LC iii;c AM icitoN
« rae reprennes plus amcrenicnt en me disant — comme si « lu nauiuis [las dû ôlrc ému si j'avais cli jisi un hommo n noble — quo je me «uis commise avec un homme de h.issc « condition. Eu quoi lu ne vois pus que ce n'esl point mil « Faute que tu reprends, mais celle do la fortune qui très « souvent élève haut les indignes rt laisse les plus dignes on « bas. Mais laissons maintenant cela,et regarde quelque peu M au principe des choses ; tu verras que noire chairà tousest « faite d une masse de chair, et que toutes les ûmos ont été « créées par un môme créateur avec des forces et des puis- « sances é;^ale?, et une égale vertu. C'est la vertu qui tout « d'aboid nous distingue, car nous na(|ulmes et nous naissons t tous égaux ; et ceux qui en eurent et en acquirent la plus « grande part furent appelés noldcs, et le reste resta non «< noble. Et bien qu'un usage contraire oit par la suite « obscurci cette loi, elle n'est pas encore abolie ni détruite « par la nature et les bonnes coutumes ; et pour ce, celui « qui se conduit avec vertu, se montre vraiment gentilhomme « et si on l'appelle autrement, c'est celui qui appelle et non « celui qui est appelé qui commet une faute. Regarde parmi H tous tes gentilhommes et examine letirverln, jours mœurs « et leurs façons de vivre, et d'autre part, regarde celle do « Guiscardo : si tu veux juger sans animosité, lu diras qu'il « est très noble et que tous tes nobles sont des vilains. Sur « la vertu et la valeur de Guiscardo, je n'ai pas cru au jugece ment d'aucune autre personne, qu'à celui de tos paroles et « de mes yeux. Qui le recommanda jamais autant que toi, « alors que tu le louais dans toutcsles choses où un vaillant « homme doit être loué ? Et certes ce n'était pas à tort ; « car si mes yeux ne m'ont point trompée, il n'esl pas un éloge « que lu lui aies donné, que je ne lui aie vu mériter et bien «^plus que tes paroles ne pouvaient l'exprimer. Et si toute- « lois j'avais été trompée en cela, c'est par toi que j'aurais «été ironipée. Diras-tu donc que je me suis commise avec « un homme de basse condition ? lu ne dirais pas la vérité; « mais si par aventure lu disais que c'est avec un homme « pauvre, on pourrait te l'accorder à ta honte, puisque lu M n'as pas su mettre en meilleur état un vaillant homme « ton serviteur; maisia pauvretc^ n'enlève la noblesse à per- « sonne, ce que fait parfois la richosso. Beaucoup de rois, « beaucoup de grands princes ont été pauvres ; et beaucoup « df! ceux qui bêchent la terre et qui gardent les troupeaux, « furent autrefois très riches, comme il en est encore au- « jourd'hui. Quant au dernier doute que tu agitais, à savoir « ce que tu devais faire de moi, chasse-le tout à fait, si dans « ton extrême vieillesse tu es disposé à faire ce que lu n'as « pas fait étant jeune, c'est-à-dire à devenir cruel. Use sur « moi ta cruauté que je ne suis disposée à détourner par
« aucune prière, puisque tu en trouves la première occasion « dans cette faute, si c'est une faute, parce que jet'assure « que ce que tu auras fait ou feras deGuiscardo, si tu n'en « l'ait autant de moi, mes propres mains le feront. Or donc, t va pleurer avec les femmes, et persistant dans ta cruauté, « tue-nous d'un môme coup, lui et moi, s'il te paraît que « nous uyions ainsi mérité. — »
« Le prince connut la grandeur d'âme de sa fille, mais il ne crut pas pour cela qu'elle liât si fortement résolue à faire ce que ces paroles disaient. Pour quoi, sorti d'auprès d'elle, et ayant écarlé la pensée de la faire en rien souffrir, il pensa à reiroidir son ardent amour dans le sang d'autrui, et il ordonna aux deux gardiens de Guiscardo de l'étrangler sans bruit la nuit suivante, et, après lui avoir arraché le cœur, de le lui apporter, ce que ceux-ci firent comme il leur avait clé commandé. Le jour suivant venu, le prince ayant fait venir une grande et belle coupe dor, et y ayant mis le cœur de Guiscardo, l'envoya à sa fille par un de''ses familiers secrets, auquel il donna ordre de lui dire en lui donnant : « — Ton « père t'envoie ceci, pour te consoler de la chose que tu « aimes le plus, de même que tu l'as consolé, lui, de ce « qu'il aimait le plus. — »
« Ghismonda, non revenue de son cruel projet, se fit, dès que son père Teut. quittée, apporter des herbes et des racines vénéneuses, qu'elle distilla et réduisit dans l'eau, afin de l'avoir toute prête si ce qu'elle craignait arrivait Le familier étant venu la trouver avec le présent et le message du prince, elle prit la coupe avec un visage fort et l'ayant découverte, comme elle vit le cœur ?t entendit les paroles, elle eut pour certain que c'était le cœur de Guiscardo. Pour quoi, ayant levé les yeux sur le familier, elle dit ceci : « — 11 ne fallait « pas une sépulture moins digne que l'or à si grand cœur, et « en cela mon père a discrèLement fait. — » Et ayant ainsi dit, elle l'approcha de sa bouche, l'embrassa, et puis dit : « — Kn toutes choses, toujours et jusqu'à cette fin suprême « de ma vie, j'ai trouvé l'amour de mon père très tendre pour « moi, mais aujourd'hui plus que jamais, et pour ce tu lui « rendras de ma pari, pour un si grand présent, les dernières « grâces que je doive jamais lui rendre. — » Cela dit, s'étant retournée sur la coupe qu'elle tenait serrée, et regardant le cœurelle dit : — « Ah ! doux tombeau de tons mes plaisirs, « maudite soit la cruauté de celui qui maintenant me force à « te voir avec les yeux du corps ! Ce m'était assez de te re- « garder à toute heure avec ceux de la pensée. Tu as fourni « ta course et ainsi que le sort l'avait marqué, tu t'es hâté et « te voici à la fin à laquelle chacun comt ; tu as laissé les « misères du monde et ses fatigues, et de ton ennemi lui- « môme tu as obtenu la sépulture que ta valeur t'a méritée.
liJi LE DECAMliUO.N.
« Rien ne te manquait pouruvoir des liinéraillcs complètes « sinon les larmes de celle que de ton vivant lu as tant ai- « mée ; afin que tu eusses ces larmes, Dieu a rtiis dans la M pensée de mon impitoyable père de t'envoycrà moi, et je tt- «les donnerai, bien que j'eusse résolu do mourir les yeux « secs et le visage dépouillé de toute pour. Et quand je te les t aurai données, je ferai en sorte que mon âme n-joi^ne sans « relard aucun celle que tu as si longtemps pr6cicu«cniot»l « gardée. Et en quelle autre compagnie qu'avec clic nouriaia- • je partir plus contente ou plus rassurée, pour les lieux u inconnus ? Je suis sûre qu'elle est encore en loi, cl qu'elle « regarde les lieux témoins de ses plaisirs et des miens, et « que, comme — j'en suis persuadée — elle ra'nime encore, « elle attend la mienne dont elle est souverainement ui- « mée. — » Ayant ainsi dit, non autrement que si elle avnii eu une fontaine dans la télé, sans faire aucune de ces clameurs habituelles aux icmmes, elle s'im-lina sur la coupe, çt, gémissant, elle se mit à verser tant de larmes i|uo ce fut chose merveilleuse à regarder, et & baiser une iniinité de l'ois le cœur mort.
