L-i I)C';ialj U'uu autre, et quelle m'en avait cbassô
,.; connus que j'en étal;? clia?.-é, .'\;ii[i!iî, eu iiiun cieur uuo plainte douloureuse Oui y roste encore;
là j<^ ne cesse de maudire le jour et l'Iicure Où iu';i|iiiarut pour la première fois sou visage amourci;x Orné d'alliùrri beanli'î; El plus que jamais je me sens eiiflamiui'!. Ma croyauce eu elle, mou espoir, mon ardeur, Jlou âme qui se meurt s'en va blasphémant tout ci la.
Com'iien ma douleur est sans confort.
Seigneur, lu peux le sentir, tant je t'appelle
Avec une doul'iiir.'iisc voix;
Et je dis que je me sens tel cnient bn'der.
Qui', p<;nr diminuer uia souDV.mce j'appelle la uiori.
Qu'elle viiiiiic donc, et d'un seul coup,
Termine ma vie cruelle et malheureuse
Ainsi que ma fureur;
Car, où que j'aille, je soutlrirai moins.
KuUe autre vie, nul autre confort
Ne me resle plus que la niurl [lour guérir ma douleur.
Qa'on me la donne donc désormais.
Meis fin, Amour, par elle à mes peines,
Et dépouille mon cœur d'une vie si misérable.
Ah! fais-le, piiisqu'à tort
Toute joie m'est enlevée et ravie.
Fais-la heureuse, elle, en me tai-ar.t mourir, seigueuT,
Comme tu l'as faite heureuse d un nouvel amaul.
O ma chanson, si personne ne t'apprend, Je n'en ai cure, pour ce que personne Conmie moi ne peut te chanter.
Une seule /ciue je veux te donner :
Que tu retrouves Amour, et qu'à lui seul. Combien m'est déplaisante La triste vie amère
Tu montres pleinement, le priant qu'eu meilleut Port il me mette par sa valeur.
Et pleurant, je montre, etc«
281 LE DÉCAMÉItON.
Les paroles de cette canzone monlrèrenl très clairement l'état de l'Ame de PhilostratP et quelle en était la raison. Et peot-êlre l'aurait mieux montré encore le visage de telle dame qui était dans la danse, si les ténèbres a^ la nuit survenue n'avaient pas caché la rougeur qui était monlée à son visage. Mais quand il eut fini sa chanson, beaucoup d'autres furent chantées, jusqu'à ce qu'enfin l'heure d'aller dormir fi^t venue; pour quoi, la reiae l'u^unt ordooaé, chacuQ se rendit dans sa chambre.
L« qnatrièms Journée du DicAiiinoN finie, co-nmence !• cînquîèmi», dans k-
quelle, sous la g'ouvernement de FiarajnctU, ou devise de co qui c-t airivé d'heareox à certains amanti après pluaieurs aventures cruelles ou fàelieuses.
Déjà l'orient était tout blanc de lumière, et les rayons du soleil surgissant avaient tait la clarlé sur notre hémisphère, quand Fiauimetla, invilco par le doux chant des oiseaux qui, dès la première heure du jour, chantaient joyeusement, éparpillés sur les cimes des jeunes arbres, se leva et après avoir lait appeler les autres dames ainsi que les trois jeunes gens, descendit à pas lents dans les champs, où elle alla se jiromoner avec ses compagnons par la vaste plaine et sur i'iicrbe couverte de rosée, devii;ant avec euxdune chose et d'une autre, jusqu'à ce que le soleil se lût élevé quelque peu. Mais sentant que ses rayons devenaient plus chauds, elle dirigea leurs pas vers leur habit ition oii étant arrivés, et après s'être refaits de leur légère laligue par dos vins exquis et des confetti, ils se répandirent par l'agréable jardin jusqu'à l'heure du repas. Ce moment venu, et chuquc'chose .lyant élé préparée par le très discret sénéchal, ils se mirent j.tveusement à mangei-, après avoir chanté une ou deux petites ballades, et suivant qu'il plut à la reine. Le repas achevé avec ordre et plaisir, et pour ne point perdre l'habitude prise de danser, ils firent quelques danses légères entremêlées de chanson, après lesquelles la reine donna congé à chacun jusqu'à ce que l'heure do dormir fût passée. Les uns s'en allèrent dormir, et les autres restèrent à se divertir dans le beau jardin. Mais tous, un peu après l'heure de none, se réunirent près de la fontaine, selon le bon plaisir de la reine et suivant leur habitude. Là, la reine s'étant assise comme si elle présidait un tribunal, regarda Pamphile el lui ordonna en souriant de commencer les nouvelles à dénouement heureux. Celui-ci se disposa volontiers à le faire et purla ;iin«' :
286 lE l)l-CAMÉRON.
NOUVELLE I
Cimon il 'Tient «imié «n ifcrenant amoareax, el enlirn rn mer ta dime l'pWç*ni(«. Il o»t mi» en prison & Rlioiie». Li«imni|ui' l'^ n lire, et ton» 1rs ileui eiilevL-nl l'.pliisénie et CasKnniliO au milieu il« li-ui» iiocea. Ils s'eiifiiienl aveo <>II>'s en Crète où ili les épn it nt. ni, ilitvi'Mus richci, ita lont raiMolés clia*
• tUL.
« Au commencement, plnisanles dames, d'une journrC'e aup^*i heureuse que le sera collc-ci. il se présente h nv>i pour que Je les raconte plusieurs nouvelles parmi Icscjuclles uii' me plaît entre toutes les autres, pour ce que vous p(»urrez comprendre par elle non seulement le but joyeux en vue duquel nous nous mettons h deviser, mais combien sont sacrées, combien sont puissantes et pleines de bien les forces de l'Amour, bien que bon nombre de gens, sans savoir ce qu'ils disent, les condamnent et les vitu[jércnl à grand tort; ce qui, si je ne me trompe, pour ce que je crois (fuc vous êtes toutes amoureuses, devra vous être très agréable.
« Donc, comme nous l'avons lu jadis dans les anciennes histoires des Chypriens, il fut en l'Ile de Chypre un gentilhomme de grande noblesse, appelé de son nom Aristippe, et richissime au-dessus de tous ses compatriolcs^n toutes les choses de ce monde; et il se serait tenu pour l'homme le plus satisfait qui lût, si la fortune ne l'avait affligé en un seul point. C'était que, parmi ses autres lils, il en avait un qui surpassait tous les autres jeunes gens en grandeur et en beauté corporelles, mais qui était presque idiot et sans qu'on pûtespérer le guérir. Son vrai nom était Galeso; mais comme jamais les leçons d'un maître, les caresses ou les châtiments paternels, pas plus que les elTorta de toute autre personue n'avaient pu lui mettre en tétc une lettre do l'alphabet, ou lui donner la moindre tenue; qu'au contraire il avait la voix forte et rude, et que ses manières étaient plutôt d'une brute que d'un homme, tous l'appelaient par ironie Cimon, ce qui, dans leur langue, veut dire la môme chose que chez nous les mots : grosse bêle. Son père, qui voyait avec un très grand ennui sou existence perdue, et qui n'avait plus aucun espoir à son sujet, lui ordonna, pour ne pas avoir plus longtemps sous les yeux la cause de son chagrin, de s'en aller au village, et d'y rester avec ses laboureurs; ce qui fut très agréable à Cimon, pour ce que les manières et la fréquentation des hommes grossiers lui plaisaient plus que celles des gens de la ville.
« Cimon s'en étant donc allé au village et s'y adonnant
aux choses rustiques, il advint qu'un jour, un peu après l'heure de midi, passant d'un champ à un autre et son bâton sur le col, il entra dans un très beau petit bois qui était en ce pays et qui. pour ce qu'on était au mois de mai, était entièrement leuillu.En parcourant ce bois, il arriva, comme si sa fortune l'eût guidé, en un petit pré entouré d'arbres très élevés, et dans un des coinsdiiquel se trouvait une belle et fraîche fontaine. Près de la fontaine, il vit, endormie Kur le pré vert, une très belle. jeune (ille, vêtue d'un tissu si transparent qu'il ne cachait presque en rien la blancheur de sa carnation, et reco'.iverte depuis la ceinture seulement Jusqu'en bas d'une couverture blanche et légère. A ses pieds, dormaient également deux femmes et un homme, serviteurs de la jennc lille.
« Dès que Cimon l'aperçut, comme s'il n'eût plus jamais vu forme de femme, il s'arrêta, appuyé sur son bAton, sans prononcer une parole, et se mit à la regarder attentivement avec une crandi??ime admiration. Et dans sa rugueuse Intel-, ligencc, où plus de mille leçons n'avaient pu faire pénétrer la. moindre impression d'un plaisir délicat, il sentit s'éveiller une pensée qui lui disait en son esprit matériel et grossier, que cette jeune fille était la plus belle chose qui eût été jamais vue par homme vivant. Aussitôt, il se mit à examiner en détail toutes les parties de sa personne, admirant les chev'^ux qu'il croyait être d'or, le front, le nez et la bouche, le cnl et les bras, et surtout le soin encore peu prononcé ; et de paysan, devenu soudain fin juge de beauté, il désirait ardemment voir ïes yeux qu'elle tenait fermés dans son pro- 'ond sommeil, et. pour les voir, il eut plusieurs fois l'envie ■-.s la réveiller. Mais comme elle lui paraissait bien autrement belle que les femmes qu'il avait vues jusque-là, il doutait si ce n'était pas quelque déesse, et il avait encore assez de eeip oovir comprendre que les choses divines sont plus dignes d'être véoéréc.s que les chosesmondaines: pour quoi, ;1 se retenait, allondant que la ji.-une fille s'éveillât d'olleméme, et bien fj/ue «el i lui parût tarder trop longtemps, il ne savait cepcn(luafeffttrciach"er!au^plaisir inaccoutumé qu'il prenait.
<< Aprèsrantempsnssez long, la jeune fille, qui avait nom Ephigénie,se réveiUaavant tous les siens, et ayant levé la tête et ouvert les yeux, èJlevit Gimon qui se tenait devant elle ap' payé sur son bâton, 'ce dont elle s'étonna fort, et elle dit : « — Cimon,: que cherches-! u à cetter heure' par ce bois ?- — » Cimon, tant par-ges allures et sa grossièreté que paria noblesse et la fortune de son père, était connu quasi de chacun dans le pays. Il- ne répondit rien à la question d'Éphigénie, mais dès qu'il vit qu'elle avait les yeux ouverts, ilse nlitià. les regarder fixement, trouvant qu il en sortait une suavité
qui le remplissait d'un plnisir qu'il n'avait jamais t-ptuiivi-. Ce que voyant la jeune lillc, elle commença à craindre qu'à la regarder ainsi lixement, sa rut-licité ne le portât à quelque action dont elle pourrait avoir vergo,i,'ne ; pour quoi, ayant a;)pelé ses femmes, elle se leva en disant : « — Adieu, Ci- « mon. — » A quoi Qimon répon(!it alors : « — J'irni avec K toi. — » Et bien (lue la jeune lilie, qui avait toujours peur de lui, refusAt sa coriipajrnie, elle ne put s'en débarrasser qu'il no l'eût acconip.ignéR jusqu'à sa demeure. De li\, Cimon revint chez son père, ariiriiiant qu'il ne voulait plus d'aucuiio liiçnii retourner ;iu village, à quoi son père et les siens consentirent, bien que cela leur parût lAcheux, et attendirent de voir le molil' qui lui avait Tait rhangcr d'avi.-».
• La (lèche d'Amour étant donc, grftce à la beauté d'I-:!. Ingénie, entrée dans le cœur de Cimon, où n'avait encore iiu entrer aucune doctrine, il émerveilla son père et tous les siens, ainsi que chacun de ceux qui le connaissaient, en 8'élevant d'une idée à une autre, en un temps très court. Il réclama fout d'abord de son père qu'il lui lit donner les vêtements ol les parures avec lesquels allaient ses frères, ce qur, son père, très content, s'empressa de faire. Alors, fréquentant les jeunes gens de mérite, observant les manières et Icï^ habitudes qui conviennent aux gentilshommes, et surloutaux amoureux, non seulement, en un très petit espace de temps ri h la grandissime admiration de chacun, il a[)prit les pronières notions des lettres, mais il devint très marquant parmi .'es hommes de science. En outre — l'amour qu'il |)ortaiL i L,[jhigénie étant la cause de tout ce ch'tngcmpnt — non senli;ment il rendit souple et convenable sa voix qui était rude et rustique, mais il devint maître chanteur et parfait musicien, de môme qu'il se montrait vaillant à chevaucher et très expert dans les choses de la guerre, tant sur mer que sur terre. Bref, pour ne pas m'appesantir sur chaaue particularité de son mérite, la quatrième année depuis la naissance de son premier amour ne s'était pas accomplie, qu'il était devenu le plus gracieux, le plus policé et le plus courageux de tous les jeunes gens qui lussent en l'île de Chypre.
« Que dirons-nous donc de Cimon, ô plaisantes dames? Certes, rien autre chose, sinon que les hautes qualités que la ciel avait déposées dans son âme vaillante, la fortune jalouse les avait cachées et enchaînées en un petit coin ignoré ds son cœur par de formidables liens qu'Amour, plus puissant que la fortune, rompit et brisa. Amour, excitateur des esprits endormis, tira, par sa seule force, les vertus de Cimon des cruelles ténèbres qui les comprimaient, et les amena en pleine lumière, montrant aperteraent d'où il peut tirer les esprits qui lui sont soumis et où il peut les conouire avec ses rayons vainqueurs.
« Bien que Cimon, aimant Ephigénie, conamît parfois rlea extravagances, comme font souvent les jeunes gens amoureux, Aristippe, considérant qu'Amour l'avait fait homme d'idiot qu'il était, non seulement les supporiait patiemment, mais l'encourageait à suivre en cela son bon plaisir. Maia Cimon, qui refusait d'être appelé Galeso, se rappelant avoir été ainsi nommé par Ephigénie, voulait donner à ses désirs une fin honnête. Il fit donc faire plusieurs fois des démarches près de Cipseo, père d'Éphigénie, pour qu'il la lui donnât pour femme ; mais Cipseo répondait toujours qu'il l'avait promise à Pasimonde, jeune noble de Rhodes, auquel il n'entendait pas mnnquer de parole. Sur quoi, le temps fixé pour les noces d'Éphigénie étant venu, et son mari l'ayant envoyé chercher, Cimon se dit en lui-même : « — Il est dé- « sormais temps de montrer, ô Ephigénie, combien tu es « aimée de moi. Par toi je suis devenu homme, et si je puis « te posséder, je ne doute pas que je ne devienne plus glo- « rieux que n'importe quel dieu ; et certainement je t'aurai. « ou je mourrai. — » Ayant ainsi dit, il reiiuit ie concours de quelques jeunes gentilshommes, ses amis, et après avoir fait armer en secret un navire de tout ce qui était nécessaire pour un combat naval, il se mit en mer, attendant au passage le navire sur lequel Ephigénie devait être conduite à Rhodes vers son mari. Ephigénie, après que son père eut fait tous les honneurs possibles aux amis de son mari, prit la mer, et l'on se mit en route, dirigeant la proue vers Rhodes. Cimon, qui ne dormait ]>as, survint le lendemain même avec son navire, et, debout sur la proue, il cria d'une voix forte à ceux qui étaient sur le navire d'Éphigénie : « — Arrêtez- « vous ; baissez les voile?, ou attendez-vous à être vaincus et « jetés à la mer. — » Les adversaires de Cimon avaient tiré leurs armes sur le pont, et s'apprêtaient à se défendre ; pour quoi Cimon, après les paroles susdites, prit un harpon de fer et le jeta sur la poupe des Hhodiens qui fuyaient vivement, et les ayant arrêtés de force, il sauta, fier comme un lion, et sans être suivi de personne, sur leur navire comme s'il les tenait tous pour rien. Là, cperonné par l'amour, il se lança avec une merveilleuse force au milieu des ennemis, un coutelas en main, et frappant tantôt celui-ci, tantôt celui-là, il les abattait comme des moutons. Ce que voyant les JJhodiens, ils jetèrent leurs armes et s'avouèrent prisonniers quasi d'une seule voix. Cimon leur dit : « — Jeunes gens, « ce n'est ni par désir de butin, ni par haine contre vous « que je suis parti de Chypre pour vous assaillir à main ar- « mée en pleine mer. Go qui m'a poussé, c'est une chose qu'il « m'est très agréable d'avoir conquise, et que vous pouvez « très facilement me donner sans combat ; c'est Ephigénie, « que j'aime par- dessus tout, et que, ne pouvant avoir de
290 LE DI-CAMÉllOîV.
« son père en ami et paisibletnent, j'ai voulu, contraint par « l'amour, avoir de vous en cnnnmi par les armes. Et pour « ce, j entonds être pour elle ce que devait lui être votre Pa- « simonde ; donnez- l;i moi. et allez à lu piinle do Dieu. — • Les ieunes gens, cédant plus à la Corre '-u'à la généroeité, remirent en plrurant Éphipénie à Cimon. Geltii-oi, la voyant se lamenter, dit : « — Noble dame, ne te désole point, je « suis ton Cimon, qui, par un long amour, ai plus mérité de m l'avoir que Pasimonde à qui tu as été seulement pro- « mise. — » Cimon l'nyant donc fait monter ?iir son navire, sans avoir touché à rien autre chose appartenant aux Rhodiens, les laissa aller, et retourna vers ses conipagronr.
« Cimon, plus content que |)erPonne de la conquête d'une si chère proie, après avoir donné quelque temps à consoler Éphipénie qui se lamentait, résolut avec ses compagnons de ne point revenir présentement à Chypre; pour quoi, d'nn avis commun, ils dirigèrent la proue de leur navire vers l'île de Crète, où quasi chacun d'eux, et surtout Cimon, croyait pouvoir être pu sûreté avec Éphigénie, ppclce aux anciennes et nouvelles alliances et aux nomi»rfux amis (|u'ils y avaient. Mais la fortune. qu\ avait très joyeusement favorite Cimon dans la conquête de la dame, changea soudain, en inconstante qu'elle est, la joie inexprimable du jeune amoureux en tristesse et en larmes amères. Quatre heures s'étaient h peine écoulées depuis que Cimon avait laissé partir les Hhodiens, quand la nuit survenant — nuit que Cimon attendait comme devant être la plus heureuse qu'il eût connue jamais — survint avec elle un temps orageux et très mauvais, qui emplit le ciel de nuages et la mer de vents furieux, pour quoi nul ne savait ce qu'il y avait à faire et où aller, et personne ne pouvait se tenir sur le pont du navire pour la manœuvre. Combien Cimon se désolait de ce contretemps, pas n'est besoin de le demander. Il lui semblait que les dieux ne lui eussent concédé l'accomplissement de ses désirs, que pour lui faire paraître plus pénible la mort dont, sans cela, il se serait peu soucié. Ses compagnons se lamentaient également, mais par-dessus tous iliphipénie, qui pleurait beaucoup et avait peur du moindre heurt des vagues, et au milieu de .«es larmes, elle maudissait'amèrement l'amour de Ciraon et lui reprochait sa témérité, assurant que cette tempête n'avait ■ 'é soulevée que parce que les dieux, contre la volonté descjutls il voulait l'avoir pour femme, ne voulaient pas à leur tour qu'il pût jouir de son présomptueux désir, mais l'en voulaient empêcher en la faisant mourir d'abord, elle, puis ea le faisant ensuite périr misérablement.
« Au milieu de ces lamentations, qui ne faisaient qu'alleren augmentant, les marins, ne sachant que faire, et le vent devenant de plus en plus furieux, furent poussés, sans savoir
OÙ ils allaient, et sans qu'ils pussent le reconnaître, tout près de l'île de lihodes ; mais ne la reconnaissant pas, ils firent tous leurs efforts pour y prendre terre, s'il était possible, afin de sauver leur vie. La fortune en cela leur fut favorable et leur permit d'aborder en un petit golfe dans lequel, un peu avant eux, étaient arrivés avec leur navire les Rhodiena que Giraon avait quittés. Ils ne s'aperçurent qu'ils avaient abordé dans l'île de Rhodes que lorsque, l'aurore surgissant et le ciel devenu plus clair, ils se virent à peine à une portée de trait du navire laissé par eu.\ la veille. De quoi Gimon très marri, et craignant qu'il en advînt ce qu'il en advint en elfet, ordonna qu'oïl fît les plus grands efforts pour sortir de là et aller où il plairait à la fortune de les pousser. Les matelots iirent de grands efforts pour sortir de ce golfe, mais ce fut en vain ; le vent plus puissant les poussait en sens contraire, de sorte que, loin de pouvoir sortir, ils furent, qu'ils le voulussent ou non, poussés à terre.
« Ils ne l'eurent pas plus tôt atteinte, qu'ils furent reconnus par les matelots rhodiens qui étaient descendus de leur navire. L'un de ces derniers courut en toute hâte à un village voisin où les jeunes nobles rhodiens étaient allés,, et leur raconta que Gimon et Éphigénie avaient été par aventure poussés avec leur navire au môme endroit qu'eux. En entendant cela, les jeunes gentilshommes, très contents, prirent un grand nombre de gens de la ville et se rendirehl sur-le-champ au rivage, où Gimon qui, déjà descendu avec les siens, avait décidé de s'enfuir dans quelque forêt prochaine, fut pris avec ii.phigénie et ses autres compagnons, et mené avec eux au -■illage. Là, venant de la ville où cette année résidait le grandmaître de Rhodes, arriva bientôt Lisimaque avec une nombreuse compagnie d'hommes d'armes, lequel conduisiten prison Gimon et tous ses compagnons, ainsi qu'en avait ordonné le sénat de Rhodes auquel Pasimonde, ayant appris la nouvelle, s'était plaint, G'est ainsi que Gimon, amant malheureux, perdit son Éphigénie peu d'instants après l'avoir conquise, et sans avoir pris d'elle que quelques baisers. Quant à Éphigénie, elle fut accueillie par plusieurs nobles dames de Rhodes qui la consolèrent tant de la douleur que lui avait causé sa capture, que de la fatigue que le mauvais état de la mer lui avait fait éprouver ; cL elle demeura auprès d'elles jusqu'au jour fixé pour ses noces. On fit grâce kde la vie à Gimon et à ses compagnons, en rnison de la liberté qu'ils avaient laissée la veille aux jeunes Rhodiens, malgré les sollicitations de Pasimonde qui voulait qu'on la leur ravît, et on les condamna à une prison perpétuelle. Ils y étaient, comme on peut croire, fort tristes et sans aucun espoir de jamais revenir à la joie.
, « Mais, pendant que Pasimonde pressait le plua qu'il pou- !
vait les apprêts de ses fiitures noces, la fortune, quasi repentante de la subite injure faite h Cimon, suscita pour son salutun nouvel incident. Pasimonde avait un frère plus jeune que lui, mais de non moindre mérite et qui avait nom Orniisda. Il avait été longtemps en pourparlers pour épouser une noble et belle jeune tille de la ville, nommée Gassantlro, et dont Lisimaque était passionnément amoureux ; mais le mariage, par suite de divers incidt-nts, avait été plusieurs fois entravé. Or, Pasimonde se voyant amené à célébrer sos noces avec une grandissime fôte, il pensa que ce serait très bien fait si, en cette môme f(Hc, il pouvait taire qu'Ormisda épousât aussi sa témme, ce qui leur épargnerait de nouvelles lêtes dispendieuses. Pour quoi, ayant repris les pourparlers avec les parents de Cassandre, il réussit à ce qu'il voulait, et d'un commun accord avec eux et son frère, ils décidèrent que le même jour où Pasimonde épouserait Éphigénie, Ormisda épouserait Cassandre. Ce qu'apprenant Lisimaque, cela lui déplut outre mesure, pour ce qu'il se voyait déçu du terme espoir qu'il conservait d'obtenir Cassanare pour femme, si Ormisda ne l'épousait pas. Mais en homme sage, il cacha son mécontentement, et il se mit à penser par quel moyen il pourrait empêcher que cela eût lieu. Il n'en vit aucun autre que d'enlever Cassandre, ce qui lui parut facile, grâce à la charge qu'il occupait, mais plus déshonnête aussi que s'il n'avait point occupé cette charge. Cependant, après une longue hésitation, l'honnêteté s'efTaça devant l'amour, et il prit le parti, quoi qu'il en dût advenir, d'enlever Cassandre Et songeant à l'aide qu'il devait s'adjoindre en cette atTaire. et au plan qu'il devait tenir, il se souvint de Cimon et de sel compagnons qu'il gardait en prison, et il pensa qu'il ne pouvait avoir de plus fidèle et de meilleur compagnon pour cette entreprise. Pour quoi, l'ayant fait secrètement venir la nuit suivante dans sa chambre, il se mit à lui parler de la sorte : « — Cimon, de même que les dieux se montrent très géné- « reux dispensateurs des chose.s envers les hommes, de « même ils savent très judicieusement mettre leur courage « à l'épreuve, et ceux qu'ils trouvent fermes et constants en « toutes circonstances, ils les rendent dignes, comme étant « les plus vaillants, des plus hautes récompenses. Ils ont « voulu faire de ton courage une épreuve plus certaine que « celle que tu aurais pu montrer dans les étroites limites do M la maison de Ion père, que je sais être possesseur d'ahon- M dîintes richesses; d'abord, parles poignantes sollicitations « de l'amour, ils t'ont fait redevenir homme d'animal in- « sensé que tu étais, comme je l'ai appris; puis, par une « cruelle infortune, et présentement par une cruelle capti- « vite, ils ont voulu voir si ton courage n'est point changé m de ce qu'il était naguère quand, pour si peu de temps, t'<
( fsuv cont^u.o la proie désirée. S'il est toujours le même
< qu'ouparavant. les dieux ne te donnèrent jamais une joie
< pareille à celle qu'ils s'apprêtent à te donner présente-
< ment, ce que j'entends te démontrer afin que tu retrouvres « tes forces habituelles et que tu reprennes courage. Pasi- « monde, joyeux de ta mésaventure, et qui a demandé ta « mort avec sollicitude, presse tant qu'il peut la célébration « des noces de ton Éphigénie, afin d'y jouir de cette même «< pr<)ie que la fortune, d'abord favorable, t'avait concédée « et qu'elle t'a ensuite soudain ravie. Je connais par moi- « même ce que tout cela doit te faire soulfrir, si, comme je « crois, tu aimes véritablement ; car le même jour Ormisda, « frère de Pasimonde, s'apprête à me faire à moi une injure, « pareille au sujet de Cassan^re que j'aime par-dessus tout. « Pour échapper à un tel outrage, à un tel coup de la for- « tune, je ne vois pas d'autre porte ouverte, sinon notre « courage et la force de nos bras ; sur quoi il nous faut « mettre l'épée en main et nous frayer un chemin pour en- « lever nos dames, toi une seconde fois et moi une première. « Donc, si tu as désir de reprendre, je ne dis pas ta liberté « dont je pense que tu fais peu de cas sans ta dame, mais « ta dame elle-même, en me secondant dans mon entreprise, « les dieux t'en donnent l'occasion. — »
M Ces paroles rendirent à Cimontoute son énergie perdue, et sans trop réfléchir à la réponse qu'il allait faire, il dit ; « — Liftimaque,tu ne peux avoir compagnon plus décidé ni « plus fidèle que moi en une pareille tentative, s'il en doit « résulter pour moi ce que tu dis ; et pour ce, apprends-moi r ce que tu crois que j'aie à faire, et tu verras que cela sera
• sxécuté avec une merveilleuse puissance. — » A quoi Lismiaque dit : » — Dans trois jours, les nouvelles épousées « entreront peur la première fois dans la demeure de leur « mari ; nous y entrerons nous-mêmes en armes à la tom- « bée du jour, toi à la tête de tes compagnons et moi avec
* tous ceux des miens en qui je puis me fier, et, ayant cn- « levé nos dames au milieu des convives, nous les mènerons « sur un navire que j'ai fait préparer secrètement, et nous « tuerons quiconque voudrait s'y opposer. — » Ce projet plut à Cimon, et il se tint coi> dans sa prison jusqu'au moment fixé.
« Le jour des noces venu, la pompe fut grande et magnifique, et la maison des deux frères était partout remplie par la fête joyeuse. Lisimaque ayant tout préparé, réunit Cimon et ses compagnons à ses propres amis, et tous portant des armes sous leurs vêtements, quand le moment lui parut venu, après les avoir excités par ses paroles en faveur de soa entreprise, il les divisa en trois corps. L'un fut envoyé sans bruit vers le port, pour que personne ne les empêchât de
monter sur lenaviro quand il on serait besoin ; avec les deux autres, il alla vers la maison de Pasimonde, où étant arrive, il en laissa un à la porte, alln que personne ne pût l'y enfermer ou lui en interdire la sortie, et rv«^c le troisième il monta l'escalier, suivi de Cimon. Parvenus dans la salle où les nouvelles «pousées étaient d^à assises à table, Kvec bon nombre d'autres dames, pour manger, ils se précipitèrent en avant, renversèrent les tables, et chacun d'eux ayant pris sa dame, et l'ayant remise aux mains de ses compagnonils donnèrent l'ordre do les conduire sur-le-chatnpau navii. préparé pour les rerevoir. Les nouvelles épousées se mirent à pleurer et à crifr, comme aussi les autres dames et les serviteurs, et soudain la maison fut remplie de tumulte et d • plaintes. Mais Cirnon et Liriimgque, ainsi que leurs compa
fjnons, ayant tiré les cpécs hors du fourreau, et chassant de eur chemin tout le monde, se dirij^èrent vers les escaliers ; ils les descendaient, quand ils rencontrèrent Pasimonde qui. un grand bâton à la main, arcourait au bruit, et sur la tiV duquel Cimon asséna un tel coup, qu'il la lui fendit h moilio et retendit mort à ses pieds. Le malheureux Ormisda courant au serours de son frère, fut également tué d'un seul C9up par Cimon, et tous ceux qui voulurent ensuite s'approcher, furent blessés et rejetés en arrière par les compagnons de Cimon et de Lisimaque.
« Ces derniers, laissant la maison pleine de sang, de tumulte, de larmes et do tristesse, arrivèrent en groupe seri' au navire avec leur proieet sansaulreempèchement ; y étani montés eux-mêmes avec tous leurs compagnons, ils battirent l'eau de leurs rames et s'en allèrent joyeux de b'urs failli d'armes, au moment même où le rivage se couvrait de gen armés accourus au secours des dames. Arrivés en Crète, ilfurent reçus joyeusement par de nonibreuxamis et parent:-. et ayant épousé leurs dames et fait grande chère, il» jouirent en joie de leur rapine.
« Par suite de cos événements, il veut pendant longlemp de grands troubles et des bruits \ Chypre et à Rhodes. A la fin, cependant, les amis et lesparenis s'étant interposés tant d'un côté que de l'autre, ils arrangèrent les choses de façon que, après quelque temps d'exil, Cimon retourna heureux à Chypre aver Éphigénie, et que Lisimaque rentra h Rhod<; avec Cassandre -. et tous deux vécurent dans leur yoi^à avt'. leur dame, lon^jjleuips et en liesse. — •
NOUVELLE II
Cottanza aime Martuecio Gomilo. Entemlant dire «fu'il était mort, ello monte du ilù^espoir ilauâ une harriue qui est pousrée pw lo vent i Suse. De là, elle s'en va il Tunis où ello le retrouve vivant. Elle se fait counaitre à lui et l'épouse. Martaecio, devenu riche, s'en revient avec elle à Lipari.
