‹ Le décaméron (volume 2)Chapitre 15 sur 20 · i LE Di-c.vMi noN · texte numérisé non relu

i LE Di-c.vMi noN

Parler sur une telle malicrc paraissait à qt)cl(|iiP3-iinos des dames peu convenable pour elles, et elles le prièrent de changer le sujet proposé. A quoi le roi répondit: « — M<'sdames, jo coiinnis le sujet que j'ai impose non moins Iden que vous le connaissez vous-même», et ce que vous voulez me démontrer ne saurait me détourner de l'imposer, car je pense que le moment est tel, oualorsnue les hommes et les dames se donnent de garde d agir malhonnt^tement, il leur est permis de deviser de tout. Or ne savez-vous pas que,

f;râce à la perversité de cette époque, les juges ont délais^sé es tribunaux ; que les lois, les divines comme les humaines, se taisent, et qu'une ample licence est concédée à chacun pour la conservation de la vie? Pour quoi, si votre honnêteté s'élargit quelque peu en racontant des nouvelles, ce n'est pas pour comincllre aucune action réprélf'^nsible, mais pour vous distraire vous et autrui ; je ne vois donc pas quel niolil" on pourrait invoquer pour vous blâmer plus tard. En outre, votre compagnie, depuis le premier jour de sa réunion jusqu'à cette heure, étant restée très honnête quelque chose qu'on y ait dite, il ne me semble pas qu'elle se soit entachée d'aucune mauvaise action, et j'espère qu'avec l'aide de Dieu, elle ne sera entachée en rien. Puis, est-il quelqu'un qui ne connaisse votre honnêteté? F*our moi, je ne crois pas que cette honnêteté puisse être détournée non seulement par des propos plaisants, mais môme par la crainte de la mort, Kt à vous dire vrai, si l'on savait que vous vous êtes un instant arrêtées de deviser de ces plaisanteries, on soupçonneiait que vous êtes peut-être coupables en ceci, et que c'est pour cette raison que vous ne voulez pas qu'on en parle. Sans compter que vous me feriez un bel honneur, à moi qui ai obéi jusqu'ici à tous ; maintenant que vous m'avez fait votre roi, vous voudriez me faire la loi et ne point deviser sur le sujet que j'ai imposé! laissez donc cette préoccupation qui convifnt mieux à des esprits mauvais qu'aux vôtres, et que chacune de vous songe à dire à la bonne aventure une belle nouvelle. — » Quand les dames eurent entendu ce raisonnement, elles dirent qu'il en serait comme il lui plairait ; pour quoi le roi donna licence à chacun de faire à sa fantaisie jusqu'à l'heure du souper.

Le soleil était encore haut sur l'horizon pour ce que la discussion avait été courte; c'est pourquoi Dioneo et lf>s autres jeunes gens s'étant mis à jour-r aux tables, Élisa après avoir appelé les dames d'un autre côté, dit : « — Puisquiî nous sommes ici, je désire vous mener en un endroit qui n'est pas fort éloigné, et où je crois qu'aucune de vous n'est jamais venue. Cet endroit s'appelle la Vallée des Dames, et je n'ai pas encore trouvé l'occasion de vous y mener. Aujourd'hui, le soleil est encore très haut, et pour ce, s'il vous

plaît d'y venir, je ne doute point, quand vous y serez, que vous ne soyez très contentes d'y être allées. — » Les dames répondirent qu'elles étaient prêtes. Alors, ayant appelé une de leurs servantes, sans en rien dire aux jeunes gens, elles se mirent en chemin, et ne marchèrent guère plus d'un mille pour arriver à la Vallée des Dames. Elles y pénétrèrent par un sentier très étroit, sur l'un des côtés duquel courait un petit ruisseau aux eaux limpides, et elles la trouvèrent si belle et si agréable, surtout par ce temps de grande chaleur, qu'on n'aurait pu se la représenter sous un meilleur aspect. Et, selon ce qu'une d'elles m'a redit depuis, la plaine qui fromait le fond de la vallée était aussi ronde que si elle eût été tracée au compas, bien qu'elle parût l'œuvre de la nature et non laite de main d'homme. Elle avait un peu plus d'un mille de circonférence et était entourée par six petites montagnes peu élevées, sur le haut de chacune desquelles on voyait un palais ayant à peu près la forme d'un beau château. Les pentes de ces petites montagnes descendaient doucement vers la plaine, comme nous voyons dans lés amphithéâtres les gradins s'étager successivement et dans un ordre régulier du sommet jusqu'à la base, restreignant de plus en plus leur cercle. Ces pentes, du moins celles qui regardaient au midi, étaient couvertes de vignes, d'oliviers, d'amandiers, de cerisiers, de figuiers et d'un grand nombre d'autres arbres fruitiers, sans qu'un pouce de terre fût perdu. Celles qui étaient exposées au vent du nord, étaient toutes couvertes de bosquets de chênes, de frênes et d'autres arbres au vert feuillage et plantés avec autant d'ordre que possible. La plaine qui venait ensuite, et qui n'avait pas d autre entrée que celle par où les dames étaient venues, était pleine de sapins, de cyprès, de lauriers et de pins arrangés et ordonnés comme si l'artiste le plus habile en cette matière les eût plantés. Même au plus haut de sa course, le soleil y pénétrait à peine et n'arrivait pas jusqu'au sol formé d'un pré d'herbe très menue et pleine de fleurs pourprées et de toutes couleurs. En outre, et ce n'était pas la chose la moins agréable, il y avait un ruisselet qui, du haut d'une des vallées séparant deux des petites montagnes susdites, tombait en bondissant sur la roche vive, et, dans sa chute, produisait un murmure fort plaisant à entendre. Il semblait de loin un filet d'argent qui aurait jailli sous une légère pression. Arrivé dans la plaine, et reçu dans un beau petit canal, il courait rapide jusqu'au milieu du vallon, et là, formait un petit lac semblable à ces étangs que les citadins font dans leurs jardins quand ils le peuvent. Le lac n'était pas plus profond que n'est haute une stature d'homme jusqu'à la poitrine. Ses eaux que ne troublaient aucun mélange, montraient son fond de sable très fin, de telle sorte que quiconque n'aurait

37Î LE DÊCAMÊRON.

pas eu autre chose à faire aurait pu en compter les grains s'il iVût voulu. Et ce n'était pas seulement le fond que laissait voir l'eau limpide, mais des poissons courant çà et là en telle quantité, qu'outre le plaisir c'était une merveille. Le lac n'avait pas d'autre rive que le pré (pii étalait tout autour d'autant plus de beauté qu'il recevait plus d'humidité. L'eau sura|)ondante était reçue dans un autre petit canal par lequel, sortant du vallon, elle s'échappait en courant vers les parties plus b;isses.

« Arrivées en cet endroit les Jeunes dames, après avoir regardé partout, admirèrent fort le site. Puis, comme la chaleur était grande, et voyant devant elle cette jolie nappe d'eau où il n'y avait [)ns h craindre qu'elles fussent vues, elles résolurent de se baigner. Ayant ordonné à leur servante de demeurer sur le chemin par lequel elles étaient venues, afin de guetter si personne ne venait et de les avertir au besoin, elles se déshabillèrent toutes les sept et entrèrent dans l'eau qui ne cachait pas plus la blancheur de li!ur corps qu'un verre transparent ne ferait d'une rose vermeille. Y étant toutes entrées, et l'eau n'en étant aucunement troublée, elles se mirent çà et là à poursuivre de leur mieux les poissons qui avaient fort à faire de se cacher, et à essayer de les prendre avec les mains. Quand, au milieu <le leurs joyeux ébats, elles en curent pris quelques-uns, et qu'elles furent restées quelque temps dans l'eau, elles en sortirent, se revêtirent, et sans pouvoir plus louer cet endroit qu'elles ne l'avaient déj\. fait, le temps leur paraiss^ant venu de regagner la maison, elles se mirent en chemin d'un pas tranquille, ne cessant de parler delà beauté de ce vallon. Arrivées de très bonne heure au palais, elles trouvèrent les jeunes gens qui jouaient encore à la place où elles les avaient laissés. Sur quoi, Pampinea leur dit en riant : « — Aujourd'hui, ma foi, nous vous avons trompés. — »> « — Et comment? — dit Dioneo — commencez-vous donc d'abord par des actes avant les paroles? — » Pampinea dit : « — Oui, mon seigneur. — » Et elle lui raconta tout au long d'où elles venaient, comment était fait l'endroit, à quelle distance il était et ce qu'elles y avaient fait. Le roi, entendant parler de la beauté de l'endroit, et étant désireux de le voir, fit sur le champ commander le souper. Après que tous eurent soupe à leur grand plaisir, les trois jeunes gens, suivis de leurs laquais, s'en allèrent à celte vallée, et après avoir tout vu, aucun dejx n'y étant jamais venu, ils l'admirèrent comme une des plus belles choses du monde. Puis, quand ils se furent baignés et rhabillés, comme il se faisait tard, ils retournèrent à la maison où ils trouvèrent les dames qui dansaient une danse sur un air que chantait la Fiammetta. La danse finie, ils se mirent à causer avec elle de la Vallée des

SîXIKME JOUR^LE. ùlô

uames dont ils dirent force bien et louanges. Pour quoi, le

'là ayant fait venir le sénéchal, lui ordonna d'y apprêter le

^ner pour le lendemain, et d'y faire apporter des lits dani=

cas où quelqu'un voudrait y dormir ou y faire la sieste.

;)rès quoi, ayant fait venir des lumières, du vin et des

•ifetti avec lesquels ils se réconfortèrent légèrement, il

donna que chacun se préparât à danser. Pamphile, ayant

!• son ordre organisé une danse, le roi se tourna vers Élisa

iui dit gracieusement : « — Belle jeune dame, tu m'as

". aujourd'hui honneur de la couronne, etje veux, ce soir,

laire honneur de la chanson; et pour ce, dis celle qui te

lira le mieux. — » A quoi Elisa répondit en souriant

l'elle le ferait volontiers; pais elle commença d'une voix

; ive de' la façon suivante :

Amour, si je puis sortir de tes griffes. J'ai peine a croire Qu'aucun autre croc me prenne jamais.

Je me jetai toute jeune à travers ta batailla^ La croyant une suprême et douce paix, Et je déposai toutes mes armes Comme l'aii, celui qui a conliauce, Mais toi, tyran déloyal, âpre, et rapace, ïu te jetas aussitôt sur moi Avec tes armes et tes ongles cruels.

Puis, une fois que je fus liée de tes chaînes, A celui qui est né pour me faire mourir. Moi, pleiue de larmes amères et de chagrins, Tu me livras prisonnière et me mis en son pouvoir. Et sa tyrannie est si cruelle, Que jamais ne l'ont émue Soupirs, ui pleurs qui me tuent.

Tontes mes prières, le vent les emporte; 11 n'en écoute et n'en veut écouter aucune. Pour quoi mon martyre croît à chaque heure, La vie m'est un ennui, et je ne sais pas mourir. 3élas! Seigneur, aie pitié de ma peine Et fais, loi, ce que je ne puis faire : Livre-le moi lié de tes liens.

Si lu ne veux pas faire cela, dénoue au moint Les liens noués par l'espérance.

Hélas! je te prie, Seigneur, de le vouloir. Si tu le fais, j'emporte encore la certituc'e

376 LE 1)1. i. A M II! UN,

De redevenir belle, comme j'avais coutume de l'être,

Et, le chagrin étant onl.lit^^,

De we parer encore de lleurs blanches et veroieUlcs.

Quand Élisa eut terminé sa canzono en poussant un pitoyable soupir, bien que tous eussent été étonnés do telles fiaroles, personne néanmoins ne put deviner le molli' qui ui faisait chanter de pareilles plaintes. Mais le roi, qui était »le bonne humeur, ayant fait appeler Tindaro, lui ordonna l'e tirer sa cornemuse, au son de laquelle il fit organiser f jrce danses. Puis, une bonne partie de la nuit élaiit déjà îcoulée. il dit à chacun d'aller dormir.

SEPTlÉiME JOURNÉE

L* sixième joarnée dn D^câMéRON finie, commence la septième, dans laquelle* sous le gouTernement de Dioneo, on deriso des tromperies que les feinmct poussées par l'ainour ou en vue de leur propre salut, ont faite* à leurs maris, que ceux-ci s'en soient aperçus ou non.

Toutes les étoiles avaient déjà disparu du côté de l'Orient, excepté celle que nous appelons Lucifer et qui brillait encore au milieu de l'aurore blanchissante, quand le sénéchal s'étant levé, s'en alla avec un nombreux bagage à la Vallée des Dames pour y disposer tout selon l'ordre qu'il en avait reçu de son maître. Après son dépait, le roi ne tarda guère à se lever, réveillé qu'il avait été par le bruit des chargeurs et des bêtes de somme, et une fois levé, il fit également lever les dames et les jeunes gens. Les rayons du soleil pointaient à peine, quand tous se mirent en chemin, et il leur semblait que Jamais les rossignols et les au 1res oiseaux n'avaient chanté si joyeusement qu'en cette matinée. Accompagnés par ces chanis ils allèrent jusqu'à la Vallée des Dames, où ils furent accueillis par une multitude encore plus grande d'oiseaux qui leur parurent se réjouir de leur arrivée. Là, ils firent le tour de la vallée, l'examinant de nouveau dans tous ses détails, et elle leur parut d'autant plus belle que la veille, que l'heure du jour était plus conforme à sa beauté. Quand ils curent rompu le jeûne avec de bons vins et des confetti, pour ne pas être en reste avec les oiseaux, ils se mirent à chanter, éveillant les échos de la vallée qui redisaient après eux les mêmes chansons auxquelles tous les oiseau.x, comme s'ils ne voulaient pas être vaincus, mêlaient de nouveaux et de doux accents. L'heure de manger venue et les tables ayant été mises sous des lauriers touffus et les autres beaux arbres voisins du lac, ils allèrent s'y asseoir, selon qu'il plut au roi, et tout en mangeant, ils voyaient les poissons nager par bandes nombreuses dans le lac, ce qui leur donnait parfois occasion de deviser tout aussi bien que de regarder. Le dîner fini, et les victuailles et les tables enlevées, ils se remirent à chanter, plus joyeux qu'auparavant. Puis, des lits ayant été disposés en plusieurs endroits de la vallée par le discret sénéchal qui les avait fait entou-

378 Li: i)i.cA:aL;!u.v .

rer (le serges de France et fermer de rideaux, ceux à qui cela plut, purent aller dormir avec la permission du roi ; ceux qui ne voulurent pas dormir pureiil se livrer selon leur fantaisie aux autres passe-temps d'usaiîe. Mais quand eut sonné l'heure où tous devaient être doboul. et où l'on devait se réunir pour conter des nouvelles, le roi ayant fait étendre des tapis sur l'herbe, non loin de l'ondroit où l'on avait mangé, ils s'assirent près du lao et. le roi ordonna ii Emilia de commencer. Celle-ci se mit à dire en souriant d'un air joyeux :

NOUVELLE I

Gianiii Lotteringbi entend frapper U oait à m porte et réveille le femme. Celleci lai fait croire que c'eit un ftntâme. Toai deux vont le conjurer arec ane prière, et le broit eeise.

« — Mon seigneur, il m'aurait été très agréable, si pourtant cela vous avait plu, qu'une autre eût entamé une ausni belle matière que celle sur laquelle nous devons parler; maipuisqu'il vous agrée qucJR rassure en cela toutes nos corn pagties je le forai volontiers. Je ni'inj^éiiierai donc, trc rhères dames, à vous dire chose qui puisse vous être utile dans l'avenir, pour ce que si les autres sont aussi peureuses que moi, surtout quand il s'agit de fantômes que nous craignons toutes également — quoique, Ijieu le sait, j'ignore ce que c'est et que je n'aie jamais trouvé personne qui le sût — vous pouvez, en retenant bien ma nouvelle, apprendre une sainte et bonne oraison très efficace pour chasser les fantômes quand ils viendront vers vous.

« 11 y eut autrelois à Florence, dans la rue San Brancazio, un cardeur de laine nommé Gianni Lolleringhi, homme plu heureux en son ait que sage dans los autres cho?es, car bic;. qu'il fût simple d'esprit, il avait été à plusieurs reprises lait chef des chantres de iSanta Maria Novella, ce qui l'obligeait à recevoir chez lui leurs assemblées et à d'autres charges dr ce genre, dont il était très fier. Et cela lui arrivait parcf

gu'étant à son aise, il donnait de bons repas à ses confrères, eijx-ci qui en tiraient souvent qui des chausses, qui une cape, qui un scapulairc. lui apprenaient de bonnts oraisons, et lui donnaient le Pater-Noster en langue vulgaire, la complainte de saint Alexis, les lamentations de saint Ber naril, l'hymne de madame Malhilde, et les autres balivernes qui! tenait pour très précieuses et qu'il conservait avec g- und soin pour le salut de son âme.

SEl'ÏIÈ ME JOUr.NKE. '' 37'J

« Or, ce Gianni Lotteringhi avait pour femme une très 1 elle et charmante dame, nommée Monna Tossa, fille de I\]annuccio de la Cuculia, sage et fort avisée. Cette dame, connaissant la simplicité de son mari, et s'éfant amourachée fi!> Federigc di Neri Pegolotti, beau et fringant jeune homme dont elle était également aimée, s'arrangea avec sa servante pnur que Fedengo vînt lui parler dans une fort belle mait^'jn de plaisance que le susdit Gianni avait à Gamerata, et (II) elle résidait pendant tout l'été, tandis que Gianni n'y viiiait que rarement souper et coucher, après quoi il s'en Fvtournait le lendemain matin à sa boutique et le plus souvent à ses chantres. Federigo, qui désirait ardemment cela, ne manqua point d'y aller au jourqui lui avaitétédésigné,et Gianni n'y venant point ce soir-là, il soupa et coucha tout à son aise et à son grand plaisir avec la dame ; quant à celle-ci, pendant qu'il la tenait la nuit dans ses bras, elle 'lii apprit bien six des oraisons de son mari. Mais comme Ile n'entendait pas que ce rendez vous fût le dernier, ayant vlé le premier, ils convinrent ensemble du moyen suivant, afin que la servante n'eût pas besoin d'aller chaque fois le prévenir : chaque jour, en allant à une maison de campagne qu'il avail un peu plus haut, ou quand lien reviendrait il jetterait un coup d'oeil dans une vigne qui se trouvait à côté de la maison de la dame et où il verrait une tête d'âne posée sur un des échalas de cette vigne ; quand il verrait la tête le museau tourné vers Florence, il pourrait en toute sécurité et sans crainte venir la trouver le soir à la nuit, et s'il ne trouvait pas la porte ouverte, il n'aurait qu'à frapper doucement trois coups et la porte s'ouvrirait ; et quand i) verrait la tête le museau tourné vers Fiesole il ne devrait pas venir, pour ce que Gianni y sérail.

« Procédant decette façon, ils eurentplusieurs rendez-vous. Mais un jour que Federigo devait souper avec Monna Tessa, et que celle-ci avait fait cuire deux gros chapons, il advint que Gianni, qu'on n'attendait point, arriva et fort tard ; de quoi la dame fut très fâchée ; aussi, son mari et elle soupèrent d'un peu de viande salée qu'elle avait fait bouillir à part; quant aux deux chapons, elle les fit mettre par sa servante dans une nappe l)lanche, et porter, avec plusieurs œufs frais et un flacon de bon vin, dans son jardin où l'on pouvait aller sans passer par la maison et où elle avait l'habitude de souper quelquefois avec Federigo. Elle recommandaà la servante rie poser toutes ces choses au 'pied d'un pêcher qui était au coin d'un pré. La précipitation fut si grande, qu'elle ne se souvint pas de dire à la servante d'attendre jusqu'à ce que Federigo arrivât, et de lui dire que Gianni y était, et qu'il eût à emporter ce qui était dans le jardin.

« Sur ces entrefaites, la dame et Gianni étant allés au lit.

.'{SO LE DI^CAMÉnOiN.

ainsi que la servante, Fedcrigo ne tarda guère à venir, et frappa fiouccment un coup à la porte, laquelle était si voisine de la chambre que Gianni I entendit aussitôt ; la dame l'entendit de son côté, mais pour que Gianni n'eût aucun soupçon sur elle, elle fit semblant de dormir. Mais après avoir attendu un instant, Foderigo frappa un second coup ; de quoi Gianni s'étonnant, il poussa la dame du coude et dit : <« — Tessa, entends-tu comme moi ? Il semble qu'on « frappe à notre porte. — » La dame, qui l'avait mieux ontonilu tjue lui, (it semblant de s'éveiller et flit : « — Que « dis-tu ? Qu'est-ce ? — » « — Je dis — reprit Gianni — « qu'il semble qu'on frappe à notre porte. — » La dame I «< dit : — On frappe ? Hélas ; mon cher Gianni, ne sais-tu « donc pas ce que c'est ? c'est le fantôme, grâce auquel j'ai « eu ces nuits passées la plus grande peur qui s'est jamais « vue, de sorte que, quand je l'entenffais, je mettais ma tôte u sous les couvertures, et je n'osais pas la retirer avant que t le jour fût revenu. — » Gianni dit alors : • — Va, femme, K n'aie pas peur ; si c'est cela, je n'aurai qu'à dire le Te « Lucis et la Jntemcratn et d'autres bonnes oraisons de ce « genre, quand nous irons au Ht, et h faire à chaque coin « du lit le signe de la croix aux nom du Père, du Fils et du « Saint-Esprit, pour que nous n'ayions rien à craindre, car « le fantôme, quelque puissance au'il ait, ne pourra nous « nuire. — »

• La dame, craignant que Federîgo ne la soupçonnât et ne se fâchât contre elle, résolut de se lever et de lui fitire comprendre que Gianni y était ; c'est pourquoi elle dit à son mari : « — Bien, bien ! tu dis de belles paroles, toi ; pour « moi, je ne me croirai pas en sûreté, ni sauve, tant que « nous ne l'aurons pas conjuré pendant que tu es là. — » Gianni dit : — « Et comment le conjure-t-on? — «La darne dit : « — Je sais bien le conjurer, car l'autre jour, quand « j'allai au pardon, à Fiesole, une de ces recluses qui sont « bien, mon cher Gianni, la chose la plus sainte qu'au nom « de Dieu je puisse te dire, me voyant si peureuse, m'apprit « une bonne et sainte oraison et me dit qu'elle l'avait éprouc vée plusieurs fois avant d'être recluse, et qu'elle lui av.iit t. toujours réussi. Mais Dieu sait que je n'aurais jamais osé M aller l'essayer seule ; mais maintenant que tu es ici. je « veux que nous allions conjurer le fantôme. — » Gianni dit que cela lui plaisait fort ; sur quoi, s'étanl levés, ils allèrf-nt tous deux doucement jusqu'à la porte, au dehors de laquelle Federigo, déjà soupçonneux, attendait. Arrivés là, la dame dit à Gianni ; — « "Tu cracheras, quand je te le dirai, — » Gianni dit : « — Bon ! — » et la dame, commençant l'oraison, dit : « — Fantôme, fantôme, qui vas de nuit, tu es « ici la queue levée et tu t'en retourneras la queue levée. Vas

SEPTIÈME JODRNÉE. 381

« dans le jardin, tu trouveras, au pîed du gros pêcher, deux « chapons cuits et cent œufs de ma poule ; mets les lèvres « au flacon et va-t-en, et ne nous fais pas de mal, à moi et « à mon mari Gianni. — » Après quoi, elle dit à son mari : « — Crache, Gianni. — » Et Gianni cracha.

« Federigo, qui était en dehors, et qui entendait tout cela avait déjà chassé tout soupçon, et malgré sa mauvaise humeur, il avait si grande envie de rire, qu'il en crevait et (iisaittout bas, quand Gianni crachait: « — Crache tes .< (lents 1 — » Quand la dame eut conjuré trois fois le fantôme de cette manière, elle retourna au lit avec son mari. Federigo, qui s'attendait à souper avec elle, et qui par conséquent n'avait pas soupe, comprit furt hien le sens de l'oraison ; il s'en alla au jardin, et ayant trouvé, au pied du gros pêcher, les deux chapons, le vin et les œufs, il les porta chez luijOÙ il soupatoutà son aise.S'étant ensuite plusieurs autres fois trouvé avec la dame, il rit beaucoup avec elle de sa façon de conjurer les fantômes.

« Il est vrai que d'aucuns disent que la dame avait bien tourné la tête d'âne du côtéde Fiesole.mais qu'unlaboureur, passant par la vigne, lui avait donné un coup de bâton qui lui avait fait faire plusieurs tours sur elle-même, et qu'elle était restée tournée vers Florence ; pour quoi, Federigo croyant être attendu par la dame, était venu. Quant à la dame, elle avait fait l'oraison en cette guise : « — Fantôme, « fantôme, va-t-en avec Dieu ; car ce n'est pas moi qui ai « tourné la tête de l'âne ; c'est un autre qui l'a fait, et que « Dieu l'en punisse. Moi je suis ici avec mon mari Gianni. — » Pour quoi Federigo s'en était allé, sans souper et sans gîte. Mais une mienne voisine, qui est une dame fort vieille, m'a dit que l'une et l'autre version sont vraies, selon ce qu'elle avait su, étant enfant ; mais que la dernière n'était pas arrivée à propos de Gianni Lotteringhi, mais à un certain individu nommé Gianni di Nelio, qui demeurait près la porte San Pierro, et qui était non moins sot que Gianui Loticringhi. Et pour ce, mes chères dames, c'est à vous de choisir celle des deux versions qui vous plaira le plus, à moins que vous ne vouliez les adopter toutes les deux. Elles ont une grandissime vertu en pareilles occasions, comme vous venez de le voir, Aoprenez-les ; elles pourront encore vous servir. — •

LE Dl':CAMÉRON,

NOUVELLE II

Peronella «ntPndRnt fon mnri renlrsr, fait carlier nn MPn tmant iftat m •''' Tier que 1h mnri ranait juslemunl ilo vrnilre. EJn lai dit qu'elle l'a rendu ton eAt6 A quelqu'un qui est fntré «leJaai pour voir s'il eut en bon ëlat. 1 mant étant sorti tlu curier, le fait nettojrer par la mari peuiiaat qu'il cari- la femme, pui< le fait porter cbes lui.

La nouvelle d'Emilia fut écoutée avec de p[rands éclats >' rire, et l'oraison tenue pour bonne et sainto. La nouve venue à sa tin, le roi ordonna à Philoatrute de poupsuivf' , «tcelui-H cooiniença aussilùt : « — Mestrès chères dann-. les tromperies que vous Jont les bomnies, et spécialennf les maris, sont si nombreuses, que lor.sau'il arrive parli qu'une femme trompe son mari, non seulement vous devri' être satisfaites que cela soit arrivé et vous montrer conteni de le savoir ou de l'entendre dire à d'aucuns, mais vous i; vriez aller vous-mêmes le dire partout, afin d'apprendre a; bommes que, s'ils savent de bons tours, les femmes, dele côté, en savent autant qu'eux ; ce qui ne peut qu'être fo utile, pour ce que quand on sait que les autres savent aussi on ne se hasarde pas à la légère à vouloir les tromper, il n'est pas douteux que ce que nous dirons aujourd'hui sur ce sujet étant su par les hommes, ce ne leur soit une fort belle occasion de refréner leur envie de vous tromper, quand ils sauront que vous sauriez aussi les tromper, si vous le vouliez. J'ai donc l'intention de vous dire ce que, bien qu'elle fût de basse condition, une jeune femme fit à son mari, pour se tirer d'embarras.

« Il n'y a pas encore longtemps qu'un {-auvre homme do Naples prit pour femme une belle et avenante jeune fille nommée Peronella. Tous deux travaillant, lui de son état de maçon et elle à filer, ils gagnaient assez péniblement leur vie, et se tiraient d'affaire do leur mieux. Il advint ou'un jeune galant, ayant vu un jour cette Peronella, et celle-ci lui plaisant fort, il s'amouracha d'elle ; et d'une façon ou d'une autre, il la pressa si vivement, qu'elle finit par se familiariser avec lui. Afin de pouvoir se trouver ensemble, ils convinrent de ceci : quand le mari la quitterait le matin pour «iller travailler, le jeune homme devrait se tenir aposté de façon à le voir sortir, et comme la rue oii il restait, et qui s'appelait Avorio, était fort solitaire, aussitôt que le mari serait sorti, l'amoureux entrerait ; et ainsiils firent plusieurs fois. Mais il advint qu'un matin, le brave homme étant sorti «t Giannello Strignario — c'est ainsi qu'avait nom le jeune

SEPT I1-:ME JOUR NI' E. 3So

mme — se trouvant avec Pcronolla, le mari, qui ne devait ]>us rentrer de tout le jour, revint au bout dé peu de temps <"i la maison. Trouvant la porte fermée, il frappa, et aprcr; avoir frappé il .se dit en lui-même : « — Mon Dieu, suis à ('jamais loué ; car bien que tu m'aies fuit pauvre, tu m'as « au moins rcconipensé en me donnant pour femme une <c brave et honnête jeune fille. Voyez comme elle a tout de « suite fermé la porte, dès que j'ai été sorti, afin que perf sonne ne pût entrer et me causer de l'ennui ! — »

« Peronella, ayant reconnu son mari à sa manière de frapper, dit : « — Hélas ! mon Giannello, je suis morte, et je ne « sais ce que cela veut dire, car il ne revient jamais à cetle « heure ; peut-être t'a-t-il vu quand tu es entré. Mais, pour « l'amour de Dieu, quoi qu'il en soit, entre dans ce cuvier « que tu vois là ; puis j'irai lui ouvrir et nous verrons ce « que cela veut dire de revenir si matin à la maison. — » Giannello entra lestement dans le cuvier, et Peronella étant allée à la porte, ouvrit au mari et lui dit d'un air de mauvaise humeur : « — Qu'est-ce qu'il y a de nouveau, que tu « reviens de si bonne heure à la maison ce matin ? A ce qu'il « me semble tu ne veux rien faire aujourd'hui, que je te « vois revenir avec tes outils en main ; et si tu fais ainsi, de « quoi vivrons-nous ? où prendrons-nous du pain ? Grois-tu « que je souffrirai de te voir mettre en gage mes jupes et « mes autres nippes ? Moi qui ne fais, le jour et la nuit, « que filer, tellement que la chair m'en tombe des ongles, « pour pouvoir au moins avoir assez d'huile pour faire brûler « notre lampe ! Mari, mari, il n'y a pas de voisine qui ne s'é- « tonne et ne se moque de moi, à cause de la grande peine « que j'endure ; et toi, tu me reviens à la maison les mains « pendantes, quand tu devrais être à travailler! — «Cela dit, elle se mit à pleurer et à dire de nouveau : « — Hélas ! mal- « heureuse,en (juelle maie heure suis-je née, à quelle extré- « mité suis-je venue ! J'aurais pu épouser un jeune homme « si bien, et je n'ai pas voulu pour prendre celui-ci qui ne « pense pas le moins du monde à la femme qu'il a chez lui! • Les autres se donnent du bon temps avec leurs amants, et « il n'y en a pas qui n'en ait deux et même trois ; et elles « mènent joyeuse vie, et elles font prendre à leurs maris la « lune pour le iioleil. Et moi, malheureuse, parce que je « suis bonne et que je ne me soucie pas de ces sortes de « choses, je souffre mal et maie heure. Je ne sais paspour- « quoi je n'en prends pas de ces amants, comme font les « autres ; j'en trouverais bien un, car il n'en manque pas de « beauxetbien faits qui m'aimeatet qui me veulent du bien, « et qui m'ont envoyé offrir de grosses sommes, des robes « ou des bijoux. Mais jamais je n'ai consenti à les entendre, -t pour ce que je n*} suis pas fille de femme à cela. Kttoi, tu

« me reviens à la maison, quand tu devrais élre à tra« « vailler ! — »

M Eh ! femme — dil le mari — ne te fais, par Dieu, pas de « chagrin. Tu dois savoir que je connais qui tu es, et ccrles « ce malin je m'en suis bien aperçu. Il est vrai que J'étais « parti pour travailler, mais Je vois que tune suis pas, comme « Je l'ignorais moi-môme, que c'est aujourd'hui la lèlu de

• San Galeone, et qu'on ne travaille pas ; pour quoi, je suis « revenu à la maison. Mais j'ai néanmoins pourvu à la chose « et trouvé moyen d'avoir du pain pour plus d'un mois, car

• j'ai vendu à celui que tu vois avec moi le cuvicr que tu M sais, et qui embarrassedepuis si longtemps la maison ; et M il m'en donne cinq sequins. — »» Heronella dit alors : « — Kt j'en suis fâchée ; toi qui es un homme, et qui vas « partout et qui devrais être au oiiUranL nés choses, tu as « vendu cinq sequins un cuvier que moi, femme, qui ne sors

• presque jamais, et voyant l'embarras qu'il nous causait, «.j'ai vendu sept sequins à un nrave homme qui venait d'y M entrer comme tu es revenu, pour voir s'il était en bon « état. — » Quand le mari eniendit cela, il fut plus que content et dit à celui qui était venu avec lui: « — Mon brave « homme, va-t-en avec Di.-r . tu entends que ma femme l'a « vendu sept sequins, laaf'jd que tu no m'en donnes que « cinq. — » Le bon homitic dit : « — A la bonne heure !— » Et il s'en alla.

« Peronella dit aî'irs à son mari : « — Viens, toi, puisque « tu es ici. et ri.^ie avec lui nos affaires. — » Gianncllo, qui se tenait les oreilles dressées, pour voir ce qu'il avait à ciaindre ou à espérer, oyant les paroles de Peronella, sortit précipitamment du cuvier, et, comme s'il n'avait rien entendu de l'arrivée du mari, il se mit à dire : « — Où es-tu, « brave femme? — » A quoi le mari, qui était entré, dit : « — Me voici, que veux-tu ? — » Giannello dit : «c — Qui « es-tu? Je demande la femme avec qui J'ai lait marché de « ce cuvier. — » Le bonhomme dit:« — l'ais sans crainte avec M moi, car je suis son mari. — » Giannello dit alors : « — Le cuvier me paraît en bon état, mais il me semble qu» « vous y avez tenu des ordures, car il est tout embrcnné de « je ne sais quoi de sec que je ne peux enlever avec les on- « gles ; etje ne le prendrais pas avant de Ic.voir nettoyé. — » Peronella dit alors : « — Non, le marché ne sera point « rompu pour cela ; mon mari va tout le nettoyer. — » Et le mari dit : « — Oui, bien. — »> Et ayant déposé ses outils, «t s'étant mis en manches de chemise, il se lit donner une lumière et un racloir ; puis il entra dans le cuvier et se mit fi racler. Et Peronella, comme s ielle voulait voir ce qu'il taisait, mit la tête h l'ouverture du cuvier qui n'était pas grande, et passant aussi l'urt de ses bras et toute l'épaule^

elle commença à dire : (f — Racle ici, racle là: racle de ce " côlé ; vois, il est resté là un peu de saleté. — » Et pendant qu'elle se tenait dans cette posture, et qu'elle donnait ces indications à son mari, Gianuello, qui ce matin-là n'avait pas entièrement fourni son office au moment où le mari était revenu, voyant qu'il ne pouvait se contenter comme il aurait voulu, résolut de faire comme il pourrait. S'étant approché de la jeune femme qui fermait totalement l'ouverture du cuvier, il satisfit son juvénile désira la façon dont les chevaux emportés et échauffés d'amour saillissent les cavales dans les vastes champs de Parthe. Et quasi en un même temps, l'affaire fut menée à bonne fin et le cuvier raclé ; sur quoi le galant s'etant éloigné, la Peronella retira sa tête du cuvier et le mari sortit. Alors Peronella dit à Giannello : « — Prends cette lumière, brave homme, et vois « s'il est nettoyé à ton idée. — » Giannello, ayant regardé dedans, dit que cela allait bien et qu'il était satisfait; et, ayant donné les sept sequins, il fit porter le cuvier chea lui. — •

NOUVELLE III

Frèr« Renauld eoache avee la commère. Le mari le troare dans la e!iaml)r0 d« 3elle-ci, et tous deux Ini font croire qu'ils conjuraient les Te» de son petit enfant.

Philostrate ne sut point parler des cavales de Parthe à mots si couverts, que les malignes dames n'en rissent, tout en faisant semblant de rire d'autre chose. Mais quand le roi eut reconnu que sa nouvelle était^ achevée, il ordonna à Elisa de conter à son tour. Celle-ci, toute prête à obéir, commença : « — Plaisantes dames, la façon de conjurer les fantômes, dont a parlé Emilia, m'a fait revenir en la mémoire une nouvelle à propos d'une autre façon de les exorciser. Bien que cette manière ne vaille pas la précédente, je vous la raconterai cependant, pour ce que présentement il ne m'en revient point d'autre concernant notre sujet.

« Il faut que vous sachiez qu'à Sienne fut jadis un jeune garçon très beau et de famille honorable, nommé Renauld. Il aimait souverainement une sienne voisine, fort belle dame et femme d'un homme riche, et vivait dans l'espoir que, s'il pouvait trouver un moyen de lui parler sans qu'on le sût, il obtiendrait d'elle tout ce qu'il désirait. Mais n'en voyant aucun, et la dame étant grosse, il songea à devenir

336 LE Ui;CA JIÉHON.

8on compère; sur quoi, ayant fait la connaissance du mari, il lui tit part le plus adroitement qu'il put, do son désir, et il lut luit selon qu'il le voulait; Renauid étant donc devenu le compère de madame Agnès, et ayant pa" là, un prétexte de pouvoir lui parler plus sûrement, lui lit connaître son intention, qu'elle avait du reste déjà devmce aux regarda qu'il lui décoc'nait. Mais cela l'avança peu, b en qu'il ne déplût point à la dame de l'avoir entendu. Il advint peu de temps après que Renauid, pour une raison ou pour une autre, SI*, fit moine, et quelque goût qu'il trouvât à la pâture, il y persévéra. Et bien que. au moment où il se fit moine, il eût quelque peu mis de côté l'amour ({u'il portait à sa commère ainsi que certains autres vains désirs, cependant, avec le temps, sans abandonner pour cela l'habit de religieux, il y revint, et recommença à prendre plaisir à se moutrer, à se vêtir de beaux et bons habits, à être en toutes choses élégant et pure, à composer des canzoni, des sonnets et des ballades et à les chanter, et tout plein d'autres choses semblables.

« Mais que dis-je de notre frère Renauid, dont nous parions ? Quels sont les moines qui n'en t'ont pas autant! Ah ! honte du monde mauvais! Ils n'ont point vergogne de se montrer gros et gras, colorés de visage, efFcrainés dans leurs vêtements et dans tous leurs actes ; ils marchent la p()itrine bombée, la crête levép,non comme des colombes, mais comme des coqs triomphants. Et, ce qui est pis — sans parler de leurs cellules, remplies de petites fioles de pommades et d'onguents, de pots de co.iiiturcs variées, de flacons d'eaux de senteurs, d'hu'Ies parCumécs, de bouteilles de malvoisie et d'autres vina grecs très rares et très estimés, tellenlent qu'on se croirait non dans des cellules de moines, mais dans des boutiques de pharmaciens ou de parfumeurs — ce qui est pis, c'est qu'ils ne rougissent pas qu'on sache qu'ils sont goutteux ; ils s'imaginent qu'on ne sait pas que les jeûnes, une nourriture peu abondante ''t simple, une vie sobre ♦'ont devenir les hommes maigres, dégagés et plus sains, et que si parfois cette façon de vivre Ins rend malades, il ne sont pas du moins malades de la Lcoutle, à laquelle on a coutume de donner pour remède la chasteté et choses semblables qui conviennent au genre de vie d'un modeste moine. Ils s'imaginent aussi qu'on ne sait pas qu'en dehors d'une existence sobre, les longues veillt's, les prières et les disciplines rendent les hommes pâles et sérieux, et que ni saint Dominique, ni saint François n'avaient quatre robes pour une, et qu'ils se vôtissaient non d'habits de draps richements teints ou d'autres vêtements somptueux, mais d'nabits fait de grosse laine de couleur naturelle, pour se délcndre du froid et non pour faire

belle figure, A toutes ces choses, Dieu veuille pourvoir, comme aux âmes des gens simples qui nourrissent ces fainéants, car il en est bon besoin.

