Bocouce n"a pas doDoé la chuusoo en entier parce que. ce
son temps, elle était sue de tout le monde. Rlle était éctilo en
.Hnlecte si'-ilicn. En voie la traluclion d'après le te.ite qui M trouve daus uu maouscrit du quatorzième siècle t
Qncl e<t le mauvais clirèlicn
Qui m'a •lèioU Ifi put ilu llenn
On iU:l mon builic il>f S.i|.Tn« I
Il «v.iil pouifi avec rlpu''ur.
C'C''t moi ijui le plantai ilt; ma main
Le jour iii'-ine de ma fi-ta
Qai vole le bien «l'autrui, rominet on* liciiet*.
I vole If bien tl'aatroi. ('Oiii'nct one llclielè, ■ ■■l le p>-vli6 9*1 tr6i srim I.
)rjli«ureu!>e '. qai m'élaii Seml un pot île II<-ur« ?
Il eUil »i Imau, que j ^ iirenilormaia à son oui Ira. Tout le moiiile me l'euMail ; Il m'a été volé, et devant ma porte.
H m'a ôlé volé, et devant nia porte :
PU j'en ai été très douloorouicment aniigé*
Mn|!icureuse ! que nu aaia-je morte.
Mci qui m'y Étais ci clièromont alt^ichée !
C'osi jttiuleinenl l'autre jour que jb G» mauvaise ^j;»!^
A i-jiusu de mcs-'ire que j'aiina lint.
Je l'avaiii tout entouré de marj<jl.iine
Je l'avais tout entouré de marjolaine Pen Ijnl le beau mois de mai.
Jo l'aiTOsai* troia foi* par fcinaina : Aos>i, je vil comme il prit liien.
Maintenant, il est certain qu'on me l'a volé.
Maintenant, il est eortain qu'on me l't Tolé ; Je ne puis plus le cacher.
Si j'avais su d'aTano.e Cb qui devait m'arriver, ie me serais enJorniie sur le seuil de ma port%
CUAilllJiME JÛUIINEF,
NOUVELLE VI
^'Aniîreaoîa aime GaLriolto. 'Is se racontent chacun un songe qu'ils ont eu , lore? i)iioi Gabri itlo meurt dans les bras de sa maîtresse. Pendant que celi'î-ct, v..^-"-. •)•• sa servante, le porte chez lui, elles sont prises par les gens de la Sei;; if ur^e. Le podestat veut lui faire violence ; mais elle ne le souffre pas. So:i pèro l'ayant ao[iri3, et son innocence ayant été reconnue, olle est mise en liberté. Ne vou- Iniit plus vivre dans le monde, elle se fait religieuse.
La nouvelle que Philomène avait dite fut très chère aux dames, pour ce qu'elles avaient souvent entendu chanter cette chanson et n'avaient jamais pu,mêmeen questionnant, savoir quelle était la cause pour laquelle elle avait été faite. Mais le roi ayant entendu la On de la nouvelle, ordonna h Pamphile de poursuivre dans l'ordre convenu. Pamphile dit alors. : o — Le songe raconté dans la précédente nouvelle me fournit matière à en raconter une dans laquelle sont iricntionnés deux songes qui s'appliquèrent aux choses à vcnir,comme celui-ci avait ci trait aux choses déjà arrivées, et à peine ces songes eurent-ils été racontés par ceux qui
Pour garder mo:i pot de fleurs.
L» Dieu tout-puissant pourrait bien me venir en aida.
-.e Dieu tout-puissant pourrait ûien me venir en aide. Si cela lui plaisait.
Contre celui - sV"* vv^lu »! t>>upable envers moi, 11 m'a mis e- pet^a «t fn lonrmdnt, Celui qui m'a volé mon basai' Qui avait an si doux par''c' Son parfum me ragaillar.li v.. tout*.
S n parfum me ragaillarilissait toute.
Tant il répandait de fraîclies od ars.
Et le matin quand je l'arrosai», Au lever du soleil, Tout le momie s'étonnait, Disnt : D'où vient une l^lle odeur ?
El moi par amour pour lui, jo mojirai dp f^agri^
-l uioi, par amour pour lui, ja mourrai de chagrin, Par amour pour mon pot de fleurs.
Si quelqu'un voulait me dire où il est, ■11! le rachèterais volontiers ! ;ii cent oncps d'or dans ma bourse, ' '^nlitTii je f s lui donn Mais, ' ■ •: lui donnerais un baiser, s'il le désirait.
,'.Vc.'<.' .//■' traducteur,/
:258 LE DÉCAMÎ.nON.
les avaient vus, que l'efTet de tous les deux se produisit. Et pourtant, îunourouses (Inmcs, vous dovcz savoir que c'est une tendance [générale à tout ce qui vit, de voir des choses diverses dans un songe, lesquelles dmsos, quoiqu'elles paraissent d.ins le sommeil on ne peut plus vraies à celui qui dorf, des i|ue celui-ci est réveille, lui piiraisscnt quolquesunea vraies, (|uciqucs autres vraisemblables, et une parlio ciKilrairc à toulo vérité, et néanmoins il se trouve que beaucoup sonl arrivée^. Pitur quoi, beaucoup prôlent h tous les songes la même loi (|u'ils accorderaient aux choses qu'ils vtMTuienl dans la veille ; et ils s'attristent ou se réjouissent à cause de leurs sonf;es mômes, selon qu'à cause d'eux ils craignent ou eH|)Otent. Et, au contraire, il y en a qui ne croient à auf un, si ce n'est après être tombes dans le péril qui leur avait élc montré en songe De (luoi je n'approuve ni les uns ni les autres, pour ce qu'il y a parfois des songes qui sont vrais et pa'rlois d'autres qui sont faux. Qu'ils ne soient pas tous vrais, très souvent chacun de nous a pu le connaître ; et que tous ne soient pas faux, cela a été déjà démontré par la nouvelle que vient de dire Philomène, et, comme je l'ai dit, j'entends aussi le démontrer par ma nouvelle. Pour quoi, je juge qu'en vivant et en agissant vertueusement, on ne doit redouter aucun songe contraire, ni pour cela néi;liger les bons avertissements ; dans les choses perverses ou mauvaises, quoique les songes leur paraissent favorables, et par dos démonstrations propices réconfortent ceux qui les voient, il ne faut en croire aucun ; et de même pour les choses contraires, on ne doit pas accorder pleine croyance à tous les songes. Mais venons à la nouvelle.
• Dans la cité do Itrescia lut jadis un gentilhomme nommé messer Negm da Ponte Carraro, Ier]uel, parmi ses autres enfants, av;iiL une fille nommée Andreuola. jonne et fort belle, et sans m.iri, laquelle par aventure s'énamoura d'un do ses voisins qui avait nom Gabriolto, homme de basse condition mais rempli de bonnes manières, beau et plaisant de sa personne. Avec l'aide et l'appui de la servante île la maison, la jeune fiile lit yi bien que non seulement Gabriotto sut qu'il était aimé de l'Andreuola, mais qu'il fut introduit plusieurs fois, au grand plaisir de la jeune fille, dans un beau jardin que possédait le, père de celle-ci. Et afin que rien, sinon la mort, ne | ût leur empêcher de goûter les douceurs de l'amour, ils devinrent secrètement mari et femme. Leurs rendez-vous continuant ainsi furtivement, il advint qu'une nuit la jeune fille eut en dormant un songe dans lequel il lui sembla quelle était dans son jardin avec Gabriotto et que, au grand plaisir de tous les deux, elle le tenait dans ses bras. Et pendant qu'ils étaient ainsi, il lui semblait voir sortir du corps de son amant une chose obscure et terrible dont elle ne pouvait re-
OUATRlÈMli JOURNÉE. 259
connaître la forme, et il lui paraissait que cette chose prenait Gabriottoet lelui arrachai* malgré elle des bras avec une force étonnante et disparaissait sous terre avec lui, sans qu'elle pût jamais revoir ni l'un ni l'autre ; de quoi elle ressontit une très grande et inestimable douleur qui la réveilla. Étant réveillée, bien qu'elle fût joyeuse de voir qu'il n'en était pas comme elle avait rêvé, néanmoins elle eut peur du songe vu par elle. Et pour ce, Gabriotto voulant venir la tr(<uver la nuit suivan'o, elle s'efforça tant qu'elle put d'empêcher qu'il vînt. Mais pourtant, voyant son désir et afin qu'il ne soupçonnât pas autre chose, elle le reçut la nuit dans son jardin, où après avoir cueilli beaucoup de roses blanches et vermeilles, car c'était la saison, elle alla s'asseoir avec lui au pied d'une très belle fontaine qui y était. Et là, après qu'ils eurent fait ensemble une grande et longue lete, Gabriotto lui demanda la raison pour laquelle elle- voulait l'empêcher de venir. La jeune fille lui racontant le songe qu'elle avait eu la nuit précédent^ et la crainte qu'elle en avait ressentie, le lui dit.
« Ce qu'entendant Gabriotto, il en rit et dit que c'était ^ande sottise que d'ajouter la moindre foi aux songes, pour ce qu'ils arrivent par surabondance ou par défaut de nourriture, et qu'on voyait tous les jours qu'ils étaient tous vains. Puis il dit : M — Si j'avais écouté aussi les songes, je no serais « pas venu, non à cause du tien, mais à cause d'un que j'ai « fait l'autre nuit et que voici : il me semblait être dans une « belle et plaisante forêt où je m'en allais chassant, et avoir « pris une chevrette si belle et si agréable qu'aucune autre « pareille ne se vit jamais ; et il me semblait qu'elle était « plus blanche que la neige, et qu'en peu de temps elle de- « venait si familière avec moi qu'elle ne me quittait plus « d'un pas. De mon côté elle m'était si chère, à ce qu'il me « paraissait, qu'afin qu'elle ne me quittât point, je lui avais « mis autour du col un collier d'or, et que je la tenais en « main avec une chaîne d'or. Et puis, cette chèvre se repo- « sant une fois sur moi et tenant sa tête sur ma poitrine, il « me semblait voir sortir je ne sais d'où une panthère noire « comme charbon, affamée et d'un aspect épouvantable, qui « s'en venait vers moi. Aucune résistance ne me paraissait « possible ; pour quoi, il me semblait qu'elle posait son mu- « seau sur mon sein gauche, et qu'elle le rongeait tellement « qu'elle parvenait jusqu'au cœur qu'elle cherchait à m'ar- « racher pour l'emporter avec elle. De quoi je sentais une « telle douleur, que mon sommeil se rompit et une fois ré- « veillé, je m'empressai de tâter avec la main mon côté pour « voir s'il n'y avait rien ; mais n'y voyant aucun mal, je me « moquai de moi-même pour avoir cherché. M^iis que veut « dire cela? Des songes pareils et de plus épouvantables.
