T !^, 0 I S 1 È M E JOUR N K U
moines, qui venaient de dire matines, accoururent et reconnurent la voix de Ferondo et le virent déjà sorti du cercueil ; de quoi, épouvantés par la nouveauté du fait, ils se mirent tous à s'enfuir et s'en allèrent trouver l'abbé !
« Celui-ci feignant de se lever de prière, dii : « — Mes fils, • n'ayez point peur; prenez la croix et l'eau sainte, et venez « derrière moi, et voyons ce que la puissance de Dieu veut « nous montrer. — » Et cela fut fait. Ferondo était tout pile, comme un homme qui était resté si longtemps sans voir le ciel, et il était sorti de son cercueil. Dès qu'il vit l'abbé, il courut se jet^r à ses pieds et dit : « — Mon père, a vos prières, selon qu'il m'a été révélé, celles de saint « Benoît et de ma femme, m'ont tiré des peines du purga- « toire et rappelé à la vie; de quoi je prie Dieu qu'il vous « donne le bon an et les bonnes calendes, aujourd'hui et « toujours. — I» L'abbé dit : « — Louée soit la puissance de « Dieu. Va donc, mon fils, puisque Dieu t'a renvoyé ici, et « console ta temme qui, depuis que tu avais passé de cette a vie dans l'autre, a été en pleurs, et sois, à partir d'au- « jourd'hui, ami et serviteur de Dieu. — » Terondo dit : « — Messire, il m'a bien été dit ainsi ; laissez-moi donc « faire, car dès que je la verrai, je l'embrasserai, tant je lui « veux du bien. — » L'abbé, resté avec ses moines, feignit d'avoir une grande admiration de cette aventure, et fit dévotement chanter le miserere. Ferondo retourna h son village, oîi tous ceux qui le voyaient s'enfuyaient, comme on a coutume de faire pour les choses effrayantes ; mais lui, les rappelant, affirmait qu'il était ressuscité. Sa femme avait également peur de lui. Mais quand los gens se furent un peu rassurés à son sujet, et virent qu'il était vivant, ils lui firent beaucoup de questions comme à un sage revenu de loin ; et il répondait à tous, et leur donnait des nouvelles des âmes de leurs parents, et faisait, de sa propre invention, tes plus belles fables du monde sur ce qui se passe en purgatoire, et devant toute la population ii i-aconta la révélation qui lui avait été faite par la bouche de Ragnolo Braghiello, avant qu'il ressuscitât. Pour quoi étant retourné chez lui avec sa femme, et rentré en possession de ses biens, il l'engrossa à son plaisir, et d'aventure il advint qu'après un temps convenable — suivant l'opinion des sots qui croient que la femme doit porter les enfants neuf mois — la dame accoucha d'un enfant mâle, qui fut appelé Benedeito Terondi. Le retour de Ferondo et ses récits, chacun le croyant ressuscité, accrurent la renommée de sainteté de l'abbé. Quant k Ferondo, qui avait reçu de nombreux coups pour sa jalousie; comme s'il en eût été guéri, selon la promesse faite par l'al^ibc à ladame.il ne fut plus du tout jaloux par la suite. De quoi la dame satisfaite, vécut honnêtement avec
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lui, comme d'habitude ; excepté que vraiment quand cela
se pouvait fariloment, elle se retrouvait voIonti<^n avec l<r saint atjl)!' (l'ui l'avait bien et diligentomeat servie duos ses plus grands besoins. — »
NOUVELLE IX
GiletU de Narbonne ^érit 1« roi «le Franc- '^''" ' "in.lo poumari BeUr»m d.i RousmIIod, lequel liyant • . i''u v» de dépit 4 Florencn. L4, il fait la cour à u!i c GiletU, eroyant coucher avec ell». 11 en a deux (Ui ; p«ui' i^uui, y^c U tuilo, la teanul pour chère, il l'honora comme ta femme.
La reine ne voulant point rompre le privilège de Dioneo» il ne restait plus qu'à elle à parler, la nouvelle de Lauretta étant finie. Pour quoi, sans attendre d'être sollicitée par les siens, et toute disposée à parler, elle commença ainsi : I — Qui dira désormais une nouvelle qui puisse paraître belle après avoir entendu celle de Lauretta? Certes, il a été heureux pour nous qu'elle n'ait pas été dite la première, car ensuite bien peu des autres auraient plu ; et je crains bien qu'il en advienne ainsi de celles qui sont à raconter dans cette journée. Mais cependant quelque belle qu'elle ait été, je vous conterai celle qui me revient sur le sujet proposé.
« Au royaume de France, fut un gentilhomme qu'on appelait comte de Iloussillon, lequel, pour ce qu'il n'était pas bien sain de corps, avait toujours auprès de lui un médecin appelé maître Gérard de Narbonne. Ledit comte avait uq lils unique tout jeune appelé Beltram, lequel était très beau et plaisant, et qu'on élevait avec d'autres enfants de son âge, parmi lesquels était une petite liile dudit médecin, nommé Giletta. Cette enfant éprouva pour ce Bnltram un amour infini et beaucoup plus ardent qu'il n'appartenait à son âge si tendre. Le comte étant mort, Beltram lut remis entre les mains du roi, et il lui fallut aller à Paris ; de quoi la jeune fille resta cruellement inconsolable ; et son père étant également mort peu de temps après, elle serait volontiers allée à Paris pour voir Beltram, si elle avait pu en trouver favorable occasion ; mais étant sévèrement gardée, pour ce qu'elle était restée seule et riche, elle ne voyait pas un moyen honnête. Et comme elle était déjà en âge d'étro mariée, n'ayant jamais pu oublier Beltram, elle avait refusé beaucoup de gens auxquels ses parents avaient voulu la marier, sans faire connaître la raison de son relus.
TUOISIÈME JOURNÉE. 207
« Or, il advint que,, comme elle brûlait plus que jamais J'-^a;our pour Bcitram, pour ce qu'elle avait entendu dire quil était devenu un très beau jeune homme, la nouvelle lui arriva qu'il était resté au roi de France, par suite d'une turrieur qu'il avait eue dans la poitrine et qui avait été mal soignée, une fistule dont il avait très t^rand ennui et très granrie douleur, et pour laquelle il n'avait encore pu trouver de médecin, bien qu'un grand nombre s'y lussent essayés, qui l'en eiiL pu guérir ; tous, au contraire, avaient empiré le mal : pour quoi le roi désespérant d'en guérir, ne voulait plus recevoir conseil ni aide de personne. De quoi la jeune lîlle fut contente outre mesure et pensa que, grâce à ceLte circonst.ir.ce, non-seulement elle aurait une occasion légitime d'aller à Paris, mais que si la maladie du roi était ce qu'elle croyait, elle pourrait facilement arriver à avoir B<'ltram pour mari. C'est pourquoi comme elle avait jadis appris beaucoup de choses de son père, elle lit une poudre avec certaines herbes convenables à la maladie qu'elle pensait qu'avait le roi, monta à cheval, et s'en alla à Paris.
« Elle ne s'occupa pointd'abord d'autre chose que de chercher à voir Bcitram,; puis, parvenue devant le roi, elle -.^ pr-ia de lui montrer son mal. Le roi la trouvant belle et a.enante jeune fille, ne sut pas ^e lui refuser, et le lui movra. Dès qu'elle l'eût vu, elle fut aussitôt certaine de pouvoir le guérir et dit : « — Monseigneur, quand il vous pkira, sans « aucun ennui ou fatigue pour vous, j'ai espérance en Dieu « de vous avoir en huit jours guérie de cette maladie. — » Le roi se moqua en lui-même des paroles de celle-ci, disant : m — Ce que les plus grands médecins du monde n'ont « pu ni su faire, comment une jeune femme le pourrait-elle « savoir ? — • L'ayant donc remerciée de sa bonne volonté, il répondit qu'il avait résolu de ne plus suivre conseil de médecin. A quoi la jeune lille dit : « — Monseigneur, vous « dédaignez mon art parce que suis jeune et femme ; mais «je vous rappelle que je ne médicamenle pas avec ma « science, mais avec l'aide de Dieu et avec la science de « maître Gérard de Narbonne, lequel fut mon père et l'.i- « meux médecin pendant sa vie. — » Le roi se dit alors en lui-même : « — Peut-être celle-ci m'est-clle envoyée par « Dieu ; pourquoi ne pas mettre à 'l'épreuve ce qu'elle sait « faire, puisqu'elle dit devoir me guérir en peu de temps « sans ennui pour moi? — » Et s'étant décidé à l'éprouver, il dit : « — Damoiselle, et si vous ne me guérissez po.s, m après m'avoir fait rompre ma résolution, que voulez-vous « qu'il vous arrive ? — » « — Monseigneur — n^pondit la M jeune (ille ■ — faites-moi garder, et sien huit jours je ne vous « guéris pas, fai tes-moi brûler ; mais si je vous guéris, quelle « récompenae rcr'en reviendra-t~il? — » A quoi le roi ré-
208 LE DÉCAMÊnO.N,
pondit : • — Vous paraissez être encore eans mnri ; «i vous « laites cela nous vous marierons bien et en haut lieu. — » A quoi la jeune lille dit; • — Monseigneur, il me plaît vrai- « ment qu'î vous me mariiez, mais je veux un mari tel que je « vous le demanderai, pourvu que je ne vous demande aucun « de vos fils ou autre personne de la maison royale. — «Le roi lui promit sur le champ de le Taire.
