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ni su vivre sans Bruno. Celui-ci, se voyant si bien traiter, pour ne point paniître ingrat de l'honneur que lui faisait le médecin, avait pfinl dans son salon le carême, un agnus Dei à l'entrée de sa chambre, et sur la porte de la rue un pot de chambre, alin que ceux qui auraient besoin de ses conseils sussent le reconnaître parmi ses autres confrères. Il lui avait peint aussi dans une ; ' 'rie qu'il avait. la bataille des rats et des chats, laqii. -ail au médecin une très belle
chose. En outre, il disait [lh luis au maître quand il n'avait pas soupe avpc lui : « — Celte nuit, j'ai t'té à l'assemblée. « et comme J'étais un peu lâs de la reine d'Angleterre, j'ai « fait venir la Gumèdrc du grand Kati de Tartarie. — » Le maître disait : « — Que veut dire Gumèdre? Je n'entends « rien à ces noms. — » <i - 0 mon maître, — disait « Bruno — je ne m'en étonne point, car j'ai bien entendu « dire que Porc-gras et Vennacena n'en parlent mie. — » Le maître dit : « — Tu veux dire Hippocrate et .\vicennes. — « Bruno dit : « — Ma foi! je n'en sais rien, je m'entomis « aussi mal à vos noms que vous aux miens; mais la Gu- « mèdre, dans la langue du grand Kan, veut dire impé-
• ratrice dans notre langue. Oh! quelle belle femme elle « vous paraîtrait! Je puis bien vous dire qu'elle vous ferait « oublier les médecines et les arguments, et tous les em- « plâtres. — »
K Comme il lui tenait de temps en temps de semblables discours pour l'enflammer de plus en plus, il advint qu'un soir à la veillée, pendant que le maître tenait la lumière h. Brnno qui peignait la bataille des lals et des chats, il pensa qu'il l'avait assez comblé de politesse pour qu'il pût se risquer à lui ouvrir son âme. Comme ils étaient seuls, il «lui dit : « — Bruno, Dieu sait qu il n'y a aujourd'hui per- « sonne au monde pour qui je ferais tout, comme je le ferais
• pour toi; et pour un peu, si tu me disais d'aller d'ici « à Peretola, je crois que j'irais ; ot pour ce, je ne veux « pas que tu t'étonnes si je te requiers de bonne amitié et « en toute confiance. Comme tu sais, il n'y a pas longtemps « que tu m'as parlé des faits et gestes de votre joyeuse cnm- « pagnie, de quoi il m'en est venu un si grand désir d en « être, que je n'ai jamais rien désiré tant que cela. Et ce « n'est pas sans raison, comme tu verras, s'il arrive jamais « que j'en sois ; car je veux que tu te moques de moi si je « n'y tais pas venir la plus belle servante que tu aies vue de « longtemps et que j'ai aperçue l'année dernière à Cacavin- « cigli. Je lui veux toute sorte de bien, et je lui ai offert dix « gros bolonais si elle voulait consentir k m'écouter; mais « elle n'a pas voulu. C'est pourquoi, autant que je peux, je
• te prie de m'apprendre ce que j'ai à faire pour pouvoir '« être de la compagnie, et de t'employer pour que j'en sois;
« de VI ai, vous aurez en moi un bon et fidèle compagnon qui « vous fera honneur. Tu vois d'ores et déjà comme je suis « bel homme et comme mes jambes sont solides sous moi ; « j'ai une figure qui paraît fraîche comme une rose, et en « outre je suis docteur en médecine, et vous n'en avez, je « crois, aucun parmi vous. Je sais nombre de belles choses, « de belles chansons, et je veux t'en dire une. — » Et sur ce, il se mit à chanter.