« Ses damoiselles qui se tenaient autour d'elle, ne comprenaient pas ce que c'était que ce cœur ou ce ouc voulaienl dire ces paroles, mais vaincues de [)ilié, elle;? pleuraient toutes et lui demandaient en vain uvcc un air Je compassion la cause de ses pleurs, et, du mieux qu'elles savaient et pouvaient, s'ingéniaient à la consoler, ijuand il lui parut avait assez pleure, elle releva la léle, essuya sea yeux et dit : « — 0 cœur tant aimé, j'ai rempli mon devoir tout entier w envers toi ; il ne me reste plus autre chose à faire que d'al- « 1er avec mon âme faire compagnie à la tienne. — » Et cela dit, elle se lit donner la fiole dans laquelle était l'eau qu'elle avait préparée d'avance, et ayant versé celle eau dans la coupe où le cœur avait été lavé par ses abondantes l i!'ii!cs, elle la poria sans peur aucune à sa bouclic, la but lie, et l'ayant bue, elle monta sur son lit la coupe h iiiain, s'cnvcloppant le plus honnôlemenl qu'elle pul ;:is .ses vèteiiicnls ; puis après avoir placé sur son cœur ic cœur de son amant sans rien dire, elle attendit la morl, « yes damoiselles ayant vu et entendu ces choses, bien qu'elles ne sussenî. pointée qu'était l'eau qu'elle nvait bue, uv.ticnt envoyé tout dire à Tuncrède, lequel, craignant ce qui venait de se pasecr, descendit sur-le chanp dans la cliumbre de sa fille et y arriva au moment où elle montait sur le lit. Alors il se mit, mais trop lard, à la réconfori.er par do douces paroles, et voyant en quel état extrême elle cUiit, il se mil à pleurer douloureusement. A quoi la dame dit : « — Tancrôdo, reserve ces larmes pour un sort moins « désiré que celui-ci, et ne les donne pas à moi, car je ne
QUATlîlÈ.ME Jour. NÉE. 235
« les souhaite point. Qui vit jamais quelqu'un, sinon toi, « pleurer sur ce qu'il a voulu ? Mais pourtant, si un reste M de cet amour que tu m'as autrefois porté vit encore en « toi, accorde-moi comme dernière, faveur, puisqu'il ne t'a * pas plu que je vécusse secrètement et en cachette avec « (iuiscardo, que mon corps soit enterré publiquement avec »< le sien, quelque part que tu l'aies fait jeter après sa « mort. — >• L'angoisse de ses pleurs ne permit pas au prince de répondre. Alors la jeune femme sentant sa lin venue, serrant le cœur mort sur sa poitrine, dit : « — Restez avec Dieu, car moi je m'en vais. — » Et ayant fermé ses yeux et perdu tout sentiment, elle quitta cette vie de douienr. Ainsi eut douloureuse fin l'amour de Guiscardo et de Ohirimonda, comme vous l'avez entendu. Après avoir beau- .0!i|) pleuré sur eux, Tancrède se repentant trop tard de sa rruatilc, les fit, an milieu de la douleur générale des Saiernil;iin^, honorablement ensevelir tous doux dans un même tombeau. — »
NOUVELLE II
Frère Alberto fait croire h une dame que l'iinïje Gabriel est amoureux d'elle, et se faisant pas.ser pour l'ançe Gabriel, il ■.■ouelic plusieurs fois avec la dame. Surpris parles parents de ceUe dt-mière, il se sauve de c'acz elle et se réfugie chez un pauvre homme qui, le lendemain, le condiiil'sur la place sous le déçmsem'enl d'un homme sauvage. Là, il est reconnu, pris et mis en prison,
La nouvelle contée par la Fiammelta avait plus d'une
fois tiré les larmes des yeux de ses compagnes, mais quand
elle fut finie, ie roi dit d'un air sombre : « — Je croirais
faire un bon marché, s'il me fallait donner ma vie pour la
moitié du plaisir que Guiscardo eut avec Ghismonda, et pas
une de vous ne s'en doit étonner, puiscju'à chaque heure de
lion existence je ressens mille morts, sans ([ue pour toutes
•s heures douloureuses il me soit concédé la moindre par-
;lle do plaisir. Mais laissant pourle momentcequi inecon-
rne, je veux qu'avec de tristes récits, en partie semblables
k mes propres malheurs, Pampinea, continue. Si elle poursuit
comme la Fiammctlaa commencé, jeme mettrai sans aucun
doute à sentir quelque rafraîchissement tomber sur le l'eu
qui me consume. — » Pampinea voyant que l'ordre lui était
venu, comprit plutôt par son affection pour elles le désir do
ses compagnes, que par ses paroles ccigi du roi, et pour ce,
plus disposée pour les récréer un peu que pour contcnler
le roi uniquement sur son ordre, à dire une nouvelle pour
rire sans sortir du sujet proposé, elle commença :
t'SQ LE DÉCAMLlltON.
« — Le vulgaire use d'un proverbe ainsi fait : Qui est mauvais et tenu pour bon, peut faire le mal sans qu'on y croie. Ce proverbe me fournit ample matière à parler sur le sujet qui m'a été impesé, comme aussi à montrer combien grande est l'hypocrisie des religieux. Ceux-ci avec leurs longs et larges babits, leur visage artificiellement pftii, leur voix humble et douce ouand ils sollicitent, mais hautaine et forte pour blâmer chez autrui leurs propres vices et pour persuader qu'eux prenant cl les autres donnant, tous arrivent à salvation, et, qui plus est, avec leur art de concéder à chaque mourant, selon la quantité d'argent que celui ci leur donne, une place plus ou moins bonne en paradis, non ■^ comme des hommes qui ont le paradis à acquérir aussi bien que nous, mais comme s'ils en étaient possesseurs et maîtres, s'efforcent de tromper d'abord eux-mêmes s'ils croient à tout cela, puis ceux qui ajoutent foi à leurs paroles. Et à ce suy s'il m était permis de le démontrer autant qu'il conviendrai , je ferais voir bientôt ce qu'ils tiennentcachésous leurs larges capes. Mais j)liit à Dieu, qu'à propos de leurs jongleries, il leur en advînt à tous, comme à un frère mineur, non pas jeune, mais de ceux qui à Venise étaient tenus pour les meilleurs casuistes, et duquel il me plaît souverainement de parler, pour relever un peu, en vous forçant peut-être à rire, vos âmes remplies de compassion par la mort deGhismonda.
« Donc, valeureuses dames, il y eut dans Imola un homme de vie scélérate et corrompue, lequel s'appelait Bertç dcHa Massa, dont les œuvres blâmables très connues des habitants * de la ville, le signalèrent tellement, que personne dans Imola ne croyait plus non seulement à ses mensonges, mais aux vérités qu'il disait; pourquoi, voyant que ses tromperies ne pouvaient plus prendre en ce pays, il s'en alla en désespoir de cause à Venise, réceptacle de toute ignominie, et là il imagina de prendre un nouveau moyen pour exercer ses méfaits, ce qu'il n'avait pu faire ailleurs. Kt comme s'il avait été mordu par sa conscience pour les malversations commises auparavant par lui, se montrant pris d'une extrême humilité, et devenu en outre plus dévot que quiconque, il alla se faire frère mineur, et se fit appeler frère Alberto (l;i Imola ; et sous cet habit, il se mit à simuler une vie de piivations et à prêcher beaucoup la pénitence et l'abslinenc', ne mangrîant jamais de viandes, ne buvant pas de vin, quand il n'en avait pas qui lui plût. A peine l'eut-on remarqué, que de voJeur, de ruffian, de faussaire, d'homicide, il devint subilemyat g.vînd prédicateur, sans avoir pour cela abondonr^é les vices susdits, se proposant de les pratiquer en cachett.= -.îuca'i il pourrait. En outre s'étant fait prêtre, il était toujours à (autel, et quand il célébrait, s'il était vu de beau-
coup de gens, il pleurait sur la passion du Sauveur, commo 'juelqu'un à qui les larmes coûtaient peu quand il le voulait. Kl en peu de temps, par ses prédications et ses larmes, il sut capter tellement les Vénitiens, qu'il était nommé fidéi-com- (liis et dépositaire de tout testament qui se faisait, gardien • les deniers de beaucoup de gens, confesseur et conseiller quasi de la meilleure partie des hommes et des femmes ; et ainsi faisant, de loup il était changé en pasteur, et sa réputation de sainteté était devenue à Venise bien plus grande que ne le fut jamais celle de saint François à Assises.
M Or, il advint qu'une jeune dame, simple et sotie, qui élait appelée madame Lisetta da Caquirino, femme d'ua gros marchand qui élait parti avec des galères pour la Flandre, alla, avec d'autres dames, se confesser à ce saint moine. Laquelle dame étant à ses pieds, et ayant, comme une Vénitienne qu'elle était — et elles sont toutes sans cervelle, — dit une partie de 863 péchés, frère Alberto l'interrogea et lui demanda si elle n'avait pas quelque amant. A quoi elle, d'un air indigné, répondit : « — Eh ! messire le moine, n'avcz- « vous pas des yeux en tête? Mes beautés vous paraisscnt- B elles faites comme celles des autres ? j'aurais trop d'amants « si j'en voulais , mais mes beautés ne sont pas faites pour « èlre aimées de celui-ci ou de celui-là. Combien en voyoz- « vous dont les beautés soient faites comme les miennes. « moi qui serais belle dans le paradis même? — » Et pardessus cela, elle dit tant de choses de sa beauté, que c'était (astidieux à entendre. Frère Alberto connut incontinent que cplle-ci était atteinte de sottise, et comme elle lui parut terrain propice à ses desseins, il s'amouracha d'elle soudain et outre mesure. Mais réservant les cajoleries pour un temps nhis favorable, et afin de se donner pour un suint, il se mit piiur cette Ibis à la reprendre et à lui dire que c élait là une vaine gloire, et autres choses de ce genre. Pour quni, la lame lui dit qu'il était une bête et qu'il ne savait pas dislinner une beauté d'une autre. Alors frère Alberto, no voulant is trop la courroucer, la confession étant finie, la laissa 'lier avec les autres pénitentes.
« Quelques jours après, ayant pris avec lui un de ses filles compagnons, il alla à la maison de madame Lisetia, et «'étant retiré à part avec elle dans une salle où il ne pouvait être vu de personne, il se jeta à ses genoux et dit : <« — Maie dame, je vous prie, de par Dieu, de me pardonner ce que " dimanche, alors que vous parliez de votre beauté, je vous « ai dit, pour ce que j'en ai été si cruellement châtié la nuit « suivante, que, depuis, je n'ai pu me lever si ce n'est au- " jourd'hui. — » La dame niaise dit alors : « — Et qui vous « a châtié ainsi? — » Frère Alberto dit : « — Je vous le « dirai. Etant la nuit en prière, comme j'ai l'habitude d'être
238 tB DÉCAMÉnOX.