« La jeune lille commença sa cure, ot avant le terme fixé elle ramena le roi à la sauté. Sur quoi le roi se sentant « guéri, dit : « — Oamoiselle, vous avez bien gagné la « mari. — «A quoi elle répondit ; « — Donc, njonseignour, «< j'ai gagné Rollram do lluussiilou que je roc suis mis à m aimer dès mon enl'ance, et i|ue, depuis. j'ai souverainement « aimé. — » Gela |)arut au roi chosu grave de le lui donner ; mais comme il l'avait promis, ne voulant pas manquer à sa parole, il le fît appeler et lui dit : « — Bcllram, vous êtes M désormais grand et homme l'ait; nous voulons que vous « retourniez gouverner votre comté, et que vous emmeniez « avez vous une damoiselle que nous vous avons donnée « pour femme. — >» Bcltram dit : • — Kt quelle est la da- € moiselle, monseigneur? — »A quoi le roi répondit : « — C'est celle qui nous a, avec ses remèdes, rendu la « santé. — » Bellram, qui la connaissait et l'avait vue. bien qu'elle lui parit très belle, voyant qu'elle n'était pas d'un lignage répondant à sa noblesse, dit tout dé<luigneux : M — Monseigneur, vous voulez donc me donner une femme « médecin pour épouse? A Dieu ne plaise que je prenne (( jamais une femme ainsi faite. — »> A quoi le roi dit : « — Donc, vous voulez que nous manquions h notre parole, « laquelle afin de ravoir la santé nous donnâmes à la damoi- • selle qui, en récompense de ce, vous a deniandé pour a mari? — » « — Monseigneur — ditDeltram — vous pouvez « m'ôter tout ce que je possède et me donner moi-même, «. comme étant votre homme, à qui vous plaît: mais.» je vous « assure que jamais jts ne serni satisfait d'un tel mariage. — » M — Si — dit le roi — vous !e serez, pour ce que la damoi- « selle est belle et 3age et vous aune beaucoup; pour quoi « nous e!?pérons que vous aurez avec elle une existenct; bcau- « coup plt-.s heureuse ^que vous n'auriez avec une dame de - plus haute lif^îîés. — » Beitram se tut et le roi fit faire de gran.ir préparai! (S pour la fêle des noces. Et le jour fixé pour cela étant venu, bien que Beltram le fît peu volontiers, il ep^jiisa, ei'. présence du roi, la damoiselle qui l'aimait plus quo s-n-reême. Cela fait, comme quelqu'un qui a déjà pensé à ce qu'i.' devait faire, prétextant qu'il voulait retourner dans sa comté et y consommer le mariage, il demanda congé du roi ; et, monté à cheval, il s'en alla, non pas dans sa comté, mais en Toscane. Ayant su que les Florentins guerroyaient
avec les Siennois, il prit parti pour les premiers, qui le reçurent avec joie et honneur, et le firent capitaine d'un certain nombre de gens d'armes ; ayant donc reçu d'eux de bonnes provisions, il resta un bon temps à leur service.
« La nouvelle épousée, peu satisfaite d'une telle aventure, espérant, par ses bons soins, le faire revenir dans sa comté, s'en vint en Roussillon, où elle fut reçue par tous comme leur Dame. Là, trouvant par suite de la longue absence du comte, toutes les affaire gâtées et en désordre, elle remit, en femme sage, tout en ordre avec une grande diligence et un grand soin ; de quoi ses sujets furent très contents, la tinrent pour très chère et lui portèrent grand amour, blâmant fort le comte de ce qu'il n'était pas satisfait d'elle. La dame ayant remis tout le pays en ordre, elle le fit signifier au comte par deux chevaliers, le priant si c'était à cause d'elle qu'il ne venait pas dans sa comté, de le lui faire savoir, et qu'alors pour lui complaire elle partirait. Le comte leur répondittrès durement : « — Qu'elle fasse en cela à son plaisir ; pour « moi, je reviendrai habiter avec elle quand elle aura cet « anneau au doigt, et au bras un fils né de moi. — » C'était un anneau auquel il tenait fort et dont il ne se séparait jamais à cause de certaine vertu qu'on lui avait donné à entendre qu'il avait. Les deu.x chevaliers comprirent la dureté de ces deux conditions quasi impossibles à réaliser, et voyant
Sue leurs paroles ne pouvaient le faire changer de résolution, s s'en retournèrent vers la dame et lui rapportèrent la réponse.
« La dame, fort affligée, après avoir longuement réfléchi, résolut de voir si ces deux choses pouvaient se faire, où et comment, afin que, par conséquent, son mari revînt. Et ayant arrêté ce qu'elle devait faire, elle réunit une partie des plus grands et des principaux vassaux de sa comté, leur raconta avec ordre et avec de douces paroles ce qu'elle avait déjà fait pour l'amour du comte, et montra ce qui s'en était suivi ; elle finit en leur disant que son intention n'était point, par son séjour en ces lieux, de forcer le cotule à rester en un perpétuel exil, qu'au contraire elle entendait passer le reste de sa vie en pèlerinages et en œuvres pieuses pour le salut de son âme; puis elle les pria de prendre la garde et le gouvernement de la comté, et de faire savoir au comte qu elle l'avait quittée et qu'après lui en avoir laissé la possession, elle s'était éloignée avec l'intention de ne plus jamais revenir en Roussillon. Pendant qu'elle parlait, les bonnes gens répandirent de nombreuses larmes, et lui adressèrent de nombreuses prières pour qu'il lui plût de changer de résolulinn et de rester ; mais ils n'obtinrent rien. Les ayant recommandés à Dieu, elle se mit en route avec un sien cousin et une buivuule, tous trois en habits de pèlerins, bien mu-
2'0 LE DÉCAMÉUON.
nis d'argent et de bijoux, sans que personne sût où elle allait ; et elle ne s'arrêta point qu'elle ne fût à Florence. Y étant d'aventnre arrivé, elle se relira dans une petite aal>ergc que tenait une bonne dame veuve, tout comme ^i elle eût été une pauvre pèlerine, et fort désireuse d'apprendre des nouvelles de son seigneur.
« Or, il advint que le jour suivant, elle vit passer devant son auberge l!»Mtram à cheval avec »a compagnie, et, bien qu'elle le connût beaucoup, elle demanda n'-'i"""'"'^ h la boniic dame (U' l'auberge qui il était. A quoi l'I .on-
d't : t' — Celui-ci est un gentilhomme étnni '1 ,, ijclla
•' If» romle liolt'am, plaisant et courtois <•! «-n rctle
« cite, et il est l'homme du monde le plu^ ne d'une
« de nos voisines qui est une femme noble, mais pauvre. « Vrai est que c'est une très honnête jeune femme, et à « cause de sa pauvreté, elle n'est pas encore mariée, mais « ellfi vit av^c sa mère, très sage et bonne dame; et peut-être, •• n'-ît:!'* S" inèrp, aurait-elle fait ce qui aurait plu au « comt* - • La comtesse entendant ces paroles, les retint bien, etvec*»?* à examiner plus minutieusement chaque particularité, ^yant tout bien compris, elle arrêta son projet. S'étant V enseigner la maison et le nom de la dame, ainsi ■ ju<* celui de sa (ille qui était aimée du comte, elle y alla un jour secrètement en habit de pèlerine ; et ayant trouvé la dame -ît «=a lille très pauvrement logées, elle les salua, et dit à la dame que, quand cela lui plairait, elle désirait lui parler. La g*»nle dame s'étant levée, dit qu'elle était prête à l'entendre; et étant entrées seules dans une chambre, et s'étant r ssises, la comtesse commença : <« — Mad=ime, il me semble « que vous êtes ennemie de la fortune, comme je suis moi- M même; mais si vous le voulez, vous pourriez d'aventure « nous sa^'sfaire vous et moi. — » La dame répondit (ju'elle ne deman''iit rien autre chose autant que de se soulager bonnête"ient. La comtesse poursuivit : « — 11 me faut votre M parole ; mais pi je m'y confie et que vous me trompiez, vous « gâterez vo° afTf ires et les miennes. — » « — Dites-moi « sans crainte tout ce qu'il vous plaira — dit la gente « dame — car jamais vous ne vous trouverez trompée « par moi. »
« Alors la comtesse, commençant par son premier amour, lui raconta qui elle était et ce qui lui était advenu jusqu'à ce jour, de telle sorte que la gente dame, ajoutant foi à ces dires qu'elle avait entendus en grande partie d'aulrui, se mit à avoir compassion d'elle. Et la comtesse, ayant raconté ses malheurs, poursuivit : « — Vous avez donc entendu parmi « mes autres ennuis quelles sont les deux choses qu'il me « faut conquérir si je veux avoir mon mari ; et je ne connais « aucune autre personne qui me les puisse l'aire avoir si ce
« n'est vous, si ce que j'ai entendu est vrai, à savoir que Je. « comte mon mari aime passionnément votre fiilt;. — » A quoi la gente dame dit : « — Madame, si le comte aime « ma fille, jo ne le sais, mais il en fait grand montre; nutis « que puis-je l'aire en cela que vous désiriez? — . » « — îwi- « dame — répondit la comtesse • — je vous le dirai; mais pi-c- « mièrement je veux vous montrer ce que j'entends qu'il s'en- « suive pour vo>js si vous me servez. Je vois votre llUe bellô « et grande à marier, et par ce qu'il me semble avoir (;i;- « tendu et compris, c'est le manque de bien pour la maii.T u qui vous la l'ait garder à la maison. J'entends, pour pn.x « du service que vous me rendrez, lui donner sur-le-chanip « de mes deniers telle dot que vous estimerez vous-même « convenable pour la marier honorablement. — »
0 L'oO're plut à la dame qui était dans le besoin, mais cependant, ayant l'âme noble, elle dit : « — Madame, dites- « moi ce que je puis faire pour vous, et si c'est chose hon- « nête à moi, je le ferai volontieri^, et vous ferez ensuite ce u qu'il vous plaira. — » La comtesse dit alors : « — J'ui « besoin que vous fassiez dire au comte, mon mari, par une « personne en qui vous ayez confiance, que voire fille est « prête à satisfaire tous ses désirs, pourvu qu'elle puisse « être assurée qu'il l'aime autant qu'il en fait montre, ne « qu'elle ne croira jamais s'il ne lui envoie lanueau qu'il « porte à la main, et qu'elle a entendu dire qu'il aimait tant. « S'il le lui envoie, vous me le donnerez; puis vous lui « manderez dire que votre fille est prête à faire selon son M plaisir; vous le ferez venir secrètement ici, et vous me « mettrez en place de votre fille à ses côtés. Peut-être Dieu «me fera la grâce de devenir grosse; et ainsi, ayant son « anneau au doigt et au bras un enfant engendré de lui, je « le reconquerrai et je demeurerai avec lui, comme une M femme doit demeurer avec son mari, et vous en serez « cause. — n Cette chose parut grave à la gente dame, qui craignait que peut-être il ne s'ensuivît du blâme pour sa fille; mais pourtant, songeant que c'était chose honnête de donner la main à ce que la bonne dame pût ravoir son mari et qu'elle se prètaif à faire cela pour une bonn<; fin, se fiant à sa bonne et honnête airoction , non- seulement elle promit à la comtesse de le faire, mais au bout de quelques jours, avec beaucoup de prudence et de mystère, suivant l'ordre qui lui avait été donné, elle eut l'anneau — bien que cela
fiarût dur au comte — et elle la fit habilement coucher avec e comte à la place de sa fille.