« Brpno avait si grande envie de rire, qu'il en étouffait, pourtant il se retint. La chanson finie, le maître dit : « — Que t'en semble ? — » Bruno dit : « — Pour siîr,les ci- « thares en tiges de blé noir ne gagneraient point avec vous, « tellement vous chantez fort et si majestueusement. — » Le maître dit : « — Je le dis que tu ne l'aurais jamais cru, « si tu ne m'avais pas entendu. — » « — Pour sûr, vous « dites vrai, — » dit Bruno. Le maître dit : « — J'en sais « encore bien d'autres ; mais laissons cela pour le moment. « Tel que tu me vois, mon père fut gentilhomme, bien qu'il « habitât au village, et d'un autre côté j'appartiens par ma « mère aux Vallecchio. Comme tu as pu le voir, j'ai bien les « plus beaux livres et la plus belle garde-robe qu'aucun « médecin de Florence^ Sur ma foi en Dieu, j'ai une robe « qui, tout compté, m'a bien coûté près de cent livres de « bogatins, il y a déjà plus de dix ans ; pour quoi, je te « prie le plus que je peux, défaire en sorte que je sois de «votre compagnie, et sur ma foi, si tu' le fais, tu peux « tomber malade quand tu voudras, jamais je ne te deman- « derai un denier pour te soigner. — » Bruno, entendant cela, et le maître lui paraissant plus que jamais un énorme niais, il dit : « — Maître, faites un peu plus de lumière de « ce côté, et ne vous impatientez pas jusqu'à ce que j'aie « fini de l'aire les queues à ces rats, et puis je vous répon- « drai. — »
« Les queues finies, Bruno, feignant d'être fort ennuyé de ce qu'on lui demandait, dit : « — Mon maître, vous feriez « de grandes choses pour moi, je le reconnais ; mais cepen- « dan^. celle que vous me demandez, bien qu'elle soit petite « eu égard à lu grandeur de votre cervelle, est très grande « pour moi, et je ce connais personne au monde pour qui « je la ferais, le pouvant si je ne la faisais pas pour vous, « tant pour ce que je vous aime comme il convient, que pour «vos paroles, lesquelles sont si remplies de bon sens qu'elles « feraient non moins sortir les bigottes d'une paire de bottes « que moi de ma résolution ; et plus je vous fréquente, plus f vous me semblez sage. Et je vous dis encore ceci,quc si « je ne vous voulais pas du bien pour autre chose, je vous « en voudrais pour ce que je vois que vous êtes énamouré « d'une chose aussi belle que vous le dites. Mais je dois
48i LE DÉCAMÉRON.
«c VOUS le dire : je n'ai pas en celte alTairc autant de pou- « voir que vous le croyez, et pour ce, je ne peux pas faire
• pour vous ce dont il serait besoin ; mais si vous me pro-
• mettez sur votre grande et finie foi de me j^arder le secret, « je vous dirai comment il faudra vous y prendre, et je « sais qu'ayant, comme vous me l'avez dit tout à l'hetire, « de si beaux livres et tant d'autres choses, vous réussirez. « — )» A quoi le maître dit : • — Parle sans crainte ; je « vois que tu ne me connais pas bien, et que tu ne sais pas m encore comme je suis discret. Quand messer Guaspar- « ruolo était juge du podestat de Foriinpopoli, il y avait « peu de choses qu'il fît sans me les faire savoir, pour ce m qu'il me savait très discret. Et veux-tu voir si je (lis vrai? « Je fus le premier h qui il dit qu'il allait épouser la Herga- « mina ; vois-tu maintenant ! — » « — Or bien, dit Bruno — « fti celui-ci se fiait à vous, je puis bien m'y lier, moi. Le
• moyen qu'il vous faudra employer est celui-ci : Nous avons « toujours à la tête de notre compagnie un capitaine et deu-x « conseillers, qu'on change de six mois en six mois; sans
• aucun doute aux calendes prochaines BufTamalcco sera « Citpitaine et moi je serai conseiller; c'est chose arrêtée.