La reine, voyant la souvelle de Pamphile terminée, après l'avoir beaucoup louée, ordonna à Émilia de poursuivre en eu disant une. Celle-ci commença de la sorte : « — Ohacun (ioiL avec raison prendre plaisir aux choses où l'on voit les récompenses couronner les affections, et ce parce que l'action d'aimer mérite à la longue plutôt joie qu'alfliction. En traitant une telle matière, j'obéirai donc à la reine avec pluri de plaisir que je ne l'ai fait au roi pour la précédente.
<( Vous devez savoir, délicates dames, que dans le voisinage de la Sicile est une île nommée Lipari, en laquelle, il xiy a pas encore graad temps, fut une très belle jeune fille appelée Costanza, et née dans l'île de très honorables gens. Un jeune homme, qui était aussi de l'île, et qu'on appelait Martuecio Gomito, très beau et très bien élevé, et fort entendu dans son état, en devint amoureux. La jeune fille de son côté s'alluma tellement pour lui, qu'elle n'éprouvait jamais de plaisir que quand elle le voyait. Martuecio désirant l'avoir pour iemme, la lit demander à son père qui répondit qu'il était pauvre et que pour cette raison il ne voulait pas la lui donnsr. Martuecio, indigné de se voir refuser à cause de sa pauvreté, jura à ses amis et à ses parents qu'il ne reviendrait plus à Lipari, sinon riche. Et étant parti en corsaire, il se. mit à suivre les côtes de la Barbarie, pillant tous ceux qui étaient moins forts que lui: en quoi la fortune lui eût été très favorable, s'il avait su user avec modération da con bonheur. Mais non contents, lui et ses compagnons, de s'être enrichis en très peu de temps, il arriva que, tandis qu ils cherchaient à devenir plus riches, ils furent tous pds et dépouillés, après une longue résistance, par certains navires de Sarrazins qui noyèrent la plupart d'entre eux ; bref, son navire ayant été déloncé, Martuecio fut conduit à Tunis où il fut mis en prison et leau en longue misère.
a La nouvelle courut à Lipari, non par un&ni par deux, riiais par plusieurs personnes, que tous ceux qui étaient avec Martuecio sur son navire avaient été noyés. La jeune lille, qui, depuis le départ de Martuecio, était restée affligée au delà de toute mesure, entendant dire qu'il était mort
206 LE DÉCAMÉHON.
avec les autres, pleura longuement, et résolut en elle-môme de ne plus vivre ; mais n'ayant pas le courage de se tuer elle-même violemment, elle pensa h donner une nouvelle nécessité à sa mort. Étant sortie secrètement, une nuit, de la maison de son père, et s'étant rendue sur le port, elle. trouva d'oventure unT; petite bari|uc de pécheurs quel(}utf peu écartée des autres navire-i et qui, ses patrons en étant pour le moment descendus, était munie de son mat, de voiles et de rames. Y étant promptement montée, et ayant gagné le large, experte qu'elle était dans l'art de la navigation, commo le sont généralement toutes les l'einmes de l'île, elle hissa la voile, jeta les rames, quitta le timon, et s'abandonna au vent, pensant qu'il arriverait nécessairement ou que le vent lérait chavirer la barque qui n'avait ni lest ni pilote, ou que quelque écueil la briserait, par suite de iiiioi, quand bien même elle le vourirait, elle ne pourrait s'écliapper et devrait se noyer inrailliblement. Puis s'étant enveloppé la tête dans un manteau, elle se coucha dans le fond de la barque et se mit à pleurer.
« Mais il en arriva tout autrement qu'elle avait pensé, pour ce que le vent qui souillait venant de tramontane et étant très léger,et la mer étant fort peu houleuse, la barque sur laquelle la jeune (ille était montée fut poussée parle vent, le lendemain, à l'heure de vesprée, à cent milles audes-sus de Tunis, sur une plage voisine d'une ville appelée Suse. La jeune fille ne s'apercevait pas si elle était encon^ en mer ou sur terre, car elle avait résolu, quelque accident, qu'il arrivât, de ne pas lever la tôte, et do fait elle ne l'avait pas levée, il y avait, d'aventure, sur le rivage, quand la barque alla y heurter, une pauvre bonne femme de marin, occupée à retirer du soleil les filets de ses pêcheurs, et qui, voyant la barque, s'étonna qu'on l'eût laissée aller heurter le rivage toute voile déployée. Pensant que les pécheurs qui la montaient s'y étaient endormis, elle se dirigea vers elle et n'y vit que cette jeune fille qui dormait profondément, et l'ayant appelée à plusieurs reprises, elle finit par la réveiller ; l'ayant reconnue à ses vêtements pour une chrétienne, elle lui demanda en latin comment il se faisait qu'elle tût arrivée en cet endroit seule dans cette barque. La jeune fille, entendant parler latin, pensa qu'un vent nouvellement survenu l'avait peut-être ramenée à Lipari, et s'étant levée soudain, elle regarda autour d'elle ; mais ne reconnaissant pas le pays et se voyant à terre, elle demanda à la bonne femme où elle était. A quoi la bonne femme répondit i '« — Ma fille, tu es près de Suse, en Barbarie. — » En entendant cela, la jeune fille désolée que Dieu n'eût pas voulu l'envoyer à la mort, craignant qu'il ne lui arrivât quelque honte, et ne sachant que faire, elle s'assit au pied de la
barque et se mit à pleurer. Ce que voyant la bonne femme, elle en eut pitié et, à force de la prier, elle réussit à remmener dans sa cahutte, et là, elle fît si bien par ses caresses, que la jeune Olle lui dit comment elle était arrivée en ce lieu. Sur quoi, la bonne femme, comprenant qu'elle était encore à jeun, lui apporta son pain dur, de l'eau et quelques poissons, et la pria tellement qu'elle en mangea un peu. Après avoir mangé, la Gostanza demanda qui éiait la bonne femme qui parlait ainsi latin; à quoi celle-ci dit qu'elle était de Trapani et qu'elle avait nom Carapresa, et qu'elle était la servante de quelques pêcheurs chrétiens.
« La jeune fille, en entendant parler Carapresa, bien qu'elle fût très désolée, et ne sachant ce qui la poussait en cela, augura bien en entendant ce nom et se mil à espérer sans savoir quoi, et à se relâcher un peu de son désir de mourir ; et sans faire connaître qui elle était ni d'où, elle pria la bonne femme d'avoir pitié de sa jeunesse pour l'amour de Dieu, et de lui donner quelque conseil afin d'éviter qu'on lui fît injure. Carapresa, en l'entendant, comme une bonne femme qu'elle était, la laissa dans sa cabane, et, après avoir promptement relevé ses (ilets, revint la prendre et, l'ayant enveloppée des pieds à la tète dans son manteau, elle la mena avec elle à Suse, et là, elle lui dit : « — Cos- « tanza, je te mènerai chez. une trè.s lionne dame sarrazine, « à laquelle je rends quelques services pour ses besoins; « c'est une dame âgée et compatissante : je te recominan- « derai à elle du mieux que je pourrai, et je suis certaine « qu'elle t'accueillera volontiers et te traitera comme sa <' fille; quant à toi, tu feras tout ton possible, restant avec « elle, pour la servir et pour gagner sa faveur, jusqu'à ce « que i)ieu t'envoie une meilleure fortune. — » Et elle fit comme elle avait dit.
« La dame, vers qui la vieille était allée, après l'avoir écoutée, regarda la jeune fille, et se mit à pleurer ; puis, l'ayanl attirée à elle, elle la baisa au front et l'emmena par la main dans sa maison, où. elle habitait sans homme avec quelques autres femmes, qui toutes s'occupaient à travailler de leurs mains à divers ouvrages de soie, de palmier ou de cuir. En peu de jours, la jeune fille en eut appris quelquesuns et se mit à travailler avec elles, et elle gagna tellement les bonnes grâces de la dame et des autres que ce fut chose merveilleuse ; en peu de temps aussi, grâce à leurs leçons, elle apprit leur langue.
« La jeune fille demeurant donc à Suse, et étant déjà pleurée comme perdue et comme morte chez elle, il advint que, le roi de Tunis étant un prince nommé Mariabdela, un jeune homme de haute naissance et de grand pouvoir, qui habitait Grenade et qui prétendait que le royaume de Tunis
2J8 LE DÊCAMÉRON,
lui appartenait, rn=senil>la une grande quanlilé de gens «l'armes et marcha coiUro le roi de Tunis pour le chasser du trône. Ces cho!?e8 vinrent aux oreilles di; Marlucrio Gomito • laiis sa prison ; celui-ci, »]ui savait très bien Ir. langue barl):iresqup, apprenant que le roi de Tunis faisai*. de grands [.[■eparatirs pour sa défense, dit h un fie ceux (jui le g:arilaicnt : • — Si je pouvais parler au roi, je m- lerai« fort « de lui donner un conseil gi-4ce auquel il serait v*in<iueiir « en cette guerre. — » Le gardien répéta ces paroles à son soigneur, qui les rapporta incontinent au roi. Pour quoi, le roi ordonna que Martuccio fût amené devant lui, et lui demanda quel conseil était le sien. iMartuccio lui répondit ainsi : «c — Mon seigneur, si j'ai bien observé, en un autre « temps où je fréquentais vos pays, la manière donl vous « combattez, il me semble que vous le laites plutôt avec des « archers qu'avec d'autres combattants ; et poor ce si l'on « pouvait trouver un moyen pour que les arehers de votre' m adversaire manquassent de traits, et que les vôtres en « eussent abondamment, je pense que vous gagneriez la ba- « taille. — » A quoi le roi dit : « — Sans doute, si cela se « pouvait faire, je serais sûr d'être vainqueur. — » A quoi Martuccio dit : • — Mon seigneur, si vous le voulez, cela « peut très bien se faire, et voici comment : il faut que « vous fassiez faire pour les arcs de vos archers des cordes « beaucoup plus minces que celles dont on use communé- « ment partout ; puis, vous ferez faire des traits dont les « coches ne puissent aller qu'avec ces cordes ; et il faut que « tout cela soit fait si secrètement que votre adversaire ne « le sache pas, car autrement il Iro'iverait moyen d'y remé- « dier. VA voici pourquoi je parle ainsi : quand les archers « de votre ennemi auront lancé leurs traits et que les vôtres « auront lancé les leurs, ^'ous savez qn'ii i'a on .-•;>, durant la « bataille, que vos ennemis ramasses' les traits que les « vôtres auront lancés, de même qu il fau-vraque vos archers « ramassent ceux de l'ennemi ; maisles adveistJreH iie(»our- « ront se servir des traits de vos archers, pour ce que les « petites coches ne pourront s'adapter à ieure grosses cor- « des, tandis que ce sera tout le contraire pour les traits de « l'ennemi, car les cordes minces, recevront très bien les « traits qui auront une grande coche ; et ainsi les vôtres se- « ront amplement pourvus de traits, tandis que vos adver- « saires en manqueront. — »
u Le conseil de Martuccio plut au roi qui était un seigneur fort sage, et il le suivit de pyoint en point, ce qui fit qu'il se trouva avoir gagné la bataille. De là, Martuccio pénétra fort avant dans sa faveur, et devint par la suite très puissant et très riche. Le bruit de ces événements courut dans le pays, et parvint aux oreilles de la Costanza qui apprit ainsi que
Martuccio Gomito, qu'elle avait longtemps cru mort, était vivant. Pour quoi, l'amour qu'elle avait eu pour lui, et qui déjà était fort attiédi en son cœur, se ralluma d'une flamme soudaine et revint plus grand que jadis, faisant ressusciter l'espérance morte. Alors, elle s'ouvrit entièrement sur ses aventures à la bonne dame avec laquelle elle demeurait, et elle lui dit qu'elle désirait aller à Tunis, afin de rassasier ses yeux de ce que ses oreilles les avaient risndus désireux de voir, d'après les nouvelles reçues. La dame la loua beaucoup de ce désir, et comme si elle eût été sa mère, elle monta avec elle dans une barque et la conduisit à Tunis ofi la Costanza tut honorablement accueillie dans la maison d'une de ses parentes. Carapresa étant allée avec elle, elle l'envoya s'enquérir de ce qu'elle pourrait apprendre au sujet de Martuccio, et celle-ci, ayant appris que Martuccio était vivant et dans une grande situation, le lui rapporta ; sur quoi il plut à la gente dame d'aller elle-même apprendre à Martuccio que sa Gostanza était venue à Tunis, et étant allée un jour le trouver, elle lui dit : « — Martuccio, il est arrivé en ma « maison un tien serviteur qui vient de Lipari, et qui vou- « drait te parler en secret ; et pour ce, ne voulant pas me ¥ fier à d'autres, je suis venue moi-même, selon qu'il m'a « priée, pour te l'apprendre. — » Martuccio la remercia et la suivit chez elle.
« Quand la jeune fille le vit, elle fut bien près de mourir de joie, et ne pouvant se contenir, elle courut soudain à lui lea bras ouverts, les lui jeta autour du coi et l'embrassa ; puis, soit au souvenir des infortunes passées, soit à cause de la joie présente, sans pouvoir dire une parole, elle se mit doucement à pleurer. Martuccio, en voyant la jeune fille, resta un instant étonné, puis il dit en soupirant : « — ô ma Cos- « tanza, es-tu donc vivante? 11 y a bon temps que j'ai appris « que tu étais perdue, et qu'en notre pays on ne savait rien « sur toi. — » Et cela dit, il la serra tendrement dans ses bras en pleurant, et l'embrassa. Alors laCostanzalui raconta toutes ses aventures, et la façon honorable dont elle avait été reçue par la gente dame avec laquelle elle était demeurée.
'< Après s'être entretenu quelque temps avec elle, Martuccio l'ayant quittée, s'en alla trouver le roi son seigneur, et lui conta tout, à savoir ses propres aventures et cpllos de la jeune fille, ajoutant que, avec sa permission, il en'r:;dait l'épouser suivant nos lois. Le roi fut émerveillé de ces choses ; il fit venir la jeune fille, etaprès avoir entendu d'elle que tout était bien comme Martuccio avait dit, il lui dit : « — Donc, tu l'as on ne peut mieux gagné pour mari. — » Et ayant fait venir de riches et nobles présents, il les donna partie à la jeune fille, partie à Martuccio, leur laissant la
300 LE DKCAMi:nON.
faculté de faire ce qui plairait le plus h chacun d'eux. Martuccio, aprè? avoir honoré de son mieuxlagcnte dame uveo laquelle la Costanza était demeurée, l'avoir remerciée do ce quelle avait fait fiour lui venir en aide, et lui avoir fait des présents conformes à sa qualité, la recommanda à Dieu, et
Îrii confïé d'elle, non sans que la Costanza répandit force armes. Puis, avec la permission du roi, étant montés sur un navire, ils s'en retournèrent, emmenant (iarapresa avee eux à Lipari où les poussa un vent favorable, et où ils furent accueillis avec uno telle fête qu'on no pourrait jamais lo dire. Lfi, Martuccio épousa la Costanza, et lit de grandes ot belles noces, et tous deux jouirent pendant lon^^lemps eu paix de leur amour. — »
NOUVELLE m
Pietro Boecamazza l'enTuit ayee l'Acoolella. Il rencontra de» rolenrt ; la Joana fille fuit à trareri une for>;t et arriva reri on ch&t'-au. PiiUro c«t pris par les ▼oleari et se «aare <lft leurt maint. Aprè* dirert accident», il arrive au i;li&> taaa oi^ était r.\gnolella, et l'ajranl épousé* il «'en revient avec elle & Home.
Il n'y eut personne parmi les assistants qui ne louât la nouvelle d'Emilia. et la reine, s'apercevant qu'elle était finie, se tourna vers Elisa et lui ordonna de continuer. Celle-ci, désireuse d'obéir, commença : « — Il me souvient, gracieuses dames, d'une mauvaise nuit que passèrentdeux jeunes imprudents ; mais pour ce qu'elle fut suivie de nombreux jours fortunés et qu'elle est en cela conforme à nof tre programme, il me plaît de vous la raconter.
« A Home, qui fut jadis la tête du monde comme elle en est aujourd'hui la queue, était, il n'y a pas encore longtemps un jeune homme nommé Pietro Boccamazza, d'une famille très honorable parmi les* familles romaines, et qui s'énamoura d'une très belle et très accorte jeune (ille, nommée Agnolella, fille d'un certain Giglinozzo Saullo. plébéien, mais très aimé des Romains. Étant donc devenu amoureuxd'elie, il lit si bien que la jeune fille se mit à l'aimer d'une affection non moindre que celle qu'il avait pour elle. Pietro, poussé par un amour fervent et ne voulant pas souffrir plus longtemps la peine cruelle que lui causait le désir qu'il avait rte la posséder, la demanda pour femme. Uès que ses parents apprirent cela, ils accoururent tous à lui et le blâmèrent fort de ce qu'il voulait faire ; d'un autre côté, ils firent dira à Giglinozzo Saullo, <|u'il ne prêtât en aucune manière attention à ce que dirait Pietro, pour ce que, s'il le faisait, ils
ne l'auraient jamais pour ami ni pour parent. Pielro, se voyant ainsi fermer la seule voie par laquelle il croyait pouvoir satisfaire son désir, fut sur le point de mourir de douleur, et si Giglinozzo y avait consenti, à i'encontre de tous ses parents, il aurait pris sa fille pour femme. Toutefois, il se mit en tête d'en venir à ses fins, si cela plaisait à la jeune fille : et s'étant assuré par l'entremise d'une personne de ses amis qu'elle y consentait, il convint avec elle de s'enfuir tous les deux de Rome.
« Ayant tout préparé pour cette fuite, il se leva un malin de très bonne heure, et étant monté avec elle à cheval, ils se dirigèrent vers .^lagna où. Pierre avait certains amis en qui il avait grande conlian^e. Chevauchant de la sorte et n'ayant pas le temps de procéder à leurs noces, pour ce qu'ils craignaient d'être poursuivis, ils allaient devisant ensemble de leur amour et se baisant parfois l'un l'autre. Or, Pietro. ne connaissant pas trop le chemin, il advint qu'arrivés à environ huit milles de Rome, au lieu de prendre à droite comme ils devaient, ils prirent à gauche. A peine eurent-ils cheminé pendant deux milles qu'ils se trouvèrent près d'un petit castel duquel, dès qu'on les eut vus, sortit soudain une douzaine de gens à pied. Ces gens étaient déjà près d'eux, quand la jeune fille les vit, pour quoi elle dit en criant : « — Pietro, • décampons, car nous sommes assaillis ; — » et, comme elle sut, elle dirigea son cheval vers une très grande forêt, lui tenant les éperons serrés au flanc et cramponné h l'arçon. Le cheval, se sentant piqué, se mit à galoper et l'emporta à travers la forêt. Pietro. qui était beaucoup plus attentif'à la regarder qu'à regarder le chemin, n'avait pas aperçu aussi vite qu'elle les gens armés ; pour quoi ceux-ci lui arrivèrent suspendant qu'il regardait d'où ils pouvaient venir, le prirent et le firent descendre de sa monture. Puis ils lui demandèrent qui il était, et, quand il le leur eut dit, ils se mirent à délibérer entre eux et à dire : « — Celui-ci « est ami de nos ennemis ; qu'avons-nous à en faire, sinon « de lui enlever ses vêtements et ce cheval, et de le pendre « à un de ces chênes en dépit des Orsini ? — » Et tous étant tombés d'accord là-dessus, ils ordonnèrent à Pietro de se déshabiller. Comme il se déshabillait, prévoyant déjà son triste sort, une embuscade d'au moins vingt-cinq fantassins assaillit à son tour subitement les malandrins en criant : « A « mort ! à mort ! » Ceux-ci, surpris de cette brusque agression, lâchèrent Pietro pour se défendre ; mais voyant qu'ils étaient bien moins nombreux que les assaillants, ils commencèrent à fuir, poursuivis parées derniers. Ce que voyant Pietro, il reprit en toute hâte ses vêtements, sauta sur son cheval et se mit à fuir tant qu'il put dans la direction qu'il •vait vu prendre à la jeune fille. Mais il ne trouva par la
.jO;2 le DÉCAMÉRON
iuièt ni ciiPinin.ni sentier; il ne vit aucune trace de cheval; aussi, quoiqu'il lui parût être en sûrefo et hors des mains de ceux qui l'avaient pris ainsi que deceux par qui ses agresseurs avaient été assaillis cux-uiémes, ne retrouvant pas la jeune fille, il l'ut le plus malheureux des hommes, et se mit A. se lamenter et à courir çà et \h par la f'orét en l'appelant. Mais personne ne lui répondait et il n'osait point retourner sur ses pas. Quant à aller plus avant, il ne savait où cela le mènerait. D'autre part, les bëtes l'éroces (]ui habitent d'ordinaire les forêts lui causaient une grande peur, tant pour lui-même que pour sa Jeune amie qu'il lui semblait voir à eliaque instant étranglée par quelque ours ou par quelque
luiip.
<< Ce malheureux Pietro s'en alla donc tout le jour par la forêt, criant et appelant, revenant parfois sur ses pas alors qu'il croyait marcher en avant; et ses cris, ses lamentations, la peur, un long jeûne, tout cela l'avait tellement harassé, qu'il n'en pouvait plus. Voyant la nuit venir et ne sachant quel parti prendre, il descendit de chevalet après avoir avisé un très gros chêne, il y attacha son cheval et y grimpa, afin de n'être pas dévoré la nuit par les bêtes féroces. Peu aprè" la lune se leva et le temps devint très clair ; mai"5 quand bien môme il aurait eu le loisir de dormir, le chagrin, la pensée de la jeune liîle ne le lui auraient pas permis ; pour quo.i, soupirant et se lamentant, et maudissant sa mésaventure, il resta éveillé.
• I^ Jeune fille, comme nous l'avons dit plus haut, ne sachant où se diriger dans sa fuite ets'abandonnanl au caprice du cheval qui l'emportait, pénétra si avant dans la 'forêt qu'elle ne pouvait plus voir l'endroit où elle y était entrée, pour quoi, de môme qu'avait fait Pietro, elle rôda tout le jour en ce lieu sauvage, tantôt s'arrôlant, tantôt marchant, pleurant et appelant sans cesse, et se lamentant sur son triste sort. A la fin, voyant que Pietro ne venait pas, et l'heure de vespréc étant déjà arrivée, elle se rabattit sur un petit sentier où elle s'engagea et que son cheval suivit. Quand elle eut chevauché un peu plus de deux milles, elle vit de loin uuecabaneverslaquelleclle se dirigea leplusvitequ'elle putj et là eile trouva un bonhomme fort âgé avec sa femme qui était au.ssi fort vieille. Quand ces gens virent qu'elle était seule, ils lui direni, : « — Ma fille, que fais-tu ainsi toute « seule, à cette heure, par ce pays ? — » La jeune fille répondit en pleurant qu'elle avait perdu sa compagnie dans la îorêt et demanda à quelle distance elle était d'Alagna. A quoi le bonhomme répondit : « — Ma fille, ce n'est pas là « le chemin pour aller à, Alagna, qui est à plus de douze milles M d'ici. — » La Jeune fille dit alors : • — Et y a-t-il près « d'ici quelque habitation où je puisse loger? — »» A quoi le
Cl N ij U I i: .M E J O L il .N É E . - Ou3
bonhornme répondit : « — Il n'y en a point d'assez proche « pour que lu puisses y arriver "de jour. — » Alors la jeune tille dit : « — Vous ph^.irait-il, puisijue je ne puis aller ail- <> leurs, de me recevoir ici cette nuit pour l'amour de " Dieu. — » Le bonhomme répondit : « — Jeune fille, il nous « plaît que tu restes ce soir avec nous ; toutefois nousterap- « pellerons que par ces contrées, de nuit et de jour, de mau- « vaises troupes d'amis et d'ennemis vont et viennent, )es- « quelles 1res souvent nous causent grand déplaisir et grand <■ dommage ; et si, par malheur, pendant que tu y seras, il " venait une de ces bandes et qu'elle te vît, belle et jeune « comme tu es, elle te ferait déplaisir et vergogne, et nous « ne pourrions te secourir. Nous avons voulu te le dire, afin i< que, si cela arrive, tu ne puisses nous le reprocher. — » La jeune fille, voyant Theure avancée, bien que les paroles du vieillard l'eussent fort effrayée, dit : « — S'il p!;ât. à Dieu, « il nous gardera vous et moi de cet ennui ; mais s'il m'en i< arrive comme vous dites, c'est un moindre mal d'être mal- « menée par les hommes que d'être dévorée dans les bois M par les bêtes féroces. — » Ayant dit ainsi, elle descendit de cheval et entra dans la cabane du pauvre homme, et là elle soupa avec eux du peu qu'ils avaient ; puis, tout habillée, elle se jeta avec eux sur un petit lit pour dormir, mais elle ne le put, car elle ne cessa toute L. nuit de soupirer, de se lamenter sur sa mésaventure etsur celle de Pietro, au sujet duquel elle ne savait si elle devait espérer autre chose ijue mal.
» Le nnatin étant déjà proche, elle entendit un grand tumulte de gens i^ui venaient ; pour quoi, s'étant levée, elle s'en alla dans une grande cour qui était derrière la petite cabane, et voyant dans un des coins un gros tas de foin, elle s'y cacha, afin que, si ces gens s'arrêtaient là, ils ne la trouvassent pas tout d'abord. A peine avait-elle achevé de se cacher que ceux-ci, qui formaient une nombreuse bande de mnlandrins, arrivèrent à la porte de la petite cabane et se la lirent ouvrir. Y étant entrés et voyant le cheval de ^a jeune fille qui avait encore sa selle, ils demandèrent qui '^.biit là. Le bonhomme, n'apercevant pas la jeune fille, réf>-:»n'1it r « — Il « n'y a personne autre que nous ; mais ce chev?l. r,; si que « soit celui des mains de jui il s'est échappé, est venu ici « hier soir et nous l'avons fait entrer pour que les loups ne « le mangent pas. — » « — Ordonc, — dit le chefde bande, — « il sera bon pour nous, puisqu'il n'a pas d'autre maître. — » Ayant donc envahi la cabane, une partie d'entre eux s'en alla dans la cour, et comme ils déposaient leurs lances et leurs écus de bois, 11 arriva que l'un deux, ne sachant que faire, enfonça sa lance dans le foin et peu s'en fallut qu'il ne tuât la jeune fille, qui était cachée, ou ne la forçât à se
ô 1 1 LE di:caml:iu)n.
découvrir pour ce que l.i lance passa si près de son sein gau« che, que le Ter lui déchira sos vôtemonls, ce qui faillit lui faire pousser un grand cri dans la crainte d'ôtre blessoe ; mais se rappelant l'endroit où elle ctuit, elle reprit tout son • ing-froid et se tint coite.
« Les gens de cette bande, qui çà qui là, ayant fait cuire tîurs chevreaux et les autres viandes, et après avoir mangé et bu, s'en allèrent à leurs affaires, emmenant avec eux le cheval de la jeune fille. Dès qu'ils furent quelque peu éloignés, le bonhomme se mit à demander à sa femme : « — Qu'cst-il advenu de notre jeune lille qui est arrivée ici « hier soir; je ne l'ai pas vue depuis que nous nous sommes « levés. — » La bonne femme répondit qu'elle no le savait pas et s'en alla voir si elle la voyait. La jeune fille, comprenant que les malandrins étaient partis, sortit de dessous lo tas de foin; alors le bonhomme, fort content de voir qu'elle n'était point tombée en leurs mains et voyant qu'il faisait déjà jour, lui dit : « — Maintenant que le jour vient, nous « t'accompagnerons, si cela te plaît, jusqu'à un château qui «c est à cinq milles d'ici et oii tu seras en sûreté; mais il faudra « que tu y ailles à pied, pour ce que cette maie engeance (|ui « vient de partir d'ici a emmené ton cheval. — » La jeune lille l'ayant rassuré sur ce point, les pria pour l'amour de Dieu de la conduire à ce château, pour quoi, s'étant mis en cbemin ils y arrivèrent vers la troisième heure. Le château appartenait à un membre de la famille desOrsini, qui s'appelait Liello di Campo di Fiore, et, d'aventure, il y avait en ce moment sa femme, qui était une très bonne et sainte dame, laquelle, voyant la jeune fille, la reconnut aussitôt et lui fit fête, et voulut savoir comment elle était venue là. La jeune fille lui conta tout. La dame, qui connaissait aussi Pietro, lequel était un ami de son mari, fut très chagriné de celte aventure et ayant appris en quel endroit il avait été pris, elle ne douta point qu'il eût été mis à mort. Elle dit donc à la jeune fille : — « Puisque tu ne sais pas ce qu'est de- «< venu Pietro, tu demeureras ici avec moi jusqu'à ce que je « puisse te renvoyer sans danger à Rome. — »
« Pietro. étant sur son chêne, plus affligé que jamais, vit venir, à l'heure du premier somme, une bande d'au moins vingt loups, qui tous, dès qu'ils virent le cheval, firent cercle autour de lui. Le cHeval, les sentant venir, leva la tète, rompit ses rênes et voulut se mettre à fuir; mais entouré de toutes parts, et ne pouvant s'échapper, il se défendit à grands coups de dents et de pieds. Enfin, terrassé par ses adversaires, il lut mis en pièces, éventré par eux, et quand tous s'en furent repus et l'eurent dévoré sans laisser autre chose que les os, ils s'en allèrent. De quoi Pietro, auquel le cheval «emblaitêtre une compagnie et un soutien pour ses fatigues,
CINQUIÈME JOURNÉE. HOo
fut Fort marri et pensa qu'il ne pourrait jamais sortir de cette ibrêt. A l'approche du jour, comme il mourait de froid sur Je chêne et qu'il regardait tout autour de lui, il vit devant lui, à environ un mille, un très grand fen ; pour quoi, dès qu'il fit tout cà fait jour, il descendit de dessus le chêne, non sans avoir grand'peur, et se dirigeant vers ce feu, il marcha jusqu'à ce qu'il y fut arrivé. Il trouva, assis lout autour, des bergers qui mangeaient et se donnaient du bon temps, et qui l'accueillirent par charité. Quand il eut mangé et qu'il se tut réchautfé, il leur conta sa mésaventure et comment il élait . venu là; puis il leur demanda s'il y avait de ce côté un village ou un château oix il pût aller. Les bergers dirent qu'à environ trois milles était un château appartenant à Liello di Campo di Fiore, où était présentement sa femme ; de quoi, Pietro, trèà content, les pria de lui donner quelqu'un pour l'accompagner jusqu'au château, ce que deux d'entre eux firent volontiers.
« Pietro étant arrivé au château, et y ayant trouvé quelqu'un de sa connaissance, s'occupait d'envoyer chercher la jeune fille dans la forêt, quand la dame le fit appeler. Il se rendit incontinent auprès d'elle, et voyant à ses côtés l'Agnolella, jamais joie ne fut pareille à la sienne. Il mourait d'envie d'aller l'embrasser, mais il était retenu par le respect qu'il avait pour la dame. Et s'il fut très joyeux, la joie de la jeune fille ne fut pas moindre. La gente dame, l'ayant bien accueilli et lui ayant fuit fête, et ayant entendu de sa bouche ce qui lui était arrivé, le reprit vivement de ce qu'il avait voulu faire contre la volonté de ses parents. Mais, pourtant, voyant qu'il était toujours dans les mêmes dispositions et qu'il plaisait à la jeune fille, elle dit : « — A quoi vais-je « perdre ma peine? Ils s'aiment, ils se connaissent; chacun « d'eux est ami de mon mari, et leur désir est honnête; je « crois de plus qu'il pluît à Dieu, puisque l'un a échappe « à la potence et l'autre à la lance, et tous deux aux « bêles féroces do la forêt; donc qu'il en soit ainsi. — » Et s'étant tournée vers eux, elle dit : « — Puisque c'est « votre volonté d'être mari et femme, cela me plaît aus- «si, et les noces se feront ici aux frais de Liello ; je « vous ferai bien faire ensuite la paix avec vos pa- « rents, — >»
«t Pietro très joyeux et l'Agnolella encore plus, s'épousèrent donc en ce lieu, et comme cela fut possible à la montagne, la génie dame leur fit de fort honorables noces, et ils purent jouir très doucement des premiers fruits de leur amour. Quelques jours après, étant montés à cheval avec la dame, et étant bien accompagnés, ils s'en retournèrent à Rome, où Pietro ayant trouvé ses parents fort courroucés de ce qu'il avait fait, il se remit en paix avec eux, et vécut heu-
;i:iO LE DliCAMÉllON.
reux et fort Ir^nijuiliement avec son Agnulunu juo^^u un nui? vieux jours. — »•
NOUVKLLE IV
Rirciardo Mnirt!] ott troar6 par mesMr Litio da Valtiona arto la û'.'i» •)■ celai-eL II l'époose et fait >a p.iix ari-e le pèr«.