« Dans ces premiers embrassements très affectueusement cherchés par le comte, la dame, comme cela plut à Dieu, devint grosse de deux enfants miles, aii.si que ses couches venues en temjps voulu le firent voir. La geute dame ne se
212 LE OftCAMÉnON.
contenta pas seulement une fois des embrassements de son mari, mais elle en jouit à plusieurs reprises, opérant si secrètement, qu'on n'en sut jamais rien. Quant au comte, il croyait toujours avoir été, non avec sa femme, mais avec celle qu'il aimait, et quand il était pour s'en aller le malin, il lui donnait plusieurs beaux et précieux joyaux que la comte:rse gardait tous avec soin.
« La comtesse, se sentant grosse, ne voulut pas grever plus longtemps la génie dame d'un lui service, mais elle lui dit: « — Madame, grâce à Dieu et à vous, j'ai ce que je désirais, m et pour ce il et>t temps que je tasse ce qui vous agréera, « afin qu'après je m'en aille. — » La genh- dame lui dit que si elle avait ce qu'elle voulait, oeU lui plaisait, qu'elle n'avait agi par l'espoir d'aucune récompense, mais parce qu'il lui paraissait qu'elle devait le faire, et que c'était bien. A quoi a comtesse dit : « — Madame, cela me plaît Tort, et a'un « autre côté je n'entends pas vous donner comme une ré- « compense ce que vous me demanderez, mais pour lairc « bien moi aussi, car il me paraît qu'il se doive faire ainsi. — » Alors la gente dame, contrainte par la nécessité, lui demanda avec une grande vergogne cent livres pour marier sa fille. La comtesse, vo\»nt son embarras, et entendant sa demande discrète, lui en donna cinq cents et tant de beaux et pré-
auberge. La gente dame, pour ôter à Beltram tout motif de revenir jamais chez elle, s'en alla avec sa fille dans son pays, rejoindre ses parents. Quanl à Beltram, réclamé peu de temps après par ses vassaux, et apprenant que la comtesse s'était éloignée, il s'en retourna chez lui.
« La comtesse, sachant qu'il avait quille Florence et qu'il était retourné dans sa comté, fut très satisfaite, et demeura à Florence jusqu'à ce que vînt le moment de ses couches, et elle accoucha de deux enfants mâles très ressemblants à leur père, et qu'elle fit nourrir avec soin. Puis quand le temps lui parut venu, s'étant mise en route, elle s'en vint à Montpellier sans être connue de personne, et s'y étant reposée plusieurs jours, elle s'informa du comte et de l'endroit où il était, et apprenant qu'il devait faire à Iloussillon, le jourde la Toussaint, une grande fête de dames et de chevalière, elle s'y rendit sous un habit de pèlerine, comme elle avait accoutumé. Et voyant les dames et les chevaliers réunis dans le palais du comte pour se mettre à table, elle monta, sans changer d'habits, dans la salle du festin avec ses deux fils sur les bras, et s'en alla, passant çà et là à travers les convives, jusqu'à la place oii elle vit le comte; et là, s'etant jetée à ses pieds, elle dit en pleurant : « — Monseigneur, je suis ta
TROISIÈME iOURiNÉE. 213
« malheureuse épouse qui, pour te laisser revenir en ta de- * meure m'en suis allée longlemps err^ante. Je le requiers, « par Dieu, que tu observes les conditions que tu m'as im- « posées par les deux chevaliers que je t'envoyai, et voici « dans mes bras, non pas un (ils de toi, mais deux, et voici « également ton anneau. Il est donc temps que je sois re- « çue par toi comme ta femme, selon ta promesse. — ».
« Le comte, entendant cela, s'étonna grandement et reconnut l'anneau ainsi que les enfants qui étaient si ressemblants à lui, mais cependant il dit : » — Comment tout ceci peut-il « être arrivé? — » La comtesse, au grand étonnement du comte et de tous les autres assistants, lui conta avec ordre ce qui s'était passé et comment cela s'était fait. Pour quoi, le comte, sentant qu'elle disait la vérité, et voyant et son grand sens et sa persévérance, et enfin deux petits enfants si beaux, tant pour tenir ce qu'il avait promis que pour complaire à tous ses hommes et aux dames, qui tous le priaient de la recevoir désormais. et de Thonorer comme sa légitime épouse, mit fin à son obstination cruelle, et fit lever la comtesse; et l'ayant embrassée et baisée, il la reconnut pour sa légitime femme et ceux-ci pour ses fils. Et l'ayant fait vêtir de vêtements convenables à son rang, il fit, au grandissime plaisir de tous ceux (]ui étaient là et de tous ses autres vassaux, une très grande fête, non seulement tout ce jour, mais pendant plusieurs autres encore; et à partir de ce moment, l'honorant loujour? comme son épouse légitime, il l'aima et l'eut pour souverainement chère. — »
NOUVELLE X
Aliitecb s'élant faito eruiitP, le moine Ruslico, lui apprend à remettre le diahU en enfer. Elle devient ensuite la femme de Néerbale.
Dioneo, qui avait écouté attentivement la nouvelle de la reine, voyant qu'elle était finie et qu'à lui seul restait à raconter, se mit à dire en souriant, et sans en attendre l'ordre : « — Gracieuses dames, vous m'avez peut-être jamais entendu dire comment on remet le diable en enfer; pour quoi, sans me départir beaucoup du sujet sur lequel vous avez parlé pendant toute celte journée, je vais vous le dire. Peut-être, l'ayant appris, pourrez-vous en acquérir quelque esprit. Vous pourrez aussi reconnaître que, bien qu'il habite plus volontiers les palais joyeux et les moelleux appartements que les pauvres cabanes, Amour n'en fait pas moins parlois sentir ses torces jusqu'au milieu des bois épais, dei
211 LE DÉCAMÉUO.N.
monlagtîcs sanvap;cs et des cavernes (tôpcrtos ; d'où l'on peut comprendre que tout est soumis à ea puissance.
« Donc, venant au fait, je dis que, dans la cité de Capsa, en Barbarie, fut .jadis un homme très riche, lequel, paitui ses autief enfants, avait une fille belle et gracieuse, nomnif^i^ Alibcch. N'étant pas chrétienne, et ayant entendu vanter ii religion du Christ et le service de Dieu par plusieurs chrc tiens qui étaient dans la ville, Alibech demanda un jour à l'un d'entre eux de quelle façon et comment on pouvait le
f>lus facilement servir Dieu. 11 lui fut répondu que ceux qiîi e servaient le mieux étaient ceux qui fuyaient le plus posfibie les chos^'s du monde, comn?o le faisaient les .v-ns qui s'en étaient allés dana les solitudes des déserts de a T hébaïdo. La jeune Mlle, on ne peut plus simple et qui était âgée da quatorze ans h peine, poussée moins par une volonté raisonnée que par un désir d'cnfcnt, sans en rien dire à personne, partit le lendemain toute seule et en cachette pour le désert de la ThébaMe. Apres de grandes fatigues, son désir persistant, elle atteignit au bout de «|uelques jours ces solitudes. Ayant vu de loin une cabane, elle y alla, et trouva sur le seuil un saint homme qui, étonné de la voir en ce lieu, lui demanda ce qu'elle cherchait. Elle répondit qu'inspirée par Difii, elle désiraitsc mettre à son service, cl qu'elle cherchait quelqu'un qui lui apprîtcomment il fallait le servir. Le brave homme, la voyant si jeune et si belle, et craignant, s'il la retenait, d'être séduit par le démon, loua ses bonnes dispositions, et après lui avoir donné à manger ouelques racines, des pommes sauvages et des dattes, et à ooin; do peu d'eau, il lui dit : « — Ma fille, non loin d'ici est «n « saint homme qui est meilleur maître que moi pour ce que « tu cherches; va vers lui, — » et il la mit sur le chemin La jeune fille, parvenue vers l'autre solitaire, obtint de lu la mémo ré()onse, et poursuivant sa route, elle arriva à I ' cellule d'un jeune ermitu, très digne- et très dévot persoTi nago, nomme liustico, à qui elle fit la même dcmancîe qu'ell avait faite aux autres.