. « Celui qui est capitaine peut beaucoup pour faire recevoir « qui lui plaît; pour ce, il me semble que vous devriez, « tant que vous pourrez, vous lier avec Buffumaicco, et lui
• faire des politesses. C'est un homme qui, vous voyant si « sage, s'éprendra de vous incontinent ; et quand vous vous « le serez quelque peu attaché par votre mérite et toutes les «c bonnes cnoses que vous avez, vous pourrez lui faire votre « demande; il ne saura pas vous dire non. Je lui ai déjà « parlé de vous, et il vous veut le meilleur bien du monde: « quand vous aurez fait ainsi, laissez-moi faire avef^ lui. — » 1,8 maître dit alors : « — Ce que tu me dis me plaît fort ; « s'il est homme à se plaire avec les savants, et qu'il cause « un peu avec moi, je ferai si bien qu'il viendra toujours « me chercher, pour ce que j'ai tant d'esprit que j'en pour- « rais fournir à toute une ville et que je resterais encore « fort savant. — »
« La chose ayant été ainsi convenue, Bruno raconta tout à Buffamalcco ; sur quoi il semblait à BufTamalcco qu'il se passerait mille ans avant qu'on en vînt à faire ce que voulait >j. ce maître sot. Le médecin qui désirait par-dessus tout aller ï en course, n'eut pas de cesse qu'il ne fût devenu l'ami de ' BufTamalcco, ce dont il vint facilement à bout. 11 commença ' à lui donner les plus beaux dîners et les plus beaux déjeuners du monde, ainsi qu'à Bruno; et ceux-ci humant les vins exquis, les gros chapons, et quantité d'autres bonnes choses, le tenaient de fort près sans se faire trop inviter; et disant toujours qu'ils ne le feraient point pour un autre, ila
UUITIÈSIE JOURNÉE. 485
ne le quittaient pas. Cependant, quand le moment parut venu au maître, il adressa sa demande à BufFamalcco comme il l'avait déjà fait à Bruno. De quoi Bulfamaicco se 'montra lort courroucé et fit de grands reproches à Bruno, disant : « — J'en jure le grand Dieu de Pasignano, .je me tiens à « peine de te donner un tel coup de poing sur la tête que « le nez te tombe dans les talons, traître que tu es, car ce « n'est pas un autre que toi qui as dévoilé ces choses-là au • maître. — » Mais ce dernier l'excusait fort, disant et jurant qu'il l'avait su d'autre part ; enfin, il finit par Tapaiser. Buffamalcco s'étant retourné vers le maître dit : « — Mon « maître, on voit bien que vous avez été à Bologne, et que «vous avez apporté la bouche close jusqu'en cette ville ; je « dis plus : vous n'avez pas appris l'A B G sur une pomme, « comme bon nombre d'imbéciles veulent faire, mais vous « l'avez appris sur un melon qui est si long ; et si je ne me « trompe, vous avez été baptisé un dimanche. Et bien que .< Bruno m'ait dit que vous avez étudié là-bas la médecine, « il me paraît à moi que vous avez appris à prendre les « hommes ; ce que, avec votre esprit et vos belles paroles, M vous savez faire mieux qu'homme que j'aie jamais « vu. — »
« Le médecin lut coupant la parole, se tourna vers Bruno et dit ; « — Quelle chose c'est que de causer avec des sa- « vants et de les fréquenter ! Qui aurait aussi vite saisi tou- « tes les particularités de mon esprit, comme l'a fait cega- « lant homme? Tu ne t'es pa>! aperçu, toi, de ce que je va- « lais, aussi vite que lui ; mais au moins, ce que je t'ai dit « quand tu me disais que Buffamalcco se plaisait avec les « savants hommes, te semble-t-il que je l'aie fait? — Bruno « dit : — Encore mieux. — » Alors le maître dit à Buffamalcco : « — Tu aurais bien dit autre chose si tu m'avais " vu à Bologne, oii il n'y avait personne, grand ni petit, « docteur ou écolier, qui ne me voulût le meilleur bien du « monde, tant je savais les captiver tous par mes raisonne- " ments et mon esprit. Et je te dirai plus : Je n'y disais « jamai.« un mot qui ne fît rire tout le monde, si fort je « leur plaisais ; et quand j'en partis, ils firent tous entendre « les plus grandes lamentations du monde, et tous voulaient « que je restasse ; et la chose en vint à ce point que pour « me faire rester, ils voulaient que je fusse chargé d'enseiu gner la médecine aux écoliers qui s'y trouvaient; mais je « ne voulus point, étant résolu de venir ici où j'ai de gros M héritages qui ont toujours été à ceux de ma maison, ce « que je fis. — »
« Bruno dit alors à Buffamalcco : « — Que t'en semble? « Tu ne me croyais pas quand je te le disais. Par ma foi, il « n'y a pas en cette ville médecin aui bb fjonnaisse à l'urine