« toujours, je vis subitement duns ma comitc uuw ^runde M splcmleiir.cl avant que J'eusse pu tno relournor pour v )ir «c et; <|uc c'était, je vis au-dessus do moi un jeune homn m d'éclatante beauté, un gros bAton à la niain, qui me p « par la tôte, me jeta à ses pieds, et mo i)Atonna tellemc « (ju'il me brisa tout entier. Je lui demandai après pourqi t il avait agi ainsi, et il répondit : « — Parce que lu as i -é - aujourd liiii reprendre les célestes beauté:» de madan e « l.isella, que. l'aime, fors Dieu, au-dessus de toute chose. - <> El moi, je lui demandai alors: « — Qui éles-vous? » « A quoi il répondit qu'il était l'anjîe Gabriel. « — O mon s « gneur — dis je — je vous prie do tue |»ardonner. - « Eli M dit alors : « — Eh bien, je te pardonne, à celle condili' « que tu iras la Irouver le plus l(M que tu pourras, cl q' « lu t'en loras pardonner; et si elle ne le p;iitii>iiii • i^.m « reviendrai ici, et je te donnerai tant de coups, que je « rendrai impotent pour tout le temps que tu vivras i( « bas. — » Ce qu'il me dit ensuite, je n'ose vous le dire, « vous ne me pardonnez tout d'abord. — »
• Lu dame à la cervelle éventée, et qui était ausai un peu douce de sel, se réjouiï*«ait tout en entendant ce.s paroles, et les croyait toutes très vraies ; au bout d'un inoniont, ei dit : « — Je vous disais bien, frère Alberto, que mes beauti • étaient célosles; mais Dieu me soil en aide, j'ai pitié f! « vous, et puur qu'il ne vous soil plus fait de mol, je von « pardonne présentement, si vous me dites exactement ( « que l'ange vous a dit ensuite. — > Fièrc Alberto dit « — Madame, puis(|ue vous m'avez pardonné, je voiiô 1 « dirai volontiers; mais je vous prie de vous souvenir d'un « chose, c'est ^ue, quoi que je vous dise, vous vous gardi» « d'en parler à qui que ce soit au monde, si vous ne vouIl « gâter vos alTaires.car vous êies la plus Iieureusc femme qu: « aujourd hui soit sur terre. L'ange GabritI m'a dit de voufc « dire que vous lui plaisiez tant, que plusieurs fois il <<;:jil -« venu coucher la nuit avec vous, s'il n'avait craint de vous" « épouvanter. Maintenant il vous mande par ma bouch^' « qu'il veut venir vous trouver une nuit et rester qurlqn « temps avec vous ; et pour ce qu'il est ange, et qu't;n vonaiu « sous la forme d'ange vous ne pourriez pas le loucher, il dit « que, par amour pour vous, il veut venir sous une forme .( d'homme, et pour ce il dit que vous lui mandiez dire quand « vous voulez qu'il vienne, et sous la forme do qui ; alors il <( viendra ; de quoi vous pouvez, plus que toute autre femme « vivante, vous tenir heureuse. — » Madame la niaise dit alors qu'il lui plaisait beaucoup que l'ange Gabriel l'aimAl, pour ce qu'elle l'aimait bien, lui aussi, et qu'elle ne manquait jamais d'allumer, devant les endroits où elle voyait son image, une chandelle d'au moins un matapan ; et que quelle
que fût l'heure où il voudrait venir la voir, il serait le bienvenu ; qu'il la trouverait toute seule dans sa chambre, irais à la condition toutefois qu'il ne la délaisserait pas pour la Vierge Marie, qu'on lui avait dit lui vouloir beaucoup de bien, .■liiisi que cela paraissait du reste, puisque chaque lois qu'elle li^ voyait elle se mettait à genoux devant lui. Elle ajouta qu'il pouvait venir sous la forme qu'il voudrait, car elle n'aurait • pas pour.
« Frère Alberto dit alors ; « — Madame, vous parlez sage- << ment, et j'ordonnerai tout pour le mieux avec lui selon que <• vous me dîtes. Mais vous pouvez me l'aire une grande «. grAcc qui, à vous, ne vous coûtera rien, et cette grâce, la (f voici : consentez à ce qu'il vienne avec mon corps. Et ccûuu lez en quoi vous me ferez ainsi une grûce : il me tirera « l'âme du corps et la mettra en paradis, et il entrera en « moi, et tout autant qu'il sera avec vous, autant mon âme « restera en paradis. — » La dame peu fine, dit alors : « — Gela me plaît très bien ; je veux qu'en dédommagement « des coups qu'il vous a donnés à mon occasion, vous ayez « cette consolation. — » Frère Alberto dit alors : « — Donc « faites que cette nuit il trouve la porte de votre demeure « disposée de façon qu'il puisse entrer, pour ce que, venant M sous un corps d'homme, il ne pourra entrer autrement (( que par la porte. — » La dame répondit que ce serait fait. Frère Alberto partit, et elle resta si transportée de joie que le cul ne lui touchait pas la chemise, et qu'il lui semblait qu'il se passerait mille ans avant que l'ange Gabriel vînt la trouver.
a Frère Alberto, pensant que cette nuit il lui faudrait faire office de cavalier et non d'ange, commença par se réconforter avec des confetti et d'autres bonnes choses, afin de ne pas être trop facilement jeté bas de son cheval. Ayant donc obtenu permission, dès qu'il fut nuit, il alla avec un de ses compagnons dans la maison d'une de ses amies, d'où il avait plus d'une fois pris sa course quand il allait courir les juments, et de là, quand le moment lui parut venu, il se rendit à la demeure de la dame, où ayant pénétré, il se transforma en ange avec les habits qu'il avait apportés, puis monta en haut et entra dans la chambre de la dame. Celle-ci, dès qu'elle vit cette chose toute blanche, s'agenouilla devant elle, et l'ange l'ayant bénie, la releva et lui fit signe d'aller au ht. Elle, empressée d'obéir, le fit preslerqent, et l'ange se coucha auprès de sa dévote. Frère Alberto était bel homme et robuste de corps, et sa personne se tenait bien sur ses jambes ; pour quoi se trouvant avec madame Lisetta qui était fraîche et tendre, il lui fit une autre contenance que son mari et vola pendant la nuit bon nombre de fois sans ailes ; de quoi elle se tint pour fortement contente; et de plus, il
lui dit beaucoup de choses sur la gloire céleste. Puis, le jour upprochanl, ayant préparé son retour, il sortit snus so:* h-ibits ordinaires et rejoignit son compagnon. au(]Ui>l, alin 'luii n'eut pas peur en dormant seul, la bonne femme do la maison avait lait amicale compagnie,
« La dame, dès qu elle eût déjeuné, ayant pris sa suivante, alla trouver Irèro Alberto et lui dit fies nouvelles do l'ange Gabriel, et ce qu'elle avait entendu do lui sur la ;'l()ivrv de la vie éternelle, et comme il était lait, ajoutant à cela d^ merveilleuses Tables. A quoi frère Alberto dit : • — Je ne
• sais comment vous avez été avec lui ; Je sais bien que celte. « nuit, quand il est venu à moi et que je lui ai eu lait votre
• ambassade, il transporta subitement mon Ame parmi tant M de fleurs ►ît tant de roses, que jamais on en vil uutant iri- « bas, et je restai jusqu'à ce malin en un dos plu" agréable» M lieu.x qui l'ut jamais ; ce que mon corps est devenu pendant « ce temps, je ne sais. — »> « — Ne vous b^ dis-jo pas — dit « la dame — votre corps a été toute la nuit dans n.cs bras M avec l'ange Gabriel ; etsi vous ne me croyez pas. regardez- « vous soud le sein gauche, à l'endroit où j'ai donné un « grandissime baiser à l'ange, tellement que la trace en res- « tera plusieurs jours. — » Frère Alberto dit alors : t — Bien ferai-je aujourd'hui une chose que je n'ai pas « faite depuis longtemps, je me dévêtirai pour voir si vous « dites vrai. — » Et après bon nombre de sottises, la dame s'en retourna chez elle, où, sous forme d'ange, frère Alberto alla souvent depuis, sans trouver aucun empêchement.
« Cependant il advint qu'un jour, madame Lisetla étant avec une de ses commères, et devisant avec elle sur la beauté, elle dit, pour mettre la sienne au-dessus de toute autre, en femme qui avait peu de sel en la cervelle ; « — Si « vous saviez à qui ma beauté plaît, en vérité, vous vous taitt riez sur celle des autres. — » La commère, désirei'sc d'apprendre, et qui la connaissait bien, dit : « — Murlame, « vous pouvez dire vrai, mais cependant, ne sachant pas quoi « est celui-là, d'aucuns ne le cioiraiont pas aussi logèrc- « ment. — » Alors la dame, qui avait peu d'esprit, dit; « — Commère, cela ne se doit pas dire, mais mon amant « est l'ange Gabriel qui m'aime plus que lui-môme, comme .< étant la plus belle dame, à ce qu'il me dit, qui soit au «t monde ou dans la Maremme. — » La commère eut alors envie de rire, mais elle se retint pour la faire parler davantage, et dit : « — Sur ma foi en Dieu, Madame, si l'ange « Gabriel est votre amant et vous a dit cela, il doit bien en « être ainsi ; mais je ne croyais pas que les anges faisaient « ces choses. — » La dame dit : « — Commère, vous êtes « dans l'erreur ; par les plaies de Dieu, il le fait mieux que « mon mari. Il me dit aussi que cela se fait ainsi là-haut;
QUATRIÈME JOURNÉE. 24i
« mais pour ce que je lui parais plus belle qu'aucune autre « qui soit au Ciel, il s'est énamouré de moi et vient coucher « avec moi bien souvent : comprenez-vous maintenant ? — »
« La commère ayant quitté madame Lisetta, il lui pcmbla vivre mille ans avant d'être en un endroit ofi elle pût redire ces choses ; et s'étant trouvée à une fêle en compagnie d'une nombreuse société de dames, elle leur raconta de tous points K nouvelle. Ces dames le dirent à leurs maris et à d'jiulrcs dames, €t celles-ci à d'autres encore, et ainsi en mo ns de deux, jours, Venise en fut toute remplie. Mais parmi ceux aux oreilles de qui vint la chose, se trouvèrent les beauxfrères de la dame, lesquels, sans rien lui dire, eurent à cœur de connaître cet ange Gabriel et de savoir s'il savait voler, ets'embusquèrent pendant plusieurs nuits à cet effet.