Lorsque Klisa se tut, écoutant les «loi^fts données h sa nouvelle par ses con» pagnes, la reineordunnu à Pliilostrate d'en dire une, et celui-ci commença en riant : « — J'ai été lajit de fois blâmé par vous pour vous avoir forcés do deviser sur uc sujet pénible et de nature à vous faire pleurer, que je crois être tenu, afin de racheter l'ennui que je vous ai causé, de vous dire quelque chose qui voj»s fasse rire un peu; et pour ce, j'entends vous conter, en une nouvelle fort brève, une aventure amoureuse ayant abouti à un heureux éénoùnient, après avoir été seulemonù troublée par (luelquss soupirs et par une courte; peur n)èléc dr • - - n.
« Il n'y adonc pas longtemps, vah'ureus. . (ue vivait
en Romagne un chevalier riche et de bonn. - iti.in.cres, qn'on appelait messer Lizioda Valbonu Etant prochede lavigiliesae, il lui naquit, par aventure, d'une sieruie daim? appelée madame Giacomina, une fille qui, en grandissant, devint plue belle et plus plaisante qu'aucune autre de tous les envir^jns ; et pour ce qu elle leur était restée seule, son père et sa iiut*; l'aimaient et la chérissaient profondément, et la gnrda^Til avec un soin merveilleux, attendant le moment de lui li • faire quelque grand mariage. Or, dans la inaison de m«- > i Lizio venait fréquemment un jeune homme qui ne laqjiitliiiL presque jamais, beaa et frais de sa personne, et appiirienanl aux Manardi da Brettinoro. Il s'appelait Ricciardo et mos.ser Lizio et sa lemme ne s'en métiaient pas plus qise si c'eût éli:; leur fils. Hicciardo ayant vu plusieurs fois laj'Mine liile. qui était très belle, très gracieuse de manières, bien elev«e et déjà en âge d'èlre mariée, s'énamoura désespérément à'e^fk; mais il tenait son amour soigneusen^.nt cacijc. Lajc-une lillo , s'en étant aperçue, se mit, sanschercher à esquiver le coup, à l'aimer également; de quoi Ricciardo fut tpcs content. Kt, bien qu'il eût eu souvent envie de lui en parler, il s'était tu cependant par crainte; mais un jour, ayant pris son moment, il sc hasarda à lui dire : « — Gaterina, je te prie de ne pas « iniî laisser mourir d'amour pour toi. — r. La jeune iillo répondit aussitôt : « — Plût à Dieu que tu ne me fisses pas m luourir aussi toi-même. — » Cette réponse fit beaucoup
CINQUIli-ME JOUIINÉE. 'd'ôl
de plaisir à Ricciardo et augmenta sa hardiesse, et il lui dit : « — Je ne manquerai pas de iaire tout ce qui te sera agréable, « mais c'est à toi de trouver un nn^yen de sauver ta vie et la V mienne. — » La. jeune fille dit alors : « — Ricoiardu. tu ■' vois combien je suis gardée, et pour ce je ne vois pas ccm- « ment il te sera possible de me venir trouver; mais si tu « sais trouver un moyen qui se puisse employer sans qu'il « m'en résulte vergogne, dis-le-moi, et je l'emploierai. — » Ricciardo ayant longtemps réfléchi, dit soudain : « — Ma « douce Caterina, je ne vois pas d'autre moyen, sinon que tu M couches ou que tu puisses venir sur lagalerib qui est près « du jardin de ton père; car si je savais que tu v lusses la «nuit, je m'efforcerais certainement d'aller ty û'Oiiv-tr, « quelque haute que soit cette galerie. — » A qiio.' le- Gaterii;u répondit : « — Si tu -te fais iort d'y venir, je croit que « Je réussirai, moi, à y aller coucher. — » Ricciariio fj;i que oui; et cela dit, ils s'embrasscicnt une lois à Ja dérobée, et se quittèrent.
H Le lendemain, comme on était déjà à la fui de mai, la je^ine fille commença à se plaindre devant sa mère que la nuit précédente, à cause de la trop grande chaleur, elle n'avait pas pu dormir. La mère dit : n — Eh! ma fille, « quelle chaleur si grande a-t-il fait? Au contraire, il n'a « pas fait chaud du tout. — » A quoi la Caterina dit : « — Ma mère, vous devriez dire : à ce qu'il me semble, et « peut-être vous diriez vrai. Mais vous devez réfléchir com- « bii-n les jeunes filles ont plus chaud que les femmes « âgées. — » La dame dit alors : « — C'est vrai, ma tille; «mais je ne puis pas "faire chaud ou froid à ma fantai- « sio, comme tu le voudrais peut-être; il faut supporter « le temps comme les saisons le donnent. Peut-être cette « nuit fera-t-il plus frais, et tu dormiras mieux. — » « — Or « Dieu le veuille, — dit la Caterina, — mais ce n'est pas « l'ordinaire que les nuits aillent en se refroidissant [iluson « avance vers l'été. — » « — Que veux-tu donc que je fasse, « dit la dame. — » La Caterina répondit : « — Si cela plaît « — à mon père et à vous, je ierais volontiers faire un lit « dans la galerie qui est sur le jardin, à côté de la chambre « de mon père, et j'y coucherais; là, écoutant chanter le « rossignol, et étant en un endroit plus frais. Je serais beau- « coup mieux qu'en votre chambre. — » La mère dit alors : M — Ma fille, sois tranquille; je le dirai à ton père, et « comme il voudra, nous ferons. — »
« Ayant appris la chose par sa femme, messer Lizio qui était vieux et qui, pour cette raison, était peut-être un peu revêche. dit : « — Qu'est-ce que ce rossignol dont elle a « besoin pour s'endormir? Je la ferai dormir au chant de " la cigale. — » Ce qu'ayant su la Cateriua, non seulement
308 LE Di^CAMÉnON.
e'.lo ne dormit pas la nuit suivante, plus par dépit qu'à cause do la chaleur, mais elle ne laissa point dormir sa mère, se plaignant à chaque instant de la chaleur grande. Sa mère, voyant cela, alla trouver le lendemain malin mosser Lizio et lui dit : • — Messire, vous ne tenez guère à celte « jeune fille; qu'est-ce que cela vous fait qu'elle couche sur « cette galerie? Klle n'a pas eu un moment de repos pendant « toute la nuit; en outre, faut-il vous étonner que ce lui soit « un plaisir d'enlendre chanter le rossignol, elle qui n'est « qu'une enfant? Les jeunes gens désirent ce qui leur res- « semble. — » Messer Lizio, entendant cela, dit : « — Al- « Ions, qu'on lui fasse un lit comme vous l'entendrez, qu'on « y mette tout autour des rideaux de serge, et qu'elle y « couche et entende chanter le rossignol tout son saoul. — »»
w La jeune tille, h cette nouvelle, lit promptement faire un lit dans la galerie, et comme elle devait y coucher la nuit suivante, elle guetta jusqu'à ce qu'elle eût vu Ricciardo, auquel elle fit un signe convenu entre eux, et par où il comprit ce qu'il devait faire. Quand messer Lizio eut entendu sa fille gagner son lit, il ferma une porte par laquelle on allait de sa chambre à la galerie, et alla se coucher à son tour. Ricciardo, dès qu'il vit que tout était tranquille, monta h laide d'une échelle sur un mur, et une fois sur le mur, s'accrochant à certaines pierres d'attente d'un autre mur, h grand'peine, et en courant risque de faire une chute dangereuse, il parvint sur la galerie uù il fut reçu sans bruit avec une grandissime fête par la jeune fille. Et après de nombreux baisers, ils se couchèrent ensemble, et prirent, presque toute la nuit, joie et plaisir l'un de l'autre, faisant chanter plusieurs fois le rossignol.
« Les nuits étant courtes, et le plaisir ayant été grand, le jour vint sans qu'ils y songeassent; et ils étaient encore si échauffés tant de la température que du long amusement, qu'ils s'endormirent sans avoir rien sur eux, la Caterina enlaçant de son bras droit le col de Ricciardo, et le tenant de sa main gauche par cette chose que vous avez la plus honte de nommer quand vous êtes avec des hommes. Ils dormaient de cette façon sans se réveiller quand, le jour venu, mesH.;r Lizio se leva; et, se rappelant que sa fille était couchée sur la galerie, il ouvrit doucement la porte et dit : « — Voyons « un peu comment le rossignol a fait dormir la Caterina, cette nuit. — » Et ayant fait quelques pas, il leva les rideaux de serge dont le lit était entouré, et il vit Ricciardo et sa fille, tout nus et découverts, qui dormaienten se tenant embrassés comme il a été dit plus haut. Ayant parfaitement reconnu Ricciardo, il sortit de la galerie, et étant allé dans la chambre de sa femme, il l'appela en lui disant « : — Sns, « sus, femme; lève-toi et viens voir; ta fille avait tellement
« envie du rossignol, qu'elle l'a pris et qu'elle le lient dans « sa main. — » La dame dit : « — Comment cela peut-il « être? -- » Messer Lizio dit : « — Tu le verras, si tu te dépêches de venir. — » La dame, s'étant empressée de s'habiller, suivit sans bruit messer Lizio, et tous deux étant arrivés vers le lit, et les rideaux ayant été écartés, madame Giacomina put voir manifestement comment sa fille avait pris et tenait le rossignol qu'elle désirait tant entendre chanter. De quoi la dame, se tenant pour fortement jouée par Bicciardo, voulut crier et lui dire des injures; mais messer Lizio lui dit : « — Femme, garde-toi de dire un mot, si tu * as mon affection pour chère, car en vérité, puisqu'elle l'a « pris, il sera sien. Ricciardo est gentilhomme, riche et «jeune, nous ne pouvons avoir avec lui qu'une bonne al- « liance. S'il veut s'en aller d'ici tranquillement, il faudra « d'abord qu'il l'épouse; de sorte qu'il se trouvera avoir mis « le rossignol dans sa propre cage et non dans celle d'au- « trui. — » Sur quoi, un peu consolée, et voyant que son mari n'était point courroucé du fait, et que sa fille après avoir eu une bonne nuit s'était bien reposée et avait pris lo rossignol, la dame se tut.
« Il ne se passa guère de temps sans que Ricciardo se réveillât, et voyant qu'il était grand jour, il se tint pour mort et appela la Caterina, disant : « — Hélas 1 ma chère âme, «comment ferons-nous? Le jour est venu et m'a surpris « ici. — » A ces mots, messer Lizio s'étant avancé et ayant levé les rideaux, répondit :« — Nous ferons bien. — » Quand liicciardo le vit, il lui sembla que le cœur lui était arraché de la poitrine , et s'étant assis sur le lit, il dit : « — Mon « Seigneur, je vous requiers merci, de par Dieu, Je recon- « nais que j'ai mérité la mort, en homme déloyal et mé- « chant, et pour ce, faites de moi ce qu'il vous plaira ; pour « moi, je vous supplie, si cela se peut de me faire grâce de « la vie et de ne point me faire mourir. — » A quoi messer Lizio dit : « — Ricciardo, l'amour que je te portais et la < confiance que j'avais en toi ne méritaient point cette ré- ' compense ; mais pourtant puisqu'il en est ainsi, et que la « jeunesse t'a poussé à une si grande faute, il faut, pour t'é- « viter à toi la mort, et m'éviter à moi la honte, que tu «prennes pour ta femme légitime la Caterina, afin que, « comme elle a été tienne cette nuit, elle le soit tant qu'elle « vivra ; et de cette façon lu peux conquérir mon pardon et « ton salut ; mais si tu ne veux pas iaire ainsi, recommande « ton âme à Dieu. — »
« Pendant que s'échangeaient ces paroles, la Caterina avait lâché le rossignol, et s'étant renfoncée sous la couverture, s'était mis à pleurer fort et à prier son père de pardonner à Ricciardo ; d'un autre côté, elle suppliait Ricciardo
310 LE nKCAMÉIlON.
(!e faire ce que voulait messer l.izio, afin qu'ils pussont Hvnir tous deux longtemps et sans crainte de pareillea nuits. M lis il ne fut pas liesoin en cela de trop de prières, pour oe que d'une part la honte de la faute commise et l« désir de 1 1 racheter, et d'autre part la peur de mourir et l'envie déchapper sain et sauf, enfin l'ardent amour et le désir de posséder l'objet aimé, firent dire à Ilicciardo librement ni sans hésitation qu'il éiait prêt à faire ce qu'il plairait k messer Lizio. Pour quoi, messer Lizio s't'iant fait prêter p tr madame Giacominu un de ses anneaux, Ilicciardo épousa en leur présence la Caterina, sans bouger de l'endroit mém '. La chose faite, messer Lizio et la dame s'en allèrent en disant : « — Maintenant reposez-vous, car vous en av«z pro- « bahlement plus besoin que de vous lever. — »>
« Kiix iKirli?. les jiMines gens sVnil)r.»sscreiit de nous-enu, et n'ayant pas clieminé plus de six milles pendant la nuit, ils fournirent encore deux milles avant de se lever, et mirent ainsi fin à la première journée. Puis, s'étant levés, et Ricciardo s'étant entretenu plus longuement avec messer Lizio, quelques jours après, comme il convenait, en présence des amis et des parents, il épousa de nouveau la jeune fille et la conduisit à sa maison en grande fête. Kt par la suite, il cisela longuement avec elle aux rossignols, en paix et à son grand contentemept, de nait et de jour, comme il lui plut. — »
nou\t:lle ▼
Gaidotto da Cremona Iaii*e ft Giaconiino da PaTÏa ane potito GTIe et monrt. Cène, ci devenue s^iande et demeurant h Faenza. mt almve for Giannol» di SeT»rino et .Mioghino di Miagole qui ae la disputent. La jenne lille Mt reroonna oar être la aoear de Giannole, et éponae Mingbino.
Les dames, en écoutant la nouvelle du rossignol, avaient tant ri, qu'elles ne pouvaient se retenir de rire enoope, bien que Philostrate «e lût arrêté de conter. Mais pourtant, quand elles eurent assez ri, la reine dit : «< — En vérité, si tu nous 1 as attristées hier, tu nous as aujourd'hui tellement fait « rire, qu'il serait .injuste de te rien reprocher. — » Puis adressant la parole à Néiphile, elle lui ordonna de raconter. Celle-ci commença joyeusement ainsi : « — Puisque PhUos- « trate est entré en devisant dans la Romagne, il me plaît « pareillement ànioi aussi de m'y promener un peu en voua « contant ma nouvelle. — »
• Je dis donc que j&dis en la cité de Fano habitaient deux
CINQUIÈME JOURNÉE. iJlI
lombards, dont l'un s'appelait Guidotto de Crémone et l'autre Giacomino de Pavie. Tous deux étaient hommes d'âge et avaient été, dans leur Jeunesse, presque constamment soldats et sous les armes. Sur quoi, Guidotto étant près de mourir, et n'ayant ni fils, ni un autre ami ou parent à qui il se fiât plus qu'à Giacomino, il laissa à ce dernier unt jeune enfant qu'il avait chez lui et à peine âgée de dix ans, ainsi que tout ce qu'il possédait au monde ; et après l'avoir longtemps entretenu de ses affaires, il mourut. Il advint en ces temps que la cité de Kaenza, après avoir été longtemps en guerre et à la maie aventure, revint en un meilleur état, et qu'il l'ut librement permis à quiconque le désirait, d'y retourner. Pour quoi, Giacomino, qui y avait autrefois habité, et auquel ce séjour plaisait, y revint avec toute sa fortune, et emmena avec lui la jeune lille que Guidotto lui avait laissée et qu'il aimait et traitait comme sa propre fille. Celle-ci, en grandissant, devint la plus belle qui fût alors dans la cité ; et elle était aussi honnête et aussi bien élevée qu'elle était belle. Pour cette raison plusieurs commencèrent à la courtiser, mais par dessus tous les autres deux jeunes gens également beaux et riches lui vouèrent un si grand amour, qu'ils se mirent à avoir l'un pour l'autre une jalousie et une haine extraordinaires; ils s'appelaient, l'un Giannole di Séverine, et l'autre Minghino di Mingole. Tous les deux auraient volontiers pris pour femme la jeune fille qui avait déjà quinze ans, si les parents de cette dernière y eussent consenti ; pour quoi, voyant qu'ils ne pouvaient l'obtenir d'une façon honnête, chacun d'eux chercha le meilleur moyen pour l'avoir.
«f Giacomino avait chez lui une servante âgée et un valet nommé Crivello, personnage très complaisant et très facile, avec lequel Giannole se lia beaucoup et à qui, lorsque le moment lui sembla venu, il découvrit tout son amour, le priant de lui être favorable pour obtenir ce qu'il désirait, et lui promettant de grandes récompenses s'il le faisait. A quoi Crivello dit : « — Vois-tu, en cela je ne pourrai t'être utile « sinon de la façon suivante : Quand Giacomino ira souper « quelque part, je t'introduirai là où sera la jeune fille, car « si je voulais lui dire une seule parole en ta faveur, « elle ne m'écouterait pas une minute. Si cela te plaîfc, je « le promets de le faire ; tu feras ensuite, si tu saiS; ce que « tu croiras bon. — » Giannole dit qu'il ne demandait pas davantage, et ils en restèrent sur cet accord. De son côté Minghino avait gagnél'amitié de la servante, et s'était si bien entendu avec elle, qu'elle avait plus d'une fois porté des messages à la jeune fille et Pavait presque embrasée d'amour pour Minghino. Elle avait en outre promis au jeune homme de l'aboucher avec sa belle, s'il arrivait que,
312 LE LtCAMÉRON.
pour un motif quelconque, Giacomino sortît le soir de cher lui.
M II advint donc, quelques jours après tous ces pourparlers, que, par suite des menées de Crivello, Giacomino s'en alla souper avpc un de ses amis. Crivello en ayant averti Giannole, convinlavec lui qu'à un certain signal il viendrait et trouverait la porte ouverte. D'un autre côté, la servante, ne sachant rien de cela, fit prévenir Minghino que Giacomino ne soupait pas chez lui, et lui lit dire de se tenir près de la maison, de laçnn h accourir et à s'y introduire h un signal qu'elle lui Icrait. Le soir venu, les deux amants qui ignoraient leurs projets respectifs, mais qui se méfiaient cljacun l'un de l'autre, s'en vinrent, suivis d'un certain nombre de compagnons armés, pour pouvoir entrer sans étro empêches. Minghino, en attendant le signal, se posta avec les siens chez un de ses amis, voisin de la jeune lille ; Giannole, avec ses gens, se tinta quelque distance de la maison. Crivello et la servante. Giacoonino étant parti, s'ingéniaient à se renvoyer l'un l'autre. Crivello disait h la servante : M — Pourquoi ne vas-tu pas dormir maintenant; pourquoi t rôdes-tu ainsi par la maison. — » Et la servante lui disait : << — Mais toi, pourquoi ne vas-tu pas rejoindre ton « maître, puisque tu as bien soupe? - >> C'est ainsi qu'ils ne pouvaient se renvoyer l'un l'autre ; mais Crivello, voyant que l'heure arrêtée avec Giannole était venue, se dit en luimême : « — Pourquoi me mettre en peine de cplle-ci ? Si « elle ne se tient pas tranquille, elle pourra s'en trouver mal. — » Et ayant lait le signal ronvenu, il alla ouvrir la porio. Sur quoi, Giannole étant entré promplement avec deux de ses compagnons, et ayant trouvé la jeune lille dans la salle, ils s'emparèrent d'elle pour l'entraîner au dehors. La jeune fille se mita résister et à crier fortement, ainsi que la servante. Ce qu'entendant Minghino, il accourut surle-champ avec ses amis, et voyant la jeune fille déjà entraînée hors de la maison, ils tirèrent les épées, et se mirent tous à crier : « — Ah 1 traîtres, vou^ êtes morts ; la chose ne se passera pas ainsi ; quelle est cotte violence? — A ces mots, ils coininencèrent à frapper, tandis que tous les voisins, que le bruit avait fait sortir de chez eux avec des flambeaux et en armes, vinrent en aide à Minghino, blâmant vivement celte algarade. Pour quoi, Minghino, après une longue résistance, enleva la jeune fille à Giannole et la remit en la maison de Giacomino. Mais la bagarre n'était pas encore terminée, que survinrent les sergents du commandant de la cité, qui firent prisonniers bon nombre des combattants, parmi lesquels se trouvèrent Minghino, Giannole, et Crivello. et qui les menèrent en prison.
« L'affaire apaisée, et Giacomino étant de retour, il fut
fl'abord très marri de cet incident ; mais s'étant informé comment la chose s'était passée, et voyant que la jeune iilla n'avait failli en aucune façon, il se consola un peu se proposant, pour qus pareille aventure ne se reproduisît plus, de la marier le plus tôt qu'il pourrait. Le lendemain malin, les parents d'un côté et de l'autre ayant appris la vérité, et sachant le dommage qu'il en pourrait résulter pour les jeunes prisonniers, si Giacomino voulait faire comme en toute raison il le pouvait, allèrent le trouver, et le prièrent doucement de faire moins attention à l'injure que lui avait causée le peu de sens de ces jeunes gens, qu'à l'affection et à l'amitié qu'il leur portait, comme ils croyaient, à eux qui venaient le supplier, offrant en outre pour eux-mêmes et pour les jeunes gens de lui payer telle amende qu'il lui plairait d'exiger pour le mal qu'ils lui avaient fait. Giacomino, qui dans sa longue vie avait vu bien des choses ef était de bon sentiment, répondit brièvement : « — Seigneurs, si j'é- *t tais dans mon pays, comme vous êtes dans le vôtre, je « me tiens si fort pour votre ami qu'en cela comme en toute « autre chose, je ferais absolument comme il vous plairait ; « et en outre, je dois d'autant plus me rendre à vos désirs, « que vous vous êtes fait offense à vous-mêmes, pour ce que « cette jeune fille, comme beaucoup le pensent peut-être, « n'est ni de Crémone ni de Pavie, mais bien de Faenza, « bien que ni moi ni celui de qui je la tiens n'ayons jamais « su de qui elle était fille; pour quo', je ferai au sujet de « l'affaire pour laquelle vous me priez, tout ce que voua « voudrez. — «
« Les braves j.'ens, entendant que celte jeune fille était de Faenza, s'étonnèrent; et ayant remercié Giacomino de sa généreuse réponse, ils le prièrent de leur dire comment elle était venue en ses main:?, ê.t comment il savait qu'elle était do Faenza. A quoi Giacomino dit :« — Guidolto de Crémone " fut mon compag'nou et mon ami, et étant près de mourir, * il me dit que lorsque cette ville fut prise d'assaut par Tem- « pereur Frédéric, tout ayant été mis au pillige, il entra « avec ses compagnons en une maison, et la trouva pleine « de richesses et abandonnée par ceux qui l'habitaient, ex- « cepté par cette jeune fille, qui était âgée de deux ans ou « à peu près, et qui, le voyant monter par l'escalier, l'ap- « pela son père; pourquoi, ayant eu compassion d'elle, il « la prit et l'emmena à Faenza avec tout ce qui se Irou- « vait dans la maison. C'est là qu'en mourant, il me la « laissa avec tout ce qu'il avait, me chargeant, quand le « moment serait venu, de la marier et de lui donner en dot « ce qui lui avait appartenu. Elle est en âge d'être mariée, « mais je n'ai pas eu l'occasion de pouvoir lui donner quel- « qu'un qui me plût, je le ferais volontiers, de crainte
3ii LE DLCAliliUON.
• qu'une aventure comme celle d'hier n'arrive de nou- « veau. — >»
« li y avait là, parmi les autres, un certain Guiglielmo du Medicina. qui avait été avec Guidolto à celle prise, et qui connaissait bien la personne à qui avait appartenu la maison qui avait été pillée par Guidotlo. Voyant celte personne parmi les assistants, il s'approcha d'elle et lui dit: « — Ber- « nabuccio, entends-tu ce que dit Giacomino? — » Bernabuccio dit : u — Oui ; et tout à l'heure j'y jiensais fort, pour « ce que je me souviens tju'en ces tumultes je perdis une «c petite fille de l'Age que vient de dire Giucomino. — • A quoi Giuglielmo dit : « — Pour sur, c'est elle, pour ce que « je me trouvai Jadis en une reunion où j'entendis Guidotto tt raconter où. il avait lait son butin, et je vis bien que c'é- « tuit en ta maison ; et pour ce, rappelle-toi si lu croirais « pouvoir la reconnaître à quelque signe, et envoie la cher- M cher ; tu verras certainement qu'elle est ta lille. — » Pour quoi, Bernabuccio, en y songeant, se rappella qu'elle devait avoir une cicatrice en forme de croix au-dessus de l'oreille gauche par suite d'une tumeur naissante qu'il lui avait l'ait couper quelque temps avant cet événement. Aussi, sans plus attendre, il s'approcha de Giacomino qui était encore là, et le pria de le mener chez lui et de lui faire voir celte jeune fille. Giacomino l'y mena volontiers et fit venir la jeune fille devant lui.
« Dès que Bernabuccio la vit, il lui sembla voir le visage de sa mère, qui était encore belle femme ; mais pourtant ne s'en tenant point \ cette ressemblance, il dit à Giacomino qu'il voulait lui domandor la permission de lui levpr un peu les cheveux au-dessus de l'oreille gauche, à quoi Giacomino fut consentant. Bernabuccio s'étant approché d'elle qui se tenait toute rougissante, lui souleva les cheveux avec la main droiteet vit la croix; sur quoi, reconnaissant qu'elle était bjpu sa lille, il se mit à pleurer de tendresse et à l'embrasser, bien qu'elle s'en défendît : et s étant tourné vers Giacomino, il dit: « — Mon frère, c'est ma fille ; ma maison était celle M que GuiGotlo pilla, et ceftff enfant au milieu de la soudaine « épouvante, y tut oublié^- par ma femme qui était sa m'ère, « et jusqu i. ce jour niii^s av^ns cru qu'elle avait été brûlée « daus ceLtr maif^'^r nji fui râuuite en cendres ce jour-là. — » La jeune OHp en entendanl -■■s «aroles, et voyant qu'il était un homme a^j»', y ajor.:a '"o ; c m'^e par une force occulte, raêiant sos .■'nil-ra?:eracnl3 aux «^iens, elle se mit à pleurer de tendress.;.
« Bernahj.ccio envoya sur le champ chercher sa mère, ses autres parents, ses sœurs et ses frère?, et la montrant à tnus, il leur raconta le fait. Après mille cnibrasscinents, chacun lui fit une grande fête, et Giacomino y consentant,
Ci.NQUlK.ME JOURNÉE. 313
Bernabuccio la mena chez lui. Le gouverneur Je la cité, qui était un galant homme, ayant appris cela, et sachant que Giannole qu'il tenait, prisonnier était le fils de Bernaliuocio et le propre frère de la jeune fille, se détermina à passer légèrement sur le délit commis par lui, et s'étant entendu à ce sujet avec Bernabuccio et Ciacomino, il fit faire la paix à Minghino et à Giannole ; puis à Minghino, au grand plaisir de tous ?es parents, il donna pour femme la jeune fille dont la nom était Agnès, et il lui rendit la liberté ainsi qu'à Crivello et aux autres qui avaient été impliqués dans cette affaire. Minghino, fort joyeux, fit les noces belles et g-andes, et ayant mené Agnès dans sa maison, il vécut de longues années avec elle en paix et en joie. — »
NOUVELLE VI
Oiaimi di Procidt est trouvé avec nne jeune fille qu'il aime et qui arail été donnée au roi Federigo. Tous deuï sont liés à un pal pour étro brûlés. Mais Gianni est reconnu par Roggieri liell' Oria ; il échappe au supplice et épouse sa dame.
La nouvelle de Néiphile finie et ayant beaucoup plu aux dajnes, la reine ordonna à Pampinea de se disposer à en dire une. Celle-ci, montrant un riant visage, commença : « — Ce sont de très grandes forces, plaisantes dames, que celles de l'amour ; elles imposent aux amants de grandes peines et les jettent dans des périls démesurés et imprévus, comme on a pu fort bien le comprendre par les récits faits aujourd'hui et les jours précédents ; néanmoins, il me plaît de le démontrer encore en vous parlant d'un jeune amoureux.
« Ischia est une île très voisine de Naples. Il y avait jadis, entre autres, une toute jeune fille très belle et très gracieuse qui avait nom Rnstitula, et était fille d'un gentilhomme de l'île appelée Marin Bolgaro. Un jeune homme d'une île voisine d'Ischia, appelée Procida, et qui avait nom Gianni, l'aimait plus que sa propre vie, et était aimé d'elle. 11 ne se contentait pas de venir de jour à Ischia pour la voir, mais il y venait plus d'une fois la nuit, et souvent, n'ayant point trouvé de barque, il était allé en nageant de Procida jusqu'à Ischia, afin de voir, s'il ne pouvait mieux faire, les murs de la maison de sa belle. Durant cet amour si fervent, il advint que la jeune fille étant, un jour d'été, allée seule sur le bord de la mer, et courant de roche en roche un couteau à la main pour détacher les coquillages des pierres, elle arriva en un endroit entoure de lochcro où, soii
pour clicrcher l'ombre, soit & rniisc du voipinnge d'une fontai"? auxcuux 1res fruîches qui s'^- trouvait, quelques jeunes Siciliens venus de Naples s'étaient arrêtés. Ceux-ci, à la vue de cette belle jeune fille qui ne les avait pas encore aperçus, et qui s'en venait seule, résolurent de s'en emparer et de l'emmener avec eux ; et l'elfet suivit de près la résolution. Bien qu'elle criât beaucoup, ils la prirent, la mirent fur leur navire et poursuivirent leur route. Arrivés en Calabre, ils délibérèrent à qui devrait appartenir la jeune fille, et chacun la voulait pour soi ; pour quoi, ne pouvant s'accorder entre eux et craignant d'en venir à de pires extrémités et de gâter pour elle leurs affaires, ils décidèrent de la donner à Federigo, roi de Sicile, qui était alors jeune, et se plaisait à de telles choses ; ce qu'ils firent, dès qu'ils furent arrivés à Palerme. Le rui, la voyant si belle, l'eut pour agréable; mais comme il était un'peu souffrant de sa personne, il ordonna, en attendant qu'il lut mieux portant, de lu conduire *^n un très beau palais situé au milieu d'un jardin qui lui appartenait et qui s'appelait la Cuba, et de l'y Lien traiter; ce qui fut fait.