260 LE DÉCAHÉRON.
« j'en ai déjà bien vus, et il ne m'en est pour cela advenu « ni plus m moins ; pour ce laissons-le aller et pensons h m nous donner du bon temps. — »
« La Jeune fille, très épouvantée déjà par son rêve, entendant cela, le fut encore plus , mais pour ne pas effrayer Gabriotlo, elle cacha sa peur le plus qu'elle put. Et [)endant qu'avec lui, l'embrassant et le baisant à plusieurs reprises et par lui embrassée et baisée, elle se satisl'aisait, crai{;nant et ne sachant quoi, elle tenait ses yeux fixés sur son visage plus que d'habitude, et parfois regardait par le jardin si elle ne voyait pas quelque chose de noir venir de quelque endroit. Et tandis qu'ils étaient ainsi, (îabriotto, jetant un grand soupir, l'embrassa et dit : • — Hélas ! mon Ame, aide-moi, car « je meurs ; — » et ayant ainsi dit, il retomba à terre sur l'herbe du pré. Ce que voyiinl la jeune fille, elle le releva, l'attira sur son sein et dit quasi tout en pleurs : « — 0 mon m doux seigneur, que te sens-tu? — » Gabriolto ne répondit pas, mais tremblant et couvert de sueur, au bout d'un court espace de temps il passa ae la présente vie.
« Combien cela fut cruel et fâcheux pour la jeune femme qui l'aimait plus qu'elle-imhne, chacun peut le penser. Kll^ pleura beaucoup et l'appela en vain plusieurs fois ; mais quand elle eut reconnu qu'il était bien mort, l'ayant palpé par tout le corps et l'ayant trouvé froid, ne sachant que faire et que dire, toute en pleurs et pleine d'angoisses, elle alla appeler sa servante qui connaissait son amour, et lui expliqua sa misère et sa douleur. Et après qu'ensemble cllea eurent pleuré quelque temps sur le visage de Gabriollo mort, la jeune femme dit à la servante : « — Puisque Dieu m'a « enlevé celui-ci, j'entends ne plus rester en celte vie ; mais « avant que j'en vienne à me tuer, je voudrais que nou3 t prissions un moyen convenable pour garder mon honneur « et conserver secret l'amour qui a existé entre nous diîux, « et que le corps dont la gracieuse âme est partie, lût onse- « veli. — » A quoi la servante répondit: « — Ma fille,
• ne dis pas que lu veux te tuer, pour ce que si lu l'as ici- « bas perdu, en le tuant tu le perdrais encore dans l'aulro
• monde, car tu irais en enfer, là où je suis certaine que son « âme n'est point allée, pour ce qu'il fut un bon jeune « homme. Mais il vaut bien mieux te réconforter et songer « à aider son âme par des prières et d'autres offrandes, si « par hasard il en a besoin pour quelque péché commis. Il « y a moyen de l'ensevelir promptement dans ce jardin, ce « que personne ne saura jamais, parce que personne ne sait m qu'il y soit jamais venu ; et si tu ne le veux pas ainsi, « mettons-le hors du jardin et laissons-le; il sera trouvé « demain matin et porté à sa demeure, et ses parents le « feront ensevelir. — »
« La jeune femme, bien qu'elle Wt pleine d'amertume et qu'elle pleurât constamment, écoulait cependant les conseils de sa servante ; n'en approuvant pas la première partie, elle répondit à la seconde en disant: « — A Dieu ne plaise « que je souffre qu'un aussi cher jeune homme tant aimé de « moi et qui fut mon mari, soit enseveli comme un chien « ou abandonné sur un chemin. Il a eu mes pleurs, et autant <( que je pourrai, il aura ceux de ses parents ; et déjà j'ai « dans la pensée ce que nous devons faire en cette circon- « stance. — » Et elle l'envoya bien vite chercher une pièce de drap de soie qu'elle avait dans un coffre. La servante étant de retour, elles étendirent le drap sur la terre, et y placèrent le corps de Gabriotto après lui avoir posé la tête sur un oreiller ; puis elles lui fermèrent les yeux et la bouche avec force larmes, lui firent une couronne de roses et le couvrirent de toutes les roses qu'elles avaient pu cueillir, et la jeune fille dit à la servante : « — D'ici à la porte de sa maison €< il y a peu de chemin, et pour ce, toi et moi, ainsi que «< nous 1 avons imaginé, nous l'y porterons et nous le pla- • cerons devant la porte. Il ne se passera guère de temps >< que le jour ne vienne et il sera recui-illi ; et ainsi, bien « que ce ne doive être d'aucune consolation pour les siens, « ce me sera à moi, dans les bras de qui il est mort, un « plaisir. — » Et ayant ainsi dit, elle se jeta sur son visage avec d'abondantes larmes, et pleura un long espace de temps. Enfin, pressée par sa servante pour ce que le jour venait, elle se leva, retira de son doigt le même anneau avec lequel Gabriotto l'avait épousée, et le mit au doigt de celui-ci, disant au milieu de ses pleurs: « — Mon cher seigneur, « si ton âme voit maintenant mes larmes, ou si quelque « connaissance ou quelque sentiment reste au corps après « le départ de celle-ci, reçois avec bienveillance le dernier « don de celle que, de ton vivant, tu as tant aimée. — » Et ceci dit, elle retomba évanouie sur le cadavre. Revenue à clic quelques instants après et s'étant levée, elle prit avec la servante le drap dans lequel le cur'ps gii^ail, et elles sortirent du jardin avec ce fardeau et se dirigèrent vers la maison de Gabriotto.
« Comme elles allaient ainsi, il advint par hasard qu'elles furent rencontrées et prises avec le corps du mort par les familiers du Podestat, lesquels à cette heure faisaient utie ronde à cause de quelque accident survenu. L'Andreuola, plus désireuse de mourir que de vivre, ayant reconnu les familiers de la Seigneurie, dit franchement : « — Je connais « qui vous êtes, et je sais qu'il ne me servirait à rien de « chercher à vous fuir ; je suis prèii à aller avec vous devant « la Seigneurie et b. lui raconter l'affaire ; mais que nul de « vous ne soit assez hardi pour me toucher, si je vous obéis,
£02 LE DÛCAMt^RON*
• ni pour rien déiauger à ce corps, s'il ne veut pns «Ire « accusé par moi. — » Pourquoi, sans avoir été touchée par aucun d'eux, elle alla vers le palais avec le corns deGahriotto. Le Poiipstal, apprenant cet événeniont, se leva, et i ayant lait amener dans sa chambre, s inlorma de ce qui était artivé. Ayant lait examiner par plus^ieurs médecins si î^ bravo h(jn.me n'avait pas été tué par le poison ou aulromcnt. tous anirmcrent que non ; mais ils dirent iju'un alrès près du cœur s'était crevé et que c'était ce qui l'avait tué. Le Podestat, entendant ceci, et comprenant que celle lemmo n'était coupable que de peu de chose, s'eU'orga de lui persuader qu'il lui donnerait ce qu'il ne pouvait lui rendre, et dit que si elle voulait consentir àsesdésir:», il la mettrait en liberté; mais ses paroles n'ayant servi ù rien, il voulut, contre toute convenanoc, user de la force ; mais l'Andreuola, enflammée d'indiirnation et rendue forte, se défendit virilement, le repoussant avec des paroles de mépris et de hauteur.
« i.e plein jour étant venu, et ces choses ayant été contées à raesser Nci,'ro, dolent à la mort, il s'en alla au palais avec beaucoup de ses amis, et là informé par le Podestat de tout ce qui s'était passé, il demanda (|ue sa iillc lui fût rendue. Le Podestat voulant tout d'abord s'excuser de la violence qu'il avait voulu faire à la jeune fi mmo, avant d'ôlre accusé par elle, commença par louer sa cinsîaiice et dit que ce qu'il avait fait était pour l'éprouver. Pour ijuoi, la voyant d'une telle fermeté, il lui avait porté un grand amour et si cela plaisait h. lui qui était son père, ainsi qu'à ell<!, bien qu'elle eût eu un mari de basse condition, il la prendrait volontiers
four sa femme. Pendant que celui-ci parlait de la sorte, Andreuola fut amenée devant son père et se jeta en pleurant à ses pieds, et dit : « — Mon père, je ne crois pas qu'il « soit besoin que je vous raconte l'histoire de mon amour et « de mon malheur, car je suis certaine que vous ra\ez en- « tendue et que vous la savez ; et pour ec, autant (|uc je « i)Cux je vous demande humblement pardon de ma laulc, « c'est-à-dire d'avoir sans que vous le sachiez pris le mari « qui me plaisait le plus. Et je ne demande pas ce don pniip « que ma vie soit pardonnce, mais pour mourir «'Cti-e lille « et non votre ennemie. — «Et ainsi pleuraut, elle tomba « à sps pieds.