« 11 advint qi:e de tout ceci rien ne parvint aux oreilles de frère Alberto, qui s'en fut une nuit retrouver la dame. Mais à peine se lût-il déshabillé, que les beaux-frères de celle-ci qui l'avaient vu venir, furent à la porte de sa chambre pour l'ouvrir. Ce que frère Alberto entendant, et s'apercevant de ce que c'était, il se leva, et n'ayant pas d'autre moyen deso sauver, ouvrit une fenêtre qui donnait sur le grand canal et PO jeta h l'eau. 11 y avait beaucoup de fond et il savait bien nnger, de sorte qu'il ne se fit aucun mal; et ayant nagé de l'autre côté du canal, il entra prestement dans une maison qui était ouverte, oii il pria un bon homme qui s'y trouvait, de lui sauver la vie pour l'amour de Dieu, lui racontant une fable pour lui expliquer comment il se trouvait là à cette heure et tout nu. Le bon homme, mu de pitié, et ayant à aller à ses affaires, le mit dans son lit et lui dit d'y rester jusqu'à son retour, puis, l'ayant enfermé, il alla à ses affaires. Quant aux be;iux-frères de la dame, étant entrés dans la chambre, ils trouvèrent qu'après y avoir laissé ses ailes, l'anfie Gabriel s'était envolé; de quoi tout déconfits, ils firent de grands reproches à la dame, et la laissant désolés, s'en retournèrent chez eux, avec la défroque de l'ange Gabriel.
« Sur ces entrefaites, le jour étant venu, le bon homme se trouvant sur le Rialto, entendit dire comment, la nuit précédente, l'angç Gabriel avait été coucher avec madame Lisetta, et que, trouvé par ses beaux frères, il s'était, de peur, jeté dans le canal, et qu'on ne savait ce qu'il était devenu ; pour quoi il s'avisa soudain que c'était lui qu'il avait en sa demeure. Y étant retourné et l'ayant reconnu, après lui avoir parlé de beaucoup de choses, il lui dit que s'il ne voulait pas qu'il le livrât aux beaux-frères, il lui fit apporter cinquante ducats; ce qui fut l'ait. Puis, frère Alberto désirant sortir de là, le bon hom me lui dit : « — 11 n'y a p;ii " d'autre moyen que celui-ci : nous faisons aujourd'hui une
,2 LE Ul.L.Ailfc;i!U .N .
ic.e dans laquelle cha'-un mono un lioinmo vêtu soit en
ours, soit en suuvage, ou en tout autre flt^uuisenient . et
nous faisons une cliassc sur la place Saint-Marc, après la-
. i)uello chasse, la l'été est terminée, et chacun s'en va où il
1 li plaît avec celui qu'il a mené. Si vous voulez, afin qu'on
u'^ puisse deviner qui vous êtes, je vous uiènorai là, dans
un de ces déjîuisements, et je pourrai ensuite vous con-
liiire où vous voudrez. Aulreinent je ne vois pas comment
voua pourriez sortir d'ici sans être reconnu, r.ir les beaux-
Irflrfs de la dame, avisa:il (jue vous êtes caché en quelque
endroit des environs, ont nus partout dos sentinelle» pour
•. vous avoir. — »
« Bien qu'il parût dur à Irt'îro Alherto d'aller soua un Ici ilé^^uisement, la pour qu'il avait dea parents do la dame l'amena à accepter, et il dit à son hôte oii il voulait ôlro conduit, et qu'il serait conleiit pourvu qui! l'y conduisît. Celui-ci après l'ivoir loul enduit de miel, le couvrit par dessus de plumes légères, puis lui ayant mis une chaîne dans la bouche, et Un ayant donné à tenir d'une main un grand bâton et do l'autre deux grands chiens qu'il avait m -nés de la boucherie, il envoya quelqu'un au Rialto publier à son de trompe que (jUioonque voudrait voir l'ange (îabriel allât sur la place de saint Alarc; et voilà la Inyauté vcnilicnnel Cela fait, il le flt sortir, lo raisuiil marci: '
lui, et le tenant derrière par ia chaîne, non -ans n runii^ur de la foule (iiii répétait ii l'envie : Qu'i - .Vol-
cola? Il le conduisit sur lî) place, où il y av. ;ia à
i" iilini qui tous étaient venus sur l'avis enteuilii au liiallo. . iv.Mu là, dans un endroit élevé, faisant S(!mtilant d'attcn- ,u! !a chasse, il lia h une colonne son homm au-
quel les mouches et les taons, pour ce qu'il > il ! •
miel, causaient un grand ennui. Mais quiiml ii i-ui vu la place bien pleine, feignant de vouloir diHachcr son hornuu; sauvage, il ôta le masque k frère Alberto, disant : « — Sci- « gneurs, puisque le sanglier no vient pas à la chasse, et ■ qu'ainsi on n en fait pas, jiî veux, pour que vous ne soyez ' pas venus en vain, que vous voyiez l'ange Gabriel, lequel descend du ciel la nuit pour consoler mesdames les Vé- ' niliennes. — »
« Dès que le masque fut ôté. frère Alberto fut aussitôt reconnu do tous, et chacun lui adressait les mots les plua nuirageants et les plus grandes injures que l'on eut dites jamais à un fourbe. En outre, chacun lui jetait au visage, qui une ordure, qui une autre, lit on le tint ainsi uu grand espace de temps, jusqu'à ce que la nouvelle fût venue par aventure à ses frères. Enfin six d'entre eux arrivèrent le chercher, et lui ayant jeté une cape sur le dos après l'avoir enchaîné, ils le menèrent non sans une grande rumeur der-
rière lui, à leur couvent, où il fut mis en prison, et où l'on croit qu'il mourut après avoir mené une vie misérable. Co^-l ainsi que tenu pour saint et faisant le mal sans qu'on [■■ crût, il osa se faire passer pour l'ange Gabriel, et déguis; en homme sauvage, il finit par ôt»*" vitupéré, comnin i > l'avait mérité, et pendant longtemps pleura en vain ses \)<^ chés. Plaise à Dieu qu'à tous les autres il puisse en arivr ainsi. — »
NOUVELLE III
Trois jouvenceaux aiment trois soeurs et s'enfuient avec elles en Crète. L'aînée tue son amant par jalousie; la seconde lui sauve la vie en couchant avec le duc de Crète. Son amant l'ayant su, la tue et s'enfuit avec la soeur aînée. Le troisième amant et la troisir-me sopur sont accusr's du meurtre ; ils sont mis en piijon, corrompent la gardien et se sauvent h Rhodes, où ils meurent dans la
Piiiiostrate, ayant entendu la fin de la nouvelle de Pam pinea, resta quelque temps silencieux, puis dit en se tournant vers elle : « — Il y a eu un peu de bon, et cela m'a pin. à la fin de voire flouvoile; mais auparavant, il y a eu trop n rire, ce que j'aurais voulu n'y point voir. — » Puis s'étan tourné vers la l.auretta, il dit: « — Madame, continuez avoi une meilleure, si cela se peut. — » La Laurelta dit en riant ; « Vous êtes trop cruel envers les amants si vous désin;'. uniquement qu'ils aient une fin malheureuse. Moi, pour vous ol)éir, je conterai une nouvelle au sujet de trois amants qui finirent également mal après avoir peu joui de leur amour. — « Kl ayant ainsi dit, elle commença : « — Jeunes dames, comme vous pouvez clairement le reconnaître, tout vice peut tourner au plus grand dommage de celui qui en use, et souvent au dommage d'anlrui; et parmi tous les autres vices, il me semble que celui qui nous jolie dans les périls à rênes abandonnées, c'est la colère, laquelle n'est pas autre chose qu'un mouvement soudain et inconsidéré, mu par sentiment de tristesse qui chasse toute raison, et ayant aveuglé de ténèbi^es les yeux de l'es^prit, allume notre Ame d'une immense fureur. Et bien que cela arrive souvent chez les hommes, et plus souvent chez les uns que chez les autres, néanmoins ce vice s'est vu aussi avec de plus grands dommages chez les femmes, pour ce que les soupçons s'allument plus facilement chez elles, y brûlent d'une plus vive flamme et les émeuvent avec moins de retenue. Et il n'y a rien d'élunnant à cela, car, si nous voulons regarder, nous voyons que de sa nature le feu prend plus viteau.K choses légères et
2'» 4 LE I)K«.AMÉRO.N.
luililo.>,<ni'îui\ choses «liircs cl plus rosisianles. Pour nous,— cl les tioiiitii .3 lie le piviiiiciil pas puur un mal — noua suiiiiiies plui delicules qu'eux et b>:aucoup plus mobiles. C'est pourquoi, considéraiil que nous sommes portées naturellement à cela, et que d'un autre côlé notre mansuétude et notre bonté procurent grande tranquillité et j^rand plaisir aux hommes avec lesquels nous avons à vivre, et aussi que la colère et la fureur sont une source de grand ennui et péril, ei alin que nous nou? en gardions d'un cœur plus tort, j'cnlfuds par ma nouvelle vous montrer comment l'amour de trois jeunes hommes et d'autant de dames, comme j'ai dit ci-dessus, de très heureux devint 1res malheureux, par suite de la colère de l'une d'elles.