486 LE DÊCAMÊROPf.
« d'àne comme celui-ci, et pour sûr tu n'en trouverai» pas, m d'ici aux portes de Pans, un autre pareil. Va, tâche . tenant de refuser do faire ce qu'il veut — » Le médit : " — Bruno dit vrai, mais je ne suis pas connu « ICI. Vous êtes gens aussi grossiers que pas un ; mais je « voudrais que vous me vissiez au milieu de docteurs,
• cornnieje sais m'y tenir. — > Bufl'amaicco dit alors :
* — Vraiment, maître, vous en savez bien plus que je n'uu-
* rais jamais cru; vous parlant comme on doit parler « h un savant de votre espèce, je vous dis mirifiquement « que je m'elTorcerai sans faute de vous faire entrer dans « notre compagnie. — »
« .\ près celte promesse, le médecin redoubla les politesses qu'il leur faisait ; et eux, en joyeux compères, lui faisaiont chevaucher la chèvre des plus grandes sotises du monde ; et ils lui promirent de lui donner po:-»- maîtresse la comtesse de Civilari, qui était la plus belle chose qu'on pût trouvei dans tous les lieux d'aisance de l'humaine génération. Le médecin ayant demandé quelle était cette comtesse, Hufîamalcco lui dit : « — .Ma bonne citrouille à semence , c'est
• une très grande dame, et il y a peu de maison par le « monde sur lesquelles elle n'ait pas quelque juridiction ; « les Frères Mineurs eux-mêmes lui rendent hommage au < son des trompettes. Et je puis vous dire que quand elle se c promène, elle se fait bien sentir, bien que le plu? souvent « elle se tienne enfermée ; mais cependant il n'y a pas long- « temps elle a passé devant votre porte, une nuit qu'elle « allait à l'Arno se laver les pieds et prendre un peu l'air ; « mais elle demeure le plus souvent dans la Latrine. La plu- « part du temps quelques-uns de ses sergents vont autour « d'elle, portant tous en signe de sa puissance la verge et « le plomb. Quant à ses barons, on en voit partout en « quaniité, comme le Tarnagnin de la porte, don Etron, « Manico de Scopa, le Squachcre et d'autres, qui sont, « je crois de vos amis, nr.ais dont, pour l'heure, vous ne M vous .'souvenez pas. C'est dans les bras charmants d'unn « si grande dame que nous vous mettrons, si notre projet ■ réussit, laissant de côté cette Cacavincigli. — » Le médecin, qui était né et avait grandi à Bologne, n'entendait point les expressions de ceu.x-ci, pour quoi il se déclara satisfait d'avoir cette dame.
« Peu de temps après cette conversation, les peintres lui dirent qu'on allait le recevoir. La veille de la nuit oii l'on devait se réunir, le maître les eut tous deux à déjeuner, et quand ils eurent déjeuné, il leur demanda quel moyen il devait prendre pour aller dans cette compagnie. Buffamalcco lai dit : « — Voyez, maître, il vous faut beaucoup de fer- « meté, pour ce que si vous n'étiez pas très ferme, vous
« pourriez être refusé et nous causer à nous un grand domt mage ; et vous allez voir en quoi il vous faut être très ferme. Il faut que vous vous arrangiez de façon à voua t trouver ce soir, sur le premier somme, sur un de ces tom- « beaux relevés qu'on a construits il y a peu de temps, en « dehors de Santa Maria Novella, avec une de vos plus « belles robes sur le dos, afin que, pour la première fois, f vous comparaissiez honorablement devant la compagnie, m et aussi pour ce que, — d'après ce qui nous a été dit... « mais cette fois-là nous n'y étions pas — comme vous êtes « gentilhomme, la comtesse entend vous faire chevalier du « bain à ses frais ; là, vous attendrez jusqu'à ce que vienne •c vous chercher celui que nous enverrons. Et pour que vous « soyez informé de tout, il viendra pour vous chercher une « bêle noire et cornue, pas très grande ; elle ira, faisant
• devant vous sur la place de grands sauts et soufflant très « fort pour vous effrayer; mais quand elle verra que vous « ne vous épouvantez point, elle s'approchera doucement de « vous. Quand elle sera tout près, vous descendrez alors « sans crainte de dessus le tombeau, et sans penser à invo- « quer Dieu ou les saints, vous monterez sur son dos, et