• Celui-ci, voulant mettre sa fermeté h une grande éprcuv.' ne la ronvoy;i pas comme ses confrères, mais il la retint pr' de lui dans"^ sa cellule. La nuit venue, il lui lit un lit fl branches de palmier et l'engagea à s'y reposer. Ceci fait.li tentations ne tardèrent pas à lui livrer bataille. Trahi bientôt par ses propres forces, il céda sans trop faire de résistance, et se déclara vaincu. Laissant de côté les saintes pensée'^, les oraisons et les disciplines, il se mit à ri?pas8ercn *■« m.;moire la jeunesse et la beauté de la jeune fille, et à rédt'ci. k la façon rjont il devait s'y prendre avec elle, afin d'en o tenir ce qu'il désirait sans qu'elle le prît pour un horaii.'; dissolu. Ayant tout d'abord hasardé quelques questions, il
ÏROISIÈ ME JOURNÉE. 213
s'aperçut bien vite qu'elle n'avait jamais connu d'homme, et qu'elle était aussi simple qu'elle le paraissait. Pour quoi, il imagina de la taire servir à ses plaisirs sous le prétexte de servir Dieu.
« Il commença, en de longs discours, à lui montrer corabiea le diable est l'ennemi (te Di'^u ; puis il lui donna h entendre que le service qui pouvait être le plus agréable à Dieu était de remettre le diable dans l'enfer, auquel le Tout- Puissant l'avait condamné. La .jeune fille lui demanda comment cela se faisait. A quoi Rustico répondit : « — Tu le « sauras tout à l'heure; pour cela, fais ce que tu me verras « faire. — » Et il' se mit à se dépouiller du peu de vêlements qu'il avait, de sorte qu'il se trouva complètement nu. La. jeune fille en a.yant fait autant, il la lit placer à genoux, droit en face de lui, comme si elle voulait prier. Tous deux étant dans cette posture, et Rustico se sentant plus allumé que. jamais de désir en la voyant si belle, survint la résurrection de la chair. Ce que voyant Alibech, elle dit, tout étonnée : » Rustico, quelle est cette chose que .je te vois « poindre si fortement en dehors, et que moi. je n'ai pas? — » « — 0 ma fille — dit Rustico — c'est là le diable dont je t'ai « parlé. Et vois-tu? il me tourmente tellement, à cette « heure, que je puis à peine le supporter. — » La jeune fille dit alors : « — Loué soit Dieu ! je vois que je suis mieux " partagée que toi, car moi je n'ai pas ce vilain diable. — » Rustico reprit : « — Tu dis vrai, mais tu as autre chose « que je n'ai pas, moi, et tu l'as en place du diable. — » « — Et quoi donc — dit Alibech? — » A quoi Rustico répondit : « — Tu as l'enfer, et je t'assure que je crois que « Dieu t'a envoyée ici pour le salut de mon âme, afin que, « tandis que ce diable me cause tant de tourments, tu aies • pitié de moi et consentes à ce que je le remette dans l'en- « fer. Tu me donneras un grand soulagement, et tu feras « un grandissime plaisir à Dieu, tout en le servant, si tu es « venue en ce lieu pour faire ce que je te dis. — » La jeune fille, dans sa naïve bonne foi, répondit : « — 0 mon père, « puisque j'ai l'enfer, ce sera quand il vous plaira. — » Rustico dit alors : « — Ma fille, sois bénie. Allons donc, « et remettons-l'y de façon qu'il me laisse ensuite tran- « quille. — » Ainsi dit, il mena la jeune fille sur un des « deux lits et lui montra comment elle devait se tenir pour laisser emprisonner ce maudit de Dieu.
« La jeune fille, qui n'avait encore jamais mis aucun diable vin enfer, ressentit la première fois un peu de douleur. Pour quoi elle dit à Rustico : « — Certes, mon père, ce diable w doit être bien méchant et véritablment ennemi de Dieu, « car, même dans l'enfer, il fait souffrir quand on l'y fait en- « trer. — j» « — Ma fille — dit Rustico — il n'en sera pas tou»
21G LE DÈC.VMEnOM.
«jours ainsi. — » Et pour faire que cela n'arrivât phi?, six fois de suite, avant de df'sccndre du lit, ils remirent le diabi'' en enfer, tant qu'onlin ils lui eurent fait baisser la tête, cl qu'il se tînt tranquille. Mais le lendemain, ils recommcn cèrent à plusieurs reprises, et Tobéissante jeune fille S(
firctant toifjours à la chose, il ad*int que le jeu commença. i ui plaire, et elle se mit à dire à Ruslico : « — Je vois bien « qu'ils disaient vrai, ces braves gens de Capsa, en prélenm dant (|uo servir Dieu était si douce chose. Et certes, je ni « me souviens pas avoir jamais rien fait qui m'ait procure « un plaisir si grand que celui de remettre le diable en en- « fer. Aussi j'cslime que quiconque s'occupe do toute autrt m chose que de servir Diou, est une bôle. — » C'est pourquoi elle allait souvent trouver Rustico, et elle lui disait : « — Mon père, je suis venue ici pour servir Dieu et non « pour rester oisive; allons remettre le diable en enfer. — >• Ce que faisant, elle disait parfois : « — Rustico — je ne 9n'\< « pourquoi le diable s'enfuit de l'enfer, car s'il y resta' t « aussi volontiers que l'enfer le reçoit et le relient, il n'en « sortirait jamais. — »
M En provoquant ainsi souvent Rustico, et en l'excitant au service de Dieu, la jeune fille avait lini par lui tirer tellement le coton de la chemise, qu'il se sentait froid comme glace là où tout autre aurait sué. Aussi se mit-il à dire à la jeune (ille que le diable ne devait être châtié et remis en enfer que lorsqu'il levait la tétc par orgueil; « — El nous « l'avons — ajoutait-il — grâce à Dieu, tellement châtié, qu'il « prie le Ciel de se tenir en paix. — » C'est ainsi qu'il imposa silence pendant quelque temps à la jeune fille. Celle-ci, voyant que Rustico ne lui demandait plus de remettre le diable en enfer, lui dit un jour : « — Rustico, si ton diable « est châtié, et ne te cause plus «l'ennui, moi, mon enfer ne « me laisse pas de repos-, pour quoi, tu feras bien de m'ai- « der à amortir la rage de mon enfer, de même que moi, « avec mon enfer, je t'ai aiJé à abattre l'orgueil de ton « diable. — » Hustico, qui vivait de racines, d'herbe el d'eau, ne pouvait que rt'pondre mal h ces sollicitations. Il lui dit qu'il faudrait trop de diables pour pouvoir apaiser a l'enfer, mais que, quant à lui, il ferait ce qu'il pourrait. Et il la satisfaisait quelquefois, mais si rarement, que cela ne produisait pas plus d'effet que s il eût jeté une fève dans la gueule d'un lion. De quoi la jeune fille, jugeant qu'elle ne servait pas Dieu comme il voulait être servi, murmurait très fort.
« Pendant qu'entre le diable de Rustico et l'enfer d'Alibech s'agitait cotte question causée d'un côté par trop d'ardeur et de l'autre par manque de forces, il advint qu'un inceodie éclata dans Capsa et brûla dans sa propre maison le
père d'Alibech, tous ses enfants et tous ses serviteurs: par suite de quoi Alibech resta seule héritière de tous ses biens. Aussitôt, un jeune homme, nommé Néerbale, et qui avait dissipé toute sa fortune en prodigalités, apprenant qu'Alibech était encore en vie, se mit à sa recherche et la retrouva avant que le fisc n'eût mis la main sur les biens de son père, comme sur ceux d'un homme mort sans héritiers. Au grand plaisir de Rustico et contre la volonté de la jeune fille, il la ramena à Capsa et la prit pour femme, héritant, grAce à elle, d'un patrimoine considérable. Interrogée par les dames, avant qu'elfe eût couché avec Néerbale, sur la façon dont elle servait Dieu dans le désert, Alibech répondit qu'elle le servait en remettant le diable en enfer, et que Néerbale avait commis un grand péché en la détournant d'un tel service. Les dames lui demandèrent alors : « — Comment remet-on « le diable en enfer? — » La jeune fille, par paroles et par gestes, le leur montra. De quoi elles se prirent si fort à rire, qu'elles en rient encore ; et elles dirent : « — Ne t'afflige • pas, ma fille, car on en fait bien autant ici; Néerbale ser- I vira très bien Dieu avec toi. — » Puis les unes et les autres, s'en allant conter l'aventure parla ville, donnèrent lieu à ce dicton que le plus agréable plaisir qu'on pût fairo à Dieu, était de remettre le diable en enfer. Pour quoi, jeunes dames qui avez besoin d'être en grâce près de Dieu, apprenez à remettre le diable en enfer, pour ce que la chosi^ est fort agréable à Dieu et à ceux qui la font, et qu'un graml bien peut en naître et en résulter. — »
Plus d'une fois, la nouvelle de Dioneo avait excité le rire des honnêtes dames. La nouvelle finie, la reine voyant que le terme de son commandement était arrivé, ôta la couronn ^ de sa tête, la posa gracieusement sur celle de Philostrate, et dit: • — Nous allons voir si le loup conduira mieux le.^ brebis, que les brebis n'ont conduit les loups. — » Ce qu'entendant Philostrate, il se mit à rire et dit : « — Si l'on aval' voulu me croire, les loups auraient enseigné aux brebis à re • mettre le diable en enfer, tout aussi bien que Rustico le fit pour Alibech; c'est pourquoi ne nous appelez pas loup?, puisque vous n'avez pas été traitées en brebis. En tous ca«, selon qu'il me sera donné de faire, je régirai le royaume qui m'est confié. — » A quoi Néiphile répondit : « — Ecoute, Philostrate, en voulant nous instruire, vous auriez pu vom instruire vous-mêmes, comme il arriva à Mazetto da Lamporecchio avec les nonnes, et vous auriez dû reprendre si souvent la parole, que vos os auraient appris sans maîtres h siffler. — » Philostrate, voyant que chaque trait lancé avait prompte riposte, laissa là la plaisanterie et se mit à s'occiper du gouvernement du royaume commis à sa garde. Ayait fait appeler le sénéchal, il voulut savoir à quel poini' e^
élaiont toutes les affaires. Puis il donna discrètement des or.lrcs pour que la compognie lût bien servie et salisfuil pcndanttout le temps aue sa royauté devait durer. Col. luit, il se retourna vers les dames et dit : • — Amoureusi fl;.;iios, puisque, grAce à ma malechance, j'ui été assez mu! liriitcux pour que la beauté de quel<iu'uno de vous m'ait toujours assujetti à l'amour, et puisque mon humilité, mon olinssance, nion empressement à servir tous ses caprice.^ aussitôt que je les ai connus, m'ont valu d'abord d'être di laissé pour un autre, puis d'être traité de mal en pis, <i sorte que je vois bien que cela me mènera à hr mort, il m plaît que, demain, on ne parle pas d'autre chope que < qui est le plus en rapport avec mes propres infortunes, c'esl à-dire de ceux dont les amours eurent une fin mal-cureusc. Quant èi moi. je m'attends h la longue, pour mes amours, à une fin très misérable causée par celle qui sait bien qu'un tel langage m'est imposé, ne fût ce que par le nom dont on m'appelle. — » Ayant ainsi parié, il se leva et donna liberlA à chacun jusqu'à l'heure du souper.