« L'enlèvement de la jeune fille fit grande rumeur à Ischia,et cequi augmentait l'indignation générale, c'étaitqu'on ne pouvait savoir quels étaient ceux qui l'avaient enlevée. Mais Gianni, qui s'en alfligoait plus que tout autre, n'attendant pas qu'il lui arrivât de ses nouvelles à Ischia, et ayant su de quel côté la frégate s'était dirigée, en fil armer une, y monta, et le plus rapidement qu'il put, parcourut toute la côte, depuis la Minerva jusqu'à la Scaka en Calabre, s'inlbrmant partout de !a jeune fille. Ce lut seulement h la Scalea qu'on lui dit qu'elle avait été emmenée à Palcrme par des mariniers siciliens. Gianni y alla le plus tôt qu'il put, et, après avoir bien cherché, il apprit i|ue la jeune lille avait été donnée au roi, et qu'elle était gardée par lui dans la Cuba, ce dont il fut très courroucé, car il perdit quasi tout espoir, non pas seulement de la ravoir, mais même de la voir. Cependant, retenu par l'amour, il renvoya sa frcgatc, et voyant que personne ne l'y connaissait, il resta à Palerme.
« Comme il passait souvent devant la Cuba, il advînt qu'un jour il la vit par hasard à une fenêtre et qu'elle le vit, ce dont tous doux turent très contents. Giani;i voyant que le lieu était solitaire, s'approcha d'elle le plus possible, lui parla, et s'étanl pnquis d'elle comment il devait s'y prendre pour lui parl»'r de nouveau, il la quitta, après avoir bien examiné la disposition des lieux. Il attendit la nuit, et quand une bonne partie en fut écoulée, il retourna à la Cuba, et s'étant accroché à des endroits où n'auraient pas grimpé dea pics? il entra dans le jardin, et y ayant trouvé une petite
antenrte de navire il l'appliqua contre la f'enêlre que la jeune fille lui avait indiquée, et y monta fort légèrement. Lajeuno fille, considérant comme perdu son honneur, pour la conservation duquel elle avait autrefois résisté à son amant, et pensant que non seulement elle ne pouvait le sacrifier à un plus digne que lui, mais qu'elle pouvait l'amener à la délivrer, avait pris la résolution de satisfaire entièrement ses désirs ; et pour ce, elle avait laissé la fenêtre ouverte, aliii qu'il pût s'introduire promptement. Gianni ayant donc trouva. la fenêtre ouverte, entra sans bruit, et se coucha à côté de i .. jeune fille qui ne dormait pas. Celle-ci, avant qu'ils en vin.-sent à autre chose, lui déclara ses intentions, le suppliant de l'arracher de ces lieux et de l'emmener. A quoi Gianni dit que rien ne lui plaisait davantage, et que, sans faute, dès qu'il l'aurait quittée, il s'arrangerait de façon à pouvoir l'emmener la première fois qu'il reviendrait. Gela dit, s'étant embrassés avec un grandissime plaisir, ils goûtèrent cette volupté au-dessus de laquelle Amour ne saurait plus rien olfrir ; et quand ils l'eurent éprouvée à plusieurs reprises, ils s'endormirent sans s'en apercevoir dans les bras l'un de l'autre.
« Le roi, auquel au premier abord la jeune fille avait plu beaucoup, s'étant souvenu d'elle et se sentant mieux de sa personne, résolut, bien qu'il lût presque jour, d'aller passer quelques instants près d'elle, et il s'en alla secrètement à la Cuba, avec un de ses serviteurs. Étant entré dans le château, il fit ouvrir la porte de la chambre dans laquelle il savait que dormait la jeune fille, et y entra en se faisant précéder d'une grande torche allumée ; et ayant regardé sur le lit, il la vit avec Gianni, tous deux nus et endormis dans les bras l'un de l'autre. De quoi il entra soudain dans une si violente colère que, sans rien dire, peu s'en fallut qu'il ne les tuât tous les deux avec un poignard qu'il portait au côté. Mais, estimant que c'est chose très vile pour tout homme, et surtout pour un roi, de tuer des gens nus et endormis, il se contint, et résolut de les faire périr publiquement par le feu. Se retournant vers le seul compagnon qu il avait amené, il dit : « — Que te semble de cette misérable femme en qui « j'avais mis tout mon espoir? — » Puis, il lui deman<la s'il connaissait le jeune homme qui avait eu une si grande audace que de venir, en sa propre maison, lui faire un tel outrage et un tel déplaisir. Celui qu'il interrogeait ainsi lui répondit qu'il i.e se rappelait pas l'avoir jamais vu. Le rci étant donc sorti tout courroucé de la chambre, ordonna que les deux amants, nus comme ils étaient, fussent pris et enchaînés, et que, dès que le jour aurait paru, on les menât à Palerme où. ils seraient liés sur la place publique à un pal, d«8 à dos, et qu'ils resteraient en cet état jusqu'à
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l'hnure de tierce, afin qu'ils pussent être vus de tous, puis qu'il seraient livrés aux flamme?, comme ils l'avaient mérité. Cet ordi-e donné, il courut s'entermer dans sa chamhre à Palerme, fort courroucé.
« Le roi parti, plusieurs sbires se Jetèrent sur les deux amants qu'ils ne pc contentèrent pas de réveiller, mais qu'ils siisirent promplemeiit et qu'ils enchaînèrent sans lu moimlro pilic. Ce qut! voyant les deux jeunes ^'t>ns. s'ils furent désolés, s'ils craiurnirent pour leur vie, s'ils pleurèrent et se plaignirent, il est aisé de se l'im i^iner. Suivant l'ordre du mi, ils furent menés à Pah'rine et liés sur une place publique à lin pal, et devant eux on prépara le bûcher et le ieu ((uj devaient les brûler à 1 heure manjuée par le roi. Tous les Palermitains, hommes et femmes, accoururent en hâte pour voir les deux amants ; les hommes concentraient tous leurs regards sur la jeune litle, et de même (ju ils admiraient combien elle était belle et bien faite dans tout son corps, de même les femmes qui ne regardaient que le jeune homme, s'accordaient à reconnaître qu'il était admirablement beau et bien fait. Mais les deux malheureux amants, pleins de bonté, tenaient la tète basse, ft pleuraient leur infortune, attendant d'heure en hnuro la cruelle mort par le feu.
« Pendant qu'ils restaient ainsi jusqu'à l'neure marquée, et qu'il n'était brnit partout que de la faute «lu'ils avaient commise, la nouvelle en parvint aux oreilles de llnj^qieri dcU'- Oria, homme d'une inestimable valeur et qui était alors amirai du roi. Il s'en alla pour les voir à l'endroit où ils étaient liés ; et, y étant arrivé, il ref^arda tout d'abord la jeune fille dont il admira beaucoup la b-^aulé ; puis ayant jeté les yeux sur le jeune homme, il le reconnut sans trop fie peine, et s'élant approché de lui, il lui demanda s'il était Gianni de Procida. Gianni, ayant levé la tête, et reconnaissant l'amiral, répondit : « — Mon seigneur, j'ai oien été relui dont. vous « parlez,mai3 je suis bien près de ne l'être plus. — » L'amiral lui demanda alors quelle cause l'avait conduit là. A quoi Gianni répondit : « — L'amour d'abord, et la colère du « roi. — >» L'amiral lui demanda de lui conter la chose plus en détail, et ayant entendu de lui comment tout s'était passé il allait s'en aller, quand Gianni le rappela et lui dit : « — Hélas! mon seigneur, si cela se peut, deir.andez M pour moi une grâce à celui qui m'a fait mettre ici de la sorte. — » Ruggieri demanda quelle était celte grâce. — A quoi Gianni dit : « — Je vois qu'il me faut bientôt mourir ; M je demande comme faveur, qu'au lieu d'être dos à dos « avec cette jeune fille que j'ai aimée plus que ma vie et qui « m'a aimé de même, on nous mette le visage tourné l'un « vers l'autre, afin qu'en mourant, je voie sa figure et puisse « m'eu aller consolé. — » Ruggieri dit en riant : « — "Vo-
« loriliers ; je ferai de telle sorte que tu la verras encore « tant que tu pourras en être ennuyé. — » Et l'ayant quitté, il ordonna à ceux qui avaient été préposés à l'exécution du supplice, qu'à moins d'un nouvel ordre du roi, ils ne fissent rien au delà de ce qui avait été déjà t'ait, et sans retard il alla trouver le roi.
« Bien qu'il le vît fort courroucé, il ne résolut pas moins de lui dire son avis, et il lui dit : «( — Sire, en quoi t'ont « offensé les deux jeunes gens que tu as ordonné de faire ■ brûler là-bas sur la place? — » Le roi le lui ayant dit, lluggieri poursuivit: « — La faute qu'ils ont commise mé- « rite bien ce supplice, mais il ne peut venir de toi. Et comme « les fautes méritent un châtiment, ainsi les services doivent « être récompensés, sans parler de la grâce et de la miséri- « corde. Connais-tu ceux que tu veux faire briîler? — » Lo roi répondit que non. Ruggieri dit alors : « — Eh ! bien, je « veux que tu les connaisses, afin que tu voies combien peu « raisonnablement tu te la-ssc* emporter par les élans de ta « colère. Le jeune homme est fils de Landolfo de Procida, « frère de messer Gian de Procida, auquel tu dois d'être roi H et seigneur de cette île. La jeune fille est la fille de « Marino Bolgaro, dont Finfluence est seule cause que ta • seigneurie n'ait pas été chassée d'Ischia. Ce sont en outre « deux jeunes gens qui s'aiment depuis longtemps, et c'est M poussés par Tamour, et non point pour te faire une injure, « (in'ils ont commis cette faute, si l'on doit appeler faute ce « (|ue l'amour fait faire aux jeunes gens. Pourquoi donc « les veux-tu faire mourir, alors que tu devrais les honorer « en les comblant de plaisirs et de bienfaits? — » Le roi entendant cela, et persuadé que Ruggieri lui disait vrai, non seulement ne persista pomt d-ms sa résolution première, msiis se repentit de ce qu'il avait lait. Pour quoi, il envoya sui--le-champ l'ordre de détacher les jeunes gens du pal et de les amener devant lui ; ce qui lut fait. Et s'étant pleinement assuré de leur condition, il pensa qu'il devait réparer par des dons et des honneurs l'injure qu'il leur avait faite. Les ayant donc fait richement vêtir, et voyant qu'ils y consentaient tous deux, il fit épouser la jeune fille par Gianni, et leur ayant fait de magnifiques présents, il les renvoya satisfaits chez eux oîi ils furent reçus avec une grandissime fête, et oti ils vécurent depuis tous les deux longuement, dans les plaisirs et dans la joie. — m
320 tli DLCA.MlJIiON.
NOUVELLE VII
^todurr, unoareaz de Violante, Gllo de mes9>'r Amerigo, ton seigneur, 1s rrad grosse et ml condamna à itro penda. Pendant qu'on le conduit au supplico en le fouettant de rerget, il est reconnu par son père et mis en IibvrtA ; après quoi il épouse Violante.
Les dames, qui, toutes tremblantes, étaient suspendues aux lèvres de Pampinca pour savoir si les deux amants avaifnl été brûlés, en entendant qu'ils avaient été sauvés louèrent Dieu et se réjouissaient fort. Quant à la reine voyant aue la nouvelle était finie, elle chargea la Laurelta de dire la suivante; celle-ci se mit à dire d'un air joyeux :
« — Très belles dames, au temps que le bon roi Guillaume gouvernait la Sicile, il y avait dans l'île un gentilhomme nommé messer Amerigo, abbé do Trapani, et qui, rntre autres bien temporels, possédait beaucoup d'enlaiits. Pour quoi, ayant besoin de serviteurs, et certaines galères de corsaires génois étant venues du Levant où elles avaient pris beaucoup de jeunes esclaves en côtoyant l'Arménie, il en acheta quelques-uns, les croyant Turcs. Parmi ces esclaves dont la plupart paraissaient être des bergers, il y en avait un de meilleure mine que les autres et qui était appelé Théodore. En grandissant, bien que toujours considéré comme esclave, il avait été élevé dans la maison avec les enfants de messer Amerigo; et se conformant plus h la nature qu'à la vile condition où un accident l'avait jeté, il devint si bien élevé et de si bonnes manières, et sut si bien plaire à messer Amerigo que celui-ci l'affranchit et, croyant qu'il était musulman, le fit baptiser et nommer Pietro ; puis il en fit son majordome, ayant en lui une très grande confiance.
« Kn même temps que ses autres enfants, avait grandi une fille de messer Amerigo, appelée Violante, belle et délicate Jeune filb*, laquelle, son père tardant trop à la marier, s'énamoura par aventure de Pietro. Cependant, bien qu'elle l'aimât et qu'elle le tînt en grande estime pour sa bonne mine et pour ses talents, elle n'osait lui découvrir son affection. Mais Amour lui évita celte peine, pour ce que Pietro, l'ayant plusieurs fois guettée en secret, s était énamouré d'elle à tel point qu'il n'éprouvait de plaisir qu'en la voyant; toutefois il craignait de laisser voir à qui que ce fût ce qu il éprouvait, cela lui paraissant moins que bien. La jeune fille qui le voyait volontiers, s'en aperçut, et pour lui donner plus de hardiesse, s'en montra fort contente, comme elle l'était en
eiret. Et ils en restèrent là pendant longtemps, n'osant se rien dire J'un à l'autre, bien que chacun d'eux le désirât, beaucoup. Mais pendant que tous deux brûlaient égalemenL ainsi d'une même flamme, la fortune, comme si elle avait. résolu d'amener ce qui arriva, leur fournit un moyen c\c chasser la craintive timidité qui les paralysait.
« Messer Ame'rigo avait, à un mille environ hors des murs de Trapani, une belle maison de campagne, où fu femme avec sa fille et d'autres dames avaient coutume de s>-' rendre souvent en partie de plaisir. Y étant allées un jour que la chaleur était grande, et ayant emmené Pietro avec elles, il advint, comme nous le voyons parfois en été, que le ciel se couvrit soudain d'obscurs nuages; pourquoi ladamo et ses compagnes, afin de n'être pas surprises en cet endroit par le mauvais temps, se mirent en route pour revenir à Trapani, marchant le plus vite qu'elles pouvaient. Mais Pietro et la Jeune fille qui étaient jeunes tous les deux, allaient beaucoup plus vite que la mère et les autres dames, non moins poussés par l'amour peut-être que par la peur du mauvais temps ; et comme ils avaient déjà pris une telle avance sur la dame et sur les autres, qu'on les voyait à peine, il arriva qu'après plusieurs coups de tonnerre, une averse de grêle grosse et serrée vint subitement à tomber, averse que la dame et sa compagnie évitèrent en se réfugiant dans la cabane d'un laboureur.
« Pietro et la jeune fille, n'ayant pas d'abri plus proche, entrèrent dans une vieille cabane quasi tout effondrée où. ne demeurait plus personne, et s'y réfugièrent tous deux gousun pan de toit qui subsistait encore, et où le peu d'espace où ils pouvaient s'abriter les forçait à se serrer l'un contre l'autrn. ce rtipprochement leur fut occasion d'enhardir un r-ea leurs cœurs à s'ouvrir leurs désirs amoureux, et Pietro se mit le premier à dire : « — Plût à Dieu que jamais, si je <« devais rester comme je suis, cette pluie ne s'arrêtât. — » Et la jeune fille dit : « — Cela me serait cher. — » Et de ces paroles, ils en vinrent à se prendre la main et à se serrer mutuellement, puis à s'accoler et à se baiser, la grêle tombant toujours. Et pour ne pas m'arrêter à chaque détail, le lemnp ne se remit pomt qu'ils n'eussent connu les suprêmes .joies de l'amour, et qu'ils n'eussent pris leurs mes^lr^î.■? pf.un prsndre secrètement plaisir l'un de l'autre. Le mauvais temps cessa, et à la porte de la cité; qui n'était pod loin de là, ils attendirent la dame et rentrèrent avec elle à la maison.
« Ils se retrouvèrent plus d'une fois au même endroit en prenantdegrandcs précautions, et au grand plaisirdechacua deux; et la besogne alla si bien que la jeune fille devint grosse, ce qui le« contraria vivement l'un et l'autre; aussi
la jeune inir li.-à-l-elle do tous les moyens pour se désengrosser, contre l'ordre de la nature ; mais elle ne put y it-upfir. Pour quoi, Pietro craignant pour sa vie, résolut de fuir et le lui dit. En .apprenant celte resolution, elle dit:
• — Si tu pars, je me tuerai sans la moindre hésitation. — » A quoi Pietro qui l'aimait beaucoup dit : « — Comment « veiix-tu, ma chère femme, que je reste ici? Ta grossesse « dérouvrira notre faute; toi, on te panionnera facilement; m mais moi, misérable, je serai celui qui supportera la peine « cio ma faute et de la tienne. — « A quoi la jeune (ille dit : « — pietro, ma faute se saura bien; mais sois certain que m la tienne, à moins que tu le dises toi-même, ne se saura m jamais. — » Pietro dit alors : « — Puisque tu me promets « i|iril en sera ainsi, ^e resterai; mais songe à me bien gar>
• d(!r ta promesse.
<• La jeune tille qui avait rarTié sn gropsf>sse le plus qu'elle avaii pu, voyant que les {iroporlinns (|U(! prenait son corps ne lui permettaient pas de la cacher plus longtemps, l'avoua un .our à sa mère avec force larmes, la suppliant de la sauver. La dame alfligée outre mesure, lui dit forrc injures, et voulut savoir d'elle comment la chose était arpAce. La jeune fille, alin qu'il ne lût fait aucun mal i\ Pieiro, composa une fable, et conta la chose à sa guise. La dame la crut, et pour cacher la faute de sa fille, elle 1 envoya à une de leurs maisons de campagne. Là, le temps des couches étant venu, la jeune fille criant comme le font les femmes en paTcille circonstance, et sa mère ne prévoyant pas que messer Amerigo qui ne venait presque janjais en cet endroit, y dût justement venir, il arriva que celui-ci, revenant d'oiseler et passant le long de la chambre où criait sa fille, s'étonna, entra soudain et demanda ce qu'il y avait. La dame voyant son mari venir ainsi à l'improviste. se leva fort émue, et lui raconta ce qui était arrivé à leur fille. Mais lui, moins prompt que la dame à croire ce qu'on lui disait, dit qu'il ne devait pas être vrai qu'elle ignorât de qui elle était grosse, et déclara qu'il voulait tout savoir; qu'en le disant sa fille pourrait recouvrer son afï'ection; sinon, qu'elle se préparât sans espoir de pardon à mourir. La dame s'eiïorça le plus qu'elle put de faire que son mari se contentât de ce que sa fille avait dit ; mais son insistance ne servit à rien. Il entra en une telle fureur, qu'il courut, l'épée nue à la main, vers sa fille qui pendant tous ces discours avait mis au monde un enfant mâle, et dit : « — Ou tu vas dire de qui tu as engendré cet €f enfant, ou tu vas mourir sur le champ. — » La jeune fille, craignant la mort, trahit la promesse faite à Pietro, et avoua ce qui s'était passé entre elle et lui.
« VjU entendant cela, le chevalier entra dans une telle fureur, qu'à peiue il put se retenir de la tuer; mais après
avoir exhalé sa colère en paroles, il remonta à cheval, s'en retourna à Trapani, et étant allé conter à un certain messire Conrad, capitaine pour le roi, l'injure qui lui avait été faite par Pietro, il le fit prendre, sans que celui-ci se méfiât de rien. Mis à la question, Pietro avoua tout; et, quelques jours après, il fut condamné par le capitaine à ête fouetté par la ville puis à être pendu par la gorge. Afin qu'une méoie heure fit disparaître de la terre les deux amants et leur enfant, messer Amerigo, dont la colère n'était point apaisée pour avoir fait condamner Pietro à mort, versa du poison dans une coupe de vin, et la remit à un de ses familiers avec un poignard nu, et dit : « — Va trouver Violante avec ces «I deux choses, et dis-lui de ma part, qu'elle choisisse promp- « tement des deux morts celle qu'elle voudra, du fer ou du « poison; sinon, je la ferai brûler vive en présence d'autant « de citoyens qu'il y en a dans la ville, comme elle l'a mé- « rite; et cela fait, tu prendras l'enfant mis par elle au « monde, et après lui avoir broyé la tèle contre un mur, tu r le jetteras à manger aux chiens. — » Le familier, ayant reçu de ce père féroce un ordre si cruel contre sa fille et son petiLt-fils, s'en alla plus disposé à mal qu'à bien.
« Pietro, condamné, marchait à la potence, fouetté pnr les familiers qui le menaient, quand il vint à passer, selon le bon plaisir de ceux qui précédaient le cortège, devant une auberge où. étaient trois gentilshommes d'Arménie, que le roi d'Aménie avait envoyés comme ambassadeurs à Rome pour traiter avec le pape d'importantes négociations relativement à un passage de troupes qui devait se faire, lesquels gentilshommes étaient descendus en cette auberge pour sô reposer pendant quelques jours et avaient été comblés d'honneurs par les gentilshommes de Trapani, et spécialement par messer Amerigo. Entendant passer les gens qui menaient Pietro, ils vinrent à une fenêtre pour voir. Pietro était nu jusqu'à la ceinture et avait les mains liées derrière le dos. L'un des ambassadeurs, homme âgé et de grande autorité, et nommé Fineo, l'ayant par hasard regardé, vit sur sa poitrine une grande tache rougeâtre, non peinte, mais naturellement empreinte sur la peau, comme celle que les dames appellent d'habitude des roses. A cette vue, il lui revient somdain en mémoire un sien fils qui lui avait été enlevé, il v avait déjà quinze ans, sur les côtes du Lazistan, et dont il n'avait jamais pu avoir des nouvelles; considérant l'âge du malheureux que l'on fouettait, il jugea que son fils, s'il vivait encore, devait avoir le même âge que celui-ci lui parai3sa?l avoir, et il se mit à soupçonner que ce pouvait bien être pon fils. Pensant, si c'était lui, qu'il devait encore se souvenir de son nom, de son père et de la langue d'Arménie, il attendit qu'il fût arrivé tout près et appela ; « — Théo-
(^ore! — » Pietro entendant ce nom, rcipva soudain la tête. Sur quoi, Fineo, parlant en arménien, dit : « — U'où ps-tu ? • De qui es-tu fils? — » Les sergents qui le menaient, par (léférence pour ce galant homme, s'arrêtèrent, de sorte que Pietro put répondre : « — Je suis d'Arménie, et fils d'un " nommé Kineo; j'ai été transporté ici par je ne sais quels •' gens. — » Ce qu'entendant Fineo, il reconnut à n'en plus douter que c'était bien le (ils qu'il avait perdu ; pouf* quoi, il descendit tout en pleurs avec ses compagnons et courut l'embrasser au milieu des sergents; et, lui ayant jeté sur les épaules un riche manteau qu'il portail, il pria celui qui le menait au supplice de voiiioii' bien utleiuirt; (ju'on lui donnât l'ordre de le ramener. Ce dernier repondit qu'il attendrait volontiers.
« Fineo avait déjà appris pour quelle cause Pietro était conduit à la mort, la rumeur publique l'ayant porté partout; pour quoi, il s'en alla promptement trouver messer Conrad, suivi de ses compagnons et de ses serviteurs, et lui parla ainsi : « — Messire, celui que vous envoyez h la mort comme «- esclave est homme libre, et c'est mon lils. Il est prêt à <■ prendre pour femme celle à qui l'on dit qu'il a prissavir- « ginité; qu'il vous plaise donc de surseoir à son exécution < jusqu'à ce qu'on puisse savoir si elle le veut pour mari, . afin que, si elle le veut, vous n'aviez point été contre lu « loi. — )) Messire Conrad, entendant que c'était le fils de lineo, s'étonna; et un peu confus de la fatalité, »ant reconnu que ce que disait Fineo était vrai, il le fit promptement reconduire àf sa demeure, et envoya chercher messer Amerigoet lui dit tout ce qui s'était passé. Messer Amorigo, 'lui croyait déjfi sa fille et son pelit-lils morts, fut l'homme le plus désolé du monde de ce qu'il avait fait, voyant bien "lue s'il elle n'était pas morte, il pouvait facilement tout ar- '■anger pour le mieux. Néanmoins, il envoya en toute h4icà 'endroit oij était sa fille, afin que si on n'avait pas encore 'wécuté son ordre, on ne l'exécutât point. Celui qui y alla, îrouva le faniilipr qui avait été envoyé par messer Arnerigj 'très de Violante, devant laquelle il avait pose le poignard Bt le poison, l'accablant d'injures parce qu'elle ne se pic?.- ?ait pas de choisir, et voulant la contraindre à pre.ndrts l'un ou l'autre. Mais ayant entendu l'ordre df, son sâv^neur. ii l.. laissa tranquille et s'en revint le trouver pour iui dire uù lm, étaient les choses.
« Messpr Aiuerigo, très content, s'en alla vers Fineo, et tout en pleurs, du mieux qu'il sut, s'excusa de ce qui clait arrivé, lui en demandant pardon et tilfirmant que si Tiiéodore voulait sa fille pour femme, il serait très heureux de la lui donner. Fineo accepta volontiers ses excuses et répondit : « — J'entends que mon fils prenne votre lillo poui'
CKNOUIEME JOURNEE. oZO
• femme; et, s'il ne le veut pas, que la sentence prononcée « contre lui ait son cours. — » Fineo et masser Amerigo étant donc d'accord, allèrent à l'endroit où Théodore é't.iit encore sous le coup de la peur de la mort et joyeux d'avoir retrouvé son père, et lui demandèrent ce qu'il voulait faire en cette circonstance. Théodore apprenant que, s'il voulait, la Violante serait sa femme, éprouva une telle joie qu'il lui sembla sauter de l'enfer au paradis, et il dit que cela lui serait une grandissime faveur, du moment que cela leur plairait à tous deux. On envoya donc savoir la volonté de la jeune fille, qui, apprenant ce qui était arrivé à Théodore, et ce qui lui avait été proposé, au moment même où, plus malheureuse que nulle autre femme au monde, elle attendait la mort, n'osait pas d'abord y croire; mais enfin, y prêtant quelque croyance, elle répondit que si clic suivait en cela son désir, nulle chose ne lui pourrait advenir de plus heureux que d'être la femme de Théodore, mais que cependant elle ferait ce qu'ordonnerait son père.
« Chacun étant donc d'accord, on maria la jeune fille, et la fête fut très grande, à l'extrême satisfaction de tous les citoyens. La jeune fille, s'étant rétablie et faisant élever soa petit enfant, redevint en peu de temps plus belle que jamais; et s'étant relevée de ses couches, elle se présenta devant Fineo, à son retour de Rome, et le salua comme son père ; quant à lui, fort satisfait d'une si bell • bru, il fit célébrer les noces en grandissime fête et allégresse, et accueillit Violante comme sa fille et la tint pour telle. Quelques jours après, étant monté avec elle, son fils et son petit-lils sur sa galère, il les emmena avec lui à Lajazzo, où les deux amants demeurèrent en paix et dans une profonde tranquillité tant qu'ils vécurent. — »
NOUVELLE VIII
Nastagio dcgli Onesti aimant une damo de la famille des Traversari, dépen«e toute sa fortune sans parvenir à se fairo aimer. Sur les instances des siens, ii s'en va à Chiassi. Là, il voit un chevalier donner la chasse à une jeune femme, la tuer et la donner à dévorer à deux chiens. Il invite à déjeuner ses parents et la dame qu'il aime, et celle-ci voit la même jeune femme subir lo susdit Buppliee. Craignant qu'il ne lui en arrive autant, elle consent à prendre Nastagio pour mari.
Dès que Lauretta se lut, Philomène, sur l'ordre de la reine commença; « — Aimables dames, si la compassion est une vertu qu'on loue beaucoup en nous, la cruauté dont
VOUS VOUS rendez coupables est également très sévèrement châtiée par la divine justice. Pour vous en donner une .preuve, et pour vous engagera chasser toute cruauté de vos cœurs, il me plaît de vous dire une nouvelle non moins touchante qu'agréable.
« Il y avait autrefois à Ravenne, très antique cité de la Roraagne.un grand nombrede nobles gentilshommes, parmi lesquels un jeune homme appelé Nastagio degli One:<ii, (jue la mort de son père et d'un sien oncle avait laissé richissime au-dessus de toute estimation. Etant sans femme, il lui arriva, comme à la plupart des jeunes guns, de s'énamourer d'une (ille de messer Paoln Travcrsaro, homme beaucoup plus noble que lui, espérant par ses efforts l'amener à l'aimer. Mais, ces efforts, i]uelque grands, quelque beaux, quelque louables qu'ils fussent, non seulement ne lui servaient à rien, mais semblaient au contraire lui nuire, tellement la jeune fille qu'il aimait se montrait cruelle et dure et sauvage pour lui. Soit qu'elle fût enivrée de sa singulière beauté, soit que sa noblesse la rendît allièrect dédaigneuse, elle tenait en mépris et lui et tout ce qui pouvait lui plnire. Cela causait un tel chagrin à Nastagio, que, dans son désespoir, et las de se plaindre, il lui vint la pensée de se tuer. Cependant, surmontant cette pensée, il prit à plusieurs reprises la résolution de la laisser tranquille, où, s'il pouvait, de lui porter la môme haine qu'elle avait pour lui. Mais c'est en vain qu'il formait une telle résolution, pour ce qu'il semblait que son amour redoublât alors (\\ie l'espoir lui manquait le plus.
« Le jeune homme persévérant dans cet amour, et continuant à dépenser démesurément, ses amis et ses parents comprirent qu'il finirait par détruire sa fortune et sa santé, pour quoi, ils le prièrent et lui conseillèrent de quitter Ravenne, et d'aller demeurer pendant quelque temps ailleurs, afin de mettre fin d'un même coup à sa passion et à ses prodigalités Nastagio se moqua longtemps de cet avis, mais cniln. pressé par les sollicitations, et ne pouvant plus flirc non. il déclara qu'il ferait ainsi ; et ayant fait faire de giîinds préparatifs, comme s'il voulait aller en France, en bspagne ou en d'autres lieux éloignés, il monta à. cheval et. étant sorti de Ravenne accompagné de ses nombreux amis, il s'en alla en un lieu distant d'environ trois milles de Ravenne et appelé Chiassi. Là, ayant fait dresser les tentes et les pavillons, il dit à ceux qui l'avaient accompagné qu'il voulait y rester, et qu'ils eussent à s'en retourner à Ravenne. Nastagio s étant donc installé en cet endroit, se mita y mener la plus somptueuse vie qu'on eût jamais faite, invitant à dîner et à souper tantôt ceux-ci, tantôt ceux-là, selon son habitude.