« Marseille, comme vous savez, est située en Provence sur le bord de la mer. C'est une antique et très noble cité, et qui fut jadis plus remplie d'hommes riches et de gros marchands qu'on n'yen voit aujourd'hui. Parmi ces derniers, il en fut un appelé Nornald Cluada, homme de naissance inlime, mais de grande bonne foi et loyal marchand, riche sans mesure «le dom«inos et de deniers, lr:qucl avait ou de sa lemmo plusieurs enfants, dont trois étaient des fillos cl beaucoup plus Agées que les autres qui étaient des gargons. Deux d'entre elles, nées le même jours, étaient Agéos de quinze ans; la troisième en avait quatorze. Leurs parents n'attendaient pour les marier que le retour de Narnald qui t'tait allé avec ses marchandises en lùspagne. Les noms des deux premières étaient pour l'une Ninelta, et pour l'autre Waddalena: la troisième s'appelait Berlella. De la Ninelta, un jeune homme nommé Restagnone. gentilhomme quoique pauvre, s'était amouraché autant (ju'il pouvait, et la jeune (ille s'étail à son tour éprise de lui, et tous deux avaient su si bien s'y prendre, que, sans que personne au monde le sût, ils jouissaient de leur amour. El ils en jouissaient déjà depuis un certain temps, quand il advint que deux jeunes compagnons, dont l'un s'appelait Foko et l'autre llghelto, et dont les pères étaient morts en les lais.sant très liulics, s'énamourèrent l'un de la Maddalena, l'autre de la Bertella. De quoi s'étant aperçu Restagnone — la Ninelta h; lui ayant montré — il songea à avancer ses propres allai re?, gr;\co h leur amour. S'étant lié avec eux, il les accompagnait taiilôt l'un, tantôt l'autre, tantôt tous deux à lu fois, jjour voir leurs dames en même tcmp3 qu'il venait voir la sienne; et quand il lui parût être assez leur ami, il les (il venir un jour dans sa demeure et leur dit : « — Très chers jeunes t gens, notre fréquentalion peut vous avoir assurés combien « est grande l'amitié que je vous porto, et que je ferais pour « vous ce que je ferais pour n^oi-méme; et comme je vous ¥ aime beaucoup, j'entends vous dire ce qui m'est venu en
« l'espril; puis, vous et moi, nous prendrons ensemble là- « dessus le parti qui vous semblera le meilleur. Si vos pâte rôles ne mentent pas, et par ce que j'ai aussi compris do « vos alluresdejouretde nuit, vous brûlez d'un grandissime u amour pour les deux jeunes tilles que vous aimez, et dont « moi j'aime la troisième sœur. A cette ardeur, si vous voulez f vous y prêter, mon cœur me donne de trouver très doux « et plaisant remède qui esl celui-ci : vous êtes de richis- « simes jeunes gens, ce que moi je ne suis pas; si vous voulez « réunir vos richesses en une et m'en faire avec vous Iroi- « sième possesseur, puis choisir en quelle partie du monde « vous désirez que nous allions mener joyeuse vie avec nos « maîtresses, sans aucun doute, je ferai que les trois sœurs, « avec une grande partie des biens de leur père, s'en vien- « drontavec nous où nous voudrons aller. A vous maiale- « nant de prendre un parti et de vous satisfaire par ce « moyen ou de le laisser. — »
Les deux jeunes gens qui brûlaient outre mesure, entendant qu'ils obtiendraient leurs jeunes maîtresses, ne se fatiguèrent pas trop à délibérer, mais dirent que si ce résultat devait s'ensuivre, ils étaient prêts à faire ainsi, Restagnone ayan'i obtenu cette réponse des jeunes gens se rencontra avec la Ninetta, auprès de laquelle il ne pouvait s'introduire sans grandes difficultés, et après être demeuré quelque temps avec elle, il lui exposa ce qu'il avait dit aux jeunes gens, et s'efforça par de nombreux raisonnements de la rendre favorable à celte entreprise. Mais cela lui fut peu malaisé, pour ce qu^elle désirait encore plus que lui de le voir sans entraves; pour quoi elle lui répondit sans hésiter que cela lui plaisait et que ses sœurs, surtout en cette occasion, feraient ce qu'elle voudrait, et elle l'engagea à préparer le plus tôt possible tout ce qui était nécessaire à l'accomplissement de ce projet. Restagnone étant retourné vers les deux jeunes gens qui le poussaient vivement à faire ce dont il leur avait parlé, leur dit que, pour ce qui concernaii leurs dames, la besogne était eu bonne voie. Alors, ayant résolu entre eux d'aller en Crète, ils vend irent quelques domaines qu'ils possédaient, bous prétexte d'avoir des deniers comptants pour faire le commerce, et ayant fait argent de tous les autres biens, ils achetèrent un navire léger, l'armèrent en secret d'une façon complète et attendirent Ibeure du départ. De son côté, la Ninetta qui connaissait très bien le désir de ses sœurs, les disposa si bien à l'aventure par de douces paroles, qu'elles ne croyaient jamais pouvoir vivre jusque-là. Pour quoi, la nuit étant venue où l'on devait monter sur le navire, les trois sœurs ayant ouvert un grand coffre appartenant à leur père, y prirent une très grande quantité d'argent et de bijoux, et toutes trois étant sorties sans bruit de la maison, suivant l'ordre convenu
2'iî' LE dl:cami:ho.\.
elles allèrent retrouver leurs trois amant» qui les altendaienf Elles montèrent sans retard avec eux sml' lunire ■ iicloni: deà rames dans l'eau et l'on partit; sans s'a rôtcr nulle pai ; ils arrivèrent le Icndeniain soir à Gènes, ou li::> nouveau amants prirent tout d'abord joie et plaisir do leur ainon Aptes 8 être ravitaillés lic tout ce dont ils avaient Ijesoin, i ijuiusuivirent leur loute, et d'un port à l'aulro, av.nil lui iiicme jour, ils arrivèrent sans encombre en «Irôle où i. aclii U''ren't de grands et beaux domaines tout piès de ! ville de Candie, sur lesquels ils firent bAlir de Ires bellr et plaisantes habitations. Là, aveo un nombreux domosUque, des chiens, des oiseaux et des chevaux, ils se mirent à vivre joyeusement en noces et feslinH, avec leurs dames, er. hommes les plus heureux du monde et comme de grands seigneurs.
«SurcesenlrefaUc8,de même que nous voyons chaque jour arriverque les choses les plusagrcablesennuicntquand on les a en trop ^irande abondance, il advint (jue Hesta^'nonc, qu. avai t beaucoup aimé la Ninel ta et qui pouvait l'avoir à son plai sir et sans aucune crainte, se mit à s'en lasser et parconsr
âuentà manquer d'amour pour elle. S'élant trouvéà une fèlr vit une jeune filb; du pays; celle-ci lui ayant souveraine, ment plij, car elle était belle et gente dame, il la poursuivit de ses assiduités et se mit à donner pour elle de mervcil leuses l'êtes et galanteries; de quoi la Ninetia s'apercevani , elle conçut à son sujet une telle jalousie, qu'il ne pouvait faire un pas sans qu'elle le sût et ne le harcelAt ensuite par ses reproches et ses invectives. Mais de môme que l'iibondance des choses devient fastidieuse, la privation de ce qu'on désire augmente l'appétii; ainsi les invectives de la Ninctta .accroissaient les flammes du nouvel amour de Rc8tagnone; et comme par la suite du temps il advint — soit que llestagaone eût oblenu ou n'eût pas obtenu les faveurs de la dame aimée — que la Nin.;tla, qui que ce fût qui le lui rai)portât, le tint pour vrai et qu'elle tomba flans une telle tristesse et de là dans une telle colère, puis dan.«! une telle fureur, que l'amour qu'elle portait à Reslagnone s'élant changé en haine acerbe, elle résolut, consumée par sa colère, de venger par la mort de Restagnone l'injure qu'elle s'imaginait avoir reçue. Et étant allée trouver une vieil'<ï Grecque, grande maîtresse en la composition des poison elle 1 amena par promesses et par dons à faire une cw. mortifère que, sans plus hésiter, elle donna à boire un soir à Restagnone qui avait chaud et qui ne se méfiait point de ceLu La puissance de cette eau tut telle qu'avant que lo matin (ut venu, elle l'eut tué.
