étant mis à souffler, il s assirent tous en rond sur l'herbe, suivant l'ordre de la reine qui leur parla ainsi : « —Comme vous voyez, le soleil est haut et la chaleur est grande, et l'on n'entend d'autre bruit que le cri de la cigale, là haut, parmi les oliviers. Aller en quelque autre lieu serait, pour le moment", certainement une folie. Ici l'endroit est beau, et nous sommes au frais. Il y a, com.me vous voyez échiquiers et des échecs, et chacun peut, selon qu'il lui fera plaisir, prendre son amusement. Mais si en cela mon avis est suivi, ce n'est pas en jouant — car au jeu l'esprit d'un des partenaires est mécontent, sans que l'autre partenaire ou ceux qui regardent jouer éprouvent beaucoup de plaisir — mais en racontant des nouvelles, ce qui peut donner du plaisir à tous, que nous passerons cette chaude partie de la journée. Chacun de vous n'aura pas achevé de dire sa petite nouvelle, que le soleil sera sur son déchn et, la chaleur étant tombée, nous pourrons, là où il nous sera le plus agréable, aller prendre divertissement. Four quoi, si ce que je dis vous plaît — et je suis disposée à suivre à cet égard votre bon plaisir — faisons ainsi Si cela ne vous plaît pas, que chacun, jusqu'à l'heure de vespree, fasse ce qui lui conviendra le mieux. — » Les dames ainsi que les hommes, appouvèrent la proposition de raconter des nouvelles.. - Or donc — dit la reine — si cela vous plaît, pour cette première journéa j'ordonne que chacun soit

libre de parlersur le sujet qu'il voudra. — » Et, s'étant tournée vers Pamphile qui était assis à sa droite, elle lui dit, d'un air aimable, de donner l'exemple aux autres, en racontant le premier une de ses nouvelles. Pamphile, dès qu'il eiit entendu cet ordre, tous l'écoutant, commença aussitôt ainsi.

NOUVELLE I

Snr Ciappellelto trompe nn saint moine par ane fausse confession, et meurt. Après avoir été un très mécliant homme pendant sa vie, il passe pour un saint après sa mort, et est appelé San Ciappelletlo.

„ — Il convient, très chères dames, que l'homme donne pour principe à tout ce qu'il fait l'admirable et saint nom de Celui qui est auteur de toutes choses. Pour quoi, devant le premier entamer nos récits, j'entends commencer par une de ses plus étonnantes merveilles, afin que, celle-là entendue, notre espoir en lui soit alîermi d'une façon immuable, et que son nom soit à jamais loué par nous. Il est manifeste que les choses temporelles, de même qu'elles sont transitoires et mortelles, sont également en soi et hors de soi pleines d'ennui, d'angoisse et de peine, et sujettes à des périls infinis, auxquels sans aucun doute nous ne pourrions, nous qui vivons mêlés à elles et qui faisons partie d'elles, résister ni remédier, si la grâce spéciale de Dieu ne nous prêtait force et prévoyance. Cette grâce, il ne faut pas croire qu'elle descende à nous et en nous à cause de notre mérite; mais elle est mue par sa propre bonté et par les prières de ceux qui furent mortels comme nous le sommes actuellement, et qui, ayant suivi pendant leur vie les volonlés de Dieu, jouissent maintenant avec lui de l'éternelle béatitude. C est à eux que, comme à des représentants qui connaissent par expérience notre fragilité, et n'osant peut-être pas prés ;nter nous-mêmes nos prières devant un tel juge, nous nous adressons pour les choses que nous estimons nous être opportunes. Mais si Dieu est plein de miséricorde pour nous, nous voyons aussi que parfois, l'œil des mortels ne pouvant pénétrer en aucune façon dans sa pensée, il arrive que, trompe«i par l'opinion, nous choisissons pour nous représenter auprès de la majesté divine un intermédiaire éloigné d'elle par un éternel exil. Néanmoins Dieu à qui rien n'est caché, regardant davantage à la pureté d'intention de celui qui prie qu'à son ignorance ou qu'à l'exil de celui par qui l'on prie,

exauce ceux qui l'implorent, comme si leur intercesseur jouissait de sa vue bienheureuse. C'est ce qui pourra manifesiemont ressortir de la nouvelle que j'entends raconter; je dis manifestement, non pas suivant le jugement de Dieu, mais suivant le jugement des hommes.

« On raconte donc que Musciatto Franzesi, étant de richissime et grand marchand devenu chevalier, dut aller en Toscane avec mcssire Charles-sans-terre, frère du roi de France, qui avait été mandé et solliciLc par le pape Bonil'ace. Sentant que ses affaires, comme le sont la plupart du lomps celles des marchands, étaient de toute façon fort embrouillées, et qu'il ne pourrait les remettre en ordre ni facilement, ni promptement, il se décida à confier celte tâche à plusieurs personnes, ce qu'il réussit à faire pour toutes, sauf pour une, étant fort en peine de trouver un homme assez capable pour recouvrer les crédits qu'il avait faits à plusieurs Bourguignons. Le motif de son embarras provenait de ce qu'il connaissait les Bourguignons pour des gens chicaneurs, de mauvaise condition et déloyauji; et il ne lui revenait à la mémoire personne qui fût assez retors pour qu'il pût l'opposer avec coniiance à leur mauvaise foi. Après avoir longuement cherché, il se souvint d'un certain ser Ciapperello da Prato qui venait souvent en sa maison à Paris et que, à cause de sa petite stature et de la recherche de sa mise, les Fr;inçais, qui ne savaient ce que voulait dire Cepparello et qui croyaient que cela était synonyme de Cappello, c'est-àdire guirlande en leur langage familier, appelaient non Cappello, mais Ciappelletto. Il était donc connu de tous sous le nom de Ciappelletto, tandis que peu de personnes connaissaient son vrai nom de ser Ciapperello.

« Voici quel était le genre de vie de ce Ciappelletto : étant notaire, il éprouvait grande vergogne quand un de ses actes — et il faut dire qu'il en faisait peu — était tenu pour autrement que pour faux. Il en aurait fait de ce genre autant qu'il lui en eût été demandé, et plus volontiers gratis que d'autres pour un gros salaire. Il rendait un faux témoignage avec un souverain plaisir, qu'il en fût ou non requis. A cette époque, les serments avaient en France une grande autorité, et comme il ne regardait en aucune façon à en faire de faux.il gognait toutes les affaires mauvaises dans lesquelles il était appelé à jurer sur sa foi de dire la vérité. Il éprouvait aussi du plaisir et s'appliquait beaucoup àsusciter entre amis, parents ou autres personnes,des inimitiés et des scandales, et il en prenait d'autant plus de joie, qu'il en voyait résulter plus de mal. Invité à commettre un homicide ou queli{ue autre action coupable, loin de refuser jamais, il acceptait volontiers, et il lui arriva plus d'une fois de blesser ou de tuer des gens de ses propres mains. Il était grand

blasphémateur de Dieu et des saints, et pour la moindre petite chose, il était plus colère que qui que ce soit. Il n'allait jamais à l'église ; quant aux sacrements <]u'elle ordonne, il en parlait en termes abominables, comme d'une chose vile. Au contraire, il Irequentait volontiers et visitait les tavernes et autres lieux déshonnètes. Il fuyait les femmes comme les chiens les coups de bâton, et il se complaisait dans le vice contraire, à l'instar du plus débauché des hommes. Il aurait volé et pillé avec la même conscience qu'un saint homme aurait lait l'aumône. Il était glouton et grand buveur, au point de s'en rendre parfois honteusement malade, et joueur, et pipeur de dés. Pourquoi m'étendre en tant de paroles ? Il était le plus méchant homme qui fût peut-être jamais né. Ses méi'aits furent longtemps protégés par la puissance et la haute situation de messer Musciatto qui le mettait à l'abri des poursuites de ceux auxquels il faisait trop souvent du tort, et même de la cour à laquelle il s'attaquait aussi.

« Messer Musciatto s'étant donc rappelé ce ser Cepparello dont il connaissait parfaitement la vie, pensa que c'était là l'homme qu'il lui fallait pour opposer à la mauvaise foi des Bourguignons. Pour ce, il le fit appeler, et lui parla ainsi : « — Ser Ciappelletto, comme tu sais, je suis sur le point « de partir d ici, et ayant entre autres clients à faire à des « Bourguignons, hommes pleins de tromperie, je ne sais à « qui je pourrais plus convenablement qu'à toi confier le « soin de leur réclamer ce qu'ils me doivent. C'est pourquoi, « comme tu ne fais rien pour le moment, si tu veux te con- « sacrer à cela, j'entends te faire avoir les faveurs delà cour « et te donner une large part sur ce que tu recouvreras. — » Ser Ciappelletto qui était oisif et mal partagé quant aux biens de ce monde, et qui voyait s'éloigner celui qui avait été longtemps son soutien et son refuge, réfléchit promptement et, contraint pour ainsi dire par la nécessité, répondit qu'il le voulait volontiers. Pour quoi, ayant pris ensemble leurs arrangements, et messer Musciatto étant parti, ser Ciappelletto, muni de sa procuration et de lettres de recommandation du roi, s'en alla en Bourgogne où il ne connaissait presque personne. Là, dissimulant sa nature emportée, il commença avec des façons douces et bénignes, à faire des recouvrements et ce pour quoi il était venu, comme s'il réservait les moyens violents pour les derniers.

« .^insi faisant, comme il s'était logé dans la maison de deux frères florentins qui prêtaient usure, et qui le tenaient en grande considération par respect pour messer Musciatto, il advint qu'il tomba malade. Sur quoi, les deux frères firent promplement venir des médecins et des domestiques pour le servir, et firent tout ce qu'il était nécessaire pour le remettre en bonne santé. Mais'tout secours était inutile, et le

bonhomme qui était déjà vieux et qui avait vécu dans le désordre, au dire des médecins, allait chaque jour de mal en pis, comme un homme atteint du mal de la mort ; de quoi les 'deux frères se lamentaient fort. Et un jour qu'ils étaient dans une chambre voisine de celle oîi ser Ciappelletto gisait malade, iiscommencèrent à s'entretenirtousdeux àson sujet, (( —Qu'en ferons-nous ? disait l'un ;nous voici fortement cm- « barrasses de lui. Chasser un homme si malade, serait une « source de grand blâme et Ton pourrait nous accuser de peu « de cœur si, après nous avoir vus le recevoir tout d'abord et « puisiefaireservir etsoigner avec tantdesollicitude,on nous « voyait, sans qu'il ait rien fait qui ait pu nous déplaire, je « mettre hors de chez nous aussi subitement et alors qu'il « est malade à mourir. D'autre part, il a été un si méchant « homme, qu'il ne voudra point se confesser ni recevoir au- (( cun des sacrements de l'Eglise. Mourant sans confession, « aucune église ne voudra recevoir son corps ; il sera bien a plutôt jeté dans une fosse, comme un chien. Et s'il se (( confesse, ses péchés sont si nombrcux^et si horribles, que (t le résultat sera le même, pour ce que'moine ni prêtre ne « se trouvera qui veuille ou qui puisse l'absoudre. S'il en « advient ainsi, le peuple de celte ville, tant à cause de no- « tre métier qui lui paraît inique et dont on dit tout le long « du jour du mal, que par envie de voler, voyant cela, se (( soulèvera en grande rumeur, et criera : ces chiens de « Lombards qu'on refuse de recevoir à l'église, nous ne vou* t Ions plus les supporter ! et l'on courra sus à nos maison» « et, d'aventure, non-seulement on nous ravira notre avoir, « mais on .s'attaquera peut-être aussi à nos personnes. De « quoi, de toute manière, il en tournera mal pour nous si <( celui-ci meurt. — »

« Ser Ciappelletto qui, comme nous l'avons dit, gisait près de l'endroit où les deux frères parlaient de la sorte, ayant l'ouïe subtile comme nous voyons le plus souvent les malades l'avoir, entendit ce qu'ils disaientdehii.il les fit appeler et leur dit : « — Je ne veux pas que vous puissiez craindre « quoi que ce soit à cause de moi, ni que vous ayez peur de « recevoir à mon sujet aucun dommage. J'ai entendu ce « que vous avez dit de moi, et je sais certain qu'il en ad- « viendrait comme vous dites, si les' choses se passaient « comme vous le prévoyez; mais elles se passeront autre- « ment. J'ai, de mon vivant, assez fait d'injures à Dieu, pour « lui en faire encore une maintenant que je suis près de « ma mort; il ne m'en adviendra ni plus ni moins. Pour ce, « occupez-vous de me faire venir un saint et bon moine, le « plus saint et le meilleur que vous pourrez trouver, s'il en « est un, et laissez-moi faire ; j'arrangerai certainement vos t affaires elles miennes de façon qus tcut ira bien et que

PKEMIÈKE JOURNÉE. 25

« VOUS aurez lieu d'èlre satisfaits. — » Les deux frères, bien qu'ils ne fondassent pas grand espoir sur cela, allèrent néanmoins à un couvent de moines, et demandèrent un saint et digne homme pour entendre la confession d'un Lombard qui était malade chez eux. On leur donna un vieux moine de bonne et sainte vie. grand maître en Écriture, homme très vénérable et dans lequel tous les habitants de la ville avaient une grande et spéciale dévotion, et ils l'emmenèrent.

« Le moine, arrivé dans la chambre oi!i gisait ser Ciappelletto, et s'étant assis à son côté, commença par le réconforter doucement, puis il lui demanda combien de temps il y avait qu'il s'é'ait confessé pour la dernière fois. A quoi ser Ciappelletto, qui ne s'était jamais confessé, répondit : « — Mon père, j'ai pour habitude de me confesser au moins « une fois chaque semaine, sans compter qu'il y a beaucoup « de semaines oîi je me confesse davantage. 11 est vrai que « depuis que je suis malade, huit jours se sont passés sans « que je me sois confessé, tant a été grand l'abattement que « la maladie m'a occasionné. — ■ » Le moine lui dit alors : v< — Mon fils, tu as bien fait, et c'est ainsi qu'il faut faire tou- « jours. Je vois que, puisque tu t'es confessé si souvent, <( j'aurai peu à le demander et peu h entendre. — » Ser Ciappelletto dit : « — Messire moine, ne parlez point ainsi. « Je ne me suis jamais confessé si souvent que je n'aie vou- « lu me confesser généralement de tous les péchés dont je « me souvenais depuis le jour où je naquis, jusqu'au jour « de la confession. Pour quoi, je vous prie, mon bon père, « de m'interroger aussi minutieusement sur chaque chose « que si je ne m'étais jamais confessé. Ne vous arrêtez pas « à mon état de maladie, car j'aime mieux déplaire à ma « chair que, faisant ce qui lui plaît, commettre un acte qui « puisse être une cause de perdition pour mon âme que « mon Sauveur a rachetée de son sang précieux. — m

« Ces paroles plurent fort au saint homme et lui parurent un signe de bonne disposition d'esprit. Après avoir vivement loué ser Ciappelletto de cette pratique,- il commença par lui demander s'il n'avait jamais commis le péché de luxure avec une femme. A quoi ser Ciappelletto répondit en soupirant : " — Mon père, sur ce point je rougis de vous dire la vérité, « craignant de pécher par sa vaine gloire. — » A quoi 1h saint moine dit: « — Parle en toute siîre.é.car en disant la vé- » rite, en confession ou autrement, on ne pèche jamais. — '■ Alors ser Ciappelletto dit : « — Puisque vous m'assurez de «cela, je vous la dirai : je suis aussi vierge que lorsque je « sortis du corps de ma mère. — » « — 0 béni sois-tu de « Dieu — dit le moine -- comme tu as bien fait ! et, ce fai- « sant tu as d'autant plus de mérite que, le voulant, tu

» avais plus le loisir de faire le contraire que nous ne l'a- « vons, nous et tous les autres qui sont soumis à une règle « quelconque. — » Puis il lui demanda s'il avait oil'ensé Dieu par le péché de la gourmandise. A quoi, soupirant foricment, ser Giappelletto répondit que oui, et plusieurs fois ; |)our ce que, comme outre les jeûnes de carême que font lans l'année les personnes dévotes, il avait l'habitude de icûrier au pain et à l'eau au moins trois fois par semaine, I lui était arrivé de boire celte eau avec le même plaisir et la même avidité qu'éprouvent les buveurs à boire le vin, et ■spécialement quand il avait suppor'é quelque fatigue en priant ou en allant en pèlerinage et souvent il avait désiré avoir certaine salade d'herbes comme celles que les femmes cueillent quand elles vont dans la campagne. Et une fois son manger lui avait paru meilleur qu'il n'aurait dû paraître à quelqu'un qui jeûnait par dévotion, comme il Je faisait. A quoi le moine dit : « — Mon fils, ces péchés sont na- « turels et sont iort légers ; et c'est pourquoi je désire que « tu ne t'en charges pas plus k conscience qu'il n'est besoin. « 11 arrive à tout homme, quelque saint qu'il soit, qu'après « un long jeûne le manger lui paraît bon, ainsi que le boire « après la fatigue. — .> « Oh ! — dit ser Giappelletto -- « mon père, vous me dites cela pour me réconforter. Vous « pensez bien que je sais que les choses qui se font au ser- « vice de Dieu se doivent toutes faire nettement et sans au- « cune souillure d'esprit, et que quiconque agit autrement « commet un péché. — » Le moine, très satisfait, dit : « —Et moi, je suis content que tu penses ainsi dans ton âme -I et ta pure et bonne conscience me plaît fort en cela. Mais' « dis-moi : as-tu péché par avarice, désirant plus qu'il n'est « convenable, ou détenant ce que tu n'aurais pas dû gar- « der? — » A quoi ser Giappelletto dit : « — Mon père ie « ne voudrais pas que vous le croyiez parce que je suis dans « la maison de ces usuriers. Je n'ai rien à faire avec eux • « au contraire, j'étais venu pour les admonester et les cha- « tier, et les arracher à cet abominable gain ; et ie crois oue " •';'? serais venu à bout, si Dieu ne m'avait ainsi viské. « Mais il faut que vous sachiez que mon père a fait de moi « un homme riche et que j'ai donné, à sa mort, la plus « grande partie de sa fortune à Dieu. Puis, pour soutenir « mon existence et pouvoir aider les pauvres de Jésus-Ghrist " •i'; T;%''"'^ '''■? ^ ™^^ modestes opérations commerciales! « pt SI j ai désire gagner sur elles, j'ai toujours partagé par «mou.eavec les pauvres de Dieu ce que j'ai gagné, em-

« Sîoftié Pi"p '^'?' P°"' "^'^ besoins, feur donnant l'autre « moitié, h en cela mon créateur m'a si bien aidé que j'ai « toujours fait mes affaires de mieux en mieux. '.,«- Tu « as bien l4it - dit le moine - mais combien de fois t'es-

« tu mis en colère ? — » « — Oh I — dit ser Giappelletto, — « cela, je dois dire que je l'ai fait souvent. Et qui pourrait « s'en empêcher en voyant tout le long du jour les hommes « faire des choses viles, ne pas observer les commandements m de Dieu, ne pas craindre ses jugements? Ils ont été nom- « breux les jours où j'aurais voulu être plutôt mort que vi- « vant, en voyant les jeunes gens pleins de vanité, jurer et « se parjurer" aller aux tavernes, ne pas visiter les églises, « et suivre plutôt les voies du monde que celle de Dieu. — » Le moine dit alors :« — Mon fils, c'est là une bonne colère, t et pour moi je ne saurais t'imposer d'en faire pénitence. « Mais peut-être parfois la colère a pu te pousser à com- « mettre quelque homicide, ou à dire des injures à quelle qu'un, ou à lui faire quelque autre offense? — » A quoi ser Giappelletto répondit : « — Hélas ! messire, vous qui me « paraissez an homme de Dieu, comment me parlez-vous « ainsi ? Si j'avais eu la moindre pensée de faire la plus pe- « tite des choses que vous dites, croyez-vous que je me per- « suaderaisque Dieu m'ait si longtemps supporté? Ces choit ses sont bonnes pour des bandits, des méchants hommes, « et pour mon compte je n'en ai jamais vu un sans que je « n'aie dit : Dieu te convertisse ! — » Alors le moine dit : « — Or, mon cher fils, sois béni de Dieu. As-tu jamais porté « faux témoignage contre quelqu'un, ou dit du mal d'autrui, « ou pris à un autre contre son gré ce que lui appartenait ? — » « — Mais oui, messire — répondit ser Giappelletto, — j'ai « dit du mal d'autrui. J'ai eu un voisin qui, fort à tort, ne « faisait que battre sa femme, de sorte q'une fois je dis du « mal de lui aux parents de celle-ci, tellement j'eus pitié de « celte malheureuse qu'il brutalisait comme Dieu seul pour- « rait le dire, chaque fois qu'il avait bu outre mesure. — » Le moine dit alors : « — Très-bien. Tu me dis que tu as été « marchand ; n'as-tu jamais trompé personne, comme font « d'habitude tes confrères? — » « — Par ma foi, oui, mes- « sire — dit ser Giappelletto — j'ai trompé quelqu'un, mais « je ne sais pas qui il était ; je sais seulement qu'une fois un « homme m'ayant payé de l'argent qu'il me devait pour des « vêtements que je lui avais vendus, je mis cet argent dans « un tiroir sans le compter. Un mois après, je trouvai qu'il « y avait quatre deniers de plus i\ue ce qu'il me devait ; pour « quoi, ne l'ayant plus revu, et les ayant conservés une ance née pour les lui rendre, je les donnai en aumône. — » Le moine dit : « — C'est peu de chose, et tu fis bien en agis- « sant comme tu l'as fait. —

« Le saint moine demanda ensuite beaucoup d'autres choses, et à toutes il fut répondu de cette façon. Comme il voulait déjà donner l'absolution, ser Giappelletto dit : « -;- Mes- « sire, il y a encore un péché que je ne vous ai pas dit. — »

Le moine demanda lequel, et Ciappelletto dit : • -- Je me « souviens qu'un samedi, après noneje fis balayer mamai- « son par mon domestique, et que je n'eus pas pour le samt « jour du dimanche le respect que je devais. — » « — Oh ! <( mon (ils — dit le moine — ceci est chose légère. — » „ Non — dit ser Ciappelletto — ne dites pas que c'est ■• chose légère, carie dimanche ne saurait être trop honoré, <. pour ce que c'est un tel jour que Notre-Seigneur ressus- .< cita de la mort à la vie. — » Le moine dit alors : « —N'as-tu pas t'ait d'autres choses? —» «— Oui,messire-- « répondit scr Ciappelletto — car sans m'en apercevoir, je .( crachai une fois dans l'église de Dieu. — » Le.moine se mit à sourire, et dit : « — Mon fils, c'est chose dont il ne « ne faut point s'inquiéter. Nous qui sommes des religieux, « nous y crachons tout le long du jour. — » Alors ser Ciappelletto dit : « — Et vous laites une grande vildic, pour ce « que nulle chose ne doit être tenue plus propre que le « saint temple dans lequel on offre des sacrifices à Dieu. — » Et il lui dit beaucoup de choses de ce genre ; puis- il se mit a soupirer et à pleurer fortement , ce qu'il savait trop bien l'aire quand il voulait. Le saint moine dit : « — Mon fils, « qu'as-tu ? — » Ser Ciappelletto répondit: « — Hélas ! mes- « sire, il me reste à dire un péché dont je ne me suis jamais « contéssé, tellement j'ai honte de le dire, et chaque fois « que je me le rappelle, je pleure comme vous voyez, et il « me semble que jamais Dieu ne me pardonnera à cause de « ce péché. — » Alors le saint moine dit : « — Allons, al- « ions, mon fils, que dis-tu là? Si tous les péchés qui ont « été jusqu'ici commis par tous les hommes et qui se doi- « vent commettre par eux tant que le monde durera, étaient « réunis sur la tète d'un seul individu, et que cet individu « s'en montrât repentant et contrit comme je te vois, la « bonté et la miséricorde de Dieu sont si grandes, qu'en les « lui confessant, il les pardonnerait libéralement. Pour ce, « dis-le en toute assurance. — » Alors ser Ciappelletto dit, pleurant toujours très tort : « — Hélas ! mon père, mon pé- « ché est trop grand, et à peine puis-je croire, si vos priè- « res n(! me viennent en aide, qu'il me soit jamais par- « donné par Dieu. — n A quoi le moine dit : « — Dis-le moi « en toute sécurité, car je te promets de prier Dieu pour « toi. — •> Cependant ser Ciappelletto pleurait toujours et ne parlait pas, et le moine l'exhortait à parler. Mais après que ser Ciappelletto, pleurant, eût tenu longtemps le moine en suspens, il poussa un grand soupir et dit : « — Mon « père, puisque vous me promettez de prier Dieu pour moi, « je vous le dirai. Sachez donc que, lorsque j'élais tout pe- « tit. je maudis une fois ma mère. — » Et cela dit, il recommença à pleurer fortement. Le moine dit : « — 0 moa

k Qls, est-ce là ce qui te paraît un si grand péché I Les « hommes blasphèment Dieu tout le jour, et il pardonne vo- ' « lontiers à qui se repent de l'avoir blasphémé ; et tu ne \ « crois pas qu'il puisse te pardonner cela ! Ne pleure pas; , « console-toi. car certainement, quand même tu aurais clé !,' c un de ceux qui le mirent en croix, il te pardonnerait en y « faveur de la contrition que jeté vois. — » Ser Ciappel- 'f. letto dit alors : « — Hélas ! mon père, que dites-vous? Ma ;, « douce mère qui me porta dans son sein pendant neuf « mois, le jour et la nuit, et me tint suspendu plus de cent « fois à son cou, j'ai trop mal fait en blasphémant contre « elle, et c'est un trop grand péché ; et si vous ne priez pas « Dieu pour moi, il ne me sera point pardonné. — »

« Le moine voyant qu'il ne restait plus rien autre à dire à ser Ciappelletto, lui donna l'absolution ainsi que sa bénédiction, le tenant pour un très saint homme, car il croyait pleinement que tout ce qui lui avait été dit était vrai. Et qui ne l'aurait cru, voyant un homme en danger de mort parler ainsi! Après quoi, il lui dit : « — Ser Ciappelletto, avec « l'aide de Dieu, vous serez bientôt guéri ; mais s'il arrivait « cependant que Dieu rappelât à lui votre âme bénie et bien « disposée, vous plaîrait-il que votre corps fût enseveli dans «notre couvent? — « A quoi ser Ciappelletto répondit: « — Oui, messire, et même je ne voudrais pas être enseveli « ailleurs, puisque vous m'avez promis de prier Dieu pour « moi, sans que j'aie jamais eu une dévotion spéciale pour « votre ordre. C'est pourquoi je vous prie, lorsque vous serez « rentré dans votre couvent, de faire en sorte que l'on m'ap- « porte le corps très-véritable du Christ que vous consacrez « le matin sur l'autel, car, bien que je n'en sois pas digne, « je désire avec votre licence le prendre et puis recevoir la V. sainte et extrême-onction, afin que, si j'ai vécu comme un « pécheur, je meure au moins comme un chrétien. — » Le saint homme dit que cela lui plaisait fort et qu'il parlait bien, et qu'il ferait en sorte que le viatique lui fût apporlé sans retard ; ce qui fut fait.

« Les deux frères qui craignaient que ser Ciappelletto ne les trompât, s'étaient placés contre un-e cloison qui séparait la chambre ovi gisait le malade d'une autre cham.bre voisine, et là, écoutant, ils entendirent facilement ce qu'il disait au moine. 11 leur était arrivé par moment d'avoir si grande envie de rire, en entendant les choses qu'il se confessait d'avoir faites, qu'ils étaient sur le point d'éclater, et ils se disaient entre eux : « — Quel homm.e est celui-ci, que ni la « vieillesse, ni la maladie, ni la peur de la mort dont il se K voit si proche, ni môme Dieu devant le jugement duquel « il s'attend à comparaître d'ici à peu d'heures, n'ont pu « l'arracher à sa scélératesse, et n'ont pu faire qu'il ne vou-

«lût pas mourir comme il a vécu? — » Mais cependant^ voyant qu'on lui avait dit qu'il serait enseveli dans réglise,ils ne" se préoccupèrent pas du reste.

« Peu après, ser Ciappelletto communia, et, comme son état s'asgravait considérablement, il reçut l'extrôme-onction ; puis, un peu après vêpres, le jour même où il avait lait une si bonne confession, il mourut. Pour quoi, les deux frères avant tout ordonné à ses frais pour qu'il lut honorablement enseveli, et ayant envoyé dire au couvent des moines qu'ils vinssent le soir veiller, et le matin emporter le corps, préparèrent tout ce qu'il fallait pour les funérailles. Le saint raoiae qui l'avait confessé, apprenant qu'il était trépassé, alla trouver le prieur du couvent, et ayant fait sonner au chapitre, démontra aux moines assemblés que ser Ciappelletto avait été un saint homme, selon qu'il avait pu "s'en convaincre par sa confession ; et, dans l'espoir que par lui Dieu ferait de nombreux miracles, il leur persuada de recevoir son corps avec un grand respect et une grande dévotion. A quoi, croyant que c'était la vérité, le prieur et les autres moines consentirent. Et le soir, étant tous allés là où gisait le corps de ser Ciappelletto, ils firent autour de lui uûe grande et solennelle veille, et, le matin, revêtus tous de chemises et de chapes, le livre à la main et la croix portée devant eux, ils allèrent chercher le corps en grande pompe et solennité et le portèrent en leur église, suivis de presque toute la population de la ville, hommes et femmes. Quand Ciappelletto fut dans l'église, le saint moine qui l'avait confessé monta en chaire et se mit à prêcher de merveilleuses choses sur lui, sur sa vie, ses jeûnes, sa virginité, sa simplicité, son innocence, sa sainteté, racontant entre autres choses ce que ser Ciappelletto lui avait confessé en pleurant comme son plus grand péché, et comment il avait pu à grand peine lui mettre dans l'idée que Dieu dût lui pardonner. Prenant occasion de cela pour réprimander le peuple qui l'écoutait, il dit : « — Et vous, maudits de Dieu, pour « le moindre fétu de paille que vous trouvez sous vos pieds, « vous blasphémez Dieu, sa mère et toute la cour du parace dis. — » 11 parla aussi beaucoup do sa loyauté et de sa pureté, et bientôt, par ses paroles auxquelles les gens de la ville ajoutaient entièrement foi, il excita tellement en faveur du défunt la dévotion de tous les assistants, que lorsque l'office fut terminé, la foule vint lui baiser les pieds et les mains, et qu'on lui arracha tous ses vêtements, chacun se tenant fort heureux s'il pouvait en avoir un morceau. Il fallut qu'on le laissât expose là tout le jour, afin qu'il pût être vu et visité par tous. Puis, la nuit venue, il lut honorablement enseveli sous un tombeau de marbre, dans une chapelle, et sans plus tarder, le jour suivant, ie&

gens commencèrent à la visiter, à allumer des cierges, à l'adorer,à lui adresser des vœux et à suspendre des images de cire autour de son tombeau, selon la promesse faite. Le bruit de sa renommée et de sa sainteté s'accrut tellement, ainsi que la dévotion qu'on lui rendit, à lui qui était quasi inconnu, que, en quelque adversité qu'on se trouvât, on ne s'adressait pas à d'autre saint qu'à lui. et qu'on l'appela, qu'on l'appelle encore, san Giappelletto. On affirme que Dieu a opéré par lui de nombreux miracles et en opère c'naqua jour en laveur de qui se recommande dévotement de lui.

« Donc, c'est ainsi que vécut et mourut ser Giappelletto da Prato, et qu'il passa à l'état de saint, comme vous l'avez entendu. Non que je veuille nier qu'il soit possible qu'il jouisse de la béatitude en présence de Dieu ; car bien que sa vie ait été scélérate et perverse, il put à sa dernière heure avoir une telle contrition que, par aventure. Dieu l'ait eu en miséricorde et l'ait reçu dans son royaume. Mais comme cela nous est caché, je raisonne selon ce qui peut nous paraître vraisemblable, et je disque celui-ci doit plutôt être en perdition entre les mains du diable, qu'au paradis. Et, s'il en est ainsi, la bonté de Dieu peut se manifester grandement à nous, car elle a égard non à notre erreur, mais à la pureté de la foi.; car elle nous excuse alors que nous prenons pour intermédiaire un de ses ennemis, le croyant son ami, tout comme si nous avions eu recours pour obtenir sa faveur, à un saint véritable. Pour quoi, afln que par sa grâce, en cette présente ad\;ersité et en si joyeuse compagnie, nous soyons gardés sains et saufs, louant son nom sous la protection duquel nous nous sommes réunis, ayonsle en respect, et recommandons-lui nos besoins, sûrs d'être e.xaucés. — » Et ici, Pamphile se tut.

NOUVELLE II

Le juif Abi-aliam, poussé par Jeannot de Ctievigné, ra à la cour de Rome, et voyant la dépravation des gens d'église, il retourna à Pari? et se fait chrétien.

La nouvelle de Pamphile fit en partie rire les dames qui l'approuvèrent dans son ensemble. Elle l'ut attentivement écoutée, et lorsqu'elle fut finie, la reine ordonna àNéiphile, qui était assise près de Pamphile, d'en dire une afin de suivre l'ordre dans lequel on avait commencé. Celle-ci, non moins courtoise de manières qu'elle était belle, répondit joyeusement : oui, et commença de cette façon : « — Pam-

nhile nousa menlrédans sanouvelle la bonté que Dieu avait Se ne point regarder à nos erreurs, lorsque nous nous appuyons sur àel choses que nous ne pouvons pas voir par noSs mô" es ; et moi. j'entends, par mon récit, démontrer combien ^ett9 même bonté, supportant patiemment les péchés de ceux qui devraient lui rendre un témoignage éclatant ; r leurs acte? et par leurs paroles, et qui ont tou e conraire nous donne la preuve de son mtaïUible vente, dlin que nous poursuivions d'un esprit plus terme ce que nous

"?n? tnTendu'd.re, gracieuses dames, qu'il i"t autrefois dans Paris un grand marchand, bon homme lequel tut ap peîé Jeannot de Chevigné très loyal et très droit et qui laisait un grand commerce de draperie II était particulièrement lié^d'am.itié avec un juif très riche, nomme Abraharn qui était aussi marchand, et, comme lui, très droit^et très lovai. Jeannot, voyant la droiture et la loyauté de son ami, se mit à regretter vivement que l'âme d un homme si bon, si sage et d'une telle valeur, fût en voie de perdition par manque de Foi. C'est pourquoi il entreprit amicalement d. lui faire abandonner les erreurs de la croyance judaïque, et le supplia de se convertir à la religion chrétienne qu U pouvait voir, étant sainte et bonne,prospérer et augmenter sans cesse.tandis qu'au contraire la sienne diminuait et se mourait ainsi que cela était manifeste. Le juit répondit qu il ne vovait aucune religion sainte et bonne hors la rehgion juive; qu'il Y était né et qu'il entendaity vivre et y mourir. Jeannot ne se tint point pour cela de lui renouveler au bout de quelque temps les mêmes exhortations, lui démontrant, aussi Grossièrement que les marchands savent le faire,pour quelles raisons notre religion est meilleure que la rehgion juive.

« Bien que le juif fût un grand maître dans la loi juive, néanmoins, soit que la grande amidé qu'il avait pour Jeannot rébranlât, soit que les paroles que l'Ksprit-Saint plaçait sur la langue de l'homme simple eussent produit de l'effet, il commença à se plaire beaucoup aux démonstrations de Jeannot. Cependant, obstiné dans sa droyance, il ne se laissait pas convertir. De même qu'il se montrait tenace, de même Jeannot ne se lassait pas de le solliciter, à tel point que le juif, vaincu par une telle insistance, dit : (» — Voici, « Jeannot, qu'il te plaît que je devienne chrétien, et je suis « disposé à le devenir, à la condition que j'irai d'abord à « Rome, et que là je verrai celui que tu dis être le vicaire de- « Dieu sur la terre, et que je serai témoin de ses mœurs et « de ses actes, ainsi que de ceux de ses moines-cardinaux, « Et s'ils me paraissent tels que je puisse, grâce à tes paro- « les et à eux, comprendre que votre foi est meilleure que la « mienne.comme tu t'es eflbrcé de me le démontrer, je ferai

« ce que je t'ai dit. Dans le cas contraire, je resterai juii', « comme je suis. — »

« Quand Jeannot entendit cela, il fut chagrin outre mesure, se disant tout bas : « — J'ai perdu ma peine; je croyais « cependant l'avoir utilement employée en m'imaginant avoir « converti celui-ci. En effet, s'il va à la cour de Rome, et « s'il voit la vie scélérate et mauvaise des clercs, non-seule- « ment dejuifil ne se fera pas chrétien, mais s'il était chré- « tien, sans aucun doute il se ferait juif. — » En s'étant retourné vers Abraham, il dit : « — Eh ! mon ami, pourquoi <' veux-tu affronter une telle fatiguoet une telle dépense que « d'aller d'ici à Home? sans compter que par mer ou par « terre, pour un homme riche comme tu l'es, tout est plein « de périls. Ne crois-tu donc pas trouver ici quelqu'un qui « puisse te donner le baptême? Et si par hasard tu as quel- « ques doutes au sujet de la Foi que je l'ai expliquée, où « trouveras-tu de meilleurs maîtres, de plus savants hommes « que ceux qui sont ici, pour t'éclairer sur ce que tu voudras « ou demanderas? C'eàt pourquoi, à mon avis, ce voyage « est chose superflue. Imagine-toi que là-bas les prélats sont « comme tu a pu les voir ici, et qu'ils sont d'autant meil- « leurs, qu'ils sont plus près du Pasteur souverain. Pour « ce, si tu m'en crois, tu remettras cette fatigue aune autre « fois, à l'occasion de quelque jubilé, où, par aventure, je « t'accompagnerai. — » A quoi le juif répondit : « — Je « crois Jeannot, que les choses sont comme tu me dis; mais, « me résumant en un mot, si tu veux queje fasse ce dont tu « m'as tant prié, je suis tout à fait résolu à aller à Rome ; « autrement, je n'en ferai jamais rien. — >> Jeannot voyant sa résolution, dit : — Va donc à la bonne aventure! — «Et, à part lui,il pensait qu'il ne se ferait jamais Chrétien, quand ii aurait vu la cour de Rome ; mais pourtant, n'y pouvant plus rien, il n'insista pas.

« Le juif monta à cheval, et le plus rapidement qu'il put, il alla à la cour de Rome, oii, étant arrivé, il fut honorablement reçu par ses coreligionnaires juifs. Il y demeura sans dire à personne pourquoi il était venu, et se mit à observer avec soin la façon de vivre du Pape, des cardinanx, des autres prélats et de tous les courtisans. Et tant par ce dont il s'aperçut lui-même, en homme fort avisé qu'il était, que par ce qu'il sut d'autrui, il trouva que, du plus grand au plus petit, tous péchaient généralement par une luxure déshonnête, non-seulement d'une manière naturelle, mais encore à la modo de Sodome.sans aucun frein de remords ou de vergogne, tellement que,pour obtenir les plus grandes faveurs, la protection des courtisanes ou des jeunes garçons était toute-puissante. En outre, il reconnut qu'ils étaient universellement gloutons, buveurs, ivrognes, serviteurs de .'eup

34 LE DÉCAMÉPON.

ventre, à l'instar des brutes, plus que de toute autre chosev Et, regardant plus avant, il les vit tous avares, si cupides d'argent qu'ils vendaient et achetaient à beaux derniers le sang humain, même chrétien, et les choses divines quelles qu'elles fussent, appartenant aux sacrifices et aux bénéfices, lestransformant en marchandises pour lesquelles il y avait plus de courtiers qu'il y en avait à Paris pour les draperies ou autres choses. A la simonie la plus évidente, ils avaient donné le nom de procumtie, et à la gloutonnerie celui de siislentation, comme si Dieu ne connaissait pas, je ne dirai point la signification des mots,mais les intentions des esprits pervers, et se laissait, à la façon des hommes, tromper par le nom des choses. Tout cela,et bien d'autres choses encore qu'il faut taire, déplut souverainement au juif, comme à un homme sobre et modeste qu'il était, et pensant en avoir assez vu, il se décida à retourner à Paris ; ce qu'il fit.

« Dès que Jeannot sut qu'il était revenu, il accourut, n'ayant pas le moindre espoir de le voir devenir chrétien^ et ils se firent l'un à l'autre grande fête. Puis, lorsque le juif se fut reposé quelques jours, Jeannot lui demanda ce qu'il pensait du Saint-Père, des cardinauxet des autres courtisans. A quoi le juif répondit sans hésiter : ï— Je pense que « Dieu doit'les punir tous tant qu'il sont. Et jeté dis, si « j'ai su bien regarder, que je n'y ai vu ni sainteté, ni dé- M Votion, ni bonnes œuvres, ni bon exemple. Par contre, « l'avarice et la gloutonnerie et choses sembiobles ou pires, « si toutefois il peut en être de pires, m'ont paru tellement « dans les mœurs de tous, que j'ai pris ce lieu plutôt pour « une officine d'œuvres diaboliques que d'œuvres divines. « Aussi, après y avoir réfléchi avec beaucoup do sollicitude, ; « en toute liberté d'esprit, et avec prudence, il me paraît « que votre Pasteur, et par conséquent tous les autres, s'ef-' « forcent de réduire à néant et de chasser du monde la re- « ligion chrétienne, alors qu'ils devraient en être le fonde- ■ « ment et le soutien. Et pour ce que je vois qu'il en résulte <f le contraire de ce qu'ils semblent chercher, c'est-à-dire « que votre religion s'étend sans cesse et devient plus flo- « rissante et pfus éclatante, il me paraît clairement que « l'Esprit-Saint en est le soutien et le fondement, comme n étant plus vraie et plus sainte que les autres. Pour quoi, « là oia je restais sensible et rebelle à tes exhortations et « refusais de me faire chrétien, je te dis maintenant très « sincèrement que, pour rien au monde, je n'abandonnerai» t l'idée de me faire chrétien. Allons donc à l'église, et là,. « suivant le rite de votre sainte Foi,je me ferai baptiser. — » Jeannot, qui s'attendait à une conclusion toute contraire, en l'entendant parler ainsi, l'ut l'homme le plus content qui fût jamais. Étant allé avec lui à Notre-Dame de Paris, il requit

PREMIÈRE JOURNÉE. 3o

les clercs de ceLfe église de donner le baptême à Abraham. Ceux-ci, voyant que ce dernier le demandait aussi, le firent .aussitôt, et Jeannot le tint sur les fonts baptismaux et le nomma Jean. Puis il le fit complètement instruire par de savants hommes dans notre Foi qu'il apprit rapidement ; et depuis il fut un bon et digne homme, et de sainte vie. — »

NOUVELLE III

Le juif Melcliissedech, avec une histoire de trois anneaux, évite nn piège dangereux que le Saladin lai avait, tendu.

Sa nouvelle ayant été louée par tous, Néiphil se tut. Aussitôt Philomène, suivant le bon plaisir de la reine, coînmença à parler ainsi : « — La nouvelle dite par Néiphile hne remet en mémoire le cas difficile advenu jadis à un juif. Comme il a déjà été très bien parlé sur Dieu et sur notre religion, on ne pourra désormais refuser de descendre aux événements et aux actes qui concernent les hommes. Je vais vous en parler tout à l'heure, et quand vous aurez entendu ma nouvelle, peut-être dcviendrez-vous plus prudentes dans vos réponses aux questions qui vous auront été faites. Vous devez savoir, ô mes amoureuses compagnes, que de même que la bêtise fait souvent sortir les gens d'une situation heureuse pour les mener dans une grande misère, ainsi la prévoyance tire le sage des plus grands périls et le met en sûreté. Que la bêtise conduise d'un état satisfaisant à un état contraire, cela se voit par de nombreux exemples que nous n'avons pas à relater pour le moment, considérant que tout le long du jour nous en voyons maniiésteraent plus de mille; mais que le bon sens soit une occasion de se tirer d'affaire, c'est ce que je montrerai brièvement par ma petite nouvelle, comme je l'ai promis.

« Le Saladin, dont la valeur fut telle que non-seulement elle le fit, de rien qu'il était, sultan de Babylone, mais qu'elle lui fit remporter de nombreuses victoires sur les roi sarrasins et chrétiens, avait en diverses guerres, et par ses grandissimes largesses, dépensé tout son trésor,et se trouvait. par suite de quelque accident imprévu, avoir besoin d'une bonn« somme d'argent. Ne voyant pas oii il pourrait se la procurer aussi rapidement que besoin était, il se souvint d'un juii d'Alexandrie, nommé Melchissedech, qui prêtait à usure, et pensa que cet homme pourrait le débarrasser s'il le voulait; mais le juif en question était si avare, qu'il n'aurait jamais consenti de lui-même à le faire, et cependant le sultan ne

voulait pas employer la force pour l'y contraindre. Poussé par la nécessité, Saladin, tout occupé à trouver un moyen d'obtenir ce service du jaif,résolut de lui faire une violence qui eût quelque apparence de raison. L'ayant faitappeler,et l'ayant reçu familièrement, il le lit asseoir près de lui, puis il lui dit : « — Brave homme,j'ai entendu dire par plusieurs « que tu es fort sage et fort instruit dans les choses do « Dieu. Pour ce, je voudrais volontiers savoir de toi laquelle « des trois religions tu tiens pour la vraie, la juive, la sarra- « sine on la cbrélicnne. — » Le juif qui élait on effet un homme très sage, s'aperçut fort bien que le Saladin cherchait h le prendre par ses propres paroles en lui adressant cette question, et pensa qu'il ne devait pas louer une des trois religions plus que les deux autres, de façon que Je Saladin ne connût pas sa pensée. Pour quoi, sentant qu'il lui lallait faire une réponse par laquelle il ne pût être pris, et son esprit étant vivement aiguisé, il lui vint aussitôt la réponse qu'il devait faire, et il dit :

„ — Mori seigneur, la question que vous me faites est « belle, et pour vous dire ce que j'en pense, il me faut vou8 « conter une petite nouvelle que vous comi)rendrez. Si je ne « fais erre ur. je me rappelle avoir entendu dire souvent qu'il « fut autrefois un homme grand et riche, lequel, parmi les « autres joyaux qu'il possédait dans son trésor, avait un « anneau très beau et très précieux. Voulant à cause de sa « valeur et de sa beauté, lui faire honneur et le transmettre « perpétuellement à ses descendants, il ordonna que celui « de ses fil? sur qui cet anneau serait trouvé, comme le lui « ayant remis lui-même, lût reconnu pour son héritier, et « lût honoré et respecté par tous les autres comme le cheF de la famille. Celui à qui l'anneau fut laissé transmit cet - ordre à ses descendants et lit comme avait fait son prédé- « cesseur. En peu de temps, cet anneau passa de main en « main à de nombreux maîtres et parvint ainsi à un homme » qui avait trois fils beaux et vertueux, et très obéissants à « leur père ; pour quoi, il les aimait également tous les I' trois. Les jeunes gensconnaissaient la traditionde l'anneau, « et comme chacun d'eux désirait être le plus honoré parmi n ses frères, ils priaient,chacun pour soi et du mieuxqu'ils « savaient, le père qui était déjà vieux, pour avoir l'anneau « quand il mourrait. 1-e brave homme qui les aimait tous « les trois également, ne savait lui-même choisir celui à qui « il laisserait l'anneau. L'ayant promis à chacun d'eux en « particulier, il songea à les satisfaire tous les trois. Il en fit « faire seciètement par un habile ouvrier deux aux autres si « semblables au premier, que lui-même qui les avait fait « faire, pouvait à peine distinguer le vrai. Quand il vint à « mourir, il en donna secrètement un à chacun de sea

PREMIÈRE J-tJURNÉE. 37

« enfants qui, après la mort de leur père, voulant chacun « occuper sa succession et sa dignité, et se les déniant l'un « à Taulre, produisirent leur anneau aux yeux de tous, en « témoignage de leur prétention, l-es anneaux furent trouvés " tellement pareils, que l'on ne savait reconnaître le vrai,e*. « que la question de savoir quel était le véritable héritier du « père resta pendante et l'est encore. Et j'en dis de même, « mon seigneur,des trois religions données aux trois peuples « par Dieu le Pure, et sur lesquelles vous me questionnez. « Chacun d'eux croit être son héritier et avoir sa vraie loi et < ses vrais commandements; mais la question de savoir qui « les a est encore pendante, comme celle des anneaux. — » « Le Saladin reconnut que le juif avait su échapper très adroitement au lacet qu'il lui avait jeté dans les jambes ; c'est pourquoi il se décida à lui exposer son besoin d'argent, et à lui demander s'il voulait lui rendre service; et ainsi il fit, lui avouant ce qu'il avait eu l'intention de faire s'il ne lui avait pas répondu aussi discrètement qu'il avait fait. Le juif, de son propre chef, prêta au Saladin tout ce que ce dernier lui demanda et,par la suite, le Saladin le remboursa entièrement. Il lui fit en outre de grands dons,le tint toujours pour son ami, et le garda près de lui, dans une grande et honorable situation. — »

NOUVELLE IV

Va moine ayant commis nn péché digne d'une tr&s grare punition, éeliapp» à la peine qu'il avait iiiéntâe un reprocliaat adroitement la même faute à mu abbé.

Déjà Philomône, débarrassée de sa nouvelle, avait fait silence, quand Uioneo qui était assis près d'elle, sans attendre le commandement de la reine, et voyant par l'ordre adopté que c'était à lui à conter, se mit à parler de la façon suivante. « — Amoureuses dames, si j'ai bien compris l'intention de vous toutes, nous somme ici pour nous divertir nous-mêmes en contant des nouvelles. Et pour ce, afin qu'il ne soit point contrevenu à cela, j'estime qu'il doit être permis à chacun — et c'est ce que notre reine elle-même a dit il y a un moment — de conter la nouvelle qu'il croit devoir le plus amuser.Pour quoi, venant d'entendre qu'Abraham avait eu l'âme sauvée par les bons conseils de Jeannot de Chevigné,et que iMelchissedec par sa présence d'esprit avait défendu ses richesses des embûches de Saladin,je veux, sans œ'exposer à des reproches de votre part, conter brièvement

gg LE DÉCAMÉRON.

par quelle ruse un moine échappa à une grave punition

^^iTéSt autrefois dans la I-";f ^j^^'^P/Z^Umé^pour^S très loin de celui-ci, ^^,^^°"f,tqu'i ne l'est aujou^^ sainteté et plus f?^^"^/^,"",^' nastère jcuno

^''^' l!fn\Ta'v\"'eur "Ta^^^^^^^^^^^^^ P^ ^^^

moine dont la ^!§!?^"'^ . T^, vp" lies Un iour que, par aven-

<i°^P^é^^^;ouV^mid alors que toi^s les luti4 moine, ture, sur le coup de miai, a.m 4 monastère,

cueillant certaines ^f^es^j^^S^L charnel 0^ quoi,

^^\' nra^Sro'chT il eX e^'ïonle^^^^^^ d'un propos . s'etant aPP^oche,l entra e ,^^.^^^^^^ avec elle,

^t\ïa" emmena av"e?ïui da^s sa ceflulc,ce dont personne "^îeSnî'que, emporté par un t-P grand ,^^ir il sa

doucement devan sa cellule,entendit le bruit qu'ils faisaient tous Sdeux Afin de mieux reconnaître les voix,il s'approcha doucemenrde la porte pour écouter, et il reconnut quil y avaitSne fer^me dans la cellule. Son premier mouvement fit de se fair^ ouvrir; puis il pensa qu'il valait mieux ag.r autren^n Tretournàdanssa^hambreet attendit que le îeunemSne sortît de la sienne. Ce dernier, bien qu il fut oït occupé par l'extrême plaisir qu'il prenait avec la leiine fil e s te?,ai? cependant sur ses gardes, Ayant cru entendre un bruit de pas dans le couloir, il mit l'œil au trou de laserrure il vit parfaitement l'abbé en train d'écouter, et il corprit bien que ce dernier avait, pu s'aperceyo-r qu une femme était dans sa cellule.De quoi,sachant qu il devait Un artveiir une grande punition, il fut fort chagnn. Pourtant sans rien montrer de son ennui à la jeune fille, il se mit h chercher en toute hâte s'il ne pourrait trouver aucun moyen de salut. C'est alors qu'il lui vint à l'esprit une nouvelle ruse nui le fit parvenir à ses fins. Feignant d être assez demeure avec la ieune fiUe.il lui dit : « - Je vais chercher un moyen «de te faire sortir d'ici sans que tu sois vue ; pour cela, ,< attends-moi tranquillement jusqu'à ce que je revienne.--.» Puis il sortit, ferma la cellule à clef et s en alla droit à la chambre de l'abbé lui présenter la clef ainsi que chaque moine faisait quand il sortait, et il Im dit d un air calme : « — Messire je n'ai pu ce matin faire rentrer tout les boi& «que j'avais' l'ait couper; en conséquence, avec votre per-

m mission, je vais aller à la forêt et le fuire transpor- «< ter. — »

« L'abbé, afin de mieux constater la faute commise, et voyant que le moine ne s'était point aperçu qu'il l'avait vu, se réjouit de cet incident, prit la clef et lui donna la permission demandée. Dès qu'il l'eut vu partir, il se mit à réfléchir sur ce qu'il valait mieux faire, ou bien ouvrir la cellule en présence de tous et leur montrer la faute, pour qu'ensuite ils n'eussent pas occasion de murmurer contre lui quand il punirait le moine, ou bien apprendre par la .jeune fille même comment la chose s'était passée. Et songeant à part lui que celle-ci pouvait être la femme ou la fille d'un homme auquel il n'aurait pas voulu faire cette honte de la montrer à tous les moines, il résolut de voir d'abord qui elle était, et de prendre ensuite un parti. Il s'en alla doucement à la cellule, l'ouvrit, entra et referma la porte. La jeune fille, voyant entrer l'abbé, toute éperdue et tremblant de honte, se mit à pleurer. Messire l'abbé ayant jeté l'œil sur elle et la voyant belle et fraîche, sentit, quelque vieux qu'il fût, l'aiguillon de la chair non moins vif que ne l'avait senti son jeune moine, et il se mit à dire en lui-même: « — Eh! pourquoi ne prendrais-je pas du plaisir quand je « puis en avoir? Avec cela que les privations et les ennuis « seront toujours prêts tant que je voudrai ! Voilà une belle «jeune fille, et personne au monde ne sait qu'elle est ici. « Si je puis la décidera satisfaire mes désirs, je ne vois pas « pourquoi je ne le ferais pas. Qui le saura? Personne ne « le saura jamais, et péché caché est à moitié pardonné. « Cette occasion ne se représentera peut être jamais plus. « J'estime qu'il est grandement sage de prendre le bien « quand Dieu vous l'envoie. — » Ce disant, et ayant du tout au tout changé le projet pour lequel il était venu, il s'ap-

firocha de la jeune fille, se mit àla consoler doucement et à ui dire de ne pas pleurer, et, de parole en parole, il finit par lui exprimer son désir. La jeune fille, qui n'était ni de îer ni de diamant, se plia très complaisamment au désir de l'abbé, lequel l'ayant saisie dans ses bras et embrassée à plusieurs reprises, monta avec elle sur le lit du moine. Mais songeant au poids considérable de sa dignité et à l'âge tendre de lajeune fille, craignant peut-être de lablessersous sa corpulence, il ne se mit pas sur elle ; il la fit mettre sur lui, et, dans cette posture, se divertit longtemps avec elle. « Le moine qui avait fait semblant d'aller au bois, s'était caché dans le dortoir. Dès qu'il vit l'abbé entrer dans sa chambre, il fut tout de suite rassuré, comprenant que sa ruse devait réussir, et quand 11 vit fermer la porte en dedans, il en fut certain. Sortant de l'endroit ofi il était, il s'en vint doucement regarder par une fente, et il vit et en-

t ndit tout ce que l'abbé faisait et disait. Lorsqu'il ^ parut à l'abbé être assez demeuré avec la jeune lille, il l'enferma dans la cellule et retourna à sa chambre. Peu après, entendant venir le moine, et croyant qu'il revenait du bois, il s'apprêta à le réprimander l'orlement et à le faire mettre au cachot, afin de posséder à lui seul laproie si bien gagiée. L'ayant fait appeler, il l'admonesta gravement et d'un ton sévère, et ordonna qu'il fût conduit au cachot. Le moine répondit prestement : « — Messire, je ne suis pas encore a assez resté dans l'ordre de Saint-Benoît, pour pouvoir en « connaître toutes les règles. Vous ne m'aviez pas encore « montré que les moines dussent s'humilier sous les fenimcs d comme dans les jeûnes et dans les veilles. Mais maintc- « nant que vous nie l'avez montré, ie vous nrnrr^p/s. =' v.mis « me pardonnez pour cette fois, de ne plus jamais pécheren « cela, mais de faire toujours comme je vous ai vu it'.ire.— " L'abbé qui était un homme avisé, comprit sur-îe -champ que non-seulement le moine avait plus d'esprit que lui, mais qu'il avait vu ce qu'il avait fait. Pour quoi, se reprochant sa propre faute, il eut honte d'infliger au moine une p initîon qu'il avait méritée aussi bien que lui. Il lui pardonna, et après lui avoir recommandé le silence sur ce qu'il avait vu, ils firent sortir sans bruit la jeune fille, et il est à croire qu'ils durent la faire rentrer plus d'une fois depuis. — j»

NOUVELLE

Lt marqaî«e de Monlferrat, au moyen d'un ropas uniqui^ment compoFé de pontes, et avec quelques paroles gracie-ises, réprime le fol amour du roi de France.