« Wosser Negro qui était vieux déjà et homme de nature béniiïne et aimante, entendant ces paroles se mit à pleurer et releva tendrement sa fille en disant : « — Ma lîlle, il m'au- « rait été plus a;;ieable que tu eusses un mari selon qu'il « m'eût semblé L'être convenable, et si tu en avais pris un « tel qu'il te plaisait, cela encore m'aurait plu, mais que tu « me l'aies caché par ton peu de confiance, cela me fait peine, « et plus encore de voir que tu l'a- pprdn avpnt que jo l'aie
«SU. Mais pourtant, puisqu'il en est ainsi, ce que je lui « aurais fait volontiers, lui vivant, pour te contenter, c'est-à- « dire honneur comme à mon gendre, que cela lui soit fait « après sa mort. — » Et s'étant retourné vers ses enfants et ses parents, il leur ordonna d'apprêler pour Gabriotto des obsèques grandes et honorables. Sur ces entrefaites, les parents et les parentes du jeune homme, qui avaient su la nouvelle, et presque tous les hommes et toutes les femmes de la ville éiaient accourus. Pour quoi, le corps ayant été placé au milieu de la cour sur le drap de l'Andreuola, avec toutes ses roses, il fut pleuré non seulement par elle et par ses parents, mais publiquement quasi par toutes les femmes de la ville et par un grand nombre d'hommes ; et comme si c'eût été non un plébéien mais un seigneur, il fut porté, de la cour publique jusqu'au lieu de sa sépulture, sur les épaules des plus nobles citadins, avec les plus grands honneurs.
« Quelques jours après, le Podestat, persévérant dans ce qu'il avak demandé, et messcr Negro en ayant parlé à sa fille, celle-ci ne voulut rien entendre ; mais son père voulant en cela lui complaire, elle et sa servante se rendirent en un monastère très renommé pour sa sainteté, oii elles se firent religieuses et où elles vécurcnl ensuite honnêtement un long espace de temps. — »
NOUVELLE VII
La Simone aime Past[uino ; ils se donnent remlez-TOUs dan» un jardin. Pasqnino s'étant frotté les dents avec une feuille de sauge, meurt. La Simone est piise, et voulant montrer au juge comment est mort Pasquino, elle sa frotte les deatf arec une feuille de sauge et meurt à son tour.
Pamphile libéré de sa nouvelle, le roi, sans montrer la moindre compassion pour l'Andreuola, regarda Érailiaet lui fit signe qu'il lui serait agréable qu'elle succédât à ceux qui avaient déjà parlé. Gelle-ci, sans mettre aucun retard, commença : « — Chères compagnes, la nouvelle de Pamphile m'amène à en dire une tout à fait semblable à la sienne sauf un point : do même qu'Andreuola perdit son amant dans un jardin, ainsi arriva-t-il à celle dont je dois vous conter l'hisloire ; mais ayant été emprisonnée comme Andreuola, elle se délivra de ses juges non par sa force et son courage, mais par une mort soudaine. Et comme cela a été dit déjà entre nous, bien qu'Amour habite volontiers les demeures des nobles, il ne refuse pas de séjourner dans celles des pauvres; au contraire, il y manifeste parfois sa force, tout comme il se fait craindre dans les plus riches en maître souverain.
264 LE DÉCAMÉnON.
C'est ce qui se verra, sinon enlièrpmentdu moins en grande partie, dans ma nouvelle, grâce à iacjufilii' il me plaît de revenir î noire cité dont nous nous sommes tant éloignés aujourd'hui, pour traiter des sujets variés et parcourir diverses contrées du monde.
m II n'va donc pas grand temps que vivait à Florence une jeune fille très belle et très gracieuse eu égard à sa condition, née d'un père pauvre, et qui avait nom Simone. Bien qu'il lui fallût gagner de ses propres mains le pain qu'elle mangeait, et vivre en filant de la laine, elle n'était Cfjpenilanl point d'un esprit si bas, qu'elle ne brul&t de recevoir en son cœur Amour qui, sous les traits et par les paroles aimables d'un jeune garçon d'aussi petite condition qu'elle et chargé de porter de la laine à (iler pour le compte de son maître, montrait depuis longtemps bonne envie d'y entrer. L'ayant donc reçu sous l'aspect charmant du jeune garçon qui l'aimait, et dont le nom était Pasquino, désirant et n'osant pas aller plus loin, elle filait, et à chaque brassée de laine filée qu'elle enroulait autour de son fuseau, elle poussait mille soupirs plus cuisants que du l'eu, au souvenir de celui qui la lui avait donnée à filer. Le jeune garçon, de son côté, désireux que la laine appartenant à son maître l'ûl bien filée, surveillait plus spécialement, et mtime uniquement celle que filait la Simone, comme si elle devait seule servir au tissage. Pour quoi, l'un serveillanl et l'autre contente d'être surveillée, il advint que, le premier prenant plus d'audace qu'il n'en avait d'habitude, la seconde chassant la crainte et la vergogne qui lui étaient naturelles, ils s'unirent en des plaisirs communs. Ces plaisirs leur furent si chers que non seulement ils n'attendaient pas que l'un y fût invité par l'autre, mais que tous deux se rencontraient dans une mutuelle provocation.
« Leur bonheur se continuant ainsi et ne faisant que s'augmenter de jour en jour, il advint que Pasquino dit à la Simone qu'il voulait absolument qu'elle trouvât moyen de venir dans un jardin où il désirait la conduire, pour qu'ils pussent s'y voir plus à l'aise et plus sûrement. La Simone dit que cela h;i plaisait, et, un dimanche, aprèi le repas, ayant donné à entendre à son père qu'elle avait l'intention daller au pardon de San Gallo, elle se rendit, avec une de ses compagnes nommée la Lagina, au jardin que lui avait indiqué Pasquino. Elle l'y trouva accompagné d'un de ses camarades qui avait nom Puccino, mais qu'on appelait le Stramba. Là, une nouvelle liaison amoureuse s'étant formée entre le Stramba et la Lagina, ilj s'enioncèrent dans une partie du jardin pour s'y livrer à lears plaisirs, et laissèrent le Stramba et la Lagina dans l'aucre.
« Il y avait dans la partie du jardin où Pasquino et la Si-
QL'A rUlÈME JOURNÉE. 265
mone s'étaient retirés, un grand et beau buisson de sauge, au pied duquel ils s'assirent. Après s'être longuement salis- ] faits tous les deux et avoir beaucoup cause d'un goûter i qu ils avaient rintention de luire à sens reposés dans ce même jardin, Pasquino se tourna vers le buisson de sauge, y cueilliL une feuille et se mit à s'en frotter les dents et les gencives, en disant que la sauge les lui neïtoyail pcU-taiîAment de tout ce qui était resté après qu"ilavai: mangé. C'uand il les eut frottées quelque temps, il revint à parler du goûter dont il avait été d'abord question. Mais à peine avait-il prononcé quelques mots, qu'il commença à changer de vivage, et presque aussitôt, perdant la vue et la parole, il tomba mort. Ce que voyant la Simone, elle se mita se lamenter et à crier, et à appeler leStramba et laLagina. Ceux-ci vinrenten toute hâte, et voyantPasquino non seulement mort, mais tout enflé et la ligure ainsi que le corps couvert de taches noires, le Stramba do crier aussitôt : « - Ah ! méchante lémme, tu « l'as empoisonné ! — » Le bruit qu'il faisait était si grand, qu'il lut entendu d'un gnmd nombre de personnes qui habitaient dans le voisinage. Ces gens accoururent à la rumeur, et trouvant Pasquino mort et enflé, entendant le Stramha se lamenter et accuser la Simone de l'avoir traîtreusement empoisonné, voyant que celle-ci, quasi-lolle de douleur par suite de l'accident qui lui avait enlevé son amant d'une façon si subite, ne pouvait se disculper, ils furent tous persuadés que les choses s'étaient passées comme le disait Stramba. C'est pourquoi s'étant saisis d'elle qui continuait à pleurer fortement, ils la menèrent au palais du Podestat. Lii, sur l'insistance du Stramba, de l'Atticciato et du Malagevole, camarades de Pasquino, qui étaient survenus, un juge, sans porter plus de retard à l'aflaire, se mit à interroger la jeune fille sur l'événement.
" Comme il ne pouvait croire qu-en cette circonstance
elle eût agi méchamment et qu'elle lût coupable, il voulut
voir en sa présence le cadavre du mort et le lieu où elle tU-
: sait que la chose s'était passée, car il ne comprenait pas bi(.'n
> ce qu'elle racontait. L'ayant donc fait conduire sans bruit à
\ l'endroit où le corps de Pasquino gisait encore gonflé comme
i. un tonneau, il s'y rendit lui-même aussitôt, et après s'être
I étonné de cette mort subite, il lui demanda comment cola
s'était fait. Simone s'étant approchée du buisson de sauge,
et ayant raconté toute l'histoire, alin de laire comprendre
plus complètement ce qui était arrivé, fit comme avait lait
Pasquino, et se frotta les dents avec une feuille de sauge.
Alors, tandis que le Stramba, l'Atticciato et les autres amis
et compagnons de Pasquino traitaient ses explications de
frivoles et de vaines, prétendaient qu'elle se moquait de la
présence du juge, et ne réclamaient rien moins que le sup-
2GG LE DÉCAMÉlîON.
plice du feu pour punir une telle porverpité.la m^lheureiiso, di^jà toute tremblante do iloulmir d'avoir perdu son amant et de peur du supplice réclamé par lo Stramba, tomba soudain morte de la même façon que Pasquino, non sans grand étonncment des personnes présentes.
« O Allies fortunées, à qui, dans un même jour, il fut donné de goîiter l'amour le plus fervent et de quitter la vie ! Plus heureuses encore si vous êtes allées ensemble en un même lieu, et si — s'aime-t-on dans l'autre vie? — vous vous y aimez comme vous vous aimiez ici-bas ! Mais heureuse pur dessus tout — du moins & notre avis, nous <|ui vivons après elle — l'âme de la Simone, dont l'innocence ne succomba point sous le témoignage du Stramba, de TAtticciato et du Malagevole, cardeurs de laine ou de plus vile profession encore. En étant frappé de la même mort que son amant et en suivant dans l'autre monde l'âme de Piisiiuino tant aimée par elle, Simone eut une lin plus honnête et fut délivrée de leur infâme accusation.