« Frère Renauld étant donc retourné à ses premiers appétits, recommença à faire de Créijuentes visites à la commère et, son audace croissant, il se mit à la presser, avec de plus vives instances qu'auparavant, pour ce qu'il désirait d'elle. La bonne dame se voyant pressée de la sorte, et frère Renauld lui paraissant plus bel homme qu'il ne lui avait paru tout d'abord, eut recours, un jour qu'il la sollicitait vivement, au moyen qu'emploient toutes celles qui ont bonne envie d'accorder ce qu'on leur demande, et elle dit : « — Comment, frère Renauld, les moines font-ils de «pareilles choses? — »A quoi frère Renaulé répondit: « — Quand j'aurai ôté de mon dos ce capuchon — et je ne « serai pas long à l'ôter — je vous sembleraiun homme fait « comme les autres, et non un moine. — » La dame fit bouche souriante, et dit : « — Hélas! malheureuse que je « suis ; vous êtes mon compère, comment une telle chose « pourrait-elle se faire? Ce serait un trop grand mal ; et « j'ai souvent entendu dire que c'est un très gros péché ; et « certes, s'il n'en était point ainsi, je ferais ce que vous vou- « lez. — » A quoi frère Renauld dit : « — Vous êtes une « sotte, si vous vous laissez arrêter par cela. Je ne dis pas « que ce ne soit point un péché, mais Dieu en pardonne de « plus grands à qui se repent. Mais dites-moi : qui est plus « proche parent de votre fils, ou moi qui le tins au baptême^ « ou votre mari qui l'engendra? — » La dame répondit : « — C'est mon mari qui est plus proche parent. — » « — Et « vous dites vrai — repartit le moine — et moi qui suis « nioins proche parent de votre fils que ne l'est votre mari, « je dois pouvoir coucher avec vous, absolument comme le « lait votre mari. — » La dame, peu forle en logique et qui aurait eu besoin d'un peu d'esprit, crut ou fit semblant de croire que le moine disait vrai, et fépondit : -< — Qui sau- « rait répondre à vos sages paroles? — » Puis, nonobstant le compérage, elle consentit a faire selon son plaisir.

« Ils ne se bornèrent pas à cette première expérience, mais, sous le couvert du compérage, ayant toutes leurs aises, ils se retrouvèrent ensemble plus d'une fois. Mais il advint un jour que frère Renauld étant venu chez la dame, et voyant qu'il n'y avait personne qu'une petite servante très belle et très appétissante, l'envoya au colombier avec un sien compagnon qu'iLavait avec "lui, pour lui enseigner 1« Paler noster ; quant à lui, il entra avec la dame qui tenait son petit enfant par la main, dans la chambre à coucher, et s'élant enfermé avec elle, ils montèrent tous deux sur le lit et se mirent à se trémousser de leur mieux. Sur ces entre-

faites, le enmpère revint, et sans avoir été entendo de personne, arriva jusqu'à l;i porte de lu chambro, frappa et appela la dame. Madame Agnès, l'entendant, dit : « — Je

• suis morte, car voici mon mari ; il va maintenant voir m quel est le motif de notre liaison. — » Frère Kenauld était déshabille, c'est-à-dire sans capuchon et sans robe, rn simple jacquelte ; à ces mots de la dame il dit : « — Vous « dites vrai ; si pourtant j'étais haltillé, on trouverait quel-

• que moyen de s'en tirer; mais si vous lui ouvrez et qu'il « me trouve en cet état, on ne pourra inventer aucune

■ excuse. — » La danio, frappée d'une idée soudaine, dit : « — Habillez-vous vite, et dès que vous sf rez hal)illé, prenez « votre filleul dans vos bras, et écoutez bien ce que je dirai

• à mon ma^i, de façon que vos paroles s'accordent ensuite

• avec les miennes, et laissez-moi faire. — »

M Le bonhomme n'avait pas encore achevé de frapper, quand sa femme répondit ; — « Je viens t'ouvrir. — » Et s étant levée, elle alla d'un air souriant à la porte de la chambre qu'elle ouvrit, et dit ; « — Mon man, je te dirai

■ que frère Renauld, notre compère, est venu nous voir, et «< que c'est Dieu qui Ta envoyé, car cerlainement s'il n'était «' pas venu, nous aurions aujourd'hui perdu notre enfant, — « En entendant cela, notre imbécile de mari faillit s'évanouir, et il dit : « — Comment? — » « — 0 mon mari, rfpril la « dame — il lui est venu aujourd'hui une telle faiblesse, « que je crus qu'il était mort, et je ne savais que faire ni « que dire, quand frère Renauld est arrivé. Il a pris l'enlant « dans ses bras et a dit : « — Commère, ce sont des vers

• qu'il a dans le corps et qui, lui remontant au cœur, l'au- « raient bientôt tué ; mais n'ayez pas peur ; je vais les exor- « ciser et je les ferai mourir tous, et avant ([ne je m'en aille « d'ici, vous verrez votre enfant aussi sain que vous l'avez « jamais vu. — » Et comme nous avions besoin de toi pour dire « certaines prières, et que la servante n'a pas su te trouver, « Renauld a fait dire ces prières à. son compagnon dans l'é- « tage le plus élevé de la maison et lui et moi nous sommes « entrés ici. Lt pour ce que personne autre que la mère de u l'enfant ne peut assister à pareille cérémonie, nous nous rt sommes enfermés pour qu'aucun étranger ne vienne nous M déranger ; il a encore notre fils dans ses bras, et je crois «c qu'il n'attend plus que son compagnon ait fini de dire ses « prières, pour que tout soit fait, car l'enfant est déjà tout « à fait revenu à lui. — »

« Le benêt, croyant tout ceîa, fut tellement saisi, à cause de l'affection qu'il avait pour son fils, qu'il ne lui vint pas à l'esprit que sa femme le trompait ; mais, poussant un grand Boupir, il dit : « — Je veux aller le voir. — » La dame dit : « — Non, n'y va pas ; tu gâterais ce qui a été fait ; attends

e je vais voir s: tu peux y aller, et je t'appellerai.— » Frère Renauld, qui avait tout entendu et s'était habillé en toute hâte, avait pris l'enfant dans ses bras, et les choses étant disposées à son gré, il appela : « — Eh ! commère, n'cn- « tends-je pas là-bas le compère? — » l.'imbécile répondit : V. — Oui, messire. — » « — Donc — dit le moine — vene:: « ici. — » Le nigaud y alla ; sur quoi, frère Renauld dit : « — Vous voyez votre fils sain et sauf par la grâce de Dieu . « il y a un moment, j'ai cru que vous ne le verriez pas vi- « vant à vêpres ; vous ferez mettre une image de cire, de s;: t grandeur, en l'honneur de Dieu, devant la statue de mc?- « ser saint Ambroise, par les mérites duquel Dieu vous ;• « fait cette grâce. — » L'enfant, voyant son père, courut l lui et lui fit fête, com.me font les petits enfants, et le père. l'ayant pris dans ses bras, se mit à l'embrasser en pleurant, comme s'il venait de le retirer du tombeau, et à rendre grâce à son compère qui le lui avait guéri.

« Le compagnon de frère Renauld, qui avait appris à la jeune servante non pas un, mais au moins quatre Pater noster, et lui avait donné une petite bourse de soie blanche qu'il avait reçue lui-même d'une dame veuve, l'une de ses dévotes, entendant le niais de mari frapper à la porte, était venu tout doucement jusqu'à un endroit d'où il pouvait voir et entendre ce qui se passait ; voyant que tout s'était bien terminé, il descendit, et entra dans la chambre en disant : « — Frère Renauld, j'ai dit en entier les quatre prières que « vous m'aviez ordonné de dire. — »A quoi frère Renauld dit : * — Mon frère, tu as benne haleine, et tu as bien fait. Pour « moi, quand mon compère est arrivé, je n'en avais encore « dit que deux; mais Dieu, ayant en égard ta peine et la « mienne, nous a fait la grâce de guérir l'enfant. — » Sur ce, le brave mari fit venir du bon vin et des conletti, et en fît les honneurs au compère et à son compagnon qui en avaient meilleur besoin que d'autre chose. Puis, étant sorti de la maison avec eux, il les recommanda à Dieu. Enfin, ayant fait faire sans retard l'image de cire, il la fit mettre avec les autres devant la statue de saint Ambroise, mais pas celui de Milan.

390 LE DLCAMÉRON.

NOUVELLE IV

Tn'ino lalor une nuit fa retiime & la porlP du ta manon. L« dame royant qm lei> prici'ci »ont ioiililcs, fuit semblant de se jeter ilnu5 un ijuit* «t y ji'tta uni" i^o.'se pierre. Tofano «orl de la mni<>on et court tu puils ; pendant c« temps, M fijinme rentre daai la maison, le forme d-' ">— '-* ' ■ 'Ai des injuro* par la fenêtre.

I c roi, dès qu'il comprit que la nouvelle d'Elisa élait finie, Hi; tourna sans plu.s altendre vers la Lauretla, lui montrant p:ir là qu'il lui plaisait qu'elle dît la sienne ; pour quoi, elle, sans hésiter, commença ainsi : « — 0 Amour, qiiellos et combien grandes sont tes lyrces I combien admirables fcont ton jugement et ta prévoyance 1 quel philosophe, quel artiste aurait jamais pu ou pourrait montrer ces subterfuges, ces prévoyances, ces démonstrations que tu enseignes soudain à qui suit tes traces ? Certes, toute autre science est tardive auprès de la tienne, ainsi qu'on peut très bien le voir par les ruses dont on vient de parler. A ces ruses, amoureuses dames, j'en ajouterai une employée par une femmo toute simple, et telle que je ne sais pas quel autre qu'Amour aurait pu la lui enseigner.

« Il y avait donc autrefois à Arezzo un homme riche qu'on nommait Tofano. Ou lui donna pour femme une très belle jeune fille nommée Monna Ghita, dont sans savoir pourquoi il devint bientôt jaloux. La dame, s'en étant aperçu, en eut du dépit, et lui ayant plusieurs fois demandé la raison de sa jalousie sans qu'il sût lui en donner une, sinon de vagues et de mauvaises, il lui vint en l'esprit de le faire mourir ilu mal dont il avait peur sans motif. Ayant remarqué qu'un ji'une homme, fort bien à son avis, la courtisait, elle comluaiça par s'aboucher discrètement avec lui, et les choses étant allées entre eux si loin qu'il ne leur manquait plus que d'ajouter les actes aux paroles, la dame songea à trouver également un moyen pour en venir là. Elie'avait déjà remarqué qu'un des défauts de son mari était d'aimer à boire ; non seulement elle se mit à l'y encourager, mais elle 1 y poussa adroitement le plus qu'elle put. Elle l'y habitua si bien que. aussi souvent qu'elle voulait, elle l'amenait à boire juscju'à s'enivrer et quand elle le voyait tout à fait ivio, elle 1 envoyait dormir; c'est ainsi qu'elle put se renc^Kitrer une première fois avec son amant, et qu'elle continua à le voir ensuite à diverses reorises en toute sécunl.'.

<^ Elle prit tellement confiance dans l'ivresse de son mari,

SEPTIÈME JOUHNÉE. 391

que non seulement elle s'enhardit à mener son amant chez elle, mais qu'elle s'en allait parlbis passer une grande partie de la nuit dans la maison de ce dernier, laquelle maison n'était pas très loin de la sienne. L'amoureuse dame continuant ce manège, il arriva que le malheureux mari vint à s'apercevoir que chaque fois qu'elle le poussait à hoire, elle ne buvait jamais elle-même ; il soupçonna alors la vérité, c'est-à-dire que sa femme l'enivrait pour pouvoir faire tout à son plaisir pendant qu'il était à dormir ; et voulant, s'il était ainsi, en avoir la preuve, il flt un soir semblant, sans avoir bu de la journée, par ses actes et par ses paroles^ d'être l'homme le plus ivre qui fût jamais. La dame le crut, et ne pensant pas qu'il fût besoin de le faire boire davantaj;e, elle le fit proraptement coucher. Cela fait, selon son hiihitude, elle sortit et s'en alla chez son amant où elle demeura jusqu'à minuit.

" Tofano, dès qu'il n'entendit plus sa femme, se leva, alla à la- porte, la ferma en dedans se mit à la fenêtre, afin de voir la dame quand elle reviendrait, et de bien lui faire comprendre qu'il s était aperçu de sa conduite; là, il attendit jusqu'à ce qu'elle revînt. La dame, étant revenue chez elle, et trouvant la porte fermée, fut très marrie, et essaya de l'ouvrir de force. Quand Tofano l'eut laissée faire pendant quelque temps, il dit: « — Femme, tu te fatigues en vain, pour « ce que tu ne pourras point entrer céans. Va, retourne là « d'oîi tu viens, et sois assurée que tu ne reviendras jamais « ici, jusqu'à ce qu'en présence de tes parents et des voi- « sins, je t'aie fait, à ce sujet, l'honneur qui te convient. — » La dame se mit alors à le prier pour l'amour de Dieu qu'il voulût bien lui ouvrir, car elle ne venait point d'où il croyait, mais bien de veiller chez une sienne voisine, pour ce que les nuits étant longues, elle ne pouvait dormir tout le temps, ni veiller seule à la maison. Mais les prières ne servaient à rien, sa brute de mari étant résolu à faire connaître son déshonneur à tous les habitants d'Arezzo, alors que personne n'en savait rien.

« La dame, voyant qu'il était inutile de prier, eut recours aux menaces, et dit : « — Si tu ne m'ouvres pas, je te ferai l'homme le plus malheureux qui soit en vie. — » A quoi Tofano répondit : « — Et que peux-tu me faire ? — » La dame, dont Amour avait déjà aiguisé l'esprit de ses conseils, répondit : « — Plutôt que de souffrir la honte que tu veux « me faire bien à tort, je me jetterai dans ce puits qui est « là ; et quand ensuite on m'y trouvera morte, il n'est per- « sonne qui ne croira que c'est toi qui m'y auras jetée, étant 0 ivre ; alors il te faudra fuir, abandonner tout ce que tu as « et l'exiler, ou bien on te coupera la tête comme à mon as- « «assin, ce que tu auras véritablement été. — » Ces parole»

392 LE DEÇA M tUON.

ne firent CQ r.^.. icuionlrc Tolano de sa sotte résolution; pour quoi, la rlame dit : « — Oc ça, je ne puis supporter «c plus longtemps ce traitement de ta part; Dieu te par- « donne; tu feras prendre ma quenouille que je laisse ici. — » Et cfla dit, comme la nuit était tellement obscure qu'à peine on eût pu se voir dans la rue, la dame alla vers le (tuils, prit une grosse pierre qui était à côté, et criant : Dieu te pardonne ! elle la laissa tomber dans le puits.

• La pierre, en entrant dans l'eau, fil un grand bruit ; ce qu'entendant Tolano, il crut qu'elle s'était réellement jetée dans le puits ; pour quoi, ayant pris le seau et la cordo, il fortit précipitamment de la maison pour aller àsonsecoiiret courut au puits. La dame, qui s'était cachée tout cont( la porte de la maison, dès qu'elle vit son mari courir vers le puits, rentra vivement et se lérmanl en dedans, elle alla à la fenêtre et se mit à dire : « — Il faut nioMre de l'eau « dans son vin quand on le boit, mais non après, et surtout f la nuit. — » Tolano, l'entendant, comprit qu'il était joué, il revint vers la porte, mais ne pouvant entrer, il se mit à dire à sa femme de lui ouvrir. Mais elle, après l'avoir laissé un instant se morfondre, comme il l'avait fait (lour elle, se .Tiit à lui crier : « — A la croix de Dieu, fastidieux ivrogne, a tu n'entreras point cette nuit; Je ne puis plus supporte! « ta conduite ; il faut que Je montre à tous qui tu es, et à « quelle heure de la nuit tu rentres à la maison. — » De son côté, Tolano, irrité, se mit à lui dire des injures et à crier; sur quoi, les voisins, entendant tout ce bruit, se levèrent et tous, hommes et femmes, se mirent aux fenêtres et demandèrent ce qu'il y avait. La dame se mit à dire en pleurant : « — C'est ce malheureux homme qui me revient ivre le « soir à la maison, et qui, après s'être endormi dans les ta- « vernes, rentre ensuite à une heure pareille. Je l'ai long- « temps supporté, bien que cela ne me plût pas, mais ne « pouvant plus le souffrir, j'ai voulu lui faire cette honte de M le fermer dehors pour voir s'il se corrigera. — » D'un autre côté, cette brute de Tofano disait comment la chose s'était passée etproféraitde grosses menaces. La dame disait à ses voisins : « — Or, voyez quel homme c'est ! que diriez- « vous si j'étais dans la rue, comme il y est, et qu'il fût dan» « la maison, comme j'y suis? Sur ma foi en Dieu, je ne puis « croire que vous pensiez qu'il dise la vérité. A cela, vous « pouvez bien juger de son état. Il dit précisément que j'ai f fait.ce que je croisqu'il afaitlui-même. Il a cru m'elTrayer a en feignant de se jeter dans je ne sais plus quel puits; « mais plût à Dieu qu'il s'y fût vraiment jeté et qu'il s'y fût « noyé ; il aurait ainsi mis un peu d'eau dans le vin qu'il a « bu en trop grande quantité. — »

« Les voisins, hommes et femmes, se mirent tous à blà-

mer ToFano, à lui donner tort et à l'apostropher sur C9 qu'il disuit contre sa lemme ; enfin, de voisin en voisin, la rumeur devint si grande, qu'elle parvint jusqu'aux parents de la dame. Ceux-ci étant accourus, et ayant entendu l'histoire do la bouche d'un voisin ou d'un autre, empoignèrent Tofano, et ils lui donnèrent tant de coups, qu'ils le laissèrent tout rompu. Puis, étant entrés dans la maison, ils prirent co qui appartenait à la dame et s'en retournèrent avec elle chez eux, menaçant Tofano d'un traitement pire. Tolano se voyant en méchante situation, et comprenant où sa jalousie l'avait conduit, pour ce qu'il voulait toute sorte rie bien à sa femme, pria quelques amis de s'interposer et fit tant qu'il obtint la paix et ramena la dame chez lui, lui promettant de ne plus jamais être jaloux; en outre, il lui donna licence de faire selon son bon plaisir, mais de façon qu'il ne s'aperçiît de rien. Ainsi, comme un fou, il fit la paix après avoir reçu le dommage. Et vive Amour, et meure la guerre et toute la boutic^ue ! — »

NOUVELLE V

Jn mari jajoux se déguise en prêtre et confesse sa ferame. Celle-ci hii fait eroire qu'elle aime un prêtre, lequel vient la trouver toutes les nuits. Pendant que le jaloux fait le guet pour surprendre le prêtre, la dame fait venir par la( toits un sien amant et se divertit avec lui.

La Lauretta avait terminé son récit, et chacun ayant fort loué la dame, disant qu'elle avait bien fait et comme le méritait son méchant mari, le roi, pour ne point perdre de temps, se tourna vers la Fiammettaet lui ordonna gracieusement de dire une nouvelle ; pour quoi celle-ci commença de la sorte : « — Très nobles dames, la précédente nouvelle m'amène à vous parler aussi d'un jaloux, car j'estime que ce que les femmes font à leurs maris, surtout quand ceux-ci sont jaloux sans motif, est bien fait. Et si les faiseurs de lois avaient bien pesé toute chose, je pense qu'en ceci ils n'auraient pas plus prononcé de peine contre les femmes, qu'ils n'en ont prononcé contre celui qui en frappe un autre

f>our se défendre, pour ce que les jaloux sèment de pièges a vie des jeunes femmes et poursuivent ardemment leur mort. Pour elles, renfermées toute la semaine, et livrées aux occupations de la famille et de la maison, elles désirent, comme tout le monde, avoir les jours de fête quelque soulagement et quelque repos, pouvoir prendre quelques ébats, comme en prennent les laboureurs des champs, les ouvriers

de la ville et les régisseurs des cours, comme fit Dieu luimême, qui, le septième jour, se reposa de touley ses fati- :;ues, et comme enlin le veulent les lois divines elhuninines qui, en l'honneur de Dieu et pour le bitn commun de tous, 3nt fait une distinction entre les jours de travnil et les jours ie repos. A quoi les jaloux ne veulent m(>me pas consentir; nu contraire, ces jours-là, où tout le monde est joyeux, ils tiennent leurs femmes plus serrées, plus recluses et les rendent plus misérables et plus à plaindre. Dans quoi ennui sp .îonsument les malhenrfuses, celles-là seules le savent iju l'ont éprouvé. Pour quoi, je conclus que ce qu'une femuic fait à son mari injustement jaloux, doit être noD point blAmé mais approuvé.

« Donc, il y eut à Arimino un marchand, riche de domaines et d'arpent comptant, qui avait pour femme une fort belle dame dont il devint jaloux outre mesure. Il n'avait pas en cela d'autre motif que celui-ci : l'aimant beaucoup et la tenant pour belle, et reconnaissant qu'elle mettait tous ses soins à lui complaire, il pensait que tous les hommes devaient l'aimer, que tous devaient la trouver belle, et qu'elle devait s'efforcer de plaire aux autres comme à lui, raisonnement d homme mauvais et de peu de sens. Etant jaloux de la sorte, il en prenait une telle garde et lu tenait si strictement, que bien des gens condamnés à la peine capitale ne sont point gardés en prison avec de telles précautions. La dame, bien loin de pouvoir aller aux noces, aux fêtes ou même à l'église, loin de pouvoir mettre un pied dehors de chez elle, n'osait point paraître à la fenêtre, ni regarder hors de la maison, pour quelque motif que ce fût; aussi, sa vie était fort malheureuse, et elle supportait d'autant plus impatiemment cet ennui, qu'elle ne se sentait coupable en rien. Pour quoi, voyant que son mari lui faisait à tort injure, elle s'avisa, pour sa propre consolation, de chercher s'il n'y aurait pas moyen que cette injure lui fût faite à bon droit. Et comme elle ne pouvait pas se mettre à la fenêtre, et qu'ainsi elle n'avait aucun moyen de pouvoir se montrer contente de l'amour de quelqu un qui aurait pu la remarquer en passant dans sa rue, sachant en outre que dans la maison attenante à la sienne demeurait un jeune homme beau et aimable, elle pensa que s'il existait quelque trou dans le mur qui séparait les deux maisons, elle pourrait voir ce jeune homme, de façon à lui donner son amour, s'il voulait l'accepter ; nuis, s'il y avait moyen de se voir, qu'elle pourrait se rencontrer quelquefois aven lui et, de la sorte, se distraire de son ennuyeuse vie, jusqu'à ce que le diable fût sorti du ventre de son mari. En furetant tantôt dans un coin, tantôt dans un autre, quand le mari n'y était pas, elle s'aperçut, à force d'examiner le

raur, que ce mur était, par hasard, dans une de ses parties les plus cachées, légèrement entr'ouvert par une fente. Pour quoi, ayant regardé par cette fente, bien qu'elle pût mal discerner ce qu'il y avait de l'autre côté, elle comprit néanmoins que c'était une chambre, et elle se dit a. part soi : Si c'était la chambre de Filippo — c'est-à-dire du jeune homme son voisin — la moitié de ma besogne sérail faite. En conséquence, elle fît secrètement guetter par sa servante qui s'intéressait à elle, et elle s'assura qu'en efTe! le jeune homme couchait seul dans sa chambre. Pour quo: elle allait souvent regarder par la fente, et quand elle savait que lejeunehomme était dans sa chambre, elle faisaittomber par l'échancrure de petites pierres, et autres broutilles semblables, si bien qu'un jour le jeune homme s'étant approché pour voir ce que c'était, elle l'appela doucement. Le voisin, reconnaissant sa voi.x, lui répondit; sur quoi, elle, profitant du moment, lui ouvrit en peu de mots toute son âme. Enchanté de l'aventure, le jeune homme fit de son côté si bien qu'il agranditl'ouverture, de façon toutefois que personne ne pût s'en apercevoir. Là, ils purent à diverses reprises se parler et se toucher la main, mais il leur était impossible de pousser plus avant à cause de l'extrême vigilance du jaloux.

« Sur ces entrefaites, les fêtes de Noël approchant, la dame dit à son mari que, s'il y consentait, elle désirait aller à l'église le matin de la fête pour se confesser et communier, comme font tous les chrétiens. A quoi le jaloux dit : « — Kt 0 quels péchés as-tu faits, que tu veux te confesser? — >> La dame dit : « — Gomment! crois-tu que je sois une sainte « parce que tu me liens enfermée? Tu sais bien que j'ai « commis des péchés, tout comme les autres personnes qui « vivent ici ; mais je ne veux pas te les dire, car tu n'es point « prêtre. — » Le jaloux conçut du soupçon de ces parolos, et voulant savoir quels péchés elle avait commis, il. songea à trouver un moyen pour parvenir à ses fins. Il répondit à sa femme qu'il y consentait, mais qu'il ne voulait pas qu'elle allât à une autre église qu'à leur chapelle; qu'il entendait qu'elle y allât pendant la matinée et qu'elle ^se confessât à leur chapelain, ou à un prêtre que le chapelain lui indiquerait et non à un autre, puis qu'elle revînt sur le champ à la maison. Il sembla à la dame qu'elle compren.-.ii à demi; mais sans plus rien dire, elle répondit qu'elle ferait ainsi.

« Le jour de la fête venu, la dame se leva dès l'auror», et s'étant apprêtée, elle s'en alla à l'église qui lui avait é 'ï assignée par son mari. De son côté noLr? jaloux s'étant levt s'en alla à la même église où il ai-riva avant elle. Gommf' '! s'était déjà concerté avec le chapelain pour ce qu'il voulu L

396 LZ DÉCAMÉROIV,

faire, il endossa à la hâte une robe de prêtre avec un grand capuchon qui lui couvrait les oreilles, comme nous voyons les prêtres en porter, et le ramenant le plus en avant qu'il put, il alla s'asseoir dans le chœur. La dame, arrivée à l'église, lit demander le chapelain , celui-ci vint, et apprenant de la dame qu'elle voulait se confesser, il dit qu'il ne pouvail pas l'entendre, mais qu'il allait l'adresser à un de ses confrères, et s'élant retiré il alla trouver le jaloux en sa mali heure. Celui-ci vint aussitôt en se dissimulant de son mieux ; mais bien qu'il ne fît pas encore grand Jour et qu'il se lût mis fort avant le capuchon sur les yeux, il ne sut pas tellement se cacher, qu'il ne lût promptement reconnu par la dame, laquelle, le voyant se dit à part soi :« — loué soit Dieu! « le voici de jalou.x devenu prêtre! mais laissons faire; je lui «c ferai trouver ce qu'il va chercher. — » Ayant donc fait lemblant de ne pas le reconnaître, elle s'agenouilla à ses

f)ieds. Messire le jaloux s'était mis de petits cailloux dans a liouche, afin de s'embarrasser la voix, de façon qu'elle nr; pût pas être reconnue par sa femme, estimant qu'en tout le reste il était assez bien déguisé pour qu'elle ne devin&t point que c était lui.

M Or, ayant commencé sa confession, la dame, entr.! autres choses qu'elle lui dit, lui déclara qu'elle était marié: et que cependant elle était amoureuse d'un prêlre qui ven;ii toutes les nuits coucher avec elle. Quand le jaloux entendi cela, il lui sembla qu'on lui donnait un coup de couteau danle cœur; et n'eût été le désir qui l'élreignait d'en savoi davantage, il aurait renoncé à continuer la confession e' s'en serait allé. Faisant donc ferme contenance il demanda à la dame : « — Et comment cela se peut-il? Votre mari n» «f couche-t-il pas avec vous? — » La dame répondit « — Messire, oui — » m — Donc — dit le jaloux — comi. ment le prêtre peut-il y coucher aussi? — » « Messire - « dit la dame — je ne sais comment le prêtre s'y prend, «< mais il n'y a point à la maison de porte si bien fermée '< qu'elle ne s'ouvre dès qu'il y touche: et il m'a dit quf^, <( quand il est arrivé à la porte de ma chambre, avant d»

• l'ouvrir il prononce certaines paroles qui font qu'inconti- « nent mon mari s'endort; alors, il ouvre la porte, entre el « se couche près de moi, et cela ne manque jamais. — » Le jaloux dit alors : « — Madame, cela est très mal, et il faut « que vous cessiez tout à fait. — » A quoi la dame dit : « — Messire, je ne crois pas pouvoir jamais faire comme « vous dites, pour ce que je l'aime trop. — » « — Alors —

• dit '.e jaloux — je ne pourrai vous donner l'absolution. — » A quci la dame dit : « — J'en suis fâchée ; je ne suis pas venue

• ici pour vous dire des mensonges; si je croyais pouvoir h- « faire, je vous le dirais. — » Le jaloux dit alors : • — Eu

t vérité, madame, j'ai pitié de vous, car je vois qu'en cette « circonstance vous perdez votre Ame; mais moi, pour vous « rendre service, je veux prendre peine à faire spécialement « mes prières à Dieu en votre nom; peut-être vous aideront- M elles. Je vous enverrai aussi quelquefois un mien petit « clerc, à qui vous direz si elles vous ont servi ou non, et «si elles vous ont été utiles, nous verrons à faire mieux. — » A. quoi la dame dit : « — Messire, gardez-vous de m'envoyer u personne chez moi, car si mon mari le savait, il est si tort « jaloux que rien au monde ne lui ôterait de la tête qu'on « vient dans une mauvaise intention, et de toute l'année je « n'aurais pas un moment de tranquillité avec lui. — » A quoi le jaloux dit : « — Madame, ne vous mettez pas en « peine de cela, car je m'arrangerai certainement de façon u que vous n'aurez jamais de reproche de lui à ce sujet. — » La dame dit alors : « — Si cela vous encourage à le faire, « j'y consens. — » Et la coul'ession finie et la pénitence donnée, elle se leva et alla entendre la messe.

« Le jaloux soufflant de fureur an sa maie aventure, alla dépouiller ses habits de prêtre et retourna chez lui, brûlant de surprendre ensemble le prêtre et sa femme, et disposé à faire un mauvais parti à l'un etàKautre. La dame revenue de l'église, vit bien, à l'air de son mari, qu'elle lui avait donné la maie Pâques; mais lui, s'efforçait de son mieux à cacher ce qu'il avait fait et ce qu'il croyait savoir. S'étant décidé à guetter la nuit suivante derrière la porte de la rue, et attendre pour voir si le prêtre viendrait, il dit à la dame : « — Il faut que ce soir j'aille souper et coucher au « dehors ; pour ce, tu fermeras bien la porte de la rue, celle « du milieu de l'escalier et celle de ta chambre, et quand « bon te semblera, tu te mettras au lit. — » La dame répondit : « — A la bonne heure. — » Puis, aussitôt qu'elle en eut le loisir, elle alla au trou et fit le signal accoutumé; sur quoi, l'ayant entendu, Filippo accourut aussitôt. La dame lui dit ce qu'elle avait fait dans la matinée et ce que soa mari lui avait dit après avoir déjeuné; puis elle ajouta : « — Je suis certaine qu'il ne sortira point de la maison, « mais qu'il se mettra aux aguets près de la porte; pour ce, « trouve un moyen de venir cette nuit par le toit, de façon « que nous puissions nous trouver ensemble. — » Le jeune « homme, très content de cela, dit ; « — Madame, laissez- « moi faire. — »

« La nuit venue, le jaloux alla se cacher tout armé et sans bruit dans une chambre basse. Quant à la dame, après avoir fait fermer toutes les portes et principalement celle du milieu de l'escalier, afin que le jaloux ne pût monter la déranger, elle fit, quand le moment lui sembla venu, entrer le jeune homme par un chemin fort secret, et tous deux al-

398 LC DÉCAMÉRON.

lèrent au lit où ils se donnèrent l'un h l'autre plaisir et bon tonips; le jour venu, h; jeune homme s'en retourna chez lui. Le jaloux, de fort méchante humeur et n'ayant pas soupe, mourant de Iroid, se tint quasi toute la nuit en armes près de la porte, attendant que le prêtre vînt; enlin, à l'approche du jour, ne pouvant plus veiller, il s'endormit dans la chambre basse. Vers la troisième heure il se leva, cl la porte de la maison étant déjà ouverte, il fit semblant de revenir du dehors, monta dans sa chambre et déjeuna. Quelques instants après, ayant fait venir un jeune garçon, comme si c'était le petit clerc du prêtre qui avait confessé la dame, il l'envoya vers celle-ci pour lui demander si celui qu'elle savait était venu. La dame qui connaissait fort bii-n le messager, répondit qu'il n'était pas venu celte nuit, et que s'il continuait airwi, elle pourrait se l'ôtcr de i'esprit, bien qu'elle ne le désirftl point.

« Maintenant, que vous dirai-je? Le jaloux passa plusieurs nuits à guetter le prêtre à la porte, et la dame à se donner du bon temps avec son amant. A la fin, le j.-iloux, ne pouvant se contenir davantage, demanda d'un air courroucé à la dame ce qu'elle avait dit au prêtre le matin qu'elle s'était confessée. La dame répondit qu'elle ne voulait pas le lui dire, pour ce que ce n'était chose honnête ni convenable. A quoi le jaloux dit : • — Mauvaise femme, en d(''pit de loi "je sais ce que tu lui as dit; et il faut en fin de compte ei que je sache quel est le prêtre dont tu t'es si fort amou- >< rachée et qui, grAce à ses enchantements, couche avec toi a toutes Ips nuiis, sinon, je te saignerai les veines. — » La dame dit qu'il n'était point vrai qu'elle fiil amoureuse d'un prêire. « — Gomment! — dit le jaloux — n'as-tu pas dit .< ainsi et ainsi au prêtre qui t'a confessée? — "• La dame dit : c — Il ne te l'a point redit, mais si tu avais été présent, tu « ne le saurais pas mieux. Eh bien ! oui, je le lui ai dit. — » « — Donc — dit le jaloux — dis-moi quel est cp prêtre et ■ promptempnt. -- » La dame se mit à sourire et dit : « — Je me réjouis fort quand un homme sage se laisse mener <« par une femme simple comme on mène un mouton à la <i boucherie par les cornes, ce qui ne veut pas dire que tu « sois sage, ni que tu l'aies été depuis le jour où tu as laissé « entrer dans ton cœur le mauvais esprit de la jalousie sans « savoir pourquoi ; aussi, plus tu es bête et sot, moins je « dois être glorieuse de ma ruse. Crois-tu, ô mon mari, queje « sois aveugle des yeux de la tête, comme tu l'es, toi. d'-s- yeux " de l'esprit? Certes, non; au premier coup d'a^L /ai re- « connu le prêtre qui m'a confessée, et j'ai parlaf-^ment vu « que c'était toi ; mais je me mis en tête de l • '' mner rc « que tu ven.'iis chercher, et je te l'ai donné. M.. , .s; lu « avais été sage comme il te semble, tu n'aurais pas essayé

•; de savoir par ce moyen les secrets de ton excellente « femme, et, sans prendre un vain soupçon, tu aurais vu « que ce qu'elle te confessait était vrai, sans qu'elle eût « pour cela commis la moindre faute. Je t'ai dit que j'ai- « mais un prêtre : ne t'étais-tu pas, toi que j'ai grand tort « d'aimer, déguisé en prêtre? je t'ai dit qu'il n'y avait pas << de ports à la maison qu'on pût tenir fermée quand il vou- « lait coucher avec moi : et quelle porte te fut jamais tenue « Fermée à la maison, quand tu as voulu venir me trouver « où j'étais? Je t'ai dit que le prêtre couchait toutes les nuits « avec moi : et quand donc n'as-tu pas coUché avec moi? « Et toutes les fois que tu m'as envoyé ton petit clerc, tu « sais bien que tu n'avais pas couché avec moi; aussi je te « faisais répondre que le prêtre n'était pas venu. Quel étour- « neau, si ce n'est toi qui t'es laissé aveugler par la jalou- « sie, n'aurait compris ces choses? Et tu es resté à la mai- V son, la nuit, à faire le guet à la porte, et tu as cru m'avoii « persuadée que tu étais allé souper et coucher ailleurs î « Ravise-toi désormais et redeviens l'homme que tu étais « d'habitude; ne te fais pas jouer par qui connaît toutes tes <' façons d'agir, comme je les connais, et renonce à cette « garde solennelle que tu fais, car je jure Dieu que si l'en- « vie me venait de te faire porter les cornes, quand même- <( tu aurais cent yeux au lieu des deux que tu as, je me « ferais forte de faire à mon plaisir sans q.ue tu t'en aper- « çusses. — »

.( Le méchant jaloux, qui s'imaginait avoir fort adroitement appris le secret de la dame, entendant ces paroles, comprit qu'il avait élé joué; sans plus rien répondre, il la tint pour bonne et sage; et il dépouilla toute jalousie, .ilors qu'elle lui aurait été le plus nécessaire, de même qu'il "-'m était affublé quand il n'en avait nul besoin. Pour quoi, ! i dame avisée, ayant quasi pleine licence pour ses ébats, i-.ins plus faire venir son amant par-dessus le toit comme font les chattes, le fit entrer tout simplement par la porte, prenant ses précautions, et, menant vie joyeuse, se donna souvent j^ar la suite du bon temps avec lai. — •

NOUVELLE VI

Mi'itma lMt«tta, *e woaTtnt chez clla >Teo fon amant Leonetto, rocou |b vim»* do nietscr Lainb«rtDccio qai l'aime. Sou mari étant «uiTcna (or cet an k°e(aitf<. la ilaoïo fait «ortir de cbei elle mesier Lambertuci'io arec un eouteiu A la main, comme l'il était à la pouriuile de Lconelto qu'elle fait oosoite reconduire par MO mari.

La nouvelle de la Fiammctta avait merveilleusement plu ^ tous, chacun aftirmant que la dame avait fort bien lail ■ i comme le méritait un homme si bo^slial ; mais quand la nouvelle fut finie, le roi ordonna à Pampinca de poursuivi-'. Celle-ci commença et dit : « — Us sont nombreux, cen à qui, parlant sottement, disent qu'Amour enlève aux gens tout bon sens et fait perdre la mémoire à quiconque aim"-. Cela me semble une sotte opinion ; les nouvelles déjà t.\contéos l'ont bien démontré, et j'entends le démontrer encore.