« Folco cL lîghettD, ainsi que leurs dam-'S, apprenant cette mort, sans savoir que leur ami était mort par le poison»
pleurèrent amèrement avec la Ninetta, et le firent honorablement ensevelir. Mais, peu de jours après, il advint que, pour un autre méfait, la vieille qui avait composé l'eau empoisonnée pour la Ninetta fut prise, et parmi ses autres crimes, ayant été mise à la question, confessa celui-là, démontrant pleinement ce qui était advenu pour Restagnone. Sur quoi, le duc de Crète, sans rien dire, s'en fut secrètement une nuit au palais de Folco et, sans causer la moindre rumeur, sans rencontrer le plus petit obstacle, emmena la Ninetta prisonnière. De celle-ci, sans avoir nullement besoin do la soumettre à la question, il sut très vite ce qu'il voulait savoir sur la mort de Restagnone. Folco et Ughctto avaient été informés en secret par le duc et avaient redit à leurs dames pourquoi la Ninetta avait été emprisonnée, ce qui leur déplut fof-t ; aussi ils mirent tous leurs soins à faire que la rsinetla échappât au bûcher auquel ils prévoyaient qu'elle serait condamnée, comme une malheureuse qui l'avait très bien gagné. Mais tous leurs efforts n'aboutirent à rien, pour ce que le duc persistait à vouloir faire justice.
« La Maddalena, qui était une . belle jeune femme et qui avait été longuement courtisée pur le duc sans avoir jamais voulu faire ce qu'il désirait, s'imaginant qu'en se montrant complaisante pour lui elle pourrait soustraire sa sœur au biàcher, lui fit dire par un messager discret qu'elle se tenait à son commandement si deux choses devaient s'ensuivre : la première que sa sœur lui serait rendue sauvo et libre, l'autre que cettu affaire resterait secrète. Le duc, nyant ouï l'ambassade et celle-ci lui ayant plu, réfléchit longu mont sur en qu'il devait faire; puis h la lin il consentit et flit qu'il était prêt. Ayant donc, du consentement de la dame et comme s'il voulait s'informer auprès d'eu.x, fait arrêter une nuit Folco et Ughetto, il alla coucher secrètement avec la Maddalena. Et après avoir tout d'abord lait semldant de faire mettre la Ninetta dans un sac,et delà faire cette nuitmême noyer dans la mer,'il la ramena avec lui à sa sœur, et, pour prix de cette nuit, la lui remit, en la priant le matin avant de la quitter, de faire en sorte que cette nuit, qui avait été la première de leur amour, ne fût pas la dernière; en outre, il lui imposa de renvoyer la coupable, afin qu'on ne le blâmât point ou qu'il ne fut pas forcé de sévir contre elle.
« Le matin suivant, Folco et Ughetto ayant entendu dire que pendant la nuit la Ninetta avait été noyée et croyant que c'était, vrai, furent mis en liberté; sur quoi, ils retournèrent chez eux pour consoler leurs dames de la mort de leur sœur. M;ii- bien que la Maddalena s'efforçât de tenir celle-ci cachée, !''olco s'aperçut qu'elle était dans la maison, de quoi il s'étonna b" lUfonp et soudain devint soujiçonneux ; ayanJ
248 > LE D bLAMuiiuN
dôjà appris que le duc avait aimé la Maddalcna, il lui demanda comment il pouvait se faire que laNinetta fût là. La Maddalcna ourdit une longue fable pour le lui cxpli(|uer, mais elle fut peu crue par lui, car il était rusé, et il la contraignit à dire la vérité ; enfin, après beaucoup de paroles, elle la lui dit. Folco, vaincu par la douleur et ennammé do colère, tira son cpée et, pendant qu'elle lui demandait en vain [lardon, il la tua ; puis, craignant la colère et la justice du duc, il alla h l'endroit où était la Ninetla, et feignant un air joyeux, lui dit : • — Vite, allons-nous en là où il a été « convenu avec la sœur que je te mènerais, alin que lu ne « lombes plus entre les mains du duc. — » Ce que croyant, la Ninetla qui, dans sa terreur, désirait vivement partir, se mit en roule avec Folco sans prendre autrement congé de sa sœur, la nuit étant déjà venue. Et avec l'argent sur lequel Folco put mellre les mains, ce qui lut peu de chose, ils coururent vers la mer, montèrent sur une banjue et jamais on ne sut où ils étaient arrivés.
'< Le jour suivant venu, et la Maddalcna ayant été trouvée morte, d'aucuns par envie et haine pour iJghetlo allèrent sur-le-champ le dire au duc ; pour quoi, le duc qui aimait beaucoup la Maddalcna, accourut tout enflammé de colère, et s'emparant d'Ughelto et de sa ànme qui ne savaient encore rien de toutes ces choses, cest-ù-dire du départ do Folco et de la Ninelta, il les contraignit de confesser cui'ils étaient les complices de Folco dans la mort delà Maddalcna. Craignant à cause de cet aveu d'être mis à mort, Ughctlo et ea dame corrompirent à grand'pcine ceux qui les gardaient en leur donnant une certaine quantité d'argent qu'ils avaient caché dans leur demeure pour les cas-opportuns, et en compagnie de leurs gardiens, sans avoir le temps de rien prendre de ce qui leur appartenait, étant montés sur une barque, ils s'enfuirent de nuit à Rhodes, où ils vécurent, non longtemps, dans la pauvreté et dans la misère. Ainsi donc le fol amour de Rcstagnone et la colère de la Ninetla les conduisirent à une telle fin, eux et leurs compagnons. — »
NOUVELLE IV
Qerbino, malgré la parole donnée par loa aTenl le roi Gniglielmo, attaque nn na. Tire da roi de Tunis pour enlever la fille de ce dernier. Celle-ci eit tuée par ceux qui étaient sur le navire. Gerbino les la» tous, et a, à son tour, la tête tranchée par orjre de son aïeul.
Sa nouvelle finie, la Laiirelta se tut, et dans la compagnie chacun causant avec lun ou avec l'autre, se lamentait
QUATRIÈME JOURNÉE. 2id
du malheur des amants ; qui blâmait la colère de la Ninetta, cL qui (lisait une ctiose, et qui une autre, quand le roi, comme s'il se iiit debanassé d'un penser profond, leva \cs yeux et lit signe à Liisa de continuer, laquelle commença modeslcuient : « — Plaisantes dames, il y en a beaucoup qui croicuL qu'Amour ne lance ses flechea qu'après avuir uLé alluuio pur les yeux, et qu'on ne peut devenir amoureux par ouï uirc. Combien ceux-là se trompent, c'est ce qui apparaîtra ues manifestement dans une nouvelle que je veux aire. Vou» y verrez que non seulement la renommée agit seule sans que les amants se lussent jamais vus,mais quelle les conduisit tous deux à une mort misérable.
« Guillaume, deuxième roi de Sicile, eut, ainsi quels veulent les Siciliens, deux entants, l'un mâle, nommé Ruggieri, et l'autre du sexe teminin, appelé Gostanza. Ge Ruggieri étant mort avant son père, laissa un tils nommé Gerbino qui, élevé avec soin par son aïeul, devint un très beau jeune homme, lameux en prouesse et en courtoisie. Non seulement sa renommée ne resta pas enfermée dans les limites de la Sicile, mais éclatant en diverses parties du monde, elle était très répandue en Barbarie, laquelle, en ces temps, était tributaire du roi de Sicile. Parmi les autres personnes aux oreilles de qui était venue la magnilique renommée de courage et de courtoisui de Gerbino. lut une fille du roi de Tuni;ie, laquelle, selon l'avis de quiconque l'avait vue, était une des plus belles créatures qui eût jamais été formée par la nature la plus allable et de noble et grand esprit. Gomme elle écoutait volontiers parler des hommes vaillants, elle accueillit avec tant de plaisir les récits laits par l'un et par l'autre sur les exploits de Gerbino que, s'imaginant en ellemême comment il devait être fait, elle s'énamoura fortement de lut et en parlait de préférence à tout autre, de même qu'elle écoutait plus volontiers qui en parlait. D'autre part, la grande renommée de sa beauté et de sa valeur étaiL parvenue éj^alement en Sicile et avait frappé, non sans g:aiia piuisir et non en vain, les oreilles de Gerbino ; si bien qu'il ne s'enflamma pas moins pour elle que la jeune fllle ne s'était enllammée pour lui. Pour quoi, jusqu'à ce qu'une honnête occasion se présentât de deniander à son aïeul la permission d'aller à Tunis, il imposait à tous ceux de ses amis qui y allaient d'exprimer à la jeune princesse, autant qu'il serait possible, et par le moyen qui leur paraîtrait le meilleur, son secret et grand amour, et de lui rapporter de ses nouvelles. L'un d'eux le fit d'une façon trèssagace ; sous prétexte de porter dos joyaux pour les dames, comme les marchands font, il apprit à la jeune princesse l'amour de Gerbino et s'olîrit pour exécuter ses ordres. Celle-ci reçut d'un visage joyeux l'ambassadeur et l'ambassade, et lui ré-
2o0 LE DÉCAMlinON.
jHitTlit qu'elle brûlait d'un pareil amour, im l'nviiyaru un leiii'iii-t npe un de ses plus précieux Joyaux. Gcrliino io reçut ;ivcc iiulan*. d'allépresse que n'imporle quelle chose précieu?o du monde ; il lui écrivit plusieurs fois par le nièroe mes«;»"er et lui envoy ^i- •^ •^r<5sen(8 très riches, éohungeni'* avec elle des proiTie- i.iesde se voir et de s'abouoln
si la tort une le lui [) t.