Le jardin était si beau et si agréable, qu'il n'y eut pe; sonne qui songeât à en sortir pour aller clurcher ailleurs ii plaisir plus grand. Au contraire, le sobil étunt il.i-i ,i — ■ radouci pourqu'on n'cprouvAl aucune laliL,Mie à p les chevreuils, les lapins ot I.- ;mti-.s uiM'.iaux m vaient et qui, pendant qn de cent fois déraniïer les i
lieu d'eux, plusieurs se mirent à leur pl)u^^*uilo. Ui<> la Kiamnictta entamèrent une chanson sur niesserGuil et la dame Vel V'ergiù; Philomènc et l'amplTilo s'altai devant des échecs, et qui faisant une chose, qui une i le temps s'enfuit et l'heure du souper survint sans qu'un y eût presque songé. C'est pourquoi, les tables ayant été drossées tout autour de la belle fontaine, ils soupèrent en cet endroit on ne peut plus agréablement. Philoslrate, pour ne pas s'écarter du chemin tenu par les reines qui l'avaient précédé, dès que les tables furent levées, ordonna à lu Lauretla d'organiser une danse et de dire une chanson. — Mon ='m gneur — dit-elle — je ne sais pas de chansons faites par i' autres, et pour ce qui est des miennes, je n'en ai pas de pi sente à la mémoire qui convienne à si joyeuse conipagn ■ Si vous en voulez une de celles-là, je vous la dirai vul"tiers. — A quoi le roi dit : « — Toute chose venant de i ne peut être que belle et plaisante; pour ce, dis-la telle qu tu la sais. — » Alors, la Lauretta, d'une voix fort suave, mais sur un ton un peu plaintif, les autres dames lui répondant, commença ainsi :
Il n'e?t pas d'iiifoilnnée
Qui ait à se plaindre autant, que moi,
Car, férue d'amour, je soupire, hélas! en vaiau
Celui qui meut le ciel et chaque étoile,
Me fit, de par sa volonté,
Amoureuse, charmante, gracieuse et belle.
Pour donner ici-bas à toute haute intelligence
Quelques marques de celte
Beauté qui se lient tonjours devant lui.
Et l'imperfection humaine,
Ml', méconnaissant,
Non seulement ne m'accueille pas, mais me délaigne.
Autrefois, il y avait quelqu'un qui m'eut pour chère, et volontiers Me prit toute jeune
En se? bras, me donna toutes ses pensée» Et s'alluma tout entier à mes yeux, Passant entièrtinent à m'adorer Le temps qui léger s'envole; El niui, qui suis courtoise.
Je relevai jusqu'à moi.
Mais, maintenant, à mon grand regret, je l'ai perdu.
Puis vint à moi un présomptueux El fier jeune homme.
Se disant noble et valeureux.
Il m'a prise et me garde, et mu par un faux soupçon. Il est devenu jaloux.
Et j'en suis hélas! quasi désespérée.
Voyant en vérité
Que, venue au monde pour le bonheur d'un grand nombre, Je suis possédée par un seul.
Je maudis l'instant funeste Où, pour changer d'habits, Je prononçai le oui; si belle et si joyeuse Je me vis jadis, tandis que maintenant Je mène une dure existence.
Et je suis réputée moins honnête qu'avant» 0 douloureuse fête, Que ne suis-je morte avant De l'avoir éprouvée en pareil cas 1
0 cher amant, dont je fus d'abord Plus satisfaite que toute autre.
Et qui es maintenant au ciel devant Celai
220 LE DÉCAMÉnO!».
Qui nous créa, aicà pili^
De moi qui, pour un antre,
Ne puis l'ouMier; fais que je leat*
Que celte flauimc n'est pas éteinte
Dont tu brûlas pour moi,
Et obtiens quo là-haut j'aille te rejoindre.
Ici Laurelta termina sa canzone qui, louée par tous, tut diversement comprise. Quchiues-uns, voulant i'onteiidro à la milanaise, soutinrent qu'un bon porc vaut mieux qu'une belle fille. D'autres furent d'une opinion plus relevée, meilleure et plus vraie; mais je n'ai point à en parler pour le moment. Après celte chanson, le roi, ayant tait placer de nombreux (lambeaux sur 1 herbe et parmi les (leurs, en fit chanter plusieurs autres, jusqu'à ce que toutes les étoiles qui étaient sur l'horizon eurent disparu. Sur quoi, estimant qu'il était l'heure de dormir, il souhaita la oonDO oitii^ et ordonna à chacun de regagner sa chambre.
La troisième Journée da DÉcAuénoN finie, commence la quatrième, dans laquelle 8oa8 le commandement de Philostrate, oa devise de ceux dont lei wuourt eurent une £a malheurease*
Très chères dames, tant par les paroles que j'ai entendues des hommes sages, que par les choses plusieurs fois par moi vues et lues, j'estimais que le vent impétueux et »rdent de l'envie ne devait frapper que les hautes tours ou les cimes les plus élevées des arbres, mais je me trouve trompé dans mon jugement ; pour quoi, fuyant, comme je me suis toujours ellorcé de le faire, le souffle impétueux de ce vent plein de rage, je me suis ingénié d'aller non pas seulement par les plaines, mais aussi par les plus profondes vallées. C'est ce qui peut très manifestement apparaître à i^ui regarde les présentes nouvelles, lesquelles non seulement sont écrites par moi en florentin vulgaire et en prose, sans titre aucun, mais encore dans le style le plus humble et le plus sobre que je puis. Cependant, malgré tout cela, je n'ai pu éviter d'êlre cruellement secoué par un tel vent qui m'a quasi déraciné, ni d'être tout déchiré par les morsures de l'envie. Par quoi, je puis très manifestement comprendre combien est vrai ce qu'ont coutume de dire les sages que seule la misère est sans envie dans les choses présentes.
11 y a donc eu des gens, discrètes dames, qui lisant ces petites nouvelles, ont dit que vous me plaisiez trop, et que 00. n'est pas chose honnête que je prenne tant de soin de vous plaire et de vous consoler ; et d'aucuns ont dit pis encore et m'ont reproché de vous louer, comme je fais. D'autres, semblant vouloir parler plus mûrement, ont dit qu'à mon âge il n'est pas bien séant de m'amuser désormais à ces choses, c'est-à-dire de parler des dames ou de chercher à leur complaire. Et beaucoup, se montrant fort soucieux de ma renommée, disent que je ferais plus sagement de me tenir avec les Muses sur le Parnasse, que de me mêler à vous avec ces sottises. Il y en a aussi qui, parlant avec plus de dépit que de sagesse, ont dit que je ferais plus discrètement
12i LE nÉCAMÉHON.
de songer comment je pourrais avoir Mu pnin, que do m'en aller poursuivant ces Irusijuos et me repaisaanl de vent. Et certains autres, pour dénigrer mon travail, s'elTorcent de démontrer que les choses sont tout autrement -que je vous le» raconte. Donc, valeureuses dames, pendant (juc je combats à votre service, c'est par de telles l)ourras(|ues, par d'aussi atroces coups de dents, par de telles blessures, que je suis battu, molesté et percé Jusqu'au vif. Ces choses, Dieu le sait, je les écoute et je les prends dun esprit impiissililo, et quoique en cela ma défense vous .incombe tout entière, néanmoins je n'entends pas y épargner mos propres forces. Au contraire, sans répondre autant qu'il conviendrait, je veux m'en débarrasser les oreilles avec une légère réponse, et cela sans retard ; pour ce que, si déjà, bien que je ne sois pas encore arrivé au tiers de mon travail, mes contempteurs sont nombreux et allichent une grande présomption, m'est avis qu'avant que je parvienne à lu fin, ils pourront se multiplier, de façon — n'ayant pas été repousses tout d'aboid — qu'ils auront pou dt; peine h me mettre à bas, <e que, i|uelque grandes qu'elles soient, vos forces ne sufliraient |i;is à empêcher.