« En notre cité, où tous les biens abondent, était jadis une jeune dame noble et très belle el qui fut la femme d'un chevalier plein de valeur et de mérite. Et comme il arrive souvent qu'on ne peut se contenter de manger toujours diin mémo plat, mais qu'on désire parfois en changer, cette dame, •on mari ne la satisfaic'tnt pas entièrement, s'amouracha d'un jeune homme appelé Leonctto, plaisant et de bell-'s manières bien que n'étant pas de haute naissance, lequ'-l, de son côté, s'énamoura de la dame. Il est rare, vous le savez, que ce que chacune des parties veut bien n'arrive pas à bon etîct; aussi, il ne se passa guère de temps sans que leur amour ne reçut son dénouement ordinaire. Sur ces entrefaites, il advint, la dame étant belle et avenante, qu'un chevalier nommé mcsserLamberluccit) en devint fort amoureux ; mais comme il lui faisait l'f'irel d'un homme dépb' saut et grossier, la dame ne pouvait, pour quoi que ce i.--, au monde, se décider à l'aimer. Le chevalier la pressai: t beaucoup par de nombrenx messages, mais en vain, il ii menaça, étant un homme puissant, de la couvrir de hon! • si elle ne faisait point à son plaisir. F'our cjuoi,la dame qui le craignait et sa"ait de quoi il était capable, se résigna h faire selon sa volonté.

« La dame, qui avait nom madame Isabetta, étant allée, comme c'est notre habitude pendant l'été, demeurer danune de ses belles maisons de campagne des environs, il ad vint qu'un matin son mari monta à cheval pour se rendre en UQ certain endroit où il devait passer quelques jours ; aussiiô'.

la dame manda à Leonetto de venir la rejoindre, ce que lo .jeune homme, fort joyeux, fit incontinent. De son côté, Kiesser Lambertuccio, apprenant que le mari de la dame eiait absent, monta à cheval et, sans être accompagné de personne, alla frapper à la porte de la belle. La servante de lu dame l'ayant aperçu, alla sur le champ trouver sa maîtresse qui était dans sa chambre avec Leonetto, et l'ayant .•ippeléeelle lui dit : « — Madame, messer Lambertuccio est « en bas tout seul. — » Ce qu'entendant la dame, elle lut la plus ennuyée femme qui fût au monde; mais comme elle le craignait beaucoup, elle pria Leonetto de consentir à se cacher un moment derrière les courtines du lit, jusqu'à ce que nie^ser Lambertuccio s'en fût allé. Leonetto, qui n'avait pas moins peur de lui que la dame, s'y cacha, et elle ordonna à la servante d'aller ouvrir à messer Lambertuccio. Celui-ci, une fois la porte ouverte, entra dans la cour, descendit de cheval qu'il attacha à un gond, et monta vers la dame, laquelle faisant bon visage, vint au devant de lui jusque sur 1 escalier, le reçut aussi joyeusement qu'elle put et lui demanda ce qu'il venait faire. Le chevalier l'ayant accolée et baisée, dit : « — Mon âme, j'ai appris que votre mari n'était « point ici et je suis venu rester quelque peu avec vous. — » Sur ces paroles, ils entrèrent dans la chambre, s'y enfermèrent, et messer Lambertuccio se mit à prendre plaisir d'elle.

« Pendant qu'il était ainsi avec la dame, il advint que le mari de celle-ci, contre toute attente, s'en revint à la maison. Dès que la servante le vit, elle courut en toute hâte à la chambre de la dame et dit : « — Madame, voici messer qui re- " vient ; je crois qu'il est déjà daris la cour. — » La dame, voyant cela, se rappela qu'elle avait deux hommes chez elle et comprenant qu'elle ne pouvait pas cacher le chevalier à cause de son cheval qui était dans la cour, elle se tint pour m^rte. Néanmoins, sautant vivement en bas du lit, elle prit sur le champ son parti et dit à messer Lambertuccio : « — Si « vous me voulez quelque bien, et si vous voulez me sauver " la vie, vous ferez ce que je vais vous dire. Vous allez " prendre en main votre couteau tiré de sa gaîne, et l'air « furieux et courroucé vousallez descendre l'escalier, et vous M vous en irez en disant : Je jure Dieu que je le trouverai « ailleurs ! et si mon mari veut vous retenir et vous deman- « der quelque chose, vous ne répondrez rien autre que ce « que je vous ai dit, vous m.onterez à cheval, et ne resterez M avec lui pour aucune raison. — » Messer Lambertuccio dit : « — Volontiers. — » Et ayant tire son couteau, le visage enflammé autant parlafatigue qu'il venait de se donner que par dépit du retour du mari, il fît comme la dame lui avait ordonné.

■i02 LE DÛCAMKliON.

« Là mari de la damfi était déjà descendu de cheval dans la cour, et voyant le palefroi qui y était attaché il s'en étonna, et il allait monter quand il vit descendre messer Lamberlupcio. Surpria de son air et de ses paroles, il dit : « — Qu'est-ce donc, mossire? — » Messer Lambertuccio, le pied àrétri<^r et déjà à cheval, ne répondit rien sinon :« — Ah!

• corps de Dieu I je le retrouverai ailleurs. — » Et il partit. Le gentilhomme, étant monté, trouva la dameau hautde l'escalier toute troublée et remplie d'épouvante, et il lui dit : « — Qu'est-ce ? qui donc messer Lambertuccio menace-t-il « ainsi d'un air si colère ? — » La dame, rentrée dans *a chaoïbre, afin que Leonetto l'entendît, répondit : « — Mes fc sire, je n'ai jamais eu peur semblable à celle-ci. Tout à « l'heure est entré ici en fuyant un jeune homme que je ne

• connais pas et que messer Lambertuccio poursuivait un «couteau à la main ; trouvant par hasard cette chambre « ouverte, il me dit, tout tremblant : Madame, pour Dieu, » secourez-moi, que l'on ne me tue point dans vos bras ! « je me levai toute droite, et comme j'allais demander qui M il était et ce qu'il avait, messer Lambertuccio s'est mis à « monter à son tour en disant : — Oii es-tu, traître ? — Je f m'avançai sur la porte de la chambre, et comme il voulut « entrer, je le relins ; il tut assez courtois, voyant que cla « ne me plaisait point qu'il entrât céans, pour s'arrêter, et « après beaucoup de menaces, il est descendu comme voua « l'avez vu. — »

• Le mari dit alors : « — Femme, tu as bien fait ; ç'au-

• rait été un trop grand blâme pour nous, si quelqu'un a avait été tué ici, et messer Lambertuccio a commis une

• grande inconvenance on poursuivant une peràonne qui

• s'était réfugiée chez moi. — • » Puis il demanda oil était ce jeune homme. La dame répondit : « — Messire, je ne « sais oil il s'est caché. — » Le chevalier dit alors : « — Où

• es-tu ? sors sans crainte. — » Leonetto, qui avait tout -entendu, et qui était tremblant comme quelqu'un qui aurait

eu un juste sujet de peur, sortit de l'endroit où il était caché. Alors le chevalier dit : « — Qu'as-tu donc à faire « avec messer Lambertuccio ? — » Le jeune homme répondit : — Messire, rien au monde, et peur ce je crois fer- « mement qu'il n'est point dans son bon sens, ou qu'il m'a « pris pour un autre ; en effet, à peine ra'a-t-il aperçu de « loin sur la route près de ce palais, qu'il amis son couteau « à la main et a dit-: — Traître, tu es mort ! — Je ne me « suis point amusé à lui demander pourquoi, mais je me suis « enfui le plus vite que j'ai pu et je suis venu ici, où grâce « à Dieu et à cette gente dame, j'ai été sauvé. — » Le chevalier dit alors : « — Allons, n'aie plus aucune crainte, je « te conduirai chez toi sain et sauf, et puis tu verras ce que

SEFTÎÈME JOUIÎNÉE . 403

« tu auras à faire avec lui. — » Et quand ils eurent soupe, l'ayant fait monter à cheval, il le mena à Florence et ne le laissa que chez lui. Suivant recommandation de la dame, Leonetto parla le soir même en secret à messer Lambertuccio et s'arrangea avec lui de telle façon que, bien qu'on parlât beaucoup de cette aventure, le chevalier ne s'aperçut jamais du tour que lui avait joué sa femme. — »

NOUVELLE VII

Ladovic découvre à madame Béatrice l'amour gu'il lui porte. La dame envoi* son mari Égano à sa place dans le jardin, et coache avee Lndovic, leqoel «'étant •nsttite levé, va dans le jardin et bâtonne Égano.

La présence d'esprit de madame Isabetta racontée par Pampinea fut tenue pour merveilleuse par toute la compagnie, Mais Philomène, à qui le roi avait ordonné de poursuivre, dit : « — Amoureuses dames, si je ne me trompe, je vais, je crois, vous en conter une non moins belle, et tout de suite.

a II faut que vous sachiez qu'il fut autrefois à Paris un gentilhomme florentin qui, par pauvreté, s'était fait marchand, et auquel le commerce avait si bien réussi, qu'il était devenu richissime. Il avait eu de sa femme un fils unique qu'il avait nommé Ludovic ; et pour qu'il tînt de la noblesse de ses aïeUx et non de la profession de marchand, le père n'avait pas voulu qu'il entrât comme apprenti dans aucune boutique, mais il 1 avait mis avec les autres gentilshommes au service du roi de France, où il avait appris les belles manières et toutes sortes de bonnes choses. Le jeune homme étant à la cour, il advint que plusieurs chevaliers de retour du Saint-Sépulcre, se mêlèrent aune conversation de jeunes gens parmi lesquels se trouvait Ludovic, et que, les entendant parler entre eux des belles dames de France, d'Angleterre et des autres parties du monde, l'un d'eux se mit à dire que parmi toutes les dames qu'il avait vues en parcourant l'univers, il n'en avait pas trouvé une qui égalât en beauté la femme d'Egano de' Galluzzi de Bologne, appelée madame Béatrice ; ce que tous ses compagnons, qui avaient vu comme lui cette dame à Bologne, s'accordèrent à reconnaître. En entendant cela, Ludovic qui n'était encore amoureux d'aucune dame, s'enflamma d'un tel désir de la voir, qu'il ne pouvait penser à autre chose, et ayant résolu d'aller jusqu'à Bologne pour voir la dame et pour s'y fixer

40i LE DÉCAMÉRON.

si elle lui plaisait, il donna à entenare à son père qu'il voulait aller visiter le Saint-Sépulcre, ce dont il obtint à grand'peine la permission.

« En conséquence, ayant pris le nom d'Anichino, il arriva à Bologne, et, la fortune le favorisant, dès le lendemain il vit cette dame à une fête ; elle lui parut beaucoup plus belle qu'il ne se l'était imaginé ; pour quoi, s'étant épris passionnément d'elle, il résolut de ne pas quitter Bologne avant d'avoir conquis son amour. En songeant à part soi au moyen qu'il devait employer pour y parvenir, il lui sembla, laissant de côté tous les autres, que s'il réussissait h devenir le familier du mari, lequel en avait beaucoup, il pourrait d'aventure venir à bout de ce qu'il désirait. Ayant donc vendu ses chevaux, et tout concerté avec ses gens pour le mieux, il leur recommanda de feindre de ne point le connaître ; puis il alla trouver l'hôtelier et lui dit qu'il entrerait volontiers au servicedequelque gentilhomme si cela pouvait se faire. A quoi l'hôtelier dit : « — Tu es justement un « familier comme il en faudrait un à un gentilhomme de m cette ville qui a nom Egano, lequel en a déjà beaucoup « et les veut tous de bonne tournure, comme toi /je lui m en parlerai. — » Et comme il avait dit, 1*1 fit ; de sorte qu'avant de quitter Egano, il lui fit accepter Anichino, ce qui fut on ne peut plus agréable à ce dernier.

« Demeurant chez Egano, et ayant occasion de voir souvent s;; dame, Anichino se mit à servir si bien avec tant de dévouement Egano, que celui-ci conçut pour lui un vif sttaohoment, au point qu'il ne savait rien faire sans lui, et qu'il lui donna la direction de toutes ses affaires. 11 advint qu un jour, Egano étant allé oiselcr, et Anichino étant resté au logis, madame Béatrice, qui ne s'était pas encore aperçue de son amour — bien qu'ayant plusieurs fois remarqué se3 belles manières, elle l'eût fort loué et qu'il lui plût beaucoup — se mit à jouer aux échecs aveclui. Anichino, désireuxde lui plaire, s'arrangeait de façon à se laisser gagner, de quoi la dame était enchantée. Mais quand toutes les femmes de la dame furent parties et les eurent laissés seuls à jouer, Anichino poussa un grandissime soupir. La dame, l'ayant regardé, dit : « — Qu'as-tu Anichino ? cela te fâche-t-il donc « si fort que je le gagne ? — » « Madame — répondit Ani- « cbino — c'est un motif bien plus sérieux que celui-là qui «c m'a fait pousser un soupir. — » La dame dit alors : — ' m Eh ! dis-le-moi, si tu me veux quelque bien, — »

« Quand Anichino s'entendit prier par ce : si tu me veux quelque bien, de la bouche de celle qu'il aimait par-dessus tout, il poussa un nouveau soupir plus fort que le premier; pour quoi la dame le pria derechef qu'il voulût bien lui dira quelle était la cause de ses soupirs. A auoi Aaicbino dit

SEI'TIÉME JLUIt.NÉE . 405

« — Je crains fort que cela vous fâche, si je vous le dis ; « puis, je crains que vous le redisiez à d'autres. — • » A quoi la dame dil : « — Pour sûr, cela ne me sera point dé- ■• plaisant ; et sois certain que, quelque chose que tu me - dises, je ne le dirai jamais à personne, à moins que cela « ne te plaise. — • » Anichino dit alors . « — Puisque vous ■■ me le promettez, je vous le dirai. — » Et quasi les larmes î'ux yeux, il lui dit qui il était, ce qu'il avait entendu dire 'I elle, oij et comment il était devenu amoureux, et pourquoi il s'était fait le serviteur de son mari. Puis, humblement, il ];i pria, si cela se pouvait, de lui faire la grâce d'avoir pitié fie lui et de le satisfaire en pon secret et fervent désir; ;i joutant que, si elle ne voulait pus, elle le laissât garderson iiéguisement et consentît à ce qu'il l'aimât.

« 0 singulière douceur du sang bolonais, comme tu as toujours élé digne d'éloges en ces sortes de cas! Tu n'aimas jamais les larmes ni les soupirs, et toujours tu te rendis aux luimbles prières et aux amoureux désirs ; et si j'avais des louanges assez dignes de toi, ma voix ne se lasserait jamais (le te louer. La gente dame, pendant qu'Anichino parlait, le regardait, et ajoutant pleine croyance à ses paroles et à ses prières, elle reçut son amour dans le cœur avec une telle force, qu'elle aussi se uiii à soupirer, et, après quelques soupirs, elle dit : « — ^'on doux Anichino, reprends cou- « rage , ni dons, ni promesses, ni sollicitations de gentils- « hommes, de seigneurs, ni d'aucun autre — car j'ai été et « Je suis encore courtisée de beaucoup de gens — n'ont pu « émouvoir mon âme, et je n'en ai aimé aucun ; mais toi, « dans le peu de temps que tes paroles ont dure, tu as fait " que je t'appartiens bien plus que je ne m'appartiens à « moi-même. J'eslime que tu as parfaitement gagné mon -i iimour, et pour ce je te le donne, et je te jiromets que je « t'en ferai jouir avant que la nuit qui vient ne soit entière- « ment passée. Et pour que cela arrive, tu feras en sorte de

• venir vers minuit en ma chambre ; je laisserai la porte « ouverte ; tu sais de quel côté du lit je couche, tu y vien- " dras, et une fois là, si je dors, tu me toucheras jusqu'à ce « que je m'éveille, et alors je te récompenserai du long Cl désir que tu as eu. Et pour que tu croies à ce que je te

• dis, je veux te donner un baiser comme arrhes. — » Et lui ayant jeté les bras au col, elle le baisa amoureusement, ( ■; qu'Anichino lui rendit de bon cœur.

« Ces choses dites, Anichino quitta la dame, et alla vaquer à quelques affaires, attendant avec la plus grande joie du monde que la nuit vînt. Egano,de retour de lâchasse, étant fatigué, alla se coucher dès qu'il eut soupe, et sa femme le suivit, après avoir laissé, comme elle l'avait promis, la porte de la chambre ouverte. A l'heure dite. Anichino s'y rendit.

406 LE DÉCAMKRON.

et après être entré doucement dans lachambreet «voir ferme la porte en dedans, il se dirigea vers l'endroit *'ù la dame était couchée, et lui ayant uii^ la main sur la poitrine, il vii qu'elle ne dormait pas. Colle-ci, dès qu'elle sentit qu'Ani chino était arrivé, lui prit la main dans les deux siennes, ei les tenant lortement, elle se tourna dans le lit jusqu'à ce qu'elle eût éveillé Egano à qui elle dit : « — Je n'ai voulu

• te rien dire hier soir, pour ce que tu me semblais fatigué; V mais dis-moi, sur ton salut en Dieu, mon cher Egano. «/ quel est celui que tu tiens pour le plus loyal et le meil- M leur de tes lamiliers, celui que tu aimes le plus do tous « ceux qui sont en ta maison ? — » Egano répondit : — « Qu'est-ce, lemme, que tu me demandes ? Ne le Fais-tu tt pas ? je n'en ai pas, je n'en ai jamais eu auquel j'aie « accorde, j'accorde plus de confiance et que j'aime plus « Qu'Anichino ; mais pourquoi me lais-lu cette deman- « de ? — »

« Anichino, voyant qu'Egano était réveillé et entendant parler de lui, avait à plusieurs reprises voulu retirer sa main pour s'en aller, craignant fort que la dame n'eût voulu se jouer de lui ; mais elle l'avait si bien tenu et elle le tenait si bien, qu'il n'avait pu se dégager ni ne le pouvait. La dame répondit à Egano et dit: « — Je te le dirai ;je croyais « qu'il en était comme tu dis, et qu'il t'élait plus fidèle « qu'aucun autre ; mais il m'a détrompée, pour ce que, « hier, quand lu as été parti pour la chasse, il est resté à « la maison, et quand le moment lui a paru propice^ il n'a « pas eu hi'Ute de me demander de satisfaire son désir.Moi, « pour pouvoir te dénoncer la chose sans avoir besoin « d'autres preuves, et pour te la faire toucher et voir, je lui « ai répondu que j'y consentais et que, cette nuit, après « minuit, j'irais dans notre jardin 1 attendre au pied du « pin. Or, pour moi, je n'ai nulle envie d'y aller; mais si « tu veux connaître la fidélité de ton familier, tu peux faci-

• lement, en endossant une de mes robes en mettant un « voile sur ta tète, descendre et aller voir s'il viendra, ce «dont je suis sûre. — » En entendant cela, Egano dit: « — Certainement, il faut que je le vois. — » fct s'élant levé, il s'affubla du mieux qu'il sut d'une des robes de la darne, mit un voile sur sa tète, et s'en alla dans le jardin où il se mit à attendre Anichino au pied d'un pin.

« Dès que la dame l'eut vu se lever et sortir de )a chambre, elle se leva à son tour et courut fermer la porte en dedans. Anichino, qui avait éprouvé la plus grande peur qu'il eu: eue de sa vie, et qui avait fait tous ses efforts pour échapper des mains de la dame, la mauiiiesant mille fois elle et son amour, voyant la fin de tout ceci, fut l'homme le plus content qui fut jamais. Sur auoi, la dame étant revenue dans

le lit, il se déshabilla sur son mvilution, et ils prirent ensemble plaisir et joie pendant un bon moment. Puis, la dame jugeant qu'Anichino no devait pas rester plus longtemps, elle le fit lever, s'habiller et lui dit : « — Mon doux ami, « tu vas prendre un bon bâton et tu t'en iras au jardin ; \h « teignant de m'avoir demandé ce rendez-vous pour m'éprou- « ver, tu diras toutes sortes d'injures à Egano que tu feras « semblant de prendre pour moi, et tu me le bâtonneras de « la belle façon, pour ce que de tout cela il s'en suivra pour « nous merveilleuse joie et plaisir. — »

« Anichino s'étant levé et étant allé dans le jardin, un gros bâton de saule à la main, s'approcha du pin où Egano, qui le vit venir, se leva comme pour lui faire grandissime fête, et courant à sa rencontre. Sur quoi Anichino dit : « — Ah, mauvaise femme ! tu es donc venue, et tu as cru « que je voulais faire cette honte à mon maître ? sois mille « fois la mal venue. — » Et, le bâton levé, il se mit à frapper. A ces paroles, Egano voyant le bâton se mit à fuir sans dire mot, et Anichino le poursuivit en disant : « — Va, que « Dieu te mette en mal an, femme coupable, car je le dirai « certainement à Egano demain matin. — » Egano ayant reçu plusieurs coups de bâton, et des bons, s'en revint en toute hâte à la chambre où la dame lui demanda bi Anichino était venu au jardin. Egano dit : « — Plût à « Dieu qu'il n'y fût pas venu, pour ce que, croyant que « c'était toi, il m'a tout rompu de coups de bâton, et m'a « dit les plus grosses injures qu'on ait jamais dites à une « mauvaise femme ; et certainement je m'étonnais fort qu'il « t'eût fait cette proposition dans l'intention de me désho- « norer ; mais te voyant l'air enjoué et avenant, il a voulu « t'éprouver. — » Alors la dame dit : « — Loué soit Dieu, « car il m'a éprouvé en paroles seulement, tandis qu'il t'a « éprouvé, toi, par des coups ; et je crois qu'il pourra dire «que je supporte plus patiemment les paroles que tu ne « supportes les coups ; mais puisqu'il t'est si fidèle, je veux « l'avoir pour cher et lui faire honneur. — » Egano dit : « — Certes, tu dis vrai. — »

« Et depuis ce jour, se reposant là-dessus, Egano fut convaincu qu'il avait la femme la plus fidèle et le serviteur le plus loyal qu'eût jamais eus un gentilhomme. Pourquoi, Anichino et la dame rirent plus d'une fois de ce bon tour, et pendant tout le temps qu'il plut à Anichino de rester au service d'Egano à Bologne, lui et sa maîtresse eurent, pour prendre leurs ébats, toutes les aises qu'ils n'auraient probablement pas eues sans cela. — »

403 LE DÉCAUÉKON.

NOUVELLE Vlir

Un mari derient jilonx de ta femme. Celle-ci l'attacha la nait one flealla aa doigt de pied pour connaître quand son amant Tient la trouver. Lo mari s'aperçoit d« itratagème ; il poursuit l'amant, et pondant ce temps la dame fait couchpr à s« place, d^n? son lit, une autr» femme qu'à ton retour la mari bat et à qui il •rracbe las ehoTeux, Il Ta ensuite chervlipr les frères de sa feruma ; eeox-aif trooTant qua ca qa'il leor • dit n'est point vrai, l'accablent d'injurea.

Tous jugèrent que madame Béatrice avait été exlraordinairement malicieuse dans sa façon de se moquer de son mari, et chacun affirmait que la peur d'Anichino avait dû être très grande quand, retenu fortement par la dame, il l'entendit parler de l'amour dont il l'avait requise; mais le roi voyant Philomène se taire, se tourna vers Néiphile et dit : « — C'est h vous de parler. — » Celle-ci, souriant d'abord un peu, commença : « — Belles dames, j'aurais fort à faire si je voulais vous contenter par une belle nouvelle comme celles dont vous avez été jusqu'ici si satisfaites ; mais avec l'aide de Dieu j'espère m'en tirer assez bien.

« Il faut donc que vous sachiez qu'en notre cité fut jadis on richissime marchand nommé Arriguccio Berlinghieri, lequel, comme font encore aujourd'hui tous les marchands, s'imagina sottement de s'anoblir en prenant femme, et épousa une jeune et gente dame peu en rapport avec sa condition et qui s'appelait Monna Sismonda. Celle-ci, pour ce que son mari, comme font tous les marchands, était toujours en voyage et restait peu avec elle, s'énamoura d'un jouvenceau appelé Ruberto qui l'avait longtemps courtisée. La dame ayant lié des relations intimes avec lui, et ces relations étant moins secrètes qu'il n'eût fallu, pour ce qu'elles lui plaisaient souverainement, il arriva qu'Arriguccio, soit qu'il en eût appris quelque chose, soit pour un autre motif, devint l'homme le plus jaloux du monde, et que, laissant là ses voyages et toutes ses affaires, il mit quasi toute sa sollicitude à bien garder sa femme. Il ne se serait point endormi s'il ne l'avait vue entrer la première dans le lit ; pour quoi, la dame ressentait grand chagrin, ne pouvant en aucune façon ge trouver avec son Ruberto.

M Or donc, après avoir longuement songé à trouver quelque moyen de le voir, ce dont elle étai^ aussi vivement sollicitée par lui, il lui vint en la pensée de procéder de cette façon : comme sa chambre était très loin de la rue, et qu'elle

s'était aperçue qu'Arriguccio restait fort longtemps à s'endormir, mais dormait ensuite très solidement, elle résolut I de faire venir Ruberto à minuit sur la porte de sa maison, 1 1 d'aller lui ouvrir et de rester quelque temps avec lui pen- ;!Ji dant que le mari dormait. Et, pour qu'elle pût être avertie ' de son arrivée sans que personne s'en aperçut, elle imagina d'installer en dehors de la fenêtre de sa chambre une ficelle dont l'un des bouts retomberait à terre et dont l'autre, traînant sur le plancher, arriverait jusqu'à son lit et entrerait sous les couvertures, de façon à l'attacher à son gros doigt de pied quand elle serait au lit. Ces dispositions prises, elle le fit dire à Ruberto, en lui recommandant, quand il viendrait, de tirer la ficelle ; si le mari dormait, elle la laisserait aller et irait lui ouvrir; s'il ne dormait pas, elle tiendrait ferme et tirerait la ficelle à soi, afin qu'il n'attendît point. Gela plut à Ruberto, qui étarit allé au rendez-vou^, put quelquefois la voir, d'autres fois non.

« Ce stratagème continuant entre eux, il advint qu'une nuit, la dame dormant, Arriguccio en étendant le pied dans le lit trouva la ficelle ; pour quoi, y portant la main et voyant qu'elle était attachée au doigt de la dame, il se dit : ceci doit être quelque ruse ; ce dent il fut certain après avoir vu que la ficelle sortait par la fenêtre ; sur quoi, l'ayant enlevée du doigt de sa femme, il l'attacha au sien, et attendit pour voir ce que cela voulait dire. Ruberto ne tarda pas à venir, et ayant tiré la ficelle, comme d'habitude, il réveilla Arriguccio ; mais comme celui-ci se l'était mal attachée et que Ruberto ayant tiré très fort, la ficelle était restée aux mains de ce dernier qui comprit qu'il devait rester et attendre — ce qu'il fit — Arriguccio, s'étant levé précipitamment et ayant saisi ses armes, courut à la porte pour voir quel était l'audacieux et pour lui faire un mauvais parti. Bien qu'il fût un marchand, Arriguccio était courageux et fort. Arrivé à la porte, comme il ne l'ouvrit pas tout doucement ainsi qu'avait coutume de le faire la dame, Ruberto qui attendait en fut surpris et soupçonna la'Vérité, c'est-à-dire que c'était Arriguccio qui avait ouvert la porte ; pour quoi, il se mit à fuir en toute hâte, et Arriguccio se lança à sa poursuite.

« Après avoir fui pendant un certain temps, et Arriguc- ^ cio le poursuivant toujours, Ruberto, qui était également' 'l armé, tira son épée et fit volte-face ; de sorte qu'ils se mirent l'un à attaquer, l'autre à se défendre. La dame s'était réveillée quand Arriguccio avait ouvert la chambre, et s'apercevant qu'on lui avait enlevé la ficelle du doigt, elle comprit soudain que sa ruse avait été découverte ; voyant qu'Arriguccio s'était mis à courir derrière Ruberto, elle se leva promptement, réfléchissant à ce qui pouvait advenir de tout cela ; elle appela sa suivante qui connaissait tout, et elle la

410 LE DLCAMI^KO.N .

supplia tant, qu'elle la fit consentir à se mettre à sa place dans le lit, en lui disant de supporter patiemment et sans se l'aire connaître les mauvais traitetiienls que pourrait lui l'aire Arriguccio, pour ce qu'elle l'en récompenserait si bien qu'elle n'aurait point occasion de s'en repentir. Puis, après avoir éteint la lumière qui brûlait dans la chambre, elle sortit, et s'étant cachée dans un coin de la maison, elle attendit ce qui allait se passer.

« Les voisins de la rue, entendant le bruit de la lutte entre Arriguccio et Ruberto, se levèrent et se mirent à leur dire des injures ; sur quoi Arriguccio craignant d'être reconnu, laissa aller le jouvenceau sans avoir pu savoir en aucune façon qui il était et sans avoir pu le blesser; puis, en colère et de méchante humeur, il s^en revint chez lui. Rentré dans la chambre, il se mit à dire : « — Où es-tu, « femme coupable? Tu as éteint la lumière afin que je ne « te trouve pas; mais tu t'es trompée. — » Kt étant allé droit au lit, il saisit la suivante, croyant prendre sa femme, et «'escrimant des pieds et des mains de son mieux, il lui administra tant de coups de poings et de coups de pieds, qu'il lui meurtrit toute la (igure ; il finit par lui arracher les cheveux, ne cessant de lui dire les plus grandes injures qu'on ait jamais dites à une méchante femme. La servante se plaignait fort, et elle avait de quoi ; et, bien que par instants elle criât : merci, de par Dieu 1 assez ! sa voix était si brisée par les plaintes, et Arriguccio était animé d'une telle fureur, qu'il n'aurait pas pu reconnaître si c'était la voix d'une autre femme que la sienne. Pendant qu'il la battait plus que de raison et lui arrachait les cheveux, comme nous venons de le dire, il lui disait : « •- Méchante femme, je n'entends « pas te punir autrement ; mais j'irai trouver tes frères ; je « leur dirai tes belles actions ; ils viendront te chercher et « te feront ce qu'ils croiront que leur honneur exige ; puis « ils t'emmèneront-; car pour siir, tu ne resteras plus désor- « mais en cette maison. — » Cela dit, il sortit de la chambre, la ferma f^n dehors et s'en alla.'

« Dès que Monna Sismonda, qui avait tout entendu, vit que son mari était parti, elle ouvrit la chambre, ralluma la lumière et trouva sa servante toute meurtrie qui pleurait abondamment. Elle la consola du mieux qu'elle put, et la reconduisit dans sa chambre, où elle la lit soigner en cachette et où elle la paya des propres deniers d'Arriguc^io, de façon à la laisser satisfaite. Et aussitôt qu'elle eut ramr'né Ja servante dans sa chambre, elle se hâta de remettre en ordre son propre lit comme si personne ne s'y fût couche; elle ralluma la lampe, s'habilla et se rajusta comme si elle n'avait pas encore été au lit; puis ayant allumé une lanterne et pris ses vêtements, elle alla s'asseoir à la cime de

l'escalier où elle se mit à coudre et à attendre ce qui allait advenir de tout cela.

« Arriguccio, sorti de chez lui, s'en alla du plus vite qu'il put chez les frères de sa femme, et frappa à leur porte jusqu'à ce qu'on l'eût entendu et qu'on lui eût ouvert. Les frères de la dame, qui étaient au nombre de trois, ainsi que sa mère, entendant que c'était Arriguccio qui venait, se levèrent tous et, ayant fait allumer des lumières, vinrent à lui et lui demandèrent ce qu'il allait cherchant ainsi à cette heure et tout seul. Sur quoi Arriguccio, depuis l'incident de la ficelle qu'il avait trouvée attachée au doigt de pied de Monna Sismonda, jusqu'à ce qu'il avait vu et fait ensuite, leur racontiî tout ; et pour leur donner une bonne preuve de ce qu'il avait fait, il mit dans leurs mains les cheveux qu'il croyait avoir arrachés à sa femme, ajoutant qu'ils pouvaient venir et qu'ils lui pourraient faire ce qu'ils croiraient que leur honneur exigeait, pour ce qu'il n'entendait pas la garder plus longtemps chez lui. Les frères de la dame, fortement courroucés de ce qu'ils avaient entendu, car ils le tenaient pour vrai, et furieux contre elle, firent allumer des torches, et s'étant mis en route avec Arriguccio, s'en allèrent chez lui avec l'intention de faire un mauvais parti à leur sœur. Ce que voyant leur mère, elle se mit à les suivre en pleurant, les suppliant ir.ur à tour de ne point croire si vite de pareilles choses sans en avoir vu ou en avoir appris davantage, pour ce que le mari pouvait fort bien s'être mis en colère contre elle et l'avoir battue pour un tout au^re motif, et donner maintenant cette raison pour excuse .. oi-.e ajoutait aussi qu'elle s'étonnait beaucoup que c?!"" rût pu arriver, car elle connaissait bien sa fille, l'ayant élevée dès son plus jeune âge ; et elle leur tenait bon nombre de propos semblables.

« Arrivés à la maison d'Arriguccio et y étant entrés, ils se mirent à monter l'escalier. Monna Sismonda, les entendant venir dit : « — Qui est là? — » A quoi l'un de ses frères répondit : « — Tu le sauras bien, qui c'est, femme « coupable. — » Monna Sismonda dit alors : « — Que veut « donc dire ceci ! Seigneur, aidez-nous ! — » Et, s'étant levée tout debout, elle dit : « — Mes frères, soyez les bien « venus ; que cherchez-vous tous trois à cette heure? — » Ceux-ci, l'ayant vue assise et en train de coudre et sans qu'aucune trace sur sa figure n'indiquât qu'elle eût été battue, alors qu'Arriguccio leur avait dit qu'il l'avait toute meurtrie, s'étonnèrent tout d'abord, et, refrénant l'impétuosité de leur eolère, lui demandèrent des explications sur ce dont Arriguccio se plaignait à son sujet, la menaçant vivement si elle ne leur disait pas tout. La dame leur dit : « — Je ne sais « ce que j'ai à vous dire, ni de auoi Arriccuccio a pu se

412 LE DËCAMËnON.

« plaindre. — » Arrigiiccio, en la voyant, la regardait comme un homme tout abusourdi, se rappelant lui avoir donné plus de mille coups do poing sur la ligure, l'avoir égratignée, bref lui avoir fait tout le mal du monde, tandis que maintenant il la voyait comme si rien no s'était pa;->é. Les trois Irèn^s lui racontèrent brièvement ce qu'Arriguccio leur avait dit au sjijet de la licelle, des mauvais traitements qu'il lui avait infligés, enfin tout. La dame, se tournant vers Arriguccio, dit : • — Eh ! mon mari, qu'est-ce que j'entends ? Pourriuoi « me tais-tu passer, à tji grande vergogne, pour une î'etnme « coupable, alors 'luo je ne le suis pas, et te fais-tu passer, « toi, pour l'homme méchant et cruel que tu n'es point*? « Avec qui as-tu été céans cette nuit, si ce n'est avec moi? «Quand m'as-lu battue? Pour moi, je ne m'en souviens m point? — »

<< Arriguccio se mit à dire : « — Comment, m.échante

• femme, n'avons-nous pas été ensemble au lit? Ne suis-je « |)oint revenu ici. moi, après avoir poursuivi ton amant? « Ne t'ai-je pas donné mille coups et arraché les cheveu.\? — » La dame répondit : « — Tu n as point couché céans hier « soir. Mais laissons cela, car je ne puis en donner d'autres « preuves que mes paroles qui disent vrai, et venons-en à ce « que tu dis de m'avoir battue et arraché les cheveux. Tu

• ne m'as jamais battue ; que tous ceux qui sont ici et toi- « même me fassiez voir si j'ai aucune trace de coups sur « toute ma personne ! Et je ne te conseillerais pas d'être m assez hardi pour porter la main sur moi, car, par la croix « de Dieu, je te dévisagerais de belle sorte. Tu ne m'as pas

^ davantage arraché les cheveux; du moins je ne l'ai ni senti « ni vu ; mais peut-être me les as-tu arrachés sans que je

• m'en aperçusse. Voyons voir si je les ai arrachés ou « non. — » Et, ayant ôté ses voiles de sa tête, elle montra que ses cheveux n'avaient point été arrachés, mais qu'ils étaient entiers.

M Ce que voyant et entendant les trois frères et la mère, ils se mirent à dire à Arriguccio : « — Que veux-tu dire,

• Arriguccio? Ce n'est pas là ce que tu es venu nous dire m que tu avais fait, et nous ne savons pas comment tu pource ras prouver le reste. — » Arriguccio était comme dans un rêve et voulait parler, mais voyant que ce qu'il croyait pouvoir facilement prouver n'existait pas, il n'osait rien dire. La dame, s'étant tournée vers ses frères, dit : « — Mes frè- « res, je vois qu'il est allé chercher ce que je ne voulais « jamais faire, à savoir que je vous raconte ses misères et « sa méchanceté ; et bien, je le ferai. Je crois fermement « que ce qu'il vous a dit lui est arrivé et qu'il l'a fait ; écou- « tpz comment. Ce galant homme à qui pour maie heure « vous m'avez donnée pour femme ; qui se fait appeler mar-

s EPTIÈME JOURNÉE. 413

« chand et veut passer pour l'être ; qui devait être plus so> « bre qu'un religieux et plus honnête qu'une demoiselle, i, « se passe peu de soirs qu'il n'aille s'enivrer par les taver- « nés, courant les mauvaises femmes, tantôt celle-ci, tantôt « celle-là ; pour moi, il faut que je l'attende jusqu'à « minuit et parfois jusqu'au matin, comme vous vert nez de me trouver. Je suis sûre, qu'étant complètement « ivre, il est allé se coucher avec une de ces tristes créatu- « res, et qu'en se réveillant il lui a trouvé une ficelle atta- « chée au pied, et qu'alors il lui a fait toutes les belles « prouesses qu'il dit : il est retourné près d'elle, l'a battue « et lui a arraché les cheveux, et, comme il n'était pas en- « core bien revenu en lui-même, il a cru, et je suis persua- M dée qu'il croit encore, m'avoir fait tout cela à moi. Et si « vous l'examinez bien au visage, il est encore à moitié ivre. « Mais pourtant, quoi qu'il ait dit de moi, je veux que vous « n'en teniez pas plus compte que de ce que dit un homme « ivre, et puisque je lui pardonne, je veux que vous lui « pardonniez aussi. — »

La mère de la dame, entendant cela, commença à crier et à dire : « — Par la croix de Dieu, ma fille, cela ne de- « vrait pas se passer ainsi ; il faudrait, au contraire, tuer « ce chien fastidieux et ingrat, car il n'a jamais été digne « d'avoir une jeunesse comme toi. Voyez un peu ! il n'aurait « pas fait autrement s'il t'avait trouvée dans la fange ! Puisse- « t-il désormais vivre à la maie heure, si tu dois rester sous 1 le coup des propos d'un mauvais marchand de fressure « d'âne ! Us viennent tous ici de leur village, sortis de la « canaille et vêtus de gros drap de Romagne, les chausses « tombantes et la plume au cul, et dès qu'ils ont trois sols, « il leur faut pour femmes les filles des gentilshommes et « des nobles dames ; ils se font faire des armoiries et ils « disent : je suis de telle famille; ceux de ma maison ont « fait ceci et cela. Que je voudrais donc que mes fils n'eus- « sent point suivi mes avis, car ils te pouvaient si honora- « blement faire entrer dans la maison des comtes Guidi, «'avec une petite dot ! Mais ils ont voulu te donner cette « belle joie, à savoir que, tandis que tu es la meilleure fills « de Florence et la plus honnête, ton mari n'a pas eu honte « de venir dire en plein minuit que tu es une putain, conirae m si nous ne te connaissions pas ! Mais par ma foi en Dieu, « si l'on voulait m'en croire, on lui donnerait une telle cor- « rection qu'il s'en repentirait. — » Et, s'étant tournée vers ses fils, elle dit : « — Mes fils, je vous disais bien que cela « ne pouvait pas être. Avez-vous entendu comment votre « cher beau-frère traite votre sœur? Mauvais marchand de « quatre deniers qu'il est ! Si j'étais de vous, après ce qu'il « a dit d'elle et ce qu'il a fait, je ne me tiendrais pas peut

414 LB or:cAMÉnoN.

« satislaiir ni vengée avant de l'avoir fait disparaître de ce « monde ; et si j'étais un homme, comme jesuis une femme, « je ne voudrais pas qu'aucun autre que moi se chargeât de « son affaire. Seigneur, punis-le, ce méchant ivrogne, qui m n'a point de honte. — »

<< Les jeunes gens, voyant et entendant tout cela, se tonrnèrciit vers Arriguccio et lui adressèrent les plus grosses injures qui eussent jamais été dites à un méchant homme ; finalement ils lui dirent : « — Nous te pardonnons celle-là « comme à un homme ivre ; mais garde-toi sur ta vie que ■ nous entendions jamais plus de semblables nouvelles, car €< pour sûr, s'il nous en parvient encore aux oreilles, nous « te paierons en môme temps celle-là et les autres. — » Ayant ainsi parlé, ils s'en allèrent.