• aussitôt que vous y serez monté, vous vous croiserez les « mains sur la poitrine, sans toucher la bête. Alors, elle t s'en ira doucement et vous portera vers nous. Mais pen- < dant tout ce temps, si vous vous recommandez à Dieu ou « aux saints, ou si vous avez peur, je vous préviens qu'elle « pourrait bien vous jeter en un lieu où vous ne sentiriez f pas bon ; et pour ce, si vous n'avez pas assez de cœur « pour ne point trembler n'y allez pas, car vous vous nui- « riez à vous-même, sans aucun profit pour nous. — »
« Le médecin dit alors : « — Vous ne me connaissez pas « encore; vous vous méfiez peut-être parce que je porie des « gants aux mains et des vêtements longs. Si vous saviez ce « que j'ai fait autrefois de nuit à Bologne, quand j'allais « parfois avec mes camarades courir les femmes, vous seriez « étonnés. Sur ma loi en Dieu, il y eut telle nuit où, une «< femme ne voulant pas venir avec nous — c'était une mal- « heureuse et, qui pis est, pas plus haute que le coude — « je lui donnais tout d'abord de grands coups de poing, « puis l'ayant prise de force, je crois que je la portai plus « d'un jet d'arbalète, et je fis tant qu'il fallut qu'elle vînt « avec nous. Une autre fois, je me souviens que, n'ayant « avec moi personne autre qu'un mien serviteur, je passai « un peu après lAve Maria le long du cimetière des Frères M Mineurs, où l'on avait le jour même enterré une femme, « et je n'éprouvai pas la moindre peur. Pour ce, ne vous « méfiez pas de mon courage, car, pour courageux et vail- « lant, je ne le suis que trop. Et je vous dis que pour voua
4SS LB DÉCAMÈRON.
« faire honneur, je mettrai ma robe d'ccnrlatc avec laquelle " .)•? lus fait docteur ; vous verrez ai la compagnie ne se ré- • jiuiiru pus quand elle me verra, et si je ne serai pas (ait - promptement capitaine. Vous verrez aussi comme la chose >' ira quand j'y serai, puisqu'avant môme de m'uvoir vu, cette '< comtesse s'est tellement amourachée de moi, qu'elle veut H me faire chevalier du bain ; et probablement la chevalerie «< ne m'ira pas si mal, et je saurai bien la soutenir. Laissez- •« moi seulement laire. — » « Bulfamalcco dit : << — Vous " parlez fort bien ; mais prenez garde de me faire le tour « de ne pas venir ou de ne pas vous y trouver quand nous " vous enverrons chercher. Je dis cela pour ce qu'il lait « froid, et que vous, messieurs les médecms, vous craignea « beaucoup le froid. — » « — Ne plaise à Dieu — dit le « médecin — je ne suis pas de ces frileux ; je n'ai cure du « froid ; quand je me lève la nuit pour les besoins du corps, M comme il arrive parfois à chacun, je ne mets pas autre « chose sur ma chemise que ma pelisse; et pour ce, j'y serai « certainement, —
« Les deux compères étant partis, le maître, dès que la nuit fut venue, trouva un prétexte vis-à-vis de sa femme, et ayant pris en cachette sa oello robe, il l'endossa, et quand il lui narut temps, il se rendit sur un des tombeaux susdits ; là sur ces marbres resserrés, le froid était grand, il se mit à attendre la bote, liuiïamalcco qui était grand et robuste de sa personne, seprocura un de ces masques dont on se servait pour certains jeux qui ne se font plus, et se mit sur le dos une pelisse noire à l'envers; et il s'accoutra de telle sorte avec elle qu'il ressemblait à un ours, si ce n'est que sa ligure était celle d'un diable et avait des cornes. Ainsi acîoutré, il s'en alla sur la place neuve de Santa Maria No vella, suivi de loin par Bruno, qui voulait voir comment la chose irait. Dès qu'il se fut aperçu que le maître y était, il se mit à gambader et à faire une grandissime rumeur par la place, à souffler, à hurler et à grincer des dents comme s'il eût été enragé. A peine le maître l'eut-il vu et entendu, que tous ses poils se nérissèrent sur son dos, et qu'il se mit à trembler de tous ses membres, comme quelqu'un qin était plus poltron qu'une femme ; et il eut un moment oii il aurait préféré être chez lui que là. Mais cependant, puisqu'il y était venu, il s'efforça de se rassurer, tant l'emportait son désir d'arriver à voir les merveilles dont on lui avait parlé.