La nouvelle contée par Dioneo amena tout d'abord quelque vergogne au cœur des dames qui l'écoutaient, vergogne qui se manileata par une honnête rougeur sur leur visage. Puis, se regardant les unes les autres, et pouvant à peine tenir leur sérieux, elles écoutèrent en riant sous cape. Mai?i quand la nouvelle fut finie, la reine, après avoir gourmande D'OricO; et lui avoir fait comprendre que de semblables récits sa devaient pas être faits d'avant des dames, se retourna vers la F-.ametta qui était assise sur l'herbe auprès de lui, ei I .'i ordonna de suivre l'ordre adopté. Celle-ci commença gracieusement et d'un air joyeux : « — De môme que je vois »¥e^ plaisir que nous ayons entrepris de prouver par nos ré cits la ^'orce des belles et promptes réponses, et combien les

PREMIÈRE JOUnNÉE. 41

hommes ont raison de ctiercîicr à aimer toujours une deme (le pluo haut lignage (-lu'eux, je crois aussi que c'est chez les liâmes une grande prévoyance que de savoir se garder de prendre de l'amour pour un homme de plus haute condition qu'elles. 11 m'est donc venu à l'esprit, mes belles dames, n.: vous démontrer, dans la nouvelle que j'ai à vous dire, ce m.ment, par ses actes et ses paroles, une gcnte dame se gari a de ce péril et en écarta autrui.

« Le marquis de Montt'errat, homme d'une grande vaillance et gonfalonier de l'Église, avait passé les mers pour suivre une croisade génénle i'aite à main armée par les Chrétiens. Comme on parlait de sa valeur à la cour du roi Philippe le Borgne, lequel s'apprêtait lui aussi à partir de France pour la même croisade, un chevalier prétendit qu'il n'y avait pas sous les étoiles un couple pareil au marquis et à sa femme, attendu que, autant le marquis l'emportait en tout sur les autres chevaliers, autant la dame l'emportait sur les autres femmes du monde par sa beau'é eL sa vertu. Ces paroles entrèrent de telle façon dans l'esprit du roi de France, que sans avoir jamais vu cette dame, il se mil soudain à l'aimer avec passion, et résolut, pour faire le voyage qu'il projetait, de ne pas prendre la mer ailleurs qu'à Gènes, pour ce que, allant jusque-Ici par terre, il aurait une occasion favorable d'aller voir la marquise, songeant aussi que, si le marquis était absent, il pourrait mener son désir à bonne fin. Et, comme il l'avait résolu, il fit: c'est pourquoi, ayant envoyé en avant le gros de ses gens, il se mit lui-même en route avec peu de serviteurs et de gentilshommes. Arrivé près des terres du marquis, il envoya un jour à l'avance prévenir la dame qu'elle l'attendît pour déjeuner le malin suivent. La dame, sage et avisée, répondit gracieusement que c'était pour elle une faveur au-dessus de toute autre, et qu'il serait le bienvenu. Puis elle se mit à réfléchir sur ce que voulait dire la visite d'un pareil roi, alors que son mari était absent, et elle ne se trompa point en pensant que c'était sa réputation de beauté qui l'amenait ; néanmoins, en vaillante dame, elle se disposa à lui faire honneur. Elle fit prévenir ceux .de ses gentilhommes qui étaient restés auprès d'elle, et préparer, après avoir pris leurs conseils, tout ce qu'il fallait, mais elle voulut ordonner autant de poules qu'il y en avait dans le pays, elle ordonna elle seule le festin et les mets. Ayant fait rassemble? sans retard à ses cuisiniers de préparer uniquement ce genre de mets pour le royal convive.

«Au jour dit,"'le roi arriva et fut reçu par la dame avec grande fête et grand honneur. Comme il la regardait, elle lui parut belle et avenante bien au delà de ce qu'il avait pu en juger pur les paroles du chevalier; il s'en émerveilla

beaucoup et lui fit force compliments, son désir s'allumar. d'autant plus qu"il trouvait que la dame surpassait l'idée qu'il s'en était faite auparavant. Après qu'il eût pris quelque repos dans des apparte-nents richement décorés de tout ce qui convenait pour recevoir un tel personnage, et l'heure du dîner étant venue, le roi et la marquise s'assirent à la même taille, tandis que les autres convives, selon leur qualité, Ijfirent place aux autres tables. On servit alors successivement au roi des plats nombreux, des vins excellents et rares, et comme en outre il ne cessait de regarder complaisamment la belle marquise, il éprouvait un grand plaisir. Pourtant les plats se succédant les uns aux autres, le roi commença à s"étonner un peu en voyant que les mets, très variés comme assaisonnement, se composaient uniquement de poules. Bien qu'il connût le pays oiî il était comme étant très copieux en gibier de diverses espèces, et qu'il eût annoncé son arrivée à la dame assez tôt pour qu'elle pût l'aire chasser, cependant, quel que fût son étonnement, il ne voulut pas en prendre occasion pour le lui témoigner, si ce n'est au sujet de ses poules : et s'étant tourné vers elle d'un air joyeux, il lui dit:« — Madame, est-ce qu'en ca « pays il ne naît que des poules, sans aucun coq? — » La marquise comprit très bien la question, et il lui sembla que, suivant son désir. Dieu l'avait envoyée en temps opportun pour taire connaître ses dispositions. A la demande du roi. elle se tourna vers lui et lui répondit avec franchise : « -Monseigneur, non; mais les femmes, bien qu'elles « ditrèrent entre elles par les vêtements et les dignités, sont toutes laites ici comme ailleurs. — » Le roi, à ces paroles, comprit très bien la raison pour laquelle on lui avait servi un repas tout en poules, ainsi que la sagesse cachée sous cette réponse. Il s'aperçut qu'il perdrait son éloquence avec une pareille lemme et que ce n'était point le lieu d'employer la force. Pourquoi, de même qu'il s'était enflammé inconsidérément pour elle, il comprit qu'il fallait sagement pour son honneur éteindre le feu si malencontreusement allumé. Sans plus dire un mot, craignant ses réponses, il renonçai tout espoir et. le dîner fini, afin de couvrir par un prompt dé|)art le motif de sa visite déshonnète, il la remercia de l'honneur qu'il avait reçu d'elle, la recommanda à Dieu, et partit pour Gênes. -^ a

NOUVELLE VI

Un brave homaie confond par un bon mot la méchante hypoerïsîe des gens de religion.

Après que toutes les dames eurent approuvé la courageuse Pt spiriLuelle leçon donnée par la marquise au roi de France, Émilia, qui élait assise près de la Fiametta, commença, sur le bon plaisir de la reine, à parlet- ainsi : « Moi non plus je ne vous cacherai pas la leçon donnée par un courageux séculier à un religieux avare, au moyen d'un mot non moins plaisant que recommandable.

« Donc, ô chères jeunes dames, il y avait, dans notre cité, il n'y a pas encore grand temps de cela, un frère mineur, inquisiteur de l'hérésie perverse, lequel, bien qu'il s'efforçât de paraître un saint et zélé partisan de la religion chrétienne, comme il font tous, n'était pas moins bon investigateur de qui avait la bourse pleine, que de quiconque se sentait du refroidissement pour la foi. Comme il se donnait beaucoup de mal pour cela, il lui tomba par aventure entre les mains un bonhomme beaucoup plus riche d'argent que de sens, et qui, non par irréligion, mais par bêtise et peutêtre échaullé par le vin ou par un excès de joie, en était venu à dire un jour, dans une réunion d'amis, qu'il avait un vin si bon que le Christ lui-même en boirait. Ce propos ayant été rapporté à l'inquisiteur, celui-ci, sachant que les l'ichesses du bonhomme étaient grandes et sa bourse bien gonflée, courut impétueusement, ciint gladiis et fii.slibiis, lui intenter un bon procès, prévoyant bien qu'il en résulterait sinon une amélioration dans la croyance de l'inculpé, du moins une abondance de florins soutirés de sa poche, comme il advint, du reste. L'ayant fait appeler, il lui demanda si ce qui avait été dénoncé sur son compte était vrai. Le bonhomme répondit que oui. A quoi le très saint inquisiteur, qui était un dévot de saint Jean-Barbe-d'Or, dit : — Donc, « tu as fait du Christ un buveur, un amateur de vins exquis, « comme s'il était Cinciglione, ou quelque autre de vos «ivrognes, piliers de taverne; et maintenant, d'un air « humble, tu veux nous faire croire que c'est là une faute « tout à fait légère ! elle n'est pas comme elle te paraît ; tui « aurais mérité le feu, si nous voulions agir envers toî": « comme nous le devrions. — » C'est en ces termes, suivi'.* de beaucoup d'autres semblables, et d'un ton menaçant, comme si le pauvre diable e^'H été Épicure niant l'immortalité des âmes, qu'il lui parla. Il ne tarda pas à lui faire une

telle peur, que le bonhomme, au moyen été personnes intermédiaires, Ini fit graisser la main avec une bonne quantité de graisse de saint Jean Bouche d'Or — laquelle guérit souverainement la maladie d'avarice des clercs et spécialement des frères mineurs qui n'osent toucher de l'argent — afin qu'il agît miséricordieusement à son égard. Ce baume dont —"bien qu'il soit très actif — Galien ne parle dans aucune partie de son livre sur la médecine, opéra si bien, quejefeu dont il avait été menacé se changea en une simple croix. Comme s'il eût dû traverser la mer pour aller en croisade, on lui mit sur le dos, afin de lui faire une plus belle bannière, une croix jaune sur un fond noir. En outre, l'argent promis ayant été payé, on le retint pendant plueieurs jours encore, lui donnant pour pénitence d'entendre chaque matin la messe à Sainte-Croix, et de se présenter devant l'inquisiteur un peu avant l'heure du repas ; pour le reste du jour, on le laissa libre de faire ce qui lui plairait. « Le bonhommeaccomplissant régulièrement sapc'nitence, il advint qu'un matin, à la messe, il entendit un évangile dans lequel on chantait : vous recevrez cent pour xm et vous posséderez la vie éternelle, paroles qu'il retint très exactement dans sa mémoire. Suivant l'ordre qui lui avait été donné, s'étant ensuite présenté à l'heure du repas devant l'inquisiteur, il le trouva en train de dîner. L'inquisiteur lui ayant demandé s'il avait entendu la messe le matin, il lui répondit aussitôt : « — Oui messire. — «A quoi l'inquisiteur dit : (( — Y as-tu entendu quelque chose dont tu « puisses douter, ou sur laquelle tu aies à m'interro- « ger ? — » « — Certes — répondit le bonhomme — je n'ai « de doute sur aucune des choses que j'ai entendues'; je les « tiens toutes au contraire pour vraies. J'en ai même en- « tendu une qui m'a fait avoir de vous et de vos autres con- « frères très grande compassion, pensant à la mauvaise si « tuation que vous devez avoir dans l'autre vie? — » L'inquisiteur dit alors : « — Et quelle est cette parole qui t'a « ému de c-ompassion pour nous?— » Le bonhomme reprit : « — Messire, c'est cette parole de l'Évangile qui dit: vous recevrez cent pour un. — » L'inquisiteur dit : « Cette parole « est vraie ; mais pourquoi t'a-t-elle ému ? — » « — Mes- « sire— répondit le bonhomme — je vais vous le dire. «Depuis que je viens ici, j'ai vu chaque jour donner au «< dehors aune foulede pauvres gens tantôt un, tantôt deux «grandissimes chaudrons de bouillon que l'on prend aux « moines de cecouventet à vous, comme superflu. Pourquoi, « si l'on vous rend là-bas cent pour un, vous en aurez tant, 0 que vous devrez tous vousynoyer: — » Tous les convives assis à la table de l'inquisileurse mirentàrire ;maisrinquisiteur, comprenant ue ceci était une satire de leur hvpo-

PnEMI ÈRE JOURNÉE. 45

crisie en fail d'aumônes, so troubla tout h fait. Et n'eût été qu'il avait déjà été blâmé de ce qu'il avait fait, il aurait suscité au bonhomme un nouveau procès, pour avoir mordu par un bon mot lui et les autres moines fainéants. Dans son dépit, il lui ordonna de faire désormais ce qu'il voudrait, sans plus se présenter devantlui. — m

NOUVELLE VII

Bergamino, en contant une nouvelle concernant Piimasso et l'abbé de Cluny, critique boiinùtemL-nt un trait inaecoiitumé d'avarice «liez ini'sser Can délia Scala.

La gentillesse d'Émilîa et sa plaisante nouvelle excitèrent le rire de la reine et des autres assistants, qui louèrent beaucoup la présence d'esprit de ce nouveau croisé. Mais quand les rires furent apaisés et que chacun eût fait silence, Philostrate, dont le tour était venu de conter, se mit à parler de la façon suivante : « ■ — C'est une belle chose, valeureuserf dames, que d'atteindre un but qui ne bouge pas ; mais ce qui est presque merveilleux, c'est lorsqu'un archer frappe à rimproviste un objet qui vient à se montrer tout à coup. La vie lourde et vicieuse des clercs, qui se signale par une perversité constante en tant de choses, donne sans trop de difficultés matière à parler, à mordre et à reprendre à tous ceux qui veulent le faire. C'est pourquoi, quelque bien que fît le bonhomme, en b'ûmaiit l'inquisiteur sur l'hypocrite charité des moines, qui donnent aux pauvres ce qu'ils devraient donner aux porcs ou jeter à la rue, j'estime qu'il faut encore plus louer celui dont je vais parler et dont la précédente nouvelle me fait souvenir. S'adressant à meSser Can délia Scala, magnifique seigneur, il le critiqua sur une subite et inusitée avarice apparut en lui, au moyen d'une ingénieuse nouvelle, où il fit figurer, sous le couvert d'autrui, ce que de lui et de Can délia Scala il voulait dire. Voici cette nouvelle :

« Comme l'éclatante renommée le proclame quasi par le monde entier, messer Can délia Scala, h qui la fortune fut favorable en beaui'.oup de choses, fut un des plus notables et des plus magnifiques seigneurs que l'on ait connus en Italie depuis l'empereur Frédéric If jusqu'alors. Ayant résolu de donner à Vérone une grande et merveilleuse fête, à laquelle devaient venir de toute part nombre de gens et principalement des artistes de toute sorte, messer Can changea subitement d'idée, qu'elle qu'en fût la raison, et après avoir richement gratifié c»ux qui étaient venus, il les congédia.

Un seul, nommé Bergamino, habile et beau parleur au point, que ceux-là seuls pouvaient le croire qui l'avaient entendu, ne reçut aucun cadeau, et comme il n'avait pas été congédie, il était resté, espérant qu'il finirait par obtenir satisfaction. ÎMais messer Gan avait pensé que, quoi qu'il pût lui donner, ce serait chose plus perdue que s'il l'avait jele au feu ; c'est pourquoi il ne lui avait rien dit ni rien fait dire. Bergamino, au bout de quelques jours, voyant qu'on ne l'appelait en aucune façon pour ce qui concernait son méLicr, et dépensant beaucoup à l'auberge avec ses chevaux et ses domestiques, commença à s inquiéter. Cependant, il attendait toujours, car il ne lui paraissait pas convenable de partir ainsi. II avait apporté avec lui trois beaux et riches vêtements qui lui avaient été donnés par d'autres seigneurs pour paraître honorablement à la fête. Comme son hôte voulait être payé, il lui en donna d'abord un ; puis, son séjour se prolongeant, il se décida, pour pouvoir rester plus longtemps à l'auberge, à lui donner le second. EnOn, il se mit à vivre sur le troisième, résolu à rester tant qu'il durerait, puis à partir.

« Or, pendant qu'il mangeait sur son troisième habit, il advint qu'un jour, messer Can étant à dîner, il se présenta devant lui avec un visage fort mélancolique. Ce que voyant, messer Can, plus pour se gausser de lui que pour jouir de sa réponse, lui dit : « — Bergamino, qu'as-tu pour être si mé- « lancolique? Dis-nous-en la raison. — >- Alors Bergamino, sans avoir l'air de réfléchir, bien qu'il y eût longtemps réfiéchi, se mit à débiter sur-le-champ cette nouvelle, fort à point pour son propre cas : «Monseigneur, vous saurez que (( Brimasse fut un grammairien fort expert, et en outre « grand et habile versificateur parmi tous les autres. Ces « talents le rendirent si estimable et si célèbre, que, bien « qu'il ne fût pas connu de vue partout, personne, grâce à « son nom età sa renommée, n'ignorait ce que c'était que « Brimasso. Or, il advint que, se trouvant un jour à Paris, « dans un état misérable, comme cela lui arrivait la plupart w du temps, car son savoir était peu apprécié des gens « riches, il ouit parler de l'abbé de Cluny, qui passe ,pour «< le prélat le plus riche en revenus nue possède l'Église «. après le Pape. 11 entendit raconter de lui de merveilleuses « et magnifiques choses, entre autres qu'il tenait cour ou- « verte, et que jamais personne, se présentant là oii il était, « ne s'était vu reluser le manger ni le boire, pourvu qu'il « allât le réclamer quand l'abbé était à table. Ce qu'enten- « dant Primasse, qui aimait à fréquenter les hommes gêné- (( roux et les grands seigneurs, il résolut d'y aller pour voir « la munificence de cet abbé, et s'informa à quelle distance « do Paris il demeurait. H lui fut répondu que l'abbé pos- « sédait une maison à six milles environ ; sur quoi Primasso

PREMIERE JOURNEE. 4i

« pensa qu'il pourrait, en partant le matin de bonne heure» « s'y trouver à l'heure du repas. Il se fit donc enseigner le <c chen:iin ; naais n'ayant trouvé personne qui y allât, il crai- « gnit par aventure de se tromper et d'aller à un endroit oîi « il ne trouverait rien à manger ; pour quoi, dans cette pré- « vision et afin de ne pas souffrir de manque de nourriture, « il songea à emporter avec lui trois pains, se disant que, « quant à l'eau, ùlen qu'elle fût peu de son goût, il en trou- « verait partout. Après avoir serré ses pains sur sa poitrine, « il se mit en route et marcha si bien, qu'il arriva, avant « l'heure du repas, Ikoù se trouvait l'abbé. Étant entré dans la «maison, il regarda de tous côtés, et voyant le grand nom- « bre de tables mises, les grands apprêts de lu cuisine et « tout ce qui avait été préparé pour le dîner, il se dit à lui- « même : vraiment, c'est aussi magnifique qu'on le dit. Il « était depuis un moment à regarder toutes ces choses, lors- « que le sénéchal de l'abbé, l'heure de manger étant venue, « ordonna de donner l'eau pour les mains, et cela ayant été « fait, fît asseoir chaque convive à table. 11 advint par hasard « que Primasse fut assis juste en face de la porte de la 'c chambre d'oiî l'abbé devait sortir pour venir dans la salle « à manger. 11 était d'usage dans cette maison, que ni vin, « ni eau, ni rien qui se pût manger ou boire, fût posé sur « les tables avant que l'abbé ne se fût assis. Le sénéchal « ayant donc fait placer tout le monde, fit dire à l'abbé que, « quand i) lui plairait, le repas était prêt. L'abbé fit ouvrir « sa <5hambre pour passer dans la salle du festin, et, tout en « venant, regarda machinalement devant lui. Par aventure, « la première personne qui frappa ses regards fut Primasse, « dont les habits étaient fort délabrés et qu'il ne connaissait « pas de vue. A peine l'eût-il aperçu, qu'il lui vint à l'es- « prit une pensée mauvaise, comme il n'en avait jusque-là « jamais eu, et il se dit: « — Voyez à qui je donne mon bien à « manger!— r» Et,revenantsur ses pas, ilordonnade refermer « la porte, et demanda à ceux qui étaient près de lui si quel- « qu'un connaissait ce ribaud qui était assis à table en face « de la porte de sa chambre. Chacun répondit que non. <; Primasse qui avait envie de manger, comme quelqu'un « qui avait marché et qui n'avait pas déjeuné à son heure « habituelle, après avoir attendu un peu, et voyant; que « l'abbé ne venait pas, tira de son sein un des pains qu'il « avait apportés et se mit à manger. L'abbé, après quelques « minutes d'attente, ordonna à un de ses valets de voir si « Primasse était parti. Le valet répondit: « — Non, messire; « au contraire, il mange du pain, ce qui prouve qu'il en a « apporté avec Ipi. — » L'abbé dit alors: « — Eh bien ! qu'il « mange le sien, s'il en a, car il ne mangera pas du nôtre « aujourd'hui. — » L'abbé aurait désiré que Primasse s'en

(( allât de lui-même, car li ne lui semMait pas t)Ten crête « renvoyer. Primasse, ayant mangé un de ses pains, etTabbé K ne venant pas encore, se mit à manger le second, ce qui « l'ut également rapporté à l'abbé, qui avait encore envoyé « voir s'il était parti. Enfin, l'abbé ne venant toujours pas, (( Priinasso, son second pain mangé, se mit à entamer le « troisième, ce qui fut encore dit à l'abbé, lequel commença « à réfléchir et à se dire : — Eh ! quelle nouvelle idée m'est « aujourd'hui venue! quelle avarice, quel dédain, et pour « qui 1 voilà des années que je donne mon bien à manger à M qui en a voulu, sans regarder s'il est gentilhomme ou «vilain, pauvre ou riche, marchand ou pirate ; je l'ai vu « dévorer sous mes yeux par une infinité de ribauds, et ja- « mais il ne m'est entré dans l'esprit celte pensée qui m'est « venue pour celui-ci. Certainement l'avarice ne doit point « m'avoir assailli pour un homme de peu ; ce doit être un « homme de grande valeur, celui qui m'a paru être un ri- « baud , puisque mon esprit s'est ainsi ravisé de lui faire « honneur. — Ainsi dit, il voulut savoir qui il était, et ayant « appris que c'était Primasse qui était venu voir par lui- « même la munificence dont il avait entendu parler, et le « connaissan.t déjà de réputation pour un homme de valeur, « il eut honte, et, décidé à réparer sa faute, il s'empressa de « lui faire honneur de toute façon. Après le dîner, selon « qu'il convenait à la qualité de Primasso, il le lit vêtir no- « bleraent,lui donna de l'argent et un palefroi, et lui permit « de rester ou de s'en aller selon son plaisir. De quoi Pri- « masse, satisfait, lui rendit les meilleures grâces qu'il put, « et s'en retourna à cheval vers Paris, d'où il était venu à « pied. — »

« Messer Can. qui était un seigneur intelligent, n'eut pas besoin d'autre démonstration pour comprendre ce que voulait dire Bcrgamino et lui dit en souriant : « — Bergamino, « tu m'as très adroitement montré mes torts, ton mérite et « mon avarice, et ce que tu désires de moi. Et vraiment, je « n'ai jamais été, comme aujourd'hui pour toi, assailli par « ravàrire."Mais je la chasserai avec le bâton que toi-même <t m'as indiqué. — » Et ayant fait payer i'hôtellier de Bergamino, il lui donna un de ses plus beaux habits, de l'argent, un cheval, et lui laissa la liberté de rester ou de s'en aller, selon son plaisir — •

i NOUVELLE VIU

Guiglielmo Borsieie, avec quolquos mots polis, perce jniqn'au Ti» mefser Ermino de'Grimaldi sur son avarice.

Après Philostrate Venait Lauretta. Quand elle eut entendu bien louer l'ingéniosité de Bergamino, sentant que c'était à elle à dire quelque chût^e, sans en attendre Tordre, elle commença ainsi : « — Chères compagnes, la précédente nouvelle m'amène à vous dire de quelle façon également un vaillant homme de cour flagella, non sans avantage pour lui, la cupidité d'un riche marchand ; et bien que cette cupidité ressemble à celle qui a été décrite dans la dernière nouvelle, elle ne devra pas moins vous intéresser, si vous songez au bien qui en advint en définitive.

« Il l'ut donc à Gênes, il y u déjà bon temps, un gentilhomme nommé messire Ermino de' Grimaldi, lequel, suivant la croyance générale, était, par ses immenses domaines et par son argent comptant, de beaucoup le plus riche do tous les plus riches citoyens qu'on connût alors en Italie. Mais, de même qu'il surpassait en richesse tous ses compatriotes, il surpassait en avarice et en ladrerie tous les ladres et tous les avares du monde ; car non-seulement il tenait la bourse serrée quand il s'.igissait de recevoir honoral)lenient quelqu'un, mais il s'imposait les plus grandes privations pour ce qui concernait sa personne, dans la crainte de dépenser, à rencontre des Génois, qui ont l'habitude de se vêtir somptueusement ; et il en agissait de même pour le boire et le manger. Pourquoi, on lui avait très justement enlevé son nom de Grimaldi, et chacun se contentait de l'appeler messer Ermino Avarizia. Or, pendant qu'à ne rien dépenser il accumulait trésors sur trésors, il arriva à Gênes un vaillant homme de cour aux belles manière? et beau parleur, appelé Guiglielmo Borsiere, fort différent des courtisans d'aujourd'hui, lesquels, à leur grande vergogne, imitent les mœurs corrompues et blâmables de ceux qui veulent être appelés gentilshommes et seigneurs de renom, et ne sont que des ânes, ayant été élevés dans la grossièreté naturelle aux hommes les plus vils, plutôt que dans les cours. Oui, là où. jadis les gentilshommes faisaient consister leur métier à ramener la paix parmi les princes entre lesquels étaient nées des guerres et des querelles ; à s'occuper de mariages, de parentés, d'alliances ; à récréer par de bons mots les esprits des gens fatigués; à faire l'amusement des cours, ou bien, par de sévères et paternelles réprimandes, à flétrir les vices des

méchants — et tout cela pour de très léi^'ères récompenses — on les voit Einjourcrhui s'ingénier à passer leur temps à dire du mal les uns d.5S autres; à semer la zizanie; h dire de tristes méchancetés et, ce qui est pis, à en commettre en vue de tous; à divulguer, faussement ou non, les malheurs, les hontes et hs sujets de tristesse de chacun : enfin h pousser, à l'aide de tausses promesses, les gens de bien aux choses viles et scélérates. Et celui-là est estimé le plus, celui-là est le plus honoré et le plus comblé de faveurs parmi ces seigneurs misérables et déhontés, qui dit le"^ paroles les plus abominables ou qui fait les actes les plus vils : grande honte et grand blâme pour le monde actuel, et preuve trop évidente que la vertu, dont ils se sont depuis longtemps écartés, a été délaissée par les malheureux vivants pour se vautrer dans la tourbe des vices.

" Mais, revenant à ce que j'avais c'ommencé et dont une juste indignation m'a détourné plus que je ne croyais, je dis que le susdit Guiglielmo lut honoré par tous les"gentilshommes de Gènes et fréquenté volontiers par eux. Étant demeuré quelques jours dans la ville, et ayant entendu raconter beaucoup de choses touchant la ladrerie et l'avarice de messer Ermino, il voulut le voir. Messer Ermino avait déjà entendu dire combien ce Guiglielmo Borsiere était homme de valeur, et ayant en soi, quelque avare qu'il fût, vn reste de gentilhommerie, il le reçut avec des paroles très amicales et d'un visage joyeux, et se mit à causer longuement avec lui sur des sujets nombreux et variés. Tout en causant de la sorte, il le conduisit, ainsi que les autres Génois qui étaient en sa compagnie, dans une maison neuve et très belle qu'il venait de faire construire, et après la lui avoir montrée tout entière, il lui dit : « — Eh ! messire Guice glielmo, vous qui avez vu et entendu nombre de choses, « pourriez-vous m'en indiquer une qui n'ait jamais été vue « et que je pourrais faire peindre dans le salon de cette <( maison?— » A quoi Guiglielmo, entendant cette demande inconvenante, répondit: «— Messire, je ne me croirais M pas capable de vous indiquer quelque chose qui n'ait jamais « été vu, si ce n'est peut-être des éternuemeuts ou choses « semblables, mais si cela vous plaît, je vous indiquerai « bien une chose que je ne crois pas que vous ayez jamais « vue. — » Messer lirmino, ne s'atlendant pas à ce qu'il devait lui répondre, dit : « — Eh ! je vous prie, dites-moi quelle « est cette chose. — » Sur quoi Guiglielmo lui dit alors sans hésiter : « — Faites-y peindre la l.ibéralité. — « Dès que messer Ermino eiit entendu ces mots, il lut pris subitement d'une vergogne telle, qu'elle eut la force de lui inspirer un esprit tout opposé à celui qu'il avait eu jusqu'alors, et il dit: . — Messire Guiglielmo, je l'y ferai peindre de façon que

« jamais ni vous, ni d'autres, ne pourrez me dire avec raison « que je ne l'ai ni vue ni connue. — » Et telle fut la vertu de la parole dite par Guiglielmo, qu'à partir de ce moment, il fut le plus libéral et le plus généreux de tous les gentilshommes de son temps, celui qui honora le plus les étrangers et ses compatriotes. — »

NOUVELLE IX

Le roi de Chypre, piqué au vif par uno dame de Gascogne, devient hoœme d'énergie, de pusillanime qu'il était.

Il ne restait plus qu'Élisa à recevoir l'ordre de la reine. Sans l'attendre, elle commença toute joyeuse : « — Jeunes dames, il est advenu déjà souvent que ce que des réprimandes nombreuses et de fréquentes punitions n'ont pu faire sur un homme, un mot, dit par hasard bien plus qu'avec intention, l'a opéré. C'est ce qui est fort bien apparu dans la nouvelle contée par la Lauretta, et je prétends vous le démontrer encore par une autre nouvelle très courte. Pour quoi, comme les bonnes choses peuvent toujours être utiles , on doit les écouter avec attention, quel que soit le narrateur.

« Je dis donc qu'au temps du premier roi de Chypre, après la conquête de la Terre-Sainte par Godefroi de Bouillon, il advint qu'une gente dame de Gascogne alla en pèlerinage au Saint-Sépulcre. A son retour, elle passa à Chypre, où elle fut cruellement outragée par quelques scélérats. De quoi ne pouvant se consoler, elle pensa à aller se réclamer du roi. Mais on lui dit qu'elle perdrait sa peine, pour ce que le roi était de nature si pusillanime et tellement bon à rien, que loin de venger les injures faites aux autres, il supportait avec une lâcheté blâmable celles qu'on lui faisait; à tel point, que quiconque avait quelque sujet de courroux contre lui pouvait se soulager en l'insultant. Ce qu'entendant la dame, et désespérant d'obtenir vengeance ni soulagement à son chagrin, elle résolut de flétrir la hàcheté du susdit roi. S'étant présentée tout en pleurs devant lui, elle dit: « — Mon « Seigneur, je ne viens pas en ta présence parce que j'at- « tends de toi vengeance de l'injure qui m'a été faite ; « mais puisque tu ne peux me donner cette satisfaction, « je te prie de m'enseigner comment tu fais pour soulTrir « les injures que j'entends dire que l'on te fait, afin que, « me modelant sur toi, je puisse aupporter patiemment la m mienne que, Dieu le sait, je te donnerais volontiers si ja

52 LE DÉCAMÉnON.

« le pouvais, altondu que tu les supportes si bien. — » Le roi, qui avait é'é jusqu'alorsinsouciant et nonchalant, comme s'il se réveillait d'un long sommeil, commença par venger sévèrement l'injure faite à la dame, et se montra rigide punisseur de quiconque porta depuis atteinte à l'honneur de sa couronne ou commit quelque chose contre lui. — »

NOUVELLE X

Maître Alberi de Bologno fait honnêtement rougir une dime qaî avait voulu Iti» faire honte de ce qu'il était amoureux d'elle.

Élisa s'étant tue, la reine restait la dernière à conter sa nouvelle. Elle so mit gracieusement à parler, et dit: << — Valeureuses jeunes femmes, comme dans les nuits sereines les étoiles sont l'ornement du ciel, et comme, au printemps, les fleurs sont l'ornement des prés verts, ainsi les bons mois sont l'ornement des belles manières et des entretiens r/gréables. Ces bons mots, pour ce qu'ils sont brefs, conviennent beaucoup mieux aux dames qu'aux hommes, quoique aujourd'hui il existe peu ou pas dé femme qui comprenne un bon mot ou qui, si elle l'avait compris, sût y répondre; je le dis à li honte générale et de nous et de toutes celles qui vivent. La raison en est que la supériorité qui était dans l'esprit des femmes d'autrefois, les femmes actuel'es l'ont reportée sur les ornements du corps ; de sorte que celle à qui l'on voit sur le dos les vêtements les plus voyants, les plus bigarrés, les plus ornés, tout le monde croit devoir la priser et l'honorer plus que les autres, sans songer que si l'on posait toutes ces choses sur l'échiné ou sur le dos d'un âne, cet t âne en porterait encore plus qu'aucune d'elles, et qu'ainsi . elle ne doit pas en être plus honorée qu'un âne. J'ai ver- . gogne de l'avouer, parce que je ne puis rien dire contre les vj autres que je ne dise contre moi-môme : ces femmes si pa- •> rées, si fardées, si bigarrées, sont comme des statues de •(■ marbres muettes et insensibles, ou bien, si elles répondent I quand on les interroge, feraient beaucoup mieux de se taire. I Elles donnent à entendre que c'est de la pureté d'âme que ■^j. provient leur impuissance à soutenir la conversation avec I les hommes de valeur, et, à leur bêtise, elles donnent le nom d'honnêteté, comme s'il n'y avait de femme honnête que celle qui cause avec sa servante, sa lavandière ou sa boulangère. Mais si la nature l'avait voulu ainsi, comme elles essaient de le faire croire, elle leur aurait limité bien plus qu'elle ne l'a fait la faculté de babiller. Il est vrai que,

comme en toute autre chose, il faut en celle-ci considérer et le temps, et le lieu , et la personne avec ({ui l'on parle ; car parfois il advient que celui, homme ou femme, qui croyait avec un bon mot en faire rougir un autre, et qui n'avait pas bien mesuré ses forces avec celles de son interlocuteur, a vu se retourner contre lui-même l'embarras où il croyait jeter autrui. ^Pour quoi, alin que vous sachiez prendre garde à vous, et pour qu'en outre vous ne donniez pas prétexte à répéter ce proverbe qui se dit comaïunement partout, qu'en toutes choses les femmes vont toujours au pire, je veux que la dernière nouvelle d'aujourd'hui, celle qu'il m'appartient de vous dire, vous fasse bien coirjprendre que. puisque vous êtes au-dessus des autres par la noblesse de l'esprit, vous devez vous montrer également supérieures par l'excellence des manières.

« 11 n'y a pas encore beaucoup d'années, vivait à Bologne un très grand médecin, dont la réputation, répandue dans le monde entier, \ survit peut-être encore, et qui s'appelait maître Albert. Il était déjà vieux et approchait de soixante ans ; mais il avait une telle élévation d'esprit que, bien que la chaleur naturelle eût à peu près abandonné son corps, il ne put éviter les atteintes des amoureuses flammes, aynnt vu à tire iéle une très belle dame, veuve et appelée, selon ce que disent quelques-uns, madame Maigherida de' Ghisolicri. Elle lai plut souverainement, tout comme s'il eût été jeune homme, et dans son cœur mûr, il ressentit une si veuve ardeur, qu'il lui était impossible de bien reposer la nuit, si, la veille, il n'avait pas vu le criarmant visage de la dame, objet de ses désirs. Aussi, passait-il continuellement, tantôt à pied, tantôt à cheval, selon que cela lui était le plus commode, devant la maison de sa belle. Celle-ci, et plusieurs autres dames, ne tardèrent pas à deviner le motif de ces allées et venues, et, à plusieurs reprises, eîif-'.s rirent fort entre elles de voir un homme si vieux d'ans et de sp.»is, pris d'r.mour, comme si elles avaient cru que ceUe passion si agréable naissait uniquement dans les cervelles vides des jeunes gens, et ne pouvait entrer ni rester dans d'autres. Pour quoi, les promenades de maître Albert continuant, il advint qu'un jour de fête, cette dame étant avec plusieurs de ses ^aiies assise sur le devant de sa porte, elles le virent de loin venir vers elles. Aussitôt, elles résolurent de l'appeler et de le bien accueillir, puis de le railler sur son aniour ; -t jinst urent-elles. S'étant donc toutes levées, et l'ayant ir.vité à â'-xrrêter , elles le menèrent dans une cour pleine cie uvîche^r, où elles firent apporter des vins fins et des confetti. Snf'î, avec de belles et avenantes paroles, elles lui demandèrent omment il pouvciit se faire qu'il se fût énamouré de cette belle dame qu'il savait biea être aimée

54 LEDÉCAMÉRON.

par un grand nombre de beaux et jeunes gentilshommes.

« Le maître se" sentant très courtoisement attaqué, lit joyeux visage et dit : « — Madame, que j'aime, cela no doit « être sujet d etonnement pour aucune personne sage et spé- « cialement pour vous, pour ce que vous méritez d'être aimée , « mais si les forces que réclament les amoureux exercices « sont naturellement ravies aux hommes âgés, la bonne vo- « lonté ne leur est point ravie pour cela, ni le discernement « de ce qu'il faut aimer, ce qui est d'autant plus^prisé par « eux qu'ils ont là-dessus plus d'expérience que Tes jeunes « gens. L'espoir qui me pousse, moi vieillard, à vous aimer, « vous qui êtes a^mée de tant déjeunes hommes, est cekii- « ci : plusieurs fois déjà j'ai vu des dames collationncr avec « des lupins et des porreaux. Et bien que dans le porreau « rien ne soit bon, cependant la partie la moins fade et la « moins désagréable est la tête ; pourtant, vous toutes, exci- « tées par un appétit à rebours, vous le tenez par la tête et « niangez les feuilles, qui non-seulement ne sont bonnes à « rien, mais ont un mauvais goût. Que sais-je, Madame, si « dans le choix de vos amants vous ne faites pas de même! « Et si vous Faisiez ainsi, je serais celui que vous clioisiriez, « tandis que vous repousseriez les autres. — » Lagentedame ainsi que ses compagnes rougirent quelque peu, 'et elle dit. « — Maître vous nous avez très bien et très courtoisement « punies de noire présomption ; toutefois votre amour m'est « cher comme celui d'un sage et vaillant homme. Pour ce, « mon honneur sauf, disposez sûrement de moi selon votre « plaisir, comme de votre chose. — » Le nuiîu-c s'étanl levé avec SCS compagnont, remercia la dame, et, riant et d'un air de fête, prit congé d'elle et partit. Ainsi la dame, no s'avisant pas qui elle raillait, croyant vaincre, lut vaincue. Do quoi, vous-mêmes, si vous êtes sages, vous vous garderez expressément. — »

Déjà le soleil inclinait à l'heure de vespréc, et la chaleur avait en grande partie diminué, quand les nouvelles des jeunes dames et des trois jeunes gens se trouvèrent être finies. Pour iiuoi, leur reine dit très gracieusement : « — Désormais, chères compagnes, il ne reste pins autre chose à tiiirc sous mon commandement, pour la présente journée, que de vous donner une nouvelle reine cyji, suivant sa fantaisie, disposera de son temps et du nôtre dans un honnête plais.r; et quanta ce qu'il reste de jour d'ici à la nuit, comme il arrive parfois que celui qui ne prend pas ses précautions à temps peut se trouver embarrassé plus tard, et afin que ce que la nouvelle reine décidera pour demain malin se puis'^e préparer en temps opportun, je pense qu'il faut commencer des maintenant les journées suivantes. C'est pourquoi en considération de Celui par qui tout vit et qui est notre uni-

que consolation, Pbilomène, jeune dame très discrète, guidera notre royaume en qualité de reine pendant la journée de demain. — » Ayant ainsi parlé, elle se leva, ôta la guirlande de laurier de sa tète et la mit respectueusement sur celle de Philomène que tous, elle la première, et après elle les autres dames et les jeunes gens, salucrent comme reine, et dont chacun s'empressa gaiement de reconnaître la souveraineté.

Philomène, après avoir un peu rougi de vergogne en se voyant couronnée du signe de la royauté, et se rappelant les paroles dites peu auparavant par Pampinea, afin de ne point paraître sotte, reprit son assurance habituelle, et tout d'abord confirma tous les offices donnés par Pampinea et disposa ce qu'il y avait à faire pour la matinée suivante et pour le futur dîner, disant qu'on demeurerait là où l'on était. Puis elle se mit à parler ainsi : « — Très chères compagnes, quoique Pampinea, par sa courtoisie bien plus que pour mon propre mérite, m'ait lait votre reine à toutes, je ne suis pas pour cela disposée, dans votre manière de «vivre, à suivre seulement mon avis, mais à consulter aussi le vôtre. Et afin que vous sachiez ce qu'il me paraît bon de faire, et que vous puissiez par conséquent y ajouter ou en retrancher à votre fantaisie, j'entends vous l'expliquer en peu de mots. Si j'ai bien.pris garde aujourd'hui aux façons d'agir de Pampinea, elles m'ont semblé aussi louables que pleines d'agrément, et pour ce, jusqu'à ce que, par une trop longue continuation ou par un autre motif, elles nous deviennent ennuyeuses, je ne jïense pas qu'il faille les changer. Donc, après être convenus de ce que nous aurons à faire en commençant, nous nous lèverons d'ici, nous irons nous reposer un peu, et dès que le soleil sera près de se coucher, nous souperons à la fraîche. Puis, après quelques chansons et autres passe-temps, il sera bon d'nller dormir. Demain matin, levés à la Iraîcheur, nous irons nous divertir quelque part, selon qu'il sera h chacun le plus agréable, et, comme aujourd'hui nous rivons lait, nous reviendrons mangera l'heure voulue ; nous danserons, puis, ayant achevé notre sieste ainsi que nous l'avons fait aujourd'hui, nous reviendrons ici conter des nouvelles, ce qui, à mon avis, constitue une grande part de notre plaisir et nous est fort utile. Il est vrai que ce que Pampinea n'a pu faire à cause de l'heure tardive de son élection à la royauté, je veux commencer de le faire, c'està-dire, imposer à tous la limite dans laquelle se restreindront nos nouvelles, et vous le bien expliquer d'avance, afin que chacun ait le temps de songer à quelque belle nouvelle sur la donnée proposée, laquelle, si cela vous plaît sera celleci : attendu ijue, dès le commencement du monde, les hommes dans maints cas dilféreats ont été le jouet de la

iorlune, et qu'ils le seront jusqu'à la fin, chacun devra parler sur ceux qui, après avoir élé molestés par diverses choses, sont, au-delà de leur espérance, arrivés à joyeux résul

' Les danaes ainsi que les hommes approuvèrent cet ordre et dirent qu'ils le suivraient. Seul, Dioneo, tous les autres se taisant, dit : « — Madame, comme tous les autres, je déclare agréable et recommandablc l'ordre donné par vous; mais je vous requiers un don de grâce spéciale, lequel don je désire, qu'on me le concède pour tout le temps que notre société durera, et c'est celui-ci, à savoir que je ne sois pas contraint à cette loi de dire ma nouvelle selon la donnée proposée, si je ne le veux pas, mais que je puisse conier cidle qui me plaira. Et pour que personne ne croie que je requiers cette faveur en homme qui n'a point de nouvelles en mains, je désire être jusqu'à nouvel ordre le dernier à conter. — >> La reine qui le connaissait pour un homme gai et de joyeuse humeur, comprit très bien qu'il ne demandait cela que pour reposer la société par quelque nouvelle joyeuse, quar^d elle serait fatiguée, et, avec le consentement des autres, elle lui accorda gracieusement cette faveur. Alors, s'étant levés, ils se dirigèrent à pas lents vers ua ruisseau-limpide qui descendait d'une montagne en une vallée ombragée d'arbres nombreux, à travers des rochers et de verts herbages. Là, s'étant diJchaussés et les bras nus, ils entrèrent dans l'eau et se livrèrent à des ébats variés; puis, l'heure du repas approchant, ils s'en revinrent au palais et soupèrent avec un vif plaisir. Après le souper, ayant fait apporter les instruments, la reine ordonna qu'une danse fût organisée, et la Lauretta la conduisant, elle dit à Lmilia de chanter une chanson accompagnée par le luth de Dioneo. Pour obéir à cet ordre, Lauretta organisa prestement une danse et la conduisit, pendant qu'Emilia chantait amoureu ■ sèment la canzone suivante :

Je suis si amoureuse de ma beauté, Oue d'un autre amour jamais N'aurai, je crois, souci ni désir.

J'y vois, chaque fois que je me regarde en im miroir, Ce bien qui rend l'esprit content.

Et aucun accident nouveau ou pensée ancienne Ne peut me priver de ce cher plaisir.

Pourrai-J3 voir jamais Quelqu'un qui me mette au cœur un nouveau désir?

PREMIÈRE lOURNEE. 5<

Ce bien ne fuit pas quand je veux

Le contempler encore pour ma satisfaction ;

Au contraire, il accourt au-devaut de mes yeuj.

Si suave à ressentir, qu'aucune parole

Ne le pourrait dire, ni être comprise

D'aucun mortel jamais

Qui ne brûlerait pas d'un semblable désir.

Et moi, qui m'enflamme de plus en plus à chaque beure. l'ius je tiens les yeux fixés sur lui. Plus je ui'y donne, plus je m'y livre toute. Goûtant déjà un peu de ce qu'il m'a. promis ; Et j'en espère encore par la suite plus graude joie, Ainsi faite que jamais On ne sente ici-bas pareil désir.

Cette petite ballade finie, et tous y ayant ioyouscment répondu, bien que ses paroles eussont donné fort à penr-er à quelques-uns, on se livra à d'autres danses; puis, une partie delà nuit étant déjà passée, il plut à la reine de mettre fin à la première journée. Ayant lait allumer les torches, elle ordonna que tous allassent se reposer jusqu'au lendemain matin ; ce que chacun, ayant regagné sa chambre, s'empressa de taire*

La premiôre Journée Au DécAvÉnoN finie, commence la (îeuxièmf, dans îaqi.clii-t sous le comuiaïulement de Pliilomène, on devise de ceux cjui, après avoir été moleslés par diverses choses, sont, au delà de leur espérance, arrivés à joyeua

résultat.

Déjà, avec sa lumière, le soleil avait porté partout le jour nouveau, et les oiseaux, éparpillés sur les vertes branclips, en rendaient par leurs chants joyeux témoignage aux oreilles, lorsiiiue les dames et les trois jeunes gens s'élant levés, pénétrèrent dans les jardins. Là, foulant à pas lents les herbes humides de rosée, taisant de belles guirlandes, ils se promenèrent longtemps de côté et d'autre. Et comme ils avaient fait le jour précédent, ainsi ils tirent en ce présent jour : après avoir mangé au frais et s'être livrés à quelques danses, ils allèrent se reposer ; puis s'étant levés après none, ainsi qu'il plut à leur reine, et s'étant réunis dans le pré rempli de tVaîcheur, ils s assirent autour de Pliilomène. Celle-ci, qui était belle et d'aspect fort agréable, resta un instant sans rien dire, couronnée de sa guirlande de lauriers. Quaiul clic eut bieii inspecté de l'œil toute la compagnie, elle ordonna à Néiphile de donner le signal des nouvelles en en contant une. Néiphile, sans chercher à s'excuser, se mit d'un air joyeux à parler ainsi :

NOUVELLE I

Martellino feint d'être perclus et de recouvrer la santé sur la corps de saint Arrigo. Sa fourberie ayant été reconnue, il est battu, mis en prison, et e» grand danger d'être pendu. Finalement, il en échappe,

« — Souventes fois, très chères dames, il est advenu que celui qui s'était ingénié à rire d'autrui, et notamment à propos des choses que l'on doit respecter, s'est retrouvé

seul avec ses mauvaises plaisanteries et le blâme qu'elles lui ont attiré. Donc, pour obéir au commandement de la reine, et pour entrer par ma nouvelle dans le sujet proposé, j'entends vous conter ce qui, d'abord malencontreusement, puis, hors .de toute prévision, arriva très heureusement à un de nos concitoyens.

« Il n'y a pas encore longtemps, il y avait à Trévise un Allemand nommé Arrigo, lequel, étant pauvre, servait pour de l'argent de portefaix à qui réclamait ses services; touteibis, il était tenu partons pour un homme de sainte et bonne vie. Que ce fût vrai ou faux, il arriva qu'à l'heure de sa mort, selon ce que les Trévisans affirment, toutes les cloches de la principale église de Trévise se mirent à sonner sans être tirées par personne. Cela ayant passé pour un miracle, chacun soutenait que cet Arrigo était un saint; aussi la population de la cité accourut-elle à la maison où gisait le corps, et on le transporta comme on eût t'ait de celui d'un saint à l'église prmcipale, suivi des boiteux, des paralytiques, dos aveugles, et de tous les gens atteints d'une infirmité quelconque, comme si tous, en touchant le corbillard, devaient recouvrer la santé. ^

« Au milieu d'un tel tumulte et concours de peuple, arrivèrent h Trévise trois de nos concitoyens, dont l'un était nommé Stecchi, l'autre Martellino et le troisième Marchese, et qui, visitant les cours des princes, amusaient par leurs boufîonneries et les bons tours qu'ils jouaient. N'étant jamais venus à Tréviso, et voyant courir tout le monde, ils s'étonnèrent, et ayant appris le motif de ce tumulte, il leur vint envie d'y aller et de voir. Après qu'ils eurent fait déposer leurs bagages dans une auberge, Marchese dit : « — Nous voulons aller voir ce saint ; mais pour mon compte « je ne vois'pas comment nous pourrons y parvenir, car « j'ai entendu dire que la place est remplie d'Allemands et « d'autres gcn^j d'armes que le gouverneur de cette ville y « fait stationner afin qu'on ne commette pas de désordres. « En outre, l'église, à ce qu'on dit, est tellement pleine de « monde, que 'personne ne peut plus y entrer. — » Alors, Martellino qui désirait voir le spectacle, dit : « — Je ne m'ar- « rête point à cela, car je trouverai bien un moyen d'arriver « jusqu'au corps du saint. — >» Marchese dit : « — Com- « ment? — >i Martellino répondit : « — Je vais te le dire. Je « ferai comme si j'étais paralytique ; toi, d'un côté, « et Stecchi de l'autre, vous me soutiendrez comme si je ne «( pouvais marcher seul, et vous ferez semblant de vouloir M me mener là, afin que le saint me guérisse ; il n'y aura « personne qui, voyant cela, ne nous fasse place et ne nous- « laisse passer. — » Le moyen plut à Marchese et à Stecchi, et sans plus de retard ils sortirent de l'auberge.

« Arrivés en un endroit où ils étaient seuls, Marlellino se tordit les mains, les doigts, les bras, les jambes, ainsi que la bouche, les veux et tout le visage, de si nierveilleusc iaçon. qu'aucun "de ceux qui l'auraient vu, n'aurait pu dire qu'il n'était pas vraiment perclus et paralysé de toute sa personne. Ainsi contrefait et soutenu par Marchese et Stecchi, ils se dirigèrent tous trois vers l'église, d'un air plein de piété, et demandant humblement pour l'amour de Dieu, à tous ceux qui se trouvaient devant eux, de leur faire place, ce qu'ils obtenaient tout de suite. En peu de temps, tout je monde les regardant et criant : faites place, faites place ! ils parvinrent à l'endroit oîi était déposé le corps de saint Arrigo. Aussitôt, quelques galants hommes qui étaient autour prirent Martellino et le placèrent sur le corps, pour qu'à ce contact il revînt h la santé. Martellmo, tout le monde étant attentif à ce qu'il adviendrait de lui, après être resté quelque temps dans cette position, se mit, comme quelqu'un qui savait parfaitement jouer ce rôle, à laire semblant d'étendre l'un de ses doigts, puis la main, puis le bras, et tout le reste du corps. Ce que voyant la foule, une si grande rumeur s'éleva en faveur de saint Arrigo, que le tonnerre n'aurait pu se faire entendre.

« Par aventure, se trouvait près de là un Florentin qui connaissait bien Martellino, mais qui ne l'avait pas reconnu quand on l'avait amené, à cause de son déguisement. Le voyant redressé, et l'ayant reconnu, il se mit sur-le-champ à rire et à dire : c — Dieu le punisse ! qui n'aurait cru, en « le voyant venir, qu'il était véritablement paralysé? — » Ces paroles furent entendues de quelques habitants de Trévise qui demandèrent aussitôt : « — Gomment, il n'était «point paralysé? — » A quoi le Florentin répondit : „ — Non pas, grâce à Dieu ; il a toujours été aussi droit que « n'importe lequel de nous; mais, comme vous avez pu le « voir, il sait mieux que personne faire des contorsions et « se contrefaire comme il veut. — » A peine ces gens eurent-ils entendu cela, qu'ils n'en demandèrent pas davantage ; se frayant de force un passage, ils se mirent à crier : « — Qu'on s'empare de ce traître, ce contempteur de Dieu « et des saints, qui n'étant nullement paralysé, pour se mo- « quer de notre saint et de nous, est venu ici comme s'il « l'était. — » Et ce disant, ils le saisirent, et l'ayant entraîné loin de là, ils le prirent par les cheveux, lui arrachèrent tous les vêtements qu'il avait sur le dos, et se mirent à lui donner force coups de poing et coups de pied. Il n'y avait pas un seul des assistants qui ne se ruât à cette besogne. Martellino criait : pour Dieu ! grâce ! et se défendait tant qu'il pouvait ; mais cela ne lui servait à rien, la fouie qui 1 entourait devenant de jjlus en plus épaisse.