M Arriguccio était resté tout ébahi, ne sachant en luimôme si ce qu'il avait tait était vrai ou s'il avait rôvé ; sans plus rien dire, il laissa sa femme en paix. Celle-ci, par sa sagacité; non seulement évita le péril survenu, mais trouva lo moyen de faire selon son plaisir, sans avoir plus aucune |cur de son mari. — »

NOUVELLE IX

MiVi», femme de Nieostrate, aime Pirnif. Celui-ci, pour croire à son amour, lai demande troii choses qu'elle fait toutes Vi trois ; en outre, eu pivsonco de Nieostrate, elle se satisfait arec lui et fait croira à Nieostrate que ce qu'il a TQ n'est point Trai.

La nouvelle de Néiphile avait paru si plaisante, que les dames ne pouvaient se tenir d'en rire et d'en parler, bien que le roi leur eût impose plusieurs fois silence, ayant ordonné à Pamphile de dire la sienne. Cependant, quand elle's se turent, Pamphile commença ainsi : a — Je nrj crois pas, révérentes daines, qu'il existe chose au monde, quelque grave et douteuse qu'elle soit, que n'ose faire quiconque aime ferventemenl. bien que cela ait été démontré dans nombre de nouvelles, néanmoins je crois que je vous le démontrerai bien plufl encore par une que j'entends vous dire, et où vous entendrez parler d une dame à qui la fortune fut d'autant plus favorable qu'elle avait montré peu de prudence ; et pour ce, je ne conseillerais à aucune de vous de marcher sur les traces de la dame dont je veux parler, attendu que la fortune a'est pas toujours favorablement dis-

posée, et qne les hommes ne sont pas tous également sots 3n ce monde.

« Dans Argos, très ancienne cité d'Achaïeque ses anciens rois ont rendue plus fameuse que grande, fut jadis un noble homme appelé Nicostrate, et à qui, déjà voisin de la vieillesse, la fortune donna pour femme une grande dame non moins ardente que belle, dont le nom était Lidia. Notre homme, étant noble et riche, entretenait un nombreux domestique, des chiens et des oiseaux, et prenait un grandissime plaisir à chasser. 11 avait, parmi ses autres familiers, un jeune homme bien fait, élégant et beau de sa personne, adroit à tout ce qu'il entreprenait, nommé Pirrus. Nicostrate l'aimait par-dessus tout, et avait en lui la plus entière confiance. Lidia s'en énamoura fortement, à tel point que, ni de jour ni de nuit, elle ne pouvait penser à autre chose. Mais de cet amour, soit qu'il ne s'en fût point aperçu ou qu'il n'en voulût pas, Pirrus ne paraissait se préoccuper, de quoi la dame portait en son cœur un intolérable ennui. Résolue àlui dévoilertoute son ardeur, elle fit venir près d'elle une sienne camériste nommée Lusca, en qui elle avait 1,'rande confiance, et elle lui parla ainsi : « — Lusca, les bientaits « que tu as reçus de moi doivent te rendre obéissante et te fidèle ; pour ce, garde-toi de faire jamais connaître à per- < sonne ce que je vais te dire présentement, sinon à celui :< à qui je t'ordonnerai de le dire. Comme tu vois, Lusca, je « suis dame, jeune et fraîche, et abondamment pourvu de « tout ce qu'une femme peut désirer; bref, hors une chose, « je ne puis me plaindre, et cette chose c^est que les années « de mon mari sont trop nombreuses si on les mesure aux « miennes ; pour quoi, je vis dans la privation de ce que « les femmes ont le plus de plaisir à avoir. Cependant, « comme je désire cette chose autant que les autres femmes, «j'ai depuis longtemps résolu, puisque la fortune m'a été « si peu amie de me donner un mari si vieux, de ne pas « être assez ennemie de moi-même pour ne pas trouver un t moyen de satisfaire mes plaisirs et de me soulager. Pour « avoir ces plaisirs aussi complets en cela qu'en toute autre « chose, j'ai pris un parti, à savoir que notre Pirrus, comme « plus digne de cela que quiconque, y supplée par ses em- « brassements, et je lui ai voué un tel amour, que je n'é- « prouve de plaisir qu'en le voyant ou qu'en pensant à lui ; « bref, si je n'ai pas sans retard un rendez-vous avec <■< lui, pour sûr je crois que je mourrai. Pour quoi, si ma « vie t'est chère, tu lui dévoileras mon amour de la façon « qui te paraîtra la meilleure, et tu le prieras de ma part « qu'il consente à venir me trouver quand tu iras le cher- « eher. — »

• La camériste dit qu'elle le ferait volontiers ; et ayant

trouvé le moment et le lieu propices, elle prit Pirrus à part et (lu mieux qu'elle sut, elle s'acquitta de l'ambassade dont Fa dame l'avait chargée. En entendant cela, Pirrus s'étonna fui'loment, en homme qui ne s'était aperçu de rien, et craignit que la dame ne lui fît tenir ce langage pour l'éprouver; pour quoi, il répondit sur le champ d'une façon rude : « — Lusca, je ne puis croire que ces paroles viennent de

• ma dame, et pour ce, prends garde à ce que tu dis ; si k elles viennent bien d'elle, je ne crois pas qu'elle te les » lasse dire do bon cœur ; et si elle te les fait dire de bon « cœur, comme mon maître me traite mieux que je ne mérite, M je ne lui ferais pas sur ma vie un pareil outrage ; donc, M garde-toi de me tenir plus longtemps de semblables pro- « pos. — )> La Lusca, nullement troublée par son air rigide, lui dit : «< — Pirrus, de cela et de tout ce que ma dame « voudra, je te parlerai toutes les fois qu'elle me l'ordon- « nera, que cela te doive procurer plaisir ou ennui ; mais « tu es une bête. — » Et toute courroucée par les paroles de Pirrus, elle s'en revint vers la dame qui, en l'entendant, désira mourir. Mais, au bout de quelques jours, ayant reparlé à la camériste, elle lui dit : — « Lusca, tu sais que M le chône ne tombe pas du premier coup ; pour quoi, « je crois qu'il faut que tu retournes vers celui qui, à mon « grand dommage, veut m'ôtre déloyal, et, choisissant le « moment convenable, que tu lui démontres bien quel est

• mon amour pour lui; qu'enfin tu t'eiforces d'amener la

• chose à bon résultat, pour ce que si on la laissait ainsi, «j'en mourrais, et il croirait avoir été bafoué ; de sorte » qu'au lieu de son amour que je cherche, je n'obtiendrais « que sa haine. — » La camerisle réconforta la dame, et s'élant mise à la recherche de Pirrus, elle le trouva joyeux et dispos, et elle lui dit ainsi :

« — Pirrus, je t'ai montré, il y a quelques jours, de quel « feu brûle notre maîtresse à cause de l'amour qu'elle te « porte, et je t'en assure aujourd'hui de nouveau ; si tu per- « sisles dans la dureté que tu as témoignée l'autre jour, tu « peux être certain qu'elle ne vivra pas longtemps ; pour « quel, je t'en prie, consens à satisfaire son désir; et si tu « persistes dans ton obstination, moi qui te croyais très

• sage, je te tiendrai pour un sot. Quelle plus grand? gloire « peut-il t'arriver que de te voir aimer par-dessus tout par

• un.^ telle dame, si belle et si noble? En outre, combien M n'as-tu pas à te reconnaître obligé de la fortune, en pen- « sant qu'elle a mis devant toi toute prête une chose si con- « forme aux désirs de ta jeunesse, et un tel soulagement à « tes besoins? Quel est l'homme de ta condition que tu

• pourras voir en meilleure position pour ses ébats que tu « le seras* toi, si tu es avisé? quel autre pourras-tu voir

« mieux fourni en armes, en chevaux, en vêtements et en « argent, que tu le seras si tu consens à donner ton amour « à cette dame? ouvre donc ton cœur à mes paroles et re- « tourne en toi-même ; rappelle-toi qu'une fois seulement, « et jamais plus, il arrive que la fortune vient à nous d'un air «joyeux et les bras ouverts ; celui qui ne sait alors raccueilîir « et qui plus tard se voit pauvre et misérable, ne doit P(3 « plaindre que desoi-mêmeetnon d'elle. Puis, il ncdoit point « exister une même loyauté entre les serviteurs et les maî- « très, qu'entre les amis et les parents ; au contraire, les « serviteurs doivent, en tant qu'ils peuvent, traiter les maî- « trts comme ils sont eux-mêmes traités par eux. Grois-tn, « si tu avais une belle femme, une mère, une lille, ou une « sœur qui aurait plu à Nicostrate, qu'il observerait envers « toi la loyofuté que tu veux lui garder au sujet de sa femme? « aie pour certain que, si les promesses et les prières ne 4» suffisaient pas, il emploierait la force, quoi que tu dusses « en penser. Traitons-les donc, eux et leurs choses, comme « ils nous traitent nous et les nôtres. Use du bénéfice de « la fortune, ne la repousse pas ; fais-lui face et reçois-la « quand elle vient, car pour sûr, si tu ne le fais pas, « sans compter que ta dame en mourra, tu t'en repen- « tiras toi-même tant de fois que tu désireras mourir « aussi. — »

« Pirrus, qui avait plusieurs fois songé à ce que lui avait dit la Lusca, avait déjà résolu, si elle revenait le trouver, de faire une toute autre réponse et de consentir en tout à complaire à la dame, pourvu qu'il pût être certain qu'elle ne voulait pas l'éprouver; pour ce, il répondit : « — Vois-tu, « Lusca, je reconnais pour vrai tout ce que tu médis; mais « d'autre part, je sais que mon maître est fort sage et fort « avisé. Comme il a remis toutes ses affaires en mes mains, « je crains bien que Lidia, sur son avis et d'après son ordre, t ne fasse ainsi que pour m'éprouver; et pour ce, si elle veut « faire trois choses que je demanderai pour éclaircir mes « doutes, il n'est rien ensuite que je ne fasse promptement « quand elle me commandera. Les trois choses que je veux « sont celles ci : Premièrement, qu'en présence même de « Nicostrate, elle tue son bon épervier; puis qu'elle m'envoie , « une touffe de la barbe de Nicostrate. et enfin une dent de , « celui-ci et des meilleures. — » Ces choses parurent difficiles à la Lusca et très difficiles à la dame; cependant Amour qui sait réconforter les cœurs, et qui est grand maître en tait de conseils, la fit se décider à tenter l'aventure, et la dame envoya dire à Pirrus, par sa camériste, qu'elle ferait pleinement et vite ce qu'il avait demandé; en outre, puisqu'il tenait Nicostrate pour si avisé, elle fit dire qu'elle se satisferait avec Pirrus en présence de Nicostrate même et

418 LBDKCAMÉItON.

qu'elle forait croire à Nicostrate que ce n'tUait pas n\ ai. Sur quoi Pirrus attendit ce que ferait la gente dame.

« A quelquod jours de là. Nicostralcuyantdonnc à quelques gentilshommes un grand dîner, comme il avait coutume de le faire assez souvent, et les tables étant déjà levées, la dame, vêtue d'un voile vort et fort parue, sortit de sa chambre et s'en vint en la^alle où étaient les convives. Là, voyant Pirrus et les autres, elle alla droit au perchoir sur lequel se tenait l'épervier que Nicostrate aimait tant, le délia, comme 8i elle voulait \o prendre sur sa main, et le siiisissant par ses attaches, elle le hmça contre la muraille et le tua. Comme Nicostrate lui criait : « — Eh! femme, qu'as-tu fait? — » elle ne lui répondit rien, mais s'étant retournée vers les gentilshommes (|ui avaient dîné avec lui, elle dit. « — Seigneurs, «j'aurais peine à me venger d'un roi qui m'aurait fait ou- « trage si je n'osais pas me venger d'un épervier. Il faut que « vous safhi''Z qiip cet oiseau m'a onlevé tout le temps que

• les homme» duivont cnns.TcriM' longut:iii»'nt aii.\ plal.sirs d"s « dames; pour ce que, dès qu'apparult l'aurore, Nicostrate « se lève, monte à cheval, et, son épervier en main, s'en va « à travers les plaines pour le voir voler; et mol, telle que « vous me voyez, je reste au lit seule et mal satisfaite. Pour a quoi, j'ai voulu faire ce que je viens de faire maintenant; m et aucun autre motif ne m'en a empêchée, sinon que j'at- « tendais de le pouvoir faire en prcscnccd'hommes qui lus- « sent justes juges de mes griefs, comme je crois que vous « le serez. — » Les gentilshommes qui l'écoulaient, croyant que son affection pour Nicostrate était conforme à ce que dénotaient ses paroles, se tournèren». tous en riant vers Nicostrate qui était tout courroucé, et se mirent à dire : « — Eh! comme la dame a bien fait de venger son injure « par la mort de l'épervier! — » Et par divers propos sur cette matière, la dame étant déjà retournée dans sa chambre, ils changèrent en rire le courrouxde Nicostrate. Pirrus, ce voyant, dit en lui-môme : « — La dame a donné un

• e.^ellent commencement à mes heureuses amours; lasso « Dieu qu'elle continue. — »

« La dame ayant donc tué l'épervier, elle se trouva peu de jours après dans sa chambre avec Nicostrate: tout en lui faisant des caresses, elle se mit à plaisanter, et comme il lui tirait les cheveux par manière d'amusement, elle saisit cett occasion de faire la deuxième des choses que lui avait deman déesPirus; l'ayant saisi vivement par une petite touffe de la barbe et se mettant à rire, elle tira si fortement qu'elle la lui arracha toute du menton. De quoi Nicostrate se plaignant, elle dit : « — Qu'as-tu donc, que tu me fais une pareille mine? m Est-ce parce que je t'ai arraché peut-être six poils de la « barbe? Tu n'as pas éprouvé ce que j'ai senli moi, quand

SEPTILIME JOLU>'ÉE. 411)'

« tu m'as tiré tout à l'heure les 'cheveux. — » Et continuant d'une parole à une autre, à plaisanter sur ce ton, la dame conserva sans qu'il s'en aperçut la touffe de barbe qu'elle lui avait arrachée, et Tenvoj'a le jour même à son cher amant.

« Pour la troisième chose, la dame fut plus perplexe ; pourtant, comme elle était fort ingénieuse et qu'Amour la rendait plus ingénieuse encore, elle im-igina un moyen de faire celte troisième chose. Nicostrate avait près de lui deux jeunes enfants ')ue leurs pères lui avaient confiés pour que dans sa maison, étant gentilshommes, ils en apprissent les manières. De ces deux garçons, quand Nicostrate mangeait, l'un lui découpait les plats devant lui, l'autre lui servait à boire. La dame les ayant fait appeler, les persuada qu'ils sentaient mauvais de la bouche, et leur conseilla, quand ils serviraient NicostraLe, détenir le plus qu'ils pourraient la tète en arrière, et surtout de ne jamais parler de cela à personne. Les jeunes garçons, le croyant, se mirent à procéder de la façon que lei'.r avait indiquée la dame. Pour quoi, un jour elle demanda à Nicostrate : « — T'es-tu aperçu de ce que font ces garçons « quand ils te servent? — » Nicostrate dit : « — Mais oui, « j'ai même voulu leur demander pourquoi ils faisaient « ainsi. — » A quoi la dame dit : « — Ne le fais pas; je » saurai te le dire, moi; et je te l'ai caché un bon temps, « pour ne pas te causer de l'ennui; mais aujourd'hui je voif « que d'autres que moi commencent à s'en apercevoir, etjii t ne dois plus te le cacher. Gela ne t'arrive pas pour autre « motif, sinon que tu sens fièrement mauvais de la bouche, « et je ne sais quelle en est la cause, pour ce que cela n'était « point d'habitude. C'est là une chose très fâcheuse pour toi u qui as coutume de fréquenter des gentilshommes, et pour « ce, il faudrait voir à soigner cela. — » Nicostrate dit alors : « — Que pourrait- ce bien être? Aurais-je dans la bouche « quelque den^ gâtée? — » A quoi Lidia dit : « — Peut- « êlre bien. — » Et l'ayant mené vers une fenêtre, elle lui fit ouvrir la bouche, et quand elle eut regardé de tous côtés, ellr dit : « — Oh! Nicostrate, comment peux-tu l'avoir sup- « portée si longtemps? Tu en as une, de ce cfl'é, qui, à ca « qu'il me semble, est non seulement gâtée, mais qui est « toute cassée, et pour sûr, si tu la gardes plus longtemps « d;tns la bouche, elle te gâtera toutes celles qui sont du « même côté; pour quoi, je te conseillerais de l'arracher « avant que le mal soit plus avancé. — » Nicostrate dit alors : « — Puisqu'il te semble ainsi, cela me plaît égale- « ment; envoie sans plus de retard chercher un praticien a qui me l'arrache. — » A quoi la dame dit : « — Ne plaise « à Dieu qu'un praticien vienr:e ici ponr cela; il me semble « que cette dent tient si peu que, sans le secours d'aucua

4i0 LE DKCAMÉnON.

• praticien, je rarrachcrui moi-môme très bien. D'un aiitn « côté ces pralicienâ sont si cruels dans ces sortes d'opéru « ti")ns, que je ne pourrais soulîrir en aucune façon de l( *« voir ou de te sentir entre les mains de quelqu'im d'eux; ei « pour ce, je veux tout faire moi-même; car au moins, si « cela te lait trop de mal, je te laisserai tout de suite, ce « que ne ferait pas un praticien. — >»

H Sétant en conséquence fait apporter les fers pour une semblable besogne, et ayant renvoyé tout le monde de la chambre, elle retint seulement la Lusca, et s'enferma avec elle. Puis elle fit (Hendre Nicostrate sur un siège, et lui ayant mis les tenailles dans la bouche et ayant saisi une de ses dents, elle la lui arracha de vive force pendant que sa camériste le tenait solidement, et bien que la douleur le fît crier beaucoup. Lidia ayant mis la dent de côléet en ayant

f»ris une autre très gâtée qu'elle tenait dans «a main, elle la ui montra, quasi mort de douleur qu'il était, en disant : « — Vois ce que tu as gardé si longtemps dans ta bouche. — » Nicostrate, la croyant, bien qu'il eût éprouvé une vive douleur et qu'il s'en plaignît beaucoup, s'imagina pourtant être guéri dès que la dent eut été arrachée; et réconforté par une chose et par une autre, sa douleur apaisée, il sortit de la chambre. l.a dame prit aussitôt la dent et l'envoya à son amant, lequel, désormais certain de son amour, se déclara prêt à faire selon son plaisir.

« Mais la dame, désireuse de le rendre encore plus certain de son amour, et s'imaginant qu'elle resterait encore mille ans avant d'être réunie à lui, voulut tenir ce qu'elle lui avait promis en plus. Ayant feint d'être malade, elle fut un jour visitée par Nicostrate après dîner, et voyant que Pirrus était seul avec lui, elle les pria de l'aider à descendre au jardin pour se désennuyer. Pour quoi, Nicostrate l'ayant prise d'un côté et Pirrus de l'autre, ils la portèrent dans le jardin et la posèrent sur un petit pré, au pied d'un beau poirier. S'y étant assise, au bout d'un moment la dame qui avait déjà fait informer Pirrus de ce qu'il avait à faire, dit : « — Pirrus, «j'ai grand désir d'avoir de ces poires; monte donc sous le « poirier et jette-nous en quelques-unes. — » P-rrus, y étant monté sur le champ, se mit à jeter des poires, et pendant qu'il les jetait, il se mit à dire :« — Hé! messire, qu'est-ce « que vous faites? Et vous, madame, comment n'avez-vous « pas vergogne de permettre cela en ma présence? Croyez- « vous que je sois avan^ie? Vous étiez cependant si malade « tout à l'heure; commecl êtes-vous si vite guérie, que voua « fassiez de telles choses? Si vous voulez les faire, vous avez « tant de belles chambres à votre disposition; pourquoi n'al- « lez-vous pas en l'une d'elles; ce sera plus honnête que de « faire de pareilles choses en ma -•Présence. — » La dame,

SEPTIÈME JOURNÉE. 42i

se tournant vers son mari, dit : « — Que dit Pirrus? Est-il « fou? — » Pirrus dit alors : « — Non, je ne suis pas fou, « madanrîe ; ne croyez -vous donc pas que je vous vois? — » Nicostrate s'étonna fort et dit : « — Pirrus, je crois vrai- « ment que tu rêves. — » A quoi Pirrus répondit : « — Mon « seigneur, je ne rêve nuUennent, et vous non plus vous ne « rêvez pas; vous vous démenez si bien au contraire, que si « ce poirier se démenait de la sorte, il n'y resterait rien « dessus. — » La dame dit alors : « — Que peut être cela? « serait-il vrai qu'il lui p^rût comme il dit? Par mon saiut • en Dieu, si j'étais bien portante comme je l'étais naguère, « je monterais sur le champ sur le poirier pour voir quelles « sont ces choses étonnantes qu'il prétend voir. — »

« Cependant Pirrus, toujours sur le poirier, continuait à tenir les mêmes propos. Sur quoi, Nicostrate dit : « — Descends.— » Et Pirrus descendit. Alors il lui dit : c — Qu'est-ce « que tu dis que lu vois? — » Pirrus dit : (f — Je crois que « vous m'avez pris pour un homme sans jugement ou pour un « endormi ; je vous voyais couché sur votre femme, puis- « qu'il faut vous le dire; puis, pendant que je descendais, « je vous ai vu vous lever et vous rasseoir comme vous êtes « maintenant. — » « — Vraiment — dit Nicostrate — as-tu t perdu l'esprit à ce point? Quand tu as été monté sur le polit rier, nous n'avons pas bougé et nous sommes restés comme « tu nous vois. — » A quoi P'rrus dit : « — Pourquoi dis- « cutons-nous là-dessus? je vous ai bien vu; et si je vous ai « vu, vous étiez sur votre propre bien. — » Jlicostrate, de plus en plus émerveillé, finit par lui dire : « — Je vais bien « voir si ce poirier est enchanté, et si ceux qui y montent « voient les merveilles que tu dis. — » Et il y monta. A peine y fut-il, que la dame et Pirrus commencèrent à se satisfaire ensemble; ce que voyant Nicostrate, il se mit fi crier : « — .^h! femme criminelle, qu'est-ce que tu fais là? « Et toi, Pirrus, en qui j'avais le plus de confiance! — » Et ainsi disant, il se mit à descendre du poirier. La dame et Pirrus disaient : <f — Rasseyons-nous — » Et le voyant des- « cendre, ils se rassirent comme ils étaient quand il les <( avait laissés.

Quand Nicostrate fut à terre et qu'il les vit comme il les avait laissés, il se mit à leur dire des injures. A quoi Pirrus dit : « — Nicostrate, maintenant j'avoue que, comme vous « me le disiez auparavant, j'ai mal vu pendant que j'étais « sur le poirier; et je le reconnais à cela seul que je vois et « que je sais que vous avez mal vu vous-même. Et que je « dise vrai, rien ne vous le montre mieux que la réflexion « que vous pouvez vous faire, à savoir que votre femme qui w est la plus honnête et la plus sage qu'il y ait, voulant vous « faire un tel outrage, se tarderait de le faire devant vos

422 LB DÉCAHÉRON.

« yeux. De moi, je ne veux rien dire, mais je me laisserai» « ?corcher avant mt^me d'en avoir la ponsi-p, loin par con- « séquent de le Taire en votre présence. Pour quoi, la faute « de cette apparence doit certaineriiont provenir du poi- « rier; pour ce que le monde entier ne m'aurait pas dis- « fiuadé que vous n'ayez élé là, avec voire feinine, goûtant

• tous deux le plaisir charnel, si je ne vous avais entendu «< dire à vous qu'il vous avait semblé que j'eusse fait ce à « quoi je n'ai certes jamais songé, loin de l'avoir jamais « fait. »

• Après qu'il eut ainsi parlé, la dame qui se montrait fort courroucée, s'étant levée, se mita dire : « — Soit à la maie

• aventure si tu m'as crue si peu avisée que, voulant me « livrer aux tristes choses que tu dis avoir vues, je serais « venu les faire devant tes yeux. Sois sûr que si le désir « m'en prenait, je ne viendrais point ici; mais je saurais M bien m'enferm»;'* dans une de nos chambres de façon à « m'assurer que tu no le saurais jamais. — » Nicostrate à qui semblait vrai ce qu'un et l'autre disaient, à savoir qu'ils ne se seraient pas laissés entraîner à commettre un pareil acte devant lui, laissant de côté les reproches, se mit à parler de la nouveauté du fait et du miracle de la vue qui changeait ainsi les choses pour quiconque montait sur le

Poirier. Mats la dame qui se montrait encore courroucée de opinion que Nicostrate avait eue un instant sur elle, dit : « — Vraiment, ce poirier ne fera plus désormais de « ces hontes ni à moi m à aucune autre femme, si je peux; m pour ce, Pirrus, cours et va chercher une scie, et venge- « nous d'un seul coup toi et moi en le coupant, quoiqu'il « vaudrait peut-être mieux d'en donner sur la tôte à Nit costrate qui, sans aucune considération, s'est laissé si

• promptement éblouir les yeux de l'intellect; car bien qu'à m ceux que tu portes à la tête il parût comme tu le dis, «r pour aucune raison lu nP devais dans ta pensée consen- « tir à croire que c'était vrai, — »

« Pirrus alla promptement chercher une scie et coupa le poirier. Dès que la dame l'put vu par terre, elle dit à Nicostrate : « — Puisque je vois abattu l'ennemi de mon honneur, « ma colère s'en est allée. — » Et elle pardonna généreuse- « ment à Nicostrate qui l'en priait, lui imposant pour condition de ne plus jamais la soupçonner, elle qui l'aimait plus que soi-même, d'une pareille chose. Sur quoi, le malheureux mari bafoué s'en revint avec elle et avec son amant au palais où, depuis ce jour, Pirrus et Lidia prirent à leur aise plaisir l'un et l'autre. Oieu nous en accorde autant à nous! — »

«EPTIÈME JOURNÉE. 423

NOUVELLE X

Denii Stennois aiment une dame commère de l'un d'eux. Le comp&re menrt et revient trouver son ami, selon la promesse qu'il lui avait faite, et lui raconte ee qu'il y a dans l'autre monde.

Il ne restait plus qu'au roi h dire sa nouvelle. Quand il vit que les dames, qui avaient été fort marries de la chute du poirier - lequel n'en pouvait mais — étaient un peu consolées, il commença : « — C'est chose très manifeste que tout roi juste doit être le premier serviteur dos lois faites par lui ; et, s'il fait autrement, on doit le regarder comme un esclave digne de punition, et non comme un roi. C'est pourtant dans cette faute et dans cette répréhension que moi, qui suis votre roi, je me vois quasi contraint de tomber. Il est vrai qu'hier, en donnant la loi pour nos récits d'aujourd'hui, j'avais l'intention de ne pas user de mon privilège et de me conformer comme vous au sujet sur lequel vous avez tous parlé ; mais non seulement il h été parié de ce que j'avais imaginé de dire moi-même, mais il a été dit sur ce sujet tant d'autres cboses,et des plus belles, que, pour moi, quelque soigneusement que je cherche en ma mémoire, il m'est impossible de rieu me rappeler qui se puisse comparer à ce qui a déjà été dit. Pour ce, forcé de contrevenir à la loi par moi faite, et méritant en cela une punition, je me déclare prêt à subir dès à présent toute amende qui me sera infligée, et je reprends mon privilège accoutumé. Je dis donc que la nouvelle dite par Elisa sur le compère et la commère, et d'autre part la sottise des Siennois, ont tant de force, très chères dames, que — laissant de côté les tromperies faites aux maris imbéciles par leurs femmes rusées — elles m'amènent à vous conter une petite nouvelle concernant aussi les 3iennois, et qui, bien qu'elle contienne beaucoup de choses qu'on ne doit point croire, sera néanmoins en partie plaisante à entendre.

« Il y eut donc autrefois h Sienne deux jeunes gens du peuple, nommés l'un Tingoccio Mini, l'autre Meuccio di Tura. Ils habitaient près de la porte Salaja, étaient presque toujours ensemble et paraissaient s'aimer beaucoup. Eo allant, comme font les hommes, aux églises et aux sermons, ils avaient entendu à diverses reprises parler de la gloire ou delà misère qui, suivant leurs mérites, étaient concédées dans l'autre monde aux âmes des morts. Désirant être renseignés d'une manière certaine sur tout cela, et ne sachant comment,

4i24 LE DÉCAMÉRON.

ils se promirent l'un à l'autre que celui des deux qui mourrait le premier, reviendrait, si r'élait possible, trouver celui qui serait resté vivant, et lui donnerait des nouvelles de ce qu'il désirait savoir ; ils s'engagèrent par serment à faire ainsi. Cette promesse faite, et les deux amis continuant à vivre en étroites relations, comme il été dit plus haut, il advint que Tingoccio devmt le compère d'un Ambruogio Anselmini, qui demeurait à Gamporeggi et qui avait eu un .fils de sa femme nommée Mona Mita.

« Tingoccio, visitant parfois en com|)agnie de Meuccio sa susdite commère qui était une très belle et très appétissante dame, s'énamoura d'elle nonobstant le compérage; de son côlé, Meuccio, soit qu'elle lui plût aussi, soit qu'il l'entendît beaucoup vanter par Tingoccio, en devint amoureux. Ils se gardaient do se découvrir l'un à l'autre cet amour, mais non pour le n)ême motif : Tingoccio se gardait de le découvrir à Meuccio pour ce qu'il lui semblait commettre une mauvaise action en aimant sa commère, et qu'il aurait rougi que quelqu'un le sût ; Meuccio, lui, avait une tout autre raison, il cachait son amour parce qu'il s'était aperçu que la dame plaisait à Tingoccio. Il se tenait ce raisonnement : « — Si je le lui découvre, il en prendra de la jalousie « contre moi ; et comme il peut tout à son aise parler à la « dume en sa qualité de compère, il me rendra odieux le « plus qu'il pourra, et de la sorte je n'aurai jamais d'elle • chose qui me plaise. — •

« Les deux jeunes gens étant ainsi amoureux, comme je viens de le dire, il arriva que Tingoccio, auquel il était plus facile d'ouvrir son désir h la dame, sut si bien faire par ses actes et par ses paroles, qu'il obtint d'elle ce qu'il voulait ; de quoi Meuccio s'aperçut bien, et quoique cela lui déplût fort, pourtant, espérant aussi arriver un jour à ses fins, il fit semblant de ne point s'en apercevoir, alin que Tingoccio n'eût aucun prétexte de gâter ou d'entraver ses projets. Les deux compagnons aimant ainsi, l'un plus heureusement que l'autre, Tingoccio trouvant le terrain doux et propice dans les domaines de la commère, y bêcha et y laboura tellement, qu'il y prit une maladie, laquelle au bout de quelque temps devint si forte, qu'il ne put en guérir et passa de cette vie. Trois jours après son trépas — il n'avait probablement pas pu le faire plus tôt — il s'en vint la nuit, suivant la promesse laite, dans la chambre de Meuccio qui dormait profondément, et l'appela. Meuccio, s'ctant réveillé, dit : « — Qui es-tu ? — » A quoi il répondit : « — Je suis Tingoccio ; suivant la pro- « messe que je t'ai faite, je suis venu te dire des nouvelles « de l'autre monde. — » Meuccio fut d'abord un peu épouvanté en le voyant, mais pourtant, s'étant rassuré, il dit : tt — Sois le bien venu, mon trère. — » Puis il lui demanda

s'il était perdu. A quoi Tingoccio répondit : « — Les choses «perdues sont celles qui ne se retrouvent point ; et com- « ment serais-je ici, si j'étais perdu ? — » « — Eh ! — dit « Meuccio — j<v ne dis pas cela, mais je te demande si tu « es parmi les âmes damnées dans le feu vengeur de l'en- « fer. — » A quoi Tingoccio répondit : « — Non ; mais je « suis, pour les péchés par moi commis, en grandissime « peine et en grave angoisse. — » Meuccio demanda alors en détail à Tingoccio quelle peine on infligeait là-bas pour chacun des péchés qui se commettent ici, et Tingoccio les lui dit toutes. Puis Meuccio lui demanda s'il voulait qu'il fît quelque chose pour lui sur la terre. A quoi Tingoccio répondit que oui, à savoir qu'il fît dire pour lui des messes et des prières et qu'il fit faire des aumônes, pour ce que ces choses aident fort ceux qui sont là-bas. Meuccio dit qu'il le ferait volontiers ; et comme Tingoccio allait le quitter, Meuccio se souvint de la commère, et ayant soulevé un peu la tête il dit : « — A propos, Tingoccio, je me rappelle : et la « commère avec laquelle tu as couché, quand lu étais en ce « monde, quelle peine t'a-t-on infligée là-bas, à son su- «jet? — » A quoi Tingoccio répondit: « — Mon frère, « comme j'arrivai là-bas, j'en trouvai un qui paraissait « savoir tous mes péchés par cœur, et qui m'ordonna d'aller « en un lieu où je devais pleurer mes fautes au milieu de H grands tourments ; là, je trouvai de nombreux compagnons « condamnés à la même peine que moi ; et, comme je ma « tenais parmi eux, me rappelant ce que j'avais fait avec la « commère et attendant pour ce péché une peine plus grande t encore que celle qui m'était imposée, bien que je fusse en « un grand feu très ardent, je tremblais cependant de peur. « Ce que voyant, quelqu'un qui était à côté de moi dit : « — Qu'as-tu fait de plus que les autres qui sont ici, que « tu trembles étant dans le feu ? — » « — Oh ! — dis-je — « mon ami, j'ai grand'peur du jugement auquel je m'at- « tends pour un grand péché que j'ai commis autrefois. — » « Il me demanda alors quel péché c'était. A quoi je dis : « — Ce péché fut celui-ci : Je couchais avec une mienne « commère, et j'y ai tellement couché que j'y ai laissé la «« peau. — » Alors, lui, riant de cela, me dit : « — Va, sot «c que tu es, ne crains rien ; ici l'on ne tient aucun compte « des commères. — » Ce qu'entendant je fus complètement « rapsuré. — » Cela dit, et le jour s'approchant, Tingoccio « ajouta : « — Meuccio, adieu, car je ne puis plus longtemps « rester avec toi. — » Et soudain il disparut.

« Meuccio, ayant appris qu'on ne tenait là-bas aucun compte des commères, commença à se moquer de sa sottise, pour ce que déjà il en avait épargné {plusieurs. Pour quoi, son ignorance avant ài mise 4e côté, il devint par la suite

426 Li: DKCAMÉnON.

fort savant sur ce point. El si frère Ronanld avait sii cchi. il naurait pas eu besoin <]o, tant de frais d'éloquence pour amener sa bonne commèro h laire selon son plaisir. — »

Zéphire était déjà htvé, pour ce que le soleil s'approchait du ponant, quand lo roi, sa nouvelle finie, et personiu^ n'ayant plus à parler, ôta sa couronne et la mit sur i ; tète de la Lauretla en disant : « — Madame, je vous cou ronne de vous-noôme en vous faisant reine de notre compagnie; sur quoi, c'est à vous d'ordonner désormais, conuin; Dame, ce que vous croirez nous (Hre à tous plaisir et soula- {îement. — » El il se rassit. La Laurelta, devenue reine, fit appeler le sénéchal à qui elle ordonna de faire dresser les tables dans la plaisante vallée, un peu avant l'heure habituelle, afin qu'ensuite on pût retourner au palais tout à son aise ; puis elle lui dit en aclail ce qu'il avait à. faire pendant que durerait son pouvoir. Ensuite, s'étant tournée vers la compaj^nie, elle dit : « — Dioneo voulut hier qu'on parlât aujourd'hui des tromperies que les femmes font aux maris; 3t n'était que je veux montrer que je ne suis pas de la race des petits chiens hargneux qui se veulent sur-le-champ venger, je dirais que l'on devra parler demain des tromperies que les hommes font à leurs femmes. Mais, laissant cela de côté, je dis que chacun ait à songer à parler sur les tromperies que chaque jour les femmes font aux hommes et les hommes aux femmes, réciproquement les uns aux autres ; et je crois qu'en cela le plaisir ne sera pas moindre qu'il n" l'a été aujourd'hui. — » Cela dit, elle se leva (iebouc, et donna congé à la compagnie jusqu'à l'heure du souper.

Sur ce, les dames se levèrent, ainsi que les hommes; les uns, s'étant déchaussés, entrèrent dans 1 eau claire-, les autres allèrent se promener parmi les beaux arbres qui se dressaient tout droits sur le pré vert. Dioneo et la Fiammetta chantèrent ensemble un grand morceau d'Arcita et Palémon ; et chacun variant ainsi ses ébats, ils passèrent ^in grandissime fj'aisir le temps jusqu'à l'heure du souper. Cette heure venue, ïia se mirent à table au bord du petit lac, et là, a^x chants de milliers d'oiseaux, sans cesse rafraîchis par un air suave qui venait des collines environnantes, sads être en aucune façon importunés par les mouches, ils soupèrent tranquillement et très gaîment. Les tables levées, quand ils eurent fait quelques tours dans la plaisante vallée, et comme le soleil était encore haut, ils reprirent à pas lents, sur l'heure de vesprée, suivant le désir de la reine, le chemin de leur demeure, et tout en parlant et devisant de mille choses, aussi bien de celles qui avaient été racontées ce jour-là que d'autres encore, ils arrivèrent au palais à la tombée de la nuit. Là, après s'être réconfortes, par des vins frai? et des confetti, de

SEI^TIÉME JOURNÉE, 42"

la fatigue do leur petite promenade, ils se mirent à danpc* autour de la belle fontaine, tantôt aux sons de lacornemuM de Tindaro, tantôt aux sons d'autres instruments. La rciî4 finit par ordonner à Philomène de dire une chuasjn, el Philomène commença ainsi :

Hélas! que ma vie est malheureuse!

Me sera t-il jamais possible de revenir

Eu l'état d'où m'arracha fâcheuse dôparliaf

Certes, je l'ignore, si grand est le désir Qui me brûle la poitrine De me retrouver eu 1 état où j'ai jadis été. 0 cher bien, ô ma sente paix, Toi qui m'étreius le cœur.

Dis-le moi, toi ; car le demander à autrui, Je u'ose, et je ne sais du reste à qui. Hélas! mon Seigneur, hélas! fais-le moi espérer, Pour que je récouforle mon âme éperdue.

Je ne sais bien rcillrc quel fut le plaisir Qui m'a si fort euflummée

Que, ni jour ni nuit, je ne puis trouver de repos; Pour ce que rouir, le sentir et le voir M'embrasent, chacun d'un nouveau feu Avec une force inaccoutuimée, El que nul autre que toi ne peut réconforter Ou faire revenir ma vertu effrayée.