• Le Juge, stupéfait, comme tous ceux qui étaient là, de ce nouvel incident, et ne sachant que dire, resta longtemps immobile : puis, ayant recouvré ses esprits, il dit : « — Ceci « montre que cette sauge est vénéneuse, ce qui n'arrive pas « d'habitude à la sauge. M;iis pour (iu'elle ne puisse plus a nuire de la mémo lugon à personne, qu'on la coupe jus- « qu'aux racines et qu'on la jette au feu. — » Ce à (juôi le gardien du jardin procédant en présence du juge, on n'eut pas plutôt abattu le buisson, que la cause de la mort des deux malheureux amants apparut à tous. Il y avait sous ce buisson de sauge un crapaud prodi^'ieusement gros, dont on vit bien que le venin avait empoisonné la plante. Personne n'ayant envie de s'approcher du crapaud, on fit autour de lui un grand amas de bois sec et on le brûla avec le buisson de sauge ; et c'est ainsi que prit fin l'enquête de messer le juge sur la mort du malheureux Pasquino. le corp** de ce dernier, ainsi que celui de la Simone, encore tout enflés, furent ensiuclis ensemble dans l'église de San Paolo par le S;iamiia. i'Atiiccialo, Guccio Imbratla et le Malagevole, qui, par aventure, en étaient paroissiens. — » »
NOUVELLE VIII
Girolarao aime la Salvestra. Cédant aux prières de sa mère, il va à Paris ; qaand il revient, il trouve la Salvestra mariée. Il pénètre en cachette cliez elle et meurt à ses côtés. On le portQ à l'église où la Salvestra meurt à son tour à cote de lui.
La nouvelle d'Émilia avait pris fin, quand, par le comirandoment du roi, Néiphilc commença ainsi : « — A mon avis, valeureuses dames, il y a des gens qui croient en euvoir plus que les autres et qui en savent moins; et pour ce, non seulement ils sont assez présomptueux pour opposer leur avis aux conseils des hommes, mais encore à la natun: même des choses, de quelle présomption il est déjà résulié de très grands malheurs, tandis qu'on n'en a j;imais vu résulter aucun bien. Et pour ce qu'entre les autres choses naturelles, celle qui reçoit le moins les conseils ou les contradictions, c'est l'amour dont la nature est telle qu'il se consume plutôt de soi-même que de s'arrêter en chemin sur un avertissement reçu, il m'est venu à l'esprit de vous raconter une nouvelle d'une dame, laquelle, en cherchant à êire plus savante qu'il ne lui appartenait et qu'elle n'était, et aussi que ne le comportait la chose dans laquelle elle s'étudiait à m.ontrcr son avis, et en croyant chasser l'amour d'un cœur cnamnuréoli il avait peut-être été ^lis par les étoiles, parvint à chasser en même temps et l'amour et l'àmc du corps de son lils.
« 11 fut donc en notre cité, selon ce que racontent les anciens, un très gros inarcharul tort riche, dont le nom était Leonardo Sighieri. Il eut de sa i'emme un fils appelé Girolamo, après la naissance duquel, ses affaires ayavit elé soigneusement mises en ordre, il passa de cette vie. Les tuteurs, ainsi que la mère, gérèrent bien et loyalement les a" l'aires de l'enfant qui, grandissant avec ceux de ses voisins, se lia plus particulièrement avec une jeune enfant de son âgo, fille d'un lailieur. L'âge venant, leur liaison se changea en un ;imour si ibrt et si tenace que Girolamo ne se sentait* pas bien, sinon qjand il voyait son amie; et certainement elle ne l'aimai l pàs moins qu'elle n'en était aimée. La mère du jeune garçon s'i;tant aperçue de cela, à plusieurs reprises l'en réprimanda et l'en châtia. Mais, par la suite, Girolarao ne pouvant s'en empêcher, elle s'en plaignit à ses tuteurs, et comme si elle croyait, grâce à la grande richesse de son fils, tirer une orange d'un prunier, elle leur dit : « — Notre a cnlant, aui a à peine quatorze ans, est si énamouré de la
« nilo d'un tnilleur notre voisin, nommée la Salvestra, que •< si nous ne la lui ôlons pas de devant les yeux, il la prcn- « dra d'aventure un jour pour lemnie sans que personne << le sache, ce dont je ne nie ronsoler^ai jamais ; ou bien il « se consumera pour elle s'il la voit nitiicr h un autre. Et «• pour ce, il me semble que, pour fuir ce danger, vous de- « vez l'envoyer loin d'ici, quelque part, servir dans une bou- « tique ; parce que, en l'éloignant de façon qu'il ne puisse « plus la voir, elle lui sortira de l'esprit, et nous pourrons '< ensuite lui donner pour femme quelque jeune lille bien i< née. — »
« Los tuteurs dirent que la dnme parlait bien et qu'ils feraient dans ce sens selon qu'ils pouriaient ; et ayant fait appeler le jeune garçon dans la boutique, l'un d'eux se mit à lui dire très affectueusement ; « Mon lils, tu es mainte- « nant grandct ; il est bon que tu commences à voir par toi- « même dans tes alfaires ; pour quoi, nous serions fort con- V tents inie tu allasses un peu à Paris où tu verras com- « ment se trafique une grande partie de ta richesse, sans M com[>lor que là-bas tu deviendras meilleur, mieux élevé »« et plus honifiie de bien que lu ne ferais ici, en voyant ces • seigneurs, ces barons et ces genlilshomiiics qui y vivent M en grand nombre, et en opprenant leurs belles manières ; « puis lu pourras revenir ici. — >• Le jeune garçon écouta attentivement, et répondit d'un ton bref qu'il n'en voulait rien faire, pour ce qu'il croyait pouvoir aussi bien qu'un autre rester à Florence. Les braves gens, entendant cela, lo réprouvèrent encore avec plus de paroles ; mais ne pouvant en tirer une autre réponse, ils le dirent à la mère. Celle-ci. très irritée de cela, non de ce qu'il ne voulait p.is aller à Paris, mais de son amoureux entêtement, lui fit «le grands reproches; puis, l'amadouant par de douces paroles, cll<i s-n mit à le flatter et à le prier doucement qu'il ronsemî!. à ■ faire ce que voulaient ses tuteurs; et elle sut tant lui (Wix, qu'il consentit à s'en aller pendant un an, mais non plus ; . et ainsi fut fait.
jjl • Girolamo étant donc allé à Paris, fièrement énamouré, V y fut retenu deux ans, toujours renvoyé d'aujourd'hui h demain. Quand il en revint, plus amoureux que jamais, il 1 trouva la Salvestra mariée à un bon jeune homme qui cons- I truisait des tentes, de quoi il lut dolent outre mesure. Mais I enfin, voyant qu'il ne pouvait en être autrement, il s'efforça Rij de s'en consoler. Ayant découvert l'endroit où était sa maison, il commença, selon l'habilude des jeunes amoureux, à passer devant chez elle, croyant qu'elle ne l'avait pas plus oublié qu'il ne l'avait oubliée lui-môme. Mais les choses allaient de toute autre façon ; elle ne se souvenait pas plus de lui que si elle ne l'avait jamais vu ; et si pourtant elle se 1(
rappelait quelque peu, eue tcrr.oignait bien du contraire, de quoi en peu detemps le jeunehomme s'aperçut, et non sans grandissime douleur. Néanmoins il faisait tout ce qu'il pouvait pour cacher ce chagrin dans son âme ; mais ne pouvant y parvenir, il résolut, dût-il en mourir, de lui en parler à elle-même. S'étant informé auprès de quelque voisin comment la maison de son amie était faite, un soir qu'elle et Sun mari étaient allés veiller avec leurs voisins, il y entra sans être vu, se cacha dans sa chambre derrière des toiles à tentes qu'on y avait étendues, et attendit jusqu'à ce qu'ils tussent de retour et qu'ils se fussent mis au lit.
« Quand il vit le mari endormi, il s'en alla à l'endroit oii il avait vu que la Salvestra s'était couchée, et lui ayant posé la main sur la poitrine, il lui dit doucement : « — 0 mon « âme, dors-tu déjà? — » La jeune femme, qui ne dormait pas, voulut crier ; mais le jeune homme se hâta de dire : » — Pour Dieu, ne crie pas, car je suis ton Girolamo. — » Ce qu'entendantcelle-ci, elle dit, toute tremblante : « — Ehl « pour Dieu, Girolamo, va-t'en. Il est passé ce temps de no- « tre enfance où il ne nous était pas défendu de nous aimer. « Je suis, comme lu vois, mariée ; par conséquent ce n'est «. plus bien à moi de penser à un autre homme qu'à mon « mari. Pour quoi, je te prie, au nom de Dieu, de t'en aller; « car si mon mari t'entendait, encore qu'un autre mal n'en « advînt, il s'ensuivrait que je ne pourrais plus jamais vivre • en paix avec lui, alors qu'aimée de lui, je demeure avec M lui en tout bien et tranquillité. — » Le jeune homme, entendant ces paroles, ressentit une violente douleur. 11 eut beau lui rappeler le temps passé et son amour nullement oublié malgré la distance, et y mêler de nombreuses prières et de Jurandes promesses, il n'obtint rien. Pour quoi, désireux de mourir, il la pria finalement qu'en faveur de tant d amour, elle souffrît qu'il se couchât à côté d'elle, jusqu'à ce qu'il pût se réchaulfer un peu, car il s'était tout gelé en l'attendant, lui promettant qu'il ne lui dirait rien, qu'il ne la toucherait pas, et qu'il s'en irait dès qu'il serait un peu réchaulfé. La Salvestra, ayant quelque compassion de lui, le lui permit aux conditions fixées par lui-même. Le jeune homme donc se coucha à côté d'elle sans la toucher ; là, songeant au long amour qu'il lui avait porté et à sa dureté présente, à son espérance perdue, il résolut de ne plus vivre ; et retenant en lui ses esprits, sans dire mot, il ferma les poings et mourut à côté d'elle.