« Ce que voyant, *5?cccTii et MarcLese commencèrent à se dire entre eux que la chose allait mal, et craignant pour euxmêmes, ils hésitaient à le secourir. Bien plus, ils criaient avec les autres qu'il fallait le mettre à mort, songeant néanmoins comment ils pourraient le tirer des mains du peuple qui l'aurait certainement tué, si une idée n'était venue subitement h IMarchese.Tous les familiers delà Seigneurie étant dehors, Marchese. le plus vite qu'il put, s'en alla trouver celui qui remplaçait le podestat et dit : « — Justice, au nom « de Dieu ! il y a là-bas un méchant homme qui m'a volé « ma bourse avec cent florins d'or. Je vous prie de le faire « prendre, afin que je retrouve mon bien. — » Dès qu'on eût entendu sa plainte, une douzaine de sergents coururent à l'endroit oià le malheureux Martellino était peigné sans peigne ; avec la plus grande peine du monde pour percer la foule, ils l'arrachèrent de ses mains, tout rompu et tout moulu, et le conduisirent au palais. Un grand nombre de gens l'y suivirent, prétendant qu'il s'était joué d'eux, et ayant appris qu'il avait été arrêté comme coupeur de bourses, if leur parut qu'il n'y avait pas de meilleure occasion pour Bc venger de lui, de sorte que chacun se mit à d'ire aussi qu'il lui avait enlevé sa bourse. Ce (ju'entendant, le juge du podestat, qui était un homme brutal, le fit prestement mener en un lieu sûr et se mit à l'interroger. Mais iMartellino répondit en plaisantant, tenant cette accusation pour peu sérieuse; de quoi le juge courroucé le fît lier à l'estrapade où il le fit traiter de la bonne manière, afin de lui faire avouer ce qu'on lui reprochait et le faire ensuite pendre par lu gorge. Quand on l'eût reposé par terre, Je juge, lui demandant de nouveau si ce qu'on avait dit contre lui était vrai, Martellitio, voyant qu'il ne lui servait à rien de dire non, dit : « — Monseigneur, je suis prêt à confesser la vérité, « mais faites dire d'abord à chacun de ceux qui m'accusent « quand et où je lui ai coupé sa bourse, et je vous dirai ce « que j'ai fait et ce que je n'ai pas fait. — » le juge dit : « — Ceci me plaît. — » Et en ayant fait appeler quelquesuns, l'un dit que sa boursn lui avait été coupée huit jours auparavant, l'autre six, un autre quatre, et quelques-uns le jour même. Ce qu'entendant, Martellino d-t : « — Monsei- « gneur, ils mentent tous par la gorge. Mais la preuve que « moi je vous ai dit la vérité, c'est que je ne suis jamais venu « en cette ville, sinon depuis peu d'heui^es. Et à peine y ai-je « été arrivé, que je suis allé, pour ma mésaventure, voir le « corps du saint, où j'ai été coiO'é. comme vouspouvez voir. <i Et voua pouvez vous assurer cîe la vérité de ce qui' je dis, « par l'officier de la Seigneuri-' qui préside à l'arrivée des «étrangers, ainsi que par ton livrH, et enfin par mon hôte- « lier. Pour quoi, si vous trouvez auetout s'est passé comme

« je VOUS dis, vous ne voudrez pas, sur les instances de ces « méchants hommes, me torturer et me melLre à mort. — » « Pendant que les choses en étaient à ce point, Marchese et Stecchi, qui avaient appris que le juge du podestat procédait sérieusement contre lui et l'avait déjà mis à l'estrapade, furent pris de grande peur et se dirent ; « — Nous avons « mal tait ; nous l'avons tiré de la poêle, pour le Jeter dans (( le l'eu. — » Pour quoi, ayant cherché avec sollicitude partout, et ayant réussi à retrouver leur hôtelier, ils lui contèrent l'aventure. De quoi celui-ci riant beaucoup, les mena h un certain Sandro Agolanti qui habitait Trévise et avait grand crédit auprès du gouverneur, et lui ayant dit en détail tout ce qu'il en était, il se joignit à eux pour le prier de s'occuper des intérêts de Martellino. Sandro, après avoir bien ri, s'en alla trouver le gouverneur et demanda qu'on fit venir Martellino, ce qui fut fait. Ceux qui allèrent le chercher, le trouvèrent encore en chemise devant le juge, "fort ému et ayant grand peur, pour ce que le juge ne voulait entendre aucune raison. Au contraire, ayant par aventure les Florentins en haine, il était tout disposé à le faire pendre, et ne voulait pas, tout d'abord, le céder au gouverneur; il ne le fit que contraint à et contre cœur. Lorsque Martellino fut devant le gouverneur, et après qu'il lui eût tout dit, il le pria pour grande grâce de le laisser aller, car avant qu'il ne fût de retour à Florence, il lui semblerait toujours avoir la corde au cou. Le gouverneur rit beaucoup de cette aventure, et fit donner un vêtement a chacun de trois compagnons ; après quoi ils s'en retournèrent chez eux sains et saufs, sortis, contre toute espérance, d'un si grand péril. — »

NOUVELLE II

Renauld d'Asti, ayant été dévalisé, arrive à Castel-Guiglielmo où il rec.oit l'Iiospl. talité d'une dame veuve. Après avoir été dédommagé de toutes ses perles, ti retourne chez lui sain et sauf. •

Les dames rirent sans mesure des infortunes de IMarlellino racontées par Néiphile, et, parmi les jeunes gens, ce fut Phi ostrate qui rit le plus. Gomme il était assis près de Néiphi e, la reine lui ordonna de conter après elle. Sans aucun retard, il commença ainsi : « — Belles dames, il faut que je vous conte une nouvelle où. les choses de la religion seront en partie mêlées à des mésaventures ainsi qu'à des Bcènea d'amour,et qui certainement ne pourra qu'être avan-

tageuse à entendre, spécialement par ceux qui voyagent à travers les pays peu sûrs de l'aoïour, où quiconque n'a pas dit la patonôtrc de saint Julien est bien souvent mal logé, encore qu'il ait bon lit.

« Donc, au temps du marquis Azzo de Ferrare, un marchand nommé Renauld d'Asti était venu à Bologne pour ses alfaires. Après les avoir terminées, et comme il s'en revenait chez lui, il advint qu'au sortir de Ferrare, et chevauchant du côté de Vérone, il rencontra des gens qui paraissaient être des voyageurs et qui étaient en réalité des brigands et des hommes de méchante vie et condition, avec lesquels il fît route en causant imprudemment. Ces gens, voyant qu'il était marchand, et pensant qu'il devait porter de l'argent sur lui, formèrent le projet de le voler au premier moment qu'ils verraient propice. Pour ce, afin qu'il ne prît aucun soupçon, ils s'en allaient avec lui, parlant, en gens modestes et de condition paisible, de choses honnêtes et loyales, el se faisant, autant qu'ils pouvaient et savaient, humbles et doux envers lui; pour quoi Renauld s'estimait très heureux de les avoir rencontrés, pour ce qu'il était seul avec un de ses domestiques qui raccompagnait,à cheval. Ainsi cheminant, et passant, comme il advient dans les conversations, d'une chose à une autre, ils en vinrent à parler des prières que les hommes adressent à Dieu, et l'un des brigands — ils étaient trois — dit à Renauld': — Et vous, mon u gentilhomme, quelle oraison avez-vous l'habitude de dire u en voyageant ? — » A quoi Renauld répondit : « — De « vrai, je suis un homme matériel et grossier, el j'ai peu « d'oraisons en mains ; je vis à l'antique et je laisse courir « deux sols pour vingt-quatre derniers. Mais néanmoins, «j'ai toujours eu l'habitude en voyageant de dire, le matin « quand je quitte l'auberge, une pafenôlre et un ave Maria « ])our l'âme du père et de la mère de saint Julien ; après « quoi, je prie Dieu et saint Julien de me donner b('n logis « pour la nuit suivante. Et très souvent déjà, pendant ma « vie,jc me suis trouvé dans mes voyages en de grands pé- « rils ; non seulement j'en ai toujours échappé, mais la nuit « d'après j'ai trouvé bon gîte et laonne auberge. Pour quoi. «j'ai lafermccroyance que saint Julien, en l'honneur de qui « je dis cette oraison, m'a obtenu celte grâce de Dieu. Et il « ne me semblerait pas que la journée pût se bien passer, ni « qu'il pût m'advenir heureusement pour la nuit d'après, si « je né l'avais pas dite le matin. — » A quoi celui qui avait fait la demande dit : « — Et ce matin, l'avez-vous dite ? — » A quoi Renauld répondit : (c — Oui bien. — » Alors son interlocuteur qui savait ce qui devait s'en suivre, dit en luimôme : « — Tu en auras besoin, car si aucun empèche- « ment ne survient, à mon avis, tu seras cependant mal

« logé. — » Puis il lui dit ; » — Moi aussij'ai déjà bien vovagè « et je n'ai jamais dit cette oraison, quoique je l'aie entendu « recommander par bon nombre de gens, et malgré cela, il « ne m'est jamais arrivé d être logé autrement cjue très « bien. Il est vrai qu'à la place de celle oraison, j'ai l'habi- « tude de réciter le derupcsli, ou la ùiteinenita, ou le de pro- * fundis, dont la verlu est grande, comme avait coutume de « me dire ma grand'mère.— »

« Ainsi parlant de choses et d'autres et poursuivant leur route, en attendant le lieu et le moment propices à leur mauvais dessein, il advint qu'un soir, au delà de Gaslel- Guigiielmo, au passage d'une rivière, les trois compagnons voyant l'heure avancée, l'endroit solitaire et sombre, se jetèrent sur Renauld, le volèrent et l'ayant laissé à pied et en chemise, s'en allèrent en lui disant : « — Va, 3t vois si ton « saint Julien te donnera bon logis cette nuit, car le nôtre « nous en donnera un excellent. — » El ayant passé la rivière, ils continuèrent leur chemin. Quant au domestique de Ilenauld, le voyant atlaqué^ comme un pollron qu'il était, il n'essaya pas la moindre, tentative pour le défendre, mais faisant taire vollt face au cheval qu'il moulait, il ne cessa de courir jusqu'à ce qu'il lût à Caslel Guiglielmo où, le soir élant déjà venu, il se logea sans prendre plus de souci.

« Renauld, resté en chem'se et à pied, le Iroid élant très grand et la neige tombant avec force, ne savait que faire ; voyant la nuit venir, tr'?«nsis et claquant des dents, il se mit à regarder s'il n'apercevrait pas autour do lui quelque refuge oîi il pût passer la nuit, afin de ne pas mourir de froid. Mais n'en voyant aucun — la contrée avait été un peu auparavant en guerre et tout avait été brûlé— et saisi par le froid, il se dirigea en courant vers Castel-Guiglielmo, ne sçichantpas si son domestique s'était réfugié là ou ailleurs, et pensant que, s'il pouvait y entrer. Dieu lui enverrait du secours. Mais la nuit obscure le surprit à plus d'un mille encore de la ville, de sorte qu'il y arriva si tard qu'il trouva les portes fermées et les ponts levés, et qu'il ne put y entrer. Oésolé, inconsolable, se lamentant, il regardait autour de lui s'il ne pourrait du moins trouver un endroit où il ne recevrait pas la neige sur le dos, lorsqu'il vit par hasard une maison qui avançait un peu en dehors des remparts, et sous la saillie delaqutilleil résolutde semettre pourallendre le jour.Yétant allé, il y trouva une porte; malheureusement, elle était fermée. Devant la porte, se trouvait amassée un peu de paille; triste et dolent, il s'y coucha, ne cessant de se plaindre à saint Julien, et disant que ce n'était pas là ce qu'avait mérité la foi qu'il avait en lui. Mais saint Julien, ayant jeté les yîux sur le pauvre diable, lui préparasans retard un bon gîte.

« 11 y avait alors dans Gastal-Guiglielmo une dame veu?

et plus belle de corps que nimporle qui , le marquis Azzo qui l'aimait plus que sa propre vie, la tenait là à sa disposition. La susdite veuve habitait justement dans la maison sous laquelle Renauld s'était décidé à rester. Par aventure, le marquis avait l'ait dire la veille, à sa maitresse, qu'il viendrait passer la nuit chez elle, où il avait ordonné de préparer en secret un bain et un excellent souper. Tout étant prêt, et la dame n'attendant plus que la venue du marquis, il advint qu'un messager se présenta aux portes de la ville, portant au marquis des nouvelles qui le firent subitement monter à cheval. Pour quoi, ayant envoyé dire à la dame qu'elle ne l'attendît pas, il se mit sur-le-champ en route. La dame, quelque peu désappointée, ne sachant que faire, se décida à entrer dans le bain préparé pour le marquis, puis à souper et à se mettre au lit.

« Etant donc entrée dans le bain qui 86 trouvait tout à côté de la porte où. le malheureux Renauld s'était tapis hors ■ de la ville, la dame entendit les gémissements et le claquement de dents de JRenauld qui semblait changé en cigogne. Ayant appelé sa servante, elle lui dit : « — Va là-haut, et « regarde hors des remparts qui est au pied de cette porte « et ce qu'on y fait. — » La servante y alla, et la transparence de l'atmosphère aidant, elle vit Renauld en chemise et nu, assis en cet endroit comme je vous l'ai dit, et tremblant de toutes ses forces; pour quoi elle lui demanda qui il était. Renauld, tremblant si fort qu'il pouvait à peine prononcer une parole, lui dit le plus brièvemen-t qu'il put qui il était, comment et pourquoi il était là; puis il se mit à la supfilier, si cela se pouvait, de ne pas le laisser mourir de froid pendant la nuit. La servante, apitoyée, revint trouver la dame et lui conta tout. Celle-ci, émue aussi de pitié, se rappela qu'elle avait la clef de cette porte qui servait parfois aux entrées clandestines du marquis, et dit : « — Va « vite lui ouvrir. Le souper est prêt et personne ne le man- « gérait, et nous avons de quoi le loger. — » La servante ayant vivement approuvé la dame de son humanité, retourna vers Renauld, lui ouvrit et le fit entrer. La dame le voyant presque raide de froid, lui dit : « — Et vite, brave « homme, . entrez dans co bain qui est encore chaud. — » El lui, sans attendre plus longue invitation, le fil volontiers, et tout réconforté par la chaleur, il lui sembla ressuciter. Pendant ce temps, la dame lui fit tenir prêts des vêlements que son mari portait peu avant sa mort. Lorsqu'il les eut revêtus, ils semblaient qu'il eussent été faits pour lui. Alors, attendant les ordres de la dani.e,il se mita remercier saint Julien qui l'avait délivré delà mauvaise nuit à laquelle, il s'attendait, et l'avait conduit à bonne auberge à ce qu'il lui semblait.

« La dame, après s'être reposée un peu, fit faire un grand feu clans une de ses chambres, s'y insLalla et domanda des nouvelles du brave homme. A quoi la servante répondit : « — Madame, il s'est habillé; c'est un bel homme, et il a « tout l'air d'être une personne de bien et de bonnes maniè- « res. — » « — Va donc — dit la dame — appelle-le et dis- « lui qu'il vienne ici près du feu où il Coupera, car je sais M qu'il n'a pas soupe. — » Renaud, entré dans la chambre et voyant la dame, la salua respcctufiusement et lui rendit grâces de son mieux ponr sa bonne action. La dame, l'ayant vu ot entendu, et le trouvant tel que la servante avait dit, r;iccii<'illit d'un air joyeux. Elle le fit asseoir familièrement devant le feu à côté d'elle et l'interrogea sur l'accident qui l'avait amené là. Sur quoi,Renauld lui conta tout par ordre. La dame avait, par suite de l'arrivée à Castel-Guiglieimo du domestique de lienauld, entendu parler de cette alfaire, ce qui fit qu'elle ajouta foi à ce qu'il lui disait; elle lui apprit ■à son tour ce qu'elle savait au sujet de son domestique, et oîi il pourrait facilement le trouver le lendemain matin. Puis, la table mise, Renauld, sur les inslances de la dame, et après qu'ils se furent tous deux lavé les mains, se mit i souper. Il était grand de sa personne, beau et agréable de figuré, et de manières gracieuses et avenantes ; c'était un homme d'âge moyen. La veuve l'ayant regardé à plusieurs reprises, le trouva fort u son goût, et l'appétit de la concupiscence se trouvant réveillé en elle par l'idée que le mar; quis devait venir coucher avec elle, elle se mit en tète d'en devenir amoureuse.

« Donc, après le souper, s'étant levée de table, clic prit conseil de sa servante pour savoir s'il ne lui semblerait pas juste que, puisque le marquis s'était moqué d'elle, elle usât du bien que la fortune lui envoyait. La servante, voyant le désir de la dame, l'engagea le plus qu'elle put et qu'elle sut à contenter ce désir. Quant à la dame, retournée près du feu où elle avait laissé Renauld seul, elle se mit à le regarder amoureusement et lui dit: « — Eh ! Renauld, pourquoi ôtes- « vous si pensif? Ne croyez-vous pas que vous pourrez être « dédommagé d'un cheval et de quelques vêtements que « vous avez perdus? Rassurez-vous et tenez-vous en joie ; « vous êtes chez vous; même, je veux vous dire davantage, K car vous voyant sur le dos ces habits qui appartiennent à « mon défunt mari, il m'a semblé que c'était lui, et il m'est « venu ce soir cent fois le désir de vous accoler et baiser ; et « si je n'avais craint de vous déplaire, je l'eusse certaine- « ment fait. — » Reaauld, entendant ces paroles et voyant le feu des regards de la dame, en homme qui n'est point^sot, s'avança vers clic les bras ouverts et lui dit : « — Madame, K quand je songe que c'est grâce à vous que je puis dire

« désormais que je suis en vie, et d'oùvous m'avez tiré, je « crois que ce serait grande injure de ma part si je ne m'en- « pressais de faire tout ce qui peut vous être agréable. Donc, « conleiitez votre désir de m'accoier et mé baiser, car moi, je « vous accolerai et baiserai plus que volontiers. — » Après cela, plus n'était besoin de paroles. La dame toute allimn e d'amoureux désirs, se jeta prestement dans ses bras, et après que mille fois, la serrant étroitement, il l'eût embrassée et eût élé embrassé par elle, ils se levèrent de là, s'en ailèient dans la chambre et sans plus de retard, s'étant déshabillés, pleinement et à do nombreuses reprises, avant que le jour vînt, ils satisfirent leurs désirs.

« MaiÇdcs (|ue l'uurore vint à paraître, selon le bon plaisir de la dame, ils se levèrent, afin que cette aventure ne pût être soupçonnée par personne; elle lui donna des vêtemonls en assez mauvais état et ayant rempli sa bourse d'argent, elle le pria de tenir tout ceci caché ; enlin, après lui avoir montré le chemin qu'il devait prendre pour retrouver son domestique, elle le fit sortir par la porte oii il était entré. Le jour étant tout à fait revenu et les portes ayant élé ouvertes, il entra dac» Castel-Guiglielmo comm.e s'il arrivait de loin et retrouva son domestique. Pour quoi, ayant revêtu les habits qu'il avait dans sa valise, il se disposait à monter sur le cheval de son domestique, lorsqu'il advint, comme par miracle, que les trois brigands qui l'avaient volé la veille iureni pris à la suite d'un nouveau méfait et conduits en cette ville. Sur leurs aveux, on lui restitua son cheval, ses vùtomeiits et son argent. Il ne perdit pas autre chose qu'une paire de jarretières dont les brigands ne se rappelèrent pas ce qu'ils avaient fait. Pour quoi Renauld, rendant grâce à saint Julien, monta à cheval et retourna sain et sauf chez 'ui^ Quant aux trois brigands, ils allèrent, dès le lendemain, . attre l'air de leurs talons. — »

NOUVELLE m

Trois jeunes gens, ayant dissipé leur avoir, tombent dans la mis5re. Leur neveu, rsvenant désespéré chez lui, fait la rencontre d'un abbé qui se trouve être Ja fille du roi d'.\ngjeterre, laquelle l'épouse, répare les pertes de ses oncles et les rélabit dans leur premier état.

Les dames écoutèrent avec admiration le récit des aventures de Renauld d'Asti, louèrent sa dévotion, et rendirent grâce à Dieu et à saint Julien, qui, au moment où il en avait le plus besoin, lui avaient porté secours. On n'en accusa

pas plus pour cela de sottise — bien que ceci fût dit tout, bas — la dame qui avait su prendre le bien que Dieu lui avait envoyé chez elle. Pendant que l'on discourait en riant sur la bonne nuit qu'elle avait passée, Pampinea, qui était assise à côté de Philostrate, voyant que c'était à son tour de conter, se mit à songer à ce qu'elle avait à dire, puis, après avoir ; reçu l'ordre de la reine, non moins résolue que joyeuse, elle commença à parler ainsi : « — Valeureuses dames, plus on parle des agissements de la Fortune, et plus, à qui veut y bien regarder, il reste à dire. Et de cela personne ne doit s'étonner si l'on pense discrètement que toutes les choses que nous appelons sottement nôtres sont dans ses mains, et par conséquent sont continuellement transmises par elle des uns aux autres et récipfoquement, selon son jugement secret et sans ordre connu de nous, ("est ce que l'on voit en toute circonstance et tout ie long du jour, et ce qui a été démontré par quelques-unes des nouvelle? précédentes. Néanmoins, puisqu'il plaît à notre reine qu'on parle encore sur ce sujet, j'ajouterai aux récits déjà faits une nouvelle de moi qui ne sera peut-être pas sans utilité pour ceux qui l'écouteront, et qui, je crois, devra piaire.

« Il fut jadis dans notre cité un chevalier'qui avait nommesscr Tedaido, lequel, selon que quelques-uns le veulent, appartenait à la- famille des Lamherli. D'autres affirment) qu'il était de celle des Agolanli, se fondant surtout sur la profession exercée dans îa suite par ses fils, profession que les Agolanti ont toujours exercée et exercent encore. Mais, laissant de côté la question de savoir à laquelle des deux rnuisons il appartenait, je dis qu'il (ut dans son temps un richissime chevalier, et qu'il eut trois fils, dont le premier s'appela Lambc^rt.Ie second Tcdaldo et le troisième Agolante, tous trois beaux et aimables jeunes gens. Le plus âgé n'avait pas encore accompli ses dix-huit ans, quand le richissime

, messer Tcdaldo vint à mourir, leur laissant, comme à ses héritiers léoiitimes, tout son bien, meubles et immeubles. Se voyant très riches en argent comptant et en domaines, ils se muent à dépenser sans aucun autre mobile que leur bon

Vj, pl-'^isi", sans frein ni retenue, entretenant qn nombreux

jij; domestique, force chevaux de prix, des chiens, des oiseaux ;

;■ prodiguant les largesses; courant les joutes ; faisant nonseulsment ce qui convient à des gentilshommes, mais encore ce qui prenait fantaisie à leur juvénile appétit de faire. Cette , vie ne dura pas longtemps, car le trésor que leur avait laissé leur père vint à s'épuiser, et leurs revenus ne suffisant pas à leurs dépenses accoutumées, ils se mirent à vendre et à engager leurs biens. Vendant aujourd'hui l'un, le lendemain " l'autre, ils s'aperçurent à peine qu'ils en étaient venus à ne posséder presque plus rien. La pauvreté ouvrit alors leurs

yeux que la richesse avait tenus fermés. C'est pourqoui Lambert, ayant un jour mandé les deux autres, leur représenta quelle avait été la magnificence de leur père et la leur, quelles avaient été leurs richesses, et la pauvreté à laquelle ils en étaient arrivés par leurs dépenses désordonnées. Du mieux qu'il sut, il les engagea, avant que leur misère lût plus connue, à vendre le peu qui leur restait et à partir avec lui ; ce qu'ils firent. Sans prendre congé de personne, sans aucune cérémonie, ils sortirent de Florence, et ne s'arrêtèrent que lorsqu'ils furent arrivés en Angleterre. Là, ayant loué une petite maison, près de Londres, faisant mince dépense, ils se mirent avec âpreté à prêter à usure ; et la fortune leur fut en cela si favorable, qu'en peu d'années ils amassèrent de grandes sommes d'argent. Avec cet argent, retournant successivement tantôt l'un, tantôt l'autre, à Florence, ils rachetèrent une grande partie de leurs anciennes propriétés, en achetèrent de nouvelles et prirent femme. Continuant à faire l'usure en Angleterre, ils y firent venir un de leurs neveux, jeune homme qui avait nom Alexandre, et tous les trois revinrent à Florence, ayant oublié à quoi les avaient réduits une première fois leurs dépenses extravagantes. Bien que tous eussent de la famille, ils se remirent à dépenser plus étourdiment que jamais, jouissant d'un grand crédit auprès de tous les marchands, et empruntant de grosses sommes. Pendant quelques années, leur train fut soutenu par l'argent que leur envoyait Alexandre qui s'était mis à prêter aux barons sur le produit de leurs places fortes et de leurs autres charges, ce qui lui rapportait de gros bénéfices.

« Tandis que les trois frères dépensaient ainsi largement et empruntaient quand ils inanquaient d'argent, comptant toujours fermement sur l'Angletene, il advint que, contre toutes les prévisions, une guerre s'éleva en Angleterre entre le roi et l'un de ses fils, par laquelle toute l'île se divisa, qui tenant pour l'un, qui pour l'autre. Cela fut cause que la ressource des places fortes où commandaient les barons, fut enlevée à Alexandre qui n'avait plus rien pour garantir ses créances. Espérant que d'un jour à l'autre la paix se ferait entre le père et le fils et que, par conséquent, tout lui serait remboursé, intérêts et capital, Alexandre ne quittait pas rîlc, et les trois frères qui étaient à Florence ne diminuaient en rien leurs énormes dépenses, empruntant chaque jour davantage. Mais lorsque après plusieurs années on ne vit aucun elfet suivre les espérances, les trois frères non-seulement perdirent tout crédit, mais furent poursuivis, ceux à qui ils devaient voulant être payés. Leurs propriétés n'ayant pas suffi à solder toutes leurs dettes, ils furent mis en prison pour le reste, et leurs femmes ainsi que leurs

enfants s'enfuirent de côté et d'autre, en assez pauvre équipage, ne sachant plus qu'attendre sinon une existence à jamais misérable. Alexandre, qui, pendant plusieurs anni'es, avait attendu en Angleterre que la paix se ht, voyant qu'elle n'arrivait pas, et craignant non-seulement d'attendre en vain, mais que sa vie liât en danger, se décida à retourner en Italie et se mit tout seul en chemin.

« Comme il sortait de Bruges, il vit, par aventure, qu'en sortait aussi un abbé blanc, accompagné de beaucoup de moines, de nombreux domestiques et précédé d'un grand équipage. Près de lui, venaient deux vieux chevaliers, parents du roi, avec lesquels Alexandre s'aboucha comme avec des connaissances, et qui l'admirent volontiers en leur compagnie. Chemin faisant, Alexandre leur demanda discrètement qui étaient ces moines qui les précédaient avec une si grande suite, et où ils allaient. A quoi l'un des chevaliers répondit : « — Celui qui marche à la tête, est un jeune homme, notre « paient, récemment élu abbé d'une des plus grandes « abbayes d Angleterre; et pour ce qu'il n'a pas l'âge exigé « par les lois pour une telle dignité, nous allons avec lui à « Rome pour prier le saint père de lui accorder une dispense « d'âge et de le conOrmor dans sa dignité. Mais il ne faut « parler de cela à personne. — m

« En chemin, le nouvel abbé, marchant tantôt devant, tantôt derrière ses genSj ainsi que nous voyons faire chaque jour riux seigneurs qui voyagent, aperçut près delui Alexandre lequel était for! jeune, beau de personne et de visage, d'aussi bon ton et d'aussi belles manières que quiconque. A la première vue, il plut infiniment à l'abbé qui le lit appeler près de lui, se mit à lui causer et lui demanda qui il était, d'où il venait et où il allait. A quoi Alexandre répondit en exposant i'ranchcment sa situation, et après avoir satisfait à sa demande, lui offrit ses services dans le ^eu qu'il pourrait. L'abbé ontondant sa belle façon de parler," frappé surtout de ses belles manières, le tint — bien que la profession qu'il exerçait lût assez servile — pour un gentilhomme, et s'éprit tout à fait de lui. Plein de compassion pour ses mésaventures, il le réconforta familièrement et lui dit d'avoir bonne espérance, pour ce que, s'il était homme de bien. Dieu le replacerait dans la situation d'oii la fortune l'avait fait tomber et plus haut encore. Il le pria, puisqu'il allait en Toscane, de lui faire le plaisir de rester en sa compagnie, attendu quil y allait aussi. Alexandre le remercia de ses bonnes paroles et ;ijouta qu'il était entièrement à ses ordres.

« L'abbé cheminant donc avec Alexandre, dont la vue lui avait inspiré au cœur des sentiments tout nouveaux, il advint qu'après plusieurs jours, ils arrivèrent dans une petite ville qui n'était pas trop richement pourvue en auberges.

L'abbé voulant y loger, Alexandre le fît descendre chez un hôtelier qui avait elé longtemps son domestique, et lui fit préparer la moins mauvaise chambre de la maison. Comme il était déjà devenu en quelque sorte le sénéchal de l'abbé, étant homme fort pratique, il logea du mieux qu'il put toute la suite de l'abbé, qui çà, qui là. Après que l'abbé eut soupe, la nuit étant déjà tort avancée et chacun ayant été dormir, Alexandre demanda à rhôtelier où il pourrait reposer à son tour. A quoi l'hôte répondit: « — En vérité, je ne sais pas. « Tu vois que tout est plein, et que moi et les miens « sommes forcés de dormir sur le plancher. Cependant, « dans la chambre- de l'abbé, il y a un cabinet oîj je peux « te conduire et te dresser un petit lit où tu pourras, si cela « te va, passer la nuit de ton mieux. » — A quoi Alexandre « dit : « — Comment veux-tu que j'aille dans la chambre w de l'abbé, puisque tu sais qu'elle est si petite, que l'on n'a <( pu y faire coucher aucun de ses moines?- Si je m'étais aperçu « qu il y eût un cabinet quand on préparait son lit, j'y aurais « placeuses moines, et j'aurais pris pour mot la chambre où « ceux-ci dorment. — i» A quoi l'hôtelier dit: » — La chose « est faite, et tu peux, si tu veux, reposer en cet endroit le « mieux du monde. L'abbé dort, ses courtines sont tirées ; « je te porterai, sans bruit, un petit lit de plume, et tu y « dormiras. — » Alexandre voyant que tout cela pouvait se faire sans déranger l'abbé, y consentit, et s'y arrangea le plus doucement possible.

« L'abbé qui ne dormait pas, et qui, au contraire, était tout entier à ses nouveaux désirs, avait entendu ce que l'hôteliif et Alexandre s'étaient dit, et avait vu où Alexandre s'étaii allô coucher. Fort content de cela, il se mit h dire en luimême : " — Dieu a envoyé l'occasion favorable à mes dé- « sirs : si je ne la saisis pas. il est probable qu'elle ne se « représentera plus. — » Et il résolut de la saisir. Tout faisant silence dans rauberge,il appela à voix basse Alexandre, et lui dit de venir se coucher auprès de lui. Alexandre après beaucoup d'excuses, s'étant déshabillé, se mit à ses côtés. Alors l'abbé lui ayant mis la main sur la poitrine, se mit à le caresser de îa même façon que les jeunes filles font avec leur amant. Dé quoi Alexandre s'étonna fort et crut que l'ablié était pris d'un amour déshonnête, pour le toucher de la sorte. Soit que l'abbé se doutât de sa crainte, soit qu'Alexandre eût fait quelque geste de dégoût, il se mit tout à coup à sourire, et ayant prestement écarté sa chemise, il prit la main d'Al'xandre et la posa sur sa poitrine, disant : « --Alexandre, chasse ta mauvaise pensée, cherche, et rec< connais ce que je cache à tous. — » Alexandre ayant posé la main sur le sein de l'abbé, trouva deux petits tétons ronds, fermes et délicats, qui sembaient laits d'ivoire.

A cette découverte, voyant que c'était une femme, sans attendre une nouvelle invitation, il l'entoura leslenjcnl de ses bras, et se disposait à l'embrasser, quand elle lui dit : « — Comme tu peux le voir, je suis femme et non homn e, «Je suis partie pucelle de chez moi.et j'allais touver le pai-e « pour qu'il me marie. Par un effet de ta bonne fortune ou « de mon malheur, dès que je t'ai vu l'autre jour,je me suis « tellement éprise d'amour pour toi, que jamais femme n'a « aimé vn homme à ce point. Pour quoi, j'ai résolu de te « prendre pour mari de préférence à tout autre. Aussi, si i< tu ne veux pas de moi pour femme, sors sur-le-champ « d'ic' et regagne ton lit. — » Alexandre, bien qu'il ne la connût pas, considérant quelle suiteelle avait, estima qu'elle devait être noble et riche.et de plus il la voyait très belle. Pourquoi, sans réHéchir trop longtemps, il repondit que si cela lui plaisait à el]e,cela lui était'àlui très agréable. S'étant alors assise sur le lit, devant un tableau qui représentait l'effigie de Notre-Seigneur, elle lui mit au doigt un anneau et se lit épouser. Puis, s'étant embrassés, au grand plaisir de tous deux, ils se satisfirent tout le reste de la nuit. Ils prirent ensuite leurs mesures peur leurs plaisirs futurs et. le jour venu, Alexandre se leva, sortit de la chambre par où il y était entré, sans que personne sût où il avait couché pendant la nuit, et joyeux outre mesure. 11 se remit en route avec l'abbé et son escorte, et plusieurs jours après, ils arrivèrent à Rome.

« Là, après s'être reposés quelques jours, rabbé,lcs deux chevaliers et Alexandre, sans autre suite, allèrent trouver le pape et, leurs révérences faites, l'abbé se mit à parler ainsi : « —Saint-Père, vous devez mieux que personne savoir « que tous ceux qui veulent vivre bien et honnêtement « doivent autant que possible fuir les occasions qui pour- « raient les entraîner à faire le contraire. C'est pour cela « que moi, qui ai le désir de vivre honnêtement, je me suis « enfuie secrètement sous l'habit que vous me voyez, avec « une grande partie du trésor du roi d'Angleterre, mon « père, lequel voulait me marier au vieux roi d'Ecosse, moi, « jeune comme vous voyez, et que je me suis mise en route « pour venir ici, afin que Votre Sainteté me mariât. Ce n'est « pas tant la vieillesse du roi d'Ecosse qui m'a fait fuir, que « la peur de faire, à cause de la fragilité de ma jeunesse, « quelque chose contre les lois divines et contre l'honneur M du sang royal, si j'étais mariée à lui. Ainsi résolue, je « venais, lorsque Dieu, qui seul connaît parfaitemcnr êc « qui convient à chacun, a placé devent mes yeux, pnt se « miséricorde je crois, celui qu'il lui plaît que j'aie pouâ « mari. C'est ce jeune homme — et die montra Alexandr' « — que vous voyez ici près de moi, et dont les manières

« la vaillance sontdi,c;nes ries plus jurandes damos du monde, « l'ien que peut-être la noblesse de son saric; no soit pns aussi « illustre que celle du sang royal. C'est donc lui que ,i"îii << pris et que je veux pour époux ; et je n'en aurai jamais « d"autrc, quoi qu'en puisse penser mon père ou qui que ce <c soit. Le principal motif pour lequel je me suis mise en « route n'existe donc plus ; mais il m'a plu d'achever mon << voyage, autan! pour visiter et adorer les lieux saints dont « rette cité est remplie, et pour m'agenouiller aux pii^ds de <t Voire Sainteté, que pour déclarer ouvertement devant « vous, et par conséquent devant tous les hommes, le ma- « riage contracté entre Alexandre et moi en présence de « I) eu. Pour quoi, je vous prie humblement que ce qui a « plu cl Dieu et à moi vous soit agréable, et que vous nous « donniez votre bénédiction, afin qu'avec elle nous soyons « plus sûrs que notre union plaira à Celui dont vous êtes le » vicaire, et que nous puissions vivre et mourir ensemble à « l'honneur de Uieu et de vous. — »

« Alexandre fut fort étonné en apprenant que sa femme était fille du roi d'Angleterre, et son cœur s'emplit d'une grande allégresse. Mais les deux chevaliers furent plus étonnés encore, et ils furent tellement courroucés, que s'ils avaient été ailleurs que devant le pape, ils auraient fait un mauvais parti à Alexandre et peut-être à la dame. D'un autre côté, le pape s'étonna beaucoup de l'habit porté parla dame et du choix qu'elle avait fait ; mais voyant qu'il n'y avait pas moyen de revenir sur ce qui était fuit, il se rendit à sa prière. Tout d'abord il apaisa les chevaliers qu'il voyait si courroucés, et les ayant remis en paix avec la dame et avec Ale.xandre, il donna des ordres pour ce qui restait à faire.

« Le jour fixé par lui étant venu, en présence de tous les cardinaux et d'un grand nombre de personnages de haut rang qu'il avait invités et qui étaient venus pour assis'or h Il magnifique fête qu'il avait fait préparer, il lit venir la d;ime revêtue d'habits royaux et qui était si belle et si plaisante à voir, qu'elle étaitjustement louée par tous. Alcxaiidr-c vint également revêtu d'habits splcndides, resstml'iant beaucoup moins, dans son maintien et dans air, à un .'(•une usurier qu'à un prince de sang royal, et recevant les nommages des deux chevaliers. Puis le pape fit de nouveau ''élébrer solennellement les épousailles, et après avoir fait de imlles et somptueuses noces, il leur donna congé avec sa bénédiction.

« Il plut à la dame et h Alexandre, on quittant Rome, d'aller à Florence oii la renommée avait déjà, porté la nouvelle. Ils y furent reçus par les Florentins ;jvec de grands honneurs. La dame fit mettre en liberté les trois frères, après

-j^ LE DÉCAMÉRON.

avoir fait payer tous leurs créanciers, et les remit, eux et ku s femmel; en possession de leurs biens. Fort approuves de tousTur cela, Alexandre et sa femme, emmenant avec eux Asofante, quiltèrent Florence et vmrent à Pans, où ils furent reçus kvec beaucoup d'honneurs parle roi De là les deux chevaliers allèrent en Angleterre, et ils firent si bien auprès du roi,que celui-ci rendit ses bonnes grâces à sa fille et l'accueillit en grande fête, ainsi que son gendre qu il fit peu de temps après chevalier, en lui donnant la comte de Coïnouailles. Alexandre déploya tant d'habiIete tant de savoir faire.qu'il raccommoda le fils avec le pere,dont ,1 s en- IS vit un grand bien pour toute l'île, et ce qm lui conquit l'affection et l'estime de tous les habitants du pays.Quant à Aeolante, il recouvra en totalité ce qui lui était du,et il s en revint à Florence, riche outre mesure, après avoir ete fait chevalier par le comte Alexandre. Le comte vécut très glorieusement avec sa femme et,suivant l'affirmation d aucuns, erâce à sa prudence, à sa valeur,et avec 1 aide de son beaupère il conquit par la suite l'Ecosse et en fut couronné

roi. — J»

NOUVELLE IV

Landolfo Ruffolo ruiné se fait corsaire. Pris par des Génois il fait naufrage et se sauve sur une caisse pleine de pierreries. Il est recueilli à Gulfe par une brave femme et retourne chez lui pins iiche qu avant.

La Lauretta était assise auprès de Pampinea ; voyant cette dernière arrivée à la fin de sa glorieuse nouvelle, sans plus attendre elle se mit à parler de la sorte: «—Très gracieuses dames, aucun acte de la fortune, à mon avis, ne se peut voir de plus grand, que lorsque quelqu'un, d'une infime misère s'élève à l'état royal, comme la nouvelle de Pampinea nous a montré qu'il était advenu à son Alexandre. Et puisque à quiconque racontera désormais sur le sujet imposé,il faudra parler dans ces limites, je ne rougirai point de dire une nouvelle qui ne présente pas un aussi splendide dénouement bien qu'elle traite d'infortunes encore plus grandes. Je sais bien que, vu la beauté de la précédente, ma nouvelle sera écoutée avec moins d'intérêt, mais comme je ne peux pas davantage, ce sera mon excuse.

« On croit généralement que le rivage qui s'étend de Reggio à Gaëte est la partie la plus agréable de l'Italie. C'est là que, tout près de Salerne,est une côte dominant la mer et

que les habitanlsappellentla côte d'Amalfi.KlIecst parsemée do petitescités,de.iardinsetcleruisseaux;peuplée de citoyens riches et se livrant au commerce aussi acliveiuent que oui que ce soit. Parmi les cités susdites, il en est une appelé'i Ravello, dans laquelle, de môme qu'on y compte aujourd'hui des gens riches, il y eut autrefois un homme richissime, nommé l.andolfo Ruiîblo.Sa fortune ne lui suffisant pas, il voulut la doubler, et il (aillitla perdre presque tout entière et se perdre lui-même avec. Cet homme donc, suivant l'habitude des marchands, après s'être tracé un plan, acheta un très grand navire, consacra toute sa fortune à le charger de marchandises variées, et partit avec lui pour l'île de Chypre. 11 y trouva plusieurs auires vaisseaux chargés des mêmes marchandises que celles qu'il avait apportées ; pour quoi, non seulement il dut vendre les siennes à vil prix, mais ies jeter à l'eau pour s'en débarrasser, ce qui le mena aune ruine presque complète. Fort ennuyé de ce rBsultat,ne sachant que faire et se voyant, d'homme très riche, devenu en si peu de temps presque pauvre, il pensa à se tuer ou à voler pour restaurer ses affaires, afin de ne pas s'en revenir pauvre dans son pays d'où il était parti riche. Ayant trouvé iicheteur pour son grand navire, avec l'argent de cette vente et celui qu'il avait retiré de ses marchandises, il acheta un navire Jéger, propre à faire métier de corsaire, et l'arma de tout ce qu'il fallait pour un tel service ; puis il se mit à piller les autres Dour se refaire, et principalement les Turcs.

« A ce métier, la fortune lui fut beaucoup plus favorable qu''elle ne lui avait été pour la vente rie ses marchandises. Au bout d'un an à peine, il avait pillé et pris tant de navires turcs, qu'il se trouva avoir non-seulement rattrapé ce qu'il avait perdu en marchandises, mais l'avoir grandement doublé. Pour quoi, consolé de sa première perte, jugeant qu'il était assez riche pour ne pas en risquer une seconde, il se dit que ce qu'il avait devait lui sulfire, sans en chercher davantage. En conséquence, il se disposa à retourner chez lui. Mais craignant les hasards du commerce, il ne prit pasia peine de convertir son argent en marchandises ou en valeurs il remporta sur le navire avec lequel il lavait gagné, et fit force de rames pour s'en revenir. Il était déjà parvenu dans l'Archipel, lorsqu'un soir un vent de sirocco s'étant élevé — qui non-seulement contrariait sa marche, mais lit devenir la mer très grosse, à ce point que son léger navire n'aurait pu le supporter — il se réfugia dans un port formé pur un petite île oîi, à l'abri de ce vent, il se proposa d'en attendre un meilleur. Peu d'instants après, deux grosses caraques génoises, venant de Constantinople, entrèrent à grand'peine dans le port, pour fuir la tempête devant laquelle Landolfo

avait fui lui même. Ceux qui les monlaient, ayant aperçu le nuvire,et voyant que la voie pour partir lui e'.ait fermée , apprenant à qui il appartenait et sachant par la renommée Te c'était à un homme très riche, se disposèrent à s en omnarer en gens naturellement très avides de rapines et de Kains.lls'mirent à terreune partie des leurs armes d arbalètes, et les firent placer de façon que personne ne put descendre du navire sans s'exposer à être crible de traits. Puis se faisant remorquer par des chaloupes, «t ^ides par le cou^ rant ils accostèrent le petit navire de Lando lo dont ils sera'parèrcnt en un clin d'œil sans beaucoup de peine et sans perdre un homme. Ayant fait descendre Landollo sur une de leurs caraques, et ayant fait transborder tout ce qu. «e trouvait eur le navire, ils le coulèrent bas, retenant Landollo prisonnier et ne lui laissant sur le dos que de méchants

^<' Lriour suivant, le vent ayant changé, les caraques firent voile vers le levant et voguèrent heureusement tout ce iour-là. Mais, vers le soir, un vent de tempête se mit a souiner, lequel, soulevant d'immenses vagues, sépara les deux caraques. La force du vent fut telle, que la caraque sur laquelle était le pauvre Landolfo fut poussée violemment sur l'île de Géphalonie, et vint frapper contre un rocher ou elle s'ouvrit et se brisa comme un morceau de verre qui rencontrerait un mur. Les malheureux qui la montaient — la mer étant déjà toute couverte de marchandises qui surnagenient, de caisses, de tables, comme d'ordinaire en ces sortes d'accidents - bien que la nuit fut très obscure, la mer grosse et houleuse, se mirent à nager, ceux du moins qui savaient, et s'accrochèrent à tous les objets que le hasard faisait passer h. leur portée. Parmi eux, le mal leureu.-- Landolfo, bien qu'il eût auparavant souvent appelé la mort, préférant mourir plutôt que de retourner chez lui pauvre comme il se vovait, la voyant si près, en eut peur. Gomme les autres une table s'étant trouvée à portée de sa main il s'y attacha, espérant que Dieu, ne voulant pas le noyer lui enverrait quelque secours. S'étant mis à cheval sur la table, ballolé d'un côté et d'autre po.r la mer et par le vent, il s y soutint de son mieux jusqu'au jour. Alors, regardant autour de lui, il ne vit rien que le? nuages et la mer, et une caisse qui surnageait et s'approchait parfois de lui à sa grande peur, car il craignait d'en être heurté de laçon a sf nover. Chaque fois qu'elle s'approchait de lui, il l'éloignait avec la main autant qu'il pouvait, bien qu'il eut peu de lorces Sur ces entrefaites, il advint qu'un coup de vent et un COUD de lame s'abattirent si fort sur cette caisse, quelle heurta violemment la table où était Landolfo. La table fut renversée et Landolfo précipité dans les flots. Revenu à Is

surface, il se mit à nager, poussé plus par la peur que p.ir ses propres Ibrceg, et aperçut la table loin de l.ui ; pour quoi, craignant de ne pouvoir [larvcnir jusqu'à elle, il s'approcha de la caisse qui était tout près de lui, et, se plaçant à plat ventre sur le couvercle, il se mit à la diriger avec les bras.

« Dans cette situation, poussé çfi et là par les vagurs, n'ayant rien à manger et buvant plus qu'il n'aurait voulu, sans savoir où il était et sans avoir autre chose que la mer, il passa tout le jour et toute la nuit suivante. Le lendemain, réduit à l'état d'épongé, et s'accrochant fortement des deux mains aux rebords de la caisse, à la façon de ceux qui sont près de se noyer et qui saisissent un objet quelconque, il parvint, soit par la volonté de Dieu, soit par la force du vent, près du rivage de Fîle de Gulfe, où, par aventure, une pauvre femme nettoyait avec du sable mêlé à l'eau salée les vases de sa cuisine. Dès qu'elle vit s'approcher cette masse informe, elle prit peur et se mit à fuir en criant. Landolfo ne pouvait parler et y voyait à peine ; c'est pourquoi il ne lui dit rien. Cependant, comme le flux le poussait vers la terre, la femm.e finit par reconnaître la forme d'une caisse et regardant avec plus d'attention, elle vit les bras qui peu daient en dehors, puis la figure du naufragé, et compiit ce que c'était. Pour quoi, mue de compassion, elle entra (iriiia la mer, qui s'était enfin calmée, le saisit par les cheveux, et le tira à. terre avec la caisse dont elfe eut beaucoup de peine à lui détacher les mains. Après avoir placé la caisse sur la tête de sa petite fille qui était avec elle, elle empnrla Landolfo, comme elle eût fait d'un petit enfant, jusque d;ins sa cabane, où, après l'avoir mis dans un bain chaud, elle le frotta et le lava jusqu'à ce que la chaleur lui revînt avec une partie de ses forces. Quand elle crut le moment venu, elle le sortit du bain et le réconforta avec du bon vin et des confitures ; enfin, du mieux qu'elle put, elle le soigna, si bien que ses forées étant revenues, il reconnut où il était. C'est pourquoi la bonne femme crut devoir lui rendre la caisse qu'elle avait sauvée, et lui dit d'oublier désormais sa mésaventure ; ce qu'il fit.

« Landolfo, qui ne se souvenait pas de la caisse, la prit néanmoins quand la bonne femme la lui présenta, pensant qu'elle ne pouvait avoir si peu de valeur qu'il ne la vendît un jour. Comme il la trouva fort légère, son espérance fut très amoindrie ; néanmoins, la bonne femme n'étant pas à la maison, il l'ouvrit pour voir ce qu'il y avait dedans, et il y trouva un grand nombre de pierreries, les unes travaillées, les autres brutes. Ce voyant, et reconnaissantqu'elles avaient une grande valeur, car il s'y entendait un peu, il loua Dieu qui n'avait pas voulu l'abandonner encore, et il se sentit

tout réconforté. Mais, en homme qui ayant été deux fois en peu de temps le jouet de ia fortune devient méfiant une troisième, il pensa qu'il lui faudrait beaucoup de prudence pour emporter ces richesses jusque chez lui. Pour quoi, il les enveloppa du mieux qu'il put dans quelques chiffons, et dit à la bonne femme qu'il n'avait plus besoin delà caisse et qu'il la priait de lui donner un sac en échange. La bonne femme le fit volontiers, et après l'avoir remerciée le plus qu'il put du service qu'il en avait reçu, il partit, son sac sur répaule,et, étant monté sur un bateau,il passa à Brindisi; de là.sans s'éloigner de la côte, il arriva enfin à Trani où il retrouva quelques-uns de ses compatriotes qui étaient drapiers. Il fut habillé par euxquasi pourl'amour de Dieu, après qu'il leur eijt raconté tous ses malheurs, hormis l'incident de la caisse. On lui prêta en outre un cheval, et, après lui avoir fourni une escorte pour le conduire jusqu'à Ravello oii il disait vouloir retourner, on le fit partir. Là, se sentant enfin en sûreté, et remerciant Dieu qui l'avait conduit, il délia son sac, examina avec plus d'attention qu'il ne l'avait fait auparavant toutes ses pierreries, et trouva qu'il en avait tant et de si belles, qu'en les vendant à un prix convenable et même à prix réduit, il serait du double plus riche que quand il était parti. Ayant trouvé à s'en défaire, il envoya une grosse somme d'argent en récompense du service reçu à la bonne femme de Gulfe qui l'avait tiré de la mer, et il lit un don pareil à ceux de Trani qui l'avaient habillé. Il garda pour lui le reste, sans plus vouloir se livrer au commerce, et en vécut honorablement jusqu'à la fin. — »

NOUVELLE V

Andreuccio de Péronse, Tenu à Naples pour acheter des clievanx, éprouve dan§ une même nuit trois graves accidents ; il se tire de tous les trois et retourne ehec lui avec nn riche rubis.

t — Les pierreries trouvées par Landolfo — commença la Fiammetta, à qui c'était le tour de conter — m'ont remis en mémoire une nouvelle où il n'est guère moins question de périls que dans colle narrée par Lauretta, mais qui en diffère en ce que ces périls, au lieu de se dérouler en l'espace de plusieurs années peut-être, survinrent en une seule nuit, comme vous allez l'entendre.

« Suivant ce que j'ai appri"S, il y eut autrefois à Pérouse, un jeune homme nommé Andreuccio di Pietro, et qui était

marchand de chevaux. Ayant appris qu'à Naples -on les avait à bon marché, il mit dans sa bourse cinq cents florins en or, et comme il n'était jamais sorti de chez lui, il partit en compagnie d'autres marchands, et arriva à Naples un dimanche soir sur la fin du jour. S'étant informé auprès de son hôtelier, il s'en alla dès le lendemain matin au marché oii il vit beaucoup de chevaux dont le bon nombre lui plurent. Il en marchanda plusieurs ; mais comme il ne put s'accorder sur aucun, afin de montrer qu'il était bien venu dans l'intention d'acheter, il tira à plusieurs reprises de sa bourse les florins qu'elle contenait, et les étala, comme un sot et un imprudent, aux yeux des allants. et venants. Dans un de ces moments où il était en train de montrer sabourse, il advint qu'une jeune Sicilienne très belle, mais diposée à se livrer au premier venu pour un prix modique, passa près de lui sans qu'il s'en aperçût et vit la bourse. Aussitôt elle se dit : « — Ne vaudrait-il pas mieux que cet argent fût « à moi? — ') Et elle continua son chemin. Elle avait avec elle une vieille femme, sicilienne aussi, et qui, en apercevant Andreuccio, la laissa et courut affectueusement vers lui, pour l'embrasser; ce que voyant la jeune femme, elle se tint sans rien dire à l'écart et attendit. Andreuccio s'étant retourné et ayant reconnu la vieille, lui fit grande fête ; puis, quand elle lui eut promis d'aller le voir h son auberge, elle le quitta sans poursuivre davantage l'entretien et Andreuccio se remit à marchander ; mais il n'acheta rien de cette matinée.

« La jeune femme qui avait vu d'abord la bourse d'Andreuccio, puis sa rencontre avec la vieille, désireuse de trouver un moyen d'avoir tout ou partie de l'argent, se mit à interroger adroitement sa compagne et lui demanda qui était ce jeune homme et d'où il venait, ce qu'il faisait là et comment elle le connaissait. La vieille l'informa de tout ce qui concernait Andreuccio, et lui raconta ce qu'il lui avait dit lui-même en quelques mots ; elle lui apprit qu'elle était restée longtemps chez son père en Sicile, puis à Pérouse ; elle lui dit aussi où il logeait et pourquoi il était venu. La jeune femme pleinement renseignée sur sa famille, sur luiniême et sur le nom de ses parents, se basa là-dessus avec une perfide malice pour arriver à ses fins. De retour chez elle, elle donna de l'ouvrage à la vieille pour toute la journée, afin de l'empêcher d'aller revoir Andreuccio ; puis elle prit à part une jeune servante qu'elle avait dressée à de pareils services, et l'envoya à la tombée de la nuit, à l'auberge où Andreuccio venait de rentrer. La servante, en y arrivant, le trouva par hasard sur le seuil de la porte et s'adressa justement à lui pour le demander. Quand elle sut par sa réponse que c'était bien lui à qui elle avait affaire, elle la

80 LE DÉCAMÉROK.

tira à l'écart et lui dit : « — Messire, une gente dame dt « cette ville aurait volontiers, si cela vous plaisait, un en- « trelicn avec vous. — » En entendant celle conlidence, Andreuccio regarda la jeune fille des pieds à la tête, et comme elle lui fit Tellet d'être la servante de la dame en question, il pen^a que cette dame était devenue amoureuse de hn, conjme du plus beau garçon qui lût alors à Naplos. Il se hâta de répondie qu'il était prêt et demanda où et quand la dame voulait le voir. A quoi la suivante répondit: « — Mes- « siro, quand il vous plaira de venir, elle vous attend chez « elle. — » Andrcuccio, eans prévenir personne dans l'auberge, lui rcpondi^t vivement : « L'h bien ! va devant et jeté « suiviai, — » Sur quoi, la jeune suivante le conduisit chez sa maîtresse dans une rue appelée Maupertuis, dont le nom même indique quelle honnête rue c'était. Mais comme il n'en savait rien et qu'il ne s'en doutait même pas, il crut aller en un lieu fort honnête, près d'une dame estimable. La jeune servante le précédant toujours, il entra dans lu maison sans hésiter, et pendant qu'il montait l'escalier, la suivante ayant appelé sa dame en lui disant : « — Voici Andrcuccio — « il la vit qui l'attendait en haut de l'escalier.