« Or il advint que, le mois de mai commençant à peine et le temps étant très beau, les cruautés de sa dame lui revinrent à l'esprit ; et, ordonnant à ses serviieurs de le laisser seul afin de pouvoir rêver plus à son aise, i) alla, posant machinalement un pied devant l'autre et tout pensif, jusqu'à une forêt de pins. La cinquième heure du jour était déjà passée, et il était entré un bon mille dans la forêt, sans se souvenir de manger ni d'autre chose, quand soudain il lui sembla entendre une voix de lemnie pousser do grandes plaintes et des cris aigus, pour quoi, sa douce rêverie étant rompue, il leva la têle pour voir ce que c'était, et s'élonrui de se trouver dans la forêt de pins. Puis, regardant devant lui, il vit sortir d'un fourré très épais d'arbrisseaux et de buissons, et venir en courant vers lui, une très belle jeune fille nue, échevelée et toute déchirée par les ronces et les épineS; pleurant fort et criant raerct. A ses côtés, courant d'un air acharné après elle, il vit deux énormes et 'erocea mâtins, qui, chaque fois qu'ils la pouvaient rejoindre, la mordaient cruellement ; enfin, derrière elle, il vit ■venir, monté sur un coursier noir, un chevalier brun, au visage fort courroucé, une épée à la main, et qui la menaçait de la tuer en l'accablant d'outrages. Ce spectacle frappa tout d'abord son esprit d'étonnement et d'épouvante, puis de compassion pour l'infortunée, d'oii naquit en lui le désir de la délivrer d'une telle angoisse et de la mort, s'il le pouvait. Se trouvant sans armes, il courut prendre une branche d'arme en guise de bâton, et se mit en travers des chiens et du chevalier. Mais le chevalier, dès qu'il le vit, lui cria de loin : « — Naslagio, ne t'oppose point à cela; laisse • faire aux chiens et à moi ce que cette méchante femme a « mérité. — ■
« Comme il disait ainsi, les chiens ayant saisi la jeune fille aux flancs, la forcèrent à s'arrêter, et le chevalier les ayant rejoints, descendit de cheval. Nastagio s'étant approché de lui, dit : a — Je ne sais qui tu es, toi qui me con- « nais ainsi ; mais néanmoins je te dis que c'est grande lâ- « cheté à un chevalier armé de vouloir tuer une femme nue, « et de lâcher les chiens contre elle, comme si c'était une « bête sauvage. Pour moi, je la défendrai certainement au- « tant que je pouirai. — «Le chevalier dit alors : « — Nas« « tagio, je suis de la même cité que toi, et tu étais encore « tout petit enfant, quand moi, qu'on appelait Messer Guido « Degli Anastagi, je m'énamourai de cette femme que tu « vois, bien plus encore que tu ne l'as fait de la fille des « Traversari, et sa dureté, sa cruauté me rendirent si mal- « heureux, qu'un jour, avec cette même épée que tu me vois « à la main, je me tuai de désespoir ; et je suis condamné « aux peines éternelles. Peu de temps après, celle-ci, qui
« avait été joyeuse outrf» mesure de ma mort, vint à mourir, « et tant à cause de sa cru;uilé que de la. joie qu'elle av.nt « montrée de mes tourments et dont elle ne s'était point 1 repentie, croyant en cela non seulement n'avoir point po- « ché mais avoir bien mérité, elle (ut ép;alement condamnée
• aux peines de l'enfer. Dès qu'elle y eù.1 été précipitée, il M nous fut imposé pour peine à tous deux, & elle de fuir «ainsi devant moi, et h moi, qui l'avait tant aimée Jadis, « de l;i poursuivre comme une ennemie mortelle et n<»ii « commt! une dameaimée. Et toutes les fois que je l'atteirn. « je la tue avec elle mômeépéc dont je me tuai moi-mêmi!; « je lui ouvre les reins, et je lui arrache ce cœur dur et froid « où n'enlrerent jamais ni amour ni pitié, et je le donne. « comme tu vas le voirtout>à l'heure h mangera ces chiens « avec le reste des entrailles. Apres cela, elle ne reste guère « de temps — ainsi le veut la justice et la puissance de « Dieu — sans ressusciter comme si elle n'avait jamais élé « morte ; et de nouveau commence la douloureuse pour- « suite, et les chiens et moi nous nous remettons à la trat quer ainsi ; et tous les vendn^dis, il arrive que je l'atteins « ici à la môme heure, et que j'en fais le carnasîequetu vas
• voir. Et ne crois pas que les autres jours nous nous repoa sions ; mais je la rejoins en d'autres lieux, dans lesquels « elle a pensé ou agi cruelloment contre moi. Comme tu M vois, d'amant je lui suis devenu ennemi, et je dois la « poursuivre de cette façon autant d'années qu'elle a été « cruelle de mois à mon égard. Donc, laisse ladivinejustice « suivre son cours, et ne cherche pas à t'opposer à ce que « tu ne pourrais empêcher. — »
« En entendant ces paroles, Nastagio, devenu tout tremblant, et n'ayant quasi pas un poil sur le corps qui ne lût hérissé, se retira en arrière, et, regardant la niisérable jeune fille, il attendit en frémissant ce qu'aliait faire le chevali-.'r. Celui-ci, son discours terminé, courut comme un chien enrâpé Tépée à la main, sur la jeune fille qui. agenouillée et fortement maintenue, par les deux matins, lui criait merri, et !ui porta de toutes ses forces un coup de son épée dans la poitrine qu'il traversa de part en part. A peine la jeune iille nût-elle reçu le coup, qu'elle tomba la face contre terre, toujours pleurant et criant; et le chevalier, ayant pris i\n couteau, lui ouvrit les reins, et, en ayant arraché le cœur et t-jut ce qui était autour, il le jeta aux deux mâtins, qui, comme des affamés, le mangèrent incontinent. Au bout d'< quelques instants la jeune femme, comme si rien ne s'élnit passé, se leva soudain sur pieds, et se remit à fuir vers la m^ -, les chiens toujours acharnés aprèd elle et la déchirant toujours de leurs crocs. Quant au chevalier, il remonta à cheval, reprit sou é;>ée, et suivit la jeune femme ; et au
bout d'un instant, ils furent tous si loin, que Naslagio ne put plus les voir.
•c Nastagio, ayant vu toutes ces choses, resta un grand moment partagé entre la pitié et la peur ; mais bientôt il lui vint à l'idée que cette aventure pourrait grandement lui servi;-, puisqu'elle se renouvelait chaque vendredi. Pour quoi, axant bien remarqué l'endroit, il rejoignit ses l'amiliers ; puis, quand le moment lui parut venu, il lit mander le plus de parents et d'amis qu'il put, et leur dit : « — Vous m'a- « vez longtemps pressé de ne plus aimer celle qui m'est tant « tnnemie, et de cesser mes prodigalités ; et je suis prêt à « ]•''. faire, si vous m'accordez une grâce, qui est cellp-ci : <• 'ie faire en sorte que, vendredi prochain, Musser Paolp « Tiaversari, sa femme, sa fille, toutes leurs parentes, et « Uiutes les autres dames qu'il vous plaira, s'en viennent m dîner ici avec moi. Vous verrez alors pourquoi je vous de- • mande cela. — » Ceu.x à qui il parlait ainsi jugèrent la chose très facile à faire, et étant revenus à Ravenne, ils invitèrent dès qu'il en fut temps tous ceux que Nastagio voulait, et bien qu'on eût de la peine à faire venir la jeune fille qu'il aimait, elle se décida h y aller avec les autres. Nastagio fit magnifiquement préparer le repas, et fit placer les tables sous les pins, tout près de l'endroit où il avait vu mettre en pièces la cruelle dame. Et ayant fait mettre à table les hommes et les dames, il arrangea tout de façon que la jeune fille qu'il aimait lût assise juste vis à vis l'enJroit où le fait devait se passer.
« Les dernières victuailles avaient déjà été entamées, quand la rumeur désespérée de la jeune femme pourchassée fui entendue de tous. De quoi chacun s'étonnant fort, et demandant ce que c'était, sans que personne pût le dire, tous se levèrent regardant ce que cela pouvait être, et ils virent la dolente jeune femme, et le chevalier et les chiens qui ne tardèrent pas à arriver au milieu d'eux. Une grande rumeur accueillit les chiens et le chevalier, et un grand nombre de convives se précipitèrent au secours de la jeune femme. Mais le chevalier leur parlant comme il avait parlé à Nastagia non seulement les fit reculer, mais les remplit tous d'épouvante et d'étonnement. Et faisant ce qu'il avait tait la prem'ère fois, toutes les dames qui étaient là — et il y en avait biaucoup qui étaient parentes de la malheureuse jeune femme cl du chevalier, et qui se souvenaient et de son amour et do sa mort — se mirent à pleurer amèrement, comme si elles s'étaient vu traiter elles-mêmes.
'< Le supplice terminé, et la dame et le chevalier ayant poursuivi leur route, ceux qui avaient été témoins de l'aventure, se mirent à en deviser longuement et de diverses façons, mais celle qui fut le plus épouvantée de tous, ce fut la
330 LE nf CAMfMîON.
cruelle jeune fille qu'aimait Nasiagio. Elle avnit (ont vu et entendu di?tinctf^menl. et reconnu que cc8 choses hi regardaient plus que toulc autre, car elle se rappelait la cruauté dont ellt; avait toujours usé envers Nastagio ; pour quoi, il lui semblait qu'elle fuyait déjà devant lui qui la poursuivait plein de colère, et avoir les chiens à ses flancs. Et la peur qui lui vint de ceci fut si grande, que, pour qu'un pareil sort ne lui arrivAt point, elle nVût pas de tranquillité avant d'avoir — et cela se fit le soir m»irne — changé sa haine en amour. Elle envoya donc secrètement sa fidèle camérisle à Nasta'^in, pour le prierde sa part de venir la voir, pour ce qu'elle était pnHe à faire tout ce qu'il lui plairait. A quoi Nastagio fit réponclre que cela lui était très agréable, mai? (juc, si elle y consentait, il ne voulait avoir plaisir d'elle qu'avec honneur, et qu'il voulait la prendre pour feniine. La jeune fille qui snvaitqu'il ne dépendait que d'elle d'être la feinme de Nastagio, lui fit dire que cela lui plaisait. Pourquoi, se faisant elle-même la messagère de tout cela, elle dit à son père et à sa mère qu'elle était contente de devenir la femme de Nastagio, de quoi son père el sa mère furent très satisfaits; et le dimanche suivant, Nastagic l'ayant épousée, les noces f^urent faites, et il vécut longtemps heureux avec elle. fLrt cette peur ne fut pas seulement cause de cet heureu.x dénouement, mais toutes les ravignanaises en devinrent si craintives, que, depuis, elles ont toujours été beaucoup plus complaisantes aux désirs des hommes qu'elles ne l'avaient été auparavant. — •
NOUVELLE IX
Federicro dogli Atberiglii aime et n'est point aimé. Ayant dijvRDué toat «on biek em proili^aiités, i! ne lui reite plus qu'on faucon qu'il donne i mander k M dame vi nue chez lui pour le voir. Celle-ci apprenant cell>> nouvelle preav* d'amour, cliange de sentiment, le prend ponr mari et le (ait riche.
Philomène avait déjà cessé de parler, quand la reine, ayant vu qu'il ne restait plus personne à raconter, sinon Dioneo, à cause de son privilège, dit d'un air joyeux : « — C'est à moi maintenant de parler ; et je le ferai volontiers, très chères dames, en racontant une nouvelle semblable en partie à la précédente, non seulement pour que vous connaissiez combien votre beauté a de pouvoir sur les cœurs généreux, mais pour que vous appreniez à être vous-mêmes, quand il faut, dispensatrices de vos faveurs, sans laisser toujours ce soin à la fortune qui, la plupart du temps, lea
CIXQUIKME JOURNÉE. 331
distribue sans discrétion, mais, comme au hasard, d'une façon tout à fait immodérée.
(t Vous saurez donc queCoppodiBorgheseDomenichi — qui fut et est peut-être encore de nos jours considéré dans notre cité comme un homme vénérable et de grande autorité, et qui est digne d'éternelle renommée par ses qualités et ses vertus bien plus que par la noblesse de sa race — se plaisait souvent à deviser avec ?es voisins et autres des choses passées, ce qu'il faisait avec une clarté, une mémoire et une éloquence bien supérieures à celles de tous les autres hommes. Il avait coutume de dire, entre autres belles choses, qu'il y eut autrefois à Florence un jeune homme Federigo, fils de messer Filippo Alberighi,et qui, en faits d'armes et en courtoisie, était estimé au-dessus de tous les damoiseaux de Toscane. Ce jeune homme, comme il arrive à la plupart des gentilshommes, s'énamoura d'une gente dame appelée Monna Giovanna, tenue en son temps pour une des plus belles et des plus agréables qui fussent à Florence ; et pour gagner son amour, il donnait des joutes, des tournois, des fêtes, prodiguait les présents, et dépensait sa fortune tans être arrêtée par rien. Mais la dame, non moins honnête que belle, ne prenait pas plus garde à ces choses faites pour elle, qu'à celui qui les faisait.
« Federigo dépensant donc fort au delà de ses moyens, et ne gagnant rien, les ressources finirent par lui manquer, comme il advient ordinairement, et il demeura pauvre, sans qu'il lui restât autie chose qu'une petite métairie du revenu de laquelle il vivait très strictement, et qu'un faucon, un des meilleurs qui fût au monde. Pour quoi, plus amoureux que jamais, et voyant qu'il ne pouvait plus mener la vie de citadin, comme il l'aurait désiré, il s'en alla demeurer à la campagne, dans sa petite métairie. Là, comme il pouvait, oiseiant et sans rien demander à personne, il supportait patiemment sa pauvreté. Or, il advint qu'un jour, Federigo en étant ainsi arrivé à une extrême pauvreté, le mari de Monna Giovanna tomba malade, et se voyant près de mourir, fit son testament. 11 était très riche, et institua pour héritier un sien fils déjà grandet, stipulant toutefois que, ayant beaucoup aimé Monna Giovanna, il la substituait à son fils si celui-ci venait à mourir sans héritier légitime ; puis il mourut.
« Monna Giovanna étant donc restée veuve, allait, comme c'est la coutume parmi nos dames, passer la saison d'été à la campagne avec son fils, dans une de ses propriétés, très voisine de celle de Federigo. Pour quoi, il advint que le jeune garçon fit connaissance avec Federigo, et prit plaisi.r à jouer avec les oiseaux et avec les chiens ; et ayant vu plusieurs fois voler le faucon de Federigo, et ce faucon lui plaiganl extrêmement, il désirait vivement l'avoir, mais il n'osait
332 LE OÉCAMÉnON,
as le demander, voyant qu'il était très cher à son maître. .es choses étant ainsi, il advint que le jeune garçon tomba malade ; de quoi la mère fut tort ainigée, et comme fille n'avait que lui et qu'elle l'aimait autant qu'on pouva?<- aimer, elle ne cessait do se tenir près de lui tout le long du jour, et de le réconTorter, et de lui demander s'il y avait quelque chose qu'il désirât, le suppliant de le lui dire, car s i! était possible de l'avoir, elle la chercherait jusqu'à ce qu'il l'eût.
« Le jeune garçon, ayant onlendu plusieurs fois celte demande, dit : « — Ma mère, si vous me faites avoir le faucon «c de Federigo, je crois que je serai promptemenl guéri. — » La dame, à ces mots, resta un instant pensive, et se mit k réfléchir à ce qu'elle devait faire. Elle savait que Federigo l'avait toujours aimée, et n'avait jamais obtenu d'elle un seul regard ; pour quoi elle disait : « — Comment lui enverrai-je « demander ce faucon qui est, à ce que j'ai entendu dire, le t meilleur qui ait jamais volé, et qui en outre est son sout tien en ce monde? Kt comment serais-je assez égoïste « pour vouloir en priver un gentilhomme à qui nul autre «plaisir n'est resté?— » Embarrassée par ces pensées, bien qu'elle fût certaine d'avoir le faucon si elle le demandait, elle ne savait que dire à son (ils, et ne lui répondait pas. Enfin l'amour qu'elle avait pour ce fils l'emporta tellement, qu'elle résolut de le contenter, et, quoi au'il dût en arriver, d'aller elle-même demander l'oiseau au lieu de l'envoyer demander, et elle répondit à l'enfant : « — Mon fils, « prends courage, et elforce-toi de guérir, car je te promels « quela première chose que je ferai demain matm,serad'aller « chercher moi-même le faucon, et je te l'apporterai. — » L'enfant tout joyeux de cette promesse, montra le jour même un peu de mieux.
« Le lendemain matin, la dame, s'étant fait accompagner d'une autre dame, s'en alla, comme en se promenant, à la petite maison de Federigo et le fit demander. Le temps n'étant pas propice, il n'avait pas été oiseler ce jour-là, de sorte qu'il se trouvait dans son jardin, où il surveilliiit quelques travaux. Entendant que Monna Giovanna le demandait à la porte, il s'étonna vivement et accourut joyeux. La dame, le voyant venir, vint à sa rencontre d'un air plaisant, et aprè» que Federigo l'eût respectueusement saluée, elle dit : " — Bonjour, Federigo. — » Et elle poursuivit : «< — Je « suis venue te récompenser des dommages que tu as éprou- •« vés autrefois pour moi, quand tu m'aimais plus qu'il « n'aurait été besoin ; et la récompense est celle-ci : j'en- « tends, avec la compagne que voici, dîner avec toi de «' bonne amitié ce matin. — » A quoi Federigo répondit humblement : « — Madame, je ne me souviens pas avoir m reçu aucun dommage de vous, mais tant de bien au coa<-
<< iraire, que si jamais j'ai valu quelque chose, c'est grâce • à votre mérite et à l'amour que je vous porte que cela est '■ arrivé. Et certes, votre gracieuse venue m'est plus agréable « que s'il m'était donné de pouvoir dépenser de nouveau tout " ce que j'ai dépensé, bien que vous soyez venue chez un '■ pauvre hôte. — » Et ayant ainsi parlé, il la reçut, tout lionteux, dans sa demeure, d'où il la conduisit dans le jardin ; et là, n'ayant personne pour lui tenir compagnie, il dit : " — Madame, puisqu'il n'y a personne autre, voici cette << bonne vieille femme de ce jardinier, qui vous tiendra « compagnie, pendant que je vais faire mettre la table. — ^> Bien que sa pauvreté fut extrême, il ne s'était jamais tant encore aperçu combien lui manquaient les richesses qu'il avait semées à profusion. Mais ce matin là, ne trouvant rien pour faire honneur à la dame pour l'amour de laquelle il avait reçu avec tant d'honneurs une infinité de ijens, il se repentit amèrement. An.xicux outre mesure, maudissant sa destinée, il courait çà et là, comme un homme hors de soi ; et ne trouvant ni argent ni rien sur quoi il pût emprunter, commme l'heure s'avançait et que son désir était grand de faire honneur de quelque chose à la gente dame ; que d'un autre côté il ne voulait recourir à personne autre qu'à son jardinier, il vint à jeter les yeux sur son bon faucon qu'il vit dans sa chambrettte, perché sur sa barre. Pnur quoi, n'ayant pas d'autre ressource, il le prit, et le trouvant gras, il pensa (ju'il serait un digne mets pour une telle dame. Donc, sans plus réfléchir, lui ayant tordu le col, il le lit promptement [ilumer et apprêter par sa servante, puis mettre à la broche ft rôtir. Enlin, la table ayant été mise avec des nappes fort blanches, dont il lui restait encore quelques-unes, il retourna lians le jardin, l'air joyeux, dire à la dame que le dîner qu'il .ivait pu lui faire était prêt. La dame s'étant levée avec sa '•..mpagne, elles allèrent à table, et sans savoir ce qu'on leur niriaient, elles mangèrent le bon faucon avec Federigo qui les servait de grand cœur.
Il Apres s'être levées de table et être demeurées quelque temps à deviser avec lui de choses plaisantes, il parut îomps à la dame de dire pourquoi elle était venue, et ••île se mit à parler ainsi doucement à Federigo : « — Fede- " rigo, si tu te rappelles ta vie passée et mon honnêteté que,
d'aventure, tu as prise pour de la dureté et de la cruauté, <■ e ne doute point que tu ne te doives étonner de ma pré- ' somption quand tu sauras la principale raison pour ' laquelle je suis venue ici ; mais si tu avais des enfants, ou ' si tu en avais eu, par quoi lu eusses pu connaître combien << grande est l'affection qu'on leur porte, je suid certaine que " lu m'excuserais en partie. Mais tu n'en as pas, et uioi j'en ai « un ; je ne puis doac me soustraire aux lois communes aux
tt autres mères. Pour obéir à ces lois si fortes, ". Faut, h « mon grand regret et contre toute convennncc, (jUDJe te de- « macdâ de me donner une chose que je sais t'ôtre souvo- « ra'Qement chère avec juste raison, pour ce que ta ma:; « vaise fortune ne t'a pas laissé d'autre plaisir, d'autre « ressource, d'autre consolation. Ce que je te demande, « c'est ton faucon, dont mon enlantest s^i fort désireux que, « sijeneliii apporte pas, je crains que cela n'aggrave tclli^- « ment su maladie qu'il ne rn'arrivc de le perdre. Et pour «« ce, je le prie, non par l'amour que tu xuc portes, et qui no « t'oblige à rien, mais par ta noblesse de cœur, parlacour- M toisie qui s'est montrée en toi plus grande que chez tout « autre, de consentir à me le donner, afin que je puisse dire « que, grâce à celte libéralité, j'ai sauvé la vie de mon fils, « et que je te euis, pour cela, éternellement obligée. — » « Federigu, entendant ce que la dame lui demandait, et voyant qu il ne pouvait le lui donner, pour ce qu'il le lui avait servi à manger, se mit, en sa présence, à gémir, no pouvant répondre un seul mot. La dame crut que ces gémissements provenaient de la douleur qu'il avait de se séparer du bon faucon, plus que de toute autre chose, et elle fut sur le point de dire qu'elle ne le voulait plus ; mais s'étajit contenue, elle attendit la réponse que ferait Federigo quand il aurait cessé de gémir. Celui-ci lui dit: « — Madame, depuis « qu'il a plu à Dieu que jo misse en vous mon amour, la « fortune m'a été contraire en bien dos choses, et j'ai eu à me « plaindre de ses rigueurs ; mais ces rigueurs ont toutes t;lé • légères en comparaison de celle qu'elle m'envoie prés<-ii- « temeot et pour laquelle je ne lui pardonnerai jarasiis, " pensant que vous êtes venue ici, en ma pauvre mais'-n, « alors que vous n'avez pas daigné y venir pendant que j é- « tais riche, pour me demander un petit présent, et qu'elle « ait ainsi fait que je ne puisse vous le donner, lit je vous « dirai très brièvement pourquoi je ne peux vous faire ce « présent. A peine ai-je entendu que vous me faisiez la « faveur de vouloir dîner avec moi, que, considérant voire « haut rang et votre valeur, j'ai jugé digne et convenable de « vous faire honneur, selon mon pouvoir, d'un mets plus rare « que ceux qu'on sert d'habitude aux autres personnes; « pour quoi, me rappelant le faucon que vous me demandez " et sa bonté, j'ai pensé que ce serait un mets digne de vous, « et vous l'avez eu ce matin tout rôti sur votre assiette, .le « croyais l'avoir très bien employé, mais maintenant que jo « vois que vous lo i!é=ir>f>z d'une autre façon, il m'est si dou- « loureux de ne pouvoir vous le donner, que je ne m'en « consolerai jamais, je crois. — » Ayant ainsi parlé, il fit jeter devant elle, en témoignage, les plumes, les pattes et le
.eu au. ■uU.oiX,
« Ce que voyant et entendant la dame, elle le blâma tout d'abord d'avoir, pour donner à manger à une femme, tué un tel faucon; puis elle admira profondément en elle-même sa grandeur d'âme que la pauvreté n'avait pu ni nà pouvait abattre. Enfin, tout espoir d'avoir le faucon étant perdu, et remplie de crainte pour la santé de son fils, elle s'en ni la toute mélancolique et retourna vers l'enfant. Celui-ci. soit chagrin de n'avoir pas eu le faucon, soit que la maladie dût le mener là, mourut au bout de peu de jours, au grandis*! in e chagrin de la mère. Quand elle fut restée quelque temps dans l'amertume et les larmes, comme elle était demeurée tort riche et qu'elle était encore jeune, ses frères la voulurent plus d une fois contraindre à se remarier. Bien qu'elle n'eût pas voulu le faire, voyant cependant qu'ils insistaient, elle se rappela ce que valait Federigo et la dernière preuve qu'il lui avait donnée de sa magnificence, en tuant un si précieux faucon pour lui faire honneur, et elle dit à ses frères : « — Je « resterais volontiers comme je suis, si vous y consentiez ; « mais si pourtant il vous plaît que je prenne un mari, je <t n'en prendrai certainement jamais d'autre que Fedengo « Degli Alberighi. — » A quoi ses frères, se moquant d'elle, dirent: « — Sotte, qu'est-ce que tu dis? Gomment m veux-tu de lui qui n'a rien au monde ? — » Elle leur répondit : « — Mes frères, je sais bien qu'il en est comme vous « dites, mais j'aime mieux un homme qui ait besoin de ri- « chesse, que richesse qui ait besoin d'un homme. — » Ses frères, voyant sa résolution, et connaissant Federigo pour un homme de grande valeur, bien qu'il fût pauvre, lui donnèrent leur sœur, selon le désir de celle-ci, avec toutes ses richesses. Federigo, se voyant marié à une dame de ce mérite et qu'il avait tant aimée, et en outre très riche, devint plus économe et vécut en joie avec elle jusqu'à la tin de ses jours. — »
NOUVELLE X
Wetro diVinnioîo va dîner hors de chez lui. Sa femme fait venir un jeana garçon. Pietro étant revenu, elle cache le garçon sous une cage à poules. Pietro raconle qu'on vient de trouver chez Arcolano, avec lequel il soupait, un jouvenceau (ue sa femme y avait introduit. La dame blâme vivement la femme d'Arcolano. Pur malheur, un ftm; pose son pied sur les doisls du garçon qui était sous la ta^e. Il crie, Pietro y court, 1« voit et reconnaît la fourberie de m femme, «veo laquelle il «'accorde pourtant afin de satisfaire sa vile passion.
Le récit de la reine était venu à sa fin, et tous louaient Dieu qui avait dignement récompensé Federigo, quand Ljio-
336 LE DECAMEROR.
neo, qui n'attendait jamais qu'on lui en donnât l'ordre, commença : « — Je ne sais si je puis dire que ce soit un vice accidentel et né chez les hommes de la perversité des mœurs, ou bien que ce soit un vice naturel que de rire plutôt des choses mauvaises que des bonnes, et spécialement quand celles-ci ne nous touchent point personnellement. Et comme la peine que j'ai déjà prise et que je vais prendre encore présentement, n'a pas d'autre but que de vous arracher à la mélancolie, de vous mettre en joie et de vous faire rire, et bien que le sujet de la nouvelle qui va suivre soit, en partie du moins, ô jeunes dames amoureuses, rien moins qu'honnête, je vous la raconterai cependant parce qu'elle pourra vous amuser. Quant à vous, en l'écoutant, vous ferez à son égard comme vous faites d'habitude quand vous entrez dans un jardin etque, étendant votre mam mignonne, vous cueillez les roses et laissez les épines. Vous agirez de mt^.me en laissant le mauvais homme dont je vais vous parler à sa maie aventure et à son déshonneur, et vous rirez des fourberies amoureuses de sa femme, gardant votre pitié pour les malheurs d'autrui, quand besoin sera.
« Il n'y a pas longtemps encore était à Pérouse un homme riche, nommé Pietro di Vinciolo, qui, plus pour tromper les autres et atténuer l'opinfon générale que tous les Pérusiens avaient de lui, que pour l'envie qu'il en avait, prit femme ; et en cela, fortune fut conforme à son appétit, car la femme qu'il prit était une jeune fille plantureuse, au poil roux, prompte à s'enflammer, et qui aurait voulu deux maris plutôt qu'un, alors qu'il lui en échut un qui avait l'esprit disposé èL toute autre chose qu'à la satisfaire. Elle s'en aperçut au bout de peu de temps, et se voyant belle et fraîche, se sentant gaillarde et vigoureuse, elle commença tout d'abord par en être fortement irritée et à s'en expliquer avec aigreur à diverses reprises avec son mari, avec lequel elle était quasi toujours en querelle. Puis, voyant que tout cela tournerait plutôt à l'épuisement de sa santé qu'à amender la bestialité de son mari, elle se dit à elle-même : « — Ce malheureux M m'abandonne pour courir d'une manière ignoble en sabots « par la voie sèche ; eh bien! moi je verrai à en porter un « autre dans ma barque par la voie pluvieuse. Je l'ai pris pour « mari et je lui ai donné une grosse et bonne dot, sacnant " que c'était un homme, et croyant qu'il aimait ce qu'aiment « et doivent aimer les hommes; et si je n'avais pas cru « qu'il fiât un homme, je ne l'aurais jamais pris. Lui, qui « savait que j'étais femme, pourquoi me prenait-il pour « épouse, si les femmes étaient si antipathiques à ses goûts? « Geia ne se peut souffrir. Si je n'avais pas voulu vivre dans <( le monde, je me serais faite religieuse; mais voulant y • vivre comme je l'entends et comme j'y suis, si j'attendais
« plais > ou contentement de lui, je pourrais d'aventure « vieillir en attendant en vain; et quand je serais vieille, je \ « me raviserais en pure perte, et je me plaindrais vainement I « d'avoir perdu ma jeunesse. 11 me montre lui-même en « bon maître comment je puis me consoler en me délectant « de ce dont il se délecte, et ce plaisir sera louable chez t moi, tandis qu'il est fortement blâmable chez lui. J'offen- « serai seulement les lois, alors que lui, il offense à la fois « les lois et la nature. — »
« Ayant donc pensé de la sorte, et probablement plus
d'une fois, la dame, afin d'y donner secrètement effet, se lia
avec une vieille qui avait l'air d'une sainte Verdiane qui donne
à manger aux serpents. Son chapelet continuellement à la
main, elle allait à tous les pardons, ne parlait jamais d'autre
chose que de la vie des saints Pères ou des plaies de saint
François, et était tenue quasi par tous pour une bonne
sainte. Quand le moment lui sembla venu, la jeune femme
lui déclara ouvertement ses intentions. A quoi la vieille dit :
» — i\Ia fille. Dieu qui connaît toute chose sait que tu feras
« bien; et quand tu ne le ferais pas pour un autre motif, tu
«< le devrais faire, ainsi que toute jeune femme, pour ne
« point perdre le temps de la jeunesse, pour ce qu'il n'y a
« pas de douleur pareille, pour qui a quelque bon sens, à
« celle d'avoir perdu le temps. Et à quoi diable sommes-
« nous bonnes quand nous sommes vieilles, sinon à garder
« les cendres auprès du feu? S'il y en a qui le savent et
« peuvent en rendre témoignage, je suis une de celles-là;
« car maintenant que je suis vieille, ce n'est pas sans un
« très grand et amer serrement de cœur que je me rappelle,
« mais en vain, le temps que j'ai laissé perdre; et bien que
• je ne l'aie pas tout perdu — car je ne voudrais pas que tu
« crusses que j'ai été une sotte — je n'ai pourtant pas fait
t ce que j'aurais pu faire; de quoi, quand je me souviens,
« et que je me vois faite, comme tu me vois, de façon que
« je ne trouverais personne qui me donnerait du feu même
c avec un chiffon. Dieu sait quelle douleur je ressens. 11
• « n'en est pas ainsi des hommes; ils naissent bons à mille
^ « choses, et non pas seulement à colle-là, et la plus grande
l « partie d'entre eux sont meilleurs vieux que jeunes ; mais
\ « les femmes ne viennent au monde pour autre chose que
I » pour ' ire l'amour et des entants, et c'est pour cela qu'on
R « les aime. Et si tu ne t'en es pas aperçue à autre chose, tu
I « as dû t'en apercevoir à cela que nous sommes toujours
'' « prêtes à faire l'amour, ce qui n'arrive pas aux hommes.