« Quand Buffamalcco eut exhalé quelque temps sa rage, comme je viens de le dire, feignant de s'apaiser, il s'approcha du tombeau sur lequel était le maître, et se tint immobile. Le maître, tout tremblant de peur, ne savait que faire, •'il devait monter sur la bote ou n'y pas monter. Enûn,crai
gnant qu'elle ne lui fît du mal su n'y montait pas, cette nouvelle peur chassa la première, et il descendit du tombeau disant tout bas : Dieu me soit en aide ! Puis il monta sur la bête, et après s'y être bien installé, il se croisa les mains, tout tremblant, de la façon qu'il lui avait été dit. Alors Buffamalcco se dirigea doucement vers Santa Maria délia Scala, et marchant à quatre pattes il le porta jusque vers les dames de Ripole. Il y avait alors dans cette rue des fosses dans lesquelles les laboureurs des champs voisins faisaient vider la comtesse de Civillari pour engraisser leurs champs. Dès que Buifiirralcco fut auprès, il s'approcha du bord do l'une d'elle, et prenant bien son temps, il porta la main à l'un des pieds du médecin, et s'en débarrassant d'un coup d'épaule, il le jeta dans la fosse la tête la première, puis il se mit à grincer des dents, à sauter, à faire le furierfx, et s'en alla le long de Santa Maria délia Scala du côté du pré d'Ognisanti où. il retrouva Bruno qui, ne pouvant se retenir de rire, s'était enfui. Et tous deux s'en donnant à cœur joie, se mirent à regarder de loin ce que ferait le médecin embrené.
« Messer le médecin, se voyant dans un endroit si abominable, s'efforçait de se relever et d'en sortir, et retombant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, il s'empêtra de la tète aux pieds ; enfin, dolent et tout plaintif, après en avoir avalé quelques drachmes, il réussit à en sortir, en y laissant toutefois son capuchon. S'essuyant avec les mal ns du mieux qu'il pouvait, ne sachant quel autre parti prendre, il s'en retourna chez lui et frappa jusqu'à ce qu'on lui ouvrît. Il était à peine entré, et la porte venait de se refermer sur lui, que Bruno et Buffamalcco arrivèrent juste pour entendre comment le maître était reçu par sa femme. 8'étant misa écouter, ils entendirent la dame lui dire les plus grosses injures qui eussent jamais été dites à un pauvre diable ; elle disait : « — Eh ! comme cela te sied bien 1 Tu étais allé voir « quelque autre femme, et tu voulais paraître devant elle « avec honneur dans ta robe d'écarlate. Or, ne te suffisais-jé « pas, moi? Ma mie, je suffirais à tout un peuple, et non « seulement à toi. T'eusse-^t-on aussi bien noyé comme on « ta jeté là où tu méritais d'être jeté. Voilà, par ma foi, un i « honnête médecin 1 II a femme, et il va la nuit chercher les [ « femmes des autres 1 — » Et pendant que le médecin se faisait laver du haut en bas, la dame ne cessa de le tour- \ menter jusqu'à minuit avec de semblables reproches et bon \ nombre d'autres.