« Au bout de quelques instants, la jeune femme s'étonnant de sa contenance, craignant que son mari ne se réveillât, se mit à dire : « — Eh ! Girolamo, pourquoi ne t'en vas- « tu paB? — n Mais ne l'entendant pas répondre, elle pensa qu'il s'était endormi. Pour quoi, ayant étendu la main pour
270 LE DÉCAMÉ RON.
le réveiller, elle se mit à le tftler et, le touchant, elle li trouva froid comme place, de quoi elle s'étonna vivcmem Alors le touchant plus fortement, et sentant quilne remua pas, elle connut qu'il était mort ; de quoi dolente outre me sure, elle fut en grand embarras de savoir que faire. Enlii elle résolut de voir ce que son mari dirait do faire comn.s'il s'apipsait d'une autre personne; et l'ayant réveillé, ei!' lui raconta, comme étant arrivé à une autre, ce qui venai: de lui arriver; puis, elle lui demanda quel consi'il il lu donnerait si cela lui était arrivé à elle. Le bon homnn répondit qu'il pensait que le mort devrait être porté t-aii bruit h sa l'oinoure et qu'on devrait le laisser là, sans portci aucun tort à la dame (|ui ne lui sefnbluit pas avoir failli. Alors la jeune femme dit : « — Eh bien ! c'est ainsi (ju'il « faut que nous fassions. — » El lui ayant pris la main, elle lui fît toucher le jeune homme mort. De quoi, tout ému, il se leva, alluma une lumière, et sans entrer dans de nouvelles explications avec sa femme, il revêtit le corps de ses habits, puis sans retard, persuadé de rinnorence do su femme, il le mit sur ses épaules, le porta devunt la porte de sa maison, où il le déposa sur le seuil et le laissa.
« Le jour venu, quand on vit cet homme mort devant sa porte, cela fit une grande rumeur et spécialement de la part de la mère ; et ayant partout cherche et regardé, et ne lui trouvant ni plaie ni coup aucun, les médecins déclarèrent unanimement (ju'il était mort de douleur, comme cela était. Le corps fut donc porté dans une église, et là vint la douloureuse mère avec beaucoup d'autres dames, parents cl voisins, et sur lui on commença, selon no.s usages, h pleure: et ;r pe l:iinfnlcr rorlcri:onl. Va perulant qu'on faisait ces grandes lamentations, le bon homme dans la maison duquel il était mort, dit à la Salvestra ; « — Mets un manteau sur « ta tète, et va dans cette église où on a transporté Giro- « lamo ; mêle-toi aux femmes et tu écouteras ce qu'on dit « de cotte aventure; moi j'en ferai autant parmi les homme?, • afin que nous voyons si l'on dit quelque chose contr «nous. — » Cela plut à la jeune femme prise d'une pitii tardive, car elle désirait voir mort celui auquel elle n'avHiL pas voulu de son vivant faire plaisir d'un seul baiser, et elle y alla.
« Chose merveilleuse •». T^T^Tjcr comuten sont difficiles à expliquer les forces de l'amour ! Ce cœur que la fortune prospère de Girolamo n'avait pu ouvrir, sa fortune malheureuse l'ouvrit et, les anciennes flammes s'y étant toutes réveillées, changea la Salvestra en tant de pitié quand elle vit le visage du mort, que, cachée sous son manteau et mêlée aux femmes, elle ne s'arrêta pas avant d'être parvenue jnsqu'auiiics du corps. Et là poussant un giand cri, elle se jeta
le visage sur le jeune homme mort qu'elle n'eut pas le temps de baigner de beaucoup de larme, car à peine reut-^lii-. touché que, comme cela était arrivé à Girolamo, la doui'ur lui avait enlevé la vie. Puis — comme les femmes la rc.ni!- Ibrtaient et lui disaient de se lever, ne l'ayant pas encnre reconnue — quandun voulut la relever et qu'on la trouva immobile, ce l'ut seulement alors qu'on reconnut la Salvcstra et qu'elle était morte. De quoi toutes les femmes qui étaient là, vaincues d'une double pitié, se remirent à pleurer encore davantage. La nouvelle s'étant répandue hors de l'église parmi les hommes, elle parvint aux oreilles du mari qui était au milieu d'eux, et qui, sans vouloir écouter de consolations ou prendre aucun confort, pleura longtemps. Et ayant raconté à un grand nombre de ceux qui l'entouraient, l'histoire arrivée la nuit précédente à ce jeune homme, la cause de sa mort fiîl manifestement connue de tout le monde, ce dont tous furent affligés. La jeune femme morte ayant donc été prise et ayant été parée comme on a coutume de le faire pour les morts, on la plaça sur le même lit ^ côté du jeune homme, et là, après qu'elle eût été longuement pleurée, tous deux furent ensevelis dans un môme tombeau ; et ceux que, vivants, l'amour n'avait pu unir, la mort. les unit d'un inséparable lien. — »
NOUVELLE IX
Me5?er Gui!;li"lmo Ro^siçlione donne à mander h sa femme !• cœnr de messer Guiiçlielmo Guardartigno qu'il a tué et qu'elle aime. La dame l'ayant su, se jette par la fi,nélre et se tue. Elle est ensevelie avec son amant.
« La nouvelle de Néiphile étant terminée, non sans avoir grandement ému de compassion toutes ses compagniîs, le roi qui ne voulait pas abolir le privilège accordé à Dinnco, voyant qu'il n'y avait plus personne à parler, commença : « — Compatissantes dames, puisque les infortunes d'umotir ont le don de vous émouvoir, j'ai toute prête une nouvelle qui ne vous touchera pas moins que la dernière ; attendu que ce que je vais vous raconter arriva à des gens do plus haute qualité que ceux dont il a été parlé déjà, et par un accident plus cruel encore.
« Vous saurez donc que-, suivant ce que racontent les Provençaux, il y eut autrefois en Provence deux nobles chevaliers qui possédaient tous deux castels et vassaux, t^'un avait nom messire Guiglielmo Rossiglionc, et l'autre messire Guiglielmo Guardastagno ; et pour'ce que l'un et l'autre
272 LE DÉCAMÉnON.
éluient trèshabiles dansles armes, Its s'aimaient beaucoup et avaient coutume d'aller toujours ensemble à tous les touruuis, joules ou autres passes d'armes, et portant les mômea couleurs. Comme ils habitaient chacun dans son chAloau.et qu'ils étaient éloignés l'un de l'autre de dix bons inillos, il advint quemessireGuiglieImo Rossiglione ayant pour romme une très belle ottrès appétissante dame, mcssire Guigliclmo Guardastagno, nonobstant lamilié et la camaraderie qui existaient entre eux, s'en amouracha hors de toute mesure et lit si bien par un moyen ou par un autre, que la damo s'en aperçut, et le tenant pour un très valeureux chevalier, se mil à l'aimer de telle façon qu'il était son seul désir, son seul an)our, et qu'elle n'attendait que le moment d'ôtrc misa à réquisition par lui, ce qui ne tarda guère. Ils eurent plusieurs rendez-vous, où ils se donnèrent de fortes preuves d'amour. En ayant, par la suite, usé moins discrètement, il advint que le mari s'en aperçut et en fut tellement indigné, que la grande amitié qu'il portait à Guardastagno se changea en haine mortelle. Mais il sut la tenir cachée mieux que les deux amants n'avaient su tenir caché leur amour, et il résolut de le tuer.
« Rossiglione étant en cette disposition d'esprit, il advint qu'un grand tournoi fut publié en France, ce que Hpssiglione (it sur-le-champ connaître à Guardastagno, en lui faisant dire que si cela lui plaisait, il vînt le voir pour délibérer s'ils iraient à ce tournoi et comment. Le Guardastagno, tout joyeux, répondit qu'il irait sans faute souper avec lui le jour suivant. Le Rossiglione, à cette nouvelle, pensa que le moment était venu de le luor. Le lendemain, s'étant armé, il monta à cheval suivi d'un de ses familiers, et s'embusqua dans un bois situé à environ un mille de son castel et paroil le Guardastagno devait passer. Après l'avoir attendu assez longtemps, il le vit qui s'avançait sans armes et accompagné de deux familiers désarmés aussi, comme nuelqu'un qui ne se déliait de rien. Quand il le vit arrivé à 1 endroit où il voulait, le félon, plein de rage, sortit de sa cachette et courut à lui la lance à la main, criant : « — Tu es mort 1 — i^ Prononcer ces paroles et lui plonger la lance dans le sein, no furent qu'un. Le Guardastagno, sans pouvoir se défendre ni dire un mot, tomba transpercé et mourut. Quant à ses familiers, ayant fait faire volte-face à leurs chevaux, ils s'enfuirent le plus vite qu'ils purent vers le castel de leur maître, sans avoir reconnu qui avait commis le meurtre. Alors le Rossiglione descendit de cheval, ouvrit avec son couteau ia poitrine du Guardastagno, et, de ses propres mains, lui arracha le cœur qu'il enveloppa dans le pennon d'une lance et qu'il donna à porter à un de ses familiers, auxquels il défendit d'avoir la hardiesse de dire un seul mot da cela.
Puis il remonta à cheval et comme il était déjà nuit, il re- yint à son castel.
« La dame, qui avait enfenrfu Cffre que le Guardastngno devait venir dîner le soir, et qui l'attendait avec une grurulo impatience, ne le voyant pas arriver, s'en étonna beaucoup, et dit à son mari : « — Comment se l'ait-il, messire. que le « Guardastagno n'est pas venu ? » — A quoi le inaii dit : « — Femme, il m'a fait dire qu'il ne pourra ctrc ici ritie t< demain. » — De quoi la dame fut toute troublée. Le Rossiglione, descendu dan<^ son appartement, fltappeler le cuisinier et lui dit : « — Prends ce cœur de sangli(>r, et fais en « sorte d'en faire un ragoût le meilleur et le plus appétis- « sant que tu snuras ; et quand Je serai à table, envoie-le « moi sur un pUit d'aruent. — » Le cuisinier ayant pris le cœur, le hacha menu, l'assaisonna de force poivre, et y appli(iuant tout son art et tous ses soins, en fit un ragoiit excellent.