« Elle était encore très jeune, grande de sa personne et fort belle de visage, vêtue et parée très élégamment. Dès qu elle aperçut Andrcuccio, elle descendit trois marches ;i sa rencontre, les bras ouverts, et lui sautant au cou, elle resta ainsi quelques instants sans rien dire, comme empêchée par un excès de tendresse. Enfin, tout en pleurs elle le baisa au front, et d'une voi.K émue, elle lui dit : « '— 0 « mon Andreuccio, sois le bienvenu. — » Étonné, stupéfait de caresse? si tendres, il répondit : « — Madame, soyez la bien trouvée. — » Alors l'ayant pris parla main, elle le conduisit dans son salon, d'où, sans lui dire un seul mot, elle le tit entrer dans sa chambre qui était toute parfumée de senteurs de roses, de fleurs d'oranger et d'autres 'odeurs, et ou 11 vit un très beau lit tout encourtiné, de nombreusps robes sur les porte-manteaux, suivant la coutume du pays et beaucoup d'autres vêtements très riches et très beaux. a^iiiul encore tout neuf, il crut térmement en voyant toutes ces choses, qu il était pour le moins chez une très grande dame. ' °

« Après qu'ils se furent assis tous deux sur un siège qui était au pied du lit, la dame commença à paner de la Sorte • « — Andreuccio, je suis certaine que tu t'étonnes des ca- « resses que je te fais et de mes larmes, attendu ciue tu no « me connais pas, et que certainement tu ne te rappelles pas « m avoir jamais vue ; mais tu vas entendre une chose qui * t étonnera plus encore peut-être, c'est que je suis ta sœur.

« Et je puis te dire que, puisque Dieu m'a fait une telle « grâce qu'avant de mourir j'aie vu un de mes frères — et «je souhaite les vo'r tous — je mourrai maintenant con- « tente. Et si tu n'as jamais entendu parler de cela, je vais .< te le dire. Pietro, mon père et le tien, comme tu as pu « le savoir, je crois, habita longtemps à Palerme où, par sa « bonté et ses manières agréables il fut et est encore très « aimé de ceux qui l'ont connu. Parmi les personnes qui (' eurent de l'affection pour lui, ma mère, qui était une no- « ble dume ot qui se trouvait veuve alors, l'aima plus que « tous, à tel point que, bravant la crainte de son père, de « ses irères, bravant l'honneur même, elle se donna à lui, « si bien que je naquis de cette liaison, comme tu vois. Par « la suite, Pietro ayant été obligé de quitter Palerme et de « retourner à Pérouse, il me laissa toute petite avec ma « mère, et jamais, à ce que j'ai appris, il ne se souvint ni ( de moi ni d'elle ; de quoi, s'il n'était mon père, je le blâmerais fortement — laissant décote l'atrection qu'il aurait 1 dû me porter à moi, sa fille, née non d'une servante ou « d'une femme méprisable — à cause de l'ingratitude qu'il « a montrée envers ma mère qui, sans savoir qui il était, ' mue par un amour (idèle, lui avait donné ses biens et sa « personne. Mais quoi ! les mauvaises actions accomplies, « depuis longtemps, sont plus faciles à blâmer qu'à réparer. M La chose se passa donc ainsi ; il m'abandonna toute petite « à Palerme oià, quand je fus devenue grande, ma mère qui « était riche, me donna pour femme à un gentilhomme de « bien de Girgenti, lequel par amour pour ma mère et pour « moi, revint habiter à Palerme. Là, en sa qualité de Guelfe, « il noua des intelligences avec notre roi Charles ; intelli- « gences qui furent connues du roi Frédéric avant qu'elles « eussent pu produire leur effet, ce qui nous obligea à fuir <■< de Sicile, alors que je m'attendais à être la plus grande « dame qui eût jamais été en cette île. Ayant pris le peu « que nous pûmes prendre — je dis peu, par rapport aux « Diens immenses que nous possédions — ayant abandonné « nos terres et nos palais, nous nous réfugiâmes dans cette « ville, où le roi Charles se raont'-a si génércu.x envers nous, « que nous fûmes dédommagées en grande partie des périt tss que nous avions supportées pour lui. Il nous donna « des domaines et des châteaux, et accorda à mon mari, « qui est ton beau-frère, une pension régulière, comme tu « pourras encore le voir. C'est ainsi que je me trouve à Na- « pies, où, grâce à Dieu et non à toi, mon cher frère, j'ai « pu te voir. — » Ayant ainsi parlé, elle l'étreignit de nouveau dans ses bras, et, tout en pleurs, elle le baisa tendrement au front.

A))cette fabJ; si bien ordonnée, débitée si naturellement

82 LE DÉCAMÉ R ON.

par elle qu'aucune hésitation n'était venue arrêter la parole entre ses dents, que sa langue n'avait pas un seul instant balbutié, Andreuccio, se rappelant qu'il était vrai que son père avait été à Palerme, connaissant par lui-même les mœurs des jeunes gens qui s'amourachent volontiers dans leur jeunesse, et voyant ces larmes si tendres, ces embrassements et ces baisers si honnêtes, tint pour plus que vrai ce qu'elle lui disait. Aussi, quand elle se tut, il lui répondit :^ « — Madame, vous ne devez pas être surprise si je « m'étonne de ce qui m'arrive, car il est vrai que mon père « n'a jamais parlé de votre mère ni de vous, ou s'il en a « parlé, cela n'est point venu à ma connaissance ; de sorte « que je ne vous connaissais pas plus que si vous n'aviez « pas existé, et il m'est d'autant plus cher d'avoir trouvé ici « une sœur, que je suis seul au monde et que j'étais loin « d'espérer pareille aubaine. Et de vrai, je ne connais per- « sonne de si haute condition que vous ne dussiez lui être M chère ; à plus forte raison m'êtes-vous chère à moi qui ne « suis qu'un pauvre petit marchand. Mais je vous prie de « m'éclairer sur un point ; comment avez-vous su que j'étais « ici ? — ). A quoi elle répondit : « — Ce matin je l'ai su « par une pauvre femme qui reste souvent avec moi, et qui, « à ce qu'elle m'a dit, a habité longtemps avec notre père à « Palerme et à Pérouse ; et s'il ne m'avait pas semblé plus « honnête que tu vinsses me voir dans cette maison qui est « comme tienne, plutôt que d'aller te voir, moi, dans la « maison d'un autre, il y a grand temps que je serais allée « à toi. — » Puis elle se mit à demander des nouvelles de tous ses parents, en les nommant les uns après les autres ; à quoi Andreuccio répondit, plus convaincu par cette dernière ^preuve qu'il n'était besoin.

« L'entretien ayant été fort long et la chaleur étant grande, elle lit venir du vin de Grèce et des confetti, et versa à boire à Andreuccio. Après quoi celui-ci voulut partir, l'heure du dîner étant venue, mais elle ne le souffrit en aucune façon fit semblant de se fâcher très fort, et, l'embrassant, elle dit: « — Helas ! je vois bien que je te suis peu chère ; croirait- « on que tu es auprès d'une sœur que tu n'as jamais vue, « dans sa maison, où, venant à Naples, tu aurais dû des- « cendre, et que tu veux la quitter pour aller dîner à l'au- « berge ! de vrai, tu dîneras avec moi, et bien que mon mari « soit absent, ce qui me chaf^rine beaucoup, je saurai bien «< en ma qualité de dame te faire honneur. — « A quoi Andreuccio, ne sachant que répondre, dit : « — Vous m'é- « tes aussi chère qu'une sœur doit l'être, mais si je ne vais « pas à mon auberge, on m'y attendra toute la soirée pour « dîner, et je ferai une malhonnêteté. — >! Elle dit alors : « — Loué 80it Dieu ! n'ai-je pas chez moi assez de gens pour

DEUXlliME JOURNEE. ho

V envoyer aire qa'on ne t'attende pas ! mais tu montrerais « encore plus de couitoisie, tu ne ferais même que ton de- « voir, en envoyant dire à tes compagnons de venir dîner « ici ce soir ; après quoi, si tu voulais toujours t'en aller, « vous pourriez partir tous ensemble. — » Andreuccio répondit qu'il ne voulait pas de ses compagnons pour ce soir, mais que, puisque cela lui faisait plaisir qu'il restât, cela lui était à lui très agréable. Alors elle fit semblant d'envoyer dire à son auberge qu'on ne l'attendît pas pour dîner : et, après bon nombre d'autres propos, ils se mirent à table où. ils furent splendidement servis de mets nombreux, et oià elle fit durer adroitement le repas jusqu'à la nuit obscure. Quand-ils furent levés de table, et comme Andreuccio voulait partir, elle dit qu'elle ne le souiTrirait point, pour ce que Naples n'était pas une ville où. on pouvait aller sûrement la nuit, surtout un étranger; qu'en envoyant dire qu'on ne l'attendît pas pour dîner, elle avait fait également prévenir qu'il ne viendrait pas coucher. Andreuccio la crut, toujours dupe de. sa bonne foi, et comme il lui était agréable d'être près d'elle, il resta. Après le dîner, ils causèrent longuement, et une bonne partie de la nuit s'étant écoulée, elle laissa enfin Andreuccio reposer dans sa chambre, avec un jeune garçon pour lui indiquer ce dont il aurait besoin, et elle se retira avec ses femmes dans une autre chambre.

« La chaleur était grande; aussi Andreuccio, se voyant seul, se mit sur-le-champ en bras de chemise, ôta ses chausses et les jeta sur le lit. Sollicité par un besoin naturel d'ex/pulser le superflu de son ventre, il demanda au petit garçon où cela pourrait se faire, et celui-ci le conduisit dans un angle de la chambre et lui montra une porte en disant : « — Entrez là. — » Andreuccio y entra en toute confiance, mais ayant mis le pied par aventure sur une planche dont le bout opposé était détaché de la solive, il tomba avec elle au fond de la fosse. Dieu le protégea assez pour qu'il ne se' fît aucun mal dans sa chute, bien qu'il fiât tom'bé de haut; mais il fut tout embrenné de l'ordure dont l'endroit était rempli. Afin que vous entendiez mieux ce que je viens de dire et ce qui suit, il faut que je vous décrive cet endroit. Dans une petite rue — comme nous en voyons surtout entre deux corps de bâtiments — on avait établi, entre les deux maisons voisines, deux solives sur lesquelles on avait cloué quelques planches, en ménageant une place pour s'asseoir. C'était avec une de ces planches qu'il était tombé.

« Se trouvant donc au fond de la tosse, Andreuccio, fort marri de l'aventure, se mit à appeler le jeune garçon; mais celui-ci, dès qu'il l'eut entendu tomber, s'était empressé d'aller le dire à la dame, qui courut promptement à sa chambre voir si ses vêtements y étaient. Les ayant trouvés.

84 LE DÉCAMÉKON.

ainsi que l'argont qu'Andrcuccio, peu cor -lait tou-

jours iniprudenimcnl sur lui et pour Icqi; mt (ri'tre

de Païenne et se Caisant passer pour lillo du a IVruuiJirj, elle avait ourdi cette ruse, pans plus se soucier do lui, elle s'empressa de fermer la porte par laquelle il ' - u-li. Andreuccio, voyant que le jeune garçon ne lu il pus, se mit à crier plus Fort, mais inutilement. !' 'Mix, et commençant, mais trop tard, h s'uperr lit trompé, il grimpa sur un petit mur qui sr|. nm i.i i<,^^,\ de la voie publique et, ayant sauté dans la rue, il s'en «lia à la porte de la maison qu'il reconnut très bien, et là il appela longtemps en vain, Iruppa et se démena comme m diable.

«< Comprenant alors clairement sa mésaventure, il so mit à se l.imenlcr, et à dire : hélus ! comme m peu de leii^ya j'ai perdu cinq cents florins et une sœur! Apres plusieius plaintes de ce gonro.il se mit de nouveau à frappi-r à la porid et à crier, tant et si bien que plusieurs voisins qu'il «vait réveillés, se levèrent, ne pouvant supporter cet ennuyeux tapage. Une des -servantes de li dame, d'un air ii moitié endormie,s'étant mise à la fenêtre, cria de- mauvaise humeur: M — Qui trappe là-bas? — » « — Oh ! — dit Andrcuccio -- « ne me connais-tu pas? je suis Andrcuccio, frère de ma-

• dame Fleur de Lys. — » A quoi elle répondit : « — Brave « homme, si tu as trop bu, va dormir et tu reviendras dc- « main. Je ne sais ce que signifie cet Andrcuccio dont tu « parles et les sornettes que tu débites; va-t-en. et laisse- « nous dormir, s'il te plaît. — » « — Comment ! — ' dit An- « dreuccio — tu ne sais pas ce que je dis ? CfTles,oui, tu le « sais ; mais si les parentés de Sicile sont ainsi faites « qu'elles s'oublient en fd peu de temps, ronds-moi aux w moins mes vêtements que j'ai laissés là-haut, et je m'en « irai volontiers à la garde de Dieu. — » A quoi elle dit en riant : « — Brave homme, je crois que tu rêves. — » A ces mois, rentrer et fermer la fenêtre fut pour elle l'afTaire d'une seconde. Sur quoi Audreuccio, déjà certain de son malheur, fut près de changer en rage sa grande colère, et il résolut d'obtenir par les injures ce qu'il n'avait pu ravoir par les prières. Pour quoi, ayant pris une grosse pierre, il recommença à cogner furieusement à la porte à coups répétés et bien plus fort que la première fois.

« A ce bruit, les voisins qu'il avait déjà réveillés, croyant avoir affaire à quelque fou qui criait ainsi pour être désagréable à cette bonne dame, se mirent à la fenêtre et, de même que tous les chiens d'une rue aboyent contre un chien étranger, crièrent ; « - - C'est une grande infamie de venir à « cette heure débiter de pareilles injures sous les fenêtres des

* dames de qualité. Pour Dieu. brave homme, va-t-en; J^iBse-

DEUXIÈME JOURNÉE. 8o

« nous dormir, s'il te plaît. Si tu as afTaire avec cette dame. « tu reviendras demain ; mais ne nous ennuie pas ainsi cette «< nuit. — » Enhardi probablement par ces paroles, un ruilian de la dame, qui était dans la maison et qu'Andieuccio n'avait ni vu, ni entendu, se mit à lu fenêtre, et d'une voix forte et terrible, dit : « — Qui est là-bas? — » A cette voix.Andreuccio leva la tête et vit un individu qui lui parut devoir être un homme d'importance, à la barbe noire et touiTue et qui bâillait et sk frottait les yeux comme s'il sortait du lit. Non sans trombler.il lui ré[)ondit:<( — .le suis un frère de la dame qui « habite là-dedans. — » Mais celui-ci, sans attendre qu'Andreuccio eilt terminé sa réponse, et plus farouche qu'avant, dit : >< — Je ne jais qui me tient de descendre et de te donner tant de coups de bâtons que je t'aie vu décamper, assassin, fâcheux ivrogne que tu es. qui ne veux pas nous laisser dormir de cette nuit. — »A ces mots.ayant rentré la iète, il forma la fenêtre. Quelques-uns des voisins qui connaissaient for) bien son honnête profession, dirent doucement à Andreuccio : « — Pour Dieu, brave homme, va-t-en, si tu ne veux pas « te faire tuer ici cotte nuit ; va-t-en. ce sera meilleur pour « toi. — » Andreucoio, qu'avaient épouvanté l'apparition et la grosse voix du ruflian, crut prudent de suivre les conseils qui lui semblaient dictes par purn charité pour lui. Plus chagrin que jamais, désespéré à l'idée de son argent perdu, il reprit, pour s'en retourner à son auberge, le chemiti que lui avait fait suivre ia veille la jeune servante, snns trop savoir où il allait. La puanteur qu'il exhalait l'incommodant fort, et voulant se diriger vers la mer pour s'y laver, il prit à main gauche et s'engagea dans une rue appelée rue Catalana.

« 11 gagnait air^i le haut de la ville, lorsque, par aventure, il aperçut deux individus qui se dirigeaient vers lui, une lanterne à la main. Craignant qu'ils ne fussent de la police, ou des gens mal intentionnés, il se réfugia, pour les éviter, dans une masure qu'il vit prés do lui. Mais ces individus, comme s'ils avaient projeté de se rendre au môme endroit, onircrent aussi dans la masure, et Tun d'eux ayant déposé à t> iTC certains instruments en iér qu'il portait sur l'épaule, ils se mirent à les examiner et à causer sur la façon dont ils s'en serviraient. Pendant qu'ils parlaient, l'un d'eux dit: « — Que veut dire ceci ? Je sens une puanteur telle queje n'en « ai jamais senti de pareille. — » Ce disant, il leva un peu la lanterne, et ils virent le malheureux Andreuccio. S^lupéfaits, ils demandèrent : « — Qui est là? — » Andreuccio se taisait ; naiss'approchant tout près de lui avec leur lumière, ils lui deîiandèrent ce qu'il faisait là en un si malpi'opre état. Alors Andreuccio leur conta tout ce qui lui était arrivé. Ceux-ci cherchant dans leur esprit oii cette aventure pouvait bien lui être advenue, se dirent entre eux : C'est certainement

dans la maison de Scarabonc buttafuoco. oue le coup ■■< lait. Et s'étant retourné vers lui, l'un d'eux lui dit :« — Id <( homme, bien que tu aies perdu ton aru;t'nt, tu as fort u « remercier Dieu d'être tombé dans la lusse et de n'avoir « pu rentrer dans la maison, car si tu n'étais pas tombé, il « est sûr que, dans ton premier sommeil, tu aurais été as- <( sassiné, et tu aurais perdu la vie on mi'nio ternes que ton « argent. Mais que te sers désormais de ^'i!mir?'I u nt» pour- « rais pas plus ravoir un denier de cet argtrii, qu' ' -

» étoiles du ciel ; tu pourras même lort lufii être « si l'on apprend jamais que tu as dit un mot n» mut, « cela. — » Ceci dit," ils se consultèrent un moment, et lui dirent : « — Vois, nous avons compassion de loi; c'est pour X quoi si tu veux nous aider dans ce que nous allons faire. « nous pouvons te certifier que tu toucheras pour ta part « beaucoup plus que ce que tu as perdu. — »

« On avait le jour môme enterré un archevêque de Naples, nommé messer Philippe Minutolo, lequel avait été enseveli avec de très riches ornemenlset un rubis au doiRtqui valait à lui seul, disait-on, plus de cinq cents florin» dor.Lea deux compères avaient projeté de dépouiller l'archevêque, et ils déclarèrent leur projet àAndreuccio. Celui-ci, pins intéressé qu'avisé, consentit à les suivre. Ils se diripcaienl vers la cathédrale lorsque Andreuccio sentant toujours très mauvais, l'un d'eux dit : « — Ne pourrions-nous trouver moyen de le « laver un peu, afin qu'il ne sente pas si fort? — » L'autre « dit : — Oui ; nous sommes près d'un puits où il y a d'habi- « tude une corde et un grand seau ; allons-y et nous l'y la- « verons promptement. — » Arrivés au puits, ils trouvèrent bien la corde, mais le seau avait été enlevé ; pour quoi ils convinrent d'attacher Andreuccio à la corde, de le df^scendre dans le puits où il se laverait, puis, une fois lavé, de le remonter, toujours au moyen de la corde ; ce qu'ils firent.

« A peine l'eurent-ils descendu, qu'il survint plusieurs familiers de la Seigneurie auxquels la chaleur extrême et la poursuite de quelque malfaiteur avaient donné soif, et qui venaientau puits pour y boire. Los deux compagnons les apercevant, se mirent incontinent à fuir, sans que les lamiliors eussent le temps de les voir.Cependant,Andreuccio qui s'était lavé au fond du puits, agita la corde pour qu'on le remontât. Les familiers, après avoir déposé leurs boucliers de bois, leurs armes et leurs casques, se mi'*ent à tirer la corde, croyant ramener au bout le seau plein d'eau. Dès qu'Andreuccio se vit arrivé au bord du puits, il lâcha la corde et saisit la margelle à pleines mains. Ce que voyant, les familiers pris de peur soudaine, sans dire une parole,lâchèrent à leur tour la corde et se mirent à fuir le plus vite quils purent. De quoi Andreuccio s'étonna fort,el s'il ne se fût pas bien tenu,il serait

retombé au fond du pnits,nonsans gnind danger de se tuer. Mais, ayant réussi à sortir,et ayant vu les armes qu'il savait que ses compagnons n'avaient pas apportées, il s'étonna encore davantage.

« Ne sachant ce que cela voulait dire, et craignant quelque méchant tour de sa mauvaise fortune, il se décida à s'en aller sans toucher à rien, et partit sans savoir où il allait. Chemin faisant, il rencontra ses deux compagnons qui revenaient pour le tirer du puits. En le voyant, ils furent très étonnés et lui demandèrent qui l'en avait retiré. Andreuccio répondit qu'il ne le savait pas, et leur raconta comment cela s'était fait et ce qu'il avait trouvé à sa sortie. Ceux-ci, ■comprenant tout, lui dirent en riant pourquoi ils s'étaient enfuis et quels étaient ceux qui l'avaient tiré du puits. Gomme il était près de minuit, sans discourir davantage, ils se dirigèrent vers !a cathédrale. Y étant entrés sans bruit, ils allèrent droit au tombeau qui était de marbre et fort grand, et, au moyen de leurs instruments de fer, ils soulevèrent le couvercle de façon qu'un homme pût s'y introduire. Ceci fait, l'un d'eux se mit à dire : « — Qui entrera là-dedans? — » A quoi l'autre répondit : « — Ce ne sera pas moi. — » « — Ni moi — dit le premier — mais qu'Andreuccio y entre. — » « — Je n'en ferai rien — dit Andreuccio. — » Alors les deux autres s'élant retournés vers lui, dirent :«— Comment, tu n'y « entreras pas ! Par Dieu, si tu n'y entres pas, nous te don- « nerons tant de coups de cette barre de fer sur la tête, que '< nous te laisserons pour mort. — » Andreuccio tremblant de peur, entra, disant en lui-même : « - - Ceux-ci me font .( entrer pour mieux me tromper. Quand je leur aurai donné '( tout ce qui est là-dedans, et pendant que je sortirai à grand « peine de ce caveau, ils s'en iront et je resterai sans rien. — » Pour quoi, il résolut de se faire d'abord sa part ;se rappelant l'anneau précieux dont ils lui avaient parlé, ainsi qu'il a été dit plus haut, il le tira du doigt de l'Archevêque et le mit au sien : puis il leur i)assa la crosse, la mître et les gants, et, dépouillant le cadavre jusqu'à la chemise, il leur donna tout, disant qu'il n'y avait plus rien. Les autres affirmant que l'anneau devait y être, lui dirent de chercher partout ; mais lui répondant qu'il ne le trouvait pas, et faisant semblant de cherche!', les amusa quelque temps. De leur côté, les deux compères qui n'étaient pas moins rusés que lui, tout en lui disant de bien chercher, relirèrent vivement la barre de fer qui soutenait le couvercle, et s'enfuirent, le laissant enfermé dans le tombeau.

« Chacun peut s'imaginer ce que devint Andreuccio en se voyant ainsi enfermé. A plusieurs reprises il essaya, de la tôle et des épaules, de soulever le couvercle, mais il y perdit sa peine ; enfin, vaincu par la douleur, il s'évanouit et

88 LE DEÇA M En ON.

tomba sur le caduvre de l'archevùqup. 0"» fût pu alors l« voir, aurait eu de la poine à dire (|ui. de raroI)evc<iue ou •).lui, était le plus mort. Revenu h lui.il se mil à {çérnir lamentablement,se voyant dans l'ullernulive de mourir de faim nu milieu de la puanteur et de la vermine d'un coip3 uiorl, bi personne ne venait ouvrir le sépulcre, ou, si (luobju'un venait l'ouvrir, et l'y trouvait, dèirc pendu comme voleur.

« Au beau milieu de ses réflexions, de plus en plus chagrin, il entendit marcher dans l'église, et parler plusieurs personnes. Celait, comme il ne tarda pas à s'en apercevoir, des gens qui venaient l'aire précisénu-nt ce que lir ■ ' -'" compagnons avaient déjà fait ; de quoi sa peur s'.. i Ibrt.

Quand les nouveaux venus curent soulevé le ^ .c, ils

en vinrent à savoir qui cntrerait.ee que nul ne voulait laire. Cependant, après une longue discussion, un pnHre dit ; « — De quoi avez-vous peur? Croyez-vous (|u'il va vous uian- M gcr? Les morts ne mangent pas les vivants. J'y entrerai, « moi. — » El ayant ainsi parle, il se mit ;i plat ventre sur lo bord du tombeau, tournant la tête au dehors, et y introduisit ses jambes pour y entrer plus facilement. Ce que voyant, Andreuccio se leva, saisit le prô'rc par une jambe ctfilminfl rie vouloir le tirer à lui. Le prtilre se f^entant saisi, poussa un cri strident et se jeta précipitament hors du tombeau. Ses compagnons épouvantés se mirent à fuir comme s'ils étaient poursuivis par cent mille diables, et laissant le tombeau ouvert. Andreuccio, joyeux au delà de tout espoir, se précipita au dehors, et sortit en toute h4te de l'église par l'endroit où il y était entré. Après avoir marché à l'aventure,ayant au doigt le susdit anneau, il se trouva à la pointe du jour sur la plage, et de là se rabattit sur son auberge, où ses compagnons et son hôtelier avaient été toute la nuit fort en peine de lui. Quand il leur eut raconté ce qui lui était arrivé, l'hôlolior lui donna le conseil de partir sur-le-champ de Naples, ce qu'il fit aussitôt ; et il s'en revint à Pérouse, ayant écrhanué son argent contre une bague, alors qu'il était allé pour acheter des chevaux. — »

NOUVELLE VI

Madame Beritola, ayant perdu ses deox fili, est trourée lur une lia déserte 4vee deux chevioaux. Elle va en Lunijriane où l'un de ses iils, entré au service de fon seigneur, est surpris avec la fille de celui-ci et rais en prison. Reconnu par sa mère, il épous'3 la fille du seigneur.ct son frère ajant été retrouvé, ils reviennent tous en leur premier état.

Les dames, ainsi que les jeunes gens,avaient ri beaucoup

les infortunes d'Andreuccîo narrées par la Fiammetta, uand Emilia, voyant que la nouvelle était terminée, et sur ordre de la Reine, commença ainsi : « — Ce sont choses -iraves et ennuyeuses que les variations de la fortune, et comme toutes les l'ois qu'on en parle, c'est une occasion de réveil pour notre esprit légèrement disposé à s'endormir sous :^c3 caresses trompeuses,je pense qu'heureux et malheureux r.o doivent jamais refuser de les entendre, car les premiers y puisent un avertissement et les seconds une consoiation. G est pour quoi, bien qu'on ait déjà dit beaucoup de choses 1 i-dessus, j'entends vous conter une nouvelle non moins vraie qu'émouvante, laquelle, encore qu'elle eut fini joyeuse, parle d'une peine si grande et si longue, que je peux à peine croire qu'elle ait pu être adoucie par la joie qui la suivit.

« Très chères dames, vous devez savoir qu'après la mort de l'empereur Frédéric II, Manfred fut couronné roi de Sicile. Auprès de ce dernier, était dans une très grande situation un gentilhomme de Naples, nommé Arrighetto Capece, lequel avait pour femnie une belle et gcnte dame également napolitaine, appelée madame Beritohi Caracciola. Cet Arrighetto avait en mains le gouvernement de l'île, iuand il apprit que le roi Charles le avait vaincu et tué Manfred à Bénévent, et que tout le royaume se soumettait à lui. Se fiant peu à la courte fidélité dos Siciliens, et ne voulant pas devenir le sujet de l'ennemi de son seigneur, il s'apprêtait à fuir. Mais ce projet ayant été cvinu par les Siciliens, lui et plusieurs outres amis et serviteurs du roi Manfred fuient aussitôt remis prisonniers au loi Charles, qui prit ensuite possession de l'île. Madame Beritola, en un tel changement de choses, ne sachani ce qu'il était advenu d'Arrighetlo,et soupçonnant toutefois ce qui é:ait arrivé, eut peur de recevoir quelque outrage et, ayant abandonné toutce qu'elle avait, elle monta sur une barque avec son jeune fils à peine âgé de huit ans, appelé Giusl'redi et s'enfuit, enceinte et pauvre, à Lipari,où elle accoucha d'un autre enfant mâle, qu elle appela le Chassé ; elle prit ensuite une nourrice, et monta avec cette dernière et ses enfants sur un navire, pour s'en retourner chez ses parents, à Naples. INIais il arriva tout autrement que ce qu'elle avait prévu, attendu que le navire, qui devait aller à Naples, fut poussé par la force du vent vers l'île de Ponza, où, l'ayant fait entrer dans un petit bras de mer, l'équipage attendit le moment propice pour continuer le voyage.

« Madame Beritola étant, comme les autres, descendue sur l'île, et ayant trouvé un lieu solitaire et reculé, se mit à se lamenter sur son Arrighetto. Comme elle faisait ainsi chaque jour, il advint qu'une fois qu'elle était occupée à gémir, sans. que personne, mariniers ou autres, s'en fût aperçu, une

90 LE UÉCAMÉnON.

galère de corsaires survint, qui fit main 11 i wr' ,-

page et s'enluil.avec sa prise. Madan)e 1^ tion quotidienne linie, retourna au riva^-' i-mir n-jDUKirf si-h enfants, comme elle avait coutume ili* lairc, et no tmuvu personne. De quoi elle s'étonna tout d'iil ' ; ^i^ soudain, se doutant de ce qui était arrivé, olie.jetu 'ir la mer

et vit la galère qui n'était pas encore lu, l . ....^hoc et qui emmenait le navire derrière elle. Par quoi elle comprit qu.', de môme que son mari, elle avait perdu se?» (ils. Kt se voyant pauvre, et seule, et abandonnée, «ans savoir si elle devait jamais retrouver aucun des siens, elle tomba évanouie sur le rivage en appelant son mari et ses enfant». 11 n'y avi i personne pour rappeler par de l'eau fraîche ou aulrt'iii' i ses forces perdues ; pour quoi, ses esprits purent aller à la débandade tant qu'il leur plut; mais après (ju'en son misérable corps ses forces furent revenues avec les larmes et le.s gémissements, elle appela longuement ses enfants, et s'en ■ alla longtemps les cherchant dans toutes les cavernes environnantes. Quand elle vit que sa peine était vaine et que la nuit arrivait, espérant et ne sachant quoi, elle se i' de son propre sort, et, s'éloignant du rivage, elle dans cette même caverne où elle était accoutumé ■: et de se lamenter. Après une nuit pasi^ée dans ui mortelle et une douleur indescriptible, le jour vint, ei i de tierce étant passée, comme elle n'avait [lus soupe lu \ ' elle serait, poussée par la faim, à manger de J'herbe cumni' elle put, pleurant et vivement préoccupée de lu façon dont elle allait vivre. Pendant qu'elle songeait ainsi, elle vit venu une chèvre qui. après être entrée tout près de là dans un< caverne, en sortit peu d'instants après et s'en alla dans la forêt. Pour quoi, s'élant levée, elle entra dans la caverne d'où la chèvre était sortie, et vit deu.x petits chevreaa.x, n>>; sans doute le jour môme, et qui lui parurent la ch(. plus douce et la plus charmante du monde. Comme d' ; son nouvel accouchement son lait n'était pas enicore pa:^s<;, elle les prit tendrement, et les mit sur son sein. Ceux-ci ne refusant point le service offert, se mirent à la tôter comme ils auraient fait avec leur mère, et depuis ce moment o« firent aucune distinction entre leur mère et elle. Pourqooi, la gente dame, estimant avoir trouvé en ce lieu désert une compagnie, et devenue l'amie de la chèvre non moins quf de ses petits, résolut de vivre et de mourir là, paissant l'herbe et buvant de l'eau, et pleurant chaque fois qu'elle se rappelait son mari, ses fils et sa vie pas.=ée.

« La gente dame demeurant en cet état et devenue sauvage, il advint, après plusieurs mois, que poussé aussi par une tempête, un navire de Pisans vint à l'endroit où elle était arrivée elle-même longtemps avant, cl qu'il y demeura

plusieurs jours. Sur ce navire était un gentilhomme nommé Conrad, des mnrquis Malespini, avec une sienne dame vertueuse et sainte ; ils revenaient en pèlerinage de tous les lieux saints qui sont dans le royaume de Fouille, et s'en retournaient chez eux. Un jour Conrad pour se désennuyer se mit à parcourir lîle avec sa femme, quelques-uns de ses familiers et ses chiens. .\rrivés non loin de l'endroit où était madame Beritola, les chiens de. Conrad commencèrent à poursuivre les deux chevreaux qui, déjà grands, s'en allaient paître. Les chevreaux, chassés par les chiens, ne cherchèrent pas d'autre retuge que la caverne où était madame Beritola. Ce que voyant, celle-ci se leva, prit un bâton et lit reculer les chiens. A ce moment, Conrad et sa femme, qui suivaient leurs chiens, étaient servenus, et voyant celte femme qui était devenue noire, maigre ef poilue, ils furent très surpris, et madame Beritola s'étonna encore plus de les voir. Mais après que, sur ses instances, Conrad eût fait retirer ses chiens, ils l'amenèrent après force prières à dire qui elle était et ce qu'elle faisait là ; et elle leur fit connaître entièrement sa condition, ses malheure ot sa sauvage résolution. Ce qu'entendant, Conrad, qui avait beaucoup connu Arrighetto Capece, pleura de compassion, et par de douces paroles s'efforça de la détourner de sa sauvage résolution, lui offrant de la ramener chez elle, ou de la garder auprès de lui, avec autant de respect que si elle eût été sa propre sœur, jusqu'à ce que Dieu lui envoyât fortune plus joyeuse. La dame ne se pliant pas à ses offres, Conrad la laissa avec sa femme à qui il dit de faire venir de quoi manger, de revêtir la pauvre déguenillée d'une de ses robes, et de faire tout son possible pour la ramener avec elle. La gente dame, restée avec madame Beritola pleura tout d'abord beaucoup avec elle sur se» infortunes, et ayant fait venir des vêtements et de la nourriture, l'amena avec la plus grande peine du monde à les prendre et à manger ; enfin après beaucoup de prières, et madame Beritola lui affirmant qu'elle ne consentirait jamais à aller là où elle serait connue, elle lui persuada de s'en venir avec elle en Lunigiane avec les deux chevreaux et la chèvre, laquelle entre temps était rentrée, et, non sans grande surprise de la gente dame, lui avait fait une très grande fête. Sur ces entref^jites, le beau temps étant revenu, madame Beritola monta avec Conrad et sa femme sur leur navire, ainsi que la chèvre et les deux chevreaux, à causedesquels — comme la plupart ne savaient pas son nom — elle fut surnommée la Chevrière, et poussés par un bon ventjusqu'àlabaie delà Magra,ilsy mirent pied à terre et montèrent à leur château. Là, madame Beritola, en habit de veuve, se tint auprès de la femme de Conrad, humble et obéissante, comme si elle était sa damoiselle, et portant toujours grande

\)2 LE DliCAMÉKON.

tendresse à ses chevreaux qu'elle faisait amplement nourrir « Les Corsaires qui s'étaient emparés à Ponza du navi' sur lequel madame Beritola était venue, s'en allèrent avi tous ses compagnons à Gènes après l'avoir laissée, no l'ayan; pas vue. Là, le butin ayant été partagé entre les patrons du lu galère, la nourrice de madame Beritola et les deux enlanls échurent entr'autres choses à un messer Guasparrino d'Ori;i quf l'envoya avec les denx enfants à sa demeure pntir servir tous trois en qualité de serfs. La nourrice ai ' outre mesure de la perte de sa dame et de la malhcu: Ibrtuneoù o\\e se voyait tombée, elle et les deux enfants, pleura longtem|ts : mais (|uand elle vit (jue les larmes ne servaient à rien, et qu elle élaii esclave comme eux — encore qu'elle lût une pauvre femme elle était i;ependant sage et avisée — elle se consola d'abord du mieux qu'elle put; puis voyant où ils étaient arrivés, elle s'avisa que si les doux enfants étaient reconnus, ils pourraient d'aventure recevoir de mauvais ;railements. En outre, espérant qu'un jour ou l'autre la fortune pourrait changer, et qu'eux-mêmes, s'ils étaient encore vivants, pourraient revenir à leur situation perdue, elle ppn«a qu'il ne fallait découvrir à personne qui ils étaient avant qu'elle ne vît qu'il en fût temps; de sorte (jue, h tous ceux qi; l'interrogeaient là-dessus, elle disait qu'ils étaient se>< ill Elle n'appelait pas l'aîné Giusfredi, mais Jeannot de Pr (juant au plus jeune, elle ne prit pas la peine de change nom ; et elle eut grand soin d expliquer à Giusfredi pourqin elle avait changé le sien, et à quel danger il pouvait ôlr exposé s'il était reconnu. Et elle lui rappelait cela non m: fois, mais très souvent; sur quoi l'enfant, qui était fort inle' ligent, se conduisait avec beaucoup de prudence, suivant I recommandation de la sage nourrice.

« Les deux garçons et la nourrice, mal vôtus et plus m;il chaussés, employés aux plus vils offices, vécurent donc ensemble patiemment pendant plusieurs années dans 1 • demeure de messer Guasparrino. Mais Jeannot, âgé déjà H seize ans, ayant plus de cœur qu'il ne convenait à un sert, et dédaignant la bassesse de sa condition servile, monta un jour sur les galères qui allaient à Alexandrie, et quittant le sprvice de messer Guasparrino, s'en allaen plusieurs endrc'ls, mais sans pouvoir réussir en rien. A la fin, trois ou qua.re ans après son départ de chez messer Guasparrino, étant devenu un beau et grand jeune homme, et ayant appris que son père qu'il croyait mort était encore vivant, mais retenu en captivité et en prison par le roi Charles, il parvint, quasi désespérant de la foriune et allant à l'aventure, en Lunigiane, où il devint par hasard un des familiers de Conrad Malespina, qu'il servit très fidèlement et qui en fut très satisfait. Et bien que quelquefois il vît sa mère qui était

DEUXIEME JOURNLE. 93

avec la femme de Conrad, il ne la reconnut pas, ni elle non plus, tellement l'âge les avait changés l'un et l'autre de ce (|u'ils étaient quand ils s'étaient vus pour la dernière Ibis. « Jeannot étant donc au service de Conrad, il advint qu'une lille de celui-ci, dont le nom était Spina, restée veuve d'un Niccolo da Grignano, revint h la maison de son père. Elle était fort belle et très agréable, et avait à peine dépasse seize ans. Par aventure elle jeta les yeux sur Jeannot et Jeannot sur elle, et ils s'énamourèrent l'un de l'autre. Crt amour ne resta pas longtemps sans etfet, et il se passa plusieurs mois avant que personne s'en aperçût. Pour quoi, se croyant trop assurés du secret, ils commencèrent à agir d'une manière moins discrète que n'en dernaiid.iient de ■pareilles relations; et un jour qu'ils allaient le long d'un bois agréable et très touffu, la jeune fille et Jeannot ayant laissé tout le reste de la compagnie, y entrèrent ; croyant avoir beaucoup d'avance sur ceux qui les suivaient, ils s'assirent en un endroit agréable, plein d'herbe et de fleurs et entièrement entouré par les arbres, et se mirent à prendre l'un de l'autre un amoureux plaisir. Ils étaient depuis longtemps ensemble, bien que le grand plaisir qu'ils avaient éprouvé iCur eût fait paraître le temps court, lorsqu'ils furent surpris en cet endroit, d'abord par la mère de la jeune fille, puis par Conrad. Celui-ci, affligé outre mesure de ce qu'il voyait, les fit saisir sans en dire le motif par trois de ses serviteurs, les fit conduire enchaînés dans un de ses châteaux, et frémissant de colère et de courroux, il se disposait à les faire honteusement mourir. La mère de la jeune fille ayant compris par quelques paroles échappées à Conrad, quelle était son intention à l'égard des coupables, et ne pouvant supporter cette idée, bien quelle fût très courroucée et qu'elle pensât que sa fille avait mérité les plus oruels châtiments pour la faute qu'elle avait commise, s'en vint trouver son époux irrité et se mit à le supplier de ne i.is se laisser aller à devenir dans sa vieillesse le meurtrier le. sa fille, ni à se souiller les mains du sang d'un de ses ■rvileurs, le conjurant de trouver une autre manière de ilisfaire sa colère, comme par exemple de les faire einpri- >nner et de leur faire pleurer en prison la faute commise. :i bonne dame insista tant par ces paroles et par beaucoup 'autres, qu'elle détourna Conrad de la pensée de les faire lourir; il ordonna donc que chacun des deux amants lût Miprisonné en un lieu séparé, et là, bien gardé; qu'on ne ■ur donnât que peu de nourriture, et qu'on leur fît subir de lurs traitements, jusqu'à ce qu'il disposât autrement d'eux; f. ainsi fut fait. Ce que fut leur vie dans la captivité et dans <;s larmes continuelles, au milieu de plus de privations qu'il l'aurait été besoin, chacun peut le penser.

« Jeannot et la Spina étaient depuis un an - une si

poignante situation, sans que CnnrafI sp hV 'l'cux,

quand il udvi"t que le ro' Pierre d'Aras:. ice

.' de niessire Jean Je Procida, souleva li. va

'. au roi Charles ; de quoi Conrad, comnif; Uibclm, ii! ^^rande * lôte. Jeannot ayant appris cette nouvelle par un do ceux qui Je gardaient, poussa un grand soupir et dit : « — HéUs ! « voiUi quatorze ans passés que je vais errant misérablement «< par le monde, n'attendant rien autre que cela, et maintc- << nint que la cho^e est arrivéf, afin que jamais plus je n'aie « à espérer de bonheur, elle me trouve en prison, d'où je /* « n'espère jamais sortir, si ce n'est mort. — • « — Et coni- .'.'* « ment! — dit le geôlier — que t'imijorte k loi ce que Ice «< plus grands rois se font entre eux? Qu'av.iis-tu à faire eu « Sicile? — » A (|uoi Jeannot (ht: .< — Il me vemblo que mou « cœur se hrist; lorsque je me rappelle ce que jadis eut à y « faire mon père, que je me souviens, encore (ju-; it; fusao « petit cnliint (jiiand je m'enfuis, avoir vu grai nr

« du vivant do roi Manfrcd. — » Le geôlier | .1 :

« — KL (|iii l'uL ton père? — » « — Je puis di-sot mais — dit i< Jcannol — nommer mon père en toute eùrolé, puisque je « me vois tombé dans le même danger où je craignais de le « trouver lui-même. 11 fut appelé et s'appelle encore, s'il « vit, Arrighriio Capece, et moi je ne me nomme pas Jean- <« nol, mais Giuslredi ; et je ne doute point que, si j'étais « hors d'ici et que je retournasse en Sicile, je n'y eusse ence core une grande situation. — »>

« Le bnive gardien, sans pousser la conversation plue avant, à la première occasion qu il eut, raconta tout cela à Conrad. Ce que voyant Conrad, bien qu'il se montrât disposé à ne pas s'en rapporter au prisonnier, il s'en alla vers madame Bcrilola, et lui demanda affectueusement si elle n'avait pas eu un enfant qui avait nom (jiusfredi. La dame répondit en pleurant que si l'aîné des deux enfants qu'elle avait eus était vivant, il s'appellerait ainsi et serait âgé de vingt-deux ans. En entendant cela, Conrad comprit que c'était bien lui. et il lui vint à la pensée, s'il en était ainsi, qu'il pouvait d'un même cour» faire une grande misériforde, et effacer sa honte ainsi que celle de sa fille, en la donnant pour femme à ce jeune homme ; et pour ce, ayant fait venir secrètement Jeannot, il l'interrogea minutieusement sur toute fia vie passée. Voyant par des indices manifestes qu'il était vraiment Giusfredi, fils d'Arrighelto Capece, il lui flit: « — Jeannot, tu « sais de quelle nature et combien grande est l'injure que tu « m'as faite en la personne de ma propre fille, alors que je M 1c traitais bien et, amicalement, et que tu devais, comme « tout serviteur doit faire, toujours t'clforcer d'agir en vue it de mon houncur et de mes intérêts ; bien des yens, ei tu

DEUXIÈ ME JOURNÉE. 95

« leur avais fait ce que lu m'as fait, t'auraient fait honteu- « sèment mourir, ce que ma pitié n'a pas voulu. Maintenant, « puisqu'il en est comme tu dis, et que tu es fils de « gentilhomme et de gente dame, je veux, si tu le veux toi- « même mettre fin à tes angoisses et te tirer de la misère et « de la captivité où tu es, et d'un même coup remettre ton « honneur et le mien en leur place voulue. Comme tu le sais, « la Spina, que tu as prise par un amour indigne de toi et « d'elle, est veuve, et sa dot est grande et bonne. Quelles « sont ses mœurs et son père et sa mère, tu le sais. De ton « état présent, je ne dis rien. Pour quoi, dès que tu le vou- « dras, je consens, puisqu'elle fut ton amante d'une façon « déshonnête, qu'elle devienne honnêtement ta femme, et « que tu restes ici près de moi et près d'elle tant qu'il te « plaira, comme mon fils. — »

« La prison avait abattu les forces physiques de Jeannot, mais son âme généreuse, digne de son origine, n'avait en aucune façon été diminuée, non plus que l'amour qu il avait pour sa dame. Et bien qu'il désirât ardemment ce que Conrad lui offrait, et qu'il se vît en son pouvoir, il n'abaissa en rien la réponse que sa grandeur d'âme lui indiquait qu'il devait faire, et il répondit : « — Conrad, ce n'est ni la cupidité de v< devenir seigneur, ni le désir d'acquérir de l'argent, ni « autre motif semblable qui me firent jamais attenter, comme « un traître, à tes intérêts. J'aimais ta fille, et je l'aime et « l'aimerai toujours, pour ce que je la tiens digne de mon « amour. Et si j'ai agi vis-à-vis d'elle moins qu'honnêtement « selon l'opinion des gens vulgaires, j'ai commis la faute à « laquelle est toujours exposée la jeunesse, laquelle faute, « si l'on voulait qu'elle ne se produisît pas. il faudrait sup- « primer la jeunesse ; de même, si les vieux voulaient se rap- « peler avoir élé jeunes et mesurer les fautes des autres aux « leurs, et les leurs à celles des autres, elle ne serait pas si « grave que toi et beaucoup d'autres la font; je l'ai commise « comme ami, non comme ennemi. Ce que tu m'offres, je ■ l'ai toujours dé.'^iré, et si j'avais cru que cette faveur eût « dû m'êlre accordée, il y a longtemps que je l'aurais de- « mandée; et elle me sera maintenant d'autant plus chère, « que mon espérance de l'avoir était moindre. Si tu n'as « point véritablement l'intention que tes paroles me font « entrevoir, no me repais point d'une espérance vaine; fais- « moi ramener en prison, et là, fais-moi souffrir tout ce qu'il « te plaira; pour moi, tant que j'aimerai la Spina, je t'ai- « merai toujours par amour d'elle, quoi que tu me fasses, « et je t'aurai en respect. — »

« Conrad, voyant cela, s'étonna; il eut Jeannot en grande estime, et, tenant son amour pour fervent,le jeune homme ne lui en fut que plus cher. Pour ce, s'élant levé, il l'accola et le

C6 LE DÉCAMKnOJJ.

baisa, et sans plus derolanl.oid inna mic laSpina PJiRcrrMèmont amenée. Cello-ci élail devenue diuis sa prison. tmii^re, pAle et débile, et prosqu'une autre leiiune que relie quelle paraissait d'ordinaire, de môme que Jeunnot était devenu un autre homme; tous deux, en présence de Conrad, cl d'un consentement mutuel, conlraclèrent mariaîjo suivant noï usages. Et lorsque après quelques jours, pondant lesqu^l.-. sans rien dire h personne de co qui sélail l'ail, il leur lit donn'T tout ce dont ils avaient besoin et ce qui leur plaisait il lui parut temps de rendre leurs mères heureuses, ayant fuit nupcler sa femme et la Chevrière, il leur parla ainsi : „ Qu,. diriez-vous. Madame, si Je vous taisais retrouver « voire fils aîné, et s'il était le mari d'une de m»» lilles?— »» A quoi la Chevrière répondit : « — Je ne pourrais rien vous « dire, sinon que si je pouvais vous «^Ire plus attachée que « je le suis, je le serais d'autant plus que vous m'auriez « rendu une chose plus chère que je ne me suis ehèreàmoi- « méuîe, et en me la rendant de la taçon que vous dites, « vous mêleriez retrouver un peu de mon espérance per- (c due, — » et, pleurant, elle se tut. Alors Conrad dit à sa femme :« — Kt à toi, femme, que t'en semblerait, si je te c donnais un tel çjîndre? — » A quoi la dame répondit : « — Non pas seulement l'un d'eux, qui sont gentilshommes, «mais un ribaud, s'il vous plaisait, me pairait. — » Alors Conrad dit : « — Femmes, j'espère avant peu de jours vous « rendre en cela joyeuses. — » Et voyant déjà les deux jeunes gens revenus en leur premier étal. il les fit vôiir honorablement et demanda à Giusl'redi :« —Ne goûterais-tu pas « une allégresse encore plus grande que celle dont tu jouis, « si tu voyais ici ta mère? — » A quoi Giusl'redi répondit : <( — Je ne saurais croire que les chagrins que lui ont causé « SCS malheurs l'aient laissée vivre si longtemps; mais pour- T tant si cela était, cela me serait souverainement rher,d'au- •> tant que, par ses avis, je croirais pouvoir n^roiivrer une " grande partie de mes biens en Sicile. — » Alors Conrad !it venir l'une et lautre dames. Elles firent tonte»* deux une merveilleuse fête à la nouvelle cpniis'».ne s'éfonn.-int pas peu (le l'inspiration (jui avait pu pousser Conrad h une clémence telle qu'il l'eût unie à Jeannot. Madame Bepitola, à quelques mots de Conrad, se mit t'iregarflerJeanniiLel une vertu occulte réveillant en elle le souvenir des traiis enfantins du visage de son fils, sans attendre d'autre explii;ntion.lcs bra.s ouverts, elle lui sauta au col. Son émotion surabondante et l'allégresse maternelle ne lui permirent pas de prononcer un^; parole; au contraire, elle sentit ses forces lelloment l'aban donner, qu'elle tomba quasi morte dans les br;i- de son (ils. Ci'liii-ci, bien qu'il s'étonnAt beaucoup, se rappelant l'avoit vue souventes fois auparavant en ce mênae castel sans lare

connaître, reconnut cependant sur-le-champ la douce odeur maternelle, etseblâmant lui-même deson aveuglement passé, il la reçut en pleurant dans ses bras et la baisa tendrement. Kl quand madame Beritola, grâce aux soins de la dame de Conrad et de la Spina qui lui prodiguaient l'eau fraîche et tous les autres soins, eût rappelé ses forces perdues, elle embrassa de nouveau son fils avec force larmes et douces paroles, et, pleine de tendresse maternelle, elle le baisa plus de mille fois; et lui, de son côté, l'accueillit très respectueueement.

« Mais après que les emorassements honnêtes et joyeux curent été renouvelés à trois ou quatre reprises, non sans grande joie des assistants, et que l'un et l'autre eurent narré leurs aventures, Conrad, ayant déjà signifié à ses amis le plaisir qu'il éprouvait dans sa nouvelle alliance, et ordonné une belle et magnifique fête, Giusfredi lui dit : « — Conrad, « vous m'avez réjoui en bien des choses, et vous avez long- « temps honoré ma mère; maintenant, pour que rien de ce « qui peut se faire par vous ne nous manque, je vous prie « de nous donner, à ma mère et à moi, le plaisir de laire « venir à la fête mon frère qui, à l'état de serf, habite la « maison de messer Guasparrino d'Oria, lequel, comme je « vous l'ai dit déjà, nous prit, lui et moi, dans une de ses i< courses; et puis d'envoyer en Sicile quelqu'un qui s'in- « forme exactement de l'état du pays et se mette en quête de « savoir ce qu'il est advenu de mon père Arrighetto, s'il est « vivant ou mort, et, s'il est vivant, en quelle situation il « se trouve ; et qui, une fois pleinement renseigné sur toutes « ces choses, s'en revienne vers nous. — » La demande de Giusfredi plut à Conrad, et, sans aucun retard, il envoya secrètement des émissaires à Gênes et en Sicile.