Mais avant que j'en vienne & faire la réponse h d'aucun?, il me plaît de raconter, en ma faveur, non une nouvelle entière — afin qu'il ne semble pas que je veuille mélor mes propres nouvelles avecccUfs d'une aussi louable coin[)agnie que le fut celle dont je vous ai parlé — mais une partie de nouvelle, dont la délecluosilé même prouvera qu'elle ne vient pas de cette compagnie ; et, [lailant à mes adversaires, je dis que dans notre cité, il y a déjà bon temps, fut un citadin nommé Filippo Balducci, homme de condition très humble, niaisricheet bien parvenu, et expert dans les choses que sa prod-ission comportait. Il avait une femme qu'il aimait tendrement et dont il était tendrement aimé, et tous deux menaient une vie tranquille, ne s'étudiant à autre chose davantage qu'a se plaire enfip.rpm(>rt Tun !\ l'aulrc. Or, il advint, comme il arrive de tous, que cette bonne dame passa de cette vie, et ne laissa d'elle à Filip|:»o qu'un seul fils, lequel était âgé d'environ deux ans. Filippo fut aussi inconsolable de la mort de sa femme que tout homme qui perdrait une chose aimée. Et se voyant resté seul, sans la compagnie qu'il aimait le plus, il résolut de ne plus vivre dans le monde, mais de se donner an service de Dieu, et de faire de même de son petit enfant. Pour quoi, ayant donné tout son bien pour Dieu, il s'en alla sans retard sur le mont Asinajo, et là, il se relira avec son fils dans une petite cabane ou, vivant tous les deux d'aumônes, dans les jeûnes et les oraisons, il se gardait soigneusement de parler en présence de son fils d'aucune chose temporelle, ni de lui en laisser
QUATHl !■ Mlî JOUHN ÉE. 223
voir aucune, afin qu'il ne fût pas détourné ))ar elles du service de Dieu ; mais il l'entretenait sans cesse de la gloire de la yiê éternelle, et de Dieu et des saints, ne lui enseignant rien autre chose que de saintes prières. Il le tint en ce genre de vie pendant plusieurs années, ne le laissant paa sortir de la cabane et ne lui montrant pas d'autre visage que le sien.
Le brave homme avait coutume de venir de temps en temps à Florence d'où, après avoir été secouru selon seg Ijesoins par les amis de Dieu, il retournait à sa cabane. Or, il advint que le. jeune garçon ayant déjà dix-huit ans et Filippo étant vieux, son liis lui demanda un jour où il allait, l'ilippo le lui dit. A quoi le garçon dit : « — Mon père, vous (( êtes inainlehant vieux et vous pouvez mal supporter la « fatigue ; pourquoi ne me menez-vous pas une fois à « Florence, afin que me faisant connaître les amis dévoués « à Dieu et à vou?, moi qui suis jeune et qui peux mieux " suppurlcr la 'atigiie que vous, je puisse ensuite, pour nos « besoins, aller à Florence quand il vous plaira, tandis que « vous resterez ici? — » Le brave homme, songeant que son fils était déjà grand et si habitué au service de Dieu que les choses du monde pourraient désormais dilficilement 1 en détourner, se dit en lui-même: 11 dit bien. Pour quoi, ayant besoin d'aller à Florence, il l'emmena avec lui.
Là, le jeune homme voyant les palais, les maisons, les ;.,'lises et toutes les autres choses dont la ville se voit toute pleine, il commença à fortement s'émerveiller comme quelqu'un qui ne se souvenait pas d'avoir jamais rien vu de pareil, et il ne cessait de demander à son père ce qu'étaient toutes ces choses et comment elles s'appelaient. Le père le lui disait, et lui, ayant ouï la réponse, demeurait satisfait, puis s'enquérait d'autre chose. Le fils questionnant ainsi et le père répondiinl, ils rencontrèrent par aventure une troupe de belles jeunes femmes marchant à la file et qui s'en revenaient d'une noce. Dès que le jeune homme les vit, il de: manda à son père quelle chose c'était. A quoi le père dit - « — Mon (ils, baisse les yeux à terre ; ne les regarde pas, « car c'est une mauvaise chose. » Le fils dit alors : « — Et -comment s'appellent-elles? — » Le père, pour ne pas
eiller dans l'esprit du jeune garçon un désir de concupiscence,rien moins qu'utile, ne voulut pas les appeler de leur véritable nom, c'est-à-dire : femmes, mais il dit: « — Elles se nomment oies. — »
Chose merveilleuse à entendre ! celui-ci qui jamais n'avait vu de femmes, sans plus se soucier des palais, ni du bœuf, ni du cheval, ni de l'âne, ni de l'argent, ni des autres choses qu'il avait vues, dit soudain: « — Mon père, je vous prie de « faire en sorte que j'aie une de ces oies. — » « — Hé 1 mon
224 LE nÉCAMÉRON.
« fils — dit le père— lais-toi ; elles sont ntifiuvaise chose. — t A quoi le jeune garçon, toujours questionnant, dit : « — Oh ! sont-elles ainsi faites, les niauvaiRe choses? — >»
• — Oui, — » dit le père. Et lui, alors, dit : « — Je ne
* sais ce que vous dites, ni pourquoi ces choses sont mau- « vaisi s ; quant à moi, il ne me semble pas encore avoir vu «1 chose si belle ni si plaisanlc que le sont celles-ci. Elles « sont plus belles que les anges peints que vous m'avez plu- H sieurs lois montr<'s. Ah ! si vous vous souciez de moi,
• faites que nous emmenions là-haut une de ces oies, et je
* lui donnerai la becquée. — » Le père dit : <« — Je ne « veux pas ; tu ne sais pas par où elles prennent leur bec- « quce. — » Et il comprit incontinent que la nature avait plus de force que tout son esprit, et il se repentit d'avoir mené son fils à Florence.
Miis il me nMlil d'en avoir dit jusiju'ici delà présente nouvelle, et je veux mo retourner vers ecux à qui je l'ai racontée. Donc, aucun de mes censeurs disent que je fais mal en m'ingéniant trop à vous plaire et que vous me phiisez trop. I.esqucllrs choses je confesse trc.s ouvertement, h savoir que vous me plaisez et que je m'cITorce de vous plaire. Et je ler.r demande s'il? s'étonnent de cela, considérant, non pas même que j'ai pu connaître les amoureux baisers, les plaisants embrassements, et les accointemonls délectables que de vou?, 1res douces dames, on prend souvent, mais seulement que j'ai vu et qucje vois continuellement vos manières élCf^iintcs, votre désirable beauté, le bon goiîl de vos parures, et, par-dessus tout cela, votre honnôlelé aristocratique, alors que celui qui nourri, élevé, grandi sur un mont sauvage et solitaire, entre les murs d'une étroite cabane, sans autre compagnie que celle de son père, des qu'il vnus voit, vous désire seules, vous demande seules, vous sr.i.o seules de son .affection ! Ceux-ci me reprendront ils, me mordront-ils, me déchireront-ils, si, moi, dont le ciel a formé le c.^rps tout exprès pour vous aimer et qui, dès mon enfance, vous ai donné mon âme, sentant la vertu de la lumière de vos yeux, la suavité des paroles mélillues et la flamme allumée par vos soupirs compatissants, vous me plaisez, ou si je m'efforce de vous plaire, considérant surtout que vous avez plu tout d'abord par-dessus toute autre chose h un petit ermite, à un jeune garçon sans sentiment, quasi un animal sauvage ? Certes, que celui qui ne vous aime pas et ne désire pas être aimé de vous, ignorant des plaisirs et de la force de l'affoclion naturelle, me reprenne ainsi ; pour moi, j'en ai pe' l'ure.
Pour ceux qui vont parlai; i. contre mon âge, ils montrent qu'ils connaissent mal que si le poireau a là tète blanche il a la queue verte. A ceux-là, laissant de côté la plaisanterie,
QUATRIÈME JOUF^NÉE. 223
je réponds que jusqu'à l'exlrême limite de ma vie, je n'aurai vergogne de me complaire à ces choses en lesquelles Guido Cavalcanti et Dante Alighieri, déjà vieux, et mcsser Cinoda Pistoja, plus vieux encore, tinrent à honneur et eurent pour cher de mettre leur plaisir. Et n'était que ce serait sortir du mode ordinaire de raisonner, je produirais les histoires à l'appui, et je les montrerais toutes pleines d'hommes antiques et de valeur qui, précisément dans leurs années les plus mûres, se sont étudiés à complaire aux dames; ce que, si mes dénigreurs ne le savent pas, ils aillent l'apprendre.
Quant à devoir rhe tenir avec les Muses sur le Parnasse, je reconnais que le conseil est bon, mais nous ne pouvons toujours demeurer avec les Muses ni elles avec nous ; et quand il advient que l'homme se sépare d'elles et qu'il se délecte à voir chose qui leur ressemble, cela n'est pas à blâ- 3ier. Les Muses sont femmes, et bien que les femmes ne taillent pas ce que valent les Muses, cependant au premier abord elles ont une ressemblance avec elles ; de sorte que, ^uand elles ne me plairaient pas pour autre chose, en cela elles devraient me plaire. Sans compter que jadis les dames m'ont été occasion de composer des milliers de vers, là oii 'les Muses ne m'en fournirent jamais l'occasion. Il est vrai que celles-ci m'aidèrent bien et me montrèrent à composer ces milliers de vers , peui-ètre même pendant que j'écrivais ces contes, bien qu'ils soient très humbles, sont-elles venues plusieurs fois s'asseoir près de moi pour me servir et en l'honneur de la ressemblance que les dames ont avec elles ; pour quoi, en les composant, je ne m'éloigne pas tant du mont Parnasse ni des Muses que, par aventure, beaucoup s'en avisent.