K L'heure du souper venue, messire Guiglielmo se mit Ji t.-ible avec sa femme ; mai? poursuivi par le souvenir d'i crime qu'il avait commis, il mangea peu. Le cuisinier lui ayunt envoyé le ragoût, il le fit placer devant la dame, piét<-ii«l;inL que ce soir i! n'avait pas faim, et le lui recommanfla vivement. La dame, qui avait bon appétit, se mi+ à en goûl'-i'. et comme il lui pnrut bon, elle le mangea tout entier. Qiiîitid le chevalier eut vu que la dame l'avait mangé tout entier il dit : « — Temnie comment avez-vous Irobvé ce jj'.al ? — • » La dame répondit : « — Monseigneur, il m'a plu • beaucoup, sur ma foi. — » « — Par Dieu, je vous crois, — dit le chevalier — et je ne m'étonne point si vous avez trouvé « bon mort ce qui, vivant, vous a plu par-dessus tout. — » A CCS mots, ladame resta un moment immobile, puis elle dit : « — Gomment '! Qu'est-ce que vous m'avez l'ait manger? — Le chevalier répondit : — Ge que vous avez mangé, c'est le i< cœur de messire Guiglielmo Guardastagno, que vous, « femme déloyale, avez tant aimé. Soyez assurée que c'est «' bien lui, car de ces propres mains je le lui ai arraché de « la poitrine, avant de revenir ici. — »
« Si la dame, apprenant cela au sujet de celui qu'elle aimait par dessus tout, fut saisie d'une horrible douleur, il ne faut pas le demander. Après quelques instants elle dit : « — Vous avez agi comme un déloyal et mauvais chevalier ; « c'est moi qui, sans qu'il m'y ait en rien forcée, lui avais « donné mon amour, et, de cet outrage envers vous, ce n'é- « tait pas lui, mais moi qui devais supporter le châtiment. « Mais à Dieu ne plaise que sur une aussi noble nourriture « que le cœur d'un chevalier vaillant et courtois, comme le « fut messire Guiglielmo, une autre nourriture vienne ja- « mais se poser. — ^W- s'étant levée, elle se précipita par
£71 LE hkc.am r:i!o\ .
une fenêtre qui se trouvait derrière elle. La lenôtre était trèa élevée au-de.-5su3 du sol ; pour quoi, la dame en tombant, non seulement se tua, mais se brisa tous les membres. Ce voyant, messire Guiglielino fut comnis abasourdi et comprit qu'il avait mal l'ait. Craignant le courroux des voisins et surtout du comte de Provence, il fit seller des clievaux et s'enlnit. Le lendemain malin, on sut par toute la contrée ce qui était arrivé ; c'est pourquoi les gens du castel de messire Guiglielmo, et ceux du caslel de la dame, recueillirent les corps des deux victimes, qui furent ensevelis, au milieu des pleurs et de la douleur générale, dans l'église du château de la dame et dans un môme tombeau. On y inscrivit des vers relatant le nom de ceux qui y étaient rcnCermé», ainsi que la cause et la nature de leur mort. — »
NOUVKLl.E X
La femme d'an mtdeein met dam on eoOre «on «mint endormi et qnVIIe eroH morl. Deux nsuriers emportent lecoffre clipz eux. f.'ninant est déoooverl el prii pour un voleur. La terrante de la dain>> mconto à la S>-ii;naurji< que c'int elle qui l'a mis dam le coffre volé par let usiirien, de sorle qu'il échappe à U poteuee ; let nsoriart tODt condamnéi à l'amende ooar avoir Tolè le eofTre.
Le roi ayant fini son récit, il ne restait plus qu'à Dioneo à remplir sa tAche ; ce que voyant, et le roi lui ayant commandé, il commença : « — Les mjillieurs que l'on vient de raconter au sujet des amants inlorlunés, ne vous ont pas cnnlrislé le cœur et les yeux à vous seules, mesdames, mais bien à moi aussi ; pour quoi, j'ai vivement désiré qu'on en vînt ;iu bout. Maintenant, Dieufoil loué, car ils sont finis, à moins que je ne voulusse encore ajouter à cette mauvaise raarcfiandise, ce dont I^ieu me garde. Sans insister donc sur un sujei si douloureux, je commencerai par quelque chose de plus joyeux ul de meilicur, doiiDuril lexemple ijcutélrc à ce qui devra être raconté dans la journée de demain.
« Vous saurez donc, très be'les Jeunes dames, qu'il n'y a pas encore longtemps, il y avait à Salerne un très grand médecin en chirurgie, dont le nom lut maître Mazzeo délia Montagna, lequel, parvenu déjà à l'extrême vieillesèe, avait pris pour épouse une belle etgente jeune ff :ime desa ville et !;t tenait fournie de riches vêtements, de joyaux et de tout ce qui peut plaire à une dame, plus que toute autre de la ville. Vrai est que, la plupart du tenips, elle restait indifféronte à tout cela, en femme qui dans le lit était mal cou' vrrte par 'e maître. Celui-ci, comme mosscr Ricciardo di Chinzica, dont nous avons parle et qui enseignait à sa femme
QUAXniftME JOUlîiN'lilE. 2 i <>
à observer les fêtes, disait à la sienne que pour avoir couclié avec une femoie, on mettait je ne .-ais combien de jours à réparer ses forces, et semblables sottises. De quoi elle vivai( très mécontente ; et comme elle était avisée et de très grand esprit elle résolut, pour épargner le bien de la maison, d| saisir la première occasion et de goûter d'un autre. Ayant observé plusieurs jeunes hommes, elle en trouva à la fin un en qui elle plaça toute son espérance, tout son cœur et tout son bien. De quoi le jeune homme s'élan' aperçu, et cela li:i plaisant fort, il mit semblablement tout son arjour sur elle. On l'appelait Ruggieri da Jeroli ; il était de naissance noble, mais de mauvaise vie et de conduite blâmable, tellement qu'il n'avait parent ni ami qui lui voulût du bien, ni qui consentît à le voir ; et dans tout Salerne, il était accuse de vols et d'autres méfaits aussi vils, de quoi la dame eut peu cure, car il lui plaisait pour autre chose. Aidée dC' sa servante, ebe fit si bien qu'ils purent se trouver ensemble. Au bout de quelque temps qu'ils eurent pris tous deux leurs ébats, la dame se mit à le blâmer de sa vie passée et à le prier, pour l'amour d'elle, de se dél'aire dépareilles habitudes, et pour lui faciliter à le faire, elle commença à lui subvenir, tantôt d'une somme d'argent, tantôt d'une autre.
« Pendant qu'ils continuaient ainsi tous deux fort discrètement, il advint qu'il tomba entre les mains du médecinun malade qui avait mal à une jambe. Le maître ayant vu son cas, dit à ses parents que, si on ne lui enlevait pas un os pourri qu'il avait dans la jambe, il faudrait la lui couper ou pinon qu'il mourrait, et qu'en lui extrayant l'os, il pourrait guérir, mais qu'il ne l'entreprendrait qu'en le considérant déjà comme un homme mort. A quoi ceux à qui le malade appartenait ayant consenti, ils le lui laissèrent pour être opéré dans ces conditions. Le médecin, avisant que le malade ne pourrait endurer la peine sans être endormi, ou ne se laisserait pas panser, et devant attendre après vêpres pour procéder à cette opération, fit dès le matin distiller une certaine eau de sa composition, qui, bue par le malade devait le faire dormir autant qu'il pensait mettre de temps à l'opérer. Puis ayant fait porter cette eau chez lui, il la plaça dans sa chambre, sans dire à personnecequec'était. L'heure de vêpres venue, et le maître se disposant à aller vers son malade, il lui arriva un messager envoyé par quelques-uns de ses grands amis de Malfi,avec prière de ne pas manquer, pour quelque cause que ce fût, de s'y rendre sur le champ, parce qu'il y avait eu une grande rixe nix beaucoup de gens avaient été blessés. Le médecin, renvoyant au lendemain matin le pansement de la jambe, monta sur une petite barque et alla à Malfi, Pour quoi, la dame, sachant qu'il ne devait pas revenir la nuit à la maison, v fit venir Ruggieri
27G LE DÉCAMÉROIf.
selon qu'elle en avait l'habitiide. et le mit dans sa chambre où elle le garda jusqu'à ce que les autres personnes delà maison fussent allées se coucher.
"Rupqieri étant donc dans la chambre attendant la damfl, et ayant, soit par fatigue endurée dans le jour, soit pour avoir mangé trop salé, soit peut-être simplement par habiludi-, ressenti une grande Foif, il vit par hasard sur la fenélrc ccIIp fiole d'eau que le médecin avait prépurée poi'r son malade, ei croyant que c'était de l'eau bonne à boire, il la porta à sa boufhc et la but tout entière. Il ne tarda guore à être pris d'un grand sommeil, et à s'endormir. La dame, aussit^it qu'elle put. s'en vint dans la chambre, et Iroiiv.Mit Huggiori endormi, elle se mit à le secouer et à lui dire h voi.x basse de se lever, ir.aib en vain ; il ne lui répondait pas ni no bougeaii. Pour quoi la dame, quelque peu courroucée, le secoua avec plus de force, disant : ■< — Fjève-toî, alTreux dormeur; si fu « voulais dormir, tu devais t'en retourner chez toi et non venir « ici. — » Ruggieri. ainsi secoué, tomba h terre, d'une chaire sur laquelle il était, et ne donna pas plus signe de vie qu*n'aurait fait un corps mort. De quoi quelque peu épouvantée, la dame essaya de lo relover et se mit h le secouer plus fort, à le prendre par le nez et à le tirer par la barbe ; mais tout était vain; il avait attaché son âne à une bonne cheville.