« Celui qui alla à Gênes,après avoir trouvé messer Guasparrino, le pria vivement de la part de Conrad de lui envoyer le Chassé et sa nourrice, et lui expliqua en détail ce qui avait été fait par Conrad au sujet de Giusfredi et de sa mère. .Niesser Guasparrino s'étonna fort en entendant cela, et dit : << — Il est vrai que je ferais pour Conrad tout ce que je « pourrais, pourvu que cela lui plût. J'ai bien chez moi, « voilà quatorze ans déjà, le garçon que tu réclames et sa « mère, et je les lui enverrai volontiers; mais tu lui diras * de ma part qu'il prenne garde d'avoir été trop crédule en « ajoutant foi aux paroles de Jeannot que tu dis se faire ap- « peler aujourd'hui Giusfredi, pour ce qu'il est plus malin « qu'il ne croit. — «Ayant ainsi dit, et après avoir fait honneur au brave messager, il se fit amener en secret la nourrice, et l'interrogea prudemment sur ce fait. Celle-ci, ayant su la révolte de Sicile, et apprenant qu'.A.rrighetlo était vivant, la peur qu'elle avait eue jadis fut entièrement dissipée

98 LE DÉCAMÉROrr.

et elle lui dit de point en point tout ce qui était «rrivé.ainsi que les raisons qui Favaient fait agir comme elle avait agi. Messer Guasparrino, voyant que le récit de la nourrice était parfaitement conforme à celui de l'envoyé de Conrad, commença à y ajouter foi, et, d'une manière ou d'une autre, en homme très tin qu'il était, s'étant informé de celte aventure, 2t trouvant que ses recherches lui donnaitint de plus en plua la certitude du fuit, il eut honte du vil traitement fait au jeune garçon. Sur quoi, pour racheter sa faute, comme il avait une belle flllelte Agée de onze ans, et qu'il connaissait ce qu'Arrighetto avait été et était, il la lui donna pour femme avec une grosse dot; puis, après une grande fête donnée h cette occasion, il monta sur une gaifre tjien armée, accompagné du garçon, de sa lille, de l'ambassadeur de Conrad et de la nourrice, et s'en vint à Lerici, où il fût reçu par Conrad qui le mena, avec toute sa suite en un sien château, situé non loin de là. et où était préparée la grande fête. « Quelle fut la joie de la mère en revoyant son (ils; quel fut l'accueil que se firent les deux frt'res*; celui que tous les trois firent à la fidèle nourrice ; quelle fut la lêle que tous firent à messer Guasparrino et à sa fille, et celle qu'il fit à tous; celle enfin à laquelle se livrèrent eni?etnblc Conrad et sa femme, ses fils et ses amis, tout cela ne [«lurniit se décrire par des mots, et pour ce, Mesdames, je vous laisse lo soin de l'imaginer. Afin que la fêle tut complète. Dieu, qui comble de ses dons quand il a une fois commencé, voulut qu'arrivât la joyeuse nouvelle qu'Arrighetto était en vie et en bonne situation. En effet, au plus fort de la têtp. les convives, hommes et femmes, étant encore assis ii table, revint le messager qui était allé en Sicile et qui, entre autres choses, raconta, au sujet d'Arrighetlo, qu'il 'était gardé en captivité par le roi Charles, quand la révolte contre le roi éclata dans la ville; le peuple en fureur courut h la prison, tua les gardiens, et fit sortir le prisonnier. Puis, comme il était le principal ennemi du roi Charles, les révoltés le firent leur capitaine et se mirent, à sa suite, à chasser et k tuer les Français. Pour quoi, il s'était attiré à un haut point la faveur du roi Pierre, lequel l'avait rétabli dans tous ses biens et dans tous ses titres, ce qui faisait qu'il était en grande et bonne situation. Le messager ajouta qu'il l'avait reçu avec de grands honneurs, et qu'il avait montré une grande joie au sujet de sa femme et de son fils, dont il n'avait jamais rien su depuis ses malheurs. En outre,il leur envoyait une frégate montée par de nombreux gentilshommes que précédait le messager. Celui-ci fut accueilli et écouté avec une grande joie; et aussitôt, Conrad et quelques-uns de ses amis, allèrent à la rencontre des gentilshommes qui venaient pour madame Beritola et pour Giusfredi, et leur

firent un joyeux accueil ; puis Conrad les introduisit au banquet oui n'était pas encore à moitié achevé. Là, la dame et Giusfre.iii, et tous les autres, leur témoignèrent une telle Joie, que jamais on n'en vit de pareille. Quant à eux, avant de se mettre h manger. ils saluèrent Conrad et sa femme de la part ri'Arrigrietto, et les remercièrent du mieux qu'ils surent et qu'ils purent de l'honneur fait à la femme et au fils d'Arrighetto, mettant ce dernier à leur disposition pour tout ce qui dépendrait de lui. S'étant ensuite tournés vers mpssirc Guasparrino, dont le service était inattendu, ils lui dirent qu'ils étaient certains que, lorsque Arrighetto saurait ce qu'il avait fait pour le Chassé, il lui rendrait de semblables gr.lces et plus grandes encore. Après quoi ils prirent part à la fête et mangèrent joyeusement en compagnie des deux nouvelles épousées et des deux nouveaux époux. Conrad fêta son gendre et ses autres parents et amis, non-seulement ce jour-là, mais pendant un bon nombre d'autres. Quand la fête fut un peu calmée, il parut temps à madame Beritola, à Giufredi et aux autres de partir, et, au milieu des pleurs de Conrad, de sa dame et de messer Guasparrino, ils montèrent sur la frégate, emmenant la Spina. Poussés par un vent prospère, ils arrivèrent promptement en Sicile, où tous, les fils et les femmes, furent reçus à Palerme par Arrighetto, avec une telle fête que jamai^ on ne pourrait le dire. On croit qu'ils y vécurent tous longtemps et très heureux, et, en gens reconnaissants des bienfaits reçus, très amis de messire Dieu. — »

NOUVELLE VII

Le Soadan de Baby!onie eUToie sa fille ea mariage an roi de Oarbe. Ccllc-ei. par saite de nombreux accidents, tombe dans l'espace de quatre années aux mains de neuf hommes qui l'emmènent en divers pays. En dernier lieu, readae à son père comme pucelle, elle est de noaveau enroyée au roi da Garbe,

Si la nouvelle d'Émilia avait duré quelques instants de plus, il est probable que la compassion que les jeunes dames éprouvèrent pour les malheurs de madame Beritola, leur aurait arraché des larmes. Mais quand la nouvelle fut finie, il plut à la reine que Pamphile continuât en contant la sienne; pour quoi, Pamphile qui était le plus obéissant des hommes, commença : « — Plaisantes dames, il est malaisé de connaître ce qui nous convient. C'est ainsi qu'on a pu voir bien

100 LE DEC- MÉUON.

souvent que bon nombre de gens, persuadés qu'en devenant riche? ils pourraient vivre sans souci et Ininquillos, non-seulrriionl ont (iemundé & Dieu dans leurs prières de leur envoyer la lorlut!»', mais n"ont reculé devant aucune latigue, aucun péril, pour lachcr de l'acquérir; et qu à peine la rorliine leur e>l venue, il s'est Irouvô quelqu'un, iivide de recueillir un si i:;ios héritage, qui les a assassines; lesquels gens, avant d'ùuo devenus riche», aimaient leur manière de vivre. Dautns, parvenus fl'iine basse extraction au rang royal, à travers mille périlleuses batailles, en répandant à tlots le sang de leurs frères et de leurs amis, et croyant goûter aior.s le bonheur supréme.ont reconnu qu'indépendamment des SOUCIS inlinis, des terreurs dont ils virent leur nouvelle situation remplie, qu'indépendamment de la mort qui les atteignit, aux tarjles royales on buvait le poison dans les coupes d'or, beaucoup, après avoir avidement souhaité la force corporelle, la beaul»'*, ou les riches parures, ne se sont aperçu qu'ils avaient mal placé leurs désirs qu'envoyant que ces biens mêmes avaient causé leur mort, ou leur avaient attiré une existence malheureuse. Et pour ne point m'appesantir sur tous les humains désirs,.! allirme qu'il n'en est aucun qui puisse être formé par les vivants avec la pleine certitude qu'il mettra à l'abri de la forlune adverse. ?our quoi, si nous voulons agir sagement, :lOl;^: devrons nous en tenir à ce que nous a donné et peut >ful nous donner Celui qui, seul aussi, sait ce qu'il fait. Mais altondu que. si les hommes &e trompent souvent dans la plupart de leurs désirs, vous, gracieuses dames, vous péchez surtout en un seul, à savoir en celui d être belles, tellement que, non contentes des beautés que vous a accordées la nature, vous cherchez à les accroître par un art merveilleux, il me plaît de vous conter combien, h son grand dommage, fut belle une dame sarrazine, à laquelle il advint, en moins de quatre ans, à cause de sa beauté, de célébrer par neu! fois de nouvelles noces.

<< Il y a bon temps déjà, vivait en Babylonie, un Soudan oornme Beminedab, et à qui, pendant sa vie, tout réussit à souhait. Parmi ses autres nombreux enfants, mâles et femelles, il avait une fille appelée Alaciel, laquelle, au dire de quiconque l'avait vue, était la plus belle femme qui se vît au monde en ces temps là ; et pour ce que, dans une grande défaite qu'il avait fait essuyer à une multitude d'arabes qui l'avaient attaqué, le roi de Garbe l'avait merveilleusement aidé, il lui avait, sur la demande que celui-ci lui en avait faite comme d'une grâce spéciale, donné sa fille pour épouse et après l'avoir fait monter sur un navire bien armé et bon marcheur, avec une escorte d'honneur composée d'hommes et de femmes, et lui avoir donné de nombreux et riches vê-

tements, il la lui envoya, en îa recommandant à Dieu. Les marins, voyant le temps bien disposé, livrèrent les voiles au vent, et après être sortis du port d'Alexandrie, naviguèrent plusieurs jours très heureusement. Ils avaient déjà dépassé la Sardaigne, et le terme de leur course leur paraissait proche, quand un .jour dos vents divers s'élevèrent soudain, lesquels étant impétueux outre mesure, fatiguèrent tellement le navire oii était la dame et les marins, qu'ils se crurent tous plus dune fois perdus. Pourtant, agissant en vaillants hommes, de tout leur art et de toutes leurs forces, quoique battus par la mer immense, ils se maintinrent pendant deux jours. La troisième nuit survenant depuis que la tempête était commencée, et celle-ci ne cessant pas mais croissant au contraire de plus en plus, ils no savaient où ils étaient, et ne pouvaient le savoir par cnlculs marins, ni le reconnaître par la vue, attendu que le ciel était entièrement obscurci par les nuages et la nuit noire ; quand soudain, se trouvant à peu près à la hauteur de Mayorque, ils sentirent, le navire s'entr'ouvrir. Pour quoi, ne voyant aucun moyen de salut, et chacun ayant à l'esprit soi-même et non les autres, ils jetèrent à la mer une chaloupe, et résolus de sa lier à celle-ci plutôt qu'au navire détruit, les patrons s'y précipilèieiiL. suivis un à un de tous les hommes qui étaient sur le navire, bien que ceux qui étaient descendus les premiers sur la chaloupe voulussent les en empêcher le couteau à la main ; et croyant ainsi fuir la mort, ils s'éloignèrent avec la chaloupe. Mais contrariés par le temps, ils ne purent manœuvrer l'embarcation qui s'abîma, et ils périrent tous tant qu'ils étaient. Quant au navire qui était poussé par un vent impétueux, bien qu'il fiît entr'ouvert et déjà presque plein d'eau — il n'-y était resté personne que la dame et ses femmes, qui toutes, vaincues par la violence de la mer et par la peur, gisaient sur le pont quasi-mortes — il vint en courant très vite heurter contre une plage rie l'île de Mayorque ; le choc fut si violent, qu'il s'engrava tout entier dans le sable, loin du rivage, à peu près à la distance d'une jetée de pierre. Là, combattu par la mer, il se tint toute la nuit, sans que le vent pût le faire bouger.

« Le jour venu, et la tempête étant un peu apaisée, la dame qui était à moitié morte, leva la tête, et faible cotnme elle était se mit à appeler tantôt l'un, tantôt l'autre de ses compagnons ; pour quoi, voyant qu'aucun d'eux ne lui répondait et n'en apercevant aucun, elle s'étonna beaucoup et commença à avoir une grandissime peur. Alors s'étant levée du mieux qu'elle put, elle vit les dames qui l'accompagnaient ainsi que les autres femmes étendues autour d'elle. Après les avoir longtemps appelées, tantôt Tune, tantôt l'autre, elle en trouva peu qui eussent conscience d'elles-

mêmes, étant toutes comme mortes de peur ou en proie arj angoisses de l'estomac ; de quoi la peur de la dame devint plus grande encore. Mais néanmoins, la nécessité de prendre une décision la poussant, attendu (|u'elle se voyait ]h toute seule, et sans savoir où elle était, elle stimula vrW,--. de ses compagnes qui étaient e.Korc vivantes et les lit le ver ; celles-ci ne sachant où les hommes s'en étaitmt allés et voyant le navire lutter contre le rivage et plein d'eau, se mirent à se lamenter avec elle. L'heure de none était il-Jà proche quelles n'avaient encore vu personne sur le riv.i^e ou autre part, à qui elles pussent inspirer quelque pitio et

3ui les secourût. Sur l'heure denone, revenant par aventure e chez lui, passa par là un gentilhomme dont le non» était Pericon da Visalgo, suivi de plusieurs de ses familiers à cheval, lequel voyant le navire, comprit aussitôt de quoi il s'agissait, et ordonna à un des familiers de monter sans retard sur le navire et de lui dire ce (|u'il y aurait trouvé. Le familier, encore qu'il éprouvât quelque difficulté à ce faire, parvint cependant à y monter, et trouva la gente jeune fille avec les quelques compagnes qui lui restaient, et qui se tenaittimidement cachée sous le bec de la proue du navire. Dès qu'elles le virent, pleurant, elles implorèrent à plusieurs reprises sa mi8éricorde;mais voyant qu'elles n'étaient pas comprises de lui. et qu'elles ne le comprenaient pas, elles s'efforcèrent de lui expliquer par gestes leur mésaventure. Le familier ayant tout re},'ardé de son mieux, raconta à Pericon ce qu'il y avait sur le navire ; sur quoi Pericon, ayant promptement fait descendre à terre les femmes et les choses les plus précieuses qui s'y trouvaient, s'en fut avec elles dans son château; et \h les femmes s'étant réconfortées par la nourriture et le repos, il comprit à ses riches vêtements,que la dame qu'il avaittrouvée devait être une grande et gente dame qu'il reconnut aussi au respect que toutes les autres avaient pour elle seule. Et bien que la dame fut toute pâle et très fatiguée, à cause de la mer, cependant ses beautés n'échappèrent point à Pericon; pour quoi il résolut soudain en lui-même, si elle n'avait pomt de mari, de la prendre pour femme, et s'il ne la pouvait avoir pour femme d'obtenir ses faveurs.

« Pericon était homme de fîère prestance et très robuste ayant pendant quelques jours fait servir abondamment la dame, cette dernière s'était de la sorte entièrement rétabtie, Pour quoi, voyant qu'elle était belle au delà de toute imagination, et fort ennuyé de ne pouvoir la comprendre et de n'être point compris d'elle, et de ne pouvoir ainsi savoir qui elle était, démesurément enflammé cependant par sa beauté, il s'efforça, par gestes plaisants et amoureux, de l'amener à satisfaire ses désirs ; mais cela ne servait à rien:

elle repoussait complètement ses offres de service, et l'ardeur de Pericon s'en allumait d'autant plus. Ce que voyant la dame, comme elle était déjà demeurée parmi ces gens pendant plusieurs jours, elle comprit à leurs façons d'agir qu'elle était chez les chrétiens, et en un lieu où, même si elle l'avait su, il lui aurait peu réussi de se faire connaître. Sentant également qu'à la lon.vue, par force ou par amour, il lui faudrait en venir à satisfaire Pericon, elle résolut de dominer par sa force dâmela situation malheureuse oiielle se trouvait. Elle recommanda donc à ses femmes — il ne lui en était plus resté que trois — de ne révéler à personne qui elles étaient, à moins qu'elles ne se trouvassent en un endroit où elles verraient moyen d'être secourues et délivrées. En outre, elle les engagea fortement à conserver leur chasteté, alfirmant que pour elle, elle était bien résolue à ce que personne, si ce n'est son mari, pût jouir d'elle. Ses femmes la louèrent beaucoup de cela, et promirent de suivre ses ordres selon leur pouvoir.

« Pericon s'enflammant chaque jour davantage — d'autant plus qu'il voyait à sa portée la chose désirée et qu'elle lui était refusée — et voyant que ses frais n'aboutissaient à rien, résolut d'agir par ruse et artifice, réservant la force pour la fin. S'étant aperçu plusieurs fois que le vin plaisait à la dame comme une personrie qui n'avait pas été habituée à en boire, sa religion le lui défendant, il pensa qu'il la pourrait prendre à l'aide du vin, ministre ordinaire de Vénus.Feignant de ne plus avoir envie de ce dont elle se montrait si avare, il fît servir un soir, en manière de fête solennelle, un beau souper, auquel la dame vint assister. A ce souper égayé par toutes sortes de bonnes choses,il ordonna à celui qui la servait de lui donner à boire des vins variés mêlés ensemble, ce que le serviteur fit très bien : et elle qui ne- se méfiait pas de cela, entraînée par l'agrément du breuvage, en prit plus qu'il n'aurait été honnête. De quoi, toute infortune passée étant oubliée, elle devint joyeuse, et voyant quelques femmes danser à la mode de Mayorque. elle dansa à la mode d'Alexandrie. Ce que voyant Pericon, il lui sembla qu'il était près d'obtenir ce qu'il désirait, et continuant à lui faire servir plus abondamment des mets et des vins, il prolongea le souper une grande partie de la nuit. Enfin, les convives partis, il entra dans la chambre de la dame seul avec elle. Celle-ci, plus chaude de vin que retenue par l'honnêteté, entra dans le lit.après s'être dépouillée de ses vêtements en présence de Pericon, comme s'il avait été une de ses femmes, et sans être retenue par la moindre vergogne. Pericon l'imita sans retard, et ayant éteint toute lumière, il se glissa prestement à ses côtés, la saisit dans ses bras< et ssuia asu'eiiâ lui opposât la moindre

104 LE DÉCAMÉ H ON.

résistancc.il se mit à se satisfaire amoureusement avec elle. Ce qu'ayant senti la dame, elle qui n'avait jamais su auparavant avec quelle corne cessaient les honimfis, quasi-repcntenle de n'avoir pas consenti aux avances de Pcricon, et sans attendre d'être invitée par lui à de si douces noco3,elle l'y invita plusieurs fois elle-même, non par des parolcs,cur elle ne savait pas se faire entendre, mais par geslt'S.^

« Pendant qu'elle goûtait ce grand plnisir avec Pericon,la fortune mécontente de l'avoir, de femme <Jc roi qu'elle olait, fait devenir l'amie d'un simple châtelain, lui prépara bientôt une plus rude amitié. l'ericon avait unlréreûgé de vingtcinq ans, beau et frais comme une rose, dont le nom était Marato ; ayant vu Alaciel, et celle-ci lui ayant souverainement plu,U crut s'apercevoir, selon qu'il pouvtiit en juger par ses gestes, qu'il en était bien accueilli ; et estimant que rien ne l'empêchait d'oijlenir ce qu'il désirait d'elle, si non la garde vigilante que Pericon en faisait, il tomba dans une pensée cruelle, pens('e qui fut suivie sans retard d'un criminel etlet. 11 y avait alors par hasard dans le port do U ville un navire chargé de marchandises pour Chiarenza en Romagne et dont deux jeunes Génois étaient les patrons ; déjii la voile était levée pour partir au premier bon vent; Morato s'étanl entendu avec eux prépara tout pour qu'ils le reçussent la nuit suivante avec la dame. Cela fait, la nuit étant venue, et ayant tout disposé pour ce qu'il avait à (aire, il s'en alla dans la maison de Pericon qui ne se déliait nullement de lui, accompagné de quelques fidèles compagnons, qu'il avait requis pour l'aider dans ses projets, et suivant le plan arrêté entre eux, il se cacha dans la maison. Quand une partie de la nuit fut écoulée, il ouvrit à ses compagnons, alla avec eux à l'endroit où Pericon dormait avec la dame et étant entrés, ils tuèrent Pericon endormi et s'emparèrent de la dame qui s'était réveillée et se lamentait, la menaçant de mort si elle faisait du bruit. Puis, avec la plus grande partie des choses précieuses appartenant h Pericon, sans avoir été entendus, ils s'en allèrent promptemcnt au port où. sans plus de retard, Marato monta avec la dame sur le navire, laissant ses compagnons s'en retourner.

Il Les marins ayant bonne et fraîche brise, levèrent les voiles et se mirent en voyage. La dame se lamenta amèrement sur sa première mésaventure ainsi que surla seconde, mais Marato, ayant en main le Saint-Croissant que Dieu nous donna, se mit à la consoler de telle façon que bientôt, apprivoisée avec lui, elle eut oublié Pericon ; et déjà elle s'estimait heureuse, quand la fortune, non satisfaite des tristesses passées, lui en prépara une nouvelle. Comme elle était très Lelle de forme, ainsi que nous l'avons déjà dit souvent et de manières fort gracieuses, les deux jeunes patrons du

DEUXltMli JOURNEE 105

navire s'énamourèrent si for* /elle, qu'oubliant toute autre cdobc, ils ne s occupaient qu'à la servir et qu'à lui ètio agréable, t.renant bien j^arde que Marato ne le soupçonnai. S'étant a[)c(çus l'un lautre de leur amour, ils eurent à ccj sujet un euLtelien secret oîi ils convinrent de l'aire en commun l'acquisition de la dame, comme si l'amour devait bo traiter de la même façon que les marchandises ou les prulils du commerce. La voyant parfaitement gardée par Marato, et pour ce étant eajpèché~ dans leur projet, un joi;c que le navire inarchait à pleines voiles et que Marato .-o tenait sur la poupe à regarderla mer sans se métier en r;cu d'eux, ils s'approchèrent de lui tl'ir; commun accord, le saisirent prestciiient par derrière et le, tcrent à la mer ; et le navire alla plus d'un mille a\ .nt que crsonne se fût aperi;u que Marato était tombé à l'eau. Cie q.i apprenant la dame, et ne voyant aucune possibilité ûc I^ i\.'irouver, elle mit à recommencer sur le navire ses premières plaintes. Sur quoi, ^es deux amants vinrent incontinent pour la consoler et par de douces paroles, par de grandes promesses, bien qu'elle les comprît peu ils s'elforçaient de calmer ladamequi pleurait bien moins le mari perdu que sur sa propre mésaventure. Apres lui avoir tenu une ou deux fois de longs discours, il leur sembla qu'ils l'avaient quasi consolée, et ils en vinrent à discuter pour savoir celui qui le premier la mènerait coucher avec lui. Voulant chacun être le premier, et ne pouvant s'accorder entre eux à ce sujet, ils commencèrent d'abord à échanger de graves injures ; leur colère s'en augmentantjils mirent la main aux couteaux, et s'atlaquant avec fureur, ils s'en portèrent plusieurs coups avant que ceux qui étaient sur le navire pussent les séparer ; sur quoi 1 un ueux tomba mort, et l'autre, gravement blessé en plusieurs endroits, eut la vie sauve. Celte aventure contraria beaucoup la dame, qui se voyait seule et sans l'appui de personne et craignait fort que la colère des parents etuca amis des deux palrons se tournât contre elle ; mais les prières du blessé, et une prompte arrivée à Ghiarenza, la sauvèrent de ce danger de mon.

>< ii.Lant descendue à terre avec le blessé, et demeurant avec lui dans une auberge, le bruit de sa grande beauté courut soudain par la ville, et ce bruit parvint aux oreilles du prince de la Moree qui était alors à Ghiarenza. Ge dernier voulut la voir, et l'ayant vue, elle lui parut plus belle que la renommée la faisait ; c'est pourquoi il s'énamoura si foriement d'elle, qu'il ne pouvait penser à autre chose ; et ayant entendu de quelle façon elle était venue là, il résolut d'essayer de l'avoir. Gomme il cherchait les moyens pour y parvenir, les parents du blessé l'iiyant appris, sans atlundre davantage, ils la lui envoûtèrent» ce qui lut très agréable au,

prince et aussi à la dame, pour ce qu'il lui sembla que cols la lirait d'un grand péril. Le prime la voyant, outre sa beauté, ornée d'habits rovaux, ne pouvant autrement savoir qui elle était, pensa au'efle devait élrc une noble dame, el son amour en redoubla. Lu tenant en ^rand honnour. il la traitait non comme sa maîtresse, mais comme fta proprr femme. Pour quoi, la dame se rappelant se» malheurs passés, et se trouvant en comparaison fort bien et surtout toui»; réconfortée, était redevenue joyeuse, et ses beautés fie ii rirent tellement, qu'il semblait que toute la Romapnci n'eût point à parler d'autre chose. Cela lit que le duc d'Atlieno.»^, jeune homme beau et vaillant de sa personne, ami el parent du prince, eut le désir de la voir, et sous préte.xtc d'ulicr visiter celui-ci, comme il avait l'habitude de le faire parfois, il s'en vint avec une belle et honorable suite à Chiarenza où il fut reçu avec honneur et en grande lile. Au bout de quelques jours étant venus à causer eu? •: ' '■ ' beautés de cette dame, le duc demanda si c'était c; belle qu'on le prétendait. A quoi le prince r. , '..i ..i . « — Beaucoup plus, mais de cela ce ne sont pas mes pa- « rôles, mais tes yeux que je veux prendre pour garants. — >• Alors, sur les instances du duc, ils s'en allèrent ensemble là où elle était. La dame, informée d'avance de leur vi.>jile. lereçut en riches atours et d'un air joyeux ; et l'ayant fait a^; seoir entre eux, ils ne purent avoir le plaisir de causer avcr elle, pour ce qu'elle n'entendait rien ou que bien peu de leui langage. Pour quoi chacun la regardait comme une merveilleuse chose, et surtout le duc qui pouvait h peine croir^' qu'elle fût créature mortelle; et croyant, grâce à l'amoureu\ venin qu'il buvait par les yeux, pouvoir satislaire son désir en la regardant, il prépara son propre malheur, en s'énamourant ardemment d'elle. Quand il eut pris congé d'elle avec le prince, et qu'il put penser à son aise, il estima le prince heureux entre tous, pouvant disposer à son plaisir d'une si belle chose. Après y avoir longuement et diversement songé, son feu amoureux pesant plus que son honnêteté, il résolut, quoi qu'il en dût arriver, d'enlever cette félicité au prinoe, et de s'en rendre seul possesseur par quelque moyen que, ce fût ; et dans sa hâte, laissant de côté toute raison et toute justice, il concentra sa pensée tout entière vers les embûches.

« Un jour donc, suivant l'exécrable projet arrêté par lui de concert avec un camérier secret du prince, lequel avait nom Giuriaci, il fit préparer très secrètement tous ses chevaux et tous ses bagages afin de pouvoir partir ; et, la nuit venue, le susdit Ciuriaci l'introduisit en cachette,avec un sien compagnon armé comme lui, dans la chambre du prince, qu'il vit, à cause de la grande chaleur, la dame dormant, de-

bout tout nu î\ une fenêtre donnant sur la mer, pour respirer une petite brise qui s'en élevait. Pour quoi, après avoir informé d'avance son compagaon de ce qu'il avait à faire, il atta sans bruit par la chambre jusqu'à la fenêtre, et là il frappa le prince dans les reins d'un coup de couteau qui le transperça de part en part, puis il le saisit promptement et le jeta pur la fenêtre. Le palais qui donnait sur la mer était très élevé, et la fenêtre à laquelle était le prince avait vue sur quelques masures effondrées par l'impétuosité de la mer, et i ins lesquelles personne n'allait sinon très rarement. Il advint donc, comme le duc l'avait prévu, que la chute du corps du prince ne fut entendue et ne put l'être de personne. Le compagnon du duc, voyant cette action accomplie et faisant semblant de vouloir embrasser Ciuraci, lui jeta prestement autour du col un lacet qu'il avait apporté tout exprès, et le tira si violemment que Ciuraci ne put pousser un seul cri. Le duc étant venu à son aide, ils l'étranglèrent et le jetèrent par la môme fenêtre qu'ils avaient jeté le prince. Cela fait, voyant qu'ils n'avaient été entendus ni par la dame, ni par d'autres, liî duc prit en main une lumière, la porta vers le lit, et découvrit en silence la dame qui dormait profondément. La regardant des pieds à la tête, il l'admira beaucoup, et si, vêtue, elle lui avait plu, elle lui plut au delà de toute comparaison étant nue. Pourquoi, embrasé d'un plus chaud désir, et nullement épouvanté du crime qu'il venait de commettre, les mains encore ensanglantées, il se glissa à ses côtés et se coucha près d'elle qui était tout assoupie et croyait que c'était le prince. Après qu'il fut demeuré avec elle en grandissime plaisir, il se leva et ayant fait venir quelques-uns de ses compagnons, il fit enlever la dame de façon qu'elle ne piît crier, et la fit emporter par une fausse porte par laquelle il était entré ; puis, l'ayant placée >ur un cheval, il se mit en route avec tous ses gens, faisant le moins de bruit qu'il pouvait, et s'en retourna vers Athènes. Mais comme il était marié, il n'alla point jusque là, et s'arrêta en un très bel endroit à lui, qu'il avait sur le oord de la mer; là, il la tint cachée et lui fit servir tout ce dont elle avait besoin.

<> Les courtisans du prince avaient, le lendemain matin, attendu jusqu'à l'heure de none qu'il se levât ; mais n'entendant rien, et ayant poussé les portes des chambres qui n'étaient point fermées, sans voir non plus personne, ils pensèrent qu'il était allé incognito quelque part passer quelques jours en compagnie de sa belle dame, et ils n'en prirent plus de souci. Les choses étant en cet état, il advint que, le jour suivant, un fou étant entré dans les ruines où gisaient le corps du prince et celui de Ciuri-ici, saisit Ciuriaci par le lacet, et s'en alla en le traînant derrière lui. Ciuriaci fut

108 lE DÉCAMÉnON.

non sans prand étonnemenl, reconnu par un eranil nomhr^ ne gens, lesquels, au moyen de proinosscs. s'étant fait nir fier par le fou à l'endroit «J'où il l'av.iit (ratné, y trouvèrent an prand désespoir de toute la ville, le corps du prince qn'ii ensevelirent avec honneur. Et comme on cherchait les m. leurs d'un si grand forfait, et qu'on vit que le duc d'Athèm n'était plus là, mais qu'il avait dispurn lurliveinent, ils est mèrent, comme cela était vrai, que c'était lui qui avait f:i le coup et emmené la dame. Pour quoi, mettant h la phr du prince mort un de ses frères, ils l'élurent pour len prince, et l'excitèrent de tout leur pouvoir fi se venger, l'.e dernier, ayant par la suite eu la preuve que la chose s'était passée comme on l'avait imaginé tout d'abord, rassembla «lo tous côtés ses amis, ces parents et ses serviteurs, en forma rapidement une belle, crandc et puis««anfe armée, et se dirigea contre le duc d'Athènes pour lui faire la guerre. Le duc, apprenant cela, apprôtii également ses forces pour se défendre, et de nombreux seicneurs accoururent à son parmi lesquels, envoyés par l'empereur de Constantin se trouvaient son fils Constantin et Manovello. son neveu avec une belle et nombreuse suite. Ces princes furent reçutrès honornblcment parle duc et encore plus parla duchesse. pnur ce qu'elle était leur sœur.

•' [.es choses tournant dejour en .iourdavanlageîi laguerr»», în duchesse, le moment venu, les fit venir tous les di:ux en sn chamt>re. et Ih. avec force larmes et force paroles, ell' lejr conta toute l'histoire, les motifs de la guerre, et leur montra l'affront que lui faisait le duc avec cette femme qu'il C'-nyait tenir si bien cachée ; et se plaignant fort de (uut cela, ^ !o les pria d'apporter de leur mieux remède, pour l'honn-tir du duc et pour sa consolation à elle. Les jeuni^s -.'cns sa- V lient le fait tel qu'il était, et pour ce. sans trop l'inli'rrogrr, '1- réconfortèrent la duchesse du mieux qu'ils surent, et 1 > I' :nplirentde bonne espérance. Ayant été informés par elle (!■ l'-ndroit où était la dame, ils partirent ; et ctimme ils avniei ' ^' livent entendu vanter la merveilleuse beauté de celle-ci, i'- désirèrent la voir et prièrent le duc de la lour montrer. (^iiii-ci, ne se souvenant plus de ce qui et.-^it advenu nii r- ince pour la lui avoir montrée à lui-même, promit de ]>• t.'^re. Et ayant fait préparer ur magnifique déjeuner, dans un tr.'p beau jardin où demeurait la dame, il les eonduisit. !■ Ifndemain matin, avec quelques autres compagnons, mancrr nvec elle. Constantin étant assis h côté de la dame, se mit h la regarder plein détonnement, alfirmant en lui-même qu'il n'avait .jamais vu chose si belle, et que eertainement le flu'devait être excusé si, pour posséder une si belle chose, V. avait trahi son ami et avait commis un crime : et comme il la regardait à plusieurs reprises, l'admirant chaque fois de

plus en plus, il ne lui en advint pas autrement à lui qu'il n'en était advenu au duc. Pour quoi, il partit énamouré d'elle, et ayant abandonné toute pensée de guerre, il se mil a songer comment il pourrait l'enlever au duc, cachant soigneusement son amour à tout le monde.

« Pendant qu'il brûlait de ce feu, le moment vint de sortir pour aller contre le prince qui déjà s'approchait des domaines du duc , pour quoi, le duc et Constantin, et tous leurs autres compagnons, suivant l'ordre adopté, étani sortis d'Athènes s'en allèrent s'établir aux frontières, afin que le prince n'avançât pas davantage. Ils y étaient depuis plusieurs jours, lorsque Constantin, ayant toujours l'esprit et la pensée tournés vers la dame, et s'imaginant que, maintenant que le duc n'était plus prés d'elle, il pourrait très bien en venir à satisfaire son désir, pour avoir un motif de retourner à Athènes, feignit d'être tombé gravement malade ; pour quoi, avec la permission du duc, ayant remis son commandement à Manovello, il s'en vint à Athènes vers sa soeur. Là, après un jour de repos, l'ayant amenée à causer de l'injure qu'elle avait reçue du duc à propos de la dame qu'il entretenait, il lui dit que, si elle voulait, il l'aiderait en cette circonstance, en l'enlevant de l'endroit où elle était, et l'emmènerait au loin. La duchesse, croyant que Constantin lui faisait cette proposition par affection pour elle et non par amour pour la dame, dit que cela lui plairait fort s'il s'arrangeait de façon que le duc ne pût jamai.s savoir qu'elle y avait prêté la main, ce que Constantin lui promit pleinement ; pourquoi, la duchesse consentit à ce qu'il lit du mieux qu'il lui semblerait.

u Constantin, ayant fait armer en secret une barque légère, la fit amener un soir tout au près du jardin où demeurait la dame, et infornia ceux des siens qui la montaient de ce qu'ils auraient à faire ; puis, avec les autres, il alla au palais où était la dame. Là, par ceux qui étaient au service de celte dernière, et par la dame elle-même, il fut joyeusement reçu, et elle l'accompagna au jardin, selon qu'il lui plut, avec ses serviteurs et les compagnons de Constantin. Celui-ci, sous prétexte d'avoir à lui parler de la part du duc, alla seul avec elle vers une porte qui donnait sur la mer, et qui avait été à l'avance ouverte par un de ses compagnons , et là, ayant p;ir le signal convenu, appelé la barque, il fit prestement saisir la dame, et la fit porter sur la banjue ; puis, étant revenu vern les serviteurs, il leur dit : « — Que personne ne bouge ou »< ne dise mot, s'il ne veut mourir, pour ce que je n'enieniis « pas ravir la dame du duc, mais effacer la honte qu'il fait " a ma soeur. — » A cela, nul n'osa répondre ; pour quoi Constantin, monté avec les siens sur la barque, et s'étaiit approché de la dame oui nleurait, ordonna qu'on mît les

rames à IVau et qu'on partît. Volant plutôt que vogiianl. ils parvinrent h Egine un peu avant le pnint fin jour, ri étant descendus à terre pour so reposer, Constantin se satisfît avec la dame qui pleurait sur sa malhcunnisc beauté. De là, remontés sur la barque, ils parvinrent en peu de jours à Chios, où. par crainte de la colère de son père, et redoutant aussi de se voir enlever la dame qu'il avuit ravie, il plut à Constantin de rester comme en un lieu ^ûr. IVmlnnt plusieurs jours, la dame pleura sa mésaventure ; mais, à lu lin. consolée par Constantin, elle se mit, comme elle avait Tait les antres lois, à «rendre plaisir de ce que la fortune lui aoportait.

« Pendant que les choses allaient ainsi. Osbech. alors roi des turcs, et qui était en guerre continuelle avec l'empereur, vint en ce temps par hasard àSmyrn*' : et \h, ayant entendu dire que Constantin se tenait à Chios sans prendre la moindre précaution, et y menait une existence lascive avec une dame qu'il avait volée, il s'y rendit une nuit avec quelques petits navires de guerre , et étani fiitrt'- sans bruit dans la ville avec aes gens, il en surprit ^ leur lit

avant que ceux-ci s'aperçussent que i' lient sur-

venus; quant au petit nombre de ceux qui s'étaient réveillés à la rumeur et avaient pris les armes, ils lurent occis. La ville tout entière était brûlée, et le butin et les prisonniers portes sur les navires, ils retournèrent vers Smyrne. Là, Osbech, qui était jeune, trouva, en passant son butin en revue, la belle dame qui avait été prise endormie dans son lit ; pour quoi, très content de la voir, il en fit sur-le-champ sa femme, célébra les noces et coucha joyeusement avec elle plusieurs mois. L'empereur qui, avant que ces choses arrivassent, avait fait un traité avec Basan, roi de Cappadncc. afin qu'il assaillît d'un côté Osbech avec ses forces, pendant qu'il l'attaquerait d'un autre côte avec les siennes, et qui ne l'avait pas encore pu mettre à exécution pour ce qu'il ne voulait pas faire, comme n'étant pas convenable, une des choses que lui demandait Basan, apprenant ce qui était arrivé à son fils, et dolent outre mesure de cela, fit sans plus attendre ce queluidemandaitle roi deCappadoce. et le pressa tant (pi'il put de fondre sur Osbech. s'apprètanl de son côté à lui tomber sus. Osbech, apprenant cela, rassembla une armé"^ avant d'être cerné parles deux puissants souverains, et alla à Ja rencontre du roi de Cappadoce, laissant à Sniyrne sa belle dame sous la garde d'un de ses familiers qui était en mémo temps son ami ; et après qu'il eut combattu quelque temps contre le roi de Cappadoce, il fut tué dans la bataille, et son armée déconfite et dispersée ; pour quoi, Basan, vjetorieux. marcha librement vers Smyrne, et, sur son passage, tous lui obéissaient comme au vainqueur.

« Le familier d'Osbecli, nommé Antioohus, à qui la belle dame avait été donné en garde, la voyant si belle, s'en amouracha, bien qu'il fût vieux, sans garder le moins du monde fidélité à son ami et seigneur; et sachant sa langue — ce qui était très agréable à la dame qui, depuis plusieurs années, avait dû se résoudre à vivre comme si elle était sourde et muette, n'ayant personne qu'elle pût comprendre ou dont elle pût être comprise — poussé par l'amour, il prit en peu de jours tant de familiarité avec elle, que bientôt, sans nul égard pour leur seigneur qui était sous les armes et en guerre, ils devinrent non seulement amis, mais amants, prenant l'un avec l'autre, sous les draps, un merveilleux plaisir. Mais apprenant qu'Osbech avait été vaincu et tué, et que Basan venait, pillant tout sur son passage, ils se disposèrent à partir ensemble sans l'attendre, mais toutefois après avoir pris la plus grande partie des choses appartenant à Osbech. Ils s'en allèrent donc tous les deux secrètement à Rhodes, où, au bout de peu de temps, Antiochus tomba malade à mourir.

H II était logé par hasard avec un marchand de Chypre qu'il aimait beaucoup, et qui était son meilleur ami ; sentant sa fin venir, il pensa à lui laisser ce qu'il possédait ainsi que sa chère dame. Près de la mort, il les appela tous les deux et leur dit : « — Je vois, sans que je puisse en douter, que « je m'en vais, ce qui me chagrine, pour ce que je ne me suis « jamais plus réjoui de vivre que je le faisais. Il est vrai que « je meurs très content d'une chose, à savoir que, puisque « je dois mourir, je me vois mourir dans les bras des deux '< personnes quej'ai plus aiméesquequique ce soitau monde, « c'est-à-dire dans les tiens, très cher ami, et dans ceux de u cette dame que j'ai aimée plus que moi-même du moment « que je l'ai connue. Il est vrai qu'il m'est dur de la voir res- « ter ici, étrangère, sans aide et sans conseil, moi mourant ; « et cela me serait plus dur encore, si je ne te sentais pas « ici, car j'espère que, par amitié pour moi, tu auras d'elle u le même soin que tu aurais eu de moi. Et pour ce, je te u prie tant que je peux, s'il arrive que je meure, que mes « affaires et elle-même te soient confiées, et que tu fasses de « l'une et des autres ce que tu croiras devoir faire pour la « consolation de mon âme. Et toi, très chère dame, je te « prie de ne pas m'oublier après ma mort, afin que là-bas « je puisse me vanter que, sur cette terre, j'ai été aimé de « la plus belle dame que la nature ait jamais formée. Si vous » me donnez entière espérance sur ces deux choses, sans « nul doute je m'en irai consolé. — >> Son ami le marchand, ainsi que la dame, pleuraient en entendant ces paroles ; et quand il eut fini, ils le réconfortèrent et lui promirent sui leur foi de faire ce dont il les priait, s'il arrivait qu'il mou-

112 LE D ÉC A M l, \n N .

rût. Il ne tarda guère à trépasser, et il fut enseveli avec honneur par eux. Puis, quelques jours après, le murch:ind (]o Chvpre, ayant ternr>.inc tout ce qu'il avait à faire à Uho le-», et voulant s'en retourner à Chypre sur un cocho do culul i:h qui se trouvait dans le port, aemanda à la belle dame n; qu'elle voulait faire, car pour lui, il lui fallait retourne h Chypre. La dame répondit que, si cela lui plaisait, elle ii >'volontiers avec lui, espérant que, par amitié pour Anliochu-'. elle serait traitée et regardée par lui comme une sœur, march-.md répondit que son désir serait satisfait ; et afin î'^ la soustraire à toute injure oui pourrait survenir avant qu . s fussent arrivés fi Chypre, il la fit passer pour sa femme. V fois montés sur le navire, on leur donna une chambre à 1 i poupe, et alin que le fait ne parût pas contraire aux paroi -. ils dormirent tous deux en un mémo petit lit. Pour quoi. '! advint ce que ni l'un ni l'autre n'avait prévu en partant .!<•, Rhodes, c'est-à-dire que l'obscurité jointe h la commodiie, à la chaleur du lit dont les forces ne sont pas petites, l<Mir firent oublior l'amitié et l'amour qu'ils avaient pour Anlio-" chus mort, et qu'attirés par un égal appétit. ils commencèrcn» à se caresser mutuellement, si bien (lu'avnnt d'avoir ga'.;nô BafTa, où habitait le chyprien, ils s'étaient d(^ji apparenl.;-. Arrivés à Balfa. la dame resta longtemps avec le marchand.

« Sur ces entrefaites, arriva /i Uiiir.i, pour une affaire, un Ijenlilhomme nommé Antigone, de grand Age et de grand sens mais peu de fortune, pour ce que, s'étant entremis pour de nombreuses choses au service du roi de Chypre, le sort lui avait été contraire. !».i<snnt un jour devant la maison où la belle dame dom^•ut:^L — le marchand étant allé en Arménie avec sa marchamli^e — Antigone la vit à une fenêtre. Comme elle était très belle, il se mit à la regarder, et il lui sembla l'avoir vuf^ une autre fois. mais sans pouvoir dire en aucune façon où.Dr^ son côlé.la belle dame, qui avait été longtemps le jouet de la fortune, mais dont les malheurs touchaient à leur fin, dès qu'elle vit Antigone, «e rappela l'avoir vu à Alexandrie au service de son père.Pour quoi, prise d'une subite e:?péranee de pouvoir encore par son aide revenir h son état royal, et voyant que son marchand était absent, elle fit rappeler Antigone, dèsqu'elle put. Celui-ci étant venu, elle lui demanda en rougissant s'il était Antigone de Famagosta, ainsi qu'elle le croyait. Antigone répondit que oui, et lui dit en outre : « — Madame, il me « semble de vous reconnaître, je ne pu s en aucune façon « me rappeler où je vous ai :;onnu'; ; pour quoi je vous prie, « si cela ne vous fâche point, de me remeltre ea mémoire « qui vous êtes. — »

La dame, entendant qui il était, lui jeta le bras au col en pleurant forLemenh. et aorcs quelques instants, comme

il était très étonné, elle lui demanda s'il ne l'avait jamais vue à Alexandrie. A cette question, Antigène reconnut aussitôt qu'elle était Alaciel, fille du Soudan, qu'on croyait morte en mer, et voulut s'incliner devant elle ; mais elle ne le souffrit point, et le pria de s'asseoir à ses côtés. Ce qu'ayant fait Antigone, il lui demanda respectueusement comment, quand et d'oîi elle était venue en ces lieux, alors que par toute l'Egypte on avait pour certain qu'elle s'était noyée en mer, et il y avait déjà plusieurs années. A quoi la dame dit : « — Je voudrais bien qu'il en eût élé

• ainsi, plutôt que d'avoir mené la vie que j'ai menée, et je « crois que mon père le voudrait aussi, si jamais il la con- « naît. — >• Et cela dit, elle se remit à pleurer abondamment. Pour quoi Antigone lui dit : « — Madame ne vous « découragez pas avant qu'il ne soit besoin. S'il vous plaît, « narrez-moi vos malheurs, et quelle vie a été la vôtre. « Peut-être, avec l'aide de Dieu, pourrons-nous arranger les « choses convenablement. — » « — Antigone — dit la belle « dame — il m'a semblé, quand je t'ai vu, voir mon père, « et mue par cet amour et cette tendresse que je suis tenue « de lui porter, pouvant me cacher de toi, je me suis « tait connaître ; et il y a peu de personnes dont la vue « m'eût fait autant de plaisir que celui que j'ai éprouvé en « te voyant et en te reconnaissant avant tout autre. Et pour « ce, ce que j'ai toujours tenu caché dans ma mauvaise « fortune, je te le dirai à toi comme à mon père. Si tu vois, « après que tu l'auras entendu, quelque moyen de me pou- « voir remettre en ma première condition, je te prie de U « saisir ; si tu n'en vois pas, je le prie de ne dire jamais k « personne que tu m'as vue, ni que tu as entendu parler « de moi. — « Cela dit, toujours pleurant, elle lui conta ce qui lui était arrivé, du jour oîi elle fut jetée sur l'île de Mayorque, jusqu'au moment présent. De quoi Antigone se mit à la plaindre avec compassion; puis, quand il eûtréfléchi peu, il dit : « — Madame, puisque dans vos infortunes « on n'a pas su qui vous étiez, sans nul doute je vous ren- « drai à votre père plus chère que jamais, puis pour femme

• au roi de Garbe. — » Et la dame lui ayant demandé comment, il lui indiqua minutieusement ce quelle devait faire, et afin qu'un autre incident ne pût déranger leur projet, Antigone retourna le jour même â Famagostaet alla trouver le roi, auquel il dit : « — Mon seigneur si cela vous agrée, « vous pouvez d'un même coup vous faire grand honneur, « et m'être très utile à moi qui suis pauvre à cause de vous,

• sans qu'il vous en coûte grand'chose. — » Le roi demanda comment. Antigone dit alors : « — Il est arrivé à Baffa la « belle jeune fille du Soudan qu'on a cru longtemps noyée;

• pour sauver son honneur, elle a souffert de longues et

114 LE DÈCAMÉUON.

« cruelles épreuves ; elle se trouve à présent en un pauvre « état, et désire retourner chez sou père. S'il vous plaît de « la lui mander sous ma garde, ce serait grand lumnpur « pour vous et grand bien pour moi ; je crois que le Soudan « n'oublierait jamais un pareil service.— »Lc roi, mu pnr une royale générosité d'àme. répondit aussitôt que cela lui plui- -;iit:ct l'avant envoyé chercher la dame, il la lit venir à Famagosta où elle fut 'reçue par la reine et par lui avec une lète inexprimable et de magniliques honneurs. Interrogée par le roi et par la reine sur ses aventures, Alaciel leur lit un récit selon la leçon que lui avait faite Antigone. l»eu de jours après, sur sa demande, le roi, lui ayant donné une belle et honorable suite composée d'hommes et de femmes, la renvoya, sous la conduite d'Antigone, au Soudan ; et il n'est pas besoin de demander si elle fut reçue par celui-ci avec joie, ainsi quAntigone et toute sa suite.

« Quand elle lut un peu reposée, le Soudan voulut savoir comment il se faisait qu'elle vivait encore, et qu'elle fût restée si longtemps sans lyi avoir jamais rien fait navoir de l'état où elle se trouvait. La dame, (jui avait parfaitement retenu les conseils d'Antigone, se mit à parler ainsi après son père : « — Mon père, le vingtième jour environ après « que je vous eus quitté, notre navire, assailli par une « cruelle tempête, alla pendant une nuit heurter contre « certaine plage vers le ponant, voisin d'un lieu appelé « Aigues-Mortes. Ce qu'il advint des hommes qui étaient « sur noire navire, je ne l'ai jamais su et ne le sais pas. Je « me souviens seulement que, le jour venu, et revenant à la « vie de quasi-morte que j'étais, le navire naufragé ayant « déjà été vu par les paysans qui étaient accourus de toute « la contrée pour le piller, nous ffimes. moi et deux de mes « femmes, portées fcur le rivage, et prises aussitôt par des « jeunes gens qui se mirent à fuir, entraînant qui l'une qui « l'autre de nos compagnes. Qu'est-il advenu d'elles ?• je ne » le sus jamais ; mais deux jeunes gens m'ayant prise, et se « disputant entre eux pour m'avoir. oi me traînant par les « cheveux.tandis que je pleurais abondamment, il advint que « ceux qui m'entraînaient ainsi passant en un chemin pour « entrer dans un grand bois, quatre hommes à cheval surfi'É * vinrent et aussitôt que ceux qui m'entraînaient les virent, "^ « il me lâchèrent soudain et ils se mirent à fuir. Les quatre t hommes qui me parurent d'un aspect plein d'autorité, « voyant cela, coururent à l'endroit oîi j'éiais et m'adres- « sèrent de nombreuses demandes auxquelles je fis de nom- « breuses réponses, mais je ne fus pas comprise par eux et • je ne les compris pas non plus. Après avoir tenu long- « temps conseil, ils me mirent sur un de leurs chevaux et « me menèrent à un monastère de femmes de leur religion;

« là j« ne sais ce qu"rs «iren*, mais je rus reçue par toutes « les femmes avec douceur, et toujours respectée par elles, et en grande dévotion, jlai ensuite servi avec elles saint Croissant en Val-Greux,à qui les femmes de ce pays por- ■ tent une grande vénération. Mais après être demeurée i[Uflque temps avec elles, et avoir un peu appris leur luiigue, comme elles me demandaient qui et d'où j étais, connaisant le pays où. je me trouvais et craignant, si je disais la vérité, d'être chassée par elles comme ennemie de leur loi, je répondis que j'étais fille d'un grand gen- « tilliomme de Chypre, et que mon père m'ayant envoyée à .j^ « mon mari en Crète, nous avions par hasard fait naufrage. '!^, « Et souvent, en bien des choses, par crainte qu'il m'arrivât • pis, j'observai leurs usages ; entin la principale de ces « dames, qu'elles nomme abbesse, m'ayant demandé si je « voulais m'en retourner en Chypre,je répondis que je ne dé- « sirais rien de plus ; mais elle, craignant pour mon honneur. « ne voulutjamais me confier aux gens qui allaient à Chypre. « Cependant il y a à peu près deux mois, certains gentils- « hommes de France étant arrivés avec leurs femmes, dont .( 1 une était parente de rabbesse,et celle-ci apprenant qu'ils « allaient à Jérusalem visiter le tombeau oïi celui qu'ils « tiennent pour Dieu fut enseveli après avoir été mis à mort r par les Juifs, elle me recommanda à eux, et les pria de « me rendre à mon père. Combien ces gentilshommes me « respectèrent, et avec quelle joie ils m'admirent parmi « leurs dames, serait une longue histoire à raconter. Etant « d jn; montés sur un navire, nous parvînmes après pluu sieurs jours à Balfa ; me voyant arrivée là, oîi je ne con- « naissais personne, et comme je ne savais ce que je devais -( dire aux gentilshommes qui voulaient me présentera mon père selon ce qui leur avait été recommandé par la vénérable dame, Dieu qui sans doute s'occupait de moi, amena sur le rivage Antigone, à l'heure même où nous descendions à Batfa. Je m'empressai de l'appeler, et je lui dis dans notre langue, pour ne pas être comprise des gentilshommes ni de leurs dames, qu'il m'accueillît comme « sa lille. 11 me comprit sur-le champ, et après m'avoirfait ii! « une grande fête, il lit honneur, selon que sa pauvreté le " lui permettait, à, ces gentilshommes et à ces dames,et me mena au roi de Chypre qui me reçut avec des honneurs « que je ne pourrais jamais vous raconter, et qui in'a ren- « voyée vers vous. S'il reste autre chose à dire, qu'Antigone, « qui m'a plusieurs fois entendue conter mes aventures, « vous le raconte. — »

« Antigone s'étant alors tourné vers le Soudan dit:« — Mon « seigneur, comme elle me l'a dit à plusieurs reprises, et « comme me l'ont dit les gentilshommes et les dames avec

116 LE DÉCAHÉRON.

« lesquelles elle vint, ainsi elle vous l'a raconté. Elle a

• oublié seulement de vous dire une chose, et je crois qu'elle « l'a fait parce qu'il ne lui appartenait pas de vous l» dire. « c'est-à-dire combien ces gentilshommes et ces dames avec

• lesquelles elle est venue, ont parlé de l'honnêlelé de la « vie qu'elle avait tenue avec les religieuses dames, et de « sa vertu, et de ses meurs pures, et des larmes et des gé- «< missements que firent les dames et les gentilshommes, «< quand après l'avoir remise entre mes mams, ils se sépa- «< rèrent d'elle. Pour lesquelles choses, si je voulais redire «< pleinement ce qu'ils m'ont dit, non-seulement le jour « actuel, mais la nuit ne sulïirait pas; sarhoz seulement « que, selon qu'en témoignaient leurs paroles et aussi selon «ce que j'ai pu voir, vous pouvez vous vanter d'avoir la <( fille la plus belle, la plus honnête, la plus vaillante, « qu'aucun autre seigneur qui porte aujourd'hui la cou-

• ronne. — »

« Le Soudan fit de tout cela une merveilleuse fête, et pria plusieurs fois Dieu de lui faire la grAce de pouvoir récompenser dignement tous ceux qui avait honoré sa fille, et principalement le roi de Chypre qui la lui avait renvoyée avec tant d'honneur. Et au bout de quelques jours, ayant fait de grandes largesses à Antigène, il lui donna licence de retourner à Chypre, rendant grâce au roi, par lettre et par ambassadeurs spéciaux, de ce qu'il avait fait pour sa fille. Après quoi, voulant achever ce qui avait été commencé, à savoir que sa fille fût la femme du roi de Garbe, il le fit savoir à celui ci, et lui écrivit en outre que, s'il lui plaisait de la recevoir, il l'envoyât chercher. Le roi de Garbe fit de cela grande fête, et ayant envoyé une escorte d'honneur pour la chercher, il la reçut avec joie. Et elle qui avait couché avec huit hommes peut être dix mille fois, se coucha à ses côtés comme pucelle etlui fit accroire qu'elle l'était. Elle vécut en reine auprès de lui, très heureuse, pendant longtemps. Kt pour ce, on dit : bouche baisée ne perd pas sa vente ; au contraire, elle se renouvelle comme la lune. — ■

NOUVELLE VIII

Le comte d'Angers, faaMement accusé, s'enfuit en exil et laisre «et deox enfant* en Angleterre. R.evenn incognito, il les trouve en bonne situation, va comui* palefrenier à l'armée du roi de France, et reconnu innocent, est rétabli dace son premier état.