« En outre, à ce jeu, une femme épuiserait plusieurs
«« hommes, là où plusieurs hommes ne lasseraient pas une
» femme. Et comme nous sommes nées pour cela, je te dis
« de nouveau que tu feras très bien de rsndre à ton mari
338 LE DÊCAMEllON.
• un pain pour un gâteau, de façon que ton esprll n'a'l pas « à faire de reproches à ta chair, quand tu seras vieille. « Chacun n'a de cette vie que ce qu'il en prend, et parlicu- « lièrement les lemmes à qui i! convient bien plus cjuaux « hommes de bien employer le temps, quand elles le peuvent^ « pour ce que tu peux voir, quand nous vieillissons, que ni « mari ni autres ne nous veulent voir, qu'au contraire ils « nous envoient à la cuisine dire des fables au chat, et « compter les pots et les écuelles. Il y a pis. car ils nous « mettent en chanson et disent : aux jeunes les bons n)or- M ceaux, et aux vieilles les rebuts ; et ils en disent encore « bien d'autres. Mais pour que je ne te retienne pas plus
• longtemps en vaines paroles, je te dis finalement que tu « ne pouvais découvrir ton projet à personne au monoc (|ui V puisse t'étre plus utile que moi ; pour ce qu'il n'est homme « si bien établi qu^il soit, auquel je n'aie la hardiesse de « dire ce qu'il est besoin, ei qu'il n'en est point de si dur et « de si sauvage, que je ne l'apprivoise et ne l'amène à ce « que tu voudras. Donc, montre-moi celui qui te plaît, et « laisse-moi faire. Mais souviens-toi. mu fille, que je me ren commande à toi, pour ce que je suis pauvre, et que je « veux que tu participes à toutes mes prières et à toutes « les patenôtres que je dirai, afin que Dieu accorde lumière '< et chandelle à tous tes morts. — » Là-d«ssus, elle « finit.
« La jeune femme étant donc tombée d'accord en cela
avec la vieille, lui dit que si elle voyait un jeune homme
qui passait souvent par ce quartier et dont elle lui donna le
signalement, elle savait ce qu'elle avait à faire ; puis, après
lui avoir donné un peu de chair salée, elle la renvoya à la
« grâce de Dieu. Il se passa peu de jours avant que la vieille
lui eût amené dans sa chambre celui qu'elle lui avait dési-
' ''" * ^'"s, au bout de peu de temps, un autre, selon que la
.^i.t.At • I'" '^î"*'n orenait à la dame, qui, bien qu'elle craignît au plutôt a 1 eouiseri ' i- -ij ^ j
A^ o„ .V, *^- n mari, Délaissait pas perdre une occasion de se de son mari, elle ^^^^ ^ ^
« m'abandonne pou;^.^^ goir g^^ mari devant aller souper chez « par la voie sectie ;jjg ^yj ^^^^^^ ^^^^ Ercolano, la jeune femme .< autredansmabarqigiiig jg i^j jj^j^e ^^^jj. „^ jg„„g ^^^^^^ q„i « mari et je lui ai dCg beaux et des plus plaisants de tout Pérouse; « que c était un bomn^ ,5t proraptement. La dame étant donc h « et doivent aimer le:,ne homme pour souper, voici que Pietro « qu 11 fut un hommes ]a porte pour qu'on lui ouvrît. La 'lame, « savait que j étais fe, tint pour morte: mais voulant cacher le « épouse, 81 les femmes ^ne pouvait, et n'avant pas la présence « Uia ne se peut soulFr^oyer ou de le cacher'aulre part, elle le fit «le monde.jemeserais^it cabinet voisin de la chambre où ils • vivre comme je 1 entencQug u^g case à poulets qui s'y trouvait,
et jeta par-dessus un mauvais sac iii« eUe !?vait fait vider le jour même; et cela fait, elle alla promptement ouvrir à son mari. Quand celui-ci fut entré elle lui dit : « — Vous l'avez « bien vite avalé ce souper! — » Pietro répondit: « — Nous « n'y avons pas touché. — » « — Et comment cela s'est-il « fait, dit la dame? — » Pietro répondit : a — Je vais te le « dire. Nous étions déjà à table, Ercolano, sa femme et moi, « quand nous avons entendu éternuer tout près de nous' « de quoi, la première et la seconde fois, nous nous sommes « peu inquiétés; mais celui qui avait éternué ayant encore u éternué une troisième fois, puis une quatrième fois, une « cinquième fois et bien d autres, nous fiîmf^s très étonnés. « teur quoi Ercolano, qui s'était un peu querellé avec sa « femme parce que celle ci nous avait fait attendre long- « temps à la porte avant d'ouvrir, dit quasi furieux : « — Que « veut dire ceci? qui est-ce qui éternué de la sorte? — » <■< et s'étant levé de table, il alla vers un escalier qui était « tout près de là, et sous lequel était un réduit fait en u planches, tout au bas de l'escalier, et destiné à serrer une > foule d'objets, comme nous le voyons dans les maisons de K ceux qui tiennent leurs logis en ordre. Et comme il lui VI semblait que c'était de là qu'étaient parlis les éternue- « ments, il ouvrit une petite porte qui s'y trouvait; à peine « il l'eut ouverte, qu'il en sortit soudain une odeur de « soufre la plus épouvantable du monde, dont nous avions « déjà senti quelque chose, et à propos de laquelle, ayant « été grondée, la dame avait dit : « — Voilà ce que c'est : » tantôt, j'ai blanchi mes voiles avec du soufre, et puis j'ai « mis sous cet escalier la chaudière sur laquelle je les avais « étendu, pour recevoir la fumée; de sorte qu'il en .vient « un peu jusqu'ici. — » Quand Ercolano eut ouvert la porte « et que la fumée se fat un peu dissipée, il regarda daatj le a réduit et vit celui qui avait éternué et qui éternuait encore, « la force du soufre le serrant à la gorge ; et bien qu'il eter- « nuât, la vapeur du soufre lui avait déjà teiiea'.ent crupéla « respiration que s'il y était resté un moment de plus, il « n'aurait jamais plus éternué. Ercolano, en le voyant, cria : « — Je vois maintenant, femme, pourquoi tu nous as tenus « si longtemps à la porte tout à l'heure, avant de nous ou- « vrir: mais que je n'aie jamais chose à uion plaisir, si je « ne t'en paie bien. — » Ce qu'enten'vant la femme, et « voyant que àa. faute était découverte, sans chercher h « s'excuser, elle se leva de table et s'enfuit je ne sais où. t Ercolano, sans prendre ;?arde à la fuite de sa femme, cria a à plusieurs reprises a Cfciui qui Aterniiait de sortir; mais « celui ci qui n'en pouvait plus, nfi bougeait pas, quelque f chose que dît Ercolano. C'est pourquoi" Ercolano l'ayant « «aisi par un pied, le tira de sa cachette, et il courait
■ chercher un couteaa pour ie tuer; mais moi, craignant « pour moi-même la justice, je me levai et empêchai qu'il » le tuât ou lui tlt aucun mal, et tout en le détendant, je M criais, de sorte que je fus cause que les voisins accouru- « rent, prirent le jeune homme h moitié mort, et l'empor- « tèrcnt je ne sais où, hors de la maison. Voilà ce qui a « dérangé notre souper, et ce qui fait que non seulement je « ne l'ai pas mangé, mais que je n'y ai point touché, comme m je t'ai ait tout d'abord. — »
■ En entendant cela, la dame vit qu'il y en avait d'autres qui étaient aussi sages qu'elle, bien que parfois il en arrivât mésaventure à d'aucunes, et elle aurait volontiers pris la défense de la femme d'Krcolano; mais croyant, en blâmant les fautes d'autrui, avoir plus de liberté pour les siennes, elle se mit à dire : « — Voilà de belles choses" ! voilà une bonne M et sainte femme! voilà lu fidélité d'une honnête dume!
• moi qui me serais confessée à elle, tant elle me paraissait « adonnée aux choses spirituelles! Ce qu'il y a de pis, c'est « que, vieille comme elle est déjà, elle donne un bon « exemple aux jeunes. Que maudite soit l'heure où elle est
• venue au monde; maudite soit-elle elle-même de se laisser « vivre, femme perfide et coupable qu'elle doit être, honte « universelle et blâme pour tou'es les femmes qui sont sur «< terre; ayant fait bon marché de son honneur, de l'estim- « du monde et de la foi promise à son mari, qui est ui, « homme si bien fait, un citadin si honorable et qui la trui- « tait si bien, plie n'a pas eu honte de le déshonorer avec un « autre homme, et de se déshonorer en même temps elle- « même. Dieu me sauve ! de femmes ainsi faites, on ne de- «< vrait avoir aucune pitié; on devrait les tuer, on devrait M les jeter vives au feu et les réduire en cendres. — » Puis, se rappelant son amant qui était tout prés de là sous la cage à poulets, elle se mit à engager Pietro à aller se tncttre eu lit, pour ce qu'il en était temps. Pietro qui avait mcilaeure envie de manger que de dormir, demandait s'il n'était Irien resté du souper. A quoi la dame répondait : « — S'il « est resté quelque chose du souper? Est-ce que nous avons « l'habitude de souper, quand tu n'y es pas? Me prends-tu « pour la femme d'Ercolano? Eh ! que ne vas-ty dormir « pour ce soir! tu ferais bien mieux. — »
« Il advint que des laboureurs de Pietro, étant venus ce soir-là de sa campagne avec certaines denrées, et ayant mis leurs ânes sans leur donner à boire dans une petite étable qui se trouvait juste à côté du cabinet, l'un des ânes qui avait très grand soif, après s'être débarrassé de son licol, sortit de l'étable, et s'en allait flairant de côté et d'autre pour voir s'il ne trouverait pas de l'eau ; en allant de la sorte, il arriva près de la cage sous laquelle était le jeune
amoureux. Celui-ci, qui était forcé de se tenir à quatre pattes, avait une de ses mains par terre en dehors de la cage, et sa male-chance fut telle, ou son malheur, veux-je dire, que l'âne lui posa le pied sur les doigts ; l'extrême douleur qu'il ressentit, lui fit pousser un grand cri. Pietro, entendant ce cri, s'étonna, et il lui sembla qu'il avait dû être poussé dans la maison. Pour quoi, étant sorti de la chambre, et entendant qu'on se plaignait de nouveau, l'âne n'ayant pas encore relevé son pied de dessus les doigts du pauvre diable, mais le pressurant fort, il dit : « — Qui est là? — » et courut à la cage. L'ayant levée, il vit le jeune garçon qui, outre la douleur que lui faisaient éprouver ses doigts écrasés par le pied de l'âne, tremblait dans la crainte que Pietro ne lui lit du mal. Pietro l'ayant reconnu pour l'avoir longtemps poursuivi de ses honteuses propositions, lui demanda: « — Que fais-tu là? — A quoi le jeune homme, sans lui répondre, le supplia pour l'amour de Dieu de ne pas lui fairt; de mal. Alors Pietro dit : « — Lève-toi, et ne crains pas « que je te fasse aucun mal; mais dis-moi comment tu es « là et pourquoi. — » Le jeune homme lui dit tout. Sur quoi, Pietro, non moins content de l'avoir trouvé que sa femme en était affligée, le prit par la main et le mena avec lui dans la chambre où la dame l'attendait avec la plus grande peur du monde. Pietro, s'étant assis en face d'elle, lui dit :
« — Or ça, tu maudissais tout à l'heure la femme d'Er- « colano, et tu disais qu'on devrait la brûler, et qu'elle était « une honte pour vous toutes ; comment ne parlaio-tu point
• pour toi-même? Ou si lu ne voulais point parier de toi, " comment avais-tu le cœur de parler d'elle, sacnantque tu « avais commis la même faute qu'elle avait commise? « Certes, rien ne t'y forçait, sinon que vous êtes toutes ainsi
• faites, et que vous vous efforcez de cacher vos fautes avec «« celles d'autrui. Puisse la foudre tomber du ciel pour vous « brûler toutes, race perverse que vous êtes! — » La dame, voyant que de prime abord il ne lui avait fait d'autre mal qu'en paroles, et croyant comprendre qu'il était tout content de tenir dans sa main un si beau garçon, prit courage et dit : « — Je sais que tu voudrais qu'il tombât du ciel un feu qui
• nous brûlât toutes, en homme qui est aussi désireux de « nous qu'un chien est désireux de coups de bâton; mais, « par la croix de Dieu, ton désir ne s'accomplira point. « Mais je discuterais volontiers un peu avec toi pour savoir « de quoi tu te plains; et certes, il ferait beau voir que tu « voulusses me comparer à la femme d'Ercolano, qui est une « vieille bigote hypocrite, qui a de lui tout ce qu'elle veut, M et dont elle est chérie comme on doit chérir sa femme, ce « qui ne m'arrive point à moi. Car. si je suis bien fournie
342 LE DÉCAMÉnON.
« en fait dft vêtements et de chaussures, tu sais bien comme «je le 6uis peu d'autre chose, et combien il y a de temps « que tu n'as couché avec moi. J'aimerais mieux aller avec « dea haillons sur le dos et pieds nus, et être bien traitée de « toi dans le lit, que d'avoir en abondance tout le reste, et «( d'être traitée comme tu me traites. Sache bien, Piètre, « que je suis femme comme les autres, et que je veux ce << qu'elles veulent; de sorte que, ne l'ayant point de loi, tu « n'as point à we l'aire de reproches si je cherche ailleurs. « Au moins, te iais-je assez honneur, en ne me livrant paa « à des laquais ou à des teigneux. — »
« F'ietro. prévoyant qu'elle ne s'arrêterait point de parler de toute la nuit, lui dit, en homrnc qui se souciait peu d'elle : « — Kt voilà assez, femme ; sur ce sujet, je le con- « tenterai fort bien. Tu feras grande courtoisie en t'arran- « geanl de façon que nous ayiona quelque chose pour sou- « per. car il me paraît que ce garçon est comme moi et • qu'il n'a pas encore soupe. — » << — Certes non — dit la « dame — qu'il n'a pas encore soupe, car nous nous nict- « lions seulement à table pour souper, ouand tu es venu à « la maie heure. — » ■ — Or bien, — ait Pietro, — va et « fais nous souper: ensuite j'arrangerai tout de façon que « tu n'auras que faire de te plaindre. — » La dame, voyant que son mari était «atisfait, se lova, lit remettre preslciiient la table et apporter le souper qu'elle avait fait préparer, et elle soupa gaiement avec son indigne mari et le jeune garçon. Ce que Pietro décida, après le souper, pour les contenter tous les trois, m'est sorti de la rcï6mo\re. Je sais bien pourtant que le lendemain le jeune garçon fut remis flans la rue. sans qu'on ait jnmnis bien été certain qui, du iiviri ou de la femme, lui avait le plus tenu compagnie pendant la nuit. Pour quoi, mes chères dames, je vous dirai ceci M — A qui t'en fera une, fais-lui en une autre ; et si tu ii « peux, souviens-t'en jusqu'à ce que tu puisses, afin qn « qui donne un âne, en reçoive un pareil en échange. —
l.a nouvelle de Dioneo étant finie, et les damos s'éta' gardées de rire, plus par vergogne que parce qu'elles avaif éprouvé peu de plaisir, la reine voyant qu'il avait leriiii:i. son récit, se leva et, ôfant de dessus sa tôle la couronm» de laurier, la posa gracieusement sur la tète d'Elisa, en lui disant : « — A vous, madame, il appartient maintenant > « commander. — * Elisa, ayant accepté cet honneur, t comme il avait été (aie précédemment, et après avoir pour\u tout d'abord avec le sénéchal à ce dont il serait besoin pendant tout le temps de son commandement, elle dit au grand contentement de la compagnie : « — Nous avons déjà plusieurs fois entendu raconter qu'avec des bons mots, de promptes liposLcà, ou avec des décisions soudaines, bien
CINQUIÈME JOURNÉE. Si.T
des gevis ont su, par une morsure bien appliquée, éviter !rcoups de dents d'autrui. ou échapper aux dangers suim'nus. et comme cette matière est belle et peut être profitable, je veux qu'avec l'aide de Dieu, on devise dans ci s limites, c'osl-à-dire de ceux qui, provoqués par queliiuc plaisanterie, ont riposté, ou qui, avec une prompte réponse ou une sage prévoyance, ont évité perte, danger ou honte. — »
Ces paroles furent beaucoup applaudies par tous; pour quoi, la reine s'etant levée, leur donna pleine licence jusqu^'à l'heure du souper. L'honorable compagnie, voyant que ia reine s'était levée, se leva aussi, et, suivant leur habitude, chacun se livra à ce qui lui plaisait le plus. Mais les cigales ayant cessé de chanter, tout le monde ayant été rappelé, ils allèrent souper; le souper joyeusement terminé, ils se mirent tous à chanter et à sonner de divers instruments, et Erailia ayant, avec le bon plaisir de la reine, organisé une danse, ordre fut donné h Dioneo de chanter une chanson. Il commença aussitôt par ; Monna Aldriida, levez la queue, car je vous apporte bonnes nouvelles. De quoi toutes les dames se mirent à rire, et surtout la teine, qui lui ordonna de laisser celle-là et d'en dire une autre. Dioneo dit : " — Madame, si j'avais des cymbales : Leiez les pans de votre chemise, madame Lappa ; ou bien : Sous l'olivier est i herbe verte. Aimez-vous mieux que je d'se : Ueau de mer me fuit grand mal? Mais je n'ai pas de cymbales, et pour ce, vuyez quelle chanson vous voulez, des autres que voici : vous plairait-il : Sorx dehors, qu'on te le coupe, comme une pomme dans les champs ?— r La reine dit : « — Non, dis-en une autre. — » « — Donc. — dit Dioneo, — je dirai : Monna Simonu. entonne, entonne, nous ne .sommes pas en octobre. — » La reine dit en riant : « — Eh ! mauvais plaisant, dis-en une belle, si lu veux, car nous ne voulons pas de celle-là. — » Dioneo dit : « — Non, madame? ne vous fâchez pas ; mais (]uc:lle est celle qui vous plaît? J'en sais plus de mille. Voulez-vous : Ma coquille, si je ve le pique ; ou : Eh ! va doucemou. mon mari; ou bien : Je m'achèterai un coq de cent livres. — » La reine, se mettant un peu en colère, bien que toutes les autres éclatassent de rire, dit : « — Dioneo, cesse de plaisanter et dis-nous-en une belle ; sinon ; tu pourraiséprouvercomment je sais me fâcher. — » Dioneo, entendant cela, Iniss^a lea plaisanteries, et se mit aussitôt à chanter de cette façon :
Amour, la vive lumière Qui sort des beaux yeux de ma belle« M'a fait esclave d'elle et de toi.
La splendeur qui sort de ses beaux yeux, Avanl ta flamme m'embra?a le cœur, Passant au travers des miens.
Combien grande est ta puissance, C'est sou beau visage qui me l'a fait coQQattW ; En le voyant
Je sentis que je délaissais
Toutes les vertu*, et que je les raeltais au dessoat d'el:^ Devenue la nouvelle occasion de mes soupir».
C'est ainsi que je suis devenu l'un des tiens Cher seigneur, et que, soumis, j'attends Merci de ta puissance. Mais je ne sais si elle connaît entièrement L'immense désir qu'elle m'a mis au cœur. Ni mon entière fidélité.
Celle qui possède tellement Mou âme, que je ne voudrais pas recevoir. Coutenlemeut, sinon d'elle.
Pour quoi, je te prie, mon doux Seigneur, Que tu le lui fasses voir, et que tu lui fasses sentir Un peu de ton feu Pour mon service, afin qu'elle voie
Que Je me consume d'amour, et que, dans mon martyre. Je me meurs peu à peu.
Et puis, quand il sera temps.
Recommande- moi à elle, comme tu dois.
Car j irais volontiers le faire avec toi.
Quand Dioneo, en se taisant, montra que sa chanson était finie, la reine en fit dire encore beaucoup d'autres, après avoir toutefois lf)rl loué celle de bioneo. Mais une bonne
f)arlie de la nuit étant déjà écoulée, et la reine sentant que a chaleur du jour était vaincue par la fraîcheur de la nuit, elle ordonna que chacun all&t se reposer à sa fantaisie jusqu'au lendemain
La cinquième Jocrnée da Décameron finie, commence la sixième, dans laquelle. »ous le gouvernement d'Elisa, on devise de cl^ux qui, provoqués par quelque ben mot, ont ripostii, ou qui, par une prompte réponse ou une sa3;e prévoyance, ont évité perte, lianger ou bonté.
La lune, parvenue au milieu du ciel, avait perdu ses rayons, et déjà, sous la lumière naissante, toutes les parties de notre monde étaient éclairées, quand la rein'î s'étant levée et ayant fait appeler la compagnie, ils s'éloignèrent à pas lents du beau coteau, s'éparpillant sur l'herbe humide de rosée, discutant du plus ou moins de beauté des nouvelles racontées et recommençant à rire des aventures variées qui y étaient contenues, jusqu'à ce que, le soleil commençant à devenir plus chaud, il parut temps à tous de revenir à la maison. Pour quoi, ayant rebroussé chemin, ils y revinrent ; et là, trouvant les tables mises et couvertes d'herbes odorantes et de belles fleurs, ils se mirent, sur l'ordre de la reine, à manger avant que la chaleur devînt plus grande. Le repas terminé, avant de faire autre chose, on chanta quelques belles et plaisantes chansons, puis les uns allèrent dormir, d'autres restèrent à jouer aux échecs, d'autres au jeu des tables, tandis que Dioneo et Lauretta se mirent à chanter de Trojolo et de Criseida.
Quand l'heure où ils devaient se réunir fut venue, la reine les ayant tous fait appeler, selon l'habitude, ils s'assirent autour de la fontaine, et la reine allait ordonner de dire la première nouvelle, quand il advint une chose qui n'était pas encore arrivée, à savoir que la reine et tous ses compagnons entendirent une grande rumeur, produite par les servantes et les domestiques, dans la cuisine. On fit aussitôt venir le sénéchal, et on lui demanda qui criait ainsi et quelle était la cause de tout ce bruit ; à quoi le sénéchal répondit que c'était une dispute entre Licisca et Tindaro, mais qu'il en ignorait la cause, et qu'il se disposait à les faire taire quand on l'avait fait appeler Sur quoi, la reine ordonna qu'on ftt venir incontinent la Licisca et 'iindaro Dèp qu'ils furent arrivés, la reine demanda la cause de leur querelle.
3i6 LU II !. l.A M l. HUN .
Tindaro voulant répondre, la Liciscu, qui élait une fcmu.o
■ l'un certain Age. aussi altière que pas une et fort échaulFce
■ le crier, se tourna vers lui, la mine furieuse et dit:« — Voyez
■ celle bête d'honirno qui est assez hardi dt; parler avant
• moi, quand je suis là ! Laisse-iuoi parler. — » Ki s'élant l'Uirnce vers la reine, elle dit : • — Madame, celui-ci veut lu'uppiendre ce qu'était la lemme de Sycoplianl ; il veut .. ni plus ni moins, comme si je ne l'avais pas Iréquenlée,
• me persuader que la première nuit que Syeophanl coucha < avec elle, Messer Mazza entra dans la montagne noire de
■ force et après grande perte de sang. Et moi je dis (|ue ce <■ n'est pas vrai ; qu'au contraire il y entra tout paciliiiue- .< ment et au grand plaisir de ceux qui y étaient. Kt colui-ci « est si bète, qu'il croit les jeunes lilles assez sottes pour « rester à perdre leur temps, à la merci de leur père ou de « leurs frères, qui, si.x fois sur sept, tardent trois ou quatre « ans de plus qu'ils ne devraient pour les marier. Kilos s'en « trouvor.iuMil ii:<;ii, ma I.- , .-^i i;i;.;s atli-iiiLii-tiit laol ! l\ir la « loi du Christ — et je doia savoir ce que je me dis, quand « je jure — il n'y a pas une de mes voisines qui soit allée « pucelle à son mari ; et pour celles qui sont mariées, jtî « sais combien et quels bons tours elles l'ont à leurs maris ; « et cette brute veut m'apprendre à connaître les femmes, « comme si j'étais née d'hier. — »
Pendant que la Licisca parlait, les dames faisaient de si crands éclats de rire, qu'on aurait pu leur arracher toutes les dents. La reine lui avait bien imposé silence plus de six fois, mais rien ne faisait; elle ne s'arrêta point qu'elle n'eût dit tout ce qu'elle voulait. Mais quand elle eut fini, la reine, se tournant vers Dioneo, dit en riant : « — Dioneo, « voici qui te regarde ; et pour ce, quand nous autres nous « aurons fini nos nouvelles, tu feras en sorte de décider • finalement sur ce point. — >> A quoi Dioneo répondit sur le champ : « — Madame, la sentence est prononcée, sans qu'il i< soit besoin d'en entendre davantage; et je dis que la Li- M cisca a raison, et je crois qu'il en est comme elle dit, el '.< que Tindaro est une bête. — » Ce qu'entendant la Licisca, elle se mit à rire, et se tournant vers Tindaro, elle dit : « — Je te disais bien, moi ! Va-t'en à la grâce de Dieu. « Crois-tu en savoir plus que moi, toi qui n'as pas encore les « yeux secs / Grand merci, ce n'est pas en vain que j'ai <« vécu, moi ! — » Et n'eût été que la reine lui imposa silence d'un air irrité, et lui ordonna de ne plus ajouter un mot et de cesser toute querelle, si elle ne voulait être fouettée et chassée ainsi que Tindaro, on n'aurait rien eu à faire de tout ce jour que de s'occuper d'elle. Quand ils furent partis, la reine ordonna à Philomène de commencer les uûuvelies. Celle-ci commeaa^x^jaeusemeut ainsi :
SIXIÈME JOURNÉE. âi7
NOUVELLE I
Dn cavalier engage madame Oretta à monter en croupe derrière lai, Ini promett tiil Je lui raconter une nouTelle. La dame trouvant qu'il raconte fuit mal, !« prie de la remettre à terre.
<K — Jeunes dames, de même que dans les nuits sereines les étoiles sont l'ornement d.u ciel, et qu'au printemps \e^ llcurs parent les prés verls et les arbustes revêtus de leurs iéuilles parent les collines, de même les bons mots sont l'ornement des plaisantes coutumes et des agréables devis ; et pour ce qu'ils doivent être brefs, ils siéent mieux aux dames qu'aux hommes, d'autant plus que les longs discours sont beaucoup moins du ressort des femmes que des hommes. Vrai est que, quelle qu'en soit la raison, tant par l'infériorité de notre esprit, que par l'inimitié singulière que les cieux témoignent à notre siècle, il est aujourd'hui peu de dames, ou même pas une, qui sache dire à propos un bon mot ou qui, si on lui en dit un, sache l'entendre comme il convient, et ce à la honte générale de nous toutes. Mais comme il en a déjà été assez dit sur ce sujet par Pampinea, je ne veux pas en dire davantage ; seulement, pour vous faire voir combien les bons mots, dits en temps voulu, ont en soi de beauté, il me plaît de vous raconter la façon dont une gente dame imposa courtoisement silence à un cavalier.
« Comme beaucoup d'entre vous ont pu le voir ou l'entendre dire, il y avait, en notre cité, il n'y a pas longtemps encore, une gente dame, de manières agréables et parlant bien, et d'une valeur telle que je ne saurais vous cacher son nom. Elle s'appelait donc madame Oretta et fut la femme de messer Geri Spina. Etant, par hasard, à la campagne, comme nous le sommes présentement, elle alla par passetemps se premenant en un certain endroit, en compagnie de dames et de cavaliers qu'elle avait eus à dîner ce jourlà. Comme l'endroit où on allait était assez éloigné du point de départ, et qu'on avait résolu d'y aller à pisd, un des cava'iers dit : « — Madame Oretta, si vous voulez, je vous « porterai à cheval une grande partie du chemin que nous « avons à faire, et je vous conterai une des plus belles nou- « velles du monde. — » A quoi la dame répondit: « — Mes- « sire, je vous en prie beaucoup ; cela me sera très agréait ble. — » Messire le cavalier qui n'était peut-être pas plus à son aise l'épée au côté qu'à jouer de la langue, ayant entendu celte réponse, commença une nouvelle qui, seloa
lui, était très belle; mais comme il répétait souvent trois ou quatre fois les mômes mots, quil revenait sur ce qu'il avait déjà dit, s'écriant parfois : jo me trompe ! et qu'il embrouillait le plus souvent les noms de ses personnages, prenant les uns pour les autres, il {jàtait complètement ladite nouvelle; sans compter qu'il s exprimait on ne peut plus mal eu égard à la qualité des personnes qu'il faisait parler et des actes qu'il leur attribuait. Aussi, madame Oretta qui l'écoutait é|irouvait à chaque instant comme une sueur, un défaillement de cœur, comme si elle avait été malade et près de rendre l'Ami-; Enfin, ne pouvant en supporter davantage, et voyant que le cavalier s'était engagé dans un labyrinthe dont il no p.juvait sortir, elle dit d'un air plaisant: « — Mes- « sire, notre cheval a le trot beaucoup trop dur; pour quoi, M je vous prie d'avoir la bonté de me mettre h terre. — » Le cavalier, qui était par aventure meilleur entendeur que conteur de nouvelles, comprit la plaiaantsric.et l'ayant prise en riant, se mit à parler d'autres choses, laissant inachevée la nouvelle qu'il avait commeocée et si mal poursuivie. — »
NOUVELLE II
Le boulanger Cifti fait d'oo mot rerenir métier Geri Spma de ea demande indiicrète,
La répartie de madame Oretta fut fort louée de chacune des dames ainsi que des hommes, et la reine ordonna à Pampinea de poursuivre ; pour quoi, celle-ci commença en ces termes : « — Helles dames, je ne saurais juger par moimême qui pèche le plus, ou la nature en accouplant un corps vil à une âme noble, ou la fortune en imposant un vil métier à un corps doué d'une âme généreuse, comme nous avons pu le voir dans notre concitoyen Cisti et dans beaucoup d'autres, lequel Cisti, bien qu'il fût doué d'une âme très haute, la nature avait fait boulanger. Et certes, je maudirais également la nature et la fortune, si je ne savais que la nature est on ne peut plus prudente et que la fortune a mille yeux, bien que les sots la donnent comme aveugle. Je crois qu'en personnes prévoyantes, elles font comme font souvent les hommes qui, incertains des événements, enfouissent pour les mettre en sûreté leurs objets les plus précieux dans les endroits les plus abjects de leurs maisons, comme moins suceptibles d'inspirer le soupçon, et les en sortent selon leurs besoins les plus pressants, les lieux ignobles les ayant plus
BÛrement gardés que îa plus belle chambre ne l'aurait fait. De même, les deux ministres qui gouvernent le monde, cachent souvent leurs choses les plus précieuses à l'ombre des métiers réputés les plus vils, afin que, les en retirant selon la nécessité, leur splendeur apparaisse plus éclatante. Il me plaît de vous laire voir, dans une nouvelle très courte, comment le boulanger Gisti en donna la preuve en une circonstance, en remettant les yeux de l'entendement à messer Geri Spina, que m'a remis en mémoire la nouvelle de madame Oretta qui fut sa femme.