« Mais que dirons-nous à ceux qui ont tant souci de ma faim, qu"'il3 me conseillent de me procurer du pain? Certes, je ne sais ; sinon que, pensant en moi-même quelle serait knirTéponse, si, par besoin, je m'adressais à eux, je m'avise qu'ils diraient : Va, cherches-en parmi les fables. Et jadis, les poètes en ont plus trouvé avec leurs fables que bien des riches parmi leurs trésors; beaucoup même, en inventant leurs fables, firent fleurir leur âge là où, au contraire, nombre de gens, en cherchant à avoir beaucoup plus de pain qu'il ne leur était besoin, ont péri malheureux. Quoi de plus? Qu'ils me chassent ceux-là, quand j'irai leur demander; non, Dieu merci, que j'aie besoin, mais si par hasard le besoin survenait, je sais, suivant l'apôtre, supporter l'abondance et la nécessité ; et pour ce, que personne ne se soucie de moi plus que je ne m'en soucie moi-même.
Pour ceux qui disent que les choses n'ont pas été telles ^uc je les raconte, j'aimerais qu'ils rapportassent les origi-
naux, et 8\ ceux-ci se trouvaient en désaccord avec ce que j'écris, .je reconnaîtrais le reproche pour juste et je m'efforcerais de m'aiiiendor moi-môme. Mais jiis(|u'à ce (jifon me montre autre chose que des paroles, je les laisserai avec lour opinion, suivant la mienne, di^^iinl d'eux ce qu'cux- Miômes disfînt d» moi.
El estimant cour cette fois avoir assez répondu, jo dis Hu'avec l'aide de Dieu et le vôtre, très Rentes dames, dans 1 quel j'espè-e, et armé de bonne patiem-i-, jo ri)archerni en avant, toumunl les épaules h ce vent cl le laisserai soulfl.'r : pour ce que je ne vois pas qu'il puisse en arriver autromenl de moi que ce qu'il advient do la poussière ténue, Liquello, quand une trombe soulflc, ou bien n'est pas soulevée de terre par celle trombe, ou si elle est soulevée, est portée en haut, et souvent sur la tôle des hommes, sur les couronnes des rois et des empereurs, et parfois sur les hauls palais et les toura élevées, du haut desquelles, si elle tombe, elle ne peut descendre plus bas que d'où elle a été soulevée. Et si jamais jo me vouai h vous complaire en toute chose de toute ma force, maintenant plus que jamais je m'y vouerai ; pour ce que je connais qu'on ne pourra avec quelque raison rien dire autre chose, sinon que les autres et moi qui vous aimons, nous faisons chose naturelle. Pour vouloir s'opposer à ces luis, c'esf-à-nire aux lois de la nature, il faut dis;j08er de trop grandes forces, et il arrive pnrfois que non seulement ces forces sont déployées en vain, mais tournent au tns ^rand dommage de qui les déploie. Ces forces, je confisse que je ne les ai pas, et que je ne désire pas les avoir du moins dans ce but ; et si je les avais, je les prôterais plutôt à autrui que je no les emploierais pour moi-mcfne. Pour quoi, que mes contempteurs se taisent, et s'ils ne peuvent s'enflammer, tellement ils vivent engourdis et enfoncés dans leurs plaisirs grossiers ou plulôl rlans leurs apin' ;! < . muihpus, qu'ils me laissent dans le mien durant i- • vie
qui m'est concédée. Mais, pour ce que nous av /iliya-
gué, il est temps de revenir, ô belles dames, à l'endroit d'où nous sommes partis et de poursuivre l'ordre commencé.
Le soleil avait déjà chassé toutes les étoiles du ciel et l'ombre humide de la nuit de dessus la terre, quand Philosliale s'étant levé, fit lever toute sa compagnie. Et étant allés dans le beau jardin, ils commencèrent à s'y promener ; et l'heure du manç,'or venue, ils dînèrent à l'cndroit où ils avaient soupe le soir précérlont. Puis, le soleil étant au sommet de sa course, ils se levèrent après avoir dormi, et allèrent s'asseoir à la manière accoutumée près de la belle fontaine. Là, Philoptrate ordonna à la Fiammelta de donner 'commencement aux nouvelles, et celle-ci, sans plus attendre qu'où le lui dîi, comincriça gracieusement ainsi :
QUATRIÈME JOUKXÉE. 22'
NOUVELLE I
Tancrè J.', prince de Salnrno, tue l'amant àe fa fille, et envoie h ccile-ci le c ■ ■ du son amant dans uns coupe d'or, La jcun'i lilie boit du po s jii ol uicip l.
« — Nolro roi nous a donne aujourd'hui un sujet peu ii à traiter, si nous réfléchissons qu'étaqt venus pour nou-i réjouir, il nous faut raconter les larmes d'autrui, dont un ne peut parler sans que ceux qui les disent ou ceux qui l.;s entendent n'en aient compassion. Peut-être l'a-t-il fait pour tempérer un peu le plaisir éprouvé les jours précédents : mais quelque motif qui l'ait poussé, puisqu'il ne m'appartient pas de changer son bon pliisir, je raconterai un accident pitoyable, ou plutôt malheureux et digne de vos larmes.
« Tancrède, prince deSalerne, qui aurait eHé un seigneur très humain et de natlire bénigne si, dans sa vieillesse, il n'avait pas trempé ses mains dans' le sang de deux amants, n'eut dans toute sa vie qu'une fille, et il aurait été plus heureux qu'il ne l'eiît pas eue. Celle-ci fut aussi tendremeni aimée de lui qu'aucune autre fille le lut jamais de son père, et précisément à cause de cette tendre .tffection, bien que depuis plusieurs années elle eût dépassé l'âge oti elle aurait dû avoir un mari, il ne la mariait pas. Cependant, à la fin, il la donna à un (ils du duc de Capouc, avec lequel elle demeura peu de temps, étant restée veuve; pour quoi elle retourna près de son père. Elle était très belle de corps et de visage, autant qu'une autre femme le fut jamais, et jeune et gaillarde, bt savante plus que par aventure il n'était nécessaire à une femme. Elle vivait avec son tendre père comme une grande dame, en fou récrie mil le délicatesses; mais voyant que son père, pour l'amour qu'il lui portait, se souciait peu de la remarier, il ne lui parut pas honnête de l'en requérir ; aussi elle songea à se procurer secrètement, si c'était possible, un amant digne d'elle. Voyant beaucoup d'hommes nobles ou autres fréquenter la cour de son père, comme cela se voit d'ordinaire dans les cours, et ayant éludié les marières et les hal>itudes de bon nombre d'entre eux, il advint qu'un jeune valet de son père, dont le nom était Guiscardo, homme de naissance très humble, mais de cœur et de manières plus nobles que qui que ce fût, lui plut entre tous. Comme elle le voyait souvent elle s'enflamma crueiment en secret pour lui, appréciant de jour en jour davan-» tage ses manières d'agir. De son côté le jeune homme qui n'était pas peu avisé, l'ayant remarquée, l'avait reçue en
228 LE DÉCAMÉnON.
Bon cœur d'une telle force qu'il en avait oublié toute chose, si ce n'est de l'aimer.
«( S'aimant donc ainsi secrètement l'un l'autre, la jeune femme ne dt^sirait rien tant de se trouver avec lui ; tuais ne voulant faire à personne la confidence de cet amour, elle s'efTorça de trouver un moyen nouveau et ingénieux de le lui apprendre. Elle lui écrivit une lettre, dans laquelle elle lui indiqua ce qu'il avait à faire le jour suivant, pour se trouver avec elle ; puis ayant mis cette lettre dans l'intérieur d'une canne creuse, elle donna la canne à Guiscardo, en disant : , — Tu en feras ce soir pour ta servant»* un poulfl'l avec • lequel elle rallumera le icu. — » Guiscardo prit la c anne, et pensant que ce n'était pas sans motif qu'elle la lue avait donnée et qu'elle lui avait parlé do la sorte, il prit ucongé d'elle et retourna chez lui avec la canne ; l.i, l'oyunt xamince et voyant qu'elle était fendue, il l'ouvrit et y troà va la lettre; l'ayant lue, et ayant bien compris ce qu'il avaife fairo, il s'estima l'homme Je plus heureux qui fut jamais, t s'uppréla à aller vers la jeune femme p^r le moyen qu'elle lui avait indiqué.
• Il y avait, attenant au palais du prince, une grotte percée dans la montagne et existant depuis de très longuîs années. Celte grotte recevait un peu de lumière par un soupirail creusé de force dans la montagne, lequel soupirail, pour ce que la grotte était abandonnée, était quasi tout obstrué parles buissons et les herbes quiyavaient poussé On pouvait descendre dans la grotte par un escalier secret donnant dans une des chambres du rez-de-chaussée du palais, et occupée par la dame, bien qu'elle fût formée par une porte très forte. Cet escalier était tellement oublié de tous, n'ayant pas servi depuis des temps très éloignés, que personne qu'elle pour ainsi dire ne se souvenait qu'il existât. Mais Amour, aux yeux duquel rion n'est si caché qu'il ne le voie, l'avait remis à la mémoire de la dame énamourée, laquelle, ulin que nul ne pîit s'en apercevoir, avait travaillé pendant plusieurs jours de ses propres mains avant de venir à bout d'ouvrir cette porte. L'ayant enfin ouverte, et étant descendue seule dans la grotte et ayant vu Je soupirail, elle avait mandé à Guiscardo de tâcher de venir par ce soupirail dont elle lui avait indiqué la hauteur depuis son ouverture jusqu'au sol. Pour ce faire, Guiscardo ayant promptement préparé une cordo avec des nœuds et des coulants pour pouvoir descendre et remonter, et s'étant revêtu d'un manteau de cuir qui le défendît des buissons, sans rien faire savoir à personne, alla la nuit suivante au soupirail, et ayant solidement attaché l'un des bouts de la corde à un fort tronc qui avait poussé dans la bouche même du soupirail, il se glissa dans la grotte et attendit la dame. Celle-ci, le jour suivant, faisant sem-
blantde dormir, renvoya î-ps damoisclles, et s'étant enfermée toute seule dans sa chambre, ouvrit la porte et descendit dans la grotte, où ayant trouvé Guiscardo, ils se firent l'un à l'autre une merveilleuse fête. Puis étant venus ensemble dans la chambre, ils y demeurèrent une grande partie de la journée à leur grandissime plaisir: et ayant tout arrêté prudemment pour que leurs amours restassent secrets, Guiscardo étant retourné dans la grotte et la dame ayant .''ermé la porte, elle alla retrouver dehors ses damoiselles. Quant à Guiscardo, la nuit venue, remontant par sa corde, il sortit par le soupirail comme il était entré et retourna à son logis.