• Pendant que les choFCs allaient de celle façon, tirant n peu plus au lonpr qu'il n'était besoin, et la jeune lillc < Geiltino brûlant ^"'amour chacun de leur côté, il advint que le loi de Tunisie k maria au roi do Grenade ; de ()uoi elle fut couiroucée ouirn mesure, pensant que non seulement une Ki'finde dislance allait lu séparer de son amant, mais qu'illc lui était entièrement ravie ; et si elle en avait vu le moyen, afin d'éviter que cola arrivAl.clle i«e serait volontiers enluif do chez son père et serait «lléo trouver Gerbino.'Ger binu (le son côté apprenant ce muria^e, en fut dolent ouli mesure, et songeait souvent en lui-niêino s'il ne trouvera pas> un moyen de l'enlever de force, s'il advenait qu'on l'ei vojAi par mer à son mari. Le roi de Tunisie avait appris quelque chose de cet amour et du projet de Gerhino ; aoutaiil de sa propre valeur et de sa puissance, et le temps niil (il vait faire partir sa lille approchant, il envoya un mesapti- au roi Guillaume pour lui sii,'rii(ier ce qu'il entend > taire, et qu'il ne le ferait .qu'autant qu'il serait assuré pi lui d.' n'en être empêché m par Gerbino, ni par un aulrt. Le loi Guillaume, qui était vieux et qui n'avait t;ion su do l'amour de Gerbino, ne 8ou[içotinant pas que c'éiait pour cela qu'on lui demandait une telle sûreté, l'acconla lilié: lement, et en signe de consentement envoya son gant a roi de Tunis. Gelui-ci, dès qu'il eut reçu le page, fit appi' ter dans les port de Carlhagène un grand et beau navire, fit mettre tout ce qui était nécessaire à celle qui devait y monter, et le fît armer et préparer pour envoyer sa (ille à Grenade ; puis il n'attendit plu.-? qu'un temps favorable. La jeune femme qui voyait et savait tout cela, envoya secrètement un de ses serviteurs à Palerme, et li'i donna l'ordre daller saluer de sa part le beau Gerbino et de lui dire qu'avant peu de jours elle devait partir pour Grenade ; pourquoi on verrait maintenant s'il était aussi vaillant homme qu'on disait et s'il l'aimait autant qu'il l'avait déclaré plusieurs fois.
« Celui à qui avait été confié l'ambassade la fit très bien et revint à Tunis. Gerbino, apprenant cela, et sachant que le roi Guillaume son aïeul avait donné un page de sûreté au roi de Tunis, ne savait que faire ; mais p l'Iant, aiguillonné par son amour, ayant entendu les nainics de la dame et craignant de paraître lâche, il s'en alla à Messine où
fit rapidement armer deu:: galères, y plaça de vaillants hommes d'armes et se dirigea avec elles vers la Sardaigae, pensant que le navire de la dame devait passer par là. Le lait ne larda pas à lui donner raison ; il n'était pas là de luelques jours, que le navire, poussé par un petit veni, iiriva à l'endroit même où il s'était arrêté pour l'aU'ii ii-e.
■ iLi'bino, le voyant, dit à ses compagnons : ■ — Seiginviis,
yi vous êtes aussi vaillants que je vous tiens, je «;,his • qu'aucun de vous , n'est sans avoir senti ou suis
siMilir l'amour, sans lequel, comme je l'csLiiue luni- .. iiiôinc, nul mortel ne peut avoir ni vertu ni bien ; .1 si ■< \<)us avez élé ou si vous êles amouieux, il vous setu ta- '.( cile de comprendre ce que je désii'e. J'aime, el Amoui ine .( pousse à vous donner la présente lutigue; l'objet 'iuc « j'aime est dans le navire que vous voyez devant vous Oe
< navire, avec ce que Je désire le plus, est plein de gran i ^î- ' siincs richesses, dont, si vous êtes de vaillants homiiics,
■ avec peu de peine et en combattant vii'iiement, nous ii-u- ' vons nc'Us rendre maîtres. De celle victoire, je ne chen iie
qu'une part pour moi, c'est-<à-dire une dame pour l'amuir de qui j'ai pris les armes ; tout le reste vous appartieii ira
< libéralement. Allons donc, et attaquons vaillamment le u navire. Dieu, favorable à notre enlroprise, le tient ancié « ici sans lui prêter le secours du vent. — »
« Il n'était pas besoin au beau Gerbino de tant de paroles, pour ce que le-? Messiniens qui étaient avec lui, ardents de rapine, étaient déjà disposés dans leur idée à faire ce à quoi Gerbino les engageait par ses paroles. Pour quoi, à la (in de son discours, un grand cri de ; Qu'il en soit ain>il s'éleva, et les trompettes sonnèrent. On prit les ariims, et ballant l'eau des mmes, on parvint au navire. Ceux iiui étaient sur le navire, voyant de loin venir les gftlères, et ne pouvant fuir, s'apprêtèrent à se défendre. Le beau Gerbino leur fit dire qu'on envoyât les patrons du navire sur les g i- 1ères, s'ils ne voulaient pas accepter le combat. Les Sarrazins, ayant reconnu qui ils étaient et ce qu'ils demandaient, dirent qu'on les atlaquait contre la foi donnée à leur roi, et pour le prouver, ils montrèrent le gant du roi Guillaunr.', et rcfu.-èrent,.à moins d'y être contraints par force, de ^o rendre ou de donner quoi que ce soit de ce qui était sur le navire. Gerbino qui avait vu sur la poupe du navire la dame, bien plus bcdle encore qu'il ne pensait, et plus entlamnié ju'avant, répondit quand on lui montra le gant, quMl n'y ivait point là de faucons, partant qu'il n'était pas besoin le gants, et que, puisqu'ils ne voulaient pas donner la lame, ils s'apprêtassent à recevoir la bataille, laquelle sans plus attendreils commencèrent en se lançant mutucUcmnnt des traita et des pierres. Ils combattirent longuement do li
sorte, au grand dommage des deux partis ; en un (icrtuno voyant (in'on faisait pou de besogne, prit un petit navire quil avait amené de ^ardaigne. et ayant mis le leu, il s'ap procha avec lej deux galères tout contre le navire. Ci^ qu voyant les Sarrazins, et comprenant qu'il lour (allait se rcn drè ou mourir, ils firent venir sur le pont la fille du roi qu pleurait dans sa cabine, et l'ayant menée h la proue du u i vire ils appelèrent Gerbino et la tuèrent h ses yeux i)cndai qu'elle criait aido et merci ; puis ils la jetèrent à l.i moi. disant : « — Prends-la ; nous te la donnons telle que nous « pouvons et que ta trahison l'a méritée. — » Gerbino en voyant la cruauté de ceux-ci, désireux de mourir et n'ayant souci ni des Hèchcs ni des pierres, fit accoster le navire, et y étant monté malgré ceux qui y étaient, non autrement qu'un lion famélique, tuant tantôt celui-ci. tantôt celui-là. assouvissant sa colère des dents et dos ongles, l'épée d'une main, taillant tantôt l'un tantôt laulre dos Surrazins, en occit cruellement un grand nombre; et le feu mis au navire augmentant, après avoir f;iit enlever par ses matelots tout ce qui pouvîiit leur servir do paiement, il en redescendit ayant obtenu une victoire, mais peu joyeuse, sur ses adversaires. Ayant fait retirer de la mer le corps de la belle dame, il la pleura avec d'abondantes larmes, et s'en retournant en Sicile, il la fit honorablement ensevelir à U?lica, petite île quasi en face de Trapani ; puis il s'en revint chez lui plus dolent que quiconque.
(' Le roi de Tunis ayant su la nouvelle, envoya au roi Guillaume ses ambassadeurs vêtus de noir,qui se plaignirent de ce que la parole qu'il luiavaitdonnée avait été mal observée, et lui racontèrent comment cela était arrivé. Do quoi le roi Guillaume fortement ému, et ne voyant pas comment il pourrait refuser la justice qui lui était demandée, fil saisir Gerbino et, sans que les prières d'aucun de ses barons pussent le fléchir, il le condamna lui-mêmeà perdre la tète, qu'il lui fit trancher en sa présence, préférant rester sans petit fils qu'être tenu pour un roi sans foi. Ainsi donc miscrabl' ment et en peu do jours, les deux amonts, sans avoir gnûlc aucun fruit de leu:- amour, moururent de nialemort,couim9 je vous ai dit. — »
NOUVELLE V
Les frères de Lisatetta tuent l'amant de celle-ci. Il lui apparaît en songe et lui jioiitie l'endroit où il est enterré, r.lle le retrouve, lui coupe la tète et l'enterr» dans un pot de basilic sur lequel elle ne cesse ils pleurer. Ses frères lui enlèvent le pot de basilic, ot elle meurt peu ri'rès ila chagrin.