Hélas ! dis-moi s'il doit arriver, — et quand cela sera ^ Que je retrouve jamais le plaisir que j'éprouvai Quand je baisai ces yeux qui m'ont fait mourir. Dis-moi, mon cher bien, mon âme.

Quand tu reviendras,

Et, en me le disant vite, réconforte-moi un peu. Que soit courte l'attente

De l'heure où tu viendras, puis que ton séjour soit long, Pour que j'aie moins de regret qu'Amour m'ait ainsi blessée.

S'il advient jamais que je te possède encore, Je ne crois pas que je serai aussi sotte Que je fus quanti je te laissai partir. Je te retientlrai. et il en arrivera ce que pourra. Et de ta douce bouche Il faut que je satisfasse mon désir.

Je n'en veux pas dire davantage maintenant. Donc, viens vite, viens m'embrasser ; Rien que cette pensée à chanter m'iqvite.

428 LE DÉCAMÉnOJf.

Cette canzone fit penser à toute l/i compagnie qu'an nouvel et plaisant amour étreignait Philomène, et pour ce que les paroles semblaient dire qu'elle avait joui d'autre chose que ae la simple vue de son amant, on la tint pour plus heureuse, et il y en eut qui lui portèrent envie. Mais quand la canzone tut finie, la reine se souvenant que le lendemain était un vendredi, dit gracieusement à tout le monde : < — "Vous savez, nobles dames, et vous aussi, .jeunes gens, que c'est dema'n le jour consacré à la passion de Notre Seigneur, et que, si je me souviens bien, nous l'avons dévotement célébrée, pendant que Néiphile était reine, en suspendant les joyeux récils, de même que pour le samedi suivant. Pourquoi, voulant suivre le bon exemple que nous a donné Néiphile, j'estime que c'est chose honnête que demain et après-demain, ainsi que nous avons fait précédemment, nous nous abstenions du plaisir de conter des nouvelles, et nous remettions en mémoire ce qui arriva autrefois en de pîiroils jours, pour le salut de nos âmes. — » La pieuse proposition de leur reine plut à tous, et après qu'elle leur eut donné congé, une bonne partie de la nuit étant déjà passôa» ils allèrent se reposer.

La septi&aie jonrnée da DÉCAMéRON finie, commence la huitième, dans laqaelle sous le gouvernement de Lauretta, on devise des tromperies que chaque jour les femmes font aux hommes, de celles que les hommes font aux dames> on de celles que les hommes se font entre eux.

Déjà, au sommet des plus hautes montagnes, apparaissaient, le dimanche matin, les rayons de la lumière naissante, et l'obscurité ayant complètement disparu, on discernait distinctement chaque chose, quand la reine s'étant levée ainsi que sa compagnie, ils s'en allèrent tout d'abord sur la colline, par les herbes pleines de rosée ; puis, vers la troisième heure, ils entrèrent dans une petite église voisine, où ils entendirent l'office divin. Revenus à la maison, ils mangèrent en liesse et en joie, chantèrent et dansèrent quelque peu, puis ayant eu congé de leur reine, ceux qui voulurent aller se reposer le purent. Mais quand le soleil eut passé le cercle du méridien, ils allèrent tous s'asseoir, selon qu^'il plut à leur reine, auprès de la belle fontaine pour y conter des nouvelles comme d'habitude ; là sur le commandement de la reine, Néipbile commença ainsi :

NOUVELLE I

Gulfardo obtient de la femme de Giasparruolo de coucher avec elle moyennant une somme d'argent. Il emprunte la somme au mari et la donne à la dame. Puis, en présence de cette dernière, il dit à Guasparrnolo qu'il a rendu l'argent prêté à sa femme et celle-ci est obligée de dire que c'est vrai.

M — Puisque Dieu a ainsi disposé que je doive commencer la présente journée par ma nouvelle, j'en suis contente. Et pour ce, amoureuses dames, comme il a été jusqu'ici beaucoup parlé des tromperies faites aux hommes par les femmes, il me plaît devons en conter une faite à une femme par un homme ; non que j'entende blâmer dans celte nou-

vcîle ce que fit l'homme en question, ni prétendre qae cela no fut pas bien fait pour la femme, mais pour louer au contraire 1 homme et l>lAmer la femme, et pour montrer que les hommes, eux aussi, savent bafouer qui les croit, comme ils sont bafoués par ceux en qui ils ont conliance. Cependant, h qui voudrait plus proprement parler, ce que j'ai à vous dire ne saurait cire donné commo une tromperie^ mais 8c devrait appeler justice ; pour ce que la femme doit être très honnête, et garder sa chas'.cté corn me sa propre vie, Bans fournir le moindre prétexte à ce qu'on la dénigre. Mais comme toutefois cela ne se peut complètement à cause de notre fragilité, j'affirme qu'elle est digue du feu, celle qui se vend pour de l'argfînt, comme aussi colle qui cède par amour, — connaissant combien gr.mdes sont ses forces — mérite pardon d'un juge quelque peu indulgent, ainsi que Pliilostrate, il y a quelques jours, nous a fait voir qu'on en avait usé envers madame Philippa à Prato.

« II y eut donc jadis à Milan un Allemand à la solde, nommé Gulfardo, vaillant de sa personne et IrèS loyal à cfux qu'il servait, ce qui d'ordinaire arrive rarement aux Allemands. Comme il rendait très loyalement l'argent qu'on lui prêtait, il aurait trouvé de nombreux marchands pour lui prêter à un petit intérêt tout l'argent qu'il aurait voulu. Pendant son séjour à Milan, il devint amoureux d'une très belle dame, nommée madame Ambruogia. femme d'un riche marchand qui avait pour nom GnasparruoIo Cav'aslraccio, et avec lequel il était lié damitié. 11 aimait la dame très discrètement, de sorte que le mari ni personne ne s'en était aperçu. II lui fit un jour parler, la priantde vouloir bien lui accorder son amour, protestant que, de son côié, il était prêt à faire tout ce qu'elle lui commanderait. La dame, après de longs pourparlers, en vint à celle conclusion qu'elle était prête à faire ce que Gulfardo voulait, si deux choses devaient s'en suivre : à savoir l'une, que cela ne serait jamais révélé par lui à personne ; l'autre, que, en homme ricbe qu'il était, il lui donnerait deux cents florins d'or dont elle avait besoin pour quelque affaire; ensuite, elle se tiendrait toujours à son service.

« Gulfardo, oyant cette avarice, et indigné de la vile proposition de celle qu'il croyait être une dame de valeur, changea quasi en haine son fervent amour pour elle, et résolut de la tromper. 11 lui fit dire qu'il le ferait très volontiers, de même qu'il ferait tout ce qui lui plairait, pourvu que cela fût en son pouvoir ; qu'en conséquence elle lui fit dire quand elle voulait qu'il allât la trouver; qu'alors il lui porterait l'argent, et que jamais personne ne lo saurait, sauf un sien compagnon auquel il se fiait entièrement et qui l'accompagnait toujours dans tout ce qu'il faisait. La dame.

liUITIÈME JOUr.MÉE. 4ol

en femme vile qu'elle était, fut satisfaite de cette réponss, el lui envoya dire que Guasparruolo son mari devait peu de jours après aller à Gênes pour ses affaires, qu'elle le lui ferait savoir, et l'enverrait chercher. Quand le moment lui sembla venu, Gulfardo s'en alla trouver Guasparruolo et lui dit : « — Je suis sur le point de traiter une atîaire pour « laquelle j'ai besoin de deux cents florins d'or, que je veux « que tu me prêtes au môme intérêt que tu m'en as prêté « d'autres. — » Guaspuarruolo dit : « — Volontiers, — » et il lui compta sur le champ la somme. •

« Peu de jours après, Guasparruolo alla à Genève, comme l'avait dit la daine ; pour quoi, celle-ci envoya dire à Gulfardo de venir et de lui apporter les deux cents florins d'or. Gulfardo prit avecluison compagnon, s'en alla chezladame, et, l'ayant trouvée qui l'attendait, la première chose qu'il fît fut de lui remettre les deux cents florins d'or, en présence de son compagnon, et de lui dira : « — Madame, prenez « cet argent, et donnez-le à votre mari quand il sera de « retour. — » La dame prit les florins, sans comprendre pourquoi Gulfardo lui parlait ainsi ; elle crut qu'il le faisait pour que son compagnon ne s'aperçût pas qu'elle se donnait à lui pour de l'argent. Pour quoi, elle dit : « — Je le « ferai volontiers, mais je veux voir combien il y en a. — » Et ayant versé les florins sur une table et voyant qu'il y en avait bien deux cents, elle fut en tUe-même fort contente. Elle les serra; puis^étant revenue vers Gulfardo, elle le mena dans sa chambre où, non seulement cette nuit-là, mais plusieurs autres avant que son mari revînt de Gênes, elle le satisfit de sa personne.

« Guasparruolo étant de retour, Gulfardo saisit le moment oii il était avec sa femme, alla le trouver et lui dit en présence de la dame : « — Guasparruolo, je n'ai pas eu besoin « de l'argent, c'est-à-dire des deux cents florins d'or que ta « me prêtas l'autre jour ; et pour ce, je les ai portés ici I; « ta femme, et je les lui ai remis ; tu effaceras donc mon • compte. — » Guasparruolo, se tournant vers sa femme, lui demanda si en elfet elle les avait reçus. La dame, qui voyait là le témoin, ne put nier, et dit « — Mais oui, je les « ai reçus ; je ne m'étais pas encore souvenue de te le « dire. — » Guasparruolo dit alors : « — Gulfardo, je suis « satisfait, allez avec Dieu ; j'effacerai, en effet, votre compte. « — » Gulfardo parti, la dame, se sentant jouée, donna à son mari le prix de son déshonneur et de sa méchanceté. Ainsi l'amant sagace, sans qu'il lui en coûtât rien, jouit d8 son avare dame. — »

432 LE DÉCAMÉROIf.

NOUVELLE n

(j» emré ■i» Vtrinncro Mnehe avec Monna U^'lcolore. II IdI Itiiia M g»gt ton ■•atvaa at lui emprunte an mortier. Quelque temps afirës, il lui renvoii; lo mortier en lui faiiiuit redemander le manteau qu'il dit lui avoir laissé en paranti'-. I.a dame rend 1« manteau en exhalant aa maaraise bameur par un pro- ▼•rba de circonstance.

Les hommes et les dames approuvaient également ce qu9 Gulfardo avait fait à l'avare Milanaise, quand la reine, s'élar.t tournée vers Pamphile, lui ordonna en souriant de poursuivre ; pour quoi, Pamphile commença ainsi : « — Ucllos dames, il faut que je vous dise une petite nouvelle contre ceux qui nous nuisent continuellement sans que nous puissions leur nuire à notre tour, c'est-à-dire contre les prôlrea qui ont entrepris une véritable croisade contre nos femmes, et qui s'imaginent avoir non moins gagné le pardon do toutes leurs fautes, quand ils peuvent en mettre une sous eux, que s'ils avaient amené le Soudan enchaîné d'Alexandrie à Avignon. Les malheureux séculiers ne peuvent leur en faire autant, bien qu'en livrant assaut avec une ardeur non moindre à leurs mères, leurs sœurs, leurs amies et leurs filles, ils soulagent leur colère. Pour ce, j'entends vous raconter une amourette de vill.ige dont la conclusion est plus risible qu'elle n'esl longue h dire, et de laquelle vous pourrez encore cueillir ce fruit que d'un prêtre il ne faut pas toujours croire.

« Je dis donc qu'à "Varlungo, village tout proche d'ici, comme chacune de vous sait ou peut avoir appris, fut un vaillant prêtre, gaillard de sa personne au service des femmes. Comme il ne savait pas trop lire, il récréait !'• dimanche ses paroissiens au pied d'un ormeau avec forci bonnes et saintes allocutions familières. Il visitait surtout les femmes, quand leurs maris étaient absents, mieux qu'au cun de ses prédécesseurs, leur portantjusque chez elles des images, de l'eau bénile, des bouts de chandelle, et leur donnant sa bénédiction. Or, Il advint que parmi ses autres paroissiennes qu'il avait remarquées, une surtout lui plut qui avait nom Monna Belcolore. C'était la femme d'un laboureur qui se faisait appeler Bentivegna del Mazzo, et elle était vraimont une plaisante et fraîche paysanne, brune et bien découplée, et propre à savoir moudre mieux que toute autre. En outre, c'était celle qui, de toutes ses voi- ■ines, savait le mieux sonner des cymbales et chanter, Leau

nurriËME journée. 433

court à la ravine, et mener une ronde ou une bourrée, quand besoia était, avec un beau mouchoir à la main. Aussi messer le curé s'en amouracha si fort, qu'il en devenait fou, et qu'il rôdait tout' le long du jour pour tâcher de la voir. Et quand, le dimanche matin, il la voyait dans Téglise, il disait un kyrie et un sancLus, s'efTorçant de paraître un maître en l'art de chanter, alors qu'on l'eût pris pour un âne qui brayait. Au contraire, quand il ne la voyait pas il passait sur les offices très légèrement. Il savait toutefois si bien faire, que Bentivegna del Mazzo ne s'en apercevait point, ni aucun de ses voisins. Pour mieux gagner l'amitié de Monna Belcolore, il lui faisait de temps à jiutre un petit présent, lui envoyant tantôt un bouquet d'uils liais, dont il avait les plus beau.x spécimens de tout le pays dans son jardin qu'il cultivait deses mains, tantôt un panier de petits pois, un bouquet d'oignons nouveaux ou d'échalottes ; et, quand il voyait le moment favorable, après l'avoir guettée au passage, il lui donnait une bonne bourrade d'amitié, et elle, faisant la sauvage, feignait de ne pas s'apercevoir de son jeu, et se renfermait dans une attitude sévère ; pour quoi, messer le curé ne pouvait en venir à ses fins.

« Or, il advint un jour que le curé, flânant çà et là dans la rue sur l'heure de midi, rencontra Bentivegna del Mazzo sur un âne et portant devant lui force provisions ; l'ayant abordé, il lui demanda oh il allait, A quoi Bentivegna répondit : » — Ma foi, messire, en bonne vérité je vais jus- « qu'à la ville pour une affaire, et je porte tout cela à « messer Bonaccorri da Ginestreto, afin qu'il m'aide pour je « ne sais quoi dont me requiert le juge de l'édifice dans une « assignation à comparaître qu'il m'a envoyée par son pro- « cureur. — » Le curé, tout joyeux, dit : « — Tu fais bien, « mon (ils ; or, va avec ma bénédiction, et reviens vite ; et <• si tu vois Lapuccio ou Naldino, n'oublie pas de leur dire « qu'ils me rapportent ces attaches pour mes fléaux. — » !! :ntivegna dit que cela serait fait, et pendant qu'il s'en alj lit vers Florence, le curé pensa que c'était le moment d'allor trouver Bplcolore et de tenter l'aventure. S'étant mis le chemin entre les pieds, il ne s'arrêta que lorsqu'il fut arrivé chez elle, et, entré dans la maison, il dit : « — Dieu envoie ■' céans le bien qui est ailleurs ! — » La Belcolore qui était montée au grenier, l'ayant entendu, dit : « — Oh ! messire, « soyez le bien venu ; qu'allez-vous faire par cette chaleur? » Le curé répondit: « — Si Dieu me favorise, je venais passer « un moment avec toi, pour ce que j'ai trouvé ton homme '< qui allait à la ville. — » La Belcolore, étant descendue du grenier, s'assit et se mit à trier des graines de choux que son mari avait battues peu auparavant. Le curé se mit à lui dire ; « — Eh ! bien, Belcolore, me dois-tu toujours faire

434 LE DftCAMÉRON.

« mourir de la sorte ? — >< La Belcolore se mit à rire, et dit : « — Oh ! que vous fais-je donc ? — » Le cur(!^ 'lit : « — Tu « ne me fais rien, mais tu ne me laisses pas te faire ce ([ue « je voudrais et re que Dieu ordonne. — » La Belcoloredit :

• — Allons, allons, est-ce que les prêtres font de pareilles « choses? — » Le curé répondit : « — Nous les faisons « mieux que les autres hommes; et pourquoi pas? Je dis « plus : nous faisons une bien meilleure boso-jne, et sais-tu ■ pourquoi ? parce que nous savons moudre avec peu d eau ; M mais en vérité, il t'en résultera du bien si tu ne dis rien

• et me laisses faire. — » I,a Belcolore dit : « — Et quoi « bien peut-il m'en advenir? On dit que vous êtes tous plus « avares que le diaole. — » Alors le curé dit : « — Je ne « sais ; demande toi-môme. Veux-tu une paire de souliers,

• un ruban, un beau lichn de soie ? Veux-tu autre chose? — » La Belcolore dit : « — Allons donc ! j'ai de tout cela , mais M si vous me voulez tant de bien, rendez-moi un service, et « je ferai ensuite ce que vous voudrez. — » Le curé dit alors : • — Dis ce que tu veux, et je le ferai volontiers. — » Alors la Belcolore ait : « — Il faut que j'aille samedi h Flo- M rence pour rendre la laine que j'ai filée, et pour faire n raccojnmoder mon rouet; si vous me prêtez cinq lires, — c je sais que vous les avez, — je retirerai de chez l'usurier « ma jupe de perse et ma cemture des jours de fête que « j'apportai en mariage ; car vous voyez que je ne puis aller « à 1 église ni en aucun lieu convenable, pour ce <iue je ne « les ai pas. Je ferai toujours ensuite ce que vous voudrez. — » Le curé répondit : « — Dieu me donne le bon an, je ne les « ai pas sur moi; mais crois-moi, avant samedi, je ferai en t sorte que tu les auras pour sûr. — » « — Oui — dit la Bel- « colore — vous êtes tous ainsi de grands prometteurs, et « puis vous ne tenez rien. Croyez-vous me faire à moi comme « vous avez fait à la Biliuza. qui s'en retourna au son de la « musette ? Sur ma foi en Dieu, vous ne le ferez pas; car « elle est devenue pour cela fille publique. Si vous ne les « avez pas, allez les chercher. — » «< — Eh ! — dit le curé — ne me fais pas aller en ce moment jusqu'à la maison ; « tu vois que j'ai risqué l'aventure pendant qu'il n'y a perce sonne, et peut-être quand je reviendrais y aurait- il quelce qu'un qui nous gênerait ; et je ne sais pas quand je pour- « rais trouver un moment aussi favorable que celui-ci. — >> La belle dit : • — Bon, si vous voulez y aller, allez-y; sit non, passez-vous en. — »

• Le curé voyant qu'elle n'était pas le moins du monde disposée à faire ce qu'il voulait sans un salvum me fac, et désirant, lui, faire la chose sine custodia, dit : « — licoute, « tu ne crois pas que je te les donnerai ; afin que tu me « croies, je te laisserai en gage mon manteau de drap blea

« que voici. — » La Belcolore leva les yeux et dit : « — Ce « manteau ! Et que vaut-il? — » Le curé dit : « — Comment, « que vaut-il ? Je veux que tu saches qu'il est en drap « de Douai, deux fois, trois fois fin, et il y en a chez ijous « qui le tiennent pour quatre fois fin ; il n'y a pas encore « quinze jours qu'il m'a coûté sept lires chez le frippier « Lotto, et je l'ai eu à bon marché, y ayant bien gagné cinq « sols, à es que m'a dit Buglietto qui, tu le sais, se connaît « fort bien en ces sortes de draps. — » « — Eh quoi ! — « dit la Belcolore — que Dieu me soit en aide, je ne l'aurais « jamais cru ; mais donnez-le moi d'abord. — >. Messer le curé qui avait l'arbalète tendu, ôta son manteau et le lui donna ; et elle, après qu'elle l'eut serré, dit : « — Messire « allons dans la grange ; car il n'y va jamais personne. — » Et ils y allèrent. Là, le curé, lui donnant les plus doux baisers du monde, et la faisant parente de messer le bon Dieu, se satisfit un bon temps avec elle : puis, étant parti en soutane, comme s'il revenait de faire une noce, il s'en retourna à l'église.

« Là, réfléchissant que les bouts de chandelle qu'il retirait de l'offerte pendant toute l'année ne valaient pas la moitié de cinq lires, il lui parut avoir fait une mauvaise affaire, et il se repentit d'avoir laissé le manteau; sur quoi, il songea au moyen de le ravoir sans rien payer. Gomme il était quelque peu rusé, il eut bientôt trouvé le moyen de le ravoir, et ne tarda pas à le mettre à exécution. Le lendemain étant jour de tète, il envoya l'enfant d'un de ses voisins chez cette Monna Belcolore, pour la prier de lui prêter son mortier en pierre, car il avait ce matin-là à déjeuner chez lui Binguccio dal Poggio et Nuto Buglietto, et il voulait faire de la sauce. La Belcolore lelui envoya. Quand l'heure du déjeuner fut venu, le curé attendant que Bentivegna del Mazzo et la Belcolore fussent à manger, appela son clerc et lui dit : « — Prends ce mortier et rapporte-le à la Belcolore, « et dis-lui: le curé vous fait dire grand merci, et que vous '< lui renvoyiez le manteau que 1 enfant vous a laissé en « gage. — » Le clerc alla avec le mortier chez la Belcolore et la trouva à table, qui déjeunait avec Bentivegna. Ayant mis le mortier par terre, il fit la commission du curé. La Belcolore, s'entendant réclamer le manteau, voulut répondre ; mais Bentivegna, d'un air fâché, dit : « — Donc, tu deman- « des un gage à messer le curé ? Je fais vœu au Christ « qu'il me vient envie de te donner un grand coup de poing. <' Allons rends-le lui vite, et que la teigne te prenne ; garde- « toi, quelque chose qu'il veuille désormais, même si c'était V notre âne, de ne lui jamais dire non. — » La Belcolore se leva en grommelant, alla à son coffre, en tira le manteau et le donna au clerc en disant : « — Tu diras à messer le

• curé ceci de ma part : la Belcolore a dit qu'elle fait vœu m à l)ieu que vous ne ferez jamais plus de sauce dans son « mortier ; car vous ne lui avez pas fait si bel honneur pour- « celle fois. --» Le clerc s'en alla avec le manteau et lit la conimi^'eion au curé ; à quoi celui-ci dit en riant : « — Tu « lui diras, quaoa lu la verras, que si elle ne me prête plus « son mortier, je ne lui prêterai plus mon pilon ; l'un vaut «« l'autre. -— > « Bentivegna Toya't que sa femme avait ainsi parir

f)arce qu'il l'avait tanr-e..», et n'en eut cure. Mais la Belcoore fui ton irrit'îe rootre le curé et lui tint rigueur jusqu'aux vendanges. Par la suite, le curé l'ayant menacée de la faire aller dans la bouche du grand Lucifer, elle eut uno belle peur,el pour du mou et des châtaignes qu'il lui donna. elle se remit d'accord avec lui . de sorte qu ils firent pr^. sieurs fois ripaille ensemble. En échange de? cinq lires, le curé lui Ht raccommoder ses cymbales et y fit Doser une petite sonnette ; cèdent elle se'contenta. — »

NOUVELLE ni

Calandrlno, Brono et H ~ ont il-ic- u plaine da Moinion chercher 1*

pierre précieuse apf" '. Calanùrino croit l'avoir trouvée. U revient

ehei lai chargé ce p.c: - . mne l'ayant querellé, il entre en colère «t «

bat, puia il racontai lei compagnons ce qn'il* larent mienx que lai.

La nouvelle de Pamphile finie— les dames en avaient tant ri qu'elles en rient encore — la reine ordonna à Elisa de poursuivre. Geile-ci, riant toujours, commença : « — Je ne sais, plaisantes dames, s'il me sera donné, avec une petite nouvelle de moi, non moins vraie qu'agréable, de vous faire autant rire que Pamphile i'a fait avec la sienne ; mais je m'efforcerai de le faire.

.< En notre cité, qui a toujours abondé en toutes sortes de gens, était il n'y pas grand temps encore un peintre appelé Calandrino, homme simple et neuf, lequel allait presque toujours avec deux autres peintres appelés l'un Bruno et l'autre Bulfamalcco, tous les deux fort enjoués, mais prudents et avisés, et qui fréquentaient Calandrino seulement pourcfqu'ils s'égayaient souveiit de seà manières et de sa simpli cité. 11 y avait alors aussi à Florence un jouvenceau d'une raerveineuse adresse en tout ce qu'il voulait faire, facétieux et avenant, nommé Maso del Saggio. Ayant entendu parler de la simplicité de Calandrino, il résolut de s'amuser à ses

dépens en lui faisant quelque T&rce, oa en lui faisant accroire quelque chose d'étrange. Un jour qu'il l'avait trouvé par aventure dans l'église de Saint-Jêan, occupé à regarder les peintures et les bas-reliefs du tabernacle qui est sur l'autel de la susdite église, lesquels y avaient été mis depuis peu, il pensa que le lieu et le moment étaient opportuns pour ses projets. Ayant informé un de ses compagnons de ce qu'il entendait faire, tous deux s'approchèrent de l'endroit où Calandrino était assis tout seul, et feignant de ne pas le voir, ils se mirent à parler des vertus de certaines pierres, sujet 8ur lequel Maso raisonnait aussi sûrement que s'il avait été un grand et profond joaillier. Calandrino prêta l'oreille à ces raisonnements, et voyant qu'il n'y avait pas d'indiscrétion, il se leva et se joignit aux deux compagnons, ce qui plut fort à Maso. Comme il poursuivait ses théories, Calandrino lui demanda où se trouvaient ces pierres si remplies de vertu. Maso répondit que la plupart se trouvaient à Berlinzone, ville des Basques, en un pays qui s'appelait Bengodi, où l'on liait les vignes avee des saucisses et où l'on avait une oie pour de l'argent et un oison par-dessus le marché ; qu'il y avait une montagne toute de fromage de parmesan râpé, sur laquelle demeuraient des gens qui n'étaient pas occupés à autre chose qu'à faire des macarons et des ravioli et à les faire cuire dans du jus de chapon, puis, qu'ils les jetaient au bas de la montagne où ceux qui ea prenaient le plus en avaient davantage. Tout près delà, courait un petit ruisseau de vin blanc, du meilleur qui se soit jamais bu, et où n'entrait pas une goutte d'eau. « — Oh! — dit Calandrino — c'est là un bon pays ; mais, dis-moi, « que fait-on des chapons que ces gens cuisent ? — » Maso répondit : « — les Basques les mangent tous. — » Calandrino dit alors : « — Y es-tu jamais allé ? — » A quoi Maso répondit : « — Tu demandes si j'y suis jamais allé ? J'y « suis allé aussi bien une fois que mille. — » Calandrino dit alors : « — FA combien de milles y a-t-il d'ici ? — » Maso répondit : « — Il y en a plus de millante, qui toute la nuit « chante.- — » Calandrino dit : « — Ce doit donc être plus « loin que les Abbruzzes. — « — Oui bien — répondit « Maso — c'est un peu plus loin. — »

« Calandrino, toujours simple, voyant que Maso disait tout cela d'un air impassible et sans rire, le croyait comme on pourrait croire à la vérité la plus manifeste et le tenait pour vrai ; sur quoi, il dit : « — C'est trop loin pour moi; M mais si c'avait été plus près, je t'assure bien que j'irais « une fois avec toi, rien que pour voir dégringoler ces ma- « carons et pour m'en rassasier. Mais, dis-moi, de grâce, ne « se trouve-t-il pas en ces contrées quelqu'une de ces pier- « res qui ont tant de vertu ? — » A quoi Maso répondit :

« — Oui, on y trouve deux sortes de pierres qui ont un» « grandissime vertu : les unes sont les pierres h meule de M Settignano et de Montisci, par la vertu desquelles, quand « elles sont devenues meules, se fait la farine ; et pouree, « on dit dans ce pavs-de là bas, que de Dieu viennent les M grftces et les meules de Montisci ; mais on extrait une si rande quantité de ces pierres à meules qu'elles ne sont Jas plus estimées chez nous que chez eux les émeraudea, « car il y en a des montagnes plus grandes que le mont « Morelloet qui reluisent en plein minuit, à Dieu va. Et sa- « che que celui qui ferait enchâsser ces belles pierres avant i « qu'elles soient percées et les apporterait au Soudan, en j « aurait ce qu'il voudrait. Les autres sont une pierre, que « nous, lapidaires, appelons fllitropia, pierre de très grande « vertu, pour ce que quiconque la norte sur lui, n'est vu de « personne là où il n'est pas — » Alors Galandrino dit : « — « Voilà de grandes vertus ; mais où se trouve cette seconde M espèce de pierres ? — » A quoi Maso répondit qu'on en trouvait d'habitude dans le Mugnon. Galandrino dit : « — De « quelle grosseur est cette pierre? quelle couleur a-t-elle? — » Maso répondit : « — Elle estdegrosseur variée, les unes sont « plus grosses et les autres moins, mais elles sont toutes « quasi noires. — »

«t Galandrino, ayant retenu toutes ces indications, fit semblant d'avoir autre chose à faire et quitta Maso, bien décidé à se mettre à la recherche de cette pierre. Mais il ne voulut pas le faire sans l'avoir dit à Bruno et à Buiramalcco, au'il aimait tout particulièrement. Il se mit donc en quête d eux afin que, sans nul retard, et avant toute autre chose, ils cherchassent avec lui, et il passa tout le reste delà matinée à demander oii ils étaient. Enfin, l'heure de none étant déjà passée, il se souvint qu'ils travaillaient dans le couvent des dames de Faenza, et, bien que la chaleur fût grande, laissant là toutes ses autres affaires, il y courut et, les ayant appelés, il leur dit ceci : « — Compagnons, si vous voulez « m'en croire, nous pouvons devenir les plus riches de « Florence, pour ce que j'ai appris d'un homme digne de « foi. que dans le Mugnon se trouve une pierre au moyen « de laquelle celui qui la porte sur lui n'est vu de personne;

• pour quoi, il me semble que nous devons aller la chercher « t^ans aucun retard et avant que d'autres y aillent. Nous la « trouverons pour sûr, car je la connais ; et dès que nous « l'aurons trouvée, qu'aurons-nous à faire, sinon de la met-

•« tre en notre escarcelle et d'aller vers les tables des chan- « geurs, qui. vous le savez, sont toujours chargées de gros « et de florins, et d'en prendre autant que nous voudrons ?

• Personne ne nous verra, et nous pourrons ainsi nous en' « richir incontinent sans avoir besoin de barbouiller tout

« le long du jour les murs comme font les limaces. — » « Bruno et Bulfamalcco, entendant cet imbécile, se mirent à rire en eux-mêmes, et se regardant l'un l'autre, firent semblant d'être fort émerveillés et approuvèrent le conseil de Calandrino. Cependant Butfamalcco demanda quel était le nom de cette pierre. Ce nom était déjà sorti de la mémoire de Lialandrino qui était de grosse pâte ; pour quoi, il répondit : « — Qu'avons-nous à faire du nom, puisque « nous en connaissons la vertu ? M'est avis que nous allions « la chercher sans plus attendre. — » « Or,bien — dit Bru- « no — Comment est-elle faite ? — » Calandrino dit : — « Elles sont de différentes formes, mais toutes quasi noires; « pour quoi, il me semble que nous devions ramasser toutes « celles que nous verrons noires, jusqu'à ce que nous ayions « mis la main sur la bonne; et pour ce, ne perdons point « de temps, allons. — » A quoi Bruno dit : « — Attends.—» Et s étant tourné vers Buffamaicco, il dit : « — Il me paraît <i i]ue Calandrino a bien parlé ; mais je ne crois pas que ce « soit l'heure propice, pour ce que le soleil est haut et tombe « d'aplomb sur le Mugnon ; il a calciné toutes les pierres, « de sorte que maintenant toutes celles qui y sont doivent « paraître blanches, comme le matin, avant que le soleil les « ait séchées, elles paraissent toutes noires ; en outre, c'est « aujourd'hui jour de travail et il y a par le Mugnon beau- « coup de gens pour divers motifs. Ces gens, en noua « voyant, pourraient deviner ce qui nous y fait aller, faire « comme nous et peut-être trouver la pierre, et nous aurions « perdu le trot pour l'amble. Il me semble, si cela vous va M ainsi, que cette besogne doit se faire le matin, alors qu'on « peut reconnaître plus facilement les noires d'avec les blan- « ches, et un jour de fête alors qu'il n'y aura personne qui « puisse nous voir. — »

tt Buffamaicco approuva l'avis de Bruno auquel se rallia Calandrino, et ils convinrent que le dimanche matin suivant, ils iraient tous trois à la recherche de cette pierre ; mais sur toute chose Calandrino les pria de ne parler de cela à personne au monde, pour ce que la chose lui avait été confiée en secret. Cette recommandation faite, il leur dit ce qu'il avait entendu dire du pays de Bengodi, affirmant par serment que la chose était vraie. Calandrino les ayant quittés, les deux compères arrêtèrent ensemble ce qu'ils devaient faire en cette circonstance.

M Calandrino attendit avec une vive impatience le dimanche matin. Ce jour étant venu, il se leva dès l'aurore, et ayantappelésescompagnons, ils sortirent tous les trois par la porte San Gallo, descendirent dans l& Mugnon, et se mirent à la recherche de la pierre. Calandrino allait en avant comme le plus ardent, sautant vivement deçà, delà; partout

4iO LE DÉCAMÉRON.

OÙ il voyait une pierre noire, il se jetait dessus, la ramassait et se la mettait sur l'estomac. Ses compagnons marchaient derrière lui, en ramassant tantôt une tantôt une autre. Mais Calandrino ne tarda pas i\ en avoir plein sa poitrine ; pour quoi, relevant les coins de sa robe qui n'était pas serrée, et en Taisant une ample poche en les attachant à sa ceinture, ii l'emplit ; puis, en ayant fait autant avec son manteau, il le remplit également de pierres. Sur quoi, Buiïamalcco et Bruno voyant que Calandrino avait sa charge et que l'heure de manger s'approchait, Bruno dit à ButTan)alcco, suivant ce qui était convenue entre eux : « — Où est Calandrino ? — » IlufTamalcco qui le voyait près de lui, se tourna deçà, delà, regardant, et répondit : «< — Je ne sais ; mais il n'y aouun « moment il était devant nous, — » Bruno dit : « — Il n'y M a qu'un moment ?.je crois, moi, qu'il est chez lui en train « de déjeuner, et qu'il nous a laissés ici faire cette sottise «c d'aller cherchant les pierres noires par le Mugnon. — »

• - Eh ! comme il a bien fait, — dit alors Bullamalcco — « de s'êtf-e moqué do nous et de nous avoir laissés ici, m puisque nous avons été assez sots pour le croire. Vois,

• quels autres que nous auraient été assez sots, pour croire ■ qu'une pierre d'une telle vertu se doive trouver dans le « Mugnon ? — «

« Calandrino, entendant ce dialogue, s'imagina que la fameuse pierre lui était tombée entre les mains, et que grâce à sa vertu, bien qu'il fût à côté d'eux, ses compagnons ne le voyaient pas. Joyeux outre mesure d'une si heureuse chance, il résolut 'de retourner chez lui sans rien leur dire, et étant revenu sur ses pas, il se mit en route. Ce voyant, Buffalmacco dit à Bruno : « — Et nous, qu'allons-nous faire? « nous en allons-nous? — » A quoi Bruno répondit : « — Allons-nous en; mais je jure Dieu que Calandrino ne « nous en fera plus une seule; et si j'étais près de lui, « comme j'ai été toute la matinée, je lui donnerais un tel « coup de pierre dans les jambes, qu'il se souviendrait pen- « dant un mois au moins de cette farce qu'il nous a faite. — » Dire ainsi, prendre une pierre et la jeter dans les jambes de Calandrino, fut tout un. Calandrino ayant senti le coup, leva le pied et se mit à souffler, mais il continua à se taire et poursuivit son chemin. Bullamalcco ayant pris en main un deç cailloux qu'il avait ramassés, dit à Bruno : « — Tiens, « vois ce beau caillou; que ne va-t-il donner au beau mi- « lieu des reins de Calandrino! — » Et le lançant, il lui en donna un grand coup dans les reins. Bref, de cette façon, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, ils le poursuivirent à coups de pierres jusqu'à la porte San Gallo, Là, après avoir jeté les pierres qu'ils avaient récoltées, ils s'arlèlèrent un instant auprès des gardiens de la gabelle

Ceux-ci, qui avaient été prévenus par eux, faisant semblant de ne point voir Galandrino, le laissèrent passer en riant de leur mieux.

« Sans s'arrêter, Galandrino alla droit à sa maison qui était près du Coin des Moulins; et tout favorisa si bien l'aventure que, pendant tout le temps que Galandrino marcha le long de la rivière et qu'il traversa la ville, personne ne lui adressa la parole, bien qu'il eût rencontré quelques passants, pour ce que presque tout le monde était à déjeuner. Galandrino entra donc ainsi chargé à la maison. Sa téntime, nommée Monna Tessa, belle et intelligente dame, se trouvait par hasard en haut de l'escalier. Déjà un peu irritée de sa longue absence, elle se mit en le voyant venir, à l'apostropher ainsi : « — Le diable ne te fait jamais ren- « trer; tout le monde a déjeuné, quand toi tu reviens dé- « jeûner. — » A ces mots, Galandrino, comprenant que sa femme l'avait déjà vu, se mit à dire, plein de courroux et de dépit : « — Ah ! méchante leinme, tu étais là? Tu m'as « ruiné; mais, sur ma foi en Dieu, je te le revaudrai. — » Et étant monté dans une petite chambre, il déchargea toutes les pierres qu'il avait ramassées; puis, tout furieux, il courut vers sa femme, et l'ayant saisie par les cheveux, illa jeta par terre et lui donna pai- tout le corps tant de coups de pieds et de coups de poings qu'il ne lui laissa pas un cheveu sur la lête ou un endroit qui ne fût meurtri, la malheureuse criant en vain merci en joignant les mains.