a Ayant donc appris ce chemin, il y retourna plusieurs fois pendant un certain espace de temps. Mais la fortune, jalouse d'un si grand et si long plaisir, avec un douloureux incident changea la joie des deux amants en tristes pleurs, Tancrède avait coutume de s'en venir parfois tout seul dans la chambre de sa fille, et là de rester quelque temps àcauser avec elle, puis il s'en allait. Un jour, après dîner, y étant descendu pendant que la dame, qui avait nom Ghismonda, était dans son jardin avec toutes ses damoiselles, il y entra eans avoir été vu ni entendu de personne. Ne voulant pas la déranger de son plaisir, et trouvant les fenêtres de la chambre closes et les courtines du lit abattues, il alla s'asseoir au pied du lit dans un coin sur un carreau, et après avoir appuyé la tête sur le lit et tiré sur lui la courtine, comme s'il eût pris soin de se cacher, il s'endormit.
« Pendant qu'il dormait ainsi, Ghismonda qui, ce jour là, avait par aventure fait venir Guiscardo, ayant laisse ses damoiselles dans le jardin, entra doucement dans la chambre, et l'ayant fermée sans s'apercevoir qu'il y avait quelqu'un, elle ouvrit la porte à Guiscardo qui l'attendait. Etant allés sur le lit ainsi qu'ils en avaient Thabitude, et comme ils se satisfaisaient et folâtraient ensemble, il advint que Tancrède se réveilla et entendit et vit ce que Guiscardo et sa fille faisaient. De quoi dolent outre mesure, il voulut tout d'abord crier ; puis il prit le parti de se taire et de se tenir caché, s'il pouvait, afin de pouvoir plus secrètement exécuter avec une moindre honte pour lui ce qu'il lui était déjà venu dans l'esprit de faire. Les deux amants restèrent longtemps ensemble, suivant leur habitude, sans s'apercevoir de Tancrède, et quand il leur parut temps, ils descendirent du lit ; Guiscardo s'en retourna dans la grotte et la jeune femme sortit de la chambre. Tancrède, bien qu'il fût vieux, en sortit à son tour par une fenêtre donnant sur le jardin, et sans être vu de personne, dolent à la mort, s'en retourna dans sa chambre. Et sur son ordre, à la tombée de la nuit, comme il sortait du soupirail, Guiscardo, embarrassé
230 LE DliCAMliltON.
qu'il était dans son manteau do cuir, fut fait prisonnier par deux do ses estalicrs, et conduit sccrclement à Tancrèd^.
• Celui-ci, dès qu'il le vit, dit, quasi tout en pleurs : M — Guiscardo, ma bonté envers toi n'avuil pas mérilo l'nui< Irage et la honte que tu m'as fait éurouvcr dans mes " clioses intimes, comme aujourd'hui je lui vu do mes |)ro- >• p.es yeux. — » A quoi Guiscardo ne dit rien autre (jue « ceci. — Amour est plus puissant que vous ni moi ne le •> sommes. — » Alors Tancrèdo ordonna qu'il fût garde se- (Tèicmcnt dans une chamliro du ch&oau ; et ainsi l'ut l'ait. Ijfî jou" siiiv.iiU vcnu.Gliism "uda no sachant rien do tout ceki, Tanc." io . ; ' f. édité lie nombrou.\ et variés projets, .-illa selon habitude après son repas dans la chambre de sa lillo, Oi'i, l'ayant fait aripele:*, et s'étant cnlermé avec elle, il ee mit à (lire en plo à ut : • — Ghismonda, comme je K croyais cuuuaitrc lu \< rlu et ton honnôleté, il n'aurait jai< maisp.; u'e vcui- àrerioiit,quclque chose (ju'on m'eût dite, « si jo no Tuviui vu de mvi> yeux, que tu aies pu non pas te « livrer à un homme mais même y penser, excepté à Ion « mari ; de quoi, pour ce peu de letups de vie que la vieil- « lesse me réserveje serai toujours dolent,tneruppelant cela. « Et maintenant, plût à Dieu, puisque lu devais descendre « à tant de dépravation, que lu eusses pris un homme
• digne de ta noblesse ; mais entre tant qui Iréquentenl ma K cour,tu as choisi Guiscardo, jeune homme de très vilecon- « dilion.élevé dans nuire c<jur,quasi pour l'araourdeDicu,de- « puis son enfance jusqu'à présent ; parqiioi.lu m'as mis en « grandissime embarras d'of^prit, ne sachant quel parti je « dois prendre à ton sujet. Quant à Guiscardo, que j'ai lait « prendre celle nuit quand il sortait du soupirail, et que je « tiens en prison, j'ai déjà résolu ce que je dois faire ; mais
• de toi. Dieu le sait, je ne sais que faire. D'une part, je « suis sollicité par l'amour que je l'ai toujours porté plus « qu'aucun père ne porte à sa fille, et d autre part jo suis « excité par une très juste indignation pour la grande folie. « L'un veut que je le pardonne, et l'autre veut que, contre « ma nature, je sévisse envers toi ; mais avant que je prenne « un parti, je désire entendre ce que tu as à dire sur cela. ■ — » Et cela dit, il baissa le visage, pleurant aussi fortement que ferait un enfant bien battu.
« Ghismonda, entendant son père et voyant que non seulement son amour secret était di^couvert, mais que Guiscardo était prisonnier, éprouvaunedouleur inexprimable, et fut tout près delà montrer par ses cris et ses larmes, comme font la plupart des femmes ; mais pourtant son ûrue ultière surmontant cette lâohpté, elle alfcrmitson visage avec une force merveilleuse, et elle résolut en cHo-uième, avant que de faire
QUATi;; i';..: '6 Jol:i;^ i:e. 2A
la moindre prière pour clic, de ne plus rester vivante, croyant d6jk que son Guiscardo était mort. Pour quoi, non en femme epiorée ou contrite de sa tante, mais comme une vaillante et sans témoigner de crainte, d'un visage sec et ou^^ert, "etnulleiiient troublée, elle parla ainsi à î?on père:» — Tancrède,je " ne suis disposée ni à nier, ni à prier, pour ce que l'un ne '■ me servirait à rien, et que je ne veux pas que l'autre me '■ serve. En outr'^, par aucun acte de soumission ;je n'eiilonds <-<■ aie rendre bénévoles ta mansuétude et ton all'cction ; mais « confessuntla vérité, je veux d'abord, par de vraies raisons, " défendre mon honneur, puis, par des faits, montrer la i< grandeur de mon âme. 11 est vrai que j'ai aimé et que » j'ainiè Guiscardo, et tant que je vivrai, ce qui sera peu, je (' ''dimerai ; et si après la mort on s'aime, je ne cesserai pas .• :ie rv'îiier. Mais à cela ce n'est pas tant ma fragilité de « UrT'^'iAG qui m'a conduite, que ton pou de Follicilndo à me -.« ï-^î^rjurior, et sa propre vertu. Tu aurais dû comprendre, ■ Tancrède, étant toi-même de chair, que tu avais engendré
• ane :ille de chair et non de pierre ou de fer ; et tu devais, . tu dois te rappeler, bien que tu sois vieux maintenant, » quelles sont, et combien nombreuses et avec qrielie force
* vievjaent les lois de la jeunesse ; et bien que toi, homme, t lu îe soisexorcé dans les armes une partie de tes meilleures 1- aoîjéeû, lu ne devais pas moins savoir ce que peuvent les 5 oisivetés et les douceurs de la vie chez les vieux non moins i> q 16 chez les jeunes. Je suis donc, comme étant née de toi, u de chair, et j'ai si peu vécu que je suis encore jeune, et, t pour lune et l'autre cause.je suis rempliedeconcupiscence « et de désir ; à quoi est venue ajouter de merveilleuses forces (' cette circonstance que déjà, pour avoir été mariée, j'ai '> connu quel plaisir c'est que de satisfaire ce désir. « Auxquelles forces ne pouvant résister, je me suis laissée 0 aller à ce vers quoi elle me -tiraient commejeuno et comme « femme, et je suis devenue amoureuse. Et certes, en cela « j'opposai toute ma vertu, ne voulant pas, autant qu'il était « par moi possible, que le penchant qui m'entraînait vers ce >< péché naturel, nous tît honte ni à toi, ni à moi. A celle « (in, l'amour pitoyable et la fortune amie m'avaient inontré u une voie très cachée par laquelle, sans que personne s'en « aj)erçût je parvenais à satisfaire mes désirs ; et cela, quel « que soit celui qui te l'ait montré, ou le moyen par lequel « tu l'its su, je ne le nie point. J'ai pris Guiscardo, non par (' has.ird, comme beaucoup font, mais après mûre réflexion « je l'ai choisi par-dessus tout autre, et je l'ai introduit près « de moi de propos délibéré , et avec une sage persévérance » do iiii et de moi j'ai satisfait longuement mon désir. Dont « il îiiiiblc que, outre la faute d'avoir péché par amour, « suivuat plus volontiers la vulgaire opinion que la vérité,tu