«Alors la dame commença à craindre qu'il fût mort; cependant elle se remit encore à lui pincer aigrement la peau et à le brûler avec une chandelle allumée, mais toujours en vain. Pour quoi elle, qui n'était pas médecin, bien qu'elle eût un médecin pour mari, crut sans plus de doute qu'il était mort. Aussi, l'aimant par-des-sus tout comme ello faisait, il ne faut pas demand.^r si elle fut alOigée; n'osant faire de bruit, elle se mit à pleurer en silence j-ur lui, et à se lamenter d'une telle mésaventure. Mais après quelques instants, cr.iitrr.rtnt d'ajouter la hont? à son mallieur. elle pensa qu'il iallait sans retard trouver un moyen de porter ce mort hors de la maison ; et ne sachant qu'imaginer pour ce faire, elle appela sans bruit sa servante, e* lui faisant part de sa mésaventure, elle lui demanda conseil.
« l-a servante, fort étonnée, se mit elle aussi à le tirer et à le pincer, mais le voyant sans sentiment, elle dit ce qu'avait dit la dame, c'est-à-dire qu'il était vraiment mort, et lui conseilla de le faire sortir de la maison. A quoi la dame dit : « — Et où pourrons-nous le porter, pour que personne ne « soupçonne demain matin, quand on le verra, que c'est d'ici « qu'on l'a porté? — » A quoi la servante répondit : • — Ma- « dame, j'ai vu ce soir, fort tard, devant la boutique de ce » menuisier, notre voisin, un coffre qui n'est pas trop grand « et qui, si son maître ne l'a pas rentré chez lui, viendra trop
« à point pour noire cas, car nous pourrons y meure le corps, « après lui avoir donné deux ou trois coups de couteau, et « nous l'y laitsetons. Celui (]ui l'y trouvera, ne saura pas si « c'est ici ou ailleurs qu'il y aura été mis; au contraire, on «< croira, pour ce qu'il fut un mauvais garnement, qu'en « commettant (|uelque méfait il aura été occis par un de so^ « ennemis et mis dans le colFre. — » Le conseil de la ser vante plut a la dame, excepté de lui donner des coups <!.• couteau ; elle dit que pour rien au monde elle n'aurait 1courage de laire cela, et ayant envoyé la servante voir si i' colFre était toujours là où elle l'avait vu, celle-ci revint 'l dit que oui. !.a servante donc qui était jeune et vigoureu.-f, aidée de la d.ime, mit Ruggieri sur ses épaules, et sa maîtresse marcliNiit ficvant pour regarder si personne ne venait, elles arrivèrent au colîre, mirent le corps dedans el l'ayant refermé, elles le laissèrent,
« Le même jour, un peu auparavant, étaient rentrés chc:', eux deux jeunes gens qui prêtaient à usure et qui, désireux (^gagner beaucoup et de dépenser peu, se trouvaient avoir besoin de meubles. Ils avaient vu la veille le colfre et avaient projeté ensemble, si on l'y laissait pendant la nuit, de l'emporter chez eux. Minuit venu, ils sortirent de leur logis et trouvant le colfre à la même place, sans l'examiner davantage, ils le portèrent promptement chez eux, encore qu'il leur parût lourd, et le placèrent à côté d'une chambre où leurs femmes dormaient, sans songer pour le moment à le ranger convenablement; et la^'ant laissé là, ils s'en allèrent dormir.
a Le matin venu, Ruggieri, qui avait fait un grand somme et avait déjà digéré le breuvage et éprouvé jusqu'au bout sa vertu, se réveilla, et bien que le sommeil lût rompu et que ses sens eussent recouvré leur pouvoir, il lui restait cependant dans la cervelle une stupéfaction qui, non seulernent cette nuit, mais pendant quelques jours, le tint tout étourdi. Ayant ouvert les yeux et ne voyant rien, il étendit les mains de çà de là, et se trouvant dans ce coffre, il se mit à rappeler ses souvenirs et à se dire :« — Qu'est cela? Où suis-je? Dors-je « ou suis-je éveillé? Je me souviens pourtant que ce soir je « suis entré dans la chambre de madame, et maintenant il « me semble que je suis dans un coffre. Que veut dire ceci? « Le médecin serait-il revenu, ou un autre accident serait-il tt arrivé pour lequel la dame, pendant que je dormais, m'auo rait caché là dedans ; je le crois, et très certainement il en « aura été ainsi. — » Et pour ce, il se mit à rester tranquille et à écouter s'il n'entendait rien. Etant demeuré ainsi assez longtemps et se trouvant fort mal dans le coffre, qui était petit, se sentant tout meurtri du côté sur lequel il était coucné, il voulut se tourner sur l'autre j mais il le fit si adroitement
qu'il hourta des reins une des parois du cofTre qui n'avait
f)as été po«é pur un plancher bien é;4iil, et qu'il lo fit bascuer et tomber. En tombant, le cotrro lit grand bruit, pour q-joi les fomines qui dormaient à côté se révoillôrcnt et eurent peur, et de peur se turent.
« Ruggieri ne savait que penser de la chute du colTrc; mais le voyant ouvert par sa cnule mômp, il pens.i quM valait mieux, si autre chose survenait, en litrc hors que dedans. Et comme il ne savait où il était, imaginant Innlôt une cliose, tantôt une autre, il se mit à oller à tAlons par la mairion. pour voir s'il trouverait une porte ou un osfaîier y.ar où il pût «j'en aller. Les femmes, qui étaient reveille-îs. entendant le bruit qu'il faisait, se mirent à dire : « — Qui est 'à*' — > Huggieri, ne reconnaissant pas la voix, 'io reoordil jjar. : pour quoi, les femmes se mirent à appel'^" ie'- •'■■^ux jeunes. gens. Mais ceux-ci, pour ce qu'iU avaiu-it t'^jp v?'llé, dormaient fortement et n'entendaient rien do ii« '. c^ -{o^ se passait Alors les femmes, devenues pluô pes'wif,*. a .^tant levées, coururent à une fenêtre et se m'"ent '.<r'f.-. .■ Au voleuçl au voleur! — » Pour quoi, bon nomfcr»» ^•^•'•:0".ins accoururent de tous côtés et entrèrent dana la ^-vt, :«, t|ui par lo toit, qui d'un côté, qui d'un autro, f vt r>«>lablement les jeunes gens, réveillés à ce brait, s^ }<*-;4"'.iv.. ' i voyant là Ruggieri quasi hoî-s de lui d'étnntierje<»4, su qr: t..q voyait pas par où il devrait ou pourrait ^ir^, î^t W- vinrent aux mains des familiers du gouverneur é^ tf '*''û<i> çwi élaiftnl déjà accourus au brait. Et ayant èv* °jyrb% -v^'^nt le gouverneur, celui-ci, comme il était le:.;» par^ •,:! très 'mauvais homme, le fit mettre sur-le-cham^ à 1p .orture et confesser qu'il était entré dans la maiso.i des usuriers pour vol'*»* ; pour quoi, le {gouverneur pensa au'il convenait de le faire pendre par la gorge sans le moladr^ retard.
t La nouvelle se répandit dano la .-ûatinée par tout Salerne que Ruggieri avait été pris à vol-jr dci;;3 la maison des usuriers; ce que la dame et %■■* servap-.e apprenant, elles furent remplies d'un tel ôtonneraent qu'élira étii'env hien prôsde se persuader à elles-mâmes que ce (\v e\\t>^ avaient fai^ la naît précédente elles ne l'avaient pas fai„, niais qu'elles l'avaient rêvé; en outre, ia dame éprouvait un tel chagrin du péril f)ù se trouvait Ruggieri, lu'elle "îtait sur le point d'en devenir folle.
« Un peu après 1a troisième heure, lomédecin, de retour de Malfi, demanda qu'on lui apportât »on eau pour ce qu'il voulait panser son malade; voyant la liole vide, il fit un grand vacarme, disant qu'on ne pouvait rien conserver dans cette maison. La dame, qui était stimulép. .i une autre douleur, lui répondit en colère : « — Que diriez-vous. maître, pour une « chose importante, puisque vous faites si grand bruit pour
«une fiole d'eau renversi%? — » A quoi le maître dit: « — Femme, tu crois que cette eau était de l'eau claire; « mais il n'en est pas ainsi; bien au contraire, c'était une « eau travaillée pour laire dormir. — » Dès que la dame eut entendu cela, elle s'avisa que Ruggieri l'avait bue et que c'était pour cela qu'il lui avait paru mort, et elle dit : « — Maître, nous ne le savions pas ; pour ce faites-en « d'autre. — » Le maître, voyant qu'il ne pouvait en être autrement, en fit l'aire une nouvelle.