« Je dis donc que le pape Boniface, auprès duquel messer Geri Spina fut en grande situation, ayant envoyé à Florence quelques-uns de ses gentilshommes comme ambassadeurs, pour traiter certaines affaires d'importance le concernant, ceux-ci étaient descendus dans la maison de messer Geri qui les aidait à faire les affaires du pape. Jl arriva que, quelle qu'en lût la raison, messer Geri et les ambassadeurs du pape passaient tous les matins à pied devant Santa Maria Ughi, oîi le boulanger Gisti avait sa boutique et exerçait en personne son état. Bien que la fortune lui eût donné une profession très humble, elle lui avait été en cela si favorable, qu'il était devenu très riche, et il vivait très largement, sans jamais avoir voulu abandonner sa profession pour une autre. Il avait toujours, entre autres bonnes chopes.,lesmeilleursvins blancs et rouges qui se trouvassent à Florence ou dans le pays. Voyant tous les matins passer devant sa porte messer Geri et les ambassadeurs du pape, et la chaleur étant extrême, il pensa que ce serait une grande courtoisie de leur donner à boire de son bon vin blanc; mais songeant à sa condition et à telle de messer Geri, il ne lui paraissait pas convenable d'oser l'inviter; il avisa en conséquence à trouver un moyen pour amener messer Geri à s'inviter ïui-môme. Ayant e/.-idobsé une veste paflailement blanche, et mis devant lui on tciDlier sortant de la lessive, qui lui donnaient plutôt l'air d'un meunier que d'un boulanger, il se faisait porter dovanl fa porte, tous les matins a l'heure où il savaii cû6 messer Geri et les ambassadeurs devaient passer, u:j <e&n tout n;iuf plein d'eau fraîche, et un pichet bolonais, neu: aussi, de scrbon vin blanc, ainsi que deux verres qui sem'.îiaient d'argotiL tant ils étaient brillants. Puis il s'asseyait, et, quand .'is passaient, après avoir craché une ou Jeux :bis, H se meiîn't à boire et à savourer son vin de telle iatjcn qu'il en aurait fait venir l'envie à des morts.
« Messer Geri, ayant remarqué ce m.mège deux matins de suite, dit le troisième : « — Eh, 'wien ! Gisti, est-il « bon? — » Gisti s'étant levé aussitôt. roponJit : « — Oui. « messire ; mais je ne puis vous en donner une idée exacte « que si vous l'essayez vous-même. — » Messer Geri, à qui
X\(-> I-R DÉCAMÉHON.
la chaleur de la température et un travail plus grand nu. (i'habilude, ou même l'air do contcnleincnl avec lequel n avait vu Cisli boire, avait donné soit, si; touinu eu souriant verà les ambassadeurs, et dit: « — Seigneurs, nous lerou» « bien de goûter le vin de ce brave homme ; peut-être est- « il tel que nous no nous en repentirons pas. — » El il s'approcha avec eux de lendroit où était Cisti. Celui-ci, ayant tait sur Id champ apporter un beau bunc hors do la boutique, les pria de s'asseoir; puis, aux domestiques qui s'avançaient déjà pour laver les verres, il dit : « — oompn- « f:nons, retirez-vous et laissez-moi laire ce service, car je « ne suis pas moins bon échanson que l)0n boulanger; et « ne vous attendez pas à en goûter une gorgée. — » Cela dit, ayant lavé lui-môme quatre beaux verres tout neufs, et ayant fait venir un petit pichet de son bon vin, il s'empressa de verser à boire à Messer Geri et à ses compagnons.
u Le vin parut à ceux-ci le meilleur (|u ils eussent bu depuis longtemps, et ils le louèrent beaucoup ; pour quoi, pendant tout le temps que les ambassadeurs restèrent à Florence, Messe Geri vint presque tous les matins en boire avec eux. Leurs affaires terminées, comme ils étaient sur le point de partir, messer Geri leur donna un rnagnilique banquet annuel il invita une grande partie des citoyens les plus honorables ; il y invita aussi Cisti, mais celui-ci n'y voulut aller sous aucun prétexte. Messer Geri ordonna alors à un de ses lamiliers d'aller demander à Cisti un flacon de son vin, alin qu'il pût en donner un demi-verre à chacun de ses convives comme entrée de table. Le familier, fort dédaigneux, probablement parce qu'il n'avait jamais pu goûlpr de ce vin, prit un grand flacon ; mais dès que Cisti vit ce flacon, il lui dit : « — Fils, messer Geri ne t'a point envoyé vers moi. — » Le familier lui affirmant plusieurs fois le contraire et ne pouvant avoir d'autre réponse, s'en revint vers messer Geri auquel il conta la chose. A ([uoi messer Geri dit : a — Vas-y « de nouveau et dis-lui que c'est bien moi qui t'envoie, « ei s'il te répond de même, demande-lui vers qui est-ce « que je t'envoie. — » Le familier, revenu vers Cisti, dit : « — Cisti, pour sûr, messer Geri m'envoie vers toi. — » A quoi Cisti répondit : u — Pour sûr, mon fils, ce n'est pas « vrai. — » t — Donc, — dit le familier, — à qui m'envoie- « t-il ? — '■ » Cisti repondit : « — à l'Arno. — » Le familier ayant rapporté cette réponse à messer Geri, celui-ci ouvrit soudain les yeux, et dit au familier : « — Fais-moi voir Ift « flacon que tu lui as porté. — Et l'ayant vu, il dit : « — (Jisti a raison. — » Et ayant grondé le familier, il lui fit prendre un flacon plus convenable. Cisti, voyant le nouveau flacon dit : « — Maintenant, je vois bien que ton maître t'en- • voie vers moi. — » Et il la lui eni^îit d'un air joyeux. Le
SIXIÈME JOURNÉE. 3ol
même jour, ayant fait remplir un tonneau de ce môme vin, il le lit doucement transporter chez messer Geri, où il se rendit ensuite lui-même ; et l'ayant trouvé il lui dit : « — Messire, « je ne voudrais pas que vous crussiez que le grand flacon « de ce matin m'avait épouvanté ; mais, comme il m'avait « semblé que vous aviez oublié ce que je vous avais montré « ces jours derniers avec mes petits pichets, à savoir que ce « vin n'est pas vin de domestiques, j'ai voulu vous le <• rappeler ce matin. Maintenant, pour ce que je n'entends « pas en rester plus longtemps le gardien, je vous l'ai fait X tout apporter; faites-en dorénavant ce qu'il vous plaira. — » Messer Geri tint le présent de(Jisti pour très agréable et lui rendit telles grâces qu'il crut convenables ; et depuis, il le tint en grande estime et l'eut pour ami. — »
NOUVELLE III
Moima Nonna de' Pulci, par une prompte répartie à une plaisanterie rien motn* qa'lionnéle de l'évéque de Florence, lui impose silence.
« Quand Pampinca eut fini sa nouvelle, et que tous eurent fort approuvé la réponse et la libéra4ilé de Cisti, il plut à la reine que Lauretta prît ensuite la parole, et celle-ci commença joyeusem.ent à parler ainsi : « — Plaisantes dames, Pampinea d'abord, puis Philomène, ont dit très vrai touchant notre peu de présence d'esprit et le mérite des bons mots ; il n'est donc pas besoin d'y revenir, mais en sus de ce qu'il a été dit au sujet des bons mots, je veux vous rappeler que leur nature est telle qu'ils doivent mordre celui qui les ejilend comme la brei)is, et non comme le chien ; pour ce que si le bon mot moidait comme le chien, il ne serait plus un bon mot, ma • une injure. C'est ce que firent très bien et les paroles de madame Oretta et la réponse de Cisti. 11 est vrai que, si le bon mot est lancé comme une riposte, et qu'il morde comme un chien celui à qui il est adressé et qui, le premier, a mordu lui-même comme un chien, il ne me semble pas devoir être blâmé, comme il devrait l'être s'il en eiàt été autrement; il faut donc considérer comment, quand et à qui le bon mot est adressé, comme aussi le lieu oii il est dit. C'est pour n'avoir point pris garde à toutes ces considérations, qu'un de nos prélats reçut un affront parlaitement mérité, et que je veux vous montrer en une petite nouvelle.
« Mo »er Antonio d'Orso, valeureux et sage prélat, étant c\é'iii, ..oiliLVu- ce, à. >v.iu; eu celle ville un gentilhom.me
352 LE DÉCAMÉKOM.
Catalan, nommé mcsser Dego dclla Ralta, maréchal du roi Robert. Comme ce gentilhomme était très beau de sa personne et plus que grand amateur de femmes, il advint que parmi les autres dames tlorcnlincs une surtout lui plut ; c'était une très belle dame, nièce d'un frère dudit évéque. Le maréch'il ayant appris que son mari, bien que d'une bonne famille, était fort avare et mauvais homme, convint avec lui de lui donner cinq cents florins d'or s'il voulait lo .laisser coucher une nuit avec sa femme. Pour quoi, ayant fait dorer des popolins d'argent, qui avaient cours alors, et ayant couché avec la femme, bien que ce lût contre le gré de celle-ci, il les lui donna. Ce fait ayant été su de tous, le malhonnête homme en fut pour son dommage et son ridicule. Quant à l'évéque. en homme sage, il fit semblant de ne rien savoir de celte aventure.
«< Pur ces entrefaites, le maréchal et l'évoque se fréquentant beaucoup, il advint que le jorir de Saint-Jean, chevauchant à côté l'un de l'autre et voyant un grand nombre de dames par la rue où l'on court le palio, l'évoque aperçut une jeune dame aue la présente peste vient de nous enlever, nommée Monna Nonna de' Pulci, cousine de messer Alessio Rinucci, et que vous devez toutes avoir connue. C'était alors une fraîche et belle jeune femme, bien parlant et d'un grand cœur ; elle attendait depuis un moment son mari à la porte Saint-Pierre. L'évéque la montra au maréchal, et quand il fut près d'elle, ayant mis la main sur l'épaule du maréchal, il dit : f — Nonna, que te semble de celui-ci ? Croirais-tu « pouvoir en faire la conquête? — » Il sembla à la Nonna que ces paroles entamaient un peu son honneur et étaient de nature à la compromettre dans l'esprit de ceux — et ils étaient nombreux — qui les avaient entendues. Pour quoi, sans essayer de se justifier, mais pour rendre coup pour coup, elle répondit promplement: « — Messire, peut-être ferait-il « ma conquête, mais je voudrais de la bonne monnaie. — » En entendant ces mots, le maréchal et l'évéque se sentant pareillement atteints, l'un comme auteur de la tromperie faite au neveu de l'évéque, l'autre comme irappé en la personne de la nièce de son propre frère, s'e'i furent tout honteux, sans se regarder et sans plus rien dl^e de tout le jour. Ainsi donc, la jeune femme ayant été piquée, il ne lui était point défendu de piquer les autres par un bon mot. — »
•IXIÉME JOURNÉE. 3o2
NOUVELLE IV
Cliiehihio, cuisinier oe Conrad Gianfîgliazzi, par une prompte répartis, ehftoKt en rire la colère de Conrad, et échappe an châtiment dont ce dernier l'avait menacé.
Déjà la Lauretta se taisait et la Nonna était souverainement approuvée par tous, quand la reine ordonna à Néiphile de poursuivre. Celle-ci dit : « — Amoureuses dames, bien que la promptitude d'esprit fournisse souvent des paroles belles et utiles à ceux qui les disent, selon les circonstances, la fortune, qui vient parfois en aide aux gens timides, en place aussi d'une façon soudaine sur la langue de ces derniers qui n'auraient, à tête reposée, jamais su les trouver. C'est ce que j'entends vous montrer par ma nouvelle.
« Contad Gianfîgiiazzi, comme chacun de vous a pu l'entendre et le voir, a toujours été regardé comme un noble citadin de notre ville. Libéral et magnifique, il mène une existence chevaleresque, continuellement à se divertir avec les chiens et les oiseaux, pour ne point parler présentement de ses occupations plus sérieuses. Ayant tiré un jour, avec un de ses faucons, une grue près de Peretola, et la trouvant grasse et jeune, il la fit porter à son bon cuisinier, nommé Chichibio et qui était Vénitien, en lui faisant dire de la faire rôtir pour le souper et d'en prendre bien soin.
« Chichibio, qui était aussi sot qu'il le paraissait, apprêta la grue, la mit devant le feu et commença soigneusement à la faire cuire. Elle était presque cuite et il s'en échappait une odeur succulente, quand survint une femme du pays, appelée Brunetta, et dont Chichibio était fortement amoureux. Brunetta étant entrée dans la cuisine vit la grue, et sentant son parlum, pria instamment Chichibio de lui en donner une cuisse. Chichibio lui répondit en chantant, et dit : <( — "Vous ne l'aurez pas de moi, dame Brunetta, vous « ne l'aurez pas de moi. — » De quoi dame Brunetta, tojte courroucée, dit : * — Sur ma foi en Dieu, si tu ne me la « donnes pas, tu n'auras jamais de moi chose qui te plaise. — » Et en peu de temps ils échangèrent force paroles. A la fin, Chichibio, pour ne point courroucer sa dame, ayant détaché une des cuisses de la grue, la lui donna. La grue ayant été servie devant Conrad et un étranger qu'il avait invité, sans cette cuisse bien entendu, Conrad s'en étonna, fit appeler Chichibio, et lui demanda ce qu'était devenue l'autre cuisse de la grue. A quoi le stupide Vénitien répondit aussitôt : « — Seigneur, les grues n'ont qu'une cuisse et une jambe.— »
35i lE DÉCAMÉliON.
Alors Conrad, courroucé, dit : « — Comment diable ! elles « n'ont qu'une cuisse cl qu'une jambe ? n'ai-je pas vu d'au- « trfis grues que celle-ci ? — » Chichibio reprit : « — C'est « comme, je vous le dis, messire ; et quand il vous plaira, « je vous le ferai voir dans celles qui sont vivantes. — » Conrad, par délérence pour les étrangers qu'il avait avec lui, ne voulut [tas continuer cette altercation, mais il dit :
• — l'uisque tu dis que tu me le leras voir dans celles qui m sont en vie, chose (]ue je n'ai jamais vue ni entendu dire, « je veux le voir dès demain mutin, et je me tiendrai pour « contonl ; mais je Le jure sur le corpë du Christ, que s'il
• «Ml <'st autrement, je te terai arranger de laçon que tu te « souviendras à ton grand dommage de mon nom, tant que I tu vivrap. — »
« L'entretien se termina U, pour ce boit, et le lendemain matin, dès que le jour parut, Conrad, que la colère avait empêché de dormir, ee leva encore tout irrité. Et ayant Cait monter Chichibio sur un roussin, il le mena à la rivière, sur le bord de laquelle on pouvait toujours voir des grues, au lever du jour, et lui dit : — Nous allons voir tout à l^eure
• qui a menti hier, de toi ou de moi. — i Chichibio, voyant que la colère de Conrad durait toujaurs et qu'il lui fallait .jiistiliersH fourbprie, ne savait conirnent le faire, et chevauchait derrière Conrad avec la plus grande peur du monde, et volontiers il se serait enfui, «'il avait pu, mais ne le pouvant, il rcgatrdait tantôt devant, tantôt derrière, tantôt à côté, et tout ce qu'il voyait, il s'imaginait que c'étaient des grui.'s se tenant sur deux pieds. Mais à peine furent-ils arrivés à la rivière, que la première chose qu'ils virent fut une douzaines de grueg qui se tenaient toutes sur un pied, comme elles ont coutume de faire quand elles dorment. Pour quoi, Chichibio les montra vivement à Conrad et dit : « — Vous pouvez bien voir, messire, qu'hier je vous ai dit « vrai, et que les grues n'ont qu'une cuisse et qu'une jambe, » «i vous regardez celles qui sont là. — >, Conrad, les .lyanl \xie8, dit : « — .attends ; je vais te montrer qu'L'iie.4 en ont I. deux. — » Et, s'étant rapproché d'elles un peu plus, il cria : Hop ! hop! A ce cri, les grues, ayant abaissé leur autr« jambe, se mirent à s'enfuir toutes après avoir fait quelques pas. Sur quoi, Conrad s'étant retourné vers Chichibio. dit : '< — Que t'en semble, fripon ? crois-tu qu'elles en aient :< deux? — » Chichibio, tout ébahi, et ne saciiant lui-même d'oîi il venait, répondit : « — Oui, mossire ; mais vous n'a- « vez pas crié : hop ! hop ! à celle d'hier aoir ; car si viiii< « aviez crié ainsi, elle aurait aussi fait voir l'autre cuisse <• « l'autre pied, comme ont fait celles-ci. — >« Cette répon.-plut tellement à Conrad, que toute sa cdlère se changea en
oifi et en rire, et il dit : — Chichibio, tu as raison, j^n mis
SIXIÈME JOURNÉE. 'î55
dû le faire. — » Ainsi, par sa prompte et plaisante révise, Chichibio évita d'être battu, et fit sa paix avec son
. litre. — m
NOUVELLE V
Mstôer Forese da Rnbatta et maitre Giolto, le peintre, revenant de ■■!ii'.'.>i ■. .«e moquent mutuellement de leur laide apparence.
Dès que Néiphile se lut, les dames ayant pris beaucoup de plaisir à la réponse de Chichibio, Pamphile, sur l'ordre de la reine, dit ainsi : « — Très chères dames, il arrive souvent que, de même que la fortune cache parfois de grands trésors de vertus sous des prolessions viles, comme Pampinea nous Ta montré naguère, de môme aussi sous les pl^is ignobles formes humaines on trouve de merveilleux esprits qui y ont été déposés par la nature. C'est ce qui app.irut fort bien chez deux de nos concitoyens, dont j'entends vous parler brièvement. L'un d'eux, nommé messer Forese da Rabatta, pour ce qu'il était de sa personne petit et difforme, avec un visage piaL et rechigné — tellement qu'en le comparant à l'un quelconque des Baronci, il eût encore été trouvé laid — fut si versé dans la science des lois, que la plupart des hommes savants le tenaient pour une vraie armoire de raison civile. L'autre, dont le nom était Giotto, fut doué d'un esprit si excellent, qu'il n'y avait rien dans la nature, mère et créatrice de toutes choses par la continuelle rotation des cieux. qu'il ne reproduisît par le stylet, la ipluinc ou le pincoau, avec une si parfaite ressemblance, que l'on aurait dit la nature elle-même et non sa copie ; à tel point que souvent, dans les choses faites par lui, les sens des hommes lurent induits en erreur, et qu'on prit pour vrai ce qu'il av;iit peint. Et comme il avait remis en pleine lumière cet art qui était resté enseveli pendant plusieurs siècles, grâce à l'erreur de peintres plus disposés à réjouir lesyeuxdes ignorants qu'à salisi'aire l'esprit des sages, il peut à juste titre être rf-gardé comme un des rayons de la gloire florentine ; d'autant plus, qu'il acquit cette gloire avec une grande humilité, et qu'étant de son vivant le maître de tous, il refusa toujours d'êtrR appolé maître. Ce titre, repoussé par lui, respienriissait d'autant plus en lui. qu'il était ardemment désiré et avidement usurpé par ceux c]ui en savaient moins que lui, ou par ses élèves. Mais hien que son art fût très i-rand, il n'en était pas pour cela, de corps et de près-
356 LE DÉCAMÉIION.
lance, plus beau que raesscr Foreae. Mais venons à la nouvelle.
• Je dis donc que messer Foreseet Glotto ayant leurs domaines à Mugello, et messer Forese étant allé voir les siens à ce moment de l'été où les tribunaux sont en vacances, et cheminant par aventure sur un méchant roussin, il rencontra Giotto qui s'en revenait à Florence après avoir également visité ses domaines. Tous deux n étaient pas mieux montés l'un que l'autre en chevaux ni en bagages ; ils s'en vinrent donc, comme des vieillards, pas à pas, se tenant compagnie. Il advint, comme cela se voit parfois I elé, qu'une pluie subile les ayant surpris, ils se rélugièrenl pour l'éviter, le plus tôt qu'ilspureni, dans la maison d'un laboureur que chacun d'eux connaissait et qui était leur ami. Mais, au bout d'un moment, la pluie ne faisant pas mine de vouloir s'arrêter, et comme ils voulaient arriver le jour môme à Florence, ils empruntèrent au laboureur deux vieux mantelels en drap de Rumagne, et deux chapeaux tout roussis de vieillesse, parce qu'il n'y en avait pas de meilleurs, et ils se remirent en roule. Quand ils eurent marché quelque temps, mouillés et crottés par les éclaboussures que les poussins font en quantité avec leurs pieds — ce qui ne contribue pas d'ordinaire à donner meilleure tournure au cavalier — le temps vint à séclaircir un peu, et nos voyageurs qui étaient restés longtemps silencieux, commencèrent ii deviser. Messer Furese, tout en chevauchant et en écoutant Giotto qui était très beau parleur, se mit à le considérer de pied en cap, et le voyant de tout point si dillbrme et si mal accoutré, sans avoir la moindre considération pour sa propre personne, se mit h rire et dit : « — Giotto, s'il venait maintenant à notre •< rencontre un étranger qui ne t'aurait Jamais vu, crois-tu « qu'il croirait que tu es le plus grand peintre du monde, c< comme tu l'es en effet? — » A quoi Giotto répondit aussitôt : « — Messire. je crois qu'il le croirait, si. en vous re- « gardant, il pouvait croire que vous savez l'A, B, C. — » Ce qu'entendant messer Forese, il reconnut son erreur, et se vit payé de la même monnaie qu'il avait vendu ses denréesr — •
SIXIÈME JOURNÉfi. 35'
NOUVELLE VI
Mieliele Scalza preuve & certains jeune» gens comme qnoi les Baronci sont ]»i plas anciens gentilshommes du monde et de la Maremme, et gagne un souper.
Les dame? riaient encore de la prompte répartie do Giotto, quand la reine ordonna à la Fiammetta de poursuivre. Celle-ci se mit à parler ainsi : « — Jeunes dames, Pamphile, en rappelant les Baronci que, d'aventure, vous ne connaissez pas comme il les connaît, m'a remis en la mémoire une nouvelle dans laquelle, sans dévier de notre sujet, vous sera démontré combien grande est leur noblesse; et pour ce, il me plaît de vous la raconter.
« 11 n'y a pas grand temps encore qu'en notre cité était un jeune homme appelé Michèle Scalza. C'était le plus plaisant, le plus agréable homme du monde, et qui avait les mains pleines de nouvelles neuves ; c'est pourquoi les jeunes Florentins, quand ils se trouvaient réunis, étaient très aises de l'avoir avec eux. Or, il advint qu'un jour, étant avec quelques compagnons à Mont'Ughi, il s'éleva entre eux la question de savoir quels étaient les meilleurs et les plus anciens gentilshommes de Florence. D'aucuns disaient que c'était les Ubcrti, d'autres les Lamberti, et qui un et qui l'autre, selon ceux qui leur venaient à l'esprit. En les entendant, le Scalza se mit à ricaner et à dire : « — Allons, al- « Ions, sots que vous êtes, vous ne savez pas ce que vous « dites ; les meilleurs gentilshommes, et les plus anciens, t non pas seulement de Florence, mais du monde ou de la « Maremme, sont les Baronci , c'est ce que s'accordent à M dire tous les philosophes et tous ceux qui les connaissent, « comme moi. Et pour que vous ne croyiez pas que j'en- « tends parler d'autres que d'eux, je veux dire les Baronci « qui sont vos voisin» de Santa i\?aggiore. — »
« Quand les jeunes gens, qui s'attendaient à ce qu'il allait dire tout autre chose, entendirent cela, ils se moquèrent tous de lui et dirent : « — Tu te gausses de nous, comme si «• nous ne connaissions pas les Baronci aussi bien que « toi. — » Le Scalza dit : « — Sur ma loi, je ne plaisante « point ; je dis au contraire très vrai, et s'il en est parmi « vous qui veuille parier un souper à payer à celui qui aura « gagné, avec les six compagnons qui lui conviendront, j'ac- • cepterai le pari ; et je ferai plus encore : je m'en rappor- « terai au jugement de qui vous voudrez. — » L'un des assistants qui s'appelait Neri Mannini, dit : « — Je suis tout
358 LE Dl'XAMÉRON.
« fli?posc h paner ce souper, — » Et étant fonibés cnsom ble ilaccord de promlrc pour juge l'iero di Fioientino, chi'Z qui ils étaient, ils idlèrent le trouver, suivis de tous les autres, pour voir le Sralz.» perdre son pari et jouir de son ennui, et ils contèrent lulfaire.
« Piero, (]ui etaii un jeune homme prudent, ayant d'abord écoulé les raisons de Neri, se tourna vers le Scalza et dit « — Et toi, coiniiienl [)0urra8-tu démontrer ce que tu alli; « mes ? — » Le Scalza dit : « — Comment ? je le montrerai « par une preuve telle, que non-seulement toi, mais celui-
• ci, qui le nie, direz que je vous dis la vérité. Vous savez m que plus les hommes sont de race ancienne, plus ils sont « nobles ; et c'est ce qui se disait tout-à-l'heure parmi m ceux-ci. Les Baronci sont j<lus uucrcns que lous les autres « citoyens, ils sont donc les plus nobles ; en vous démon- •< trant qu'ils sont les plu;- anciens, j'aurai sans conteste « gagné le pari. Vous devez savoir que les Uaronci ont été « laits par Dieu dans le temps qu'il commençait à apprendre « à peindre ; mais les autres hommes furent l'ails alors (|ue « Dieu savait peindre. Et pour voir que je dis vrai en cela, « rappelez-vous les Uaronci elles autres hommes : alors que « vous verrez tous les autres avec des visages bien laits et « dûment proportionnés, vous pourrez voir les Baronci, l'un « avec le visage long et étroit, l'autre avec une figure déme- « sûrement large, celui-ci avec le nez trop long, celui-là « avec le nez trop court, un autre avec le n)enlon hors du M visage et recourbé sur lui-môme, et des mâchoires qui « ressemblent à celles d'un âne. Tel d'entre eux a un œil « plus gros que l'autre, ou bien l'a placé plus bas. comme « sont d'ordinaire les ligures que font toutd'abord les enfants
• quand ils apprennent à dessiner, l'our quoi, comme je « l'ai déjà dit, il apparaît très bien que Dieu les fit quand « il apprenait à dessiner ; de sorte qu'ils sont plus anciens « que les autres, et partant plus nobles. — » De quoi, Piero qui était pris pour juge, et Neri qui avait parié le souper, ainsi que tous les autre.?, se souvenant, et ayant entendu les plaiiJfintes raisons du Scalza ils se mirent tous à rire et à nlfirmer que le Scalza avait raison el qu'il avait gagné le souper, et que pour sûr les Baronci étaient les plu» anciens gentilshommes qui fussent non pas seulement de Florence, mais du monde et desMaremmes. Et c'est pourquoi Pai.jphile voulant dépeindre la laideur du visage de messer Forese, a dit avec raison qu'il aurait liaru iuid à côté d'un ^aroaci. — m
SIXIEME JOUKiNEE. à«Jiï
NOUVELLE VII
Madame FHippa, trouTée par son mari avee un sien amant, et appelée en jn»tte«, le- saure pa^^ une piomple et plaisante réponse, et fait changer la loi.
Déjà la Fiammetta se toisait, et chacun riait encore du nouveau raisonnement employé par le Scalza pour anoblir par dessus tous les autres les Baronci, quand la reine enjoignit à Philostrale de conter sa nouvelle, et celui-ci se mit à dire : « — Valeureuses dames, c'est une belle chose que de savoir bien parlera tout propos, mais j'estime qu'il est bien plus beau de savoir parler quand la nécessité l'exige. C'est ce que sut bien faire une gente dame dont j'entends vous entretenir, laquelle non seulement força ses auditeurs à rire, mais évita pour elle-même une mort honteuse, comme vous allez l'entendre.
« Dans la cité de Prato, il y avait autrefois une loi non moins blâmable que sévère et qui, sans faire aucune distinction, condamnait à être briîlée toute femme qui avait été trouvée par son mari avec un amant en flagrant délit d'à* dultère, aussi bien que celle qui avait été surprise se livrant pour de l'argent à un autre homme. Pendant que cette loi était en vigueur, il advint qu'une gente et belle dame, plus qu'aucune autre amoureuse, nommée madame Philippa, fut trouvée une nuit, dans sa propre chambre, par liinaldo de' Pugliesi, son mari, dans les bras de Lazzarino de' Guazzagliotri, noble et beau jeune homme de cette ville, et qu'elle aimait plus qu'elle-même. Ce que voyant Rinaldo, il fut fort courroucé, et eut peine à se retenir de leur lonrber sus et de les tuer ; et n'eiit été qu'il avait peur pour lui-même, il aurait suivi l'impulsion de sa rage, et l'aurait fait. S'étant donc contenu sur ce point, il voulut essayer d'obtenir par la loi de Prato, ce qu'il ne lui était pas permis de faire lui-même, c'est-à-dire la mort de sa femme. Et pour ce, ayant rassemblé assez de témoignages pour prouver la faute de la dame, dès que le jour fut venu, sans prendre aucun conseil, il courut l'accuser et la fit requérir. La dame qui était d'un grand cœur, comme le sont généralement celles qui sont vraiment amoureuses, bien que le nombre de ses parents et de ses amis lui conseillaslent le contraire, l'ésolut de comparaître et de mourir plutôt courageusement en confessant la vérité, que de fuir lâchement, et d'aller vivre contumace en exil, en se montrant ndigne d'un amant comme celui dans les bras duquel elle vait été la nuit précédente.
360 LE DKCAMÉRON.
« Etant donc bîen accompagnée de femmes et d'hommes qui tous l'engageaient à nier, elle vint devant le Podestat, et lui demanda d'un visage ferme et d'une voix sûre ce qu'il lui voulait. Le Fodestal l'ayant regardée et la voyant si belle et d'un si fier maintien, et, à en juger par ses paroles, d'une âme si grande, se prit de compassion pour elle, craignant qu'elle ne fît tel aveu qu'il lût lorcé, pour sauvegarder son propre honneur, de la faire mourir. Mais ccpendanl, comme il ne pouvait se dispenser de l'interroger sur ce qui l'avait fait appeler, il lui dit : « — Madame, comme voua « voyez, voici votre mari Rinaldo qui se plaint de vous, et « qui dit vous avoir trouvée en flagrant délit d'adultère avec « un autre homme ; et pour ce, il rlemande, d'après une loi « qui le veut ainsi, que je vous condamne à mort pour voua « punir. Mais je ne puis le faire si vous n'avouez pas votre « faute ; et pour ce prenez bien garde à ce que vous répon- «< drez, et dites-moi si ce dont votre mari vous accuse est « vrai. — » La dame, sans se troubler un seul instant, répondit d'une voix fort plaisiante : « — Messire, il est vrai « que Rinaldo est mon mari, et (|ue la nuit dernière il m'a
• trouvée dans les bras de Lazzarino avec lequel, pour le bon " et parfait amour que je lui porte, j'ai été souvent ; je ne le « nierai donc point; mais comme je suis certaine que vous '< le savez, les lois doivent être communes et faites avec le « consentement de ceux qu'elles intéressent. C'est ce qui « n'arrivp pas pour celle-ci; qui n'est rigoureuse qu'envers
• les malheureuses femmes, lesquelles pourtant pourraient
• beaucoup mieux que les hommes salisiaire à plusieurs. En « outre, quand elle a été faite, aucune femme non seulement « ne l'a acceptée, mais n'a été consultée pour la faire, pour << quoi elle peut donc justement être appelée mauvaise. Et « si vous voulez, au préjudice de mon corps et de votre âme
• vous en faire l'exécuteur, cela vous regarde; mais avant << que vous procédiez à prononcer aucun jugement, je vous <• prie de me faire une grâce, c'est de demandera mon mari si •' toutes les fois qu'il lui a plu, et sans que j'aie jamais dit " non, je ne lui ai pas fait tout entier abandon de moi- « même. — » A quoi Rinaldo, sans attendre i^ue le Podestat le lui demandât, répondit aussitôt que, sons aucun doute, la dame, à chacune de ses requêtes lui avait pleinement concédé selon son désir. « — Donc — poursuivit vivement « la dame — je demande, moi. messire le Podestat, puisqu'il « a, toujours eu de moi ce qu'il lui fallait et ce qu'il voulait, " ce que je devais ou ce que je dois faire de ce qu'il laisse. « Dois-je le jeter aux chiens? Ne vaut-il pas mieux en gra- « tifier un gentilhomme qui m'aime plus que soi-même, '< que de le laisser perdre ou gâter? — »
» Il y avait là, attirés jiar une semblable affaire et par la
renommée d'une toile dame, presque tous les habitants de l'rato, lesquels, en entendant une si plaisante demande, se mirent soudain à rire aux éclats, et crièrent tous d'une seule \oix que la dame avait raison et qu'elle disait bien. Aussi, avant qu'ils s'en allassent, et sur le conseil du Podestat, ils modifièrent la cruelle loi, décidant qu'elle s appliquerait seulement aux femmes qui tromperaient leur maris pour do l'argent. Sur quoi Rinaldo, resté tout confus d'une si sotte entreprise, quitta l'audience. Quant à la dame, joyeuse et libre, et quasi ressuscilce du feu, elle revint trio.iiphante chez elle. — »
NOUVEr.T.E VIII
Freseo invite ja ni5(ia à ne pas se rej^arder en on miroir, paisgae, comme elW le disait, le» gens laids lui déplaisaient à voir.