« Buffamalcco et Bruno, après avoir ri quelque temps avec les gardiens, se mirent à suivre Galandrino ds loin et à petits pas. Arrivés à la porte de chez lui, ils entendirent la raclée qu'il donnait à sa femme, et, feignant alors d'arriver, ils l'appelèrent. Galandrino. tout en sueur, rouge et enflammé de colère, vint à la fenêtre et les pria de monter. Ils montèrent, faisant semblant d'être un peu irrités, et, quand ils furent en haut, ils virent la chambre pleine de pierres, la dame échevelée, le visage meurtri, toute pâle et pleurant à chaudes larmes dans un coin, et Galandrino assis dans un autre coin, les vêtements défaits et soufflant comme un homme harassé. Quand ils eurent regardé un certain temps, ils dirent : « Qu'est-ce donc, Galandrino.? Veux-tu « bâtir, que nous voyons ici tant de pierres? — Puis ils ajoutèrent : « — Et Monna Tessa, qu'a- t-elle; il paraît que « tu l'as battue! Qu'est-ce que tout cela? - » Galandrino, fatigué d'avoir porté ses pierres et d'avoir battu sa femme avec tant de ra;,'e, tout chagrin de la bonne fortune qu'il croyait avoir perdue, ne pouvait rassembler ses esprits et répondre une seule parole. Pour quoi comme il se taisait, Buffamalcco reprit : « — Galandrino, si tu avais un autre « sujet de colère, tu n'auraispas dû te moquerdeuouscomme

442 LE DÉCAMÉHON.

m tu l'as fait, en nous laissant comme deux badauds dans le « Mupnon où tu nous avais menés pour y chercher avec toi

• la pierre précieuse, et en t'en revenant ici sans nous dire M ni à Dieu, ni à Diable, ce que nous avons pris fort mul ; « mais pour sûr, ce sera la dernière farce que tu nous leras « jamais. — »>

• A ces mots, Calandrino. faisant un effort, répondit : « — Compagnons, ne vous fâchez pas; la chose s'est passée « autrement que vous croyez. Moi, malheureu.x! j'avais

• trouvé cette pierre; et voulez-vous voirai je vous dis vrai? « Quand vous vous êtes tout d'abord demandé où j'étais, je u n'étais pas à plus de di.x pas de vous; et voyant que vous « voua en reveniez sans me voir, je sui? passé devant vous, « et je m'en suis venu, vous précédant de quelques pas. — « Et commençant par l'un des bouts, il leur raconta jusqu'à la fin ce qu'ils avaient fait et dit, il leur montra sur son doa et sur ses jambes les coups qu'ils lui avaient donnés; puis, il ajouta : t — Je vous dis qu'en passant par la porte de la « ville, ayant sur moi toutes ces pierres que vous voyez là. ~ « on ne m'a rien dit, et vous savez cependant si cescardiem

t sont d'ordinaire ennuyeux et déplaisants à vouloir tou( « examiner. En outre, j'ai rencontré par la rue plusieurs de « mes compères et amis qui ont toujours l'habitude de me «dire bonjour et de m'inviter à boire; pas un d'eux ne « m'a adressé le moindre mot, absolument comme s'ils ne « me voyaient point. Enfin, arrivé céans, cette diablesse dé

• femme est venue au-devant de moi et m'a vu, pour ce « que, comme vous le savez, les femmes ôtent toute vertu « aux objets; sur quoi, moi qui pouvais m'estimer le plus m heureux de tous les citoyens de Florence, je suis resté le «plus misérable; c'est pourquoi je l'ai battue tant que « j'ai pu me servir de mes mains, et je ne sais à quoi tient M que je ne lui saigne les veines; que maudite soit l'heure « où je la vis pour 14 première fois, et où elle vint céans. — » Et sa colère s'étant rallumée, il voulut se lever pour la battre de nouveau.

« Buffamalcco et Bruno, à ce récit, feignant de s'étonner fort, affirmaient ce que Calandrino avait dit, et ils avaient si grande envie de rire qu'ils en étouffaient; mais en le voyant se lever furieux pour battre de nouveau sa femme, ils s'y opposèrent et le retinrent, disant qu'en tout ceci ce n'était

fias la dame qui était fautive, mais bien lui qui savait que es femmes font perdre toute vertu aux objets et qui ne l'avait pas prévenue de se garder de se présenter devant lui de tout ce jour; et que Dieu l'avait empêché de prévoir cela, soit parce que cette bonne fortune ne devait pas lui arriver à lui, soit parce qu'il avait voulu tromper ses compagnons auxquels il devait tout dire dès qu'il s'était aperçu

nUITIÈME JOURNÉE. 443

qu'il avait trouvé la pierre. Enfin, après de nombreuses paroles de ce genre, ils lui firent faire, non sans peine, la paix avec sa raaltieureuse femme, et le laissant tout mélancolique dans sa maison pleine de pierres, ils s'en allèrent. — »

NOUVELLE IV

La prérdt de Fiesole aime ane dame veure dont il n'est point aimé. Il eoaehe ar:î ta servant'3 croyant coucher arec elle, et les frères de la dame, d'accord avec celle-ci, font de telle sorte que le prévôt est trouvé par son évèqna couché aree la servante.

Élisa était arrivée à la fin de sa nouvelle qu'elle avait racontée au grand plaisir de toute la compagnie, quand la reine, s'étant tournée vers Emilia, lui témoigna le désir qu'elle continuât en contant la sienne ; celle-ci commença aussitôt de la sorte : « — Valeureuses dames, combien les prêtres, les moines, et en général tous les clercs se montrent obsesseurs de nos esprits, cela a été, selon ce que je me rappelle, montré dans plusieurs des nouvelles qui ont déjà été dites; mais comme on n'en pourrait jamais raconter làdessus autant qu'il y en a, j'entends, en sus de ces nouvelles, vous en dire une sur un prévôt, qui, malgré tout le monde, voulait avoir, qu'elle y consentît ou non, les fa veurs d'une gente dame, laquelle eu femme fort sage, le traita comme il le méritait.

« Gomme chacune de vous le sait, Fiesole, dont nous pouvons voir d'ici le coteau, fut jadis une grande cité, fort ancienne, et bien qu'elle soit aujourd'hui toute ruinée, elle n'a jamais cessé pour cela de posséder un évêque, et elle en a encore un. Près de l'église cathédrale de cette ville, une noble ,dame, veuve, appelée Monna Piccarda, possédait une maison qui n'était pas fort grande; et pour ce qu'elle n'était pas la plus riche femme du monde, elle y demeurait la plus grande partie de l'année, ayant avec elle ses deux frères, jeunes gens bien élevés et courtois. Or, il advint que cette dame fréjjuentant l'église cathédrale, comme elle était encore très jeune, belle et plaisante, le prévôt de l'Eglise s'amouracha d'elle si fort qu'il ne pouvait plus tenir en place nulle part. Au bout de quelque temps, il fut assez audacieux pour dire lui-même à la dame quel était son désir, et pour la prier de consentir à avoir son amour pour agréable et à l'aimer comme il l'aimait.

4il LE DÉCAMÉRON.

« Ce prévôt était déjà vieux d'années, mais d'un tempérament très jeune, entreprenant et huutain et ayant de soimême griuid(î estime. Grâce à ses manières déplaisantes et à ses airs railleurs, il était si niauss-ade et si importun, <|u'il n'y avait personne qui lui voulût du bien; et si quelqu'un le détestait, c'était bien la dame en question, car non seulement, elle ne pouvait pas le soufîrir, mais elle l'avait plus en haine que le mal de télé. Pour quoi, en femme avisée, elle lui répondit : « — Messire, que vous m'aimiez, cela t peut m'étre fort agréable, et je dois vous aimer et vous • aimerai volontiers; mais entre votre amour et le mien, « rien de déshonnéte ne doit se produire. Vous ôtes mon « père spirituel, vous éles prêtre et vous approchez déjà « beaucoup de la vieillesse, toutes choses qui vous doivent « rendre honnête et chaste. D'un autre côté, je ne suis point « une enfant à qui ces sortes d'amour puissent convenir, et « je suis veuve. Vous savez quelle honnêteté on exige des « veuves; pour ce, excusez-moi, car je ne vous aimerai ja- « mais de la façon que vous me demandez, de môme que « je ne veux pas ôtre aimée ainsi de vous. — •

« Le prévôt, ne pouvant pour celte fois en tirer autre chose, ne se tint pas pour étonné ni vaincu du premier coup, mais déployaiit une persévérance importune, il la sollicita à plusieurs reprises, soit par lettres et par messages, soit luimôme quand il la voyait venir à l'église. Pour (juoi, ces poursuites paraissant fort pénibles et fort ennuyeuses à la dame, elle résolut de s'en débarrasser comme il le méritait, puisqu'elle ne pouvait pas faire autrement; toutefois, elle ne voulut rien faire sans avoir d'abord causé avec ses frères. Après leur avoir dit de quelle façon le prévôt se comportait envers elle, et ce qu'elle avait l'intention de faire, et après avoir obtenu leur assentiment, elle alla quelques jours après à l'église, comme elle en avait l'habitude. Dès que le prévôt la vit, il s'en vint à elle, et, comme il faisait d'ordinaire, il se mit à lui parler sur un ton familier. La dame, le voyant venir, se tourna vers lui, lui fit bon visage, et après qu'ils se furent retirés dans un coin, et que le prévôt lui eut tenu plusieurs de ses propos habituels, elle poussa un grand soupir, et dit : « — Messire, j'ai très souvent entendu dire « qu'il n'y a place si forte, qu'étant assiégée tous les jours, € elle ne soit enlin prise une fois, ce que ;e vois bien m'être « advenu. Vous avez tellement tourné autour de moi, tantôt « avec de douces paroles, tantôt avec une prévenance, tantôt t avec une autre, que vous m'avez fait renoncera ma réso- « lution, et que je suis disposée, puisque je vous plais si .< fort, à me donner à vous. — » Le prévôt tout joyeu.x dit : « — Madame, grand merci; à dire vrai, je me suis fort < étonné que vous ayez résisté si longtemps, pensant que cela

uurriÈMr; jouhnée. 4î5

« ne m'arriva jamais avec aucune aiilre. J'ai dit souvent, ixn « contraire : si les femmes étaient d'argent, elles ne van « draientpas un denier, pour ce qu'aucune ne soutiendrait. *< l'épreuve. Mais pour le moment, laissons cela. Quand 1 1, « où pourrons-nous nous trouver ensemble? — » A quoi I > « dame répondit : « — Mon doux seigneur, le moment « pourrait bien être l'heure qu'il vous plairait le plus, car je « n'ai pas de mari à qui je doive rendre compte de mes « nuits ; mais je ne sais en quel endroit. — « Le prévôt dit : « — Comment! pourquoi pas dans votre maison? — » L;i dame répondit : « — Messire, vous savez que j'ai deux «jeunes frères qui, de jour et de nuit, viennent chez moi « avec leurs compagnons, et ma maison n'est pas trop « grande; et pour ce vous ne pourriez y venir à moins de « consentir à vous y comporter en muet, sans dire mot ni «faire le moindre bruit, et à vous tenir dans l'obscurité « comme les aveugles. Si vous vouliez faire de la sorte, cela « se pourrait, pour ce qu'ils ne pénètrent jamais dans ma « chambre ; mais leur chambre est si près de la mienne, « qu'on ne peut y dire un mot à voix basse qu'on ne l'ente tende. — » Le prévôt dit alors : « — Madame, qu'à ceci «ne tienne pour une nuit ou deux, en attendant que jv? « songe à trouver un autre endroit où nous puissions être « plus à l'aise. — » La dame dit : « — Messire, cela dé- « pend de vous; mais je vous prie d'une chose, c'est que « cela reste secret entre nous, et que jamais on n'en sache « rien. — » Le prévôt dit alors : « — Madame, n'en dou- «1 tez point, et s'il est possible, faites que ce soir nous « puissions nous trouver ensemble. — » La dame dit : « — Gela me va. — « Et lui ayant indiqué la façon dont il devait venir et le moment, elle le quitta et revint chez elle.

« Cette dame avait une servante qui n'était guère plus jeune, mais qui avait le visage le plus laid et le plus disgracieux qui se vît jamais, attendu qu'elle avait le nez fort camard, la bouche torte, les lèvres grosses, les dents mal placées et fort grandes, qu'elle avait des propensions à loucher, et toujours mal aux yeux, et que son teint était si vert et si jaune, qu'elle paraissait avoir passé l'été non à Fiesole mais à Sinagaglia. En outre, elle était boiteuse et un peu déhanchée du côté droit. Son nom était Giuta, et pour ce qu'elle avait une figure si laide, chacun l'appelait Ciutazza. Bien qu'elle fût contrefaite de sa personne, elle était pourtant quelque peu malicieuse. La dame la fit appeler auprès d'elle et lui dit : « — Ciutazza, si tu veux me rendre un « service cette nuit, je te donnerai une belle chemise neuve. — » La Ciutazza, entendant parler de la chemise, dit : m — Madame, si vous me donnez une chemise, je me

«< jetterai dans le feu, et même plus. — » « — Or bien, — M dit la dame — je veux que tu couches cette nuit avec ua <( botnme dans mon lit, et ({ue tu lui tasses des caresses, mais « garde-toi bien de prononcer une parole, de façon à n'être u point entendue de mes frères qui dorment, comme tu sais, « tout à côté; je te donnerai ensuite la chemise. — • La Ciutazza dit : « — Je coucherai avec six, au lieu d'un, s'il « est besoin. — »

« Donc, le soir venu, messer le prévôt s'en vint comme on le lui avait dit. Les deux jeunes gens, selon qu'ils en étaient convenus avec la dame, étaient dans leur chambre et se faisaient entendre ; poiir quoi, le prévôt étant entré sans bruit eLsans lumière dans la chambre de la dame, s'en alla, comme elle le lui avait dit, droit au lit où s'était déjà glissée la Ciutazza, bien informée par sa maltresse de ce qu'elle avait à faire. Messer le prévôt, croyant avoir la dame à côté de lui, prit la Ciutazza dans ses bras et se mit à l'embrasser sans dire mot, et la Ciutazza de son côté lui en fit autant; sur quoi le prévôt commença à se satisfaire avec elle, prenant enfin possession des biens si longtemps désirés.

« Quand la dame eut fait cela, elle ordonna à ses frères de faire le reste de ce qui était convenu, et ceux-ci, étant Kortis sans bruit de leur chambre, s'en allèrent vers la grande place ; et la forluns leur fut plus favorable pour ce qu'ils voulaient faire ou'ils ne l'avaient eux-mêmes sou^ haité, pour ce que, la cnaleur étant grande, l'évêque s'était informé d'eux, dans l'intention d'aller jusque chez eux pour se promener et se rafraîchir. Mais comme il les vit venir, il leur dit son intention et se mit en route avec eux. Etant entré dans une petite cour très fraîche, où un grand nombre de flambeaux étaient allumés, il prit grand plaisir à boire d'un bon vin qu'ils lui oITrirent. Quand il eut bu, les jeunes gens dirent : « — Messire, puisque vous nous avez fait une « telle grâce de daigner visiter notre pauvre petite maison, « en laquelle nous venions vous inviter, nous vous prions de « consentir à voir une petite chose que nous voulons vous « montrer. — » L'évêque répondit qu'il y consentait volontiers ; pour quoi, l'un des jeunes gens prit une des torches allumées, passa devant, et l'évêque et tous les autres le suivant, il se dirigea vers la chambre où messer le prévôt était couché avec la Ciutazza.

« Pressé d'arriver, le prévôt s'était hâté de chevaucher, et il avait déjà couru plus de trois milles, avant que ceux-ci vinssent ; pour quoi, étant fatigué, il se reposait, tenant, nonobstant la chaleur, la Ciutazza dans ses bras. Le jeune homme étant donc entré dans la chambre, son flambeau à la main et suivi de l'évêque et de tous les autres, leur montra le prévôt tenant entre ses bras la Ciutazza. Sur

HUITIÈME JOCRMiE. 447

quoi, messer le prévôt s'étant, levé en sursaut, et voyant les lumières et tous ces gens autour de lui, fut pris de honte et dft peur, et se cacha la tête sous les draps. L'évêque lui îuJressa de grands reproches, lui fit retirer la tête hors du li'u et lui fît voir avec qui il était couché. Le prévôt, ayant I l'connu la tromperie de la dame, devint soudain, tant par le ' <!i;pit qu'il en eut, que par la honte qu'il éprouvait, l'homme !•■ plus désespéré qui fût jamais. Sur l'ordre de l'évêque, b"étant revêtu, il fut envoyé sous bonne garde à la maison pour y faire grande pénitence du péché commis. L'évêque voulut ensuite savoir comment il se faisait qu'il fût venu coucher là avec la Ciutazza. Les jeunes gens lui dirent tout. Sur quoi l'évêque approuva fort la dame ainsi que les jeunes gens qui, ne voulant pas souiller leurs mains du sang des prêtres, avaient traité le prévôt comme il le méritait.

« L'évêque lui fit pleurer son péché pendant quarante ,X)urs, mais l'amour et le dépit le lui firent pleurer plus de quarante-neuf, sans compter que de longtemps il ne pouvait passer dans la rue sans être montré du doigt par les enfants qui disaient : « — Vois celui qui couche avec la Ciutazza. — Ce qui lui causait un si grand ennui, qu'il faillit quasi en devenir fou. Et c'est ainsi que la valeureuse dame se débarrassa de la poursuite importune du prévôt, et que la^ Ciutazza gagna une chemise et une bonne nuit. — »

NOUVELLE V

Trou jouvenceaux tirent les culottes à un juge marquisan Tenu à Florence*, pendant qu'il tenait l'audience sur son siège.

Émilia avait fini son récit, et la veuve avait été approuvée pur tous, quand la reine, regardant du côté de Philostrate, dit : « — C'est à toi maintenant de parler. — » Pour quoi. Philostrate répondit sur-le-champ qu'il était prêt, et commença : « — Délectables dames, le jouvenceau dont Élisa vous a parlé, il y a un moment, c'est-à-dire Maso del Saggio, me fait laisser une nouvelle que j'entendais vous dire, pour vous en conter une sur lui et sur ses compagnons, laquelle nouvelle, encore qu'elle n'ait rien de déshonnête, — quoiqu'elle contienne des expressions que vous avez vergogne d'employer d'habitude, — prête néanmoins tellement à rire,. que je vous la dirai.

« Gomme vous pouvez toutes l'avoir entendu dire, il vient souvent en notre cité des recteurs de la Marche, les-

4i3 LE DI^CAUklRON.

quels sont généralement hommes de peu do cœur et mènent une vie si serrée et si misérable, que tout ce qui est de leur .•ait ne semble autre chose qu'une vraie gueuserie. Par suit. de leur misère et de leur avarice innée, ils mènent avec eux des juqeset des notaires qui ressemblent plutôt à des hommes tirés de la charrue et de la boulique d'un savetier que des écoles où l'on apprend les lois. Or, un de ces recteurs élanf venu chez nous en qualité de podestat, entre autres jug<' qu'il avait amenés en grand nombre avec lui, en avait amein un qui se faisait appeler messer Nicola da San Lepidio, ••! qui avait plutôt l'aspect d'un chaudronnier que de toute autto chose. On le choisit parmi tous les autres juges pour entendre les questions criminelles. Comme il arrive souvent que les citoyens, bien qu'ils n'aient rien à l'aire du tout au palais, y vont parfois, il advint qu'un malin Maso del Saggio y alla pour chercher un de ses amis. Y étant rentré. et avant regardé l'endroit où ce messer Nicola siégeait, il .ui fit l'efTet d'un nouvel imbécile, et il se mit à l'cxaminf de la léte aux pieds. Et bien qu'il lui vît sur la tête I bonnet d'hermine tout enfumé, un porte-plumes à la ceinture, la robe plus longue ciue la simurre, et bien d'autren choses étranges pour un homme de bonne tenue, il en. distingua surtout une qui, à son avis, lu: parut plus extraordinaire que toutes les autres. C'était une paire de culottes dont le fond lui tombait jusqu'à moitié jambe, tandis que ses habits étaient si étroits qu'ils s'ouvraient par devant. Pour quoi, sans trop s'arrêter à le regarder, laissant ce qu'il était venu chercher, il se mil en quête d'une nouvelle chose, et alla trouver deux de ses compagnons, dont l'un avait nom Ribi et l'autre Malteuzzo, et qui étaient non moins farceurs que lui, et il leur dit: « — Si vous m'aimez, venez « avec moi jusqu'au palais, car je veux vous montrer le plus « grand badaud que vous avez Jamais vu. — » Et étant aile avec eux au palais, il leur montra ledit .iuge et ses culottes.

« Les deux compagnons se mirent h en rire du plus loin qu'ils les virent, et s'élant approchés de plus près di bancs où siégeait messer le juge, ils virent qu'on pouvait s glisser facilement sous ces bancs. Ils virent en outre que la planche sur laquelle messer le juge avait ses pieds était tellement rompue, qu'avec peu d'eiforts on pouvait y passer la main et le bras. Maso dit alors à ses compagnons : <t — Je veux que nous lui enlevions tout à fait ses culottes. « pour ce que cela se peut fort bien. — » Chacun de ses compagnons îtvait déjà vu comment il fallait s'y prendra; pour quoi, ayant convenu entre eux de ce qu'ils devaient faire et dire, ils retournèrent au palais le matin suivant, et, la cour se trouvant pleine de gens, Matteu^o, sans que per-

nUITIÈME JOURNÉE. 449

sonne s'en aperçût, se glissa sous le banc et parvint jusqu'à l'endroit oii le juge tenait ses pieds. Maso, s'approchant alors du juge, le prit par un pan de sa robe, et Ribi en ayant fait autant de l'autre côté. Maso commença à dire : « — Messire, eh ! messire ; je vous prie, pour Dieu, avant « que ce méchant larron qui est h côté de vous s'en aille, « de me faire rendre une paire de souliers qu'il m'a volés. «< Il dit que non, mais je l'ai vu, il n'y a pas encore un mois, .< qui les iaisait ressemeler, — » D'un autre côté, Ribi criait de toutes ses forces : « — Messire, ne le croyez point ; c'est « un imposteur; parce qu'il sait que je suis venu pour lui « luire restituer une valise qu'il m'a volée, il est venu aussi- « tôt réclamer les souliers que j'ai chez moi depuis iong- «.' temps. Et si vous ne me croyez pas. je puis appeler en « témoignage la Trecca qui est à côté de moi, et la grosse « tripière, et un autre qui va recueillant les ordures de « Santa Maria à Verzaja, qui les vit quand il revenait des « champs. — » De son côté, Maso ne. laissait point parler Ribi, et criait tant qu'il pouvait, et Ribi criait encore plus fort. Et pendant que le juge se tenait debout et se rapprochait d'eux pour mieux les entendre, Matteuzzo, prenant bien son temps, passa la main par la fente de la planche, prit le fond de la culotte du juge et tira vivement.

«La culotte descendit incontinent, pour ce que le juge était maigre et sans hanches ; ce que sentant le juge, et ne sachant ce que c'était, il voulut ramener devant lui les pans de sa robe, pour s'en couvrir et se rasseoir; mais Maso d'un côté et Ribi de l'autre le tenaient toujours en criant très fort : « — Messire, vous nous faites injure en ne voulant pas me « rendre justice ni m'écouter, et en vous disposant à vous « en aller ; pour une si petite affaire, on ne donne point «libelles en ce pays. — » Et ils le tinrent si longtemps ainsi par les pans de sa robe, tout en lui parlant de la sorte, que tous ceux qui étaient dans la salle s'aperçurent que su culotte lui avait été enlevée. Mais Malteuzzo, après l'avoir retenue un moment, la lâcha, sortit de dessous le banc et s'en alla sans avoir été vu. Ribi, jugeant en avoir assez fait, dit : « — Je fais vœu à Dieu d'aller demander aide au syn- « die. — » Et Maso, de son côté, ayant lâché le pan de la robe, dit: « — Non, je reviendrai ici jusqu'à ce que je « ne vous trouve plus empêché comme vous nous avez paru « ce matin. — » Et l'un d'un côté, l'autre de l'autre, ils s'en allèrent du plus vite qu'ils purent.

« Messer le juge, ayant remonté sa culotte en présence de tout le monde, comme s'il se levait du lit, s'apercevant alors du fait, demanda où étaient allés ceux qui lui avaient posé la question des souliers et de la valise ; mais comme on ne les retrouvait pas, il se mit à jurer par les tripes de Dieu

4S0 LI-: ULCAMLIKOM.

qu'il voulait les connaître, et savoir si c'était l'usage à FloreDce de tirer les culottes des juges quand ils étaient sur leur siège. D'un autre côté, le podestat ayant appris la chose, fit un grand bruit ; mais ses amis lui ayant expliqué que cette plaisanterie ne lui avait été faite que pour lui oiontrer que le« Florentins savaient très bien qu'au lieu des juges qu'il devait amener avec lui, il n'avait amené que des sots afin de les paynr moins cher, il se tut, et pour cette fois i'aiCgiiie n'alla, pas plus Iota. — »

NOUVELLE VI

Bmno «t BoffliBiâloro Toinnt nn porhon à Caliinrliino ; poor le retrouTur, ili lai font f.iir» une ••fronTn lua'.'iqnq qui con<i»l<! A avaler des pilules de gins-mbri' pr^paré*^ pour !.•< rliii-n», cl lionl lo rtnalut e»t rio c'eat Calamlrino qui a volé Itù-mcine la cocboa. lia finiaaaat p«r lui faire lioaaer de l'argent pour qa'ila ne le diaest pas à sa femme.

La nouvelle de Philostrate, dont on rit beaucoup, était à peine finie, que la reine ordonna h Philomène de continuer en en disant une. Celle-ci commença : « — Gracieuses dames, de mémo que Philostrate a éle amené par le nom de Maso à vous dire la nouvelle que vous venez d'entendre, ainsi je suis moi-même amenée par le nom de Calandrino et de ses compagnons à vous en dire sur eux une autre qui, je crois, vous plaira.

« Je n'ai pas besoin de vous expliquer ce qu'étaient Calandrino, Bruno et BulTamalcco, car vous l'avez tantôt assez appris ; pour ce, passant outre, je dis que Calandrino avait non loin de Florence un petit domaine qu'il tenait en dot de sa femme. Parmi les revenus qu'il en retirait, figurait chaque année un cochon, et il avait l'habitude d'aller en décembre avec sa femme à sa campagne pour tuer le susdit cochon et le faire saler. Or, il advint une fois entre autres que su femme n'étant pas très bien portante, Calandrino alla seul tuer le cochon. Bruno et BufTamalcco l'ayant appris, et sachant que sa femme ne devait pas y aller, s'en allèrent passer quelques jours chez un curé de leurs amis, voisin de Calandrino. Calandrino avait, le matin même du jour oïl ils étaient arrivés, tué le cochon, et P?s voyant avec le curé, les appela, et dit : « — Soyez les bien venus. Je veux vous faire voir quel « bon ménager je suis. — » Et les ayant menés chez lui, il leur montra le cochon. Ses amis .jugèrent que le cochon était très beau, et ils apprirent de Calandrino qu'il voulait le saler pour son lucuajje. A quoi Bruno dit ; « — Eh !

UUIÏILME JOUlî.NÉE. 451

m comme tu es bête ! Vends-le, et réjouissons-nous avec î'ar- « gent ; tu diras à ta femme qu'on le l'a volé. — » Galaadrino dit : « — Non ; elle ne le croirait pas, et me chasse- « rait de la maison ; soyez tranquille, je ne ferai jamais « cela. — » Ils eurent beau insister beaucoup, ils ne purent roussir. Calandrino les invita à souper à la bonne franquette, niais ils ne voulurent pas accepter, et ils le quittèrent.

« Bruno dit àBuffamalcco: « — Veux-tu quenous lui volions « son cochon cette nuit ? — » Buffamaicco dit : « — Eh ! comment « pourrons-nous faire? — »« — Je sais bien comment — dit Bruno « — s'il ne le change pas de l'endroit où il est maintenant. — » « — Donc — dit BufTamalcco — faisons-le ; pourquoi ne le « ferions-nous pas? Nous en ferons ensuite bombance avec « le curé. — » Go dernier dit que cela lui plaisait fort; alors Bruno dit : « — 11 faut ici user d'un peu de ruse ; tu sais, « Buffamaicco, combien Calandrino est avare et comme il K boit volontiers quand les autres payent ; allons le trouver, « menons-le à la taverne, et là le curé fera mine de payer « toute la dépense pour nous faire honneur, et de ne rien « vouloir lui laisser payer : il se grisera, et nous pourrons « alors agir en toute commodité pour ce qu'il est seul à la < maison. — » Ils firent comme Bruno avait dit. Calandrino ■noyant que le curé ne laissait payer personne, se mit à boire comme un trou, et bien qu'il ne lui en fallût pas beaucoup, il en prit sa bonne charge. Comme il était déjà fort tard quand il quitta la taverne, il rentra chez lui, et, sans avoir envie de souper, il alla se mettre au lit, laissant ouverte la porte qu'il croyait avoir fermée. Butîamalcco et Bruno allèrent souper avec le curé et quand ils eurent soupe, ils prirent plusieurs outils pour pénétrer chez Calandrino et s'en allèrent sans bruit à l'endroit que Bruno leur avait indiqué ; mais trouvant la porte ouverte, ils entrèrent, détachèrent le cochon, l'emportèrent chez le curé oii ils le déposèrent, et allèrent se coucher.

« Le lendemain matin, le vin lui étant sorti de la tête, Calandrino se leva. Mais à peine fut-il descendu qu'il n'aperçut plus son cochon, et vit la porte ouverte ; pour quoi, ayant demandé à plusieurs personnes si elles savaient qui avait pris le cochon, et n'en pouvant avoir des nouvelles, il se mit à faire grande rumeur, poussant des hélas 1 et se plaignant de ce que son cochon lui avait été volé.

« Bruno et Buffamaicco s'étant levés, s'en allèrent chez Calandrino pour voir ce qu'il dirait au sujet du cochon. Dès qu'W les vit, il les appela, quasi tout en pleurs, et dit : «' — Hélas ! compagnons, mon cochon m'a été volé. — » Bruno, l'ayant abordé, lui dit doucement :« C'est mer- « veille que tu aies été sage une fois ! — » « -^ Hélas ! -^ dit • Calandrino — je dis la vérité. — » «• — Bien — disait

452 LE DÉCAMÊnON.

« Bruno, — crie fort afin qu'on croie qu'il en est ainsi. — >» Alors Calandrino se mettait à crier plus fort, et disait : « — Corps Dieu, je te dis que c'est vrai, qu'il m'a été M volé. — » Et Bruno disait : « — Bon, bon, tu fais bien ; « crie fort, qu'on t'entende, que cela paraisse vrai. -- Calandrino dit : « — Tu me ferais donner au diable. Tu ip « crois pas ce que je dis ; que je sois pendu par la gorge, s'il « ne m'a pas été volé. — » Bruno dit alors : « — Et ! comment « cela se peut-il ? Je l'ai vu ici hier encore penses-tu non « faire croire qu'il se soit envolé ! --» Calandrino dit . « — C'est comme je te dis. — » •( — Eh ! — dit Bruno — « c'est-il possible! — » • — Pour sûr — dit Ciilandrino *^ « — c'est ainsi ; du coup, je suis ruiné et je ne sais comment «m'en retournera la maison ; ma femme ne me croira point, « et si par hasard elle me croit, je n'aurai plus un moment « de paix avec elle, — » Bruno dit alors : « — Que Dieu « me sauve, si c'est vrai, c'est très mal ; mais tu sais, Galan u drino, que je t'ai conseillé hier de dire ainsi ; je ne vou- « drais pas que tu te moquasses à la fois de ta femme et do « nous. — »

« Calandrino se mit à crier et à dire ; « — Eh I pourquoi m m'exaspérer et me faire blasphémer Dieu et les saints i « tout le reste ? Je vous dis que le cochon m'a été volé col' « nuit. — » Buifamalco dit alors : • — S'il en est vraimei. « ainsi, cherchons-le, pour voir si nous pourrons le retron t ver. — » « — Eh ! — dit Calandrino — comment poiif « rons-nou» le trouver? — » BufTamalcco dit alors : « — Pou; « sûr, il n'est venu personne de l'Inde pour te voler ton C" ■ chon ; ce doit être quelqu'un de tes voisins ; si tu pouva « les rassembler, je sais très bien faire l'épreuve du pain • « du fromage, et nous verrions tout de suite quel est cel; « qui l'a volé. — » « — Oui, — dit Bruno — tu pourras bl( :i « faire l'épreuve du pain et du fromage à certains gentillâ- « très des environs, car je suis sûr que c'est quelqu'un d'eux « qui l'a volé ; mais ils se méfieront de la chose et ne vou- « dront pas venir, — » « - Comment donc faire, — dit « Bulfamalcco. — » Bruno répondit : « — Il faudrait avoir « de belles pilules de gingembre, du bon vin blanc, et les « inviter à boire. Ils ne se défieront de rien et viendront ; et «ainsi on pourra bénir les pilules de gingembre aussi

• bien que le pain et le fromage. — » Bulfamalcco dit ; « — Pour siàr, lu dis vrai ; et toi, Calandrino, qu'en dis-tu ? « Le faisons-nous ? — « Calandrino dit : « — Je vous prie « au contraire, pour l'amour de Dieu ; car si je pouvais sa- « voir qui l'a volé, il me semblerait être à moitié con-

• sole. — » « — Or, allons — dit Bruno — je suis tout prêt « à aller jusqu'à Florence pour y chercherce dont tu as be- « soin, pourvu que tu me donnes de l'argent. — »

HUITIÈME JOURNÉE. 4o.'i

(^alandrino avait environ quarante sols qu'il lui donna. « Bruno étant allé à Florence, chez un apothicaire de ses .irais, acheta une livre de belles pilules de gingembre, et en lit faire séparément deux avec du gingembre amer, appelé ,-ingembre de chien, qu'il lit rouler dans de la pâte fraîche 'laloès ; il les fit ensuite recouvrir de sucre, comme il avait Mit faire pour les premières, et afin de ne pas les confondre avec les autres, il leur fit faire une petite marque au moyen (!e laquelle il pouvait fort bien les reconnaître ; puis, ayant •iclieté un flacon de bon vin blanc, il s'en revint à la campagne de Calandrino et lui dit : « — Tu inviteras demain « matin pour boire avec toi tous ceux sur qui tu as des -I soupçons; c'est jour de fête, chacun viendra volontiers, « et je ferai cette nuit avec Buifamalcco l'enchantement sur « les pilules ; je te les apporterai demain matin chez toi, jfl « te les donnerai à cause de l'amitié que je te porte, et je Ui « dirai ce qu'il te faudra dire et faire. — »

« Calandrino fit comme on lui avait dit. En conséquence, le lendemain matin, un bon nombre de jeunes gens de Florence qui se trouvaient à la campagne, ainsi que des laboureurs, étant rassemblés devant l'église, autour de l'ormeau, Bruno et Buffamalcco y vinrent avec une écuelle de pilules et un flacon de vin, et ayant fait mettre les assistants en cercle, Bruno dit : « — Seigneurs, il faut que je vous dise ■< le motif pour lequel vous êtes ici, afin que s'il arrive " quelque chose qui ne vous plaise point, n'ayez pas à m'en « faire de reproches. On a volé, la nuit dernière, à Calandrino que voici un beau cochon qu'il avait, et il ne peut trouver celui qui le lui a volé. Bît pour ce que d'autres que nous qui sommes présents ne peuvent l'avoir fait, il vous offre de manger chacun une de ces pilules et de boire de ce vin, afin de connaître quel est le voleur. Sachez que celui qui a volé le cochon ne pourra avaler sa pilule, qu'elle lui paraîtra au contraire plus amère que venin, et qu'il la crachera. Pour ce, avant de s'exposer à une telle vergogne en présence de tant de monde, il vaudrait peut-être mieux que celui qui a volé le cochon le dît en confession au curé, et alors je m'abstiendrai de tout ceci. — » « Chacun de ceux qui étaient là dit qu'il en mangerait ilontiers ; pour quoi, Bruno ayant fait placer Calandrino au ilieu d'eux, et commençant par un bout, se mit à distriuer à chacun sa pilule. Arrivé à Calandrino, il prit une des pilules de chien, et la lui mit dans la main. Calandrino la jeta vivement dans sa bouche et se mit à la ma rher, mais à peine sa langue eut-elle senti l'aloès, que n'en jDouvant supporter l'amertume, il la cracha. Chacun des assistants guetlait le visage de son voisin, pour voir qui cracherait sa pilule, et Bruno n'ayant pas achevé de les distribuer toutes,

continuait sa besogne sans faire semblant do prendre garî À ce qui se passait, quand il entendit dire derrière Un , • — Eh ! Calandrino, que veut dire ceci ? — » Pour quoi, s'étant soudain retourné, et voyant que Calandrino av.iit craché sa pilule, il dit : « — Attendez ; peut-être est-r « quelque autre nuolif qui la lui a fait cracher ; tiens, prend ^a en une autre. — » En prenant la seconde pilule de chien il la lui mit dans la bouche et continua à distribuer cell qu il lui restait à donner.

• Si la première pilule avait p^ru amère à Calandrino, la eecondc lui parut plus amère encore ; mais pourtant, ayait honte de la cracher, il la m&cha quelque temps dan sa bouche, et pendant qu'il la tenait, il versait des larmi •qui semblaient le faire souffrir beaucoup, tant elles étaiet ijtrosses ; enfin n'en pouvant plus, il la rejeta hors de !^ i bouche, comme il avait fait de la première. Buifamalcco était en train de verser à boire à la compagnie et à Bruno, En voyant ce que venait de faire Calandrino, tous s'accordèrent à dire, que, pour silr, c'était lui qui s'était volé son cochon, et il y en eut qui lui firent de vifs reproches. Mai quand ils furent partis et que Calandrino fut seul avec Brun et Huffalmacco, ce dernier se mil à dire : • — J'étais bien « sûr que c'était toi qui l'avais pris, et que tu voulais nou-< «« faire croire qu'on te l'avait vole, pour ne point nous oïïrir € à boire un coup avec l'argent que tu en as retiré. — CaianfJrino qui n'avait pas encore pu entièrement crachef l'amr^rtume de l'aloès, se mit à. jurer qu'il ne l'avait point eu. Buffalmacco dit : — t Voyons, farceur, de bonne foi, M combien en as-tu retiré? en as-tn eu six florins? » Calandrino entendant cela, se mit à se désespérer. Sur quoi, Bruno dit : « — Ecoute, Calandrino, un de ceux qui vien- « nent de manger et de boire avec nous, m'a dit que tu « avais ici une jeunesse que tu tenais à ta disposition, et « que tu lui donnais tout ce que tu pouvais mettre de côté, « que pour stîr tu lui avais envoyé ce cochon. Tu as l'habi- € tude de faire des farces. Tu nous as menés une fois le « long du Mugnon ramasser des pierres noires, et quand tu « nous as eu embarqués sans biscuits, tu t'en es revenu ; « puis tu as voulu nous faire croire que tu avais trouvé la « pierre enchantée. Et aujourd'hui encore tu crois avec « les serments nous faire croire que le cochon que tu as « donné ou vendu, t'a été volé! Nous sommes fatigués de m tes plaisanteries et nous les connaissons; tu ne nous en I pourras plus faire d'autres, et pour ce, à te dire vrai, que « nous avons pris beaucoup de peine à faire l'enchantement, m nous entendons que tu nous donnes deux paires de cha- « pons, sinon, nous dirons tout à Monna Tessa. — » Calandrino voyant qu'il n'était point cru d'eux, et jugeant qu'il

HUITIÈME JOURNÉE. 4o5

avait assez d'ennui sans vouloir encore y ajouter celui de sa femme, leur donna deux paires de chapons. Pour eux, après avoir salé le cochon, ils l'emportèrent à Florence, laissa.at Calandrino volé et bafoué. — »

NOUVELLE VII

tin é«nlier aime une dame. Celle-ci amoureuse d'un autre, le fait rester toote une nuit à l'attendre dans la neige. L'écolier, pour s'en venger, trouve à son tour le moyen de faire rester la dame toute nue, pendant une nuit et un jour, en plein mois de juillet, au sommet d'une tour exposée aux mouches, aux taons et au soleil.

Les dames avaient bien ri du malheureux. Calandrino, et elles en auraient ri bien -davantage, n'eût été qu'il leur déplût de lui voir encore soutirer les chapons par ceux-là mêmes qui lui avaient volé son cochon. Mais quand la nouvelle fut finie, la reine ordonna à Pampinea de dire la sienne, et celle-ci commença sur-le-champ en ces termes : « — Très chères dames, il arrive souvent que la ruse est jouée par la ruse même, et pour ce il est peu prudent de s'amuser à se moquer des autres. Nous avons, à propos de plusieurs petites nouvelles qui ont été dites, bien ri des bons tours faits à certains individus, et Ton ne nous a point dit qu'il en eût été tiré aucune vengeance. Mais moi, j'entends vous faire avoir quelque compassion d'une juste rétribution rendue à une de nos compatriotes, attendu que le méchant tour qu'elle avait joué à autrui lui retomba sur la tête et qu'elle faillit mourir, ayant 6Xé jouée à son tour.