Les aventures diverses de la bell« Alaciel firent souvent; soupirer lea dames; mais qui sait quel motif leur faisait

DEUXIÈME JOURNÉE. l\~

pousser ces soupirs? Peut-être y en avait-il parmi elles qui fcoupiraient non moins par désir de semblables noces, que par compassion pour Alaciel.Mais laissons cela pour le moment.Les dernières paroles dites par Pamphile les ayant lait rire, et la reine voyant par elles que la nouvelle était finie, se tourna vers Elisa et lui ordonna de continuer par une des siennes. Celle-ci, le faisant d'un air joyeux, commença : « — C'est un champ très vaste que celui par lequel nous nous promenons aujourd'hui, et il n'est personne qui ne pourrait y fournir, non pas une course, mais dix assez facilement, tellement la fortune l'a rempli de ses cas étranges et pénibles ; et pour venir à conter un de ceux-ci qui sont infinis, je dis que :

• L'empire romain étant passé des Français aux Allemands, une grandissime inimitié naquit entre les deux nations, et ar suite une guerre acerbe et continuelle, à l'occasion de aquelle, tant pour la défense de son pays que pour lofTense reçue, le roi de France et l'un de ses fils, avec toutes les forces de leur royaume, et suivie d'autant de parents et d'amis qu'Us purent en rassembler, levèrent une trè< grande armée pour marcher contre les ennemis. Avant de partir, alin de ne point laisser leur royaume sans gouvernement, et comme ils tenaient le comte Gaultier d'Angers pour on geatUhomme sage et pour leur fidèle et dévoué serviteur, ?t qu'il leur paraissait, bien qu'ils le sussent très versé &'■ l'art de la guerre, plus apte aux choses délicates qu'aux fatigues ils lui laissèrent en leur lieu et place tout le gouvernement du royaume de France, avec le titre de vicaire général ; puis ils se mirent en route. Gaultier se mit donc avec soin et grand ordre à l'oifice qui lui était confié, conférant toujours sur toutes choses avec la reine et la belle-fille de celle-ci ; et bien que ces dernières eussent été laissées sous ba juridiction, néanmoins, 11 les honorait comme ses Dames et comme ses supérieures

«Ledit Gaultier, tlgé d'environ quarante ans,était très beau de corps et aussi plaisant de manières qu'aucun autre gentilhomme. Il était en outre le plus charmant et le plus distingué chevalier qu'on connût à cette époque, et un de ceux fiui prenaient le plus de soin de sa personne. Or, il advint que K> roi de France et son fils étant à la guerre dont j'ai déjà parlé et la dame de Gaultier étant morte lui laissant un lils et une fille tout enfants, comme il fréquentait la cour des dames susdites et parlait souvent avec elles des besoins du royaume, la dame du fils du roi jeta les yeux sur lui, et voyant avec une grandissime affection sa personne et ses ijclles manières, s'cnfiamma vivement pour lui d'un amour secret. Se sentant jeune et fraîche, et le voyant, lui, sans femme, elle pensa au'elle Dourrait facilement satisfaire son

ils LE DÉCAMi;nO.\.

désir; ct.sonp;eant que la honte seule pourrait l'en empocher, elle résolut de chasser celte honte et de lui manifestor son amour. Un jour donc qu'elle était FOule et que le moment lui parut propice, elle l'envoya chercher comme si elle avait à lui parler d'autres choses. Le comte dont la pensée était très loin de colle de la dame, vint à elle, sans aucun retard, ct.splon son désir, s'assit sur un siège à côté d'elle dans une chambre où ils étaient seuls. Déjà le comte lui avait deux l'ois demandé le motif pour lequel elle l'avait fait venir, et elle se taisait, lorsqu'enfin poussée par l'amour, devenue toute rouge de honte, quasi pleurant et toute tremblante, elle se mit c'i parler ainsi avec des paroles brisées :

« Très cher et doux ami, et mon seigneur, vous pon-

• vcz, en homme sage, connaître facilement combien grande « est la fragil té des homme» et des femmes, et,pour di\'er3 « motifs, combien plus grande elle est chez les unes que « chez les autres; pour quoi, devant un juge impartial, une « môme faute ne doit pas recevoir une tuénie peine k cause « de la qualité diverse des personnes. Et uni tK.urrait dire « qu'on ne devrait pas beaucoup plus l i pauvro «homme ou une pauvre femme qui aurait i de ga-

• gner leur vie avec leur travail, s'ils étaient stimulés par « l'amour, et s'ils agissaient comme une dame qui serait « riche et oisive et à qui ne manquerait rien de ce qui pour- « rait lui plaire? Certes, je crois qu'il n'y a personne qui t le pourrait dire. Par cette raison j'estime que lesdites x« choses doivent êire un grand motif d'excuse en faveur de « celle qui les possède, si d'aventure elle se laisse aller à « aimer; pour le reste, ce qui doit lui faire pardonner, c'est « d'avoir choisi un sage et valeureux amant, si celle qui -« aime a fait ainsi. Ces choses, qui sont toutes les deux en « moi selon ce qu'il me semble et plusieurs autres encore « qui me doivent induire à aimer, comme par exemple ma « jeunesse et l'éloignement de mon mari, doivent mainte- « nant s'élever pour le service de ma défense, dans le brû- « lant amour que j'ai conçu à votre aspect. Et si elles « peuvent sur vous ce qu'elles peuvent sur les hommes « sages, je vous prie de me donner aide et conseil dans ce « que je vous demanderai. 11 est vrai que. par suite de l'é- « loignement de mon mari, ne pouvant résister aux aiguil-

• Ions de la chair, ni à la force de l'amour, qui ont tant de « puissance qu'ils ont déjà vaincu et qu'ils vainquent « chaque jour, non pas seulement les tendres femmes, mais « les hommes les plus forts; me trouvant au milieu du bien- « être et de l'oisiveté dans lesquels vous me voyez, je me « suis laissée aller à suivre les plaisirs de l'amour et à de- « venir amoureuse. Et comme je reconnais qu'une pareille

• chose, si elle était sue, ne serait pas honnête, néannaoins

(c si elle est et si elle reste cachée, je ne la juge quasi en rien « déshonnête. Amour m'a été si gracieux que non-seule- « ment il ne m'a pas laissé choisir mon amant en pleine « connaissance, mais qu'il m'a aidé en cela, en vous mon- « trant à moi digne d'être aimé par une dame faite comme « je suis. Car, si mon sentiment ne me trompe pas, je vous « tiens pour le plus beau, le plus plaisant, le plus prisé « et le plus sage chevalier qui se puisse trouver dans le « royaume de France; et je puis également dire que, de « même que je me trouve sans mari, je vous vois aussi sang « femme. Pour quoi, je vous prie, au nom d'un amour aussi « grand que celui que je vous porte, que vous ne me refu- " siez pas de me donner le vôtre, et que vous ayez pitié de « ma jeunesse, laquelle vraiment, comme la glace au feu, « se consume pour vous. — » A ces paroles, les larmes survinrent en telle abondance que, bien qu'elle eût l'intention de lui adresser encore ses prières, elle n'eut pas la force de parler plus avant; mais le visage baissé, et quasi vaincue, elle laissu tomber en pleurant sa tête sur la poitrine du comte.

« Le comte qui était un très loyal chevalier, se mit à la re-

f (rendre avec de très graves reproches d'un si fol amour, et à a repousser — car déjà elle voulait se jeter à son col — et à affirmcravec serment qu'il aimerait mieux être écartelé avant de consentir qu'une pareille chose arrivât contre l'honneur de son seigneur, soit par lui, soit par tout autre. Ce qu'entendant la dame, oubliant soudain son amour et allumée d'une colère féroce, elle dit : « — Donc, vilain chevalier, je « serai de la sorte dédaignée parvous dans mon désir? Mais « ne plaise à Dieu, puisque vous voulez me faire mourir, « qu'à mon tour je ne vous fasse pas mourir ou chasser du « monde. — » Et ayant ainsi dit, elle se porta à l'instant les mains aux cheveux, les brouillant et se les arrachant tous, et après avoir déchiré ses vêtements sur sa poitrine elle se mit à crier d'une voix forte : « — A l'aide, à l'aide, voici « que le comte d'Angers veut me faire violence. — » Le comte voyant cela, et doutant beaucoup plus de la jalousie des courtisans que de sa conscience; craignant, à cause de cela, qu'on n'ajoutât plus de foi à la malignité de la dame qu'à son innocence, se redressa sur pied le plus tôt qu'il put, sortit de la chambre et du palais, et s'enfuit à sa demeure, oia sans prendre conseil de personne, ayant mis ses deux enfants à cheval, il monta lui même sur un autre et se dirigea le plus rapidement possible vers Calais.

K A la rumeur de la dame, beaucoup de gens aofonrurent, lesquels, l'.ivant vue, et ayant entendu les motifs de ses cris, non-seulement crurent k ses paroles, mais ajoutèrent que la beauté et les manières galantes du comte avaient été longue-

mont mises en œuvre pnr lui pour en venir à celle fin. On courut ilonc en fureur à la maison du comle pour l'amMer; mais ne le trouvant pas. on commença par voler tout ce qu'elle contenait, puis on la jeta par terre jusqu'aux fondements. La nouvelle répandue en ce sens odieux, parvint à l'armée au roi et à son fils, lesquels, très courroucés, le condamnèrent lui et ses descendants à un perpétuel exil, promettant de riches récompenses à qui le leur ramènerait vif ou mort.

« Le comte très peiné de ce quo, en s'enfuyanl.il était devenu coupable, d'innocent qu'il était, parvint sans se faire connaître et .sans avoir été reconnu, lui ni ses (ils. à Calais, d'où il passa promptemcnt en Anglfterrc.ct s'en iilla i\ Londres sous de pauvres habits. Avant d'y entrer.il lit de longues recommandations à ses deux je unes en fan ta, et principalement sur deux choses : d'abord, qu'ils devaient paiicmmcnt supporter l'état de pauvreté où la fortune le» avait réduits ainsi que lui-môme sans qu'il y eût de leur faute, puis qu'ils se gardassent avec le plus çrand soin de jamais faire connaître à personne d'où ils étaienl, ni de qui ils étaient fils, si lu vie leur était chère. Le fils appelé Louis était Agé d'environ neuf ans, et la fille qui avait nom Viol.mte, en avait à peu près sept. Selon que le comportait leur Age tendre, ils comprirent tous deux parfaitement la leçon de leur père, et ils le montrèrent bien dans la suite par leurs actes. Afin de mieux pouvoir les cacher, le comte crut devoir changer leurs noms, ce qu'il fit; il appela le fils Perot et la fille Jeannette; et étant arrivés tous trois à Londres, pauvrement vôtus, à la façon dont nous voyons faire ces vagabonds français, ils se mirent à demander l'aumône.

« Et étant d'aventure un matin pour cela en une église, il advint qu'une jurande dame, qui était la femme d'un des maréchaux du roi d'Angleterre, vit en descendant de l'église, ce comte et ses deux petits enfants qui imploraient l'aumône,et lui demanda d'où il était et si c'était là ses enfants. A quoi il répondit qu'il était de Picardie, et que par suite des méfaits de son ribaud de fils aîné, il lui avait fallu partir avec ces deux-là qui étaient aussi ses enfants. La dame, qui était compatissante, jota les yeux sur la petite fille, et celle-ci lui ayant plu beaucoup, po'ur ce qu'elle était belle et avenante, elle dit : « — Brave homme, si tu veux laisser « venir avec moi ta petite fille, je la prendrai volonliers, '.< pour ce qu'elle a bonne mine. Et si elle fait une brave • fenrime, je la marierai en temps convenable de façon « qu'elle sera bien. — » Cette demande plut fort au comte, et il répondit sur-le-champ que oui; et il la lui donna avec force larmes et en la lui recommandant beaucoup. Ayant

DEUXIÈME JOUUNLE. 121

ainsi casé la fille, et sachant bien à qui, il résolut de ne pas rester davantage en ces lieux; mais continuant à demander l'aumône, il traversa Tîle et parvint, avec Perot, au pays de Galles, non sans éprouver une grande fatigue, comme un homme qui n'avait pas l'habitude d'aller à pied.

« Là était un autre maréchal du roi qui tenait grand état et avait un nombreux domestique, et dans la cour duquel le comte et son fils se réfugiaient souvent pour avoir à manger. Dans cette cour, un fils dudit maréchal et d'autres enlants de gentilshommes se livrant parfois à des jeux enfantins, par exemple à courir et à sauter, Perot commença à se mêler à eux, et à exécuter aussi adroitement ou même mieux qu'aucun d'eux, tous les jeux auxquels ils se livraient. Ce que le maréchal ayant vu une fois, et la tournure et les manières de l'enfant lui plaisant beaucoup, il demanda qui il était. On lui dit qu'il était le fils d'un pauvre homme qui venait là quelquefois pour demander la charité, tàur quoi, le maréchal le lui fit demander, et le comte, qui ne demandait pas autre chose à Dieu, le lui donna volontiers, quelque chagrin qu'il eût à se séparer de lui. Le comte ayant donc placé son fils et sa fille, résolut de ne pas rester plus longtemps en Angleterre, mais du mieux qu'il put, il passa en Irlande, et parvenu à Stanlorde, s'engagea comme serviteur à la solde d'un chevalier d'un comte du pays, faisant tout ce qui appartient uu métier de serviteur ou de garçon d'écurie; et là, sans être jamais reconnu de personne, avec beaucoup de peines et de fatigues, il séjourna longtemps.

» Violante, appelée Jeannette, et qui était restée à Londres avec la gcnte dame, croissait cha()ue année en force et en beauté, et s'était tellement acquis la faveur de la dame, du mari de celle-ci, et de tous les gens de la maison ainsi que de tous ceux qui la connaissaient, que c'était chose merveilleuse à voir; et il n'y avait personne qui, voyant ses manières et son maintien, ne dît qu'elle était digne de grand bien et de grandissime honneur. Pour quoi, la gente dame qui l'avait reçue de son père, sans avoir pu jamais savoir qui il était autrement que ce qu'elle avait entendu de lui, s'était proposée de la marier honorablement, suivant la condition dont elle estimait qu'elle était. Mais Dieu, juste juge des mérites, la connaissait pour femme noble, et sachant (|u'elle portait, sans faute de sa part, la peine de la faute d'autrui, ■ a disposa autrement. Et afin que la gento fille ne tombât point aux mains d'un vilain, on doit croire que ce qui advint fut permis par sa bonté.

« La gente dame avec laquelle Jeannette demeurait, avait de son mari un fils unique que son père et sa mère aimaient beaucoup, tant pour ce au'il était leur fils, que pour ce qu'il le

méritait par sa valeur et ses qualilés,dtant plus qu'un autre liien élevé, et vaillant et beau de sa personne. Ce lils avait environ six ans de plus que la Jeannette, et la voyant très belle et gracieuse, i» s'énamoura si fortement d'elle, qu'il ne voyait rien au-dessus. Et pour ce qu'il croyait qu'elle devait être de basse condition, non-seulement il n'osait pala demander pour l'emme à son père et à sa mère, mai craignant qu'on ne blâmât de s'être mis à aimer si bas, il tenait son amour caché le plus qu'il pouvait; ce qui le stimulait beaucoup plus que s il l'avait découvert. De (|uoi il advint que, par surcroît de chagrin, il tomba malade et d'un' manière grave. Plusieurs médecins furent appelés à le soigner , et ayant examiné tous les symptômes, et ne pc-uvant connaîtra sa maladie, ils désespéraient tous communément de su gucrison. De quoi le père et la mère du jeune homme éprouvaient une si grande douleur et mélancolie, qu'une plus grande n'aurait pu se supporter; et souventes fois, avec de douces prières, ils lui demandaient la cause de son mal; à quoi il ne donnait que des soupirs pour réponse, ou bien disait qu'il se sentait consumer tout entier.

«Il advint un jour qu'im médecin très jeune, mais de science profondejétant près de lui et le tenant par le bras h l'endroit où l'on c.icrche d'habitude le pouls, la Jeannette qui, par déférence pour sa mère, le servait avec sollicitude, entra pour une cause quelconque dans la chambre où gisaiL le jeune homme. Dès que celui-ci la vit, sans dire une parole ou sans faire un geste, il ressentit avec plus de violence en son cœur l'ardeur amoureuse; pour quoi le pouls se mita lui battre plus Tort que d'ordinaire,ce que le médecin ayant immédiatement senti il s'en étonna, et resta muet pour voir le tenips que durerait le battement du pouls. Dès que la Jeannette sortit de la chambre, le battement s'arrêta, pour quoi il parut au médecin avoir deviné une partie de la cause de la maladie du jeune homme, et au bout d'un moment, comme s'il voulait demander quelque chose à la Jeannette, il la fit appeler, tenant toujours le malade par le bras. La jeune fille étant venue aussitôt, dès qu'elle entra dans la chambre, le battement du pouls reprit le jeune homme, et, elle partie, le battement cessa. Sur quoi le médecin, estimant avoir une suffisante certitude, se leva et ayant pris à part le père et la mère du jeune homme, il leur dit : « — La guérison de « votre fils n'est pas au pouvoir des médecins, mais elle « est entre les mains de la Jeannette, que le jeune homme, « comme je l'ai reconnu à des signes certains, aime ardem- « ment, bien qu'elle ne s'en aperçoive pas, à ce que j'ai cru « voir. "Vous savez désormais ce que vous avez à faire, si sa « vie vous est chère. — »

« Le gentilhomme et sa dame, entendant cela, furent

contents, puisqu'aucun remède ne s'était trouvé pour sa guerison, bien que cela les fâchait beaucoup, s'il fallait en venir, ce qu'ils craignaient, à devoir donner la Jeannette pour épouse à leur fils. Le médecin parti, ils s'en allèrent dotir vors le malade, et la dame lui dit ainsi : « — Mon « l;l<. je n'aurais jamais cru que tu m'aurais caché aucun « (ie tes désirs, et surtout que je te verrais mourir pour ne « }!oint avoir obtenu ce que tu désirais; pour ce que tu « (levais être certain et que tu dois l'être, qu'il n'y a nulle « chose que je puisse faire pour te contenter, même quand « ellu serait moins qu'honnête, que je ne la fasse par moi- «c même. Mais puisque tu as fait ainsi, il est advenu que « Uicu a eu plus de pitié de toi que toi-même, et atin que « lu ne meures pas de cette maladie, il m'a montré la cause « de Ion mal, laquelle n'est autre qu'un très grand amour .< (|ue lu portes à quelque jeune fille, quelle qu'elle suit Et f en vérité, tu n'aurais pas dû avoir honte de le déclarer, « pour c^que ton âge le requiert, et si tu n'étais point « amoureux, je t'estimerais moins. Donc, mon fils, ne te « Ciiche pas de moi, mais découvre-moi sans crainte tout « ton dé?ir, et dépouille la mélancolie et la pensée que tu « as et dont vient cette maladie; reprends courage et sois -« bien certain qu'il n'y aura rien de ce que tu m'imposeras « pour te satisfaire, que je ne fasse selon mon pouvoir, en « femme qui t'aime plus que ma vie. Chasse la honte et la « peur, et dis-moi si je puis aider ton amour en quelque « chose, et si tu ne trouves pas que je mette tout mon « soin à cela, et que je le mène à bonne fin, aie-moi « pour la plus cruelle mère qui aura jamais enfanté un « iils. — »

« En entendant les paroles de sa mère, le jeune homme T'jugit tout d'abord, puis pensant en lui-même que personne itrc ne pourrait mieu.x qu'elle satisfaire son plaisir, ayant ;c.?sc toute vergogne, il lui dit ainsi : « — Madame, nulle ' ;.ntrp chose ne m'a fait tenir mon amour caché, que de « in'èlre aperçu, à propos d'un grand nombre de gens, que, flevenus vieux, ils ne veulent plus se souvenir d'avoir été jeunes. Mais «puisque je vous vois bien disposée en cela, iion-seulernctit je ne nierai pas ce dont vous vous êtes uperçue, mais encore je vous dirai de qui je suis amoureux,à la condition que l'effet suivra votre promesse selon ce que vous pourrez, et ainsi vous pourrez m'avoir bien .< portant. — » A quoi la dame — se fiant trop à ce qui ne dp.vail pas arriver en la forme qu'elle arrangeait déjà en elle-même — répondit généreusement qu'il lui découvrît sans crainte tout son désir,car sans aucun retard elle ferait de façon qu'il eût ce qu'il souhaitait : « — Madame — dit « alors le jeune homme — la haute beauté et les louables

12i LE DÉCAMÉRON.

« manières de notre Jeannette et Timpossibilité de la Taire « s'apercevoir de nnon annour, bien qu'elle soit compatis- « santé, comme aussi navoir pas eu le courage de niani- « fester cet amour à personne, voilà ce qui m'a conduit où ■ vous me voyez ; et si ce que vous m'avez promis ne s'en I suit pas d'une façon ou d'une autre, soyez siVe que in;i « vie sera courte. — » La dame, ù qui il paraissait plus i: propos de le réconforter que de le réprimander, dit en souriant : • — Ah ? mon fils, c'est donc pour cela que tu « t'es* laissé tomber malade ? Uassure-loi.et laisse-moi fuiru • une fois que tu seras guéri. — •<

« Le jeune homme, plein de bonne espérance,donnaenpeu de temps des signe» d'un grand mipux ; de quoi lu dame étant très contente, elle se disposa avoir comment elle pourrait tenir ce qu'elle avait promis. Ayant un jour appelé la Jeannette, elle lui demanda fort courloisemont en manit're de plaisanterie, si elle avait (|uclquoamuureux.La Jeunnetlo, devenue toute rougissante, répondit : « — Madame, à uii' « pauvre demoiselle chassée, comme je le suis, de chez elle, M et qui demeure au service des autres comme je le fais, on « ne lui demande pas et il n'est pas bien h elle d'espcrci « d'aimer. — «A quoi la dame ait : « — Et si vous n'en « avez pas, nous voulons vous en donner un dont vous «en/, « toute joyeuse, et pour lequel vous priserez davantage vitii; « beauté ; pour ce qu'il ne convient point qu'une aussi bi 11'- « demoiselle que vous êtes rp«te sans amant. -- » A quoi la Jeannette répondit : « — Madame, en m'enlevant à la •( pauvreté où j étais avec mon père, vous m'avez élever « comme votre fille, et pour ce je devrais faire tout pour « vous plaire ; mais en cela je ne vous complairai point, « croyant faire bien. S'il vous plaît de me donner un mari, « j'entends aimer celui-là, mais un autre, non : pour ce quo « de l'héritage de mes aïeux nulle chose ne m'est restée si « ce n'est l'honneur, que j'entends garder et conserver tan' « que ma vie durera. — » Ces paroles parurent à la damfort contraires à ce qu'elle entendait obtenir pour remplir la promesse faite à son fils, bien que, en femme sage, elle louât beaucoup en soi-même la demoiselle ; etelle dit: « — Com- « ment. Jeannette, si raonsei^rneur le roi, qui est jeune « chevalier, comme tu es très belle demoiselle, voulait avoir « plaisir de ton amour, tu le lui refuserais ? — » A quoi elle répondit sur-le-champ : « — Le roi pourrait peut-ètro « me faire violence, mais il né pourrait rien avoir de mon « consentement, sinon chose honnête. — » La dame comprenant quelle était sa résolution, laissa de côté les paroles et songea à la mettre à l'épreuve. Elle dit en conséquence à son fils de faire en sorte, dès qu'il serait guéri, de l'emmener avec lui dans une chambre, et là, de s'efforcer d'ohlonir

DEUXIÈME JOUnNÉE. 125

d'elle à son plaisir, disant que cela lui paraissait déshonnête qu'elle prêchât pour son fils, comme une rufllanne, et priât la demoiselle. De quoi le jeune homme no fut d'aucune façon satisfait, et retomba soudain plus malade; ce que la dame voyant, elle découvrit pleinement son intention à la Jeunnette. Mais la trouvant plus résolue que jamais, elle raconta à son mari ce qu'elle avait fait, et bien que cela leur parût pénible, ils se décidèrent d'un mutuel consentement, à la lui ilonner pour épouse, aimant mieu.woir leur fils vivant, avec une femme non digne de lui, que mort faute d'aucune ; et ainsi ils firent après de nombreux pourparlers. De quoi la Jeannette fut très contente, et, d'un cœur reconnaissant, rendit grâces à Dieu de ce qu'il ne l'avait pas oubhée; mais pourtant, malgré cela elle ne dit jamais qu'elle était autre chose que la fille d'un Picard. Le jeune homme étant guéri, célébra les noces, plus joyeux que tout autre homaie, et se mit à se donner du bon temps avec elte.

« Perot qui était resté dans le pays de Galles avec le maréchal d'Angleterre, grandissant de son côté, gagna la faveur de son maître et devint très beau de sa personne et . fort supérieur à tous les autres habitants de l'île, en cela que, ni dans les tournois, ni dans les joutes, ni en aucune autre passe d'armes, il n'y avait personne dans le pays qui valût autant que lui ; pour quoi, chacun l'appelant Perot le Picard il était connu de tous et célèbre. Et de même que Dieu n'avait point oublié sa sœur, de même il montra bien qu'il se souvenait de lui, pour ce qu'une pestilence mortelle étant venue en cette contrée, elle emporta quasi la moitié des gens sans compter que la plus grande partie du reste s'eniuit de peur en d'autres lieux ; de quoi le pays paraissait entièrement abandonné. Dans celte mortalité/le maréchal son seigneur, sa dame et un sien fils, ainsi que bon nombre d'autres frères, neveux et parents, moururent, et il ne resta de toute sa maison qu'une demoiselle déjà en âge d'être mariée, ainsi que Perot et quelques familiers. La pestilence nviint un peu cessé, la demoiselle, pour ce que Perot était pi ud'homme et vaillant, le prit pour mari au grand plaisir "•t sur le conseil des quelques vassaux qui étaient restés dans le pays, et le fit seigneur de tout ce qui lui était échu par héritage. Et il ne se passa guère de temps, sans que le roi d'Angleterre, ayant appris que le maréchal était mort, et connaissant la valeur de Perot le Picard, le mît à la place de celui qui était mort, et le fît son maréchal. Et ainsi il advint en peu de temps des deux enfants innocents du comte d'Angers, laissés parlai comme perdus.

« Il y avait déjà dix-huit ans passés que le comte d'Angers était parti en s'enfuyant de Paris, et (ju'il demeurait en Irlande où il avait beaucou^j souffert, menant une existence

très misérable, quand, se voyant déjà vieux, il lui vint I désir de savoir s'il le pouvitit, ce qu'il «'tait advenu de srs enfants Pour quoi, se voyant entièrement changé de ce qu'il était autrefois, et se sentant, par suite d'un long travail, plus fort de sa personnne que t|uand il demeurait oisif en son \ jeune Age, il quitta, très pauvre et fort mal vêtu, celui chf? lequel il était longtomp resté, et s'en vint en Anglelert' Là étant allé h l'endroit où il avait laissé Perot, il le trou\ maréchal et grand seigneur et le vit bien portant et rohusl et beau de sa personne ; cp (jui lui agréa fort ; mais il n voulut point se faire connaître, jusqu'à ce qu'il eût '^u dr nouvelles de la Jeannette. Pour quoi s'étanl mis en chiini; il ne s'tirrôta pas avant d'être arrivé à Londres : là. ^ secrètement informé do la dame à laquelle il avait lalille et del'etat de celle-ci. il trouva la Jeannette lemme du til de cette dame, ce qui lui plut beaucoup,et ilestimu petite sfr adversité passée, puisqu'il avait trouvé ses enlants vivan! et en bonne situation ; et désireux de voir sa lille,il se mil. comme un pauvre homme, h rôder autour de bu d»Mneurt Sur <iiioi, Jaquct l.amiens — c'est ainsi que s'appelait 1 mari de la Jeannette — l'ayant un Jour aperçu, ot ayant compassion de lui pour ce qu'il le vit pauvre et vieux, ordonna à l'un de ses familiers de le mener à sa maison et d. lui faire donner à manger pour l'amour de Uiou ; ce que I familier fit volontiers, i.a Jonnnotle avait dé|.'i eu de Jaquct plusieurs iils, dont l'aîné n'avait pas plus de huit ans, et qui étaient les plus beaux cl les jjIus gracieux enfants du mofide. Dès qu'ils virent le coui'e manger, ils se mirent à l'enlnurcr et à lui faire fête, citmmc si, poussé par une forrc occulte, ils avaient compris que celui-ci était lour a'icul. L. comte reconnaissant ses petits-enfants, se mit h leur témoi gner sa tendresse et à leur faire des care>so8 ; aussi, It i-niants ne voulaient plus le quitter, bien que celui qui étail commis à leur garde les appelât. Sur quoi, la Jeannette, apprenant cela, sortit d'une chambre et s'en vint \h oùcta l le comlo, cl menaça viveniRnt les enfants de les battre, s'ilne faisaient pas ce que leur maître voulait. Les enfants s mirent à oleurer et à dire qu'ils voulaient rester auprès d ce brave homme qui les aimait plus que leur maître, rt. quoi la dame et In comte rirent. Le comte s'était levé, non à la façon d'un père, mais comme un pauvre homme, pour faire honneur à sa fille. comme à une dame,et avait é|)rouv. en la voyant un merveilleux plaisir dans l'âme. Mais elle, ni en ce moment ni après, ne le reconnut, pour-ce ((u'il était outre mesure changé de ce qu'il était d'ordinaire, étant vieux, chauve et barbu, et maigre et bruni, et qu'il paraissait être un tout autre homme que le comte. Ladamc voyant que les enfants ne voulaient pas se séparer de lui, et pieu-

raient quand elle voulait les faire partir, dit au maître qu'il les laissât rester un peu.

« Les enfants étant donc avecle prud'homme,il advint que" le père de Jaquet revint et apprit le fait du maître des enfants , pour quoi, comme il tenait en mépris la Jeannette, il ditre — Laissez-les à lamale aventureque Dieu leur donne; « car ils retournent d'eux-mêmes à ce dont ils sont sortis. « Ils sont, par leur mère, issus de mendiant : et pour ce, « il n'y a point à s'étonner si volontiers ils demeurent avec « les mendiants. — » l.e comte entendit ces paroles, et il en fut fort marri ; mais pourtant, courbant les épaules, il supporta cette injure comme il en avait supporté beaucoup d'niitrps. Jaquet avait appris la fête que les enfants avaient faite au prud'homme, et bien que cela lui déplût, néanmoins il Jes aimait tant, que pour ne point les voir pleurer, il ordonna que, si le prud'homme voulait entrer chez lui pour quelque service, il fût reçu. Ce dernier répondit qu'il y resterait volontiers, mais qu'il nesavaitpas faire autre chose que soigner les chevaux, à quoi il avait éié employé tonte sa vie. On lui confia donc un cheval, et dès qu'il en avait terminé le pansement, il se mettait à jouer avec les enfants.

« Pendant que la fortune menait en cette guis3 le comte d'Angers et ses enfants, il advint que le roi de France, après avoir conclu plusieurs trêves avec les Allemands, nouriit, et que son fils, dont la femme était celle à cause de laquelle le comte avait été chassé, fut couronné en son lieu et pince. Le nouveau roi, la dernière trêve avec les Tudesques étant expirée, recommença une très rude guerre, et, pour l'y aider, le roi d'Angleterre lui envoya, comme à son nouveau parent, un grand nombre de gens d'armes sous les ordres de son maréchal Perot et de Jaquet Lamiens, fils de l'autre maréchal, et avec lequel le prud'homme — c'est-à-dire le comte — alla, et, sans être reconnu de personne, resta au camp un bon temps comme garçon d'écurie ; là, se conduisant en vaillant homme, il fit par ses bons avis et par ses actes, plus qu'on ne requérait de lui. Or, il advint que, pendant la guerre, la reine de France tomba gravement malade. Reconnaissant elle-même qu'elle était proche de la mort, contrite de tous ses péchés, elle se confessa dévotement à l'archevêque de Rouen qui était tenu par tous pour un très saint et bon homme et, entre autres péchés elle lui raconta ce que, à grand tort, le comte d'Angers avait éprouvé à cause d'elle. Non-seulement elle voulut le lui dire à lui, mais elle le raconta, tout comme cela s'était passé, devant un grand nombre d'autres gentilshommes, les priant de faire de telle sorte avec le roi que le comte, s'il était vivant, ou, au cas contraire, quelqu'un de ses enfants, lussent rétablis en leii! pM-ition ; et peu de temps après, éiant passée

liîS LE DECAMÉRON.

de celte vie, elle fut ensevelie honorablement. Cette confes- ,sion ayant été rapportée uu roi, celui-ci, après avoir douloureusement gémi sur les injustices fuites à tort à ce vaillant homme, fit publier un ban par toute l'armée et en bon nombre d'autres lieux, où il était dit que quiconque le rcnseitrnerait sur le comte d'Angers ou sur qucbju'un de ses enfants, serait merveilleusement récompensé par lui, pour ce qu'il le tenait innocent du crime pour lequel il avait été exilé, d'après la confession faite par la reine, et qu'il entendait le remettre en son premier état et plus haut encore.

« Le comte, sous son habit de palefrenier, ayant ouï ces choses, et voyant qu'elles étaient vraies, alla soudain trouver Jaquet et'le pria de se réunir avec Perot. pour ce qu'il voulait leur montrer ce que le roi cherchait. Tous trois étant donc réunis, le comte dit à Perot qui pensait déjà h. se fairo reconnaître : « — Perot, Jaquet que voici a ta sœur pour « femme, et n'en eut jamais de dot ; et pour cp, afin que tu " sœur ne soit point sans dot, j'entends nue lui et non un « autre, en te faisant connaître comme (ils du comte d'Ani< gers, ait la récompense que le roi promet pour la Vio- » lante, ta sœur et son épouse, et pour moi, qui suis le << comte d'Angers et votre père. — » Perot entendant cela et le regardant fixement, le reconnut aussitôt, et se jeta en pleurant à ses pieds et lui dit en l'embrassant : — Mon « père, soyez le bienvenu. — » Jaquet, en entendant d'abord ce que le comte avait dit, puis en voyant ce que Perot faisait, fut en un même instant saisi d'un telétonnementet d'une telle allégresse, qu'il savait à peine ce qu'il devait faire ; mais pourtant, ajoutant foi à ces paroles, et tout honteux des mots injurieux qu'il avait parfois adressés au comte qu'il croyait un palefrenier, il se laissa tomber à ses pieds en pleurant, et lui demanda humblement pardon de tous les outrages passés, ce que le comte lui accorda très bénignement après l'avoir relevé. Et après avoir tous trois longuement parlé des avent4ires de chacun d'eux, et beaucoup pleuré et s'être aussi bien réjoui ensemble, Perot et Jaquet voulant revêtir le comte, celui-ci ne le souiïrit en aucune façon, mais il voulut qu'auparavant Jaquet lût assure d'avoir la récompense promise et que, cela fait, il le présentât au roi sous son habit de palefrenier pour faire plus de honte à ce dernier. Jaquet donc, accou-pagné du comte et de Perot, vint devant le roi et offrit de lui présenter le comte et ses enfants, à condition qu'il lui donnerait, suivent le ban publié, la récompense promise. Le roi fit promptement apporter pour tous la récompense qui parut merveilleuse aux yeux de Jaquet, et orrlonna qu'il pourrait l'emporter avec lui s'il présentait vraiment le comte et se»

DEltXlÈME JOURNÉE. 129

enfants, comme il le promettait. Alors Jaquet s'étant retourné, et ayant fait mettre devant lui le comte, son palefrenier, ainsi que Perot,dit : « — Monseigneur, voici le père « et le fils ; la fille, qui est ma femme, n'est point ici, mais « avec l'aide de Dieu, vous la verrez bientôt. — »

Le roi, oyant cela, regarda le comte, et bien que celui-ci fût grandement changé de ce qu'il était auparavant, il le reconnut et les yeux quasi pleins de larmes il le releva comme il s'était mis à genoux devant lui, l'accola et le baisa; puis il accueillit amicalement Perot, et ordonna que le comte fût incontinent pourvu de vêtements, de domestiques. de chevaux et de harnais, selon qu'il convenait à sa noblesse ; ce qui fut fait aussilôt. En outre, le roi fit grand honneur àJaquct et voulut connaître toutes ses aventure-, passées ; et quand Jaquet eut reçu les hautes récompense> qu'on lui donna pour avoir découvert le comte et ses enfants, le comte lui dit : « — Prends-les de la munificence «de Monseigneur le roi, et souviens-loi de dire à ton père « que tes fils, ses petit?-enfants et les miens, ne sont point « issus par leur mère d'un mendiant. — » Jaquet prit les présents, et fit venir à Paris sa femme et sa belle-mère : la lemme de Perot y vint aussi ; et là, ils firont une grandissime fête avec le comte que le roi avait rétabli dans tous ses biens, et qu'il avait fait plus puissant qu'il n'avaitjamais été. Puis, avec sa permisssion chacun retourna chez soi, et le comte vécut à Paris jusqu'à sa mort plus glorieusement que jamais. — »

NOUVELLE IX

Bernabo de Gênes, indait en erreur, perd son argent et ordonne de tuer sa femme innocente. Celle-ci se sauve et entre, sous des habits d'hoinine, au scr- Tice du Soudan. Elle retrouve celui qui a trompé son mari, le fait punir, et ■yaut repris ses habits de femme, elle revient avec son mari à Gènes.

Élisa ayant fourni sa tâche en contant sa touchante nouvelle, la reine Philomène qui était belle et grande de s» personne, et qui, plus que tout autre, était d'un visag? î-iant et agréable, se recueillit un instant et dit : « — Li convention faite avec Dioneo doit être observée ; pour quoi, comme il ne reste plus que lui et moi à dire des nouvelles, je dirai d'abord la mienne, et lui, qui a requis cela comme une faveur, parlera le dernier. — » Et ayant dit cela, elle commença ainsi :« — Parmi le vulgaire, on a coutume d'émettre îou.vent ce proverbe, à eavoiraue le tronnceur reste au pie*

130 LE DÉCAMKRO^.

(lu liompé; ce dont il ne sembU? pas qu'on pourrait dénnontrer li vi'rito,si les acciileiils (|ui ;irriviMiL ne l;i (IcnnintraiiMit d'onx-mêdies. Et pour ce, poiirsuiviinl !«• sujet priipo^'O, il m'est venu l'envie de vous démontrer, très chères rlauies, que cela est vrai connme on le dit; et il ne devra point vonêtre désatîréaljle de l'avoir entendu, alin que vous sachie. vous i^ardcr des trompeurs

« Il y avait en une aiihcrcfe à Paris, plusieurs gros marchands italiens, venus là. qui pour une aU'aircqui pour iino autre, suivant leur coiitunie. Ayant un soir joyinjsi.'inf'iit soupe, ils se riirent h causer entre eux de divt>rses clinse^. f'.. d'un propos à un autre, ils en vinrent à parler de leur il aunes qu'ils avaient laissées chez cu\. et l'un (\'c.i\\ com inença par dire en plaisantant : « — Je ne sais comment « l'ait la mienne, mais ce que je sais bien, c'est que, quand • il me tombe entre les mains une jeunesse qui me plaît, jo « mets de côté l'amour que je porte à ma femme, et je « prends avec celle-ci tout le plaisir que jo peux. — » Un autre répondit : « — Et moi, je lais de môme, pour ce qm «< si jo crois que ma femme pourchasse de son côté les aven- « turcs, elle le l'ait; et si je ne le crois pas. elle ne le lait « pas moins; et ainsi nous nous rendons ia pareille; pour « un Ane donné on on reçoit un autre. — » I^ troisième, prenant la parole. en arriva à la même conclusion ; et biendU tous senjblèrenl s'accorder en ceci que les femmes laissées à elles-mêmes n'entendaient point perdre leur temps. Un seul, qui avait nom Bornabo Lomellin de Gènes, dit le contraire, aflirmant que, par faveur spéciale de Dieu, il avait pour lemme la dame la mieux douée de toutes les vertus que doit avoir dame, chevalier ou écuyer, et qu'il n'y en avait peutêtre pas une autre comme elle en Italie ou ailleurs; pour c** qu'elle était belle de corps et encore très jeune, adroite et robuste de sa personne, et qu'il n'y avait rien de ce qui concernait les dames, comme par exemple les ouvraye» de soie et semblables choses, qu'elle ne lît mieux qu'aucune autre. En outre, il disait qu'il n'y avait aucun écuyer ou serviteur, comme on voudra dire, qui servît à la table d'un seigneur mieux et d'une façon plus accorte qu'elle. attenSu qu'elle était très bien élevée, sage et discrète, fl la vanta ensuite encore plus de ce qu'elle montait à cheval, poVtait un oiseau, lisait, écrivaitet calculcait mieux que si elleeûti'té un marchand; et de là. après beaucoup d'autres éloges, il en arriva au sujet sur lequel on raisonnait en ce moment,arnrniant avec serment, qu'on ne pouvait en trouver une plus honnête et plus chaste qu'elle; pour quoi, il avait la certitude que, quand bien même il resterait hors de chez lui dix ans et même toujours, elle ne prêterait jamais la moindre attention à ces sornettes avec un autre homme.

« Parmi les marchands qui devisaient ainsi, il y avait un jeune homme appelé Ambrogiuolo de Plaisance, qui se mit à faire la plus grande risée du monJe du dernier éloge que Bernabo avait donné à sa femme, et qui lui demanda, en le raillant, si l'empereur lui avait concédé un tel privilège plus qu'à tous les autres hommes. Bernabo quelque peu irrité, dit que ce n'était pas l'empereur mais Dieu, lequel pouvait un peu plus que l'empereur, qui lui avait concédé cette '( faveur. Alors Ambrogiuolo dit : « — Bernabo, je ne doute « pas que tu croies dire vrai ; mais à ce qu'il me paraît, tu .< as peu regardé à la nature des choses; pour ce que si tu « y avais regardé, je sais que tu n'es point d'esprit assez « grossier pour que lu n'eusses pas observé à ce sujet « certaines choses qui te feraient parler avec plus de modé- « ration sur cette matière. Et pour que tu ne croies pas que « nous, qui avons parlé très librement de nos femmes, nous << nous imaginions avoir d'autres femmes que toi ou aulre- « ment faites que la tienne, mais que nous avons parlé ainsi « d'après une expérience naturelle, je veux un peu raisonner '.< avec toi sur ce sujet. J'ai toujours entendu dire que « l'homme est le plus noble animal que Dieu ait créé parmi « les êtres mortels, et qu'après lui vient la femme; mai» « l'homme, comme on le croit généralement et comme on le « voit par ses œuvres, est plus parfait; et ayant une perlée- « tion plus grande, il doit sans aucun doute avoir plus de << fermeté et de constance, pour ce que les femmes sont en « général plus mobiles; et la raison s'en pourrait démontrer « par bon nombre d'arguments naturels que, pour le « moment, j'entends laisser de côté. Donc, si l'homme qui «< est d'une plus grande fermeté, ne peut se défendre non c< pas seulement de céder aux prières d'une femme, mais <( de désirer celle qui lui plaît, et outre ce désir de faire '< tout ce qu'il peut pour se trouver avec elle, et cela non « pas une fois par mois, mais mille fois par jour, qu'espèrcs- « tu qu'une femme naturellement mobile puisse faire aux « prières, aux flatteries, aux présents, aux mille autres « moyens dont usera un homme habile qui l'aime? Crois-tu <( (lu'elle pourra y résister? Certes, t]uand bien même lu « 1 affirmerais, je ne crois pas que tu le crois, et toi-même « tu dis que ton épouse est femme et qu'elle est de chair et <i d'os, comme le sont les autres. Pour quoi, s'il est ainsi, <• elle doit avoir les mômes désirs et les mêmes forces qu'ont « les autres pour résister à ces appétits naturels; il est donc '( possible, quoiqu'elle soit très honnête, qu'elle fasse ce que « les autres font; et il n'y a point de choses qu'on puisse « ainsi nier rigoureusement eu dont on puisse affirmer le « contraire, comme tu fais. — » A quoi Bernabo répondit et dit : « — Je suis marchaud ©t aon philosophe, et je.

132 LE DKCAMÉaON.

* répondrai comme marchand; et je disque je reconnais qiio

* ce que tu dis peut arriver aux soltos "chez lesquelles il i) y « a nulle vergoçrne: mais colles qui sont sages ont un til « soin de leur honneur, qu'elles deviennent pour le gardi-r •< plus fortes que les hotiimcs qui de ce n'ont souci; et ma « femme est de celles qui sont ainsi faites. — » Ambro- ^iiiolo dit : « — Vraiment, si chaque fois qu'elles se laissent

- aller à ces sortes d'aventures il leur poussait au front un;^

- corne qui serait une preuve de ce qu'elles auraient fait, j'' <> crois qu'il y en aurait peu qui s'y laisseraient aller; iiiui- «( loin qu'il leur pousse une corne, il n en reste à celles (jui «< sont sages ni traces, ni empreinte; et la honte et le « déshonneur ne consistent que dans les choses ébruilécs . « pour quoi, quand elles peuvent le faire en secret, elles 1

« font, ou bien elles perdent l'occasion par bôlise. El croi- « ceci pour certain, que celle-là seule est chaste qui n';. «jamais été sollicitée de persOnne,ou qui ayant elle-mt^m»' « sollicité, n'a point été écoulée. Et encore que je sach' « par des raisons naturelles et vraies qu'il en doive dtr • <c ainsi, je n'en parlerais pas avec autant de certitude que j^' << le fais, si je n'en avais fait souvent l'épreuve avec boi< « nombre d'entre elles. Et je te dis ceci, à savoir que si «j'étais auprès de ta femme si sage, je me ferais fort dr « J'amoner en peu de temps à faire ce que j'ai déjà obtenu « de bien d'autres. — » Bernabo, courroucé, répondit : « — Notre discussion pourrait s'éterniser en paroles ; tu

* dirais ceci et moi cela, et linalement il n'en résulterait « rien. Mais puisque tu dis qu'elles sont toutes aussi faciles, « et que ton talent de séduction est si puissant, je consens — « afin de te rendre certain de l'honnêteté de ma femme — « à ce qu'on me coupe la tête si tu peux jamais l'amener « à faire en ceci selon ton plaisir; et si tu ne le peux pas.jf « ne veux pas que tu perdes moins que mille florins d'or.—" Arr.brogiuolo déjà échauffé par la discussion, répondit : « — Je no sais trop ce que je ferais de ton sang si j'étais vic- « torieux; nr.ais si tu as envie de voir la preuve de ce quej- « t'ai dit, mets cinq mille florins d'or, lesquels doivent t'élVi « moins chers que ta tête, contre mille des miens; et tandi> u f|ue tu n'as fixé aucun terme, je consens à m'engager à « aller à Gênes et, dans trois mois, à dater du jour où ji' « partirai d'ici, à faire de ta femme à ma volonté, et à rap- « porter en témoignage une de ses choses les plus précieuses. « et à te donner de telles et de si grandes preuves, que lu « confesseras toi-même que c'est vrai, à condition que tu « me promettras sur ta loi de ne point aller avant le termp « fixe à Gênes, ni d'écrire à ta femme quoi que ce soit si:r M ce sujet. — » Bernabo dit que cela lui plaisait beaucoup. et bien que les autres marchands qui étaient là s'efforçassent

ni: UXIÈME JOURNÉE. 133

de le détourner de ce (aire, pt-évnyant quel grand mal en pouvait naître, les esprits des deux marchands étaient si échauirés,que,passant outre aux observations de leurs autres compagnons, ils s'engagèrent vis-à-vis l'un de l'autre paruQ bel cent de leur propre main.

« L'obligation signée, Bernabo resta à Paris et Ambrogiuolo, le plus tôt qu'il put, s'en vint à Gênes. Après y être demeuré qiielquesjourset s'être informé avec beaucoup de précautions du nom de la rue oii demeurait la dame et de sa manière de vivre, il en entendit dire tout ce qu'il en avait entendu déjà de Bernabo et bien plus encore: pour quoi il lui parut qu'il avait l'ait une entreprise folle. Mais cependant, s'étant abouché avec une pauvre femme, laquelle fréquentait beaucoup la maison de la dame qui lui voulait grand bien, et ne pouvant arriver à autre chose, iMa corrompit à force d'argent, et se fit porter par elle dans une caisse arlistement construite selon ses indications, non-seulement dans la maison, mais dans la chambre de la gente dame. Là, comme si la bonne femme s'en voulait aller quelque part, elle pria, suivant la leçon que lui avait faite Ambrogiuolo, qu'on lui gardât la caisse pendant quelques jours. La caisse étant donc restée dans la chambre, et la nuit étant venue, Ambrogiuolo, à l'heure où il pensait que la dame dormait, ouvrit la caisse au moyen de certains engins, et se trouva sans avoir fait de bruit dans la chambre où il y avait une lumière allumée. Pour quoi, il se mit à examiner l'aspect de la chambre, les peintures et toutes les autres choses remarquables qui s'y trouvaient, afin de les retenir en sa mémoire. Puis, s'étant approché du lit et voyant que la dame ainsi qu'une petite fille qui était avec elle dormaient profondément, il la découvrit tout entière et reconnut qu'elle était aussi belle nue que sous ses vêtements, mais il ne vil aucun signe qu'il pîit rappeler, hors un qu'elle avait sous le sein gauche et qui consistait en une petite excroissance autour de laquelle étaient quelques poils blonds comme l'or; cela vu, il la recouvrit dniifomont, bien que, la voyant si belle, il lui \ùi venu le désir de risquer su vie et de se coucher près d'elle. Mais cependant, ayant ou'i dire qu'elle était dure et rebelle à ces sortes de jeux, il ne s'y hasarda point; et étant resté tout à son aise dans la chami)re pendant la plus grande partie de la nuit, il s'empara d'une bourse, d'une soubreveste qu'il prit dans un coffre, d'un anneau, d'une ceinture, et mil le tout dans sa caisse qu'il ferma comme elle était auparavant, après y être rentré; et, dans cette situation, il passa deux nuits, sans que la dame s'aperçût de rien. Le troisième jour, la bonne femme, suivant l'ordre qui lui avait été donné, revint chercher sa caisse et la reporta à l'endroit où elle l'avait prise. Ambroiiiuolo en sortit, et ayant, selon

la promesse faite, payé la bonne femme, il retourna le plus tôt qu'il put à Paris avec les objets en question, et avant le terme fixé.

« Là, ayant réuni en présence de Bernabo le» marchan«lf qui avaient assisté à la discussion et au pari, il dit qu'il avait ga^îné l'enjeu déposé entre leurs mains, pour ce qu il avait fait ce dont il s'était vanté; et pour montrer que c'était vrai, il décrivit d'abord la forme de la chainhre et les peintures qui y étaient; puis il montra les objets (ju'il avait apportés avec lui, affirmant les avoir reçus do la dame. iJernabo avoua que la chambre était faite comme il le disait, et reconnut également que les objets avaient appartenus à su femme, m.ns il dit qu'Ambrogiuolo pouvait avoir su par quelque domestique comment la chambre était faite, et avoir eu de même lesdits objets; pour quoi, s'il n'avait pas autre chose à dire, cela ne lui semblait pas suffisant pour se déclarer vainqueur. A quoi, Ambrigiuolo dit : « — Do

• vrai, cela devrait suffire; mais puis.]ue tu veu.x que j'en

• dise davantage, je le dirai. Je te dirai donc que madame » Ginevra, ta femme, a sous le sein gauche un petit si-

• gne, autour duquel sont cinq ou six poils blonds comme u l'or. — »

Quand Bernabo entendit cela, il sentit une telle douleur, qu'il lui sembla qu'on lui avait donné d'un couteau au cœur; et le visage tout bouleversé, bien qu'il n'eût pas encore dit une parole, il donna assez manifestement à voir que ce qu'Ambrogiuolo disait était vrai, et après un moment, il dit : « — Scigneurs,ce que dit Ambrogiuolo est vrai; et pour « ce, puisqu'il à gagné, qu'il vionoc quand il lui plaira, et . il sera payé. — » Et, comme il avait dit, le jour suivant Ambrogiuolo fut entièrement payé.

« Bernabo, ayant quitté Paris, s'en vint à Gènes, l'esprit fortement courroucé contre la dame. Comme il était dôj^ proche de la ville, il ne voulut point y cntrer,mais il s'arréLi i une vingtaine de milles, dans un de ses domaines, d'où il envoya à Gênes un de ses familiers en qui il avait grande confiance,avec deux chevaux et des lettres où il flisail àla ibuni: qu'il était de retour, et qu'elle vînt le rejoindre. Il ordonna en outre secrètement au familier lorsqu'il serait arrivé avée la dame dans un endroit qui lui paraîtrait propice, de la tuer sans miséricorde, et de revenir vers lui. Le familier arrivé à Gènes, ayant remis les lettres et rempli son message, fut accueilli par la dame avec une grande joie, et le lendemain matin, montée à cheval avec le familier, elle s'achemina vers sa maison de campagne. Tout en cheminant ensemble, et causant de choses et d'autres, ils parvinrent en un vallon profond et solitaire, couvert d'arbres et de rochers énormes. L'endroit paraissant favorabie au

Camilier pour accomplir sans danger pour lui l'ordre de son maître, il tira son coutelas, et saisissant la dame par le bras, il dit : « — Madame, recommandez votre âme à Dieu, « car sans pousser plus avant, il vous faut mourir. — » La dame, voyant le coutelas et entendant ces paroles, dit tout épouvantée:* — Grâce, de par Dieu; avant que de me « tuer, dis-moi en quoi je t'ai oiTensé, que tu doives me « tuer. — » « — Madame — dit le familier — vous ne m'avez « offensé en rien, mais je ne sais en quoi vous avez offensé « votre mari, si ce n'est qu'il m'a ordonné de vous tuer en « chemin sans avoir aucune pitié de vous; et il m'a menacé, « si je ne le faisais pas, de me faire pendre par la gorge. « Vous savez combien je lui suis soumis, et si je puis dire : « non, quand il m'impose de faire quelque chose. Dieu sait » que votre sort me fait de la peine, mais je ne puis pas « autre chose. — » A quoi la dame dit en pleurant : « — Ah! Dieu merci, tu ne voudrais pas, pour un autre, « devenir le meurtrier de qui ne t'a point ollensé. Dieu qui « connaît tout, sait que jamais je n'ai rien lait qui me doive « faire recev(>ir une telle récompense de mon mari. Mais « laissons cela; tu peux, si tu le veux, complaire en même « temps à Dieu, à ton maître et à moi de la façon suivante: « prends mes vêtements, après m'avoir donné seulement ta « veste et un capuchon, et retourne avec eux vers celui qui « est ton maître et le mien, et dis-lui que tu m'as tuée; et «je te jure, par mon salut que je te devrai, que je m'éloi- » gnerai, et que j'irai si loin que jamais ni lui, ni toi, ni « personne eu ces contrées n'aura de mes nouvelles. — » Le familier qui se disposait à contre-cœur à la tuer,se laissa facilement apitoyer; pour quoi, ayant pris ses vêtements, il lui donna sa mauvaise veste et un capuchon, lui laissa le peu d'argent quelle avait, et après l'avoir priée de s'éloigner de ces contrées, il la laissa à pied dans le vallon et s'en alla vers son maître auquel il dit que non-seulement son ordre avait été exécuté, mais qu'il avait abandonné aux loups le corps de sa femme après l'avoir tuée. Bernabo, quelques temps après retourna à Gênes, où le fait ayant été su, on le blâma fortement.

« La dame, restée seule et désolée, s'en alla, dès que la nuit fut venue et en se contrefaisant le plus qu'elle pouvait, vers un petit village qui était près de là, où, ayant acheté à une vieille femme ce dont elle avait besoin, elle rajusta la veste à son dos en la raccourcissant, fit de sa chemise une paire de chausses, et se coupa les cheveux ; après quoi ayant tout à fait l'allure d'un marinier, elle s'en alla vers la mer. Elle y trouva par aventure un gentilhomme catalan, nommé segnor Encararch, lequel était descendu d'un navire à lui qui était non loin de là, à Albe, pour se rafraîchir à une fon-

136 LE DÉCAMÉllON.

tainc. Étant entrée en pourparlers avec ce gentilhomme, elle s'engagea avec lui comme serviteur, et monta sur le navire, se taisant appeler Sicuran da Finale. Lji, son maître lui ayant donné des vètemeiits moins misérables, elle se mit & le servir si bien et avec tant de dévouement, qu'elle gagna complètement sa faveur.