La nouvelle contée par Philostrate émut tout d'abord d'un peu de vergogne les cœurs des dames qui l'écoulaient, et elles le firent voir par une honnête rougeur apparue sur leur visage; puis, se regardant l'une l'autre, et pouvant à peine se retenir de rire, elles l'écoulèrcnt en souriant. Mais quand !a nouvelle fut arrivée à sa lin, la reine, se tournant vers Emilia, lui ordonna de poursuivre. Celle-ci, soupirant comme si elle venait de dormir, commença : « — Amoureuses jouvencelles, pour ce qu'un long penser m'a tenue longtemps loin d'ici, je serai forcée, pour obéir à notre reine, de vous conler, en une nouvelle plus courte que je ne l'aurais fait peut-être si mon esprit avait été présent, la solte erreur d'une jeune fille, erreur qui fut corrigée par un plaisant mot de son oncle, si tant est que ce mot ait été compris par elle.
« Donc, un individu qui se nommait FrescodaCelatico avait une nièce appelée plaisamment Ciesca, laquelle, b'ren qu'elle lût belle de corps et de figure — non point pourtant comme ces anges que nous avons déjà vus souvent — se croyait si noble, si accomplie, qu'elle avait pris l'habitude de blâmer tout le monde, hommes et dames, ain.si que tout ce qu'elle voyait, sans considère." qu'elle-même était aussi dépl.iisante, aussi ennuyeuse, aussi irascible qu'aucune autre. Celait au point qu'on ne pouvait rien faire à sa guise; en nuire, elle était si hautaine, que si elle etît appartenu à la famille royale de France, elle ne l'aurait pas été davantage. Et quand elle allait par la rue, elle paraissait si incommodée par la mauvaise odeur, qu'elle ne faisait que s'essuyer le
liM Î.F ^I^CA MICRON .
nez, commft ai une insupportahlf- piianlotir lui fût venue de tous ceux qu'elle voyait ou qu'elle rencontrait.
• Or — pour laisser de côté ses nombreuses autres manies déplaipanlea ou fârhcusps — il advint qu'un jour, étant de retour en sa maison où se trouvait Fresco. elle alla s'asseoir auprès de lui, avec un air plein d'alfectation et soufflant comme si elle était en colère. Sur quoi Fresco l'interrogeant, lui dit : « — Ciesca, que veut aire ceci? aujourd'hui, « qui est jour de fête, tu es revenue bien vite à la mai- « son ! — » .\ quoi, d'un ton pincé, elle répondit : « — C'e=t « •yrai ; je m'en suis revenue vite, pour ce que je ne crois « pas qu'il v ait jamais eu sur terre autant d'hommes et de « femmes s\ déplaisants ni si ennuyeux qu'aujourd'hui ; il « n'en passe pas un dans la rue qui ne me déplaise comme « la maie aventure; et je ne crois pas qu'il y ait au monde « une femme plus ennuyée que moi de voir tous ces visages m déplaisants, et c'est pour ne point les voir que je suis re- « venue si vite à la maison. — >. Fresco, h qui les manières fastidit'uses de sa nièce déplaisaient souverainement, dit : » — Ma fille, si les visages déplaisants t'agacent autant qup « tu le dis, ne le regarde jamais dans un miroir, si tu veux « vivre tranquille. — » Mais elle, plus vide qu'une canne, et qui croyait égaler Salomon en sagesse, n'entendit pas autrement le bon mot de Fresco qu'un mouton ne l'aurait entendu. Au contraire, elle dit qu'elle voulait se regarder comme les autres femmes, et resta ainsi enfoncée dans sa grossièreté d'esprit, et y est encore. — »
NOUVELLE IX
Oaido Carmleanti injorie en termes polis c«rUmj eheTtlieri florentint qirii l'aTaient snrpris.
La reine voyant qu'Émilia s'était libérée de sa nouvelle, et qu'excepté celui qui avait pour privilège de parler le dernier, il ne restait plus qu'elle à conter, commença ains-i : « — Bien que, charmantes dames, vous m'ayiez aujourd'hui pris au moins deux nouvelles sur lesquelles je pensais vous en dire une, il m'en reste cependant une troisième à raconter, dont la conclusion contient un tel bon mot que peut-être il n'en a jamais été dit un de tant de sens.
« Vous saurez donc qu'autrefois existaient dans notre cité plusieurs belles et louables coutumes dont il ne reste plus aujourd'hui une seule, grâce à l'avarice qui, en même temps que les richesses, s'y est développée outre mesure et
ies en a toutes chassées. Parmi ces coutumes, il en était une d'après laquelle les gentilshommes de Florence se réunissaient en divers endroits et formaient des sociétés composées d'un certain nombre d'entre eux; ayant bien soin de n'ya'imettre que ceux qui pouvaient facilement en supporter les dépenses, ils tenaient de la sorte table ouverte, aujourd'hui chez l'un, le lendemain chez l'autre, et ainsi de suite pour tous les membres de la société dont chacun avait son jour. Ils invitaient souvent à leurs réunions les gentilshommes étrangers, quand il en arrivait, et parfois aussi des gens de la ville. Ils s'habillaient également tous, au moins une tois l'an, d'une façon uniforme, et les plus notables chevauchaient ensemble par la ville ou bien donnaient des joutes, surtout aux principales fêtes, ou bien quand lu joyeuse nouvelle d'une victoire ou d'un autre événement heureux était arrivée dans la cité.
« Parmi ces sociétés, il y en avait une de messer Bette Brunelleschi, dans laquelle messer Betto et ses compagnons s'étaient efforcés d'attirer Guido, fils de messer Cavalcante de Cavalcanti et cela non sans raison; pour ce que, outre qu'il était un des meilleurs logiciens qu'il y eût au monde, et excellent philosophe touchant les choses de la nature — ce dont se souciait peu, il est vrai, la compagnie — il était fort bien, homme de belles manières et beau parleur, et qu'il savait faire mieux que tout autre tout ce qu'il lui prenait fantaisie de faire, ou qui était du ressort d'un gentilhomme. De plus, il était richissime et savait à merveille honorer ceux qu'il en jugeait dignes. Mais messer Betto n'avait jamais pu réussir à l'avoir, et il croyait, ainsi que ses compagnons, que cela provenait de ce que Guido étant lancé dans les idées spéculatives, vivait fort retiré des hommes. Et comme il partageait quelque peu l'opinion des Epicuriens, oa disait dans le vulgaire que toutes ces études spéculatives n'avaient d'autre but que de chercher s'il se pourrait faire que Dieu n'existât point.
« Or, il advint un jour que Guido, parti d'Orto san Michèle, s'en venait par le corso degli Adimari jusqu'à san Giovanni, ce qui était assez souvent le chemin qu'il prenait. Il y avait alors, tout autour de san Giovanni, de grandes tombes en marbre et en pierres qui sont aujourd'hui à santa Reparata. Gomme Guido se trouvait arrivé entre les colonnes de porphyre qu'on y voit et ces tombes, près de la porte de san Giovanni qui était fermée, messer Betto et sa société arrivèrent à cheval par la place de santa Reparata. Ayant vu Guido au milieu de ces tombes, ils dirent : allons le taquiner. Et ayant éperonné leurs chevaux, ils coururent sur lui avant qu'il eût pu les voir, comme s'ils voulaient lui donner «ssaut, et se mirent à lui dire :« — Guido, tu refuses d'être
364 lE DÉCAMÉROIT.
« de noire société; mais quand tu auras trouvé que Dieu
• n'existe pas, qu'auras-tu lait? — » Guido, se voyant le chemin fermé par eux, dit soudain : « — Seigneurs, vous M êtes chez vous, et vous me pouvez dire ce qu'il vous ■ plaît. — » Et ayant posé la main sur une des tombes qui était fort large, il sauta lé}:;èrement par-dessus et retomba de l'autre côté; sur quoi, délivré de ces importuns, il s'en alla.
« Ceux-ci restèrent tous à se regarder î*un l'aulre, et se mirent à dire que Guido avait perdu l'esprit et que ce qu'il avait répondu ne voulait rien dire, attendu qu'ils n'avaient pas plus de droits sur l'endroit oi!i ils étaient que tous les autres citadins, et Guido pas plus qu'aucun d'oux. Mais messer Betto s'étant tourné vers eux, dit :« — Ceux qui ont « perdu l'esprit, c'est vous, puisque vous n'avez pas com- M pris. Il nous a honnêtement, et en peu de mots, dit la « plus grande injure du monde; car, si vous y réflécliisscz
• oien, ces tombes sont les demeures des morts, puisque
• c'est là qu'on dépose et que demeurent les morls. tM di- « sant que nous y sommes chez nou?, il a voulu nous « montrer que nous, ainsi que les autres hommes gros- « siers et illettrés, sommes, en comparaison do lui et des «hommes de science, pires que des morts; et pour ce, «' cela étant vrai, nous sommes ici chez nous. — » Alors chacun comprit ce que Guido avait voulu dire, et en eut vergogne. Us ne lui cherchèrent plus jamais noise, et tinrent h partir de ce moment messer Betto pour ud cavalier subtil et avisé. — ».
NOUVELLE X
Frère Cipo'U promet i des paysans de lear montrer la plame de l'ange Gahriel Trouvaiil ù la place de celle-ci des cliarbons, il leur dit que ce sont les char, boas qai avaient fait griller saint Laurent.
Chacun ayant débité sa nouvelle, Dioneo comprit que c'était à lui à dire la sienne. Pour quoi, sans attendre un ordro. solennel, il imposa silence à ceux qui louaient fort le mot piquant de Guido, et commença : « Charmantes dames, bien que j'aie pour privilège de dire ce qui me plaît le plus, j'entends pour aujourd'hui ne pas m'écarter du sujet sur lequel vous avez toutes très sigement parlé. Mais, suivant vos traces, je veux vous montrer avec quelle prudence et par quelle répartie soudaine un moine de san Antonio sortit de l'embarras que deux jeunes gens lui avaient pré-
SIXIÈME JOURNÉE. 3Go
paré. Cela ne vous ennuiera point si, pour vous dire la nouvelle bien complète, j'étends quelque peu mon récit, car ainsi que vous pouvez le voir, le soleil est encore au beau milieu du ciel.
« Certaldo, comme vous avez peut-dire pu l'enteudre dire, est un hourjsr du val d'IClsa, situé sur notre territoire, et bien qu'il soit petit, il a été jadis habité par des hommes nobles et aises. Comme il y trouvait bon profil, un des ni( iiies de san Antonio, nommé fraie CipoUa, avait depuis longtenjps l'habitude d'y aller une fois par an pour recueillir les aumônes que lui faisaient les imbéciles, et il y était bien accueilli, moins par dévotion qu'à cause de son nom, cet endroit produisant des oignons renommés dans toute la Toscane. Ce frère Cipolla était petit de sa personne, roux de poil et d'air joyeux, et le meilleur diable du monde. N'a.vant pas le moindre savoir, il était si beau et si prompt parleur, que quiconque ne l'eût point connu, non seulement l'aurait tenu pour un grand 'rhétoricien, mais l'aurait pris pour Cicéron ou Quintilien eux-mêmes. Il était le compère, l'ami ou le famUierde tous les gens du bourg. Etant, selon son habitude, venu une fois pendant le mois d'août, et les hommes et les femmes des villages voisins s'étant, le dimanche matin, rendus à la messe à l'église paroissiale, frère Cipolla s'avança vers eux, quand le moment lui sembla venu, et dit : « — Messieurs et dames, «comme vous le savez, vous êtes dans l'usage d'envoyer « chaque année aux pauvres du baron messer saint Antoine « de votre grain et de votre avoine, qui peu, qui beaucoup, « selon son pouvoir et sa dévotion, afin que !e bienheureux « saint Antoine prenne sous sa garde vos bceufs, vos ânes, « vos porcs et vos brebis. En outre, vous avez coutume de « payer, et cela spécialement à ceux qui sont inscrits à notre confrérie, ce petit tribut qu'on paie une fois l'an. C'est « pour recueillir ces dons que j'ai été envoyé par mon su- « périeur, c'est-à-dire par messer l'abbé ; et pour ce, avec la « bénédiction de Dieu, quand vous entendrez les cloches « après nones, vous viendrez ici, en dehors de l'église, ou, « selon l'usage, je vous ferai le sermon, et où vous baiserez 0 la croix. De plus, pour ce que je vous connais tous pour m très dévots à messer le baron saint Antoine, je vous mon- « trerai par grâce spéciale une très sainte et belle relique « que j'ai moi-même rapportée de la terre sainte d'outre- M mer; c'est une des plumes de l'ange Gabriel, laquelle est « restée dans la chambre de la vierge Marie, quand il vint « lui faire l'annonciation à Nazareth. — » Ayant ainsi parlé, il se tut et retourna dire sa messe.
« Pendant que frère Cipolla tenait ce discours, il y avait dans l'église, parmi les nombreux assistants, deux jeunes gens très malicieux nommés l'un Giovanni del Brugoaiera,
3GG LE DKCAMÉHOiy.
l'autre Bnj./o Pizzini. Après qu'ils eiirenl quelque peu n entre eux ilc la relique de frère Cipollu, bien qu ils lussent de ses ami? et de sa compagnie, ils complotèrent de lui jouer un tour à propos de cette plume. Ayant appris (lue frère Cipolla déjeunait ce matin-là au château avec un de ses amis, dès qu'ils le surent à table, ils descendirent dans la rue ft se rendirent à l'auberge où le moine était descendu, après être convenu que Bagio lierait conversation avec lo valet d«' frère Cipolla, et que Giovanni chercherait la plumo parmi les objets appartenant au moine, et l'enlèverait pour voir co qu'il dirait au peuple à ce sujet. Frère Cipolla avait un valet que d'aucuns appelaient Guccio Balena, et d'autres Guccio Imbratta ; d'autres enfin Guccio Porc. Ce valet était si laid, que Lippo Topo n'en a jamais véritablement fait de semblable. Frère Cipolla en faisait souvent des gorges chaudes avec sa compagnie, et disait en parlant de lui : « — Mon « valet possède on lui neuf choses telles que si une seule « de ces choses avait existé chez Salomori, Aristote ou Sénè- « que, elle aurait sulll pour giter toute leur vertu, tout • leur sens, toute leur sainteté. Penî-cz donc quel homm»' « il doit être, puisqu'en ayant neuf, il n'a ni vertu, ni sens « ni sainteté. — » Et comme on lui demandait parfois quels étaient ces neuf choses, il les avait mises en vers et il répondait : « — Je vais vous le dire : il est lent, souillard « et menteur ; négligent, désobéissant et médisant; sans « soin, sans esprit, sans conduite. De plus, il a bien d'au- « très vices qu'il vaut mieux taire. Et ce qu'il y a de plus « risible chez lui, c'est que partout il veut prendre femme « et louer une maison. Parce qu'il a la barbe forte, noire et « brillante, il se croit si beau et si plaisant, qu'il s'imagine t que toutes les femmes qui le voicni. s'amourachent de lui ; « et si on le laissait faire, il courrait après jusqu'à en perdre t sa ceinture. Il est vrai qu'il m'est d'un grand aide, pour « ce qu'il n'est personne qui ne me parle si secrètement « qu'il n'en veuille sa part ; et s'il arrive qu'on me demande « quelque chose, il a si grand peur que je ne sache pas ré- « pondre, qu'il répond aussitôt oui et non, comme il le « juge à propos. - »
« Frère Cipolla, l'ayant laissé à l'auberge, lui avait commandé de bien prendre garde que personne ne touchât à ses bagages, et spécialement à ses besaces, pour ce qu'en cellesci étaient les choses sacrées. Mais Guccio Imbratta, qui était plus désireux de rester à la cuisine que le rossignol sur les vertes branches, surtout s'il y sentait quelque servante, ayant vu dans la cuisine de l'aubergiste une grasse et grosse maritorne petite et mal faite, avec une paire de tétons qui ressemblaient à deux paniers à fum.ier et un visage qui rappelait les Baronci, toute suante, graisseuse et enfumée,
comme un vautour qui se jette sur la charogne laissa la chambre de frère CipoUa et tout son bagage à. l'abandon et descendit à la cuisine. Bien qu'on fût au mois d'août, il s'assit près du feu et se mit à lier conversation avec cette maritorne qui avait nom Nuta, et à lui dire qu'il était gentilhomme par procureur, et qu'il avait des écus par milliers, sans compter ceux qu'il avait à payer à autrui, et de ceuxlà plus que moins, et qu'il savait taire et dire tant de choses, que c'était merveille. Et sans prendre garde à son capuchon sur lequel il y avait une telle couche de graisse qu'elle aurait assaisonné le chaudron d'Altopascio, à son pourpoint tout déchiré et rapiécé, émaillé de sueur autour du col et sous les aisselles, et marqueté de plus de taches de couleurs qu'aucun tapis turc ou indien le lïïL jamais, à ses souliers tout éculés, à ses chausses déchirées, il dit, comme s'il avait été le sire de Gastiglione, qu'il voulait lui donner beaux habits, la remettre en meilleur état, la délivrei de cette mibciable condition de servir les autres, et, sans avoif de grands bien-, lui donner espoir d'une meilleure fortune, et beaucoup d'autres choses ; mais tout cela, bien que dit d'un air très affectueux, se convertissait en fumée, comme la plupart de ses belles entreprises, et n'aboutissait à rien.
u Les deux jeunes gens trouvèrent donc Guccio Porc occupé autour de la Nuta. Enchantés de cette circonstance, qui leur enlevait moitié de la peine, et ne rencontrant aucun obstacle, ils entrèrent dans la chambre de frère Cipolla qu'ils trouvèrent tout ouverte et où la première chose qui tomba sous leurs yeux fut la besace dans laquelle était la plume. La besace ouverte, ils trouvèrent, roulée dans une grande enveloppe de taffetas, une petite cassette oii était une plume de la queue d'un perroquet et qu'ils pensèrent bien être celle que le moine avait promis de montrer aux habitants de Certaldo. Et certes, il pouvait à cette époque leur faire prendre facilement le change, pour ce que les raffinements du luxe d'Egypte n'étaient pas encore, sinon en petite partie, passés en Toscane, comme ils y sont venus depuis en foule, au grand dommage de l'Italie. Et si ces ratiinements étaient déjà connus en certaines contrées, presque aucun des habitants de ce canton n'en savait rien, et non seulement n'avait pas vu de perroquets, mais n'aurait pu se rappeler en avoir jamais entendu parler. Les jeunes gens donc, enchantés d'avoir trouvé la plume, la prirent et, pour ne pas laisser la cassette vide, ayant vu des charbons dans un coin de la chambre, ils en emplirent la cassette, la refermèrent et remirent toutes choses en place comme ils les avaient trouvées. Puis, sans avoir été vus, ils s'en allèrent joyeux avec la plume, et attendirent ce que frère GipoUa dirait en trouvant des charbons à la place.
JG3 LE DÉCAMÉUON.
• Les hommes et les femmes simples étaient dans l'église, ayant entendu qu'on devait voir après iione la plume de l'ange Gabriel, aussitôt la messe dite, s'en retournèrent chez eux, et In nouvelle s'étant répandu de voisin à voisin et de commère h commère, aussitôt que chacun eut dîné, une telle foule d'hommes et de femmes coururent au château qu'à peine pouvaient-ils y tenir, attendant tous avec grande curinsilé de voir celtle plume. Frère Cipolla, ayant bien dîné, puis nuchiue peu dormi, se leva un moment aprèe none, et voyant la ninltitude des paysans accourus pour voir la pluine, il envoya dire à Ouccio imbratta do monter avec les clochettes et d'apporter ses besaces. Gurcio, après s'être arraché à recrel de la cuisine et des cotillons de lu Nuta, monta avec les objets demandes. Quand il fut arrivé, comme la trop grande quantité d'eau qu'il avait bue lui avait fait ponnecle ventre, il s'en alla, bur l'ordre de frère Cipolla, à la porte do légligc, et se mit à sonacr fortement les cloches.
« Quant tout le peuple fut rtîuni, frère Cipolla, sans s'être •perçu qu'on eût touché à aucune de ses alVaires, commença sa prédication, et dit force paroles à l'appui de ses assertions, puis voulant en arriver h montrer la plume de l'ange Gabriel, la conicssion ayant été faite en grande solennité, il fit allumer deux torches', déroula avec componction rétoffe, ôta son capuchon, et sortit la cassette, qu'il ouvrit après avoir prononcé quelques paroles à la louange et en l'honneur de l'ange Gabriel et do sa relique. En V(jyant la cassette pleine de charbons, il ne soupçonna point Guccio Halena de lui avoir fait ce tour, pour qu'il ne l'en connaissait pas capable ;il ne le maudit pas davantage de l'avoir si mal gardée que d'autres eussent fait le coup, mais il jura tout bas contre lui-même de lui avoir confié la garde de ses reli(iiic?, le connaissant si négligent, si désobéissant, si paresseu-K et si dépourvu de mémoire. Mais néanmoins, sans changer de visage, ayant levé les yeux et les mains au ciel, il dit de façon à être entendu de tous : « — Mon Dieu, que ta puis.'^ance « soit louée à jamais ! — » Puis, ayant refermé la cassette, et s'étant tourné vers le peuple, il dit :
« — Messieurs et mesdames, il faut que vous sachiez « qu'étant encore tout jeune; je fus envoyé par mon su|.é- «< rieur en ces pays où le soleil se lève, et qu'il me fut or- « donné d'une manière exprci^se de chercher .ius(iu'à ce que « j'eusse trouvé les privilèges de Porcellana, lesquels, bien « qu'ils ne coûtent rien à sceller, sont beaucoup plus utiles « aux autres qu'à nous. Pourquoi, m'étant mis en chemin, « je partis de Venise, et m'en allai par le bourg des Grecs , «de là, chevauchant par le royaume de Garbe et par Bal- « daca, je parvins en Parion ; puis, non sans avoir eu soif:
• j'arrivai au bout de quelque temps en Sardaigne. Mais « pourquoi vais-je vous parler de tous les pays oii j'ai cheru ché? J'arrivai, après avoir traversé le bras de Saint-Geor- « ges, en Truffie et en BulTie, pays fort habités et très po- « puleux, et de là. je parvins en terre de Mensonge où je « trouvai beaucoup de nos frères et d'autres religieux, qui « tous allaient par ces pays fuyant la peine, pour l'amour « de Dieu, se souciant peu des peines des autres, pourvu « qu'ils crussent y voir leur profil, no dépensant rien autre « sinon monnaie sans coin. Et de là je passai en terre des t Abbruzzes, où les hommes et les femmes vont en sabots « sur les montagnes, habillant les cochons de leurs propres « boyaux. Un peu plus loin, je trouvai des gens qui por- « talent le pain avec des bâtons et le vin dons les sacs ; de « ces pays, je gagnai les montagnes de Bacchus, où toutes « les eaux courent en descendant, et en peu de temps je pé- « nétrai si avant, que je parvins jusqu'à l'Inde-Pastinaca où < je vous jure par l'habit que je porte sur le dos, je via V. voler les serpettes, chose incroyable à qui ne l'eût pas « vue. Mais en cela je ne serai point démenti par Masio del « Saggio, grand marchand que je trouvai là occupé à casser « des noix et à vendre les coquilles en détail. Mais ne pou- « vant trouver ce que je cherchais, pour ce que d'ici à ce « pays on va par eau, je revins en arrière et j'arrivai dans « ces lieux saints où l'an de l'été le pain frais vaut quatre :( deniers, et où le pain chaud se vend pour rien. Et là, je :< trouvai le vénérable père messer. Ne me blâmez pas. S'il :< vous plaît, le dignissime patriarche de Jérusalem, lequel, « par révérence pour l'habit de messer le baron saint An- « toine que j'ai toujours porté, voulut que je visse toutes « les saintes reliques qu'il avait par devers lui ; elles étaient « si nombreuses, que si je voulais vous les compter toutes, «je n'en viendrais pas à bout avant plusieurs milles. Mais, « pour ne pas vous laisser inconsolables, je vous parlerai « de quelques-unes. Il me montra premièrement le doigt de « l'Esprit Saint aussi entier, aussi sain qu'il fut jamais ; le « museau de Séraphin qui apparut à saint François : un des « ongles des Chérubins ; une des côtes du Verbum Garo « mets-toi aux fenêtres ; des vêtements de la sainte foi ca- « tholique ; quelques rayons de l'étoile qui apparut aux trois « mages en Orient; une fiole pleine de la sueur de saint « Michel quand il combattit contre le diable; la mâchoire « de la mort de saint Lazare, et d'autres encore. Et comme, « de mon côté, je lui fis libéralement présent des plages du « Mont-Morello en vulgaire, et de quelques chapitres du « Gaprezio, qu'il avait longtemps cherchés, il me fit parti- « ciper à ses saintes reliques, et me donna une des dents
• de la 3ainte-Croix, une petite fiole contenant un peu du
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H son des cloches du lemplode Salotnon, la plume de l'ange « Gabriel dont. je vous ai déjà parlé, ot l'un dos sabots de «( San Gherard la Villa Magna, que je donnai, il n'y a pas << longtemps, à Florence, k Gherard di Uonsi (jui a pour lui « une grandissime dévotion. Il me donna aussi des charbons M sur lesquels fut rôti le bienheureux mart>r samt Laurent. < Toutes ces choses, je les ai apportées ici dévolemont avec ■ moi, et je les ai toutes. Il est vrai que mon supérieur n'a «jamais permis que je les montrasse jusqu'à ce qu'il ait ou «la certitude que c'étaient bien elles et non d'autres. Mais
• aujourd'hui (|ue par certains miracles accomplis par elles, « et par lettres reçues du patriarche, il en estctM-tain, il m'a « octroyé la permission de les montrer; mn'\A craignant de u les confier à d'autres, je les porte toujours avec moi. Il « est bien vrai cju»^ je porte la plume de l'anime Gabriel dans
• une cassette, atin qu'elle ne se gâte point, cl dans uneautre «cassette les charbons sur lesquels fut rôti saint Laurent; « ces deux cassettes se ressemblent tellement, que souvent i*
• m'arrive de les prendre l'une pour l'autre, ce qui m'ar- « rive présentement ; de sorte que, croyant avoir apporté « ici la cassette où était la plume, j'ai apporté colle où sont « les charbons. Je ne pense pas que ce soit là l'olFet d'unr « simple erreur; il me semble au contraire que cela se soit « fait par la volonté de Dieu, et qu'il a lui-même mis en me.'^ « mains la cas.sette des charbons, car je viens de, me rappo- « 1er que la fête de saint Laurent est dans doux jours. El « pour ce. Dieu voulant qu'en vous montrant des charbons « avec lesquels il fi. été rôti, je rallume en vos âmes la dé- « votion que vous devez avoir pour lui, il m'a fait prendre « non pas la plume que je devais vous l'aire voir, mais les « bienheureux charbons encore imprégnés de l'odeur du « sanctissime corps de saint Laurent. C'est pourquoi, fils « bénis, ôtez vos capuchons, et approchez-vous dévotement t pour les voir. Mais auparavant, je veux que vous sachiez « (l'je quiconque est marqué avec ces charbons du signe de « la croix, peut vivre toute l'année assuré que le feu ne le « toMchera point sans qu'il le s^ente. — »
« Ayant ainsi parlé, il chanta un hymne à la louange de saint Laurent, ouvrit la cassette et montra les charbons. Quand la sotte multitude les eutquelque temps regardés avec une révérente admiration, tous s'approchèrent en grande presse de frère Cipollâ et lui donnant une plus forte offrande que de coutume, chacun le priait de vouloir bien l'en marquer. C'est pourquo' frère Cipolla tenant les charbons à la main, se mit à faire sur les chemisettes blanches, sur les habits et sur les voiles des femmes les plus grandes croix qu'il y pouvait tracer, affirmant qoe plus les charbons B'ui^aicnt à tracer ces croix, plus ilâ augmeataieat daas sa
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caspcltc, ainsi qu'il l'avait déjà éprouvé maintes fois. Et de celle laçon, ayant non sans grandissime prolil pour lui crucifié tous les habitants de Cerlaldo, il se îiioqua par sa picsence d'esprit de ceux qui, en lui enlevant la plume, avaient cru se moquer de lui. Ces derniers qui avaient assisté à lu prédication, et qui avaient entendu la façon nouvelle dont il s'était tiré d'affaire, bien qu en s'y prenant de loin et à grande longueur de paroles, avaient tellement ri, qu'ils avaient cru s'en démonter les mâchoires. Quand la toule fut partie, ils allèrent le trouver et lui racontant de la meilleure grâce du monde ce qu'ils avaient iait, ils lui rendirent su plume qui, l'année suivante, ne lui valut pas moins de rjrolit que les charbons ne lui avaient valu en ce jour. — » Celte nouvelle procura également à toute la compagnie plaisir et contentement, et tous rirent beaucoup de Irère Cipolla, et surtout de son pèlerinage et des reliques vues et apportées par lui. La reine voyant qu'elle était linie, et que son commandement était également expiré, se leva debout, 6la sa couronne, la mit en riant sur la tète de Dioneo et dit : « — Il est temps, Dioneo, que tu éprouves un peu quelle charge c'est que d'avoir à régir et à guider des femmes. Sois donc roi, et régis-nous de telle façon qu'une fois ta royauté iiuie, nous ayons à t'en louer. — » Dioneo ayant pris la cnuronne, repondit en riant : « — Vous pouvez en avoir (]cjh beaucoup vus, je dis des rois d'échecs, bien plus précieux que je ne suis; et certainement si vous m'obéissez comme on doit obéir à un vrai roi, je vous ferai jouir d'un avantage sans lequel il n'y a certainement pas de léte complète ni joyeuse. Mais laissons là ces propos; je gouvernerai comme je saurai. — » Et ayant fait, selon la coutume adoptée, venir le sénéchal, il lui indiqua en détail ce qu'il aurait à faire pendant tout le temps que durerait sa royauté ; puis il dit : « — Valeureuses dames, il a élé dévidé en tant de formes diverses de l'industrie humaine etde ses dilfék-ents cas, tjuc ,^i darne Licisca n'était pas venue tantôt ici me fournir jjar ses propos matière aux futurs entretiens de demain, je crois que j'aurais eu grand peine à trouver un sujet de niiuvelles. Comme vous avez entendu, elle a dit qu'elle n'a- Vùil pas une voisine qui lut allée pucellc à son mari, et elle a ajouté qu'elle savait bien toutes les tromperies que celles qui étaient mariées faisaient à leurs maris. Mais, laissant de côté la première partie de son assertion qui est œuvre eniantine, j'estime que la seconde doit être un plaisant sujet h traiter; et pour ce. je veux que demain on parle, puisque diime Licisca nous en a donné l'occasion, des tromperies, que, poussées par l'ataour ou en vue de leur propre salut, les dames ont faites à leurs maris, que ceux-ci s'en soient aperçus ou non. — »