>< Peu après la servante qui, par ordre de la dame, était allée savoir ce que l'on disait de lliiggieri,' revint et lui dit : « — Madame, tout le monde dit du. mal de Ruggieri, et « d'après ce que j'ai pu entendre, il ne se trouve aucun pa- « rent, aucun .imi qui se soit dérangé ou qui veuille se dé- « ranger pour lui venir en aide, et l'on croit bien que demain « le Stadico le léra pendre. -Et, en outre, je veux vous dire •< une chose, car il me semble avoir compris comment il est « arrivé dans la maison des usuriers, et écoutez comment : « "Vous connaissez bien le menuisier devant lequel était le « coifre 011 nous le mîmes; il était tout à l'heure avec un « individu qui prétendait que le coffre lui appartenait, car « il lui en réclamait le prix, et le menuisier disait qu'il « n'avait pas vendu le coffre, mais qu'il lui avait été volé « pendant la nuit. A quoi celui-ci disait : « — 11 n'en est « pas ainsi, mais tu l'as vendu aux deux jeunes usuriers, « ainsi qu'ils me l'ont dit cette nuit, quand je l'ai vu chez « eux au moment où Ruggieri a été pris. — » A quoi le me- « nuisier disait : « — Ils mentent, pour ce que je ne le leur ai « jamais vendu; mais ce sont eux qui, la nuit dernière, me t l'ont volé. Allons les trouver. — » Et ils sont allés d'un « commun. accord à l;i maison des usuriers, et moi je suis ve- « nue ici. ht. comme vous pouvez voir, je cuinprends « bien de quelle façon Ruggieri a été transporté là oti il a « été trouvé; mais comment il est ressuscité, je ne puis le « voir. — » La dame, comprenant alors parfaitement comment la chose était arrivée, dit à la servante ce qu'elle avait appris du maître et la pria de l'aider à faire échapper Ruggieri en femme qui, si elle voulait, pouvait d'un seul coup délivrer Ruggieri et lui conserver l'honneur à elle. La servante dit : « — Madame, enseignez-moi comment, et je fe- « rai volontiers tout ce qu'il faudra faire. — »
« La dame, aiguillonnée par sa passion, ayant avisé rapidement ce qu'il y avait à faire, en informa de tous points la servante. Celle ci s'en alla tout d'abord trouver le médecin, et, pleurant, elle se mit à lui dire : « — Messire, je dois « vous demander pardon d'une grande faute que j'ai com- « mise envers vous. — » Le maître dit : « — Et qu'est- « ce? — » Et la servante, ne s'arfôtant pas de pleurer, dit :
230 LE DÉCAMLIItON.
<< — Messire, vous savez quel homme c'est que Ruggier! da « Jeroli; lui tiyant plu. autant p.ir peur que par amour, j'ai - conscnll il y a quelque lemp3 ;\ devenir sa maîtresse. Sa- « chant qu'hier vous n'étiez pas ici, il me pressa tellement « que, l'introduisant chez vous, je lo menai coucher avec moi « dans ma rhaniltro; et comn)e il avait soif, et que je n'avais « pas le temps de chercher de l'eau ou du vin, ne voulant « pas d'ailleurs que votre femme qui était au salon me vit, ic et me rappelant avoir vu dans voire chambre une fiole « d'eau, j'allai la chercher et je la lui donnai à boire, puis je la « remis où je l'avais prise ; et je vois que vous avez l'ait à co « sujet un grand bruit dans la maison. Et certes, je confesse <( que je fis mal; mais quel est celui qui n'a pas mal agi « quelquefois? Je suis très marrie d'avoir fait cela; non pas « tant pour la chose elli'.-mrtme. que pour ce qui s'en est M suivi, car Ruj;gieri est sur le point d en perdre la vie. Pour « quoi, autant que je peux, je vous prie de me pardonner et M de me permf^ltre d'aller lui venir en aide en ce que par moi « se pourra. — «Le médecin, entendant cela, quelque colère qu'il eût, répondit en souriant : « — Tu t'en es donné « toi-même le châtiment, puisque, là où lu croyais avoir << cetle nuit un jeune homme qui t'aurait bien secoué la pc- '< lisse, tu as eu un méchant dormeur ; et pour ce va, et vois .■ à sauver ton amant, et dorénavant garde-loi de plus le M mener dans la maison, car je te paierais de celle fois et •« de l'autre. — »
« La servante estimant que, pour la première tentative, elle avait bien opéré, aussitôt qu'elle put, s'en alla à îa prison où était Kuggieri, séduisit tellement le geôlier, que celui-ci la laissa parler au prisonnier. Des qu'elle l'eût informé de ce qu'il devait répondre au Stadico s'il voulait échapper au péril, elle fit si bien qu'elle parvint jusqu'au juge criminel, lequel avant do consentir à réeoulcr, pour ce qu'elle élîiit fraîche et gaillarde, voulut attacher son croc à la pauvre Mlle du bon Dieu. Elle, pour en être plus favorablement écoutée, ne fut nullement revêchc, et la besogne faite, elle dit : « — Messire, vous avez ici Ruggieri da Jeroli, pris pour un « voleur, et ce n'est pas vrai. — » Kt commençant par le commencement, elle lui conta l'histoire jusqu'au dout ; commentelle, étant sa maltresse, l'avait mené dans la maison du médecin, et comment elle lui avait donné à boire l'eau préparée, ne sachant ce qu'elle était, et comment le croyant mort, elle l'avait mis dans le coffre. Puis, elle lui dit ce qu'elle avait entendu entre le menuisier et le propriétaire du coffre, lui montrant par cela de quelle façon Ruggieri avait été introduit dans la maison des usuriers. Le juge voyant qu'il était facile de vérifier si c'était la vérité, s'informa d'abord près du médecin si ce a'i'elle avait dit de l'eau était vrai.
et vit qu'il en était ainsi ; puis il manfla tc menuisier et celui h qui avait appartenu le coffre, ainsi que les usuriers, et après ilusieurs investigations, il fut établi que la nuit précédente es usuriers avaient volé le coffre et l'avaient portéchez eux. Enfin, il fit venir Ruggieri, et lui ayant demandé où il avait été hébergé le soir précédent, celui-ci répondit qu'il ne savait pas où il avait été hébergé, mais qu'il se souvenait bien qu'il était allé coucher avec la servante de maître Mazzeo, dans la chambre de laquelle il avait bu de l'eau, à cause de la grande soif qu'il avait; mais pour ce qui était advenu de lui après, sinon qn^nd en s'éveillant ch"z les usuriers il s'était trouvé dans un coffre, il ne le savait pas. Le juge, entendant ces choses, en éprouva une grande satisfaction, et les fit redire plusieurs fois à la servante, àRuggieii, au menuisier et aux usuriers. A la fin, reconnaissant que huggieri était innocent, il condamna à dix onces d'amende les usuriers qui avaient volé le coffre, et rendit la liberté à Ruggieri. Si cela fut agréable à ce dernier, que personne ne le demande; mais cela fut agréable outre mesure à sa dame, laquelle par la suite avec son amant et sa chère servante qui avait d'abord voulu lui donner des cuups de couteau, en rit souvent; et ils festoyèrent joyeusement, continuant leur amour et leurs ébats de mieux en mieux; et je voudrais qu'il m'advînt ainsi, mais non toutefois d'être mis dans le coffre. — »
Si les premières nouvelles avaient contristé le coeur des dames amoureuses, la dernière dite par Dioneo les fit tellement rire, et spécialement quand il raconta que le juge avait attaché son croc, qu'elles purent se refaire de la compassion que les autres nouvelles leur avaient inspirée. Mais le roi voyant que le soleil commençait à pâlir et que le terme de son commandement était venu, s'excusa par d'agréables paroles auprès des dames de ce qu'il avait fait, c'est-à-dire de les avoir obligées de raconter sur un sujet aussi dur que l'infortune des amants. L'excuse faite, il se leva, ôta la couronne de sa tête, et comme les dames attendaient de savoir à qui il la donnerait, il la posa délicatement sur la tète blonde de la Fiammetta en disant : « — Je tc donne cette couronne, comme à celle qui, dans la journée de demain, saura le mieux consoler nos compagnes de l'âpre journée ' d'aujourd'hui. — »
La Fiammetta, dont les cheveux crépus, longs et dorés retombaient sur ses blanches et délicates épaules, et dont le visage rondelet était tout resplendissant d'une blancheur de lis mêlée aux roses vermeilles, avec deux yeux à fleu r de tête semblables à ceux d'un faucon voyageur, et une toute petite bouche dont les lèvres semblaient être deux rubis, répondit en souriant : « — Et moi. Philostrate, je la prends volontiers, et afin que tu t'aperçoives mieux de ce que tu as fait,
282 LE DÈCAMÉnON.
i]ôii maintenant je veu\ et j'or^lonne que olincun se prépiire à pTrier domain de ce ijui est advenu d heureux aux amanls. après quelques cruols et malcnconirrux afcitlents. — « f't'tle proposition plut à tous. Et après quelle eût fait vnnfr lo ?»''n6rbal, et disposi^ avec lui des choses o|)portuncs, toute i.i société -^etant levée se dispersa joyeuseuient jusqu à rh'MHv 'lu souper.
Tiiiip .Jonc, partie par le jardin dont la beauté ne devait [las l''s fatiguer de longlcmps, partie vers les moulins qui monluiont en dehors, se mirent ù prendre qui de çà.qui do, là, suivant leurs fantaisies, des amusements divers jusqu'à riiciirr" du souper, laquelle étant venue, tous se rcuuiii^nt. comme dhabilude, pr«'s de la belle fontaine, où ils soupcront et furent bien servis et à leur grandissime plaisir. Levés de là, selon leur habitude aussi, ils se mirent h danser et à chanter, et Philomène menant la danse, la reine dit :« — Philoslrate, je n'entends pas dévier de ce qu'ont fait mes prédécesseurs, mais, de même qu'ils ont fait, j'entends que pur mon ordre on chante une chanson; et pour ce que je suis persua<lée que tes chansons ressemblent à tes nouvelles, afin quil n'y ait pas d'autres jours que celui-ci troublé par le récit de tes infortunés amants, nous voulons que lu en ^ises une qui te plaira le plus. — »> Philostratc repondit qu'il le lérait volontiers; et sang relard il se mit à chanter enicelte guise :
En pleurant, je montre
Dimbien se [ilaint avec raison un cœur De ce qu'Amour soit tralii dans «a foi.
Amour, alors que premièrement
T» as placé en mon cœur celle pour qui je soupir*.
?nns en espérer de salut.
Tu me las montr^l-e si remplie de vertu.
Que j'estimai li-ger tout martyre
Qui, dans mon esprit resté dolent,
p. r toi me serait adveno.
Mais mon erreur.
Je la connais maintenant, et non sans doulenv.
Ce qui m'a fait connaître mon erreur, O'tïst de me voir abandonné de celle Eîi qni seide j'e^pt-rais; ( nr alors que je peusais être le plus Dans sa faveur el son favor'r.
Je m'aperçus que. shii^ se soucier de l\ peina <^ui: lUi; "••iii:'-r;iii un rmiu-i; Mj-^iàcc,
QUATRIÈME JOUilNÉE. 283
Eli'» avnll :-(M';i<'illi eu sou Cfpur