« Peu de temps après, il arriva que ce gentilhomme catalan navigua avec un de ses chargementsjusqu'à Alexandrie où il apportait certains faucons voyageurs au soudan, auquel il alla les présenter. Le soudan l'ayant quehjuelois invité à sa table, et ayant remarqué les laçons de Siciiran qui le suivait partout pour le servir, et ses façons lui ayant plu, il le demanda au catalan ; celui-ci, bien que cela le contrariât beaucoup, le lui donna. En peu de temps, Sicuran, par son Savoir-faire, ne gagna pas moins la faveur et l'amitié du soudan, qu'il ne l'avait fait pour le catalan. Pour quoi, il advint par la suite qu'une grande réunion de marchands chrétiens et sarrazins devant se tenir à une certaine époque sous la forme d'une foire de l'année, dans la ville d'Acre soumise à l'autorité du soudan, celui-ci, qui avait coutume d'y envoyer chaque année, en outre de (|uelque3 officiers, un de ses gronis dignitaires, afin de veiller h lu garde et à la sûreté des marchands et de leurs marchandises, résolut, le moment venu, d'y envoyer Sicuran, lequel savait déjà très bien la langue du pnys ; et ainsi tut fait. Sicuran elant donc venu à Acre en qualité de seigneur et capitaine de la garde de? marchands et des marchandises, il s'aciiuilta avec soin et promptitude de ce qui était de son ollice. et en allant et examinant tout autour de lui, il vit un grand nombre de marchands siciliens, pisans, génois, vénitiens et d'autres contrées d'Italie, avec lesquels il se lia volontiers en souvenir de son pays. Or, il advint, une fois entre autres, qu'étant descendu en une boutique de marchands vénitiens, il vit parmi les autres joyaux une bourse et une ceinture qu'il reconnut sur-le-champ lui avoir appartenu, ce dont il s'étonna; mais, sans témoigner autrement son étonnement, il demanda gracieusement à qui elles appartenaient et si on voulait les vendre. Arabrogiuolo de Plaisance était venu à la foire avec beaucoup de marchandises, sur un navire de vénitiens ; entendant que le capitaine de la garde demandait à qui étaient ces objets, il s'avança et dit en riartt : « — Messire, ces objets sont à moi « et je ne les vends point ; mais s'ils vous plaisent, je voua les donnerai volontiers. — » Sicuran, en le voyant rire, soupçonna que ce marchand l'avait reconnu à quelqu'un de ses gestes ; mais néanmoins, faisant bonne contenance, il dit : « — Tu ris peut-être parce que tu me vois, moi homme M d'armes, questionner sur ces objets de femme? — » Am-

brogiuolo dit : « — Rw»^re, Je ne rt» point de cela, mais je « ris de la façon dont j'ai acquis ces objets. — » A quoi Sicuran dit : « — Eh ! que Dieu te donne bonne aventure ; « si c'est une chose qui puisse se dire, dis-moi comment tu « les as eus. — » « — Messire — dit Ambrogiuolo — elles « m'ont été données avec d'autres choses par une gente dame « de Gênes, appelée madame Ginevra, femme de Bernabo Lo- « mellin, une nuit que je couchais avec elle, et elle m'a prié « de les garder pour l'amour d'elle. Or, je ris, pour ce que « je me souviens de la sottise de Bernabo qui fut as?ez fol « pour parier cinq mille florins d'or contre mille, que je « n'amènerais pas sa femme à faire à mon plaisir, ce que je « fis cependant et gagnant ainsi le pari ; quant à lui, qui «aurait dû plutôt se punir de sa bêtise que de s en « prendre à sa femme d'avoir fait ce que toutes les femmes « font, il s'en revint de Paris à Gênes, oîi, à ce que j'ai ap- « pris depuis, il la fit occire. — »

« En entendant cela, Sicuran comprit aussitôt quel avait été le motif de la colère de Bernabo contre sa femme, et reconnaissant clairement que cet homme était la cause de tous ses malheurs, il résolut en soi-même de ne pas le laisser impuni. 11 feignit donc d'avoir eu son récit comme agréable, et se lia adroitement avec lui d'une étroite amitié, si bien que, sur ses encouragements, Ambrogiuolo, la foire finie, le suivit à Alexandrie avec tout ce qu'il avait ; là, Sicuran lui fit construire une boutique et lui donna un grand nombre de ses propres deniers ; pour quoi, voyant qu'il en résultait grand profit pour lui, Ambrogiuolo p'rolongeait volontiers son séjour. Sicuran, désireux de prouver son innocence à Bernabo, n'eut point de repos quil n'eût trouvé, grûce à l'entremise de plusieurs gros marchands génois qui étaient à Alexandrie, l'occasion de le faire venir ; et Bernabo étant en assez pauvre état, il le fit accueillir en secret par un sien ami, jusqu'à ce que le moment lui parût venu d'exécuter ce qu'il avait l'intention de faire.

« Sicuran avait déjà l'ait raconter à Ambrogiuolo son histoire devant le soudan dont ce dernier avait eu grand plaisir; mais quand il vit que Bernabo était arrivé, il pensa qu'il ne fallait point retarder davantage. Ayant choisi le moment lavorable, il supplia le Soudan de faire venir devant lui Ambrogiuolo et Bernabo, et en présence de Bernabo, si cela ne se pouvait faire de bon gré, d'exiger par la rigueur qu'Ambrogiuolo dît la vérité au sujet de ce qu'il se vantait d'avoir obtenu de la femme de Bernabo. C'est pourquoi, Ambrogiuolo et Bernabo étant venus, le soudan, en présence de nombreux assistants, ordonna d'un air sévère à Ambrogiuolo de dire la vérité, et comment il avait gagné cinq mille florins d'or à Bernabo, là était aussi présent Sicuran, en

133 LE DKCAMÉRON.

lequel Ambrogiiiolo avait la plus grande confiance, et qnî, diin air plus courroucé cncoro, le mt^nai'ait des plus cruels supplices, s'il ne le disait. Pour quoi, Ambro^'iuoln, doublement épouvanté, et se voyant contraint de parler, ne s'altendant du reste à d'autre châtiment que lu rcstilulioii des cinq mille florins d'or et des objets volés par lui, raconta, en présence de Bernabo et de tous les autre», comment le fait s'était passe. Et quand Ambrogiuolo eût parlé, Sicuran, comme s'il tût été l'exécuteur des volontés du soudan, se tourna vtTs Bornabo et dit: « — Et toi, que (is-tu « à ta lemnjc. à propos de celte tromperie? — », A quoi bctiîalij répondit: « — Moi, irrité d'avoir perdu mon ar- 'i fient, et do l'aifront «lue je croyais avoir reçu de ma « femme, je la lis tuer par un de nit's l'amiliers ; et, d'après t ce que m'a raconté celui-ci, elle lut promptcment dévorée M par les Iom[»s. — »

« Toutes ces choses ayant été dites en présence du soudan, entendues et comprimes par lui, sans <iu'il sût encore à quoi Sicuran, qui avait tout ordonné et qui avait posé lui-même les questions, voulait en venir, celui-ci lui dit: « — Mon « seicrneur, vous pouvez très clairement voir combien cette • bonne dame se peut glorifier de son amant et de son « mari; car l'amant lui ravit l'honneur en rnéme temps qu'il « détruit sa réputation et ruine son mari, et le mari, w croyant plus facilement au mensonge d'autrui qu'à la vé- « rite dont une longue expérience lui «levait avoir donné la « certitude, la lat tuer et la donne à manger aux loups ; « en outre. l'afTection que lui porte l'amant et le mari est « telle, qu'étant longtemps restés près d'elle, aucun ne la « reconnaît. Mais pour ce que vous savez maintenant fort « bien ce que chacun d'eux a mérité, si vous voulez me « permettre, comme une faveur spéciale, de faire punir le «< trompeur et de pardonner au trompé, je ferai venir ici « cette flame devant vous et devant eux. — » Le soudan, disposé en celte circonstance à complaire jusqu'au bout .\ Sicuran, dit que cela lui plaisait, et (]u'il Ht venir la dame. lJi;rnabo, qui croyait Termement que sa femme était morte. Bétonna 'hcaucoup ; quant à Ambrogioolo, prévoyant dé:à son châtiment, et tremblant d'être réduit h. chose pire encore qu'à rendre l'argent, il ne savait s'il devait souhaiter ou <^. craindre que la dame vînt, et il attendait sa venue avec une grande anxiété.

<c Le Soudan ayant donc accordé à Sicuran ce qu'il demandait, cf'lui-ci, pleurant et se jetant à ses uenoux, quitta la voix d'homme, n'ayant plus désir de garder son déguisement masculin, et dit : « — Mon seigneur, je suis la mal- « heureuse Ginevra, obligée d'errer six ans par le monde à « l'aventure sous un déguisement d'homme, par ce traître

D E'JVIÈME JOURNÉE . 139

K (1">:nbrOL:iuolo qui m'a faussement et déloyalement accu- « séo, et pur cet homme inique etrrnel qui ma livrée à son « serviteur pour me tuer et me donner à manger aux loups. — >> Et déchirant le devant de ses habits et montrant sa poitrine, elle fit voir ouvertement au Soudan et à tous les autres qu'elle était femme; puisse tournant vers Ambrogiuolo, elle lui demanda, en l'injuriant, s'il avait jamais couché avec elle, comme il s'en était auparavant vanté. Celui-ci l'ayant déjà reconnue, et devenu quasi-muet de honte, ne disait rien.

« Le Soudan qui l'avait toujourstenuepourunhomrae.ee voyant et entendant, tomba en un tel étonnement que, malgré cc'qu'il avait vu et cntondu.il crut que c'était f»lu!ôl un sonpo qu'une réalité. Mais pourtant, quand son étonnement lut passé, reconnaissant la vérité, il combla d'éloges la vie, la constance, les mœurs et la vertu de la Ginevra qu'il avait jusque-là appelée Sicuran. Et après lui avoir l'ait apporter de très riches habits et lui avoir donné des dames pour lui tenir compngnie, suivant la demande quelle lui adressa il fit grâce à Bernabo de la mort qu'il avait méritée. Ce dernier, ayant reconnu sa lemme, se jeta à ses pieds en pleurant et en demandant pardon ; sur quoi, bien qu'il en lût peu digne, elle le lui accorda avec bonté, et, le faisant lever, l'embrassa tendrement comme son mari.

« Aussitôt après, le soudan commanda qu'incontinent Ambrogiuolo fut lié à un pal en un endroit élevé de la ville, et enduit de miel, et qu'on ne l'en détachât pas qu'il n'en tombât de lui-même ; et ainsi fut fait. Puis il ordonna que tout ce qui avait appartenu à Ambrogiuolo lût donné à la dame, ce qui n'était pas peu de chose et ne valait pas moins de dix mille roubles. Et après avoir fait préparer une très belle fête, où il traita fort honorablement Hernabo en sa qualité de mari de madame Ginevra, et madame Ginevra comme une très valeureuse dame, il leur donna, tant en joyaux, qu'en vases d'or et d'argent et en espèces, pour une valeur de plus de dix mille autres roubles. Puis, la fête terminée, il leur fit préparer un navire et leur donna licence de retourner à Gênes quand cela leur plairait. Ils y revinrent très riches et dans une grande allégresse, et ils y furent accueillis avec de grands honneurs, spécialement madame Ginevra, que tout le monde croyait morte, et qui, pendant tout le temps qu'elle vécut, eut "une grande réputation de vertu.

« Quant à Ambrogiuolo, le jour même où il fut lié au pal et enduit de miel, il fut tué et dévoré, à son grand supplice, par les mouches, les guêpes et les taons dont le pays est infesté ; et ses ossements blanchis et retenus seulement par les nerfs, restèrent pendant longtemps sans qu'on y touchât, comme un témoignage, pour quiconque les voyait, do sa iné-

140 LE DftCAMÉnON.

chancelé. Et aiusi le trompeur resta au pied de celui qu'il avait trompé. — »

NOUVELLE X

Pagunino de Monaco enlève la fetnine île nii->«>r Fliecierdo da Cliiniiea. leqoel, avant appris où elle e»t, Ta la re<l<»m«nilfr ù P.icanino. Mai» e!!» ne veut pa» retourner avec lai, et raetaer Riccianlo étant mort, elle dariaot U («nuie de HaG;BniDn.

Chacun, dans l'honnête compagnie, loua beaucoup, commétant très belle, la nouvelle contée par la reine, et sur'--:' Dioneo à qui seul il restait h racnnler dans h pr<' journée. Après bon nombre d'éloges adressés au précci- ..i récit, il dit: « — Belles dames, un endroit de la nouvelle de la reine m'a fait renoncer à vous en dire une que j'avais en l'esprit, pour vous en conter une autre, je veux dire la bêtise de Bernabo — quelque bien qui lui en advînt — et de tous les autres qui se laissent aller à croire ce qu'il paraissait croire lui-même, c'està-dire qui s'imaginent que pendant qu'ils vont par le monde, se satisfaisant avec celle-ci et celle-là, tantôt une fois, tantôt une autre, leurs femmes restées à la maison se tiennent les mains à la ceinture, comme si nous, qui naissons et grandissons au milieu d'elles, nous ne savions pas ce qu'elles désirent. En vous disant celte nouvelle, je vous montrerai du môme coup quelle est la sottise de ceux qui pensent ainsi, et combien plus grande encore est celle de ceux qui, se croyant plus puissants que la nature, s'imaginent pouvoir par des démonstrations fabuleuses suppléer à ce qu'ils peuvent faire, et s'efforcent d'amener les autres an point où ils en sont, alors que la nature de celui qu'ils sollicitent ne le permet pas.

« 11 y eut donc à Pise un juge doué de plus d'esprit que de force corporelle, et dont le nom était messer Ricciardo di Chinzica, lequel croyant peut-être pouvoir satisfaire les femmes avec les mêmes moyens qu'il satisfaisait à l'étude, mit, en homme très riche qu^il était, une extrême sollicitufie à prendre pour femme une belle et jeune dame, alors qu'il aurait dû doublement repousser celle idée, s'il avait su se conseiller soi-même comme il savait conseiller les autres. La chose advint comme il voulut, pour ce que messer Lotto Gualandi lui donna pour femme une sienne fille, nommée Bartolomea, une des plus belles et des plus désirables jeunes femmes de Pise, où. il y en a bien peu qui ne ressemblent à des lézards gris. Le juge l'ayant menée en grandissime fêle

DEUXIÈME JOURNÉE. li'.

à sa maison, et aynnt fait ries nocos magnifiqu'^g, se hasarda, la première nuit, à la louclier une l'ois pour consommer le mariage, et encore s'en lallut-il de peu qu'il ne pût finir la partie ; pour quoi, le matin d'après, comme un homme maigre, sec et de pou de souffle qu'il était, il lui fallut se réconforter avec du bon vin, des confitures fortifiantes et autres ingrédients, afin de se remettra en vie.

« Or ce messire le juge, meilleur estimateur de ses forces qu'il n'avait été avant son mariage, commença à enseigner à sa femme un calendrier bon pour les enfants qui apprennent à lire, et peut-être fabriqué. jadis à Ravenne. En effet, selon qu'il lui montrait, il n'y avait pas dans ce calendrier un jour qui ne fût la lètc d'un saint, mais de plusieurs, en révérence desquels il lui démontrait que l'homme et la femme se devaient abstenir do relations conjugales, y ajoutant encore les jeûnes, les quatre temps et vigiles des apôtres et de mille autres saints, et le vendredi et le samedi, et le dimanche du Seigneur, et tout le carême, et certains moments de la lune, et nombre d'autres exceptions, pensant peut-être qu'on pouvait faire avec les lemmes dans le lit comme il faisait parfois lui-même en plaidant au civil. Il employa longtemps cette méthode, non sans grave mélancolie de la dame, qui n'en tâtait à peine pas plus d'une fois par mois, prenant bien garde qu'un autre ne lui apprît les jours de travail, comme il lui avait appris les jours de fête.

« Il ailvint qu'un jour, la chaleur étant grande, l'envie prit messer llicciardo d'aller se promener en un sien domaine fort beau, voisin de Monte Nero, et d'y rester quelques jours pour prendre l'air avec sa belle dame. Et là, voulant lui donner quelque distraction, il fit un jour pêcher, et étant monter, lui sur une petite barque avec les pêcheurs, et elle sur une autre avec les autres dames, ils s'en allèrent voir ; et le plaisir les entraînant, ils s'éloignèrent, quasi sans s'en apei-cevtjir, plusieurs milles en mer. Pendant qu'ils étaient le plu:^ occupés à regarder, survint soudain une galère de Paganino da Mare, fameux corsaire d'alors, laquelle ayant vu les barciues, se dirigea vers elles. Ces dernières ne purent s'enfuir assez vite que Paganino n'atteignît celle où étaient les femmes; et y voyant la belle dame, sans plus vouloir autre chose il la mit sur sa galère, sous les yeux de messer Riccianio qui était déjà retourné à terre et continua sa route. Ce que voyant messire le juge, lui qui était si jaloux qu'il avait peur de l'air même, il ne faut pas demander s'il fut désolé. Ce fut en vain, qu'à Pise et ailleurs, il se plaignit de la barbarie des corsaires, sans savoir qui lui avait pris sa femm(! et où on l'avait emmenée. Quant à Paganino, voyant la dame si belle, l'aventure lui semblait excellente ; n'ayant pas de femme, il résolut da la garder toujours

l-i2 LE DÉCAMÉRON,

près de lui, et comme elle pleurait fort, il .-. i.^t .\ la consoler doucement. La nuit venue, le cnlendrier lui étant tombé de la ceinture et les fêtes et jours IVriés lui étant sortis de la mémoire, il commença à la consoler par des arAt'.s, les paroles lui paraissant avoir fait peu dcnot dans le jour ; et il la consola si bien, qu'avant nu'ils arrivassent à Moii.iro, le juge et ses lois étaient loin de l'esprit de la dame qui se mit à vivre le plus joyeusement du monde avec Hnpanino. Celui-ci l'ayant menée à Monaco, outre les consolations qu'il lui donnait do jour et de nuit, il la traitait honorablement comme b\ femme.

« Au bout d'un certain temps, niosser Ricciardo ayant appris où était sa femme, l'ut [iris d'un ardent uétir fie la revoir: avisant que personne ne ferait aussi bien que lui ce qu'il fallait faite, il résolut d'aller la trouver lui-même, disposé à dépenser pour sa rançon tout l'argent qu'il faudrait. S'étant mis en mer, il s'en alla h Monaco, et l.\ il vit su femme et fui vu p;ir elle qui. le soir même, en parla à Paganino et l'informa de ses intentions. Le lendemain matin, .Messer Ricciardo, voyant l'aganino, l'accosta, et lui (il sur-le champ de grandes démonstrations d'amitié, t)ien que Pagar.ino, attendant où ri voulait rn vi-nir, IVignît de ne le point con- Tiiiîlrf;. Pour (juoi. quand le ajojuent parut venu à messer Hicciriido, il lui dérouvrit, du miriix cjuil sut et le plus gracieusement possible, le motif de sa venue, le priant de lui demander ce qu'il lui plairait et de lui rendre la dame. A quoi t'aganino répondit d'un air joyeux : «i — Mfssfrc, « soyez le bien venu ; et pour vous répondre brièvement, je « vous dis ceci : il est vrai que j'ai chez moi une jeune « dame ; et je ne sais si elle est votre fen)me ou celle d'un « autre, pour ce que je ne vous connais pas ni elle non « plus, si ce n'est pour le peu de temps qu'elle a demeuré « avec moi. Si vous êtes son mari, comme vous le dites, « je vous conduirai vers elle, car vous me sembicz êtn- « un aimable gentilhomme, et je suis certain qu'elle vou« « reconnaîtra bien. Si elle dit que les choses sont comme M vous le pi étendez, et qu'elle veuille s'en aller avec vous, « vous me donnerez pour sa rançon ce que vous-même vou- « drez ; si les choses ne sont pas ainsi, vous feriez une « vilaine aclion en me la voulant ôter, pour ce que je suis « jeune, et puis tt)ut comme un autre avoir une femme, et « surtout celle-ci qui est la plus plaisante que j'aie jamais « vue. — Messer Ricciardo dit alors : « — Certes, elle es^. « ma femme, et si tu me mènes où elle est, tu le verras ; « elle se jettera aussitôt à mon col ; et pour ce, je ne de- « mande pas qu'il soit tait autrement que lu l'as toi-même « proposé. — » K — Allons donc — dit Paganino. — »

■ Ils se rendirent donc en la maison de Paganino, et étant

entrés dans une salle, Paganino fit appeler la dame. Celle-ci, habillée et parée, sortit de sa chambre et étant venue dans celle où. était raesser Ricciardo avec Paganino, elle n^'adressa pas plus la parole à messer Ricciardo qu'elle n'eût fait pour un autre étranger qui serait venu avec Paganino chez lui. Ce que voyant, le juge qui s'attendait à être reçu par elle avec une grandissime tèle, s'étonna fortement, et se mit à dire en lui-même : peut-être la mélancolie et le long chagrin que j'ai éprouvés après l'avoir perdue, m'ont tellement changé qu'elle ne me reconnaît pas. Pour quoi, il lui dit: « — Femme, (( il m'en coûte cher de t'avoir menée à la pèche, pour ce « qu'on n'éprouva jamais douleur semblable à celle que jai « endurée depuis que je l'ai perdue, et toi, tu ne semblés « pas me reconnaître, tellement tu me fais un sauvage ac • « cueil. Ne vois-tu pas que je suis Ion messer Ricciardo, M venu ici pour payer ce que voudra ce gentilhomme en la « maison de qui nous sommes, afin de te ravoir et de t'em « mener ; et qu'il veut bien te rendre à moi en échange de « ce que je voudrai lui payer? — » La dame s'étant tournée vers lui, dit en souriant un peu : « — Messire, est-ce « à moi que vous parlez? prenez garde de me prendre pour < une autre ; car, pour moi, je ne me souviens pas de vous ■< avoir jamais vu. — » Messer Ricci.irdo dit: « — Prends « garde à ce que tu dis, regarde-moi bien ; si tu veux bien '< te rappeler, tu verras bien que je suis ton Ricciardo di (« Ghinzica. — » La dame dit : « — Messire, vous me par- « donnerez, ce n'est peut-être pas chose honnête à moi, ' comme vous vous l'imaginez, de tant vous regarder, mais ' je vous ai néanmoins assez regardé pour bien savoir que •' je ne vous ai jamais vu. — « Messer Ricciardo pensa qu'elle agissait ainsi par peur de Paganino, et qu'elle ne voulait pas avouer devant lui qu'elle le connaissait ; pour quoi, après ua

iioment, il pria Paganino de le laisser parler seul dans un'S chambre avec la dame. Paganino dit que cela lui plaisait, pourvu qu'il ne la dût point embrasser contre sa volonté ; et il ordonna à la dame d'aller avec lui dans une chambre, d'é-

juter ce qu'il voulait lui dire et de lui répondre comme :ela lui plairait.

» La dame et messer Ricciardo étant donc allés seuls en une •liambre, dès qu'ils se furent assis, messer Ricciardo semit à dire : « — Eh ! cœur de mon corps, ma douce 'ime, mon • espoir, ne reconnais-tu pas maintenant ton Ricciardo qui « t'aime plus que lui-même? Comment cela peut-il se faire? « suis-je tellement changé? Et ! mon bel œil, regarde-mai e un peu. — » La dame se mit à rire et sans en laisser dire plus, elle dit : « — Vous savez bien que je ne suis pas '( si oublieuse que je ne reconnaisse que vous ê!es messer « Ricciardo di Ghinzica, mon mari ; mais vous,pendant que

144 LE PKCAMi:iU;N.

»f j'ai été avec vous, vous avez montré que vous me connaîs-

• siez très mal, pour ce que si vous aviez été sape, comme 1 vous voulez qu'on le croie, vous devii-z bien avoir assez do K bon sens pour voir que j'étais jeune et Iraîche et izaillardo. « et pour savoir par conséquent ce qu'il faut aux jeunes « femmes, en outre des vêtements et du manger, bien que «« par vergogne, elles no le disent pns ; comment le Taisiez « vous, vous le savez ! Et si l'élude dos lois vous était pin

« agréable que votre femme, vous ne deviez pas la prendre « pour moi, vous ne me (ites jamais l'eirel d'un juge, main « bien d'un crieur-juré de sacrements et de fôles.de jeûnes ei « de vigiles, tellement vous les connaissiez bien. Et je vou- « dis que si vous aviez fait faire par les luboureurs qui Ira « vailltiient vos domaines autant de fêtes que vous en fai- « siez faire à celui (jui avait mon petit champ à labourer,

• vous n'auriez jamais récolté un grain de blé. Dieu, qui u M pris en pitié ma jeunesse, m'a fait rencontrer celui avo' « lequel je demeure en cette maison, cù l'on ne soit pas ce que M c'est qu'une (ête —je dis ces léles que vous, plus dévot ù t Dieu qu'au service des dames, vous célébriez — et dont « jamais n'ont franchi la porte, samedi ni vendredi, ni vice giles, ni quatreteuips, ni carême qui est chose si longue ; :< au contraire on y travaille de jour et de nuit, et l'on y bat •.« la laine : et cette nuit môme, dès que matines ont sonné, « je sais bien comment le fait est allé, une fois en sus. « Donc, j'entends rester avec lui et travailler pendant que

• je suis jeune ; quant au fêtes, aux pénitences et aux « jeûneSjje me réserve de les observer quand léserai vieille; « et vous, allez-vous-en à la bonne aventure le plus tôt que « vous pourrez, et faites sans moi autant de fêtes qu'il vous « plaira. — »

M En entendant ces paroles, messer Ricciardo éprouva unr douleur insupportable; et quand il l'eut vu se taire, il dit :

« -r Oh ! ma douce Ame qu'est-ce que lu dis là? n'as-tu « point garde à l'honneur de tes parents et à ton propre « honneur? Veux-tu rester ici plus longtemps prostituée à « cet homme et en péché mortel, tandis qu'à Pise tu es ma « femme? Celui-ci, quand il sera fatigué de toi, te chassera « à ta grande honte ; moi, je t'aurai toujours pour chère, et « toujours, encore que je ne le voulusse pas, tu seras Dame « en ma maison. Dois-tu pour cet appétit désordonné et « peu honnête, abandonner en même temps et ton honneur « et moi qui t'aime plus que ma vie? Eh ima chère espc- « rance, ne parle plus ainsi ; consens à venir avec moi ; à « partir d'aujourd'hui, puisque je connais ton désir, je « m'efforcerai de le satisfaire ; donc, 6 mon doux bien, « change d'avis et viens-t'en avec moi, car je n'ai jamais « éprouvé de joie depuis que lu m'as été enlevée. — » A quoi

hi dame répondit ; « — Quant à mon honneur, je n'entends « que personne, maintenant qu'il n'en peut être autrement, •< se montre plus susceptible que moi ; que mes parents ne « s'en sont-ils souciés, eux quand ils me donnèrent à vous! u S'ils ne furent point alors soucieux de mon honneur, Je « n'entends pas me soucier présentement du leur; et si je u suis maintenant en péché mortier, j'y resterai quand même M je serais en péché pilon ; n'en soyez pas plus en peine que « moi. l"'.' je vous dis ceci : ici, il me semble être la (einme « de Paganino, tandis qu'à Pi^e il me semblait être votre « concubine, en voyant que pour les points de la lune et les M mesures de géométrie, les planètesvenaient se mettre entre '< vous et moi, tan/jis qu'ici Paganinome tient toute la nuit «c en ses bras, et m'élreint, et me mord ; et comme il m'ar- « range, Dieu vous le dit pour moi. Vous dites aussi que <• vous vous efforcerez ; et de quoi ? de le faire lever à coups « de bâtons? Je sais que vous êtes devenu un preux cheva- M lier depuis que je ne vous ai vu. Allez, et efforcez-vous M de vivre; car me semble au contraire que vous vivez en M ce monde en simple locataire, tellement vous me paraissez « étique et malingre. Et je vous dirai plus encore : quand M celui-ci me laissera — et il ne me paraît pas disposé à « cela tant que je voudrai rester avec lui — je n'entends « point pour cela retourner jamais à vous, dont en vous •(•compressant tout entier on ne ferait pas une écuelle do « sauce, pour ce qu'à mon très grand dommage et détri- « ment j'y ai été une fois ; je chercherai ma pitance ailleurs. « Sur quoi, je vous le dis de nouveau : ici il n'y a fête ni « vigiles, ce qui fait que j'entends y rester; et pour ce, le « plus tôt que vous pourrez, allez-vous-en à la garde de Dieu, » sinon je croirai que vous voulez me faire violence. — »

« Messire Ricciardo se voyant en mauvais parti, et reconnaissant sa folie d'avoir pris une femme jeune alors qu'il clait épuisé, sortit de la chambre d'un air dolent et triste, i;l dit à Paganino beaucoup de paroles encore qui n'abouiirent à rien. Enfin, sans avoir rien obtenu, il laissa la dame et s'en retourna à Pise où il tomba tellement fou de douleur,qu'il s'en allait dans Pise ne répondant pas autre chose à tous ceux qui le saluaient ou lui parlaient, sinon : le mauvais trou ne veut pas de fête ; et au bout de peu de temps il mourut. Ce qu'ayant appris Paganino, et connaisant l'amour que la dame lui portail, il la prit pour femme légitime, et sans jamais ooserver fêtes ou vigiles, sans faire le carême, ils travaillèrent tons deux tant que les jambes les purent porter, et se donnèrent du bon temps. Pour quoi, mes chères dames, il me parait que Bernabo, dans sa discussion avec Ambrogiuolo, chevauchait la chèvre à rencontre de son penchant. — j»

146 tE DÉCAMÉRON.

Celle nouvelle donna tellement h rire ï toute la con • ignie, qu'il n'y avait personne à qui les mâchoires ne ti- : mal, et d'un consentement unanime toutes les dames avouèrent que Dioneo disait vrai Pl que Hernubo avait été une bête. Mais quand la nouvelle fut finie et que le rire se fut apaisé, la reine ayant observé que l'heure était déjh tardive et que tous avaient conté la leur, qu'ainsi la fin de son pouvoir était venue, ôta la couronne do dessus sa tAle suivant le cérémonial adopté, et la posa sur la têtede Néi} ' ' en disant d'un air joyeux : « — Que désormais,^ « compagne, le gouvernement de ce petit peuple t'ir H tienne. — » Puis elle retourna s'aspooir. Néiphile r un peu de l'honneur reçu; son visago- devint tel qi. montre la fraîche rose d'avril ou de mai aux premières lueurs du jour, et ses yeux, légèrement bni— ■•- <•! i.I.-irm do iK-^ir, brillèrent comme l'étoile du matin. M l'honnête rumeur par laquelle Ic; joyfcux accueil à leur reine, celle-ci, ayant repris cœur > tant assise un peu plus haut que d'habitude:" — Pu « je suis votre reine, et pour ne pas m'écarlerde 1 « suivie par celles qui l'ont été avant moi, et dont « par votre obéissance approuvé le commandomenl, .)• îc vous ferai connaître en peu de mots mon avis, et s'il est « adopté par votre conseil, nous le suivrons. Cri' « le savez, c'est demain vendredi et aprt's dcmn: «jours ennuyeux à la plupart des gens àfiusc de.s aliuicnls « qu'on a coutume d'y manger ; sans compter que le vcn- « dredi est digne de tout notre respect pour ce que c'f-at le (( jour en lequel Celui qui est mort pour nous pouffrit sa « passion. Pour quoi, je pense qu'il serait juste et convc- « nable qu'en l'honneur de Dieu, nous nous occupions cr' « jour-là plutôt de prières que de nouvelles. En outre, !' « samedi, les dames ont coutume de se laver la tôle et de « se débarrasser de la poussière et delà malpropreté qui «' peut leur être survenue par leurs travaux de la prorcdenlr « semaine; et elles ont semblablement coutume déjeuner « en l'honneur de la Vierge mère du fils de Dieu, et de ne « se livrer à aucun travail à cause du dimanche suivant « Pour quoi, ne pouvant pleinement suivre en ce jour l'ordr.' a de vivre adopté par nous, j'eslime qu'il est bienséant d ■ « nous dispenser de ccmter ce jour là des nouvelles. Après, « pour ce que nous serons restés ici pendant quatre jours, ti si nous voulons éviter que de nouveaux venus nous arri- « vent, je crois qu'il sera opportun de changer l'endroit et « d'aller ailleurs, et j'ai déjà pensé et prévu où nou.^ de- « vrons aller. Quand donc nous serons réunis en ce nouvel « endroit, dimanche, après la sieste — ayant eu aujourd'hui <t assez de loisir pour discourir et discuter— tant parce que

« VOUS aurez eu plus de temps pour y penser, que parce « qu'il sera encore plus beau de restreindre un peu la li- « cence de nos nouvelles, j'ai pensé que l'on devra deviser « de ceux qui parleur industrie ont acquis ce qu'ils avaient « longtemps désiré, ou qui ont recouvré ce qu'ils avaient «perdu. Sur ce, que chacun pense à dire quelque ciiose « qui puisse être utile ou tout au moins agréable à la com- « pagnie, le privilège de Dioneo étant toujours sauve- « gardé. — »

Chacun loua le langage de la reine et l'ordre proposé par elle, et ils déciflèrent qu'il en serait ainsi. Après quoi la reine, ayant fait appeler son sénéchal, lui indiqua avec précision oii il devrait faire mettre les tables le soir, et ce qu'il devait faire ensuite pendant tout le temps de son commandement. Et cela fait, s'élant levée ainsi que toute sa compagnie, elle donna licence à chacun de faire ce qui lui plairait le plus. Les dames et les hommes se dirigèrent en conséquence vers un petit jardin, et là, après qu'ils se furent In peu promenés, l'heure du souper venue, ils soupèrent avec joie et plaisir, et s'étant levés de table dès qu'il plut à la reine, Emilia menant la danse, la canzone suivante fut chantée par Pampinea, les autres dames lui répondant :

Quelle dame chantera, si non moi

Qui suis satisfaite en tous mes désirs?

Viens donc, Amour, cause de tout mon bien.

De tout espoir et de tout effet Joyeux ; .

Chantons ensemble un peu,

Non les soupirs -t les peines amères

Qui me font présentement tes -plaisirs plus doux.

Mais bien le feu éclatant

Au milieu duquel Je brûle et Je vis eu liesse et en joiSf

T'adoraot comme mon Dieu.

Tu m'as' dis devant les yeux, ô Amour,

Le premier jour que tes feux me pénétrèrent,

Un jeune homme tel,

Que, pour la beauté, l'ardeur, la vaillance,

On n'en trouverait jamais un meilleur.

Ni même Un qui l'égalerait.

Je m'enflammai tellement pour lui, qu'aujourd'hui

J'en chante avec toi, joyeuse, ô mon seigneur.

Et ce qui, en cela, m'est un souverain plaisir, • C'est que je lui plais autant gu'H me platt. Grâce à toi, ô Amour.

148 LE DÊCAMÉROit.

Pour quoi je possèiie ea ce moude

Ce que je di^sire, et j'espère avoir la paix en l'autre,

A cause de l'entière Hdélité

Que je lui porte. Dieu tini voit cela,

Dans son royauoio noua le coDcèdera aussi.

Après ceiie-oT, on en chanta plusieurs autres, et l'on fit lusieurs danses, et l'on sonna de divers instrunriontg. M.iis a reine estimant qu'il était temps d'aller se reposer, chacuo s'en alla à sa chambre, précédé par les torches; cl ayant vaqué, les deux jours suivants, aux chos'^s dont la reine avait tout d'abord parlé, ils attendirent le dimanche avec impatience.

La leeonde Journée an T>éckMtnnv finie, commence la troisième, dan» laquelle,

«ous le commandement de Néipliiie, on devise de ceux qui, par leur adresse, ont acquis ce qu'ils avaient longtemps désiré, oa <|ui ont recouvré ce qu'ilt avaient perdu.

Déjà l'aurore, de vermeille qu'elle était, commençait àjau- Bir à rapproche du soleil, quand, le dimanche, la reine s'étant levée, fit lever toute sa compagnie. Le sénéchal qui, depuis un bon moment déjà, avait envoyé à l'endroit où l'on devait aller une grande partie des choses nécessaires, ainsi que les gens qui devaient les y préparer, voyant la reine en chemin, fit promplemenl charger tout le reste comme si on eiît quasi levé le camp de là, et s'en alla avec les bagages et le reste des serviteurs derrière les seigneurs et les dames. La reine donc, accompagnée et suivie de ses dames et des trois jeunes gens, et guidée par le chant de peut-être vingt rossignols et autres osseaux de toutes sortes, marchant à pas lents par un sentier peu fréquenté mais plein d'herbes vertes et de fleurs, lesquelles, le soleil survenant, commençaient toutes à s'ouvrir, prit son chemin vers l'occident et, tout en devisant, plaisantant et riant avec sa troupe, sans dépasser deux mille pas, les conduisit fort avant la troisième heure à un très beau et riche palais. Y élant entrés, ils le parcoururent en entier, et ayant vu les grandes salles et les belles chambres brillantes de propreté et pleines de tout ce qu'il leur fallait, ils admirèrent vivement ce palais et en tinrent le maître pour un seigneur magnifique. Etant ensuite descendus en bas, et ayant vu l'ample et joyeuse cour, les caves pleines de vins exquis et l'eau fraîche qui sourdait en abondance, ils l'admirèrent plus encore. Puis, désireux de se reposer un peu, ils allèrent s'asseoir sur une galerie qui dominait toute la cour et qui était remplie des fleurs que comportait la saison, ainsi que de verdure ; et là, le discret sénéchal les reçut avec délicieux confetti et des vins exquis dont ils se réconfortèrent. Après quoi, s'étart fait

150 LE DKCAMÉRON.

ouvrir un jardin attenant au palais et qui était tout ontourë de murs, ils y entreront, et dès leur entréi', rcnseiultle leur en paraissant d'une beauté merveilleuse, ils se mirent à en regarder plus attentivemi'nt les diverses parties. Ce jardin «Tait en de nombreux endroits, tout autour et au milieu, de Irô» vastes allées droites comme d©s flt-ehcs et couvertes de T^goes en treilles qui annonçaient devoir donner cette année force raisins ; et les fleurs répandaient p»r tout le jardin une si "puissante odeur, mêlée qu'elle était ou parfum des nombreuses autres plantes embaumant l'air, qu'il leur scnablait être au milieu de toutes les épices qui naquirent jamais en Orient. Les bords de ces allées étaient «luasi tout couverts do ntsiers blancs et vermeils et de jasmins ; de Borte que, non-seulement pendant la matinée, mois alors même que le soleil était le plus haut, on pouvait aller partout sous une ombre odoriférante et agr -^ ètro atteint par ses rayons. Combien nombreu;^ los plantes de ce lieu, quelles elles étaient et dans quel ordre on les avait disposées, tout cola serait trop long à raconter ; mais il n'en était aucune de celles qu on regarde comme précieuses et que notre climat peut supporter, qui ne s'y trouvât en abondance. Au milieu du jardin — ce qui n'est pas moins à louer que toutes les choses précédentes, mais bien plus encore — était un pré d'herbe menue et si verto qu'elle paraissait noire, tout émaillé de plus do dix mille eepèces de fleurs, et clos tout à l'entour de cèdres et d'orangors ti:ès verts et très vigoureux, lesquels, portant en même temps des fruits miîrs, des fruits verts et des fleurs, nonseulement faisaient un plaisant ombrage pour les yeux, mais frappaient agréablement l'odorat. Au milieu de ce pré était une fontaine du marbre le plus blanc, avec de mcrvoilleuaessculptures. Au centre, d'une (igure posée sur une colonne qui était droit au milieu, jaillissait vers le ciel — je ne sais si c'était d'une veine naturelle ou artillcielle — une eau si abondante et qui s'élevait si haut, pour retomber ensuite avec un doux bruit dans la claire fontaine, qu'il en aurait moins fallu pour faire tourner un moulin. Cette eau — je di» celle qui surabondait quand la fontaine était pleine — seohappait du pré par une voie cachée cl par de petits canaux très beaux et très habilement faite. Une fois hors du pré, revenue au grand jour, elle l'entourait complètement ; de là, elle parcourait tout le jardin par de semblables petits canaux, puis elle était recueillie en dernier lieu en un endroit d'où elle sortait enfin de ce beau jardin et précipitait ses eaux limpides vers la plaine, faisant, avant d'y arriver tourner deux moulins avec beaucouj^ do force et au grand avantage du maître.

La vue de ce jardin, sa belle ordonnance, les plantes et U

TROISIÈME JOUr.NÉE. 131

fontaine avec les petits ruisseaux qui en dérivaient, tout cela plut tellement aux dames et aux trois jeunes gens, qu'ils se mirent tous à affirmer que, si le paradis pouvait exister sur terre, ils ne savaient quelle autre forme on aurait pu lui donner sinon celle de ce jardin, et qu'ils n'imaginaient pas quelle autre beauté on aurait pu lui ajouter. Us allaient donc très contents tout à l'entour, se composant de très belles guirlandes de feuillages variés, ce pendant qu'ils écoutaient plus de vingt sortes d'oiseaux, lesquels chantaient à l'envi l'un de l'autre, quand ils furent frappés d'une plaisante beauté dont ils ne s'étaient pas encore aperçus, éblouis qu'ils avaient été par les autres : à savoir qu'ils virent le jardin rempli de peut-être cent variétés de beaux animaux qu'ils allaient se montrant les uns aux autres. D'un côté sortaient les lapins, de l'autre couraient les lièvres ; là reposaient les chevreaux couchés ; ailleurs les jeunes cerfs allaient paissant. Et outre ceux-là, plusieurs espèces d'animaux inolTensifs allaient et venaient comme des bêtes quasi domestiques, chacune selon sa fantaisie. Toutes ces choses, venant après les plaisirs précédemment goûtés, leur en procurèrent un bien plus grand. Mais quand, regardant tantôt une chose, tantôt une autre, ils eurent assez marché, ili firent dresser les tables autour de la belle fontaine, et après avoir chanté six petites chansons et s'être livrés à quelques danses, ils allèrent manger, selon le bon plaisir de la reine et ayant été servis dans un grand et liel ordre, et à leur loisir de bonnes et délicates victuailles, devenus plus gais, ils se levèrent et se livrèrent de nouveau à la musique, aux chants et aux danses, jusqu'à ce qu'il parût bon à la reine, la chaleur survenant, que ceux à qui cela plairait allassent. dormir.Les uns y allèrent; les autres, séduits par la beauté du lieu, n'y voulurent point aller, mais, demeurés là, se mirent nui à lire des romans, qui à jouer aux échecs, qui aux tables, pendant que leurs compagnons dormaient. L'heure de none passée, après s'être levés et s'être rafraîchi la figure avec de l'eau fraîche, ils s'en vinrent danslepré, suivant qu'il plut à la reine, et s'étant assis près de la fontaine, en leur mode habituel, ils attendirent le moment de dire des nouvelle? sur le sujet proposé par la reine. Le premier d'entre eux à qui la reine imposa cette charge fut Philostrate, lequel commensa de cette fagoB ;

NOUVELLE I

IfMtto d« Lamporeecbio «'élaDt fait passer poor moet, derient jardinier iTm couvent àe noanei qui linitseol toute* par coucber aree lui.

« — Très belles dames, il y ena beaucoup do ces hommes et de ces femmes asâcz sols pour croire que des qu'on a posé sur la télé d'une jeune tille le bandeau blanc et sur son dos lu robe noire, elle n'est plus femme et ne se sent plus d'appétits féminins, comme si, en la faisant nonne, ou l'avait lait devenir de pierre ; et si par hasard ils entendent dire quelque chose contre celte croyance qu'ils ont, ils se fichent comme si un grand crime contre naiure avait été commis, sans songer qu eux-mêmes ne se peuvent rassasier pur la pleine licence qu'ils ont de faire tout ce Qu'ils veulent, ni sans vouloir rénéchir à la grande force de 1 oisiveté et de la solitude. Et semblablement, il y en a encore beaucoup de ceux qui croient trop que la pioche, la béchc, la mauvaise nourriture et les fatigues enlèvent entièrement aux travailleurs de la terre les appétits de la concupiscence, et les rendent très grossiers d'intelligence et de jugement. (Combien se trompent tous ceux qui pensent ainsi ? Mais il me plaît, puisque la reine me l'a commande, et que je ne m'écarte pas du sujet proposé par elle, de vous le démontrer plus clairement par une petite nouvelle.

« Dans nos contrées était autrefois et est encore un coûtent de femmes très renommé pour sa sainteté, et que je ne nommerai pas, pour ne diminuer en quoi que ce soit sa réputation. 11 n'y a pas longtemps que dans ce couvent, où ne se trouvaient alors que huit nonnes avec une abbcsse, toutes fort jeunes, était un pauvre homme chargé de cultiver un beau jardin que les religieuses possédaient. Mécontent de son Ëuldire, il régla un beau jour ses comptes avec l'intendant des nonnes et s'en retourna à Lamporeecbio, d'où il était. Là, parmi ceux qui l'accueillirent joyeusement, était un jeune ouvrier fort, robuste et, pour un campagnard, très beau de sa personne, et qui avait nom Masetlo. Ayant demandé au bonhomme où il était resté si longtemps, celui-ci, qui s'appelait Nuto, le lui ayant dit,Masetto l'interrogea sur ce qu'il faisait dans le couvent. A quoi Nuto répondit : « — Je travaillais dans leur grand et beau jardin, et, en

• outre, j'allais quelquefois au bois pour la provision ; je « puisais de l'eau et faisais quelques autrea semblables be- « sogncs, mais les nonnes me donnaient un si mince salaire

• que je pouvais à peine payer mes chaussures. En outre,

« elles sont toutes jeunes, et il me semble qu'elles ont le « diable au corps, car on ne peut rien faire à leur goût. Au « contraire, souvent, quand je travaillais au jardin, l'une « disait ; Porte ceci là, et l'autre disait: Porle-le ici ; une « autre m'enlevait la bêche des mains et disait : Ceci n'est « pas bien : et elles me causaient tant de tracas que je lais- « sais là l'ouvrage et que je sortais du jardin. De sorte que, « soit pour une chose, soit pour une autre, je n'ai plus « voulu y rester, et je m'en suis venu. Leur intendant, «quand je suis parti, m'a prié, si j'avais sous la main queli< qu'un qui pût faire ce service, de le lui envoyer, et je le « lui ai promis ; mais Dieu le fasse solide de^ reins comme « je lui en chercherai et lui en enverrai un ! — »

€ Quand Masetto eut entendu ce que lui disait Nuto,il lui rint en l'esprit un si grand désir d'être avec ces nonnes qu'il s'en consumait tout entier, comprenant bien aux paroles de Nuto qu'il pourrait venir à bout de ce qu'il désirait. Mais avisant qu il n'y arriverait pas s'il ne lui parlait point, il lui dit : « — Et ! comme tu as bien fait de t'en revenir 1 Un « homme est-il fait pour vivre avec des femmes? Il lui vau- « drait mieux vivre avec des diables. Elles ne savent pas, « six fois sur sept, ce qu'elles veulent elles-mêmes. — » Mais dès que leur entretien eut cessé, Masetto se mit à songer à la façon dont il s'y devait prendre pour s'introduire près d'elles ; et comme il se savait .parfaitement apte aux services dont -parlait Nuto, il ne craignit pas d'être refusé pour ce motif, mais parce qu'il était trop jeune et de bonne mine. Pour quoi, avoir ruminé en soi-même de nombreux projets, il se dit ; « — L'endroit est très loin d'ici et per- « sonne ne m'y connaît. Sije sais faire semblant d'être muet, « certainement j'y serai reçu. — » Et s'arrêtant à cette ruse, sa cognée au cou, sans dire à personne où il allait, il s'en vint au monastère comme un pauvre homme. Y étant arrivé, il y entra et trouva par hasard l'intendant dans la cour. Alors, par gestes, comme font les muets, il lui témoigna le désir d'avoirà manger pour l'amour de Dieu, lui donnant à entendre que, s'il en avait besoin, il irait lui fendre du bois. L'intendant lui donna volontiers à manger, puis il le mit devant quelques souches que Nuto n'avait pas pu fendre, et que lui, qui était très robuste, fendit toutes en peu de temps. L'intendant, qui avait besoin d'aller au bois, l'emmena ensuite avec lui et, là, lui fit couper des fagots ; puis ayant mis l'âne devant lui, il lui fit comprendre par signes de le conduire au couvent. Masetto s'en aciiuitta fort bien ; pour quoi l'intendant le retint plusieurs jours pour certains travaux qu'il y avait à faire.

« Or il advint qu'un jour l'abbesse le vit et demanda à l'ioteadaat qui il était. Celui-ci lui dit : « — Madame, c'es

« un pauvre homme sourd et muet.qui.un de ces jours der- « niers, est venu me demander l'aumône, de sorte que je lui « ai fait du bien et lui ai donné à faire plusieurschoses qui « devaient être faites. S'il savait travailler le jardin et qu'il « voulût demeurer ici, je crois que nous aurions un bon ser- « viteur,car il nous en faut un et il ferait ce qu'il pourrait. « En outre, vous n'auriez point à craindre qu'il pnriAt à vos M jeunes nonnes. — • A qui l'abbessc dit : « — Sur ma foi « en Dieu, tu dis vrai ; sache s'il sait travailler, et essaie do M le retenir ; donne-lui quelque paire do mauvais souliers. « quelque vieux capuchon ; flatte-le ; soigne-le ; donne-lui «e bien à manger. — » L'intendant dit qu'il le ferait. Masetlo n'était guère loin, mais faisant semblant debalayer la cour,il entendait toute cette conversation, et, joyeux, il disait en lui-mônie : « —Si vous m'y introduisczje vous travaillerai « si bien le jardin, que jamais il n'aura été travaillé de la « sorte. — » Bref, l'mlendant ayant vu qu'il savait très bien travailler, et lui ayant demandé par signes s'il voulait rester,et Maselto lui ayant répondu également par signes qu'il y consentait, il l'occupa, lui enjoignit de travailler le jardin et lui montra ce qu'il avait à faire ; puis il alla vaquer aux autres affaires du couvent et le laissa.

« Masetto travaillant tous les jours, les nonnes comicsB* cèrent à le taquiner et à se moquer de lui, comme H arrive souvent qu'on fait avec les muets, et lui disaient les plus scélérates paroles du monde, croyant n'être pas entenaues de lui ; et l'abbesse, qui pensait sans doute qu'il était sans queue comme sans parole, ne se préoccupait en aucune façon de cela. 11 advint toutefois qu un jour Masetto ayant beaucoup travaillé et se reposant, deux toutes jeunes nonnes,qui se promenaient par le jardin, s'approchèrent de l'endroit où. il était et se mirent à le regarder pendant qu'il faisait semblant de dormir. Pour quoi, l'une d'elles, qui était plus hardie, dit à l'autre : « Si je croyais que tu me gardas- « ses le secret, je te dirais une pensée que j'ai eue pUigieurs « fois, et qui pourrait te faire aussi plaisir à toi. — » L'au- « tre répondit : « — Parle en toute sûreté,car certainement t je ne le dirai à personne. — » Alors la jeune elfrontée « commença : « — Je ne sais si tu as réfléchi à la façon « dont nous sommes tenues enferm(^es, et que jamais un t homme n'ose entrer ici, si ce n'est l'intendant qui est vieux, « et ce muet. Pour moi, j'ai plusieurs fois entendu dire à t des dames qui sont venues nous voir,que toutes les autres « douceurs du monde sont une plaisanterie en comparaison K du plaisir que la femme goûte avec l'homme. Pour quoi, « il m'est plus d'une fois venu à l'esprit, puisque je ne puis « le faire avec d'autres, d'éprouver avec ce muet s'il en est ainsi. C'est l'homme le mieux du monde cboisipour cela,car.

TUOISièME JOURNÉE. 155

M même quand il voudr&it,il ne pourrait ni ne saurait lere- « dire. Tu vois que c'est un jeune sot, vigoureux plutôt « qu'intelligent. Volontiers ,j"«couterai ce qu'il t'en sera- « ble. — » « — Hélas ! — dit lautre — qu'est-ce que tu dis? « Ne sais-tu pas que nous avons promis notre virginité à « Dieu ? — » « — Oh ! — dit la première — combien de • choses on lui promet tout le long du jour,dont on ne tient « aucune ! si nous la lui avons promise, que les autres la « tiennent. — » A quoi sa compagne dit : « — Et si nous « devenions grosses, comment ferions-nous ? — » L'autre « dit alors : « — Tu commences à penser au mal avant qu'il « arrive. Quand il sera venu, alors on y pensera. Il y aura « mille moyens de faire que cela ne se sache jamais, pourvu « que nous ne le disions pas nous-mêmes. — » Entendant cela, l'antre, qui avait meilleure envie que sa compagne d'éprouver quelle hôte c'était que l'homme, dit : « — Or bien, « comment ferons-nous ? — » A quoi la première répondit : « — Tu vois que c'est l'heure de none ; je crois que les « sœurs sont toutes endormies, excepté nous. Regardons « par le jardin s'il n'y a personne, et nous n'aurons plusau- « tre chose à faire qu'à le prendre par la main et le mener « dans celte cabane où. il se met à l'abri de la pluie ; et là « l'une se tiendra avec lui et l'autre fera la garde. Il est si « niais, qu'il fera comme nous voudrons. — » Masetto entendait toute cette conversation, et, disposé à obéir, n'attendait plus que d'être pris par l'une d'elles. Les jeunes nonnes ayant bien regardé partout, et s'étant assurées que d'aucun côté elles ne pouvaient être vues, celle qui avait pris d'abord la parole, s'approcha de Masetto et le réveilla ; aussitôt, il se leva tout debout. Sur quoi, lui prenant la main avec des airs engageants, et tandis qu'il riait d'un air niais, elle le mena dans la cabane oii, sans se faire trop inviter, il fit ce qu'elle voulut. La nonne en loyale compagne, ayant eu ce qu'elle désirait, céda la place à l'autre, et Masetto se montrant toujours aussi simple, fit encore à leur volonté. Pour quoi, avant qu'elles s'en allassent, elles voulurent éprouver chacune plus d'une fois comment le muet savait chevaucher, lit depuis, causant souvent entre elles, elles disaient que c'était bien la plus douce chose dont elles eussent entendu parler : et prenant le temps à heure convenable, elles s'en allaient s'ébattre avec le muet.

« Il advint un jour qu'une de leurs compagnes, s'étant aperçue de la chose par la fenêtr^ de sa cellule, le fit remarquer à deux autres. Toutes trois délibérèrent tout d'abord d'aller le dénoncer à rabbesse;mais bientôt, changeantd'avis, elles s'accordèrent avec leurs compagnes pour éprouver elles aussi la puissance de Masetto. Au bout d'un certain temp», par suite de divers incidents,les trois autres nonnes vinrent

156 LE DÉCAMÉnON.

se joindre aux premières, rnfin, l'abbesse.qui ne s'était pas encore aperçue de ces choses, se promenant un jour seule au jardin, par une chaleur grande, trouva Masctlo — lequel, pour avoir trop chevauché la nuit, était assez peu disposé à travailler le jour — étendu tout endormi à l'ombre d'un amandier ; et comme le vent avait relevé le pan de devant de sa chemise, tout restait à découvert. Ce que regardant la dame, et se voyant seule, elle tomba dans ce mémo appétit où étaient tombées ses nonnains. Ayant réveillé Masetto, elle l'emmena avec elle dans sa chambre où, pendant plusieurs jours, au grand déplaisir des nonnes qui ne voyaient plus lejardiniop venir travailler le jardin, elle le retint, éprouvant à diverses reprises cette douceur qu'elle avait auparavant coutume de blâmer chez autrui, tnlin, elle le renvoya de sa chambre 6 son Jogis; mais comme elle voulait le revoir souvent, et eu elle lui demandait plus que sa part, Masetto, no pouvant satisfaire à telle besogne, s'avisa que son métier de muet pourrait bien, s'il durait plus longtemps, lui causer un don)mage par trop grand.Et pour ce, une nuit qu'il était avec l'abbessè, rompant le silence, il se mit à dire : « — Madame, j'ai cn- « tendu dire qu'un coq suffit bien pour dix poules, mais que < dix hommes peuvent mal satiélaire une seule femme; d où «je ne puis, moi, en servir neuf; à quoi je ne pourrais « durer : au contraire, en suis-je venu par ce que j'ai fjit «jusqu'ici, à un tel point, que, je ne puis plus faire ni « beaucoup ni peu. Et pour ce, laissez-moi aller à la grâce « de Dieu, ou bien trouvez un moyen d'arranger cela. — » La dame, entendant parler celui qu'elle tenait pour muet, toute surprise, dit : — € Qu'est cela? je croyais que tu «étais muet. — » « Madame — dit Masetto — je l'étais « aussi, mais non de naissance; la parole m'avait été enlevée « par une maladie, et seulement de cette nuit je me la sens « rendue; dont je loue Dieu tant que je puis. — » La damo le crut, et lui demanda ce qu'il voulait dire par ces neuf femmes qu'il avait à servir. Masetto lui dit le fait. Ce qu'entendant l'abbessè, elle s'aperçut qu'aucune de ses nonnes n'avait été plus sage qu'elle; pour quoi, en femme discrète, sans laisser partir Masetto, elle résolut de s'entendre avec ses nonnes pour trouver un moyen d'arranger les choses de t.içon que le couvent ne fût pas couvert de scandale par le fait de Masetto. L'intendant étant mort un des jours précédents, les nonnes, d'un mutuel consentement, chacune sachant ce que toutes avaient fait, et avec l'assentiment de Masetto, s'arrangèrent pour faire croire q^e, grâce à leurs prières et au mérite du saint dont le couvent portait le nom, la parole avait été rendue à Masetto après avoir été longtemps muet; elles le firent leur intendant, et lui répartirent la besogne de façon qu'il pût la supporter. Aussi, tien qu'il eût

engendré nombre de moinillons, les choses se passèrent cependant si discrètement, qu'on n'en sut rien, sinon après la mort de rabbesse,Mciselto étant alors bien près d'être vieux, et, devenu riche, fort désireux de s'en retourner chez lui. La découverte de son aventure lui facilita l'accomplissement de ce désir. C'est ainsi que Masetto sur ses vieux jours s'en revint, riche et père de famille sans avoir eu la peine do nourrir ses enlants et de les entretenir, et ayant su par sa prévoyance bien employer sa jeunesse, au lieu d'où il était 'parti une cognée sur le cou, aflirmant qu'ainsi le Christ traitait quiconque lui posait des cornea au chapeau. — »

NOUVELLE II

Br palefren'er couche avec la femino du roi Agilulf. Ce dernier s'en aperçoit, re» f rouve le coupable et lui tond une mèche de cheveux. Le tondu tond à wa tour ses camarades, et Be tire ainsi de sa malc aventure.