Ln nouvelle d'Elisa finie, et le roi l'ayant fort louée, ordre U)L donné à Philoinène do conter à son tour. Celle- ci. encore trille remplie de compassions pour le malheureux Gerbinoet pour sa dame, poussa un soup'r d'attendrissement et commença ainsi : « — Ma nouvelle, gracieuses dames, ne parlera pas de gens d'aussi haute condition que ceux dont Elisa vous a raconté les malhcui's, mais elle n'en sera pas moins touchante. C'est en entendant prononcer, il y a |)eu d'instants, le nom de Messme, que. je me suis rappelé l'endroit où se passa le tri?-te événement dont je vais vous cnlretenir.
« 11 y avait donc à Messine trois jeunes l'rères, tous trois marchands, et restés très riches après la mort de leur père, lequel était de San Gimign^ino. Ils avaient une sœur appelée Lisabelta, jeune fille fort belle et de bonnes manières, qu'ils n'avaient pas encore mariée, bien qu'ils en eussent trouvé l'occasion. Les trois l'rèros avaient aussi dans leur maison de commerce, un jeune Pisan nomtiié Lorenzo, qui conduisait louies leurs affaires. Ce jeune homme était très beau ettrès agréable de sa personne, et Lisabetta l'ayant vu plusieurs Ibis, il arriva qu'il lui plut extraordinairement; de quoi Lorenzo ayant fini par s'apercevoir, il se mit aussi, ses autres amours étant laissées de côté, h lui consacrer toutes ses pensées. Comme ils se phiisaient également l'un h l'autre, la besogne alla si vite, qu'il ne passa pas longtemps sans qu'ils j;e fussent assurés de leurs senliraenls et sans qu'ils eussent fait ce que chacun d'eux désirait le plus. Ils continuèrent à se voir, prenant tous deux beaucoup debon temps et de plaii'\c; mais ils ne surent pas faire si secrètement, qu'une nuit que Lisabetlaélait allée dans la chambre où couchait Lorenzo, l'aîné de ses frères l'aperçut sans qu'elle le vît. Le frère, en homme prudent, bien que ce qu'il avait découvert lui causitt grand ennui, et mu par un sentiment d'honneur, attendit jusqu'au malin sans rien témoigner ni rien dire, et roulant dans son esprit toutes sortes de pensées. Le jour venu, il raconla à ses frères ce qu'il avait vu pendant la nuit entre Lisabelta et Lorenzo. Après on avoir l.in'Mv^'>>"Mi r'.-.nhArô ensemble, ils résolurent, pour qu'il n'en rejaillit aucun déshonneur sur eux et sur leur sœur, de tenir la chose aucreto
25'» LE DÉCAMKIIOÎI.
et de feindre jusqu'à ce que lo moment propice se préscnlAl où ils pourraient, sans dommage ot sans natiqcr pour eux. écarter de devant leurs yeux celle honle avant qu'elle allai plus loin. Dans celle disposition d'esprit, ils continuèrent h rire et à plaisanter comme d'habitude avec l orenzo, et. un jour, ayant tait semblant d'aller tous les trois hors fie la ville pour un« partie de plaisir, ils l'emmenèrent avec eux. Parvenus en un lieu reculé et tout à lait désert, et voyanj le moment propice, ils tuèrent Lorenzo qui ne se dt'îllait de rien, l'enterrèrent de façon que personne ne pût s'en apercevoir, et revenus à Messine, répandirent le bruit qu'ils l'avaient envoyé quelque part pour une alTaire, ce qui lut cru facilement, attentlu qu'ils* avaient l'habitude de l'envoyer Bouvent dans les environs.
<< Lorenzo ne reveiumt pas, et Lisabettn en ayant demandé plusieurs fois et insiainrnent des nouvelles à ses frères, comme quelipi'un h. qui cette absence était fort pénible, il arriva qu'un jour où elle renouvelait sa demande, un de ses frères lui dit : • — Que veut dire ceci? Qu'as-tu à faire de « Lorenzo, que tu nousdemandessi souvent de ses nouvelles? M Si tu nous en demandes encore, nous te ferons la réponse « qu'il convient. — » Sur quoi la jeune fille, dolente et triste, craignant et ne sachant quoi, n'osait plus interroger. Elle appelait souvent son amant pendant la nuit et le suppliait de revenir, et parfois se plaignait avec force larmes de sa longue absence, et, sans se eon> «ler un instant, attendait toujours. 11 udvintqu'unenuitqu'eileavaitlongtcmpsgémi sur Lorenzo qui ne revenait pas, et qu'elle s'était endormie en pleurant, Lorenzo lui apparut en songe, pftle et tout défait, le? vêlements déchirés et ensanglantés ; et il lui sembla qu'il lui disait : « — 0 Lisabetta, tu ne fais que m'appeler; u lu l'allrisles de ma longue absence, et tu m'accuses de « cruauté par tes larmes, sache donc que je ne peux plus « revenir ici. carie dernier jour que tu me vis. tes frères «< m'ont tué. — «El lui ayant désigné le lieu où ils l'avaient enterré, il lui dit de ne plus l'appeler et de ne plus l'atlendre, et il disparut.
« La jeune lille s'étant réveillée, et ajoutant foi à sa vision, pleura amèrement. 1-e matin venu, ne voulant rien dire à ses frères, elle résolut d'aller à l'endroit indiqué et de voir si ce qui lui était apparu en songe était vrai. Ayant obtenu la permission d'aller se promener un peu hors de la ville en compagnie d'une servante, qui avait été autrefois au service de sa famille et qui savait tous ses secrets, elle se rendit le plus vite qu'elle put à l'endroit susdit, et ïh, après avoir enlevé les feuilles sèches qui y étaient, elle creusa à la place où la terre lui paraissait le moins dure. Elle n» creusa pas longtemps sans trouver le corps de son malheu»
QUATRIÈME JOURNÉE. 2oo
reux amant qui n'était encore en rien défiguré ni corrompu, par quoi elle reconnut manifestement que sa vision avait dit vrai. Bien qu'elle fût la plus désespérée des femmes, elle comprit que ce n'était pas le moment de se lamenter. Si elle avait pu, elle aurait emporté le corps tou^ entiiT pour lui donner une sépulture plus convenable ; mais voyant que cela ne se pouvait pas, elle coupa du mieux qu'elle put la tête avec un couteau, l'enveloppa dans un linge, et après avoir rejeté la terre sur le reste du corps, elle la mit dans le tablier de sa servante. Alors, sans avoir été vue par personne, elle quitta ces lieux et revint chez elle. Là, s'étant enfermée dans sa chambre avec cette tête, elle pleura si longuement et si amèrement sur elle, lui donnant partout mille baisers,qu'elle finit par la laver avec ses pleurs. Elle prit alors un grand et beau vase, de ceux dans lesquels on plante la marjolaine et le basilic, et y plaça la tête de son amant enveloppée dans un drap fin ; puis elle la recouvrit de terre dans laquelle elle planta quelques pieds d'un très beau basilic de Salerne qu'elle arrosait uniquement d'eau de rose ou de fleur d'oranger, ou bien de ses larmes.
« hlle avait prisl'hnbitude de se tenir constamment assise à côté du pot de fl'iurs et de le contempler avec tendresse, commesisonLorenzo yeûtétéenfermé. Quandelle l'avait bien regardé ainsi, elle se penchait sur lui et se mettait à pleurer longuement jusqu'à ce que le basilic se trouvât baigné de pleurs. Le basilic, tant par le soin continuel qu'elle en prenait, que par la fertilité de la terre engraissée par la décomposition de la tête qu'elle recouvrait, devint très beau et très odoriférant. La Jeune fille continuant d'agir de la sorte, fui aperçue plusieurs fois par ses voisins qui en prévinrent ses frères, lesquels étaient tout étonnés de voir la beauté de leur sœur se flétrir à tel point que les yeux paraissaient lui sortir de la tête. « — Nous nous sommes aperçus — « leur dirent les voisins — que chaque jour elle fait la même « chose. — » Ce qu'entendant et voyant, les trois frères, après l'avoir plusieurs fois gourmandée en vain, firent enlever en cachette le pot de fleurs. La jeune fille ne le retrouvant plus, le réclama à plusieurs reprises avec de très vives instances, et comme on ne le lui rendait pas et qu'elle ne cessait de gémir et de répandre des larmes, elle tomba malade, et dans sa maladie, elle ne demandait pas autre chose que son pot de fleurs. Les jeunes gens s'étonnaient fort de cette demande et voulurent enfin voir ce que contenait ce pot. Ayant enlevé la terre, ils virent le drap et la tête qui était dedans, non encore assez rongée pour qu'à sa chevelure bouclée ils ne pussent reconnaître que c'était celle de Lorenzo.De quoi ils s'étonnèrent beaucoup et craignirent que celte aventure ne vînt à se savoir Us enterrèrent la tête
1256 LE DÉCAUÉRON.
sans rien dire, et après avoir tout ordonné pour leur départ, ils qiiillèrent Mossine et s'en allèrent à Naples. La.jeiiiie (ille ne rcssunt de se plaindre et demandant toujours aun pot de fleurs, mourut en se lamentant; et ainsi se termina sa mé?avrnluro d'amour. Au bout d"im certain temps, ctUlc li!.-loire ayant élc connue de beaucoup de gens, {jucliprun • .)iii|)i)sa cetle chanson (^ue l'on chanic encore aujouid'hui, (•■|>t-à-dirc :
Quel est le mauvais chrétien Qui m'a dérobé lo pot lii; fleur»
Où était mon basilic de SaliTiie ' etc «.