« Il n'y a pas encore beaucoup d'années, vivait à Florence une jeune femme belle de corps et d'un esprit altier, noble de naissance, et convenablement dotée des biens de la fortune. Elle avait nom Elena et était restée veuve de son mari ; mais elle n'avait jamais voulu se remarier, s'étant amourachée d'un bel et élégant jouvenceau de son choix. Délivrée de tout autre souci, elle se donnait avec lui du bon temps, et prenait le plus souvent qu'elle pouvait de joyeux ébats, grâce à l'aide d'une sienne servante en qui elle avait une grande confiance. Il advint qu'en ces temps, un jeune homme nommé Rinieri, gentilhomme de notre cité, après avoir longuement étudié à Paris — comme le font bon nombre de gens, non pour vendre ensuite la science par le menu, mais pour savoir la raison des choses et leurs causes, ce qui sied excellemment à un gentilhomme — s'en revint de Paris à Florence où, tenu en grand honneur, tant pour sa noblesse

456 LE décami^:ron.

que pour son savoir, il se mit à vivre en citadin. Mais, comme il arrive souvent que ce sont ceux dont l'expérience des choses est la plus profonde qui se laissent les premiers entortiller par l'amour, ainsi il en advint de Rinieri. Etant un jour allé par manière de passe-temps à une l'ête, cette Elena s'oiïrit devant ses yeux, vôtue de noir, comme nos veuves ont coutume d'aller, et resplendissante, à son jugement, d'une telle beauté, d'un tel charme, qu'il ne lui semblait pas en avoir jamais vu de pareille, il estima en luimôme que celui-là pouvait se dire heureux, auquel Dieu ferait la grâce de la pouvoir tenir nue en ses bras. L'ayant regardée une fois ou deux en silence et sachant que les choses belles et chères ne se peuvent acquérir sans peine, il résolut de consacrer toutes ses forces, toute sa sollicitude à plaire à cette dame, afin, lui plaisant, de conquérir son amour et de pouvoir jouir pleinement d'elle.

•c La jeune dame, qui ne tenait point ses yeux fixés sur l'enfer, mais qui, s'estimant encore plus qu'elle ne valait, les roulait avec art, regardant autour d'elle, et remarquant bien vite ceux qui la regardaient avec plaisir, s'aperçut de l'attitude de Rinieri, et se dit en riant:«— Je ne serai pas venue « en vain aujourd'hui ; car, si je ne me trompe, j'aurai pris « un pigeon par le nez. — » Et s'étant mise à le regarder de temps en temps de la queue de l'œil, elle s'efforçait tant qu'elle pouvait de lui faire voir qu'elle s'intéressait à lui, carelles'imaginait que pluselle en allécherait et plus elle en prendrait avec ses charmes, plus sa beauté en aurait de prix, surtout aux yeux de celui à qui elle l'avait donnée en môme temps que son amour.

• Le savant écolier, laissant de côté les idées philosophiques, tourna toute sa pensée vers cette dame; croyant pouvoir lui plaire, il se mit, une fois qu'il se fut informé de sa demeure, à passer devant sa porte, colorant ses allées et venues de divers prétextes ; de quoi la dame, pour les raisons déjà dites, se montrant très glorieuse, témoignait grand plaisir à le voir. Pour quoi, l'écolier, ayant trouvé moyen de s'accointer avec la servante de la dame, lui découvrit son amour, et la pria d'agir auprès de sa maîtresse de façon qu'il pût obtenir ses faveurs. La servante promit libéralement, et conta la chose à sa dame qui l'écouta avec la plus grande risée du monde, et dit : « — As-tu vu oiîi celui-ci « est venu perdre le bon sens qu'il a rapporté de Paris ? Or « va, donnons-lui ce qu'il cherche. Tu lui diras, s'il te parle « encore, que je l'aime encore plus qu'il ne m'aime ; mais, « qu'il me faut sauvegarder mon honneur, pour que je « puisse aller avec les autres dames le visage découvert, en « quoi, s'il est aussi avisé qu'on le dit, il doit m'en estimer o davantage. — » Ah lia malheureuse, la malheureuse, elle

UUITIÈME JOURNÉE. 457

no savait pas, mes dames, quelle cliose c'est que d'avoir à taire aux écoliers.

« La servante étant allée trouver Rinieri, fit ce que sa maîtresse lui avait ordonné. L'écoiitir, rempli de joie, se mit à adresser de plus chaudes prières, à écrire des lettres, à envoyer des présents, et tout cela éla-t îjien reçu ; mais aucune réponse ne lui était faite, sinon desyreponses vagues et générales, et on le tint en cette guise pendant assez longtemps. Enfin, ayant tout découvert â son arnant et celui-ci en ayant montré du dépit et quelque jalousie, la dame, pour lui montrer que ses soupçons étaient injustes, envoya sa servante vers l'écolier qui continuait à la solliciter vivement, pour lui dire de sa part qu'elle n'avait jamais pu satisfaire son désir depuis qu'il l'avait assurée de son amour, mais que pour les fêtes de la Nativité qui s'approchaient, elle espérait pouvoir se trouver avec lui, et pour ce qu'elle le priait de venir dans sa cour pendant la nuit du lendemain de la fête, si cela lui plaisait, et qu'alors elle viendrait le rejoindre le plus tôt qu'elle pourrait.

L'écolier, plus que tout autre joyeux, se rendit au jour indiqué à la maison de la dame, et là, ayant été introduit dans la courpar la servante, il se mit à y attendre la dame. Celle-ci ayant ce soir-là fait venir «on amant, et ayant soupe joyeusement avec lui, lui dit ce qu'elle avait l'intention de faire cette nuit, ajoutant : « -^ Et tu pourras voir quel est « le genre d'amour que j'ai porté et que je porte à celui « dont tu es si sottement jaloux. — » L'amant écouta cette déclaration avec un grand plaisir, désireux de voir par des faits ce que la dame lui donnait à entendre par ses paroles. Il avait par hasard fortement neigé la veille et tout était couvert de neige ; pour quoi l'écolier, après être resté quelque temps dans la cour, commença à avoir plus froid qu'il rx'aurait voulu ; mais, dans l'espoir de se restaurer bientôt, il supportait patiemment son mal. Au bout de quelque temps la dame dit à son amant : « — Allons-nous en dans ma « chambre, et regardons par une petite fenêtre ce que fait « celui dont tu es devenu jaloux, et ce qu'il répondra à la « servante que j'ai envoyée lui parler. — » Etant donc allés à la fenêtre, et voyant sans être vus, ils entendirent la servante parler d'une autre fenêtre à l'écolier, et lui dire : ^ — Rinieri, Madame est la femme la plus contrariée qui « fût jamais, pour ce que ce soir il lui est venu un de ses «frères, lequel, après avoir longtemps causé avec elle, a « voulu ensuite souper ; il n'est pas encore parti, mais je « crois qu'il s'en ira bientôt. Voilà pourquoi elle n'a pas pu « venir te trouver, mais elle viendra tout à l'heure, et elle « te prie de l'attendre sans t'impatienter. — » L'écolier croyant que c'était la vérité, répondit : « — Tu diras à ma

45S LE DlLAMÉnON.

« d ■imc qu'elle ?ie s'inquiiîte pas de moi .jusqu'à ce qu'elle M puisse sans inconvénient me venir voir ; raais qu'elle vienne « le j)lu3 lot qu'elle pourra. — » La servante étant rentrée, s'en alla dormir. La dame dit à son amant : « — Eh bien, « qu'erj dis-tu ? Crois-tu que si je lui voulais le bien que tu « redoutes, je souffrirais qu'il restât ainsi l>\basà se ge- « 1er ? — » Ceci dit, elle alla se mettre au lit avec son amant qui était déjà e^i partie satisfait, et tous deux se tinrent en léte et en joie un bon temps, riant et se moquant du malheureux écolier.

« Celui-ci, allant et venant par la cour, cherchait à se réchauffer, et n'ayant rien pour s'asseoir ou pour se garantir du serein, il maudissait la longue visite du frère delà dame. A chaque bruit qu'il entendait, il croyait que c'était la porte que la dame venait lui ouvrir, mais sou es^iéraoce était vaine. Vers le milieu de la nuit, la danje «'é.»Ant satisfaite avec son amant, lui dit : « — Que te semble, ma chère *i àrae, de notre écolier? Lequel te semble plus grand, de «son jugement ou de l'amour que je lui porte? Le froid u que je lui fais endurer fera-t-il sortif de ion esprit les « soupçons qui ont fait entrer Cfi que je t'ai dit l'autre «jour? — f L'amant répondit : t — Oui, cœur de mon « corps, je reconnais bien maintenant que tu es mon bien, « mon repos, mon plaisir et tout mon espoir, comme je suis « tout cela pour toi. — » « — Donc — dit la dame — baise- « moi mille fois pour voir si tu dis vrai. — » Sur quoi l'amant la tenant étroitement embrassée, lui donnait non pas mille, mais plus de cent mille baisers. Quand ils se furent livrés quelque temps à ces doux propos, la dame dit : « Levons-nous un peu, el allons voir si le feu est un peu « éteint dont mon îîouvel amant me disait dans ses lettres ■ qu'il brûlait tout entier — >> Et s'étant levés, ils allèrent à la fenêtre, et regardant dans la cour, ils virent en bas l'écolier danser sur la neige, au son d'un cliquetis de dents que le froid lui faisait faire, une danse si continuelle et si animée qu'ils n'en avaient jamais vu de pareille. Alors la dame dit : « — Qu'en dis-tu ma douce espérance? Te sem- « blc t-il que je sache faire danser les hommes sans trompe « ni cornemuse? — '> A quoi l'amant répondit en riant : « — Oui, mon plaisir suprême. — » « — Je veux — dit la « dame que nous descendions jusqu'à la porte ; tu te tien- « dras coi, je lui parlerai et nous verrons ce qu'il dira ; nous « n'en aurons par aventure pas moins de plaisir que nous « n'en avons eu à le voir. — » Et ayant ouvert doucement la chambre, ils descendirent jusqu'à la porte ; là, sans nullement l'ouvrir, la dame appela à voix basse l'écolier par un petit trou qui s'y trouvait.

« L'écolier, s'entendant appeler, loua "i)ieu, croyant qu'on

allait enfin le faire entrer, et s'étant approché de la porte, il dit : « — Me voici, Madame ; ouvrez-moi pour Dieu, car je « meurs de froid. — » La dame dit : « — Oh î oui, car je « sais que tu es un vrai frileux, et qu'il fait très froid, pour « qu'il est tombé un peu de neige ; mais je sais qu'il en « tombe bien davantage à Paris. Je ne puis pas encore « t'ouvrir, pour ce que mon maudit frère, qui est venu hier « soir souper avec moi, ne s'en va pas encore, mais il s'en « ira bientôt, et je viendrai aussitôt t'ouvrir. J'ai eu « grand'peine à le quitter un instantpour venir le réconforter « et te dire de ne pas t'impatienter d'attendre ainsi. — «L'écolier dit : « — Eh ! Madame, je vous en prie par Dieu, ouvrez- « moi, afin que je puisse me mettre à couvert, pour ce que «c depuis un moment il s'est mis à tomber la neige la plus « épaisse du monde et qu'elle tombe encore ; alors je vous « atlenfirai tant que cela vous agréera, — » La dame dit : i< — Hélas ! mon doux bien, je ne peux pas; cette porte fait « un si grand bruit quand on l'ouvre, que je serais « facilement entendue par mon frère, si je t'ouvrais. Mais je « vais aller lui dire de s'en aller, afin de pouvoir ensuite « t'ouvrir. — » « — Or, allez vite — dit l'écolier — Et je vous « prie de faire faire un bon feu, afin qu'aussitôt que je serai « entré, je puisse me réchauffer, car je me suis tellement « refroidi, qu'à peine si je me sens. — » La dame dit ; « — Cela ne doit pas être, si ce que tu m'as écrit est vrai, « à savoir que tu brûles tout entier d'amour pour moi ; mais « je suis sûre que tu te moques de moi. Mais, je m'en vais ; a attends, et aie bon courage, — »

M L'amant qui entendait tout et qui prenait un suprême plaisir, retourna au lit avec la dame, et ils dormirent peu cette nuit, car ils la passèrent quasi toute à prendre leurs ébats et à se moquer de l'écolier. Le malheureux, changé en cigogne tellement il battait des dents, s'apercevant enfin qu'il était joué, essaya à diverses reprises d'ouvrir la porte, et examina s'il ne pourrait pas sortir d'un autre côté ; mais ne voyant pas comment, il tournait dans la cour comme un lion, maudissant le mauvais temps, la cruauté de la dame, la longueur de la nuit et sa propre simplicité. Fortement indigné contre la dame, le long et fervent amour qu'il lui avait porté se changea soudain en haine acerbe et cruelle, et il se mit à rouler dans sa pensée de nombreux projets pour trouver un moyen de se venger, ce qu'il désirait maintenant beaucoup plus qu'il n'avait tout d'abord désiré se trouver avec la dame.

« La nuit, après une si longue attente, s'avançait, le jour étant proche, et l'aube commença à paraître ; pour quoi, la servante ayant sa leçon faite par la dame, descendit, ouvrit la cour, et ayant l'air d'avoir compassioa du malheu-

460 LE DÉCAMÊnON.

reux, dit : « — Que inale aventure lui puisse arriver d'ôtre « venu hier soir. Il ndus a tenues tonte la nuit en l'air, et

• t'a lait ^e\cr de froid. Mais tu sais qui c'était. Prends-en

• ton parti, car ce qui n'a pas pu se taire cette nuit, se fera m une autre fois ; je sais très bien que rien ne pouvait m arriver de plus déplaisant à Madame. — » L'écolier, plein de dépit, mais sachant en homme sage que les menaces sont des nmies pour ceux qui sont menacés, refoula au fond de son cœur ce qu'il aurait voulu pouvoir en exhaler, et d'une voix soumise, sans se montrer aucunement courroucé, il dit : « — De vrai, j'ai passé la plus mauvaise nuit que «j'aie jamais eue, mais j'ai bien vu que ce n'otait aucune- « neinent la faute de la dame, pour ce qu'elle est venue m elle-même, par pitié pour moi, s'excuser et me réconfor- « ter ; et, comme tu dis. co qui n'a pu se faire cette nuit, se « fera une autre fois. Recommande-moi à elle, et va aveo « Dieu. — » El quasi tout raidi de froid, il s'en retourna chez lui comme il put. Là, brisé de .'aligne et tombant do sommeil, il se jeta sur son lit pour dormir, et se réveilla quasi tout perclus d>îs bras et des jambes. Poilr quoi, ayant fait appeler un médecin et lui ayant expos-é le froid qu'il avait éprouvé, il se lit soigner. Les médecins employant des remèdes énergiques et prompts, eurent grand'peine à guérir ses neris et à obtenir qu'ils pussent se détendre ; et s'il n'avait pas été jeune, et si la saison chaude n'était pas survenue, il aurait eu par trop k s^ouîTrir. Mais redevenu sain et bien portant, cachant soigneusement sa haine, il se montrait plus que jamais amoureux de sa veuve.

« Or, il advint qu'après un certain laps de temps, la fortune fournit à l'écolier l'occasion de satisfaire son désir, pour ce que le jouvenceau qui était aimé par la dame, sans aucun égard pour l'amour que celle-ci lui portait, s'amouracha d'une autre femme ; et comme il ne voulait peu ou prou dire ni faire chose qui lui fil plaisir, elle se conoumait dans les larmes et dans l'amertume. Mais sa servante qui en avait grand'pitié, ne trouvant pas le moyen de distraire sa maîtresse flu chagrin d'avoir perdu son aman*,, et voyant passer l'écolier dans la rue comme d'habitude, eut une folle pensée, à savoir qu'on devait pouvoir contraindre par quelque opération de nécromancie l'amant de sa dame à l'aimer comme il avait auparavant coutume de le faire, et que l'écolier devait ^tre grand maître "n "ola ; ce qu'elle dit à sa dame. La dame, peu sage, sans ré,flécbir que si l'écolier avait connu la r.écromanci';, ;.' i'iurai* employée pour soi-même, ajouta foi aux paroîes (}o. fà s'îrvante, et lui dit aussitôt de savoir de lui s'il voulait le faire, et de lui promettre pour sûr, qu'en récompense elle ferait ce qu'il lui plairait.

« La servante fit ïa commTssion bien et en diligence ; ce qu'oyant l'écolier, il dit en soi-même tout joyeux: « — Diei'. «< sois loué ; le temps est venu oii,dvec ton aide, je châtien;' « la méchante femme de l'injure qu'elle m'a faite pour prix « du grand amour que je lui portais. — » Et il dit à la servante : « — Tu diras à ma dame qu'elle ne soit point e ■ « peine à ce sujet, car, son amant fût-il dans l'Inde, je l'ci; « ferai promptement venir et demander pardon de ce qu'il « lui a fait contre son plaisir; mais quant au moyen qu'ell' « aura à employer pour cela, j'entends le lui dire à eli' « quand et où cela lui plaira. Dis-lui donc ainsi, et récon « forte-la de ma part. — » La servante fit la réponse et arrangea tout pour qu'ils pussent se trouver ensemble dan - Santa Lucia delPrato. La dame et l'écolier y étant allés, ]:•. dame, ne se rappelant plus qu'elle l'avait conduit quasi ;; la mort, lui dit ouvertement son cas et ce qu'elle désirait, et le pria de la sauver. A quoi l'écolier dit : « — Madame, « il est vrai que parmi les autres choses que j'ai apprises .i « Paris se trouve la nécromancie, dont je sais à coup sue « tout ce qu'on peut en savoir, mais pour ce qu'elle dépiaî;. « grandement à Uieu, j'avais juré de ne jamais m'en eervif « ni pour moi ni pour autrui. Il est vrai que l'amour que jo « vous porte estd une telle force, que je ne saurais rien vous « refuser de ce que vous voudriez que je fisse : et pour ce, « quand même je voudrais pour cela seul aller en la de- « meure du diable, je suis prêt à le faire, puisque cela vous (c plaît. Mais je vous rappellerai que la chose est plus ma- « laisée à faire que vous ne voiïs l'êtes peut-être imaginée, « surtout quand une femme veut ramener un hommo « à l'aimer et réciproquement quand l'homme veul » ramener une femme, pour ce que cela ne se peut fair.'. « que par la personne intéressée, et que celui ou celle qui « le fait doit être d'un grand courage, car il faut le faire « de nuit, en des lieux solitaires et san«î (îotnpagnie aucune, « lesqutilles choses, je ne sais si vous êtes disposée à les « faire. — » A quoi la dame plus énamourée que sage, répondit : « — Amour m'éperonne d'une telle façon, qu'il « n'est rien que je ne fisse pour ravoir celui qui m'a injus- « tement abandonnée ; mais cependant si cela te plaît, « indique-moi en quoi il faut que je me montre coura- « geuse. — »

'< L'écolier qui avait la queue marquée d'un mauvais poil, dit ; « — Madame, il faudra que je fasse une image d'étain « au nom de celui que vous désirez reconquérir ; quand je « vous l'aurai envoyée, il faudra, la lune étant fortement en « décroissance, que vous descendiez nue en un ruisseau « d'eau courante, toute seule, à l'heure du premier som- <« meil, vous vous baignerez sept fois avec cette image ;

462 LE DKCAMÊHON.

« puis, toujours toute nue, vous monterez sur un arbre on « sur le toit de quelque maison inhabitée, et \h, tournée vers

• le vent de bise, l'image h la main, vous direz sept lois cer- « taines paroles que je vous donnerai par écrit. Aussitôt que « vous les aurez dites, viendront i\ vous deux dainoiselles, «des plus belles que vous ayez jamais vues ; elles vous « salueront, et vous demanderont gracieusement ce que (I vous voulez que l'on fasse. Vous ferez en sorte de leur dire i bien et dtiment votre désir ; et gardez-vous de nommer « une personne pour une autre. I)ès que vous leur aurez « parlé, elles s'en iront, et vous pourrez descendre à l'en- « droit où vous aurez laissé vos vt^tcments, vous revêtir et <( retourner chez vous. Et pour sCir avant la moitié de la t. nuit suivante, votre amant viendra en pleurant vous de- « mander merci et miséricorde ; et sachez que jamais, à " partir de ce jour, il ne vous l.nsscra pour une autre. — >»

'< La dame, ayant écouté tout rela et y ajoutant foi entière, s'imagina avoir déjà son amant dans ses bras ; redevenueà demi joyeuse, elle dit : « — Sans aucun doute je ferai très « bi<^n tout cela, et j'ai le plus beau lieu du monde pour le « faire. J'ai en effet un domaine au-dessus du Val d'Arno, « lequel est très proche de la rivière, et comme nous sommes « à présent en juillet, il sera très agréable de se baigner. Je M me souviens aussi que non loin de la rivière est une tou- « relie inhabitée, si ce n'est que parfois les bergers montent M par des échelles en bois de châtaigner sur une terrasse qui « se trouve à son sommet, pour chercher à voir leurs bètes « égarées. C'est un lieu très solitaire et hors de tout chemin;

• j'y monterai, etlà j'espère le mieux du monde faire ce que

• tu m'ordonneras. — » L'écolier qui connaissait parfaitement le domaine de la dame et la tourelle, satisfait de savoir qu elle consentait, dit : « — Madame, je ne suis Jamais allé « dans cet endroit, et pour ce je ne connais ni le domaine €« ni la tourelle ; mais si c'est comme vous dites, il ne peut

• pas y avoir d'endroit plus propice au monde. Et pour ce, « quand il sera temps, je vous enverrai l'image et la prière; M mais je vous prie, quand vous aurez ce que vous désirez,

• et que vous aurez reconnu que je vous ai bien servi, sou- « venez-vous de moi et tenez la promesee que vous m'avez «' faite. — » A quoi la dame dit qu'elle le ferait sans faute, et, ayant pris congé de lui, elle s'en retourna chez elle.

<( L'écolier joyeux de ce que son projet semblait devoir aboutir, fit une image avec ses caractères particuliers, et écrivit «ine faribole quelconque en guise de prière ; puis, quand le moment lui sembla venu, il l'envoya à la dame, et lui fît dire que. la nuit suivante, elle eût à faire sans plus deretard ce qu'il lui avait dit; après quoi, il s'en alla secrètement avec un sien serviteur chez un de ses amis qui dô-

meurait tout près de la tourelle, pour achever son entreprise. De son côté, la dame se mit en roule avec sa servante et s'en alla dans sa métairie. Dès que la nuit fiit venue, feignant d'aller au lit, elle envoya sa servante se coucher, et à l'heure du premier somme, sortant de la maison, elle s'en vint près de la tourelle sur la rive de l'Arno. Là, après avoir bien regardé tout autour, ne voyant et n'entendant personne, elle se dépouilla de ses vêtements, qu'elle cacha sous un buisson, et se baigna sept fois avec l'image ; après quoi, toute nue, et l'image en sa main, elle se dirigea vers la tourelle. L'écolier qui, dès la tombée de la nuit, s'était caché près de la tourelle avec son serviteur, parmi les saules et les autres arbres, avait tout vu ; quand elle passa ainsi nue, quasi à côté de lui, et qu'il vit la blancheur de son corps vaincre l'obscurité de la nuit, il regarda sa poitrine et toutes les autres parties de sa personne, et les trouvcint belles, et songeant à part soi à ce que ces beautés allaient devenir en peu d'instants, il eut quelque pitié d'elle ; d'un autre côté, l'aiguillon de la chair l'assaillit soudain, et fit lever sur pied tel qui dormait, le poussant à sortir de sa cachette, à aller s'emparer de la dame, et à en faire à son plaisir ; et il fut bien près d'être vaincu par l'un et l'autre de ces deux sentiments. Mais se rappelant qui il était et quelle avait été l'injure reçue, et pour quoi et par qui, et sa colère en ayant été rallumée, il chassa la pitié et l'appétit charnel, se raffermit danssarésolution,et laissa aller ladame. « Celle-ci étant montée sur la tour et tournée vers le vent de bise, commença à dire les paroles que l'écolier lui avait données par écrit. Quelques instants après, ce dernier étant entré sans bruit dans la tourelle, enleva doucement l'échelle par laquelle la dame étaitmontée sur la terrasse ; après quoi il attendit ce qu'elle devait dire et faire. La dame, après avoir dit sept fois son oraison, se mit à attendre les deux damoiselles, et son attente fut si longue — sans compter que la fraîcheur de la nuit la lui faisait paraître plus longue qu'elle n'aurait voulu — qu'elle vit l'aurore apparaître ; pour quoi, toute marrie qu'il n'en fût point advenu comme l'écolier le lui avait annoncé, elle se dit : « — Je « crains bien qu'il n'ait voulu me faire passer une nuit • comme celle que je lui ait fait passer ; mais si telle a été « son intention, il a mal su se venger, car celle-ci n'a pas « été le tiers aussi longue que le fut la sienne, sans compter « que le froid était de toute antre qualité. — » Et pour que le jour ne la surprît point en cet endroit, elle voulut descendre de la tour, mais elle vit que l'échelle n'y était plus. Alors, comme si la terre lui avait soudain manqué sous les pieds, ses esprits l'abandonnèrent et elle tomba vaincue sur la terrasse de la tour.

461 LE lll-LA.M l-KUN .

• Quand les forces lui revinrent, elle se mit h pleurer amèrement et h se plainfire ; et comprenant bien qne tout cela était l'œuvro de l'ccolier, elle se reprocha de l'avoir offensé et de s'être ensuite fiée à lui, qu'elle devait justement croire son ennemi. Klle resta longtemps plongée dans ces pensées. Puis, regardant s'il n'y avait aucun moyen de descendre, et n'en voyant point, elle se remit à pleurer, et en proie à d'amères pensées, elle se disait : « — 0 malheureuse M que vont dire tes frères, tes parents, tes voisins et en « général tous les Florentins, quan'J on saura que tu as été « trouvée ici toute nue ? Ton honnêteté, jusque-là si cstit mée, on verra qu'elle était fausse ; et si tu essaies de trouai ver quelques mauvaises excuses — à la rigueur on en « pourrait trouver — le maudit écolier, qui saittoutes tes af- « faires, ne te laissera pas mentir. Ah I pauvre miséralde, « en une même heure tu auras perdu ton jeune amant qui ¥ ne t'aime plus et ton honneur ! — » Sa douleur devint alors si grande, qu'elle fut sur le point de se jeter du haut de la tour sur le sol.

« Le soleil étant levé, elle s'approcha le plus qu'elle put d'un des bords de la tour, regardant s'il ne passerait point quelque petit berger avec ses bétes, qu'elle pût envoyer vers su servante. Sur ces entrefaite?, l'écolier qui avait" dormi quelque peu au pied d'un buisson, se réveilla, la vit et fut vu d'elle. Il lui dit : « — Bonjour, Madame. Les damoisclles « sont-elles venues ? — » La dame le voyant et l'entendant, ee remit à pleurer fortement et le supplia de venir près de la tour pour qu'elle pût lui parler. L'écolier lui fut en cela très courtois ; sur quoi la dame s'élantmise à plat ventre sur la

• terrasse, ne lai^.sa voir que sa tête sur le bord de la trappe, et dit en pleurant : « — Uinicri, vraiment si je t'ai fait pas- « ser une mauvaise nuit, tu t'es bien vengé de moi, pour ce

^ m que, bien que nous soyons en juillet, j'ai cru cette nuit, m étant toute nue, que j'allais geler ; sans compter que j'ai « tant pleuré sur le méchant tour que je t'ait fait et sur ma « sottise de t'avoir cru. que c'est une merveille que les yeux « mp soient restés en tête. Et pour ce. je te prie, non pour « l'ainour de moi quetu ne saurais aimer, mais pour amour « de toi-même, car tu es gentilhomme, de te contenter, pour « venger l'injure que je t'ai faite, de ce que tu as fait jus- « qu'ici : fais-moi rendre mes vêtements et laisse-moi de°- «cendred'ici ; ne cherche pas à m'enlever ce que, quai « même tu le voudrais, tu ne pourrais plus me rendre, « c'est-à-dire l'honneur. Et si je tai privé du plaisir d'être « avec moi pendant cette nuit, je puis, à quelque moment « que cela te plaise, t'en rendre plusieurs pour une. Con- • tente-toi donc de cela, et comme il convient à un galant « homme, qu'il te sufffse d'avoir pu te venger et de me l'a-

« voir fait savoir ; n n»y a poTnt ae gloire pour l'aigle a « triompher d'une colombe ; donc, pour l'amour de Dieu et « pour ton propre honneur, aie pitié de moi. — ;>

« L'écolier, se rappelant d'un cœur féroce l'injure reçue, et voyant la dame pleurer et supplier, éprouvaittoutà la fois plaisir et ennui : plaisir de la vengeance qu'il avait désirée

f)ar-dessu6 tout ; ennui, l'humanité le portant à avoirpitié (!'• a malheureuse. Mais pourtant l'humanité ne pouvant vaincr;-; la férocité de bon appétitde vengeance, il répondit : « — JMa- « dame Elenu, si mes prières — que je n'aipoint su, il est vrai. « baigner de larmes et rendre mielleusescomme tu sais le fair^i « maintenant pour les tiennes — m'avaient obtenu, la nuit quu «je mourais de froid dans ta cour pleine de neige, la faveur « de pouvoir un instant m'abriter sous un endroit couvert, « il me serait facile d'exaucer aujourd'hui tes prières. Mais « s'il te soucie maintenant de tcin honneur plus que par le « passé, et qu'il te soit si pénible de rester ainsi nue, adresse « ces prières à celui dans les bras duqueltu n'as pas craint, « pendant la nuit que tu viens de rappeler, de rester nue, « alors que tu m'entendais aller et venir dans ta cour, bat- « tant des dents et piétinant dans la neige ; fais-toi aider par « lui ; dis-lui de te rendre t-^s vêtements, de t'apporter ïv- « chelle pour descendre ; etforce-toi de l'intéresser à ton « honneur que tu n'as pas hésité à mettre à toute heure « mille fois en péril pour lui. Pourquoi ne l'appelles-tu pa3 « pour qu'il te vienne en aide ? A qui cela appartient-il « mieux qu'à lui ? Tu es à lui, et à qui donnera-t-il aide et « protection, s'il ne te protège et s'il ne t'aide ? Appelle-lo, « sotte que tu es, et essaie si l'amour que tu lui portes, si « ton adresse jointe à la sienne, te pourront délivrer de ma « soUise à propos de laquelle pendant que tu te satisfaisais « avec lui, tu lui demandais ce qu'il lui semblait être le plus « fort, de ma sottise ou de l'amour que tu lui portais. Tu M ne saurais maintenant te montrer accommodante au sujet « de ce que je ne désire point, pas plus que tu ne pourrais « me le refuser, si je le dé.-îirais ; réserve tes nuits pour ton « amant, s'il arrive que tu partes d'ici vivante; tes nuits « sont à lui ; moi, j'en eus trop d'une, et il me suffit d'avoir « été bafoué une fois. Usant de toute ton astuce dans tes pa- « rôles, tu t'ingénies aussi à capter ma bienveillance en me t flattant ; tu m'appelles gentilhomme plein de valeur, et tu € t'efforces doucement à m'amener à renoncer, en homme « magnanime, h te punir de ta méchanceté ; mais tes flat- « teries ne m'oliscurciront point aujourd'hui les yeux de « l'intelligence comme le firent autrefois tes promesses dé- « loyales.' Je me connais : je n'en ai pas autant appris de « moi-même, pendant tout le temps que je suis resté à Paie ris, que tu ne m'en as fait connaître dans une seule de tes

« nuil3. Mais, à supposer que je sois magnanime, tu n'es

• pas de celles à qui la magnanimité doit montrer ses effets « Pour les bétes sauvages comme toi, la fin du châtiment

m comme d.e la vengeance doit être la mort, alors que pour | « les hommes on doit se contenter de ce que tu dis. Pour « quoi, bien que je ne sois pas aigle, te connaissant non « pour colombe mais pour serpent venimeux, j'entends le

• poursuivre de toute la force de ma haine, comme mon « plus ancien ennemi. Tout ce que je te fais ne se peut « d'ailleurs appeler vengeance mais plutôt châtiment, en

• tant que la vengeance doit surpasser l'ofTcnse, ce «< qui n'arrivera point ici ; pour ce que si j'avais voulu mo « venger, me souvenant à quelle extrémité tu réduisis mon •< 4me, ta vie ne m'aurait pas sufll si je te l'avais prise, non « plus que cent autres comme la tienne, car j'aurais occis

• une vile, mauvaise et coupable femme. Et que diable —

• mettant de côté le peu de beauté de ta figure que quelque^ « années feront disparaître en la remplissant de rides -

« vaux-tu plus qu'une autre pauvre servante, toi qui as failli « faire mourir un galant homme, comme tu m'appelais il y « a un moment, dont la vie pourra peut-être encore être un « jour plus utile en ce monde que cent mille de tes pareilles « ne pourraient l'être pendant toute la durée de l'univers? « Je t'apprendrai donc par le châtiment que tu endures, ce « que cest que de te moquer des hommes qui ont un sen- « timent dans le cœur, ce que c'est que de se moquer des

• écoliers, et je te donnerai sujet do ne plus jamais tomber m dans une pareille folie, si tu en réchappes. Mais si tu as

• si grand désir de descendre, que ne te jettes-tu à terre? En « te rompant le col, avec l'aide de Dieu, tu te délivreras en « même temps du supplice oii il te semble être, et tu me

« rendras l'homme le plus heureux du monde. Maintenant, * «je ne t'en veux plus dire davantage; j'ai su si bien faire . « que je t'ai fait monter là-haut; sache à présent si bien « faire, toi, que tu en descendes comme tu sus te moquer « de moi. — »

« Pendant que l'écolier parlait ainsi, la malheureuse damr ne cessait de pleurer, et le temps s'écoulait, le soleil montant toujours plus haut. Quand elle vit qu'il se taisait, elle dit : « — Hélas ! homme cruel, si cette maudite nuit te fut , tt si douloureuse, et si ma faute te parut si grande que ni ma j

• jeune beauté, ni mes larmes amères, ni mes humbles 3 ■ prières n'ont pu émouvoir ta pitié, laisse-toi au moins

« émouvoir, et relâche-loi de ta rijrueur et de ta sévérité,

• par cela seul que je me suis confiée tout dernièrement à « toi, et que je t'ai découvert tous mes secrets, ce qui t'a « fourni l'occasion de pouvoir me faire reconnaître ma faute; « comme aussi, si je ne m'étais pas confiée à toi, tu n'aurais

« pu trouver aucun moyen de te venger de moi, ce que tu « parais avoir souhaité avec tant d'ardeur. Hélas ! laisse ta « colère et pardonne-moi désormais; si tu veux me pardon- « ner et me l'aire descendre d'ici, je suis toute prête à aban- « donner mon déloyal amant, et à t'avoir seul pour amant « et pour maître, bien que tu dénigres fort ma beauté, en « la donnant pour passagère et de peu de prix. Quelle que « soit ma beauté, je sais que, comme celle des autres « femmes, si on ne la doit point estimer pour autre chose, « elle est un amusement et un passe-temps pour la jeunesse « des hommes ; et tu n'es point vieux. Et, bien que je sois « cruellement traitée par toi, je ne peux cependant pas « croire que lu voudrais me donner une mort si cruelle que « de me forcera mejeter en désespérée au bas de cette tour, « (levant tes yeux auxquels — tu l'avouerais si tu n'étais pas >x devenu menteur — j'ai tellement plu jadis. Hélas ! aie T pitié de moi, pour l'amour de Dieu ; aie pitié ! le soleil « commence à devenir trop chaud, et, de même que le trop « grand froid m'a fait souffrir cette nuit, la trop grande « chaleur commence à me faire endurer grandissime souf- « france. — >>

« L'écolier qui prenait plaisir à prolonger cette conversation, répondit : « — Madame, tu ne t'es point confiée à moi « à cause de l'amour que tu me portais, mais pour recoQ- « quérir celui que tu avais perdu, et pour ce ta con- « fiance ne mérite autre chose qu'un traitement pire. Et « tu as cru follement, si tu t'es imaginée que cette voie « a été la seule ouverte à la vengeance que je souhaitais. « J'en avais mille autres; en faisant semblant de t' aimer, « j'avais tendu autour de tes pieds plus de mille lacs ; et avant « peu, si ce cas ne s'était pas présenté, tu devais de toute « nécessité tomber dans l'un d'eux. Quel qu'eût été celui où « tu fusses tombée, tu n'aurais pas éprouvé une peine ni « une honte moindres que celui-ci ne t'en occasionne; si j'ai « employé celui-ci, ce n'est point par considération pour « toi, mais pour me satisfaire plus vite. Et quand bien « même tous eussent manqué, j'avais ma plume, avec « laquelle j'aurais écrit sur ton compte tant de choses et de «telle laçon que, quand tu les aurais sues — et tu les aurais « sues — tu aurais désiré mille fois n'être point née. Les « forces de la plume sont beaucoup plus grandes que ne « l'estiment ceux qui ne les ont point éprouvées par leiir « propre expérience. Je jure Dieu — puisse-t-il m'étre (c propice jusqu'à la fin dans cette vengeance que je prends € de toi, comme il me l'a été dès le commencement — quo « j'aurais écrit sur toi des choses telles que, rougissant de « toi-même, tu te serais crevé les yeux pour ne point le * voir; et pour ce, ne reproche pus à la mer d'avoir été

'. accrue par un petit ruiaselet. De ton amcur, ou de te

•■ posséder, je n'ai, comme je t'ai déjà dit, nul souci; sois

donc à celui avec qui tu as été. si tu le peux; de même

que je l'ai ha' autrefois, je l'aime présentement en pensant

< à ce qu'il t*a lait. Vous allez, vous amourachant des jou- • venceaux et convoitant leur amour, pour ce que vous les

- voyez le teint plus vif, la barbe plus noire, la taille élancée, •< et qu'ils dansent et uu'ils joutent; mais tout cela, ceux qui

sont quelque peu plus â t(és l'ont eu eux aussi, et ils savent de plus tout ce que ces jouvenceaux ont encore à apprendre.