Pilostrate étant arrivé à la fin de sa nouvelle qui avait parfois lait un peu rougir les dames et parfois les avait fait rire, il plut à la reine que Pampinea contât à son tour. Celle-ci, commençant d'un air riant, dit : — « D'aucuns sont assez peu discrets pour vouloir montrer qu'ils savent et connaissent ce qu'il ne leur appartient pas de savoir, et parfois, pour cela, reprenant les défauts dont personne ne s'est aperçu chez autrui, ils croient atténuer leur propre honte, tandis qu'ils l'accroissent à l'infini; et que cela soitvrai, j'entends, amoureuses dames, vous le prouver en vous montrant, dans l'esprit d'un vaillant roi, une astuce qui ne doit pas être moms prisée peut-être que celle de Masetto.

« Agilulf, roi des Lombards, avait, comme ses prédécesseurs, placé le siège de son royaume à Pavie, cité de Lombardie, après avoir pris pour femme Teudelinge, restée veuve d'Autari qui avait été également roi des Lombards, laquelle fut une très belle dame, sage et honnête, mais malheureuse en amour. Grâce au courage et au grand sens de ce roi Agilulf, les affaires de Lombard ie ayant été pendant un certain temps prospères et tranquilles, il advint qu'un palefrenier de la susdite reine, homme de condition très basse quant à la naissance, mais d'un esprit plus élevé que ne le comportait un aussi vil métier, et de sa personne beau et grand, s'énamoura sans mesure de la reine, tout comjne s'il avait été le roi. Comme sa profession infime ne lui avait pas empêché de reconnaître que son amour était hors de toute

158 LE DÉCAMÊIION.

convenance, en homme sage il ne s'en ouvrait à personne, pas plus qu'il n'avait la hardiesse de le découvrir à la reine par ses regards; et quoiqu'il vécut sans aucune ospi'îrance de devoir jamais lui plaire, cependant il so Kioriliuil en luimême d'avoir placé ses pensées en haut lieu. Kl cotiimo il brûlait tout entier d'une amoureuse flamme, il s'étudiait à faire, par dessus tous ses autres compagnons, tout ce qu il croyait devoir plaire à la reine. Pour quoi il se trouvait que la reine, devant cbcvaucher, montait plus volontiers son palefroi que celui d'aucun autre; ce que, quand cflii arrivait, il regardait comme une grandissime laveur; et jamais il ne lâchait les élriers, se tenant pour heureux quand parfois il pouvait toucher ses vêtements. Mais,de même que nous voyons souvent arriver que l'amour devient d'autant plus grand (jue l'espérance est moindre, ainsi il advint dans le cœur de ce pauvre palefrenier; à tel point qu'il lui était très douloureux d'être obligé de tenir son grand désir ainsi caché, commo il faisait, sans être réconforté d'aucun espoir; aussi plus d'une fois, ne pouvant se guérir de cet amour, il résolut de mourir. Songeant à quel moyen il aurait recours, il prit le parti de s'arranger de façon que l'on vît bien qu'il mourait à cause de l'amour qu'il avait porté et qu'il portait à la reine; et il décida que son entreprise serait telle, qu'il tenterait pour elle la fortune afin de satisfaire tout ou partie de son désir. 11 ne se hasarda point à parler à la reine, ni à lui faire connaître son amour par lettre, car il savait qu'il parlerait et qu'il écrirait en vain; mais il voulut éprouver si, par ruse, il pourrait coucher avec elle. Il n'y avait pas d'autre ruse ni d'autre voie que de trouver le moyen de parvenir jusqu'à la reine et de pénétrer dans sa chambre en se faisant passer pour le roi, lequel, il le savait, ne couchait pas toujours avec sa femme. Pour quoi,afin de voir de quelle façon le roi s'y prenait, et quel costume il avait quand il allait la voir.il se cacha h plusieurs reprises la nuit dans une grande salle du palais qui était située entre la chambre du roi et celle de la reine. Or, une nuit entre autres, il vit le roi enveloppé dans un grand manteau et tenant d'une main une lumière et de l'autre une baguette, sortir de sa chambre et aller à la chambre de la reine, et là, sans dire mot, frapper une fois ou deux à la porte avec cette baguette; et incontinent la porte lui était ouverte et la lumière lui était enlevée des mains. Ayant donc vu cela, et ayant vu aussi le roi s'en retourner, il pensa à faire de même; et ayant réussi à se procurer un manteau semblable à celui qu'il avait vu au roi, ainsi qu'une lumière et une petite baguette, et après s'être lavé tout d'abord en un bain chaud, afin que l'odeur de l'écurie n'incommo'iât pas la reine ou ne la fit s'apercevoir de la ruse^ il se cacha, ainsi qu'il en avait l'habitude, dans la

grande salle. Quand il vit que tout le monde dormait, et quand le temps lui sembla venu de donner effet à son désir ou de trouver la mort qu'il souhaitait, il fit un peu de feu avec la pierre et l'amaduu qu'il portait, alluma sa lumière, et enveloppé hermétiquement dans son manteau, il s'en alla à la porte de la chambre oil il frappa deux coups avec la baguette. La chambre fut ouverte par une camériste à moitié endormie qui lui prit la lumière des mains et l'éteignit; sur quoi, lui, sans rien dire, étant entré, et ayant déposé son manteau, il se glissa dans le lit où la reine dormait. L'ayant saisie dans ses bras, et feignant d'être de méchante humeur, pour ce qu'il savait que le roi quand il était de mauvaise humeur ne prononçait pas un mot, sans rien dire et sans qu'il lui fût rien dit, il connut plusieurs fois charnellement la reine. Et bien qu'il lui semblât dur de s'en aller, cepen dant, craignant qu'une trop longue séance lui fût occasion de changer en tristesse le plaisir éprouvé, il se leva, et après avoir repris son manteau et sa lumière, sans rien dire autre chose, il s'en alla, et le plus tôt qu'il put regagna son lit.

« 11 pouvait à peine y être revenu, quand le roi, s'ctant levé, alla à la chambre de la reine, ce dont celle-ci s'émerveilla fort; et comme il était entré dans le lit et la saluait joyeusement, elle prit hardiesse de sa bonne humeur et dit : « — 0 mon seigneur, quelle nouveauté est-ce, cette nuit? (( Vous venez à peine de me quitter, et, au-delà de vos habi- « tudes, vous avez pris de moi plaisir, et vous revenez de « rechef si vite? Prenez garde à ce que vous faites. — » Le roi, entendant ces paroles, soupçonna soudain que la reine avait été trompée par une ressemblance de manières et de personne; mais, en homme sage, il se garda bien, voyant que la reine ni personne autre ne s'en était aperçue, de l'en 'aire apercevoir. C'est ce que nombre de sots n'auraient pas

lit; ils auraient dit au contraire : je ne suis pas venu;

juel est celui qui est venu? Comment est-il venu? Qui est-ce? L)e quoi seraient survenues de nombreuses choses par lesquelles il aurait inutilement contristé la reine et lui aurait donnée l'idée de désirer une seconde fois ce qu'elle avait déjà Soûté : en taisant l'aventure, il ne pouvait lui en revenir aucune honte, tandis qu'en parlant, il «e serait attiré du déshonneur. Le roi répondit donc, plus irrité au fond du cœur que dans son air et dans ses paroles : « — Femme, ne « vous semblé-je pas homme capable d'avoir été ici tantôt « et d'y revenir une autre fois? — » A quoi la- reine répondit : « — Mon seigneur, si, mais cependant je vous prie de « prendre garde à votre santé. — » Alors le roi dit : « — Il « me plaît de suivre votre conseil; et pour cette fois, sans « vous causer plus d'ennui, je vais m'en retourner. — »

100 LB décamiî:ro"i.

Et le cœur plein de coU're et de mécontentement à cause (!■ l'uirront qu'il voyait (jii'on lui avait lail, il reprit son mat teau, sortit de la chambre ot pongoa à trouver sans bru celui qui l'avait fait, pensant bien que c'était quelqu'un (!• sa maison, et que, quel qu'il lût, il n'avait pu encore en sortir.

« Ayant donc pris une petite lumière dans une peti! lanterne, il sVn alla vers un vaste corps de logis qui élu dans son palais au-dessus des écuries, et dans lequel dormaient en divers lits presque tous ses familiers. Kt esli mant que, quel que fût celui qui avait fait ce que la datu lui avait dit, son pouls et ses battements de cœur ne pou vaient être encore apaisés à cause de la rude besogne qu' avait acconiplie. il se mit à tâ'.er sans bruit, en commençai par un des bouts de la salle, la poitrine de tous ses genpour savoir si le cœur battait vite à l'un d'entre eux. Ton dormaient fortement, hormis celui qui avait été avec la rein et qui ne dormait pas encore; pour quoi, voyant venir 1 roi, et comprenant ce qu'il cherchait, il se mit à trembli tellement, qu'au battement de cœur que la faligueéprouvt peu avant lui avait occasionne, la peur en ajouta un pin grand; et il vit bien que si le roi s'en apercevait, il le fera mourir sur le champ. Et bien que de nombreuses penser lui allassent par l'esprit sur ce qu'il avait à faire, cependai. voyant le roi sans arme, il résolut de faire semblant de dor mir et d'attendre ce que le roi ferait. Après avoir longtemps cherché, et n'en trouvant aucun qui lui parût être celui qu'il croyait, le roi arriva à notre homme, et voyant que le cœur lui battait fort, il se dit : c'est lui ! Mais, en nomme qui n'entendait rien faire qui fût su, il se borna, avec une paire de ciseaux qu'il portait sur lui, à lui couper quelques mèches de cheveux qu'en ces temps on portait très longs, afin qu'à l'aide de cette marque il pût le reconnaître le lendemain matin ; cela fait, il s'en alla et regagna sa chambre.

« Le palefrenier qui avait tout vu, comprit clairement en homme avisé qu'il était, pourquoi il avait été ainsi ma? que. Aussi, s'étant levé sans plus attendre, et ayant cherci des ciseaux dont, par aventure, il y avait une paire dans i-î salle pour le service des chevaux, il alla, doucement vers tous ceux qui étaient couchés, et leur coupa à tous les cheveux sur les oreilles de la même façon; et cela fait, sans avoir été entendu, il s'en revint dormir.

M l.e matin, le roi s'étant levé, ordonna qu'avant que les portes du palais s'ouvrissent, tous ses gens passassent devant lui; ce qui fut fait. Et tous, sans rien avoir sur la tôle, étant rangés devant lui, il se mit à les examiner pour voir lequel avait été tondu par lui ; et voyant le plus grand nombre d'entre eux avec les cheveux coupés de la même façon, il

'étonna et se dit en lui-même : « — Celui que je cherche, < bien qu'il soit de basse condition, montre bien qu'il est « d'un grand sens. — » Puis, voyant qu'il ne pouvait avoir sans faire d'esclandre celui qu'il cherchait, et peu disposé à vouloir, pour une petite vengeance, s'attirer grande vergogne, il fe borna à avertir le coupable d'un mot seulement, et à lui faire voir qu'il était aperçu de la chose; s'étant donc tourné vers tous ses gens, il dit : « — Que celui qui l'a fait « ne le fasse plus jamais, et allez avec Dieu. — » Un autre aurait voulu faire mettre à la gêne. torturer,examiner,questionner, et, ce faisant, aurait ébruité ce que chacun doit ■ , s'efforcer de cacher; et l'ayant découvert.encore qu'il en eiàt j*^ pris entière vengeance, sa honte n'en aurait pas été diminuée mais fort accrue, et l'honneur de sa femme contaminé.

« Ceux qui entendirent ces paroles du roi s'étonnèrent et se demandèrent longtemps entre eux ce qu'il avait voulu dire par là; mais nul ne les comprit, sinon celui à qui seul elles s'adressaient; lequel en homme sage, n'en ouvrit jamais la bouche du vivant du roi, pas plus qu'il ne commit désormais sa vie au hasard en une semblable aventure. — »

NOUVELLE m

4oa5 prétexte de confession et de paretè de conscienc», une dame énamourée d'un joavenceuii pousse un moine, sans que celui-ci g'apercoiT» de la supercherie, i lui faciliter le moyen de voir son amant.

Déjà se taisait Pampinea, et l'audace et la prudence du palefrenier avaient été louées par plus d'un des assistants, ainsi que le bon sens du roi, quand la reine, s'étant tournée vers Philomène, lui ordonna de poursuivre; pour quoi Philomène commença gracieusement à parler ainsi :« — J'entends vous raconter un bon tour qui fut justement fait par une belle dame à un grave religieux, et qui doit d'autant plus plaire à tout séculier, que les religieux, très sots le plus souvent et hommes d'habitudes et de mœurs étranges, croient valoir et en savoir plus que les autres en toute chose, alors qu'ils leur sont de beaucoup inférieurs, comme étant des gens qui, par lâcheté d'âme, n'ayant pas, comme les autres hommes, l'énergie de pourvoir à leurs besoins, se réfugient là où ils peuvent avoir à manger, comme le porc. Je raconterai cette nouvelle, ô plaisantes dames, non-seulement pour suivre l'ordre imposé, mais encore pour voui

162 l;^ di^caubkon.

faire voir que les religieux eux-mêmes, auxquels nous autres, outre mesure crédules, nous accordons trop de contiance,

f)euvent être et sont parfois bafoués, non pa» seuleinenl par es hommes, mais par quelques-unes de nous.

« En notre cité, plus pleine de tromperies que d'amour et de foi, fut, il n'y a pas encore beaucoup d'unnocs, unc^ente dame distinguée par sa beauté et ses belles niuuioies, ut autant que tout autre dotée par la nature d'un esprit élevé et d'un jugement subtil. Je ne veux pas dire son nom, pas plus qu'aucun de ceux qui sont cités dans la présente nouvelle, bien que je les sache, pour ce qu'il y a des ^t•n^ qui vivent encore qui s'en fâcheraient, alors qu'il n'y aurait qu'à en rire et qu'à passer outre. Cette dame donc, (jui ûlail née de haut lignage et qui se voyait mariée à un artisan lainier, pour ce que son mari était artisan, ne pouvait surmonter le dédain de son àme, car elle estimait qu'aucun homme de basse condition, quelque richissime qu'il fût, n'était digne d'une femme noble. Et voyant aussi que. malgré toutes se» richesses, son mari n'était bon qu'à dévider un écheveau, faire ourdir une toile, ou discuter avec une lilandiere de ce qui avait été filé, elle résolut de ne plus vouloir en aucune façon de ses embrassements, si non en tant quelle ne pourrait les lui refuser, et de chercher, pour sa profiro satisfaction, quelqu'un qui lui parût plus digne de cela nue le lainier; et elle s'énamoura d'un fort brave homme d'A^je moyen, tellement que si elle ne l'avait pas vu dans le Jour, elle ne pouvait passer la nuit suivante sans ennui. Mais le brare homme ne s'en apercevant pas, n'en avait cure, et elle, qui était très prudente, n'osait le lui faire savoir ni par ambassade de femme, ni par lettre, craignant les dangers qui pourraient en advenir.

« Or, ayant appris qu'il avait de nombreuses relations avec un religieux, lequel, bien qu'il fût un gros homme ipnorant, néanmoins, pour ce qu'il menait une très sainte vie, avait auprès de tout le monde la réputation d'un très digne moine, la dame pensa qu'il pouvait être un excellent intermédiaire entre elle et son amant. Après avoir bien pensé au moyen qu'elle devait prendre, elle s'en alla à l'heure convenable à l'église où il demeurait, et l'ayant fait appeler, ell« dit que quand cela lui plairait, elle désirait se confesser à lui. Le moine, la voyant, et la tenant pour femme noble, l'écouta volontiers, et, après la confession, elle lui dit : « — Mon père, il me faut recourir à vous pour avoir aide « et conseil dans ce que vous allez entendre. Je sais, puis- « que je vous l'ai dit, que vous connaissez mes parents et « rnon mari, dont je suis aimée plus que la vie, et je ne dé- « sire rien que je ne l'aie incontinent de lui, comme d'un « homme très riche qui peut biei le taire. Et laissant do

« côté ce que je ferais, je dis que si je pensais seulement à '< quoi que ce fût contre son honneur ou son plaisir, .au- « cune femme ne serait jamais plus digne du bûcher que ' moi. Or, il y a quelqu'un, dont à vrai dire je ne sais pas le nom, mais qui me paraît une personne de bien, et qui si l'on ne m'a pas trompée là-dessus, vous fréquente beaucoup. Il est beau et grand de sa personne, vêtu d'habits bruns très honnêtes, et ne sachant pas sans doute la ferme < intention que j'ai, il semble avoir mis le siège autour de '< moi, de sorte que je ne puis me montrer à la porte ou à •« la fenêtre, ni sortir de la maison, sans qu'incontinent il ne « se présente devant moi ; et je m'étonne qu'il ne soit pas « maintenant ici ; ce dont je me plains fort, pour ce que ces f sortes de choses, faites souvent sans la moindre faute, • attirent le blâme aux honnêtes femmes. J'avais eu tout '< d'abord l'idée de le faire dire à mes frères, mais j'ai en- ' suite pensé que les hommes font parfois les commissions « de façon que les réponses sont aigres, d'oii naissent des t( altercations, et des altercations on en vient aux faits ; << pour quoi, afin que mal et scandale n'en naissent, je me suis ' tue, et j'ai résolu de le dire plutôt à vous qu'à tout autre, tant parce que vous mu seniblez être son ami, que parce qu'il vous sied bien à vous de reprendre sur telles choses « non pas seulement les amis, mais les étrangers. Pour quoi, -X je vous prie uni(|uernent pour l'amour de Dieu, que vous le i< réprimandiez de ceia et le priiez de ne pi us tenir une pareille « conduite. Il y a assez d'autres dames qui sont, d'aventure, « disposées à ces choses, et à qui il conviendra d'être suivies et « courtisées par lui, tandis qu'à moi ce m'est un très grave en- « nui, n'ayant en aucune façon l'esprit disposé à tel sujet. — » « Le digne moine comprit incontinent de qui elle parlait vraiment, et ayant beaucoup loué la dame de ses bonnes dispositions, croyant fermement vrai ce qu'elle disait, il lui promit d'opérer si bien et de telle façon qu'il ne lui serait plus causé d'ennui par cette personne ; puis, comme il la connaissait très riche, il vanta les œuvres de charité et d'aumône, lui racontant ses besoins. A quoi la dame dit: « — Je " vous en prie pour Dieu, s'il niait, dites-lui sans crainte '< que c'est moi qui vdus l'ai dit et que je suis venue m'en " plaindre. — n Et sur ce, la confession étant prise et la pénitence prise, se rappelant les encouragements que lui avait donnés le moine sur les œuvres de charité, elle lui remplit en rachette la main de pièces de monn.iic, le pria de dire des messes pour l'âme de ses morts, et s'étant levée de ses pieds, elle s'en retourna chez elle.

^ « Peu après, comme il en avait l'habitude, le brave homme vint trouver le moine, lequel, après qu'ils eurent ensemble parlé un certain temps d'une chose et d'une autre, le tira à

IGi LE DftCAMÉRON.

fiart et se mit à le reprendre très doucement sur la cour et a poursuite qu'il croyait qu'il Taisait à la dame, selon ce que celle-ci luiavait donné à entendre. Le brave homme s'étonna beaucoup, ne layanl en elfet jamais guettée, et commença à vouloir s'excuser en disant qu'il n'avait passé que très rarement dôvant la maison de la dame. Mais le moine ne le laissa point parler et lui dit : « — Il ne faut pas l'aire « semblant de t'étonner, ni perdre les paroles à le nier, « pour ce que tu ne le peux ; je n'ai pas su cela par les « voisins ; c'est elle-même qui, se plaignant fortement de « toi, me l'a dit. Et outre que ces sottises ne te conviennent « plus bien désormais, je te dis à son sujet que si jamais « j'en trouvai une rebelle à ces folies, c'est elle ; aussi, pour « ton honneur et pour sa satisfaction, je te prie de cesser « tes poursuites et de la laisser. — » Le brave homme, plus avisé que le digne moine, comprit sans trop de peine ! sagacité de la dame, et feignant quelque peu d'avoir honli , il dit qu'il ne s'en occuperait plus désormais ; et ayant quille le moine, il s'en alla à la maison de la dame, laquelle se tenait constamment aux aguets à une petite fenêtre pour le voir, s'il venait à passer. En le voyant venir, elle se montra si joyeuse et si aimable, qu'il put tort bien comprendre (|u'il avait saisi le véritable sens des paroles du moine. Et de ce jour, avec beaucoup de prudence, à son plaisir et à la très grande joie et satisfaction de la dame, faisant semblant d'en avoir l'occasion pour tout autre chose, il continua de passer par la même rue.

« Mais la dame, s'élant bien vite aperçue qu'elle lui plaisait autant qu'il lui plaisait à elle, et désireuse de l'enflammer davantage et de l'assurer de l'amour qu'elle lui portait, ayant choisi le lieu et le moment, s'en retourna vers le digne moine, et s'élant placé à ses pieds dans l'église, se mit h se plaindre. Ce voyant, le moine lui demanda avec intérêt quelle nouvelle elle avait. La dame répondit : « — Mon « père, les nouvelles que j'ai ne sont autres que de ce mau- « dit de Dieu, votre ami. dont je me suis plainte à vous « l'aiitrR jour ; pour ce que je crois qu'il est né pour mon « plus grand tourment et pour me faire faire chose dont je « ne me consolerais jamais et pour laquelle je n'oserais ja- « mais plus après me jeter h vos pieds. — » « — Comment ! « — dit le moine — ne s'est-il pas abstenu de te causer dé- « sormais do l'ennui ? — ..« — Certes, non — dit la dame — « au contraire ; après que je m'en fus plainte h vous, comme « s'il en avait eu du dépit, ayant probablement pris en mau- «' vaise part que je m'en fusse plainte, pour une fois qu'il « passait avant, je crois qu'après il y est passé sept. Et « maintenant plût à Dieu qu'il se fut borné à y passer et à • me guetter; mais il a été assez hardi et assez insolent

TROISIÈME JOURNÉE. IGJ

« pour m'envoyer, pas plus tard qu'hier, une femme m'ap- « porter de ses nouvelles et me conter ses frasques, et comma I. ;i je n'avais pas de bourses et des ceintures, il m'a en- « voyé une bourse et une ceinture ; ce que j'ai eu et j'ai si « fort pour mauvais, que je crois, si je n'avais pas eu peur « lie pécher, et puis à cause de votre amitié pour lui, que « j'aurais fait le diable ; mais pourtant je me suis calmée, « et n'ai rien voulu faire avant de vous le faire savoir. En « outre, j'avais déjà rendu la bourse et la ceinture à cette « espèce de femme qu'il m'avait envoyée, pour qu'elle les « lui reportât, et je lui avais donné un congé brutal, mais t craignant qu'elle les gardât pour soi et lui dît que je les « avais acceptées, comme j'entends dire qu''elles font quel- ■ quefois, je les lui redemandai, et, pleine de dédain, je les « lui enlevai des mains ; et je vous ai les apportées pour que « vous les lui rendiez et lui disiez que je n'ai pas besoin de « ses présents, pour ce que, grâce à Dieu et à mon mari, • j'ai tant de bourses et de ceintures que je les noierais de- « dans. Après cela, je vous en demande pardon comme à un « père, mais s'il ne cesse pas son manège, je le dirai à mon « mari et à mes frères, et advienne que pourra; car j'aime « beaucoup mieux qu'il reçoive un aifront, s'il doit en recem voir un, que d'être blâmée à cause de lui, n'est-ce pas, « mon père? — » Cela dit, et tout en pleurant beaucoup, file tira de dessous sa robe une très belle et riche bourse, ainsi qu'une jolie et précieuse petite ceinture, et les jeta sur Jes i^enoux du moine, qui les prit, croyant pleinement ce que la dame disait, et, courroucé outre mesure, dit : « — Ma <( liile, si tu te tourmentes de ces choses, je ne m'en étonne ■' point et je ne saurais t'en blâmer ; mais je loue fort qu'en « «l'ci tu suives mon conseil. Je l'ai réprimandé l'autre jour << ot il a mal tenu ce qu'il m'avait promis. Pour quoi, au- « tant pour cela que pour ce qu'il a fait de nouveau, je crois « que je lui réchaufferai de telle façon les oreilles, qu'il ne « te donnera plus de souci ; et toi, avec la bénédiction de « Dieu, ne te laisse pas vaincre assez par la colère pour le « dire à l'un des tiens, car il pourrait s'ensuivre trop de •* mal. Ne crains pas que de cela aucun blâme arrive jamais, « car je serai toujours, et devant Dieu et devant les hommes, « très ferme témoin de ton honnêteté. — » La dame fit semblant de se consoler un peu, et ayant laissé ce sujet, en personne qui connaissait l'avarice du moine et celle de ses autres confrères, elle dit : « — Messire, ces nuits dernières « me sont apparus plusieurs de mes parents, et il me semble « qu'ils sont en grandissime peine et ne demandent pas << autre chose que des prières, et spécialement ma mère, qui « me paraît si affligée et si malheureuse, que c'est une pitié << de le voir. Je crois qu'elle soulfre de très grandes peines

1G6 1.E DECAMÊRON.

« de me voir en cette tribulation h cause de cet ennemi do « Dieu, et pour ce je vou-iruis que vous me disiez pour « leur/ âmes les quarante messes de s.in Gricjorio, et quel « ques-unes de vos propres prières, alin que Dieu les aprachu « à ce feu qui les châtie. — » Et ayant ainsi dit. elle lui mil un florin dans la main. Le saint nioine lo prit joyeusement, et par de bonnes paroles, et en lui citant de bons exemples, il alTormitsa dtîvolion ; puis, après lui avoir donné sa bénédiction, il la laissa aller.

« La dame partie, lo moine ne s'apercevant pas qu'il él bafoué, envoya chercher son ami, lequel étant venu, et kvoyant tout courroucé, s'avisa sur-le-champ qu'il aurait dt:nouvelles de la flame. et attendit ce quo le moine voulait lu* dire. Celui-ci, lui répétant les nouvoil'ts plaintes que l.i dame lui avait faites, et lui parlant de nouve.au sur un to'i acerbe et irrité, le réprimancla beaucoup de ce (jne la dame lui avait dit qu'il avait Lut r>e br».'- lionrne. rjui ne vovail pas encore où le moiîic voulait en venir, niait assez faible ment avoir envoyé la bourse et la ceinture, afin de no pa* enlever au moine cette croyance si par h;i.-<ird la dame le lu; avait fait croire. Mais lo moine, forl'-ment fâché, dit : „ — Comment peux-tu le nier, méchant homme ? puisque >f c'est elle même qui mo les a rapportés en [tl<^urant ; vois « si tu les reconnais. — » Le brave homme, feii.'mnt d'avoir grande honte, dit : <« — Mais oui, je les reconnais, et « je confesse que j'ai mal fait, et je vous jure, puisjue je la «vois ainsi disposée, que vous n'entendrez plu'? jamais un K mot do cela. — » Après bon nombre de p.irol.\<», Timbé cile de moine remit enfin à son ami la bour.'e et la ceinture, et après lavoir bien morigéné et l'avoir prié de ne plus se livrer à ces choses, et en avoir obtenu la promesse, il le renvoya.

« Le brave homme, très joyeux et de la certitude qu'il lui semblait avoir de l'amour de la dame et du beau présen'. qu'il avait reçu, dès qu'il eût quitté le moine, s'en alla avec précaution en certain endroit où il fit voir à sa dame qu'il avait l'un et l'autre objet, de quoi la dame fut très con tente, et plus encore de ce qu'il lui paraissait que son stratagème allait de mieux en mieux. Et c)rnmcelle n'attendait plus que son mari s'en allât quelque part, pour compléter Bon œuvre, il advint que pour une raison quelconque celuici dut partir quelque temps après pour Gènos. Le matin même où après être monté à cneval il était parti, la damo B'en alla trouver le saint moine et après beaucoup de simarées, elle lui dit en pleurant : « — Mon père, maintenant je vous le dis bien, je ne puis en supporter davantage : mais comme l'autre jour je vous ai promis de ne rien faire avant de vous l'avoir d'abord dit, je suis venue pour m'en

« excuser auprès de vous ; et afin que vous croyiez que j'ai • « raison et de gémir et de me plaindre, je veux vous dire « ce que votre ami, ou plutôt ce diable d'enl'er, me fit ce « matin il y a quelques instants. Je ne sais par quelle maie « aventure il a su que mon mari était parti hier matin pour « Gênes ; toujours est-il que ce matin, à l'heure que je vous « ai dite, il est entré dans mon jardin et a grimpé au moyen « d'un arbre jusqu'à la fenêtre de ma chambre qui donne « sur le jardin, et déjà il avait ouvert la fenêtre et voulait « entrer dans ma chambre, quand m'étant réveillée soudain, « je me levai et me serais mise à crier, j'aurais crié, si lui, « qui n'était pas encore entré, ne m'eûtdemandé merci au nom « de Dieu et au vôtre, me disant qui il était ; pour quoi, l'en- « tendant, je me tus par déférence pour vous, et nue comme «je vins au monde, je courus lui fermer la fenêtre au vi- « sage. Quant à lui, je crois qu'il s'en est allé en sa malo « heure, -'Our ce que je ne l'ai plus entendu. Maintenant, « si c'est une chose belle et qu'il faille endurer, voyez-le- « vous-même. Pour moi, je n^entends pas la supporter plus « longtemps; je pense au contraire en avoir trop souiîert de u sa part, par égard pour vous. — » Le moine, oyant cela, lut l'homme le plus irrité du monde et ne savait que dire, si ce n'est de lui demander à plusieurs reprises si elle avait bien reconnu que c'était lui et non un autre. A quoi la dame répondit : • — Loué soit Dieu, si je ne le reconnais pas « d'avec un autre? je vous dis que c'était lui, et quand il le « nierait, ne le croyez pas.— » Le moine dit alors : <• — Ma « fille, il n'y a dire cette fois, sinon que c'est là une « hardiesse trop grande et une mauvais action ; et toi tu as « fait ton devoir, en le renvoyant comme tu l'as fait. Mais je « te prie, afin que Dieu te garde de la honte, de même que tu « as suivi deux fois mon conseil, de le suivre encore cette fois, « c'est-à-dire de me laisser faire, sans te plaindre à aucun « de tes parents, pour voir si je peux dompter ce diable « déchaîné que je croyais être un saint. Si je puis faire tant « que de le tirer de cette bestialité, ce sera bien-, et si je ne « puis, je te donne maintenant, en même temps que ma béné- « diction, ma parole que tu pourras faire ce que tu jugeras à « propos, et que ce sera bien fait. — » « — Or, voici — dit « la dame — pour cette fois je ne veux pas vous irriter ni « vous désobéir ; mais faites en sorte qu'il se donne de garde « de m'ennuyer davantage, car je vous promets de ne plus (' revenir à vous pour ce motif. — » Et sans en dire plus, q uasi toute courroucée, elle quitta le moine.

«La dame était à peine hors de l'église, que le brave homme survint et fut appelé par le moine, (]ui, l'ayant pris à part, lui dit les plus grandes injures qui eussent jamais été dites à un homme, le traitant de parjure et de traître. L'autre,

168 LE DÉCAMËnON.

qui déjà par deux fois ayant reconnu ce que signifiaient le reproches de ce moine, était aux écoutes, et par des réponses embarrassées s'ingéniant à le faire parler.il lui dit toutd'abord : « — Pourquoi ce courroux, messire ! ai-je crucifié le « Christ? — » A quoi le moine répondit : « — Voyez le déhonté! entendez ce qu'il dit! il parle ni plus ni moins comme si un an ou deux s'étaient passés, et comme si ses méfaits et sa malhonnêteté eussent été oubliés pt.r longueur de temps. T'est- il donc, depuis ce matin jusqu'à présent, sorti de la mémoire que tu avais outragé autrui ? Où as-tu été ce matin un peu avant le jour ? — » Le brave homme répondit : «< — Je ne sais où j'ai été; mais la nouvelle vous en « est arrivé bien vite. — « — C'est vrai — dit le moine — « que la nouvelle m'en est arrivée. Je m'avise que tu croyais

• que parce que le mari n'y était pas, la gente dame dût te « recevoir incontinent dans ses bras. Hé! messire, en voilà « un honnête homme ! il est devenu coureur de nuit, ouïe vreur de jardin et grimpeur d'arbres. Croyais-tu par ton

• importunité vaincre l'honnêteté de cette dame, que tu vas « grimper jusqu'à ses fenêtres la nuit le long des arbres ? « Rien ne lui déplatt plus au monde que toi ; cependant tu «c tentes de nouveau 1 aventure. Ln vérité, laissons de côté « qu'elle te l'a montré en beaucoup de choses, mais tu t'es « bien amendé par mes admonestations ! Mais voici ce que « je veux te dire. Jusqu'ici, non par l'amour qu'elle tr, M porte, mais grâce à l'insistance de mes prières, elle a tù « ce que tu as fuit, mais elle ne le taira plus ; je lui ai ac- M corné la permission, si tu lui déplais encore en quoi que « ce soit, de taire à sa guise. Que feras-tu, si elle le dit à « SCS frères ? — i»

"Lebrave hommeayantsufnsammentcomprisce qu'il avait besoin de savoir, apaisa le moine du mieux qu'il sut et qu'il |)ut par d'amples promesses, et prit congé de lui Le lendemain matin il pénétra dans le jardin, grimpa sur l'arbre, et ayant trouvé la fenêtre ouverte il entra dans la chambre oîj, le plus tôt qu'il put, il se mit dans les bras de «.i belle dame. Celle-ci, qui l'avait attendu avec le plus grand désir, le reçut joyeusement en disant : « — Grand merci à messer « le moine, qui t'a si bien enseigné le chemin pour venir

• ici. — « Puis, prenant l'un de l'autre plaisir, causant et riant beaucoup de la simplicité de l'imbécile de moine, plaisantant les étoupps, les peignes et les cardes, ils se satisfirent ensemble à leur grand contentement. El ayant combiné leurs plans, ils firent en sorte, sans plus avoir u retourner vers messcr le moine, de se relrouvr t^nsemhl' un grand nombre d'autres nuits avec un égni plaisir. Kt j; prie Dieu que sa sainte miséricorde m'en octroie de sembl;iblesàmoietàtoutcsles âmes chrétiennes quienonldésir. — »

TROISIÈME JOURNÉB. 133

NOUVELLE IV

Don Felîce enseigne & frère Puccio comment il deviendra bii^nlieureux en faisant ane certaine pénitence. Pendant que frère Puecio fait cette pinitence, don Felice se donne du bon temps avec la femme de celui-ci.

Lorsque,sa nouvelle finie, Philomène se tut, et que Dioneo, par de douces paroles, eût vivement loué l'esprit de la dama et surtout la prière faite en dernier lieu par Philomène, la reine se tourna en riant vers Pamphile et dit : « — Et miinlenant, Pamphile, continue à nous amuser par quelque jigréable récit. — » « — Volontiers répondit aussitôt Pamphile — et il commença : « — Madame, il y a beaucoup de gens qui, «'efforçant d'aller en paradis, y envoient les autres sans s'en apercevoir. C'est ce qui advint, il n'y pas encore longtemps, à une de nos voisines, comme vous pourrez l'entendre.

« Suivant ce que j'ai ouï dire, vivait autrefois, près de San Brancazio, un brave homme fort riche, nommé Puccio di Rinieri; mais comme, en prenant de l'âge, il s'était complètement adonné à ia dévotion, et qu'il s'était engagé parmi les bigots de Saint-François, on l'appelait frère Puccio. Dans ce £*enr6devie toute spirituelle, ne possédant pourfamille qu'une îrfmme et qu'une servante, et n'ayant par conséquent besoin de se livrer à aucune profession, il fréquentait beaucoup l'église. Ignorant et d'une pâte grossière, il disait ses patenôtres, allait aux prêches, assistait à la messe, ne manquait .jamais de faire sapartie dans les cantiques quechantaient les séculiers, jeûnait et se donnait la discipline, et passait pour èlre de la confrérie des flagellés. Sa femme, qui avait nom dame Isabetla, encore jeune, de vingt-huit à trente ans, i'raîche, belle et potelée comme une pomme d'api, faisait, par suite de la sainteté de son mari et peut-être de son vieil i\'4e, de plus nombreuses et de plus longues diètes qu'elle M'aurait voulu. Quand elle avait envie de coucher, ou plutôt (le se divertir avec lui, il lui racontait la vie du Christ, les sermons de frère Nastagio,les lamentations delà Madeleine, ou autres choses semblables.

« Sur ces entrefaites, arriva de Paris un moine appelé don Felice, conventuel de San Brancazio, jeune et beau de sa personne, d'esprit fin et de science profonde, avec lequel frère Puccio se lia d'étroite amitié. Comme don Felice lui éclaircissait tous ses doutes et se montrait un fort saint homme, frère Puccio prit l'habitude de le mener chez lui et de lui donner à dîner et à souper toutes les

ilO LE DÉCAMÉllON.

fois qu'il en trouvait l'occasion. Quanta la dame, pour complaire à frère Puccio.clle était dRvcnue l'umic de don Fclice, et l'accueillait très volontiers. Or, le moine, continuant à fréquenter la maison de frère Puccio, et voyant sa femme si fraîche et si rondelette, comprit qu'elle était la chose dont elle devait manquer le plus, et songea, pour déchar>j;er frère Puccio do toute fatigue, à le suppléer auprès d'elle. Lui ayant à plusieurs reprises lancé d'adroites œillades, il Ht tant qu'il alluma dans le cœur de la dame le même désir qu'il avait lui-môme. Le moine, s'élant aperçu de cela, se hasarda à lui exprimer ses vœux. Mais quelque disposée qu'il la trouvât à mener l'affaire à bonne fin, il ne pouvait trouver un moyen d'y arriver, attendu qu'elle ne voulait lui donner rendoz-vous que chez elle, ce qui ne se pouvait pas, frère Puccio ne sortant jamais de la ville ; de quoi le moine avait grand on- Dii.

t Après y avoir bien réfléchi, il imagina un moyen c 86 rencontrer avec la dame dans sa maison même, sans attirer le soupçon et malgré la pn'soncô de IVcro Puccio. Celui-ci étant un, jour allé le voir, il lui parla ainsi : •— J'ai « déjà plusieurs fois compris, frère Puccio, que ton désir « est de te sancliner,à quoi il me semble que tu t'achemines « par une voie très longue, alors qu'il en est une beaucoup « plus courte. Le pape et les autres hauts r ' ' li la con- « naissent et en usent, ne veulent pas qi, ailé, car

«le clergé qui vit surtout d'aumûnes, tj. ..m >..al de suite « ruinéjsi les séculiers ne lui venaient plus en aide parleurs « aumônes. Mais commetu es mon ami, et gue lu m'as fort « honorablement reçu, je te l'enseignerais si je croyais que

• lu ne dusses la révéler h qui que ce soit au monde, et <|uo « tu la suivisses. — » Frère Puccio, désireux de connaître la chose, se mit aussitôt à le prier avec instance de lui enseigner, et à lui jurer que jamais, à moins que cela ne lui convînt, il n'en parlerait à personne, affirmant que, si cette voie était telle qu'il pût la suivre, il le ferait. • — Puisque « tu me le promets — dit le moine — je te la montre- « rai. Tu sauras que les saints docteurs soutiennent que, « pour devenir bienheureux, il faut faire la pénitence que tu

• vas entendre. Mais comprends-moi bien : je ne dis pas « qu'après avoir accompli celte pénitence, tu ne seras pas «moins pécheur que tu n'es; mais il arrivera que les péchés « que tu auras commis jusqu'au moment de la-dile pénitence « te seront tous effac'i ou pardonnes, et que ceux que tu « commettras aprèf le te seront pas comptés pour tadam- « nation, mais s'en iront avec leau bénite,comme desimpies « péchés véniels, Il faut donc commencer la pénitence par te « confesser en grande hâte de tes péchés, puis l'astreindre à « une grande abstinence ^*- à. uu jeûne de quarante jour»,

TROISIEME JOUU^M■:E. 171

« pendant lesquels tu devras non-seulement t'abstenir d'au- « très femmes, mais mêrjie de toucher à la tienne. En outre, « il faut choisir dans ta propre maison un endroit d'oiltu « puisses voir le ciel pendant la nuit, et, à l'heure de com- •■ plies, te rendre en cet endroit, et là avoir une table très « large, posée de façon que, te tenant debout, tu puisses y « appuyer les reins et, tenant les pieds à terre, y étendre les « bras comme si tu étais crucifié. Si tu veux soutenir tes « bras avec une cheville, tu le peux faire. Dans cette posi- M tion, regardant le ciel, tu te tiendras sans bouger jusqu'au « matin. Si tu étais lettré, il te faudrait, pendant ce temps, « dire certaines oraisons que je t'indiquerais; mais comme « tu ne l'es pas, il te faudra réciter trois cents Paler no$ter « avec trois cents Ave Maria, en l'honneur de la Trinité. « Pendant que tu regarderas le ciel, tu te rappelleras que « Dieu a été le créateur du ciel et de la terre, et tu auras « présente à la mémoire la passion du Christ, te trouvant « dans la même position qu'il fut lui-même sur la croix. « Puis, dès que matines sonneront, tu pourras, si tu veux, « t'en aller et, tout habillé.lc jeter sur ton lit et dormir. Dans « la matinée, tu iras à l'église, et là, tu entendras au moins • trois messes, et tu diras cinquante Pater noater et autant « d.''Ave Maria. Après cela, tu vaqueras naturellement à tes « affaires si tu en as ; tu iras dîiier,et,le soir,tu retourneras « à l'église, et là tu diras certaines oraisons que je te don • « nerai par écrit et sans lesquelles rien ne pourrait être fait. « Enfin, à compiles, tu recommenceras comme la veille. Ett « faisant ainsi, comme je l'ai fait moi-même autrefois.j'espère << qu'avant la lin de ta pénitence, tu éprouveras les meilleurs « effets de la béatitude éternelle, si tu l'accomplis avec dévo- « tion. — » Frère Puccio dit alors : « — Ce n'est chose ni « trop dure, ni trop longue, et cela peut fort bien se faire. « Pour ce, je veux en l'honneur du saint nom de Dieu, « comfnencer dimanche.—» Kt s'étant séparé de don Felice, il revint chez lui, où. avec sa permission toutefois, il conta tout de point en point à sa femme.

« La dame comprit trop bien ce que le moine avait voulu dire en recommandant à frère Puccio de ne pas bouger jusqu'au matin ; pour quoi, ce moyen lui paraissant fort bon,^ elle répondit à son mari que cette pénitence, comme tout ce qu'il pouvait faire pour le salut de son âme, la réjouissait, et que, pour que Dieu lui rendît sa pénitence profitable, elle voulait jeiîner avec lui, mais non faire plus. Tout étant donc convenu, et le dimanche étant arrivé, frère Puccio commença sa pénitence, et messirc le moine, après s'être entendu avec la dame, s'en venait à l'heure où il ne pouvait cire vu, souper presque tous les soirs avec elle, ayant soin toujours de bien manger et de bien boire,puis couchait avec

172 LE DêCAMÉIlOf».

elle jusqu'au malin. Alors il se levait, s'en allait, et frère Pucrio rcgaf^nait son lit.

« L'endroit que frère Puccio avait choisi f.our faire sa péni tenccse trouvait tout à côté de la chambreoù couchait la daino et n'en était séparé que («ar une mince cloison. Une nuit que lo moine et la dame se trémoussaient par trop vigoureusement, il sembla à Ircre Puccio que le plancher remuait. Sur quoi, comme il avait déjà dit cent l'ntcr nosler,'\\ s'arrêta et, pîmis bouger.appela sa femme et lui demanda ce qu'elle faisait La dame, qui était d'hunr.eur plaisante, et qui en ce momentchevauchaitprobablementla béte de saint Benoît oucelle de saint Jean Gualbcrto, répondit : « — Ma foi, mon cher mari je ino ■ trémoudçe tint que je peux. — » Krère Puccio dit alors : m — Comment lu le Irémoussos !"que signilic ce Irémoussc- «xment ? — » La dan)e, riant, et d'un air joyeux, car elle était gaillarde et avait fans doute ses raisons pour rire, répondit : « — Comment, vous no savez pas ce que cela signide .* « Je vous l'ai entendu dire mille fois : qui n'a pas soupe lo « soir se démène toute la nuit. — » Frère Puccio crut que le jeûne l'empêchait en elTct de dormir et la fjiisait ainsi se retourner sur son lit; pour quoi, il lui dit naïvement : « — Femme, je le l'ai bien dit de no pas jeûner; mais enfin « puisque tu as voulu le l'aire, ne pen^-c pas à cela, et songe « à dormir. Tu donnes de telles secousses au lit, que tu fais « tout remuer dans la maison. — » La dame dit alors : « « — Ne vous en inquiétez pas ; je sais bien ce que je fais; • faites votre affaire en conscience, moi je ferai du mieux que « je pourrai. — » Frère Puccio se lut et se remit à ses patenôtres.

« A partir de celte nuit la dame et messcr le moine, ayant fait préparer un lit dans une autre partie de la maison, s y fêtèrent grandement pendant tout le temps que dura la pénitence de Irère Puccio. A l'heure dile,le moine s'en allait, la dame retoiirnait à son lit et, peu après, frère Puccio revenait de l'endroit où il faisait sa pénitence. Les choses continuant de cette façon, frère Puccio faisant la pénitence et la dame et le moine prenant le plaisir, elle dit plusieurs fols à son compagnon : « — Tu fais faire à frère Puccio la péni- « tence grâce à laquelle nouij avons gagné le paradis! — » Et comme cela semblait plaire beaucoup à la darne qui avait été longtemps tenue à la diète par son mari, elle s'habiiiui si bien à la bonne chère que lui octroyait le moine, qu'un.; fois la pénitencf- de Irère Puccio finie, elle trouva moyen '!■• se rassasier ailleurs avec lui, et d'en prendre longuement ri à discrétion. Ainsi, pour que mes dernictes paroles concoi'dent avec les premières, il advint que, tandis que frèrePuctt <> crut gagner le paradis en faisant pénitence, il y envoya et le moine qui lui avait montré le chemin pour y aller, et sa

TRCJSIÈME JOURNÉE. 173

femme qui, auprès de lui. manquait par trop de ce que me?ser le moine, en homme charitable, lui dispensait copieusement. — »

NOUVELLE V

Le Magnifiqae donne «on palefroi à messer Franeesco Vergellesî, nous condition de parler seul à seul avec sa femme. Celle-ci ne répondant pas, il fait lai-mùme la ré; onse, dont l'eiTet ne tarde pas à s'ensuirre.

Pamphile avait, non sans avoir provoqué le rire des dames, fini la nouvelle de frère Puccio, quand la reine ordonna gracieusement à Elisa de poursuivre. Celle-ci, plutôt d'un air hautain qu'autrement — non par malice, mais par habitude ancienne — commença à parler ainsi : « — Bon nombre de gens s'imaginent que parce qu'ils savent beaucoup les autres ne savent rien, lesquels très souvent, tandis qu'ils croient bafouer les autres, s'aperçoivent après coup, que c'est eux qui ont été bafoués par autrui. Pour quoi. Je tiens pour grande folie celle de quiconque se hasarde sans nécessité à essayer les forces de l'esprit des autres. Mais comme peutêtre tout le monde n'est pas de mon opinion, il me plaît de vous raconter, tout en suivant l'ordre imposé, ce qui en advint à un chevalier de Pistoie.

« 11 y avait à Pistoie, dans la famille des Vergellesi, un chevalier nommé messer Franeesco, homme très riche, sage et avisé en tout, mais avare sans mesure; lequel, devant allop à Milan comme Podestat, s"'ctait muni de tout ce qu'il fallait pour y aller honorablement, excepté d'un palefroi qui fût assez bon pour lui, et comme il n'en trouvait aucun qui lui plût, il en était tout préoccupé. Il y avait alors à Pistoie un jeune homme, nommé Ricciardo, de petite naissance, mais fort riche, et qui était si distingué et si accompli de sa personne, qu'il était généralement appelé par tous : le Magnifique.Il avait longtemps aimé et courtisé sans succès la femme de messer Franeesco, laquelle était fort belle et très honnête. Pour l'heure, il possédait un des plus beaux palefrois de Toscane et y tenait beaucoup à cause de sa beauté. Gomme chacun savait dans le public qu'il courtisait la femme de messer i rancesco, quelqu'un dit à ce dernier que s'il demandait au Magnifique son palefroi, il l'obtiendrait à cause de l'amour que celui-ci portait à sa femme. Messer Franeesco poussé par l'avarice, ayant fait appeler le Magnifique, lui pemandadelui vendre son palefroi, afin que le Magnifique luien fît don. Le Magnifique, oyant cela, en ressentit du

p'aisir el dit au chevalier : « — Messiro, quand vous me « donneriez tout ce que vous possédez auniondo, vous ne « pourriez avoir mon palefroi par voie d'achat; mais vou» « pouvez bien l'avoir dès qu'il vous plaira, à la condition « qu'avant de vous lelivrerje puisse, avec votre permission i< et en votre présence, adresser quelques mots h votre femme, « mais assez loin de tout lo monde pour que je no sois en- « tendu de personne autre qu'elle. — »> Le chevalier, poussé

riar l'avarice, et espérant se moqut;rde lui, répor.dit quet;ela ui plaisait et que, dès qu'il le voudrait, la chose se ferait. Puis, l'ayant laissé dans la salle de son palais, il alla dans la chambre de sa femme, et après lui avoir dit comment il pouvait facilement gagner le palefroi, il lui ordonna de venir écouter le Magnifique, mais il lui recommanda de se bien garder de rien lui dire, ni de lui répondre peu nn prou. La dame blâma beaucoup cela, mais pourtant, voulant se conformer aux désirs de son mari, elle dit qu'elle le ferait, et suivant messer Francesco, elle alla dans la salle écouter ce que le Magnifique voulait lui dire. Colui-ci. ayant renouvelé ses conventions avec le chevalier.alla s'a.-seoir avec la dame dans un coin de la salle, loin de tout le monde, et se mit à dire ainsi :

« — Valeureuse dame, je suis certain que vous êtes asseï « avisée pour avoir depuis longtemps compris h quel amour « pour vous m'a conduit votre beauté, laquelle, sans aucun

* doute, surpasse celle de toutes les autres femmes que « j'aie jamais vues. Je passe sous silence les louables ma- « nières et les singulières vertus qui sont en vous et qui suf- « firaient à prendre le cœur de lout homme; et pour ce, il « n'est pas besoin que je démontre par mes paroles que mon « amour est le plus grand et le plus fervent que jamais « homme ait porté à aucune dame; et j'irai ainsi, sansaucun « doute, pendant tout le temps que ma misérable vie sou- « tiendra mes membres et plus encore, car si l'on s'aime « là-bas comme ici, je vous aimerai éternellement. Pour « quoi, vous pouvez être sûr que vous n'avez nulle chose, « qu'elle soit précieuse ou vile, que vous deviez estimer vôtre « en toutes circonstances, autant que moi et tout ce qui « m'appartient. Et afin que vous en ayez une preuve bien

* certaine, je dois vous dire que je considérerais comme la « plus grande faveur que vous me commandassiez de faire « quelque chose en mon pouvoir qui vous plût, car il « faudrait, moi ordonnant, que tout le monde m'obéit « promptement. Donc, si je suis ainsi à vous, comme vous « entendez que je suis, je m'enhardirai non sans raison h « adresser mes prières à votre beauté, de laquelle seule me « peut venir toute ma paix, tout mon bien, tout mon salut, « et non d'ailleurs. Et ainsi, ô mon cher bien et l'unique 83-

t pérance de mon âme qui va se nourrissant de son amoureux « feu et n'espère qu'en vous, je vous en prie comme un très

• humble serviteur, faites que votre bonté soit telle^et que la « dureté que vous avez autrefois montrée envers moi qui suis « vôtre, soit si adoucie, que je sois réconforté par votre pitié, <; et que je puisse dire que, de même que je suis devenu

• amoureux à cause de votre beauté, ainsi par elle j'ai reçu V la vie qui, si votre esprit allier ne s'incline pas devant mes « prières, sans aucun doute s"évanouira; et alors je mourrai, •( et vous pourrez être accusée d'être mon meurtrier. Et sans « compter que ma mort ne vous ferait point honneur, néan- « moins je crois que votre conscience vous le reprochant « parfois, il vous fâcherait de l'avoir fait, et que, parfois (( aussi, mieux disposée, vous vous diriez à vous-même ; Hé! « combien ai-je mal fait de ne pas avoir eu pitié de mon Mail gnifique! et ce repentir ne pouvant remédier à rien, vous « serait une plus grande cause d'ennui. Pour quoi, afin que « cela n'arrive pas, maintenant que vous pouvez me venir en « aide, inquiétez-vous de cela, et loin de me laisser mourir, « prenez-moi en miséricorde, pour ce qu'à vous seule il ap- « partient désormais de me faire le plus heureux et le plus « malheureux homme qui soit. J'espère que votre cour- « toisie sera telle que vous ne souffrirez pas que, pour un si « grand et si méritant amour, je reçoive la mort pour récom- « pense, mais qu'avec une réponse joyeuse et pleine de « grâce vous réconforterez mes esprits lesquels, tout épou- » vantés, tremblent à votre aspect. — » Et là, se taisant, il répandit quelques larmes, poussa de profonds soupirs, et attendit ce que la gente dame lui répondrait.

« La dame que la longue cour, les joules, les aubades, et les autres semblables choses que le Magnifique avait faites pour l'amour d'elle, n'avaient pu émouvoir, fut émue parles paroles de ce très fervent amant, et commença à sentir ce que jamais elle n'avait senti auparavant, c'est-à-dire ce que c'était que l'amour. Et bien que, pour suivre l'ordre de son mari, elle se tût, elle ne put pour cela, grâce à quelques soupirs qui lui échappèrent, cacher ce qu'elle aurait volontiers avoué au Magnifique si elle lui avait répondu. Le Magnifique ayant attendu un moment, et voyant qu'aucune réponse ne venait, s'étonna tout d'abord, puis se mit à soupçonner la ruse du chevalier ; mais pourtant, regardant la dame au visage, et voyant que parfois elle lui lançait des coups d'œil, et en outre s'apercevant des soupirs qu'elle s'efforçait de ne pas laisser sortir de sa poitrine dans toute leur force, il en prit bonne espérance, et s'appuyant là-dessus, il forma un nouveau projet, et se mit à la place de la dame, et celle-ci l'écoutant toujours, à se répondre à lui-même en cette façon :

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