• En outre, vous les trouvez meilleurs ruvaliers. faisant plus << de milles en leur journée que les hommes plus mûrs. •• Certes, je conTesse qu'ils savent s.^couer les jupons avec •• plus de torce, mais les gens plus Agés, élant plus experts, I" savent mieux en quels endroits se tiennent les puces. Il

vaut mieux manger peu et savoureux, que beaucoup et in sipide; le grand trot rompt et fatigue, quelc^ue jeune

• Liu'on soit, tandis que l'allurr'- douce, encore quelle vous

• iasse arriver moins vite à l'auberge, vous y conduit au ' moins sans fatigue. Vous ne vous apercevez point, bêtes

• sans intelligence, combien de mal est caché sous ce peu de « belle apparence. Les jouvenc(^'^tlx ne se contentent point « d'une seule, mais autant ils en voient, autant ils en

■ désirent, d'autant ils se croient dignes. Pour quoi, leur . amour ne peut être stable, et tu peux à cette heure en

■ avoir par toi-même une preuve irrécusable. Il leur semble ' qu'ils méritent d'être révérés et caressés par leurs dames,

■ et ils n'ont pas de plus grande gloire que de se vanter de

■ celles qu'ils ont eues, lequel défauten a fait tomber beau- ' coup, qui ne le redisent point, sous les coups de frères irri-

■ tés. Bien que tu prétendes que tes amours n'ont jamais été

< connues que par ta servante et par moi, tu n'en sais rien, . et tu crois mal si tu crois ainsi. Dans sa rue et dans la « tienne, on ne parle que de cela; mais la plupart du temps « ceux à qui ces choses arrivent en dernier lieu sont ceux •( qui y sont les plus intéressés. Les jouvenceaux vous volent <t par-dessus le marché, tandis que les gens âgés vous font ■< des présents. Donc, toi qui as mal choisi, reste à celui à «< qui tu t'es donnée, et laisse à une autre celui dont tu t'es « moquée, car j'ai trouve une dame bien au-dessus de toi. « et qui a su mieux me connaître que tu ne l'as fait. Et afin (' que tu puisses emporter dans l'autre monde une plus « grande certitude du désir de mes yeux que tu ne semblés « l'avoir en ce monde par mes paroles, jette-toi tout de suite « en bas, et ton âme, aussitôt reçue dans les bras du dia- « ble, comme je crois, pourra voir si mes veux se seront

- troublés ou non de t'avoir vue précipitée de là-haut. Maia « pour ce que je crois que tu ne voudras point me faire uq

«tel plaisir, je te conseille, si le soleil commence à te t rhaufier, de te souvenir du Iroid que tu m'as fait souf- « Irir, et si tu mêles ce souvenir à la chaleur que tu « endures, sans aucun doute tu en sentiras le soleil M adouci. — »

« L'inconsolable dame, voyant que les paroles del'écolier avaient une conclusion si cruelle, recommença à se lamenter et dit : « — Eh bien! puisque rien ne peut t'émouvoir de « pitié pour moi, laisse-loi toucher au nom de l'amour « que tu portes à cette dame plus avisée que moi que tu as «trouvée et dont tu dis être aimé; pardonne-moi pour « que je puisse me revêtir, et fais-moi descendre d'ici. — » L'écolier se mit alors à rire, et voyant que la troisième heure était déjà largement passée, il répondit : « — Eh bien ' «je ne saurais te dire non, puii lue tu m'en as priée au « nom d'une telle dame, ûis-mo^ oii sont tes vêtements. « j'irai te les chercher et je te ferai descendre. — » L;i dame, croyant cela, se rassura un peu, et lui indiqua l'endroit oîi elle avait déposé ses habits. L'écolier, étant sorti de la tour, ordonna à son serviteur dj ne point s'éloigner, et de veiller à ce que personne n",'"tr5.t dk.là .à tour avant qu'il ne revînt; après quoi, il s'en alla chez un de ses amis, ofiil déjeuna tout à son aise; puis, quand l'heure lui sembla venue, il s'en fut dormir,

« La dame, restée sur la tour, quoiqu'un peu récontortée par un sot espoir, s'en fut, bien triste encore, s'asseoir à l'endroit oîi le mur faisait un peu d'ombre, et se mit à attendre, faisant d'amères réflexions. Plongée dans ses

Pensées, tantôt espérant, tantôt désespérant cie voir revenir écolier avec ses vêtements, et passant d'une idée à une autre, elle s'endormit, vaincue par la douleur, et comme une personne qui n'avait pas dormi de toute la nuit précédente Le soleil qui était déjà très ardent, ayant atteint le milieu d'î sa course, frappait à découvert et d'aplomb sur le corps tend re et délicat de la dame, et dardait sur sa tête que rien ne protége.iit, avec une telle force, que non seulement il lui brûla les chairs, mais qu'il les lui fendit et les lui ouvrit toutes, et la cuisson fut telle qu'elle réveilla l'infortunée qui dormait. Se sentant brûler, elle voulut changer un peu de place, mais à chaque mouvement il lui semblait que toute sa peau s'ouvrait et éclatait, comme nous voyons faire d'une feuille de parchemin brûlée quand on veut l'étirer ensuite; en outre, la tête lui faisait si mal qu'il lui semblait qu'elle allait se rompre, ce qui n'était en rien surprenant. La terrasse de la tour était si brûlante, qu'elle ne pouvait s'y tenir ni sur les pieds ni autrement; pour quoi, ne pouvant rester à la même place, elle allait et venait en gémissant. En outre, comme il oe faisait pas un souffle de vent, il y avait des mouches et

des taons en grandissime quantité, lesquels se posant sur ses chairs Tendues, la piquaient si cruellement, que chaque piqûre lui s^emblait une pointure d'aiguillon ; pour quoi, elle ne cessait de les chasser avec les mains, maudissant la vie, son amant et l'écolier. Etant ainsi molestée, blessée, torturée )ar la chaleur horrible du soleil, par les mouches et les taons, comme aussi par la faim et plus encore par la soif; livrée à l'angoisse do mille pensers douloureux, elle se dressa sur ses pieds et se ujil à regarder si elle ne verrait paa ou n'entendrait pas quelqu'un s'approcher d'elle, disposée, quoi qu'il lui en dût advenir, à l appeler et h lui demander secours. Mais sa mauvaise fortune lui avait encore enlevé cette chance. Les laboureurs avaient tous quitte les champs à cause de la chaleur; ajoutons que ce jour-là, personne n'était venu travailler près de la tour, tous les voisins étant à battre leur ble chez eux; pour quoi, elle n'entendait rien que les cigales, et ne voyait quel'Arno qui. lui apportant le «1 !r de boire de son eau, n'apaisait point sa soit, mais l'augmentait au contraire. Elle apercevait aussi plus loin des bois ombreux et d'"» maisons où elle aurait bien voulu être, et qui lui étaient également un sujet d'angoisse.

• Que dirons-nous plus de la malheureuse dame? Le soleil sur sa tôte, la chaleur de la terrasse sous ses pieds, le* piqûres des mouches et des taons par côté l'avaient tellement rongée de toutes parts, que la pauvre femme qui, la nuit précédente, dis ipait les ténèbres par la blancheur de sa peau, était devenue maintenant rouge comme rage, toute zébrée de sang, et aurait paru à qui aurait pu la voir, la plus vilaine chose du monde. Pendant qu'elle était ainsi, sans espérance et sans conseil, attendant plutôt la mort qu'autre chose, l'écolier, l'heure de none étant passée, se réveilla, et se souvenant de sa dame, il retourna vers la tour pour voir ce qu'il en était d'elle, et envoya manger son serviteur qui éliiii encore à jeun. La dame l'ayant entendu, vint toute faible et succombant sous l'angoisse, s'asseoir sur le bord de la trappe, et se mita dire en gémissant : « — Rinieri, • tu t'es bien vt-ngé outre mesure, car si je t'ai fait geler de « nuit dans ma cour, tu m'as de jour fait rôtir sur cette « tour, voire brûler, et de plus mourir de laim et de soif; •< pourquoi, je te prie, pour l'amour de Dieuseul, de monter « ici, et, puisque je n'ai pas le cœur de me donner la mort « moi-même, de me la donner toi, car je la désire plus « que toute antre chose, tant est grand le tourment que « j'éprouve. Et si tu ne veux pas me faire cette grâce, fais- « moi apporter au moins un verre d'eau, que je puisse y « baigner ma bouche à laquelle mes larmes ne suffisent « point, tant est grande la sécheresse et l'ardeur que je res- « seo*. — »

HUITIÈ.ME JOURNÉE. 471

« L'écolier reconnut bien à sa voix quelle était sa faihlcsse; il vit aussi en partie son corps tout grillé par le soleil, tout cela et ses humbles prières lui inspirèrent un peu de pitié pour elle ; mais pourtant il répondit : « — Méchante « lemnae, tu ne mourras point de mes mains ; tu mourras des •< tiennes si l'envie t'en vient; et tu auras de moi autant « d'eau pour alléger ta chaleur que j'eus de toi du feu pour « alléger mon froid. Je ne me plains que d'une chose, à « savoir que, tandis que la maladie occasionnée par le froid « que j'éprouvai dut se guérir par la chaleur d'un fumier « infect, la maladie produite par la chaleur que tu endures « présentement se pourra soigner par le froid de l'eau de rose « odoriférante; et que, alors que j'ai failli perdre les nerfs « et tout le corps, toi, écorchée par cette chaleur, tu resteras « aussi belle que le serpent qui a quitté sa vieille peau. — » a — Oh! misérable de moi — dit la dame — que Dieu <i donne à ceux qui me veulent du mal ces beautés acquises « de telles façons; mais toi, plus cruel qu'aucmie bête fét roce, comment as-tu pu souffrir de me briser de cette ma- « nière? Qu'aurais-je pu attendre de plus de toi ou de tout « autre, si j'avais fait périr toute ta famille sous les plus «cruels tourments? Certes, je ne sais pas quelle plus « grande cruauté on aurait pu exercer envers un traître qui a aurait mis à mort toute une cité, que celle avec laquelle tu •< m'as traitée en me faisant rôtir au soleil et manger des « mouches; tu n'as pas même voulu me donner un verre « d'eau, alors qu'aux assassins condamnés par la justice et 9 qu'on mène à la mort, on donne à boire souvent du vin « quand ils le demandent. Eh bien! puisque je vois que tu « persistes dans ton acerbe cruauté, et que la passion que « j'endure ne peut en rien t'émouvoir, je me disposerai « patiemment à recevoir la mort, afin que Dieu ait miséri- « corde de mon âme; et je le prie de jeter un juste regard « sur ton ouvrage. — » Et ces paroles dites, elle se traîna péniblement vers le milieu de la terrasse, désespérant d'échapper à une si ardente chaleur. Là, pleurant abondamment, et se lamentant sur son triste sort, elle crut mourir de soif et de douleur, non pas une fois, mais mille.

« L'heure de vespres étant déjà arrivée, l'écolier estimant avoir assez fait, fit prendre les vêtements de la dame, les fit envelopper dans le manteau de son serviteur, et s'en alla à la maison de la malheureuse, où il trouva la servante qui était assise sur le seuil de la porte, triste, désolée, ne sachant quel parti prendre, et il lui dit : « — Bonne femme, qu'est-il arrivé à ta maîtresse? — » A quoi la servante répondit : « — Messire, je ne sais. Je croyais ce matin la <i trouver dans le lit où il m'avait semblé la voir aller hier « soir ; mais je ne l'ai trouvée ni là, ni ailleurs, et je ne sai»

/72 LL DÉCAMtRON.

« ce qu'elle est devenue, de quoi J'éprouve un grandissime « chagrin. Mais vous, messire, nn saurez-vous rien m'en « dire? — » A quoi l'éroiier répondit : « — Eussé-je pu lo <« tenir aussi avec elle là où je Vai tenue, afin de te punir «de ta faute comme je l'ai punie do la sienne! Mais « pour siîr, tu ne m'échapperas pas dos mains que je ne le

• paie tes bons offices, de sorte que tu ne fasses jamais

• plus de méchant tour à personne sans te souvenir de u moi. — • Cela dit, il dit à son domestique. « — Donne- « lui ces vêtements, et dis-lui qu'elle aille trouver sa mal • « treiise, si elle veut. — » Le domesti.iue fit selon qu'il lui avait ordonné; pour quoi, la servante ayant pria les vêlements et les ayant reconnus, et se rappelant ce qu'on venait de lui dire, trembla gu ils ne l'eussent tuée, et eut peine à se retenir de crier. L écolier étant parti, elle s'en alla surle-champ, en courant, vers la tour et toute en pleurs.

M Cp même jour, un laboureur de la dame avait par hasard perdu deux cochons; comme il allait à leurrechercne, il arrriva vers la tourelle un peu après le départ de l'écolier, et regardant partout s'il ne verrait pas ses cochons, il entendit les plaintes que poussait la malheureuse dame ; pour quoi, s'étant approché, il cria tant qu'il put : « — Qui esl- « ce qui se plaint là-haut? — » La dame reconnut la voix de son laboureur, et l'ayant appelé par son nom, elle dit : a — Eh ! va chercher ma servante, et fais en sorte qu'elle « puisse venir me trouver ici. — » Le laboureur, l'ayant reconnue, dit : « — Hélas! Madame, qui vous a portée là- « haut? Votre servante vous a cherché tout aujourd'hui ; « mais qui aurait jamais pensé que vous deviez être là? — » El ayant pris les deux bras de 1 "échelle, il se mit à la dresser comm»j elle devait être, et à la lier avçc des cordes et des bâtons en travers. Sur ces ontrefailcs, survint la servante qui étant entrée dans la tour, ne pouvant plus retenir sa voix et se frappant le front avec les mains, se mit à crier : « — Hé- « la? ! ma douce âme, où êtes-vous? — » La dame l'entendant, dit le plus fort qu'elle put : « — Ma sœur, je suis «c ici, en haut ; ne pleure pas, mais apporte-moi vite mes « vêtements. — » Quand la servante l'entendit parler, quasi toute réconfortée, elle monta par l'échelle que le laboureur avait déjà presque entièrement raccommodée, et, aidée pnr lui, elle parvint sur la terrasse. Quand elle vit sa maîtresse-, qui ressemblait non à un corps humain, mais à un cep de vigne à moitié brûlé, toute brisée, toute pâle, gisant nue sur la terre, elle mit ses mains sur sps yeux, et se mit à pleurer comme si elle était morte. Mai? la dame la pria de se taire pour l'amour de Dieu, et de l'aider à se vêtir. Ayant appris d'elle que personne ne savait où elle avait été, sinon ceux qui lui avaient apporté ses vêtements et le laboureur qui

était encore là, elle se calma un peu, et elle les pria, pour ; arnour de Dieu, de n'en jamais rien dire à personne.

« Le laboureur, après de nombreuses paroles, ayant mis !-ur ses épaules la dame qui ne pouvait marcher, la porta > nQn sans encombre hors de la tour. La malheureuse servante, qui était restée en arrière, en descendant avec moins -!c précautions, fit un faux pas, tomba de l'échelle par terre tt se rompit la cuisse, sur quoi, de douleur, elle se mit à iiuigir si fort qu'on aurait dit un lion. Le laboureur, ayant déposé la dame sur un tas d'herbes, alla voir ce qu'avait la ?i'rvante,etayant vu qu'elle avait la cuisse rompue, il la porta aussi sur le tas d'herbes, et la posa à côté de la dame. Celleci. voyant ce nouveau malheur s'adjoindre à tous ses autres maux, celle dont elle espérait aide plus que de toute autre avec la cuisse cassée, fut aifligée outre mesure, et recommença à pleurer si misérablement que non seulement le laboureur ne la put consoler, mais qu'il se mit de son côté à pleurer aussi. Mais, le soleil étant déjà bas, afin que la nuit ne les surprît point en cet endroit, selon le désir de l'inconsalabledame, il s'en alla chez lui, et là, ayant appelé ses deux frères et sa femme, ils revinrent tous les quatre avec une civière sur laquelle ils mirent la servante et la portèrent à la maison. Puis le laboureur ayant réconforté la dame avec un peu d'eau fraîche et de bonnes paroles, la prit sur son dos et la porta dans sa chambre. La femme du laboureur, après lui avoir donné à manger du pain lavé et l'avoir déshabillée, la mit au lit, et ils prirent leurs mesures pour que la servante et elle fussent transportées à Florence pendant la nuit ; ce qui fut fait. Là, la dame qui avait à sa disposition un grand lunds de mensonges, ayant inventé une fable tout à fait (ijtposée à ce qui était arrivé, fit croire à ses frères et à ses f-œurs, et à tout le monde que tout cela était arrivé à sa servante et à elle par enchantements de démons. Les médecins furent appelés, et non sans grandissime angoisse et f'éril pour la dame dont la peau resta plus d'une fois attaf liée à ses draps, ils la guérirent d'une ardente fièvre et des liulres accidents. Ils guérirent aussi la servante de sa cuisse cassée. Sur quoi, la dame ayant oublié son amant, se garda dorénavant de se moquer des autres et d'aimer. Quant à léc'olier, apprenant que la servante s'était rompue la cuisse, il estima avoir obtenu une entière vengeance, et joyeux, il passa outre sans plus rien dire.

« Voilà donc ce qu'il advint à la sotte jeune dame de ses moqueries. Elle avait cru se jouer d'un écolier comme elle aurait fait d'un autre, ne sachant point que la plupart d'entre eux, sinon tous, savent où le diable a la queue. Et pour ce, gardez-vous, mes dames, de vous moquer de personne, et Buftout des écoliers. — **

474 LE DÉCAMf^RON.

NOUVELLE VI ir

0««t honiTn»< mtrits •• fréquentent jonmelloinent, l'un d'eox poorlie aree h r^moie (Ih l'iiutre. N.-quet »'rn étant aperçu, s'entend aroc la fi'iniiin ila traître pour enfermer celai-L'i ilan-t un« caUsa tnr Inijui-lle ils nn'nnHnl l'ii^uita toui deox lear* iib«t«.

Les dames avaient éprouvé du chagrin et de l'ennui à entendre racontor les malheurs d'Élena ; mais pour ce qu'ell'^s estimaient qu'ils lui étaient en partie .justement arrive-, ils leur avaient inspiré une pitié fort modérée, bien qu'elles tinssent Kccolier {)our un homme rigide, fièrement entêté, voire cruel. Mais Pampinea étant parvenue à la fin de sa nouvelle, la reine ordonna à la Fiammelta de poursuivre. Celle-ci, désireuse d'obéir, dit : « — Plaisantes dames, pour ce qu'il me semble que la sévérité de l'écolier bafoué vous a quelque peu troublées, j'estime qu'il convient de ragaillardir vos esprits attristés par quelque chose de plus agréable ; c'est pourquoi j'entends vous dire une petitij nouvelle à propos d'un jeune homme qui reçut une injure avec plus de mansuétude, et s'en vengea d'une façon plus modérée. Par elle, vous pourrez comprendre que, quand un homme fait tant que de se venger, il doit bien lui suffire d'avoir rendu un 4ne en échange de celui qu'il a reçu, sans chercher à tirer plus forte vengeance qu'il ne convient.

« Il faut donc que vous sachiez qu'à Sienne, ainsi que je J'ai entendu dire jadis, il y avait deux jeunes gens très aises et de bonnes familles bourgeoises, dont l'un s'appelait Spinelloccio Tanena, et l'autre Zeppa di Mino ; tous les deux demeuraient porte à porte dans la rue Camollia. Ces deux jeunes gens étaient toujours ensemble, et paraissaient s'aimer autant et même plus que s'ils eussent été frères. Chacun d'eux avait pour femme une fort belle dame. Or il advint que Spinelloccio, fréquentant beaucoup la maison de Zeppa, que Zeppa y fût ou n'y fût pas, devint tellement familier avec la femme de ce dernier, qu'il finit par coucher avec elle, et les deux amants continuèrent un bon temps ce jeu sans que personne ne s'en aperçut. Pourtant, à la longue, Zeppa étant un jour chez lui sans que sa femme le sût, Spinelloccio s'en vint le demander. La dame lui dit qu'il n'était point à la maison ; sur quoi Spinelloccio étant monté promptement trouva la dame dans la salle et voyant qu'il n'y avait personne, se mit à la prendre dans ses bras et à l'embrasser ; et elle en ût au-

HUITIÈME JOURNi'E. 475

tant. Zeppa qui vit cela, ne souffla mot, et se tint caché pour voir oîi le jeu s'arrêterait. Il ne tarda point à voir sa femme et Spinelloccio ainsi embrassés s'en aller dans la chambre et s'y enfermer, de quoi il l'ut fort courroucé. Mais comprenant que s'il faisait du bruit l'injure qui lui avait été faite n'en serait pas moindre, qu'au contraire elle serait augmentée de la honte, il donna toute sa pensée à chercher quelle vengeance il en devait tirer de façon que, sans qu'on n'en sût rien au dehors, il en fût satisfait. Après y avoir longtemps pensé, il crut avoir trouvé le moyen, et se tint caché pendant tout le temps que Spinelloccio demeura avec la dame.

« Quand celui-ci s'en fut allé, il entra dans la chambre oil il trouva la dame qui n'avait pas encore fini de rajuster sur sa tête son voile que Spineloccio en jouant avec elle avait fait tomber, et il dit : « — Femme, que fais-tu là ? — » A quoi la dame répondit : « — Ne le vois-tu pas ? — » « — Oui « bien — dit Zeppa — oui ; j'ai vu aussi autre chose que je « n'aurais pas voulu voir. » — Sur ce, il entra en grandes explications sur ce qui s'était passé, et la dame, tremblant de peur, après lui avoir avoué ce qu'elle ne pouvait véritablement nier de ses relations avec Spinelloccio, se mil à pleurer et à lui demander pardon. A quoi le Zeppa dit : « — Vois, « femme, tu as mal fait; si tu veux que je te le pardonne, « songe à faire entièrement ce que je t'ordonnerai, et le « voici : je veux que tu dises à Spinelloccio que demain ma- « tin, sur l'heure de tierce, il trouve un motif quelconque « pour me quitter et venir ici te trouver; quand il y sera, « je reviendrai, et dès que tu m'entendras, tu le feras uus- « sitôt entrer dans cette caisse où tu l'enfermeras. Puis, « quand tu auras fait cela je te dirai ce qu'il te restera à « faire. Et^u ne devras avoir aucune hésitation à ce faire, « car je te promets que je ne lui ferai aucun mal. — » La dame pour le contenter, dit qu'elle le ferait, et elle le fit en effet.

« Le lendemain, sur la troisième heure, Zeppa et Spinelloccio étant ensemble, Spinelloccio qui avait promis à la dame d'aller la trouver à cette heure-là, dit à Zeppa : « — Je « dois déjeuner ce matin avec un ami et je ne veux pas me «c faire attendre; pour ce, va avec Dieu. — » Zeppa dit : « — Il n'est pas encore l'heure de déjeuner, il s'en faut. — >> Spinelloccio dit : « — Gela ne fait rien ; j'ai aussi à causer « avec lui d'une affaire, de sorte qu'il faut que j'y sois de « bonne heure. — » Spinelloccio ayant donc quitté Zeppa, fit un détour et s'en alla chez ce dernier trouver sa femme. Ils venaient à peine d'entrer dans la chambre, que Zeppa revint. La dame l'entendant, se montra très effrayée, et le fit entrer dans la caisse comme son mari le lui avait dit ; après quoi, l'y ayant enfermé, elle sortit de la chambre.

MQ LE DÉCAMÉRON

m Zeppa étant monté, dit : m — Femme, est-il l'beare m de déjeuner ? — » La dame répondit : « — Oui, dans un M moment. — • Zeppa dit alors : « — Spinelloccio est allé a déjeuner ce matin avec un sien ami et a laissé sa femme «« seule, mets-toi à la fenôtre et appelle-la ; dis lui qu'elle « vienne déjeuner avec nous. — » La dame, craignant pour elle-même, et pource devenue tout à fait obéissante, lit ce que son mari lui ordonnait. La femme de Spinelloccio, après en avoir été bien priée par la femme de Zeppa, se décida h. venir en apprenant que son mari ne devait pas déjeuner à la maison. Quand elle fut venue, Zeppa lui faisant de grandes caresses et la prenant amicalement par la main, ordonna doucement à sa femme d'aller à la cuisine, et emmena avec lui sa voisine dans la chambre où, à peine entré, il se retourna et ferma la porte en dedans. Qu-ind la dame vit fermer la porte en dedanir!, elle dit : « — Eli ! Zeppa, que veut dire ceci? « C'est donc pour cela que vous m'avez fait venir? Voilà l'a- « mitié que vous portez à Spinelloccio. et la loyale compagnie « que vous lui faites? — >. A quoi Zeppa s'était approché de la caisse où était le mari de la dame, et tenant celle-ci dans ses bras, dit : « — Femme, avant de te mettre en colère, « écoute ce que je veux te dire : j'ai aimé et j'aime Spinel-

• loccio comme un frère, et hier, bien qu'il ne le sache pas, « j'ai trouvé que la confiance que j'avais en lui avait abouti « à ceci, à savoir qu'il couche avec ma femme tout comme « avec toi. Or, précisément parce que je l'aime, je n'entends « pas tirer de lui une autre vengeance que de lui faire la « même injure qu'-' m'a faite : il a eu ma femme, et i'entends « à mon tour t'a' '•. Si tu refuses, il faudra certainement

• que je le prenni céans, et comme je n'entends pas laisser « cette offense impunie, je lui ferai un tel jeu, que ni toi ni te lui ne serez jamais plus joyeux de votre vie. — »

• La dame, oyant cela, et Zeppa continuant à la presser vivement, finit par le croire et dit : « — Mon cher Zeppa, « puisque c'est sur moi que doit retomber cette vengeance, « l'en suis contente, pourvu que, après ce que nous allons « .aire, tu me fasses rester en paix avec ta femme, comme *< "'entends, nonobstant ce qu'elle m'a fait, lui conserver mon « -mitié. — » A quoi Zeppa répondit : « — Certainement, « 'e le ferai ; en outre, je te donnerai un rare et beau «joyau comme tu n'en as jamais eu. — » Ceci dit, l'ayant prise dans ses bras, il se mit à l'embrasser, l'étendit sur la caisse où était enfermé le mari, et là, il se satisUt tout autant qu'il lui plut avec elle, et elle avec lui.

« Spinelloccio qui était dans la caisse, et qui avait entendu tout ce que Zeppa avait dit, ainsi que la réponse de sa femme, et qui, ensuite avait senti la danse de Trévise qu'on faisait sur sa tête, éprouva un moment une si grande

HUITIÈME JOUHNÉE. 477

''ouleur qu'il faillit en mourir; et n'eût été qu'il craignait /'.oppa, il aurait dit de grosses injures à sa femme, tout en- •rmé qu'il était. Cependant, en songeant que l'offense avait . ommencé de son chef, et que Zeppa avait raison de faire ' c qu'il faisait, et qu'il s'était comporté envers lui humaine- 'iientet comme un camarade, il se dit qu'il devait rester [.lus que jamais l'ami de Zeppà, si celui-ci y consentait.

« Zeppa, après être resté avec la dame autant qu'il lui plut, descendit de la caisse, et comme la dame lui deman- 'lait le joyau qu'il lui avait promis, il ouvrit la porte de la chambre et fit rentrer sa femme, laquelle ne dit autre chose ijue ceci : « — Madame, vous m'avez rendu un pain pour <: une fouasse. — » Sur quoi, elle se mit à rire. Zeppa lui ilit alors: « — Ouvre cette caisse — » ce qu'elle fit, et Zeppa montra à la dame son Spinelloccio. Il serait trop long de fiire lequel des deux eut le plus de honte, du Spinelloccio ;i la vue de Zeppa et sachant que ce dernier savait ce qu'il avait fait, ou de la dame voyant son mari et comprenant ijn'il avait entendu et senti ce qu'elle lui avait fait sur Il tête. Zeppa lui dit : « — Voilà le joyau que je te rlonne. — »

« Spinelloccio, étant sorti de sa caisse, sans trop faire de réflexions, dit : « •- Zeppa, nous sommes quitte à quitte ; <■ et pour ce, il est bon, comme tu le disais tout à l'heure à << ma femme, que nous restions amis, comme d'habitude ; et '< puisqu'entre nous deux il n'y a que nos femmes qui ne « soient pas en commun, il faut les mettre en commun elles '( aussi. — » Zeppa y consentit, et dans la meilleure entente 'lu monde tous les quatre déjeunèrent ensemble. A partir de •e jour, chacune de ces dames eut deux maris, et chacun de eux-ci eut deux femmes, sans que jamais la moindre conestation ou la moindre querelle s'élevât entre eux à ce -ujet. — >»

NOUVELLE IX

Maître Simon, médecin, ayant été conduit de nuit en certain lieo par Bruno et Bufiamalcco pour faire partie d'une troupe qui allait en course, est jeté par Bnfianialceo dans une fosse d'ordure et y est laissé.

Après que les dames eurent quelque peu plaisanté sur la communauté des femmes des deux Siennois, la reine à la- (jLielle il restait seule à parler pour ne pas faire tort à Dioneo, commença : « — Amoureuses dames, Spinelloccio méritait

478 LE DÉCAMÉnON.

fort bien l'injure qui lui fut faite par Zeppa; pour quoi, Il ne me semble pas qu'il faille aigrement lilàmcr, comme Pampinea voulait peu auparavant nous le montrer, quiconque trompe celui nui court au-devant de la tromperie ou qui la mérite; Spinelloccio avait mérité d être bafoué, et moi j'entends vous parler de quelqu'un qui était allé chercher son propre dommage, estimant que ceux qui le lui firent subir ne sont point à bl&mer, mais sont au contraire dignes de louanges. L'aventure arriva à un médecin qui retourna de Boulogne à Florence tout couvert de poil de vair \ bien qu'il ne fût qu'un ignorant.

«« Conimo nous îo voyons chaque jour, nos concitoyens nous reviennent de Bologne, qui juge, qui médecin, qui notaire, avec les robes longues et larg<;8, couleur d'écarlatc et doublées de vair, et avec d'autres grandissimes apparences; quant aux faits qui s'ensuivent, nous les voyons aussi chaque jour. Parmi ces lau\ savants, un malire Simone da Villa, plus riche de biens paternels que de science, nous revint, il n'y pas longtemps, 4locleuren médecine, selon ce qu'il disait lui-même, velu d'écarlale et coillé d'une grande cornettCi lequel prit une maison dans la rue que nous appelons aujourd'hui la rue du Concombre. Ce mailre Simone tout nouvellement venu, commefe viens de le dire, avait entre autres remarquables habitudes, celle de demander à la personne qui se trouvait avec lui le nom de tous ceux qu'il voyait passer dans la rue; et comme s'il avait diicom-

Foser les médecines qu'il donnait à ses malades d'après attitude des gens, il prélait attention à tous et les recueillait en sa mémoire. Parmi ceux qui attirèrent plus particulièrement ses regards, il y eut deux peintres. dont il aétédéjà parlé ici deux fois en ce jour, Bruno et Bulfamalcco, qu'on voyait continuellement ensemble et qui étaient ses voisins. lOt comme il lui parut que les deux compères s'embarrassaient moins de soucis et vivaient plus joyeusement que qui que oe fût au monde, ce qui était en eflét, il s'informa à plusieurs personnes de leur condition. Chacun lui ayant dit qu'ils étaient de pauvres peintres, il se mit dans la tête qu'il n'était pas possible que leur pauvreté leur permît de vivre si joyeusement; mais il pensa, pour ce qu'il avait entendu dire que c'étaient des hommes pleinsd'astuce, qu'ils devaient tirer de grandissimes profits d'une autre façon qu'on ne connaissait pas. Pour quoi, il lui vint le désir de se lier avec eux, si c'était possible, ou tout au moins avec l'un deux. Il eut l'occasion de faire connaissance de Bruno, et celui-ci ayaut a-.i bout de quelques jours reconnu que ce médecin était un 60i animal, se mit à tirer de lui le plus bel amusement du monde.

1. Qui revint & Florence docteur en médecine. La marque distinttive det doo- Uan était «ior* 1* rob« d'écarl»t« «t i« bocuiet doalrlé d« pcaa da 'air.

grâco à ses sottises, et, de son côté, le médecin prenait avec lui un merveilleux plaisir. Après l'avoir plusieurs fois invité à déjeuner, et pour ce. croyant pouvoir deviser familièrement avec lui, il lui dit quel étonnemenl il éprouvait à les voir, lui et Butï'amalcco, qui étaient de pauvres gens, vivre si joyeusement, et il les pria de lui apprendre comment ils faisaient.

« Bruno, entendant ce que lui disait le médecin, et la demande de celui-ci lui paraissant une de ses sottises et de ses âneries habituelles, se mit à rire, et pensa à lui répondre comme sa bêtise le méritait; il dit : « — Maître, je « ne dirais pas à beaucoup de personnes comment nous « faisons, mais je n'aurai garde de refuser de vous le dire, à « vous, parce que vous êtes un ami et que je sais que vous ne « le direz pas à d'autres. 11 est vrai que mon compagnon et « moi, nous vivons aus?i joyeusement et aussi bien qu'il « paraît, et mieux encore; cependant pas plus avec notie « profession qu'avec les revenus que nous retirons de nos « domaines, nous ne pourrions payer l'eau avec laquelle « nous travaillons. Je ne veux point, pour cela, que vous « croyiez que nous allions voler, mais nous allons en cou rsc, K et c'est de là que, sans aucun dommage pour autrui, nous K tirons tout ce qu'il faut pour nos plaisirs et pour nos • besoins ; c'est de là que vient la vie joyeuse que vous nous K voyez mener. — » Le médecin, oyant cela, s'étonna beau- « coup, et sans savoir ce que c'était qu'aller en course, il le « crut; puis soudain il entra en un chaud désir de savoir ce « que c'était qu'aller en course, et il pria instamment Bruno « de le lui dire, lui affirmant qu'il ne le dirait pour sûr ja- « mais à personne.

« — Holà! maître — dit Bruno — que me demandez- « vous? C'est un trop grand secret que celui que vous voulez « connaître, et chose à me ruiner et à me faire chasser du « monde, voire à me faire mettre dans la bouche de Lucifer « da San Gallo, si on le savait; mais si grande est l'amitié « que je porte à votre qualitative ânerie de Legnaja, et si « grande est la confiance que j'ai en vous, que je ne peux <f vous refuser quelque chose que vous désirez; et pour ce, « je vous le dirai, à cette condition que vous me jurerez sur « la croix de Montesone que jamais, comme vous me l'avez « promis, vous ne le direz à personne. — » Le maître affirma qu'il ne le dirait point. « — Donc, mon doux maître — dit « Bruno — il faut que vous sachiez qu'il n'y a pas encore « longtemps il y avait en cette cité un grand maître en né- » cromancie, nommé Michèle Scotto pour ce qu'il était M d'Ecosse, et que beaucoup de gentilshommes, dont bien peu « sont aujourd'hui vivants, recevaient en grandissime hon- « nenr. Quand il voulut partir d'ici, sur leurs instances et sur

m leurs prières, il nous laissa deux de ses disciples fort suf- « lisants pour le remplacer, auxquels il ordonna de se tenir « toujours aux ordres des gentilshommes qui l'avaient ainsi f honoré. Ceux-ci donc servaient loyalement les susdits gen» « tilshommes dans leurs amours et dans leurs autres afTaires' « puis, la cité leur plaisant, ainsi que les mœurs de ses ha- <« bitants, ils résolurent d"y demeurer à tout jamais, et se « prirent de grande et étroite amitié avec quelques-uns de . nos concitoyens, sans regarder s'ils étaient nobles ou non t riches ou pauvres, mais seulement si leurs habitudes et « leurs manières étaient conformes aux leurs. Pour cora- « plaire à ceux qui étaient ainsi devenus leurs amis, ils forte mèrent une société d'environ vingt-cinq membres qui de- « vaienl se réunir au moins deux fois par mois en un lieu «choisi par eux; là, chacun des assistants leur exprimait « son désir, et soudain ils lui donnaient satislaction cette « nuit même. Comme Bulfamalcco et moi nous étions ea « singulière relation et amitié avec ces deux nécromanciens, « nous fûmes introduits par eux dans cette compagnie et H nous en sommes encore. Et je vous le dis, quand il ar'-ive « que nous nous ressemblons, c'est chose merveilleuse à « voir que les tentures qui ornent la salle où nous man- « geons, les tables servies d'une façon royale, la quantité

• des nobles et beaux serviteurs, tant hommes que femmes « mis à la disposition de chaque membre de cette société- et « les bassines, les aiguières, les flacon», les coupes et 'les m autres vases d'or et d'argent dans lesquels nons mangeons •« et buvons; sans compter les victuailles nombreuses et va- « fiées au gré de chacun, qu'on apporte devant nous, cha-

• cune à son temps. Je ne pourrais jamais vous énumérer « la qualité et la quantité des instruments de musique dont « les doux sons s'y font entendre, ainsi que les chants pleins « de mélodie qu'on y écoute; je ne pourrais non plus vous « dire la quantité de cire que l'on brûle à ces soupers, ni « celle des confetti qui s'y consomment, et combien sont « exquis les vins qui s'y boivent. Je ne voudrais pas, ma « bonne tête de citrouille, que vous croyiez que nous 'nous « tenons là avec les vêtements que vous nous voyez; il n'y « en a pas un de nous qui ne vous lit l'effet d'un empereur « tellement nous sommes parés de vêtements magniûques « et de belles choses. Mais par-dessus tous les plaisirs que

• nous y goûtons, il y a celui des belles dames que l'on fait « venir de toutes les parties du monde, selon le désir de « chacun. Vous y verriez la dame des Barbanicchi, la reine « des Basques, la femme du Soudan, l'impératrice d'Osbech, « la Chianchian(èra de Norwège, la Sémistante de Berlin- « zone et la Scalpèdre de Narsia. Mais pourquoi vous les « énumérer? Il y a toutes les reines du monde, je dis jusqu'à

« la Schinchimurra du prêtre Jean, qui, peur moi, a des « cornes au cul. Or, voyez à présent vous-même : après qu'on « a bien bu et bien mangé des conlelli, et dansé une danse « ou deux, chacune de ces reines s'en va dans sa cliambre « avec celui qui l'a fait venir. Et sachez que ces chaifibres « paraissent un paradis tant elles sont belles; elles exhalent « des parfums non moins agréables que ceux qui sortent des « boîtes d'épices de votre boutique, quand vous faites piler m le cumin; il y a des lits qui vous paraîtraient plus beaux « que celui du doge de Venise ; c'est là-dessus qu'on va se re- « poser. Or comment on s'y démène, comment les susdites

• tisseuses y tirent le châssis à elles pour faire le drap « serré, je vous le laisse à penser. Mais parmi tous nos « autres compagnons, ceux, h mon avis, qui sont le mieux « partagés, c'est Bufîamalcco et moi, pour ce que la plupart « du temps Buffamalcco fait venir pour lui la reine de « France et moi je fais venir la reine d'Angleterre, qui, « toutes deux, sont les plus belles temmes du monde; et « nous avons su si bien faire, qu'elles n'ont point autre « chose en tête que nous. Pour quoi, vous pouvez de vous- « même penser si nous pouvons et devons vivre plus heu- « roux que les autres hommes, puisque nous avons l'amour « de deux si grandes reines; sans compter qu-'-, quand nous « voulons avoir d'elles un ou deux mille .♦lorins, nous les « avons. C'est cela que nous appelons viîl'^siceinent aller « en course; pour ce que, de même que les corsaires pillent « et dérobent les autres, ainsi nous faisons; dilférant seule-

• ment d'eux en cela qu'ils ne rendtnt jamais ce qu'ils ont « pris, el que nous, nous le rendons quand nous no'as en « sommes servi. Maintenant, mon bon maître, vous avez « compris ce que nous appelons aller en course, et vous « pouvez voir combien cela doit être tenu secret; et pour ce « plus ne vous le dis, ni ne vous en prie. — »

« Le maître, dont la science ne s'étendait probablement pas plus loin qu'à soigner les enfants de la teigne, ajouta autant de foi aux paroles de Bruno qu'on devrait le faire pour une bonne vérité, et il s'enflamma d'un si vif désir d'être admis dans cette société, qu'il n'avait jamais brûlé autant d'envie pour n'importe quelle chose désirable. Pour quoi, il répondit à Bruno que ce n'était point étonnant s'ils vivaient joyeux, et il se retint à grand'peine de ne pas le requérir sur-le-champ de le faire recevoir, remettant cela au moment où, lui ayant encore fait plus d'avances, il pourrait lui adresser sa requête avec plus de confiance. Ayant donc réservé cette question, il continua de plus en plus à le fréquenter, à l'avoir soir et matin à sa table et à lui témoigner m '• umitié démesurée; et leur liaison était devenue si grande et toi coûtiauelle, (ju'il ne semblait pas que le maître eût pu

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