« Le lendemain matin, Bruno et Buffamalcco, a?près s'être
{)eints sur toute la peau des taches livides comme en laissent es coups de bâton, s'en vinrent à la maison du médecin, et le trouvèrent déjà levé. Etant entrés, ils sentirent que tout
y puait, car on n'avait pas encore pu tout nftlloycr. Le médecin les voyant venir, alla à leur rencontre, disant que Dieu leur donnât le bonjour. A quoi Bruno et Bniramalcoo, qui s'étaient entendus d'avance, répondirent d'un air courroucé :
• — Nous ne vous en disons pas autant ; au contraire, nous « prions Dieu qu'il vous donne tant de maie an que vous en « mourriez, comme étant le plus déloval.le plus grand trat-
• Ire qui existe ; pour ce qu'il n'a point dépendu do voua, '< alnrs que nous nous efTorçions do vous faire honneur et •« olaiair que nous n'ayions été assommés comme des chiens. « tirft'e à votre déloyauté, nous avons reçu cette nuit tant w de coups, qu'il en faudrait moins pour qu'un âne aille à « Rome; sans compter que nous avons t'té sur le point « d'être chassés de la compai^nie dans laquolle nous avions
• tout prép .fé poîir vous faire recevoir. Et si vous ne nous « croyez poiai, regardez notre pauvre cor[)S comme il est « nrr;inçré. — • K» sélant retirés dans un coin, ils ouvrirent le devant de leurs vêtements et lui montrrrent.leur poitrine toute peinte, qu'ils se hâtèrent de recouvrir. Le médecin vmdait s' 'l par e-' de sa mésaventure, et comment il avait éN - ïi\ fosse ; mais Bulfamalcco lui dit:« — Je « voudrai> qu n vou3 eût jeté du haut du pont dans l'Arno. « Pourquoi vous étes-vous recommandé à Dieu et aux saints? « Ne vous avais-Je point prévenu d'avance de ne point le
• faire ? — «» Le médecin dit : « — Sur ma foi en Dieu, je « ne m'y suis point recommandé. — » « — Comment — dit « Buffamalcco, — vous ne vous êtes pas recommandé! Vous « vous y êtes recommandé très fort ; notre messager nous a « dit que vous trembliez comme la feuille et ne saviez où « vous étiez. Or, vous nous avez ; iei joué lo tour ; mais m personne ne nous le fera plus, et nous vous en ferons « à vous l'honneur qu'il convient. — » Le médecin se mit à leur demander pardon et à les prier pour Dieu de ne point lui faire d3 reproches ; et du mieux qu'il sut il s'efforça de les apaiser. Et de peur qu'ils ne divulguassent son aventure, il leur fit depuis ce moment beaucoup plus de politesses £t d'amitiés qu'il ne leur en avait fait auparavant, le3 engageant souvent à sa table et autres choses semblables. C'est ainsi, comme vous venez de l'entendre, qu'on enseigne le boD gens à a^i n'en iK poiat appris k Bologne. — > •
HUITIÈME JOURNÉE. A9t
NOUVELLE X
Un» Sicilienne enlève par rase à un marchand l'argent qu'i avait apporté à P»leime ; celui-ci y étant revenu «t feignant J'y avoir apj »rté encoio plus da raarcliandiies que la pn'mière fois, emprunte de l'argent à .a dame et lui laisse en paiement de l'eau et de l'étoupe.
Combien la nouvelle de la reine fît en plusieurs endroits rire les dames, il ne faut pas le demander ; il n'y en eut pas une à qui, de fou rire, les larmes n'en vinssent aux yeux une douzaine de fois. Mais quand elle fut finie, Dioneo qui savait que c'était son tour dit : « — Gracieuses dames, c'est chose manifeste que les bons tours sont d'autant plus plaisants qu'ils sont joués artificieusement aux trompeurs mêmes. Et pour ce, bien que vous ayiez toutes raconté de très belles choses, j'p'itends en rnconter une qui devra encore plus vous plaire que celles déjà dites, d'autant que celle qui fut jouée était une maîtresse femme en fait de jouer les autres, et bien supérieure à toutes celles et à toux ceux don; vous avez parié.
« C'était l'usage — ?ît peut-être l'est-ce encore aujourd'hui — dans toutes les villes maritimes qui ont un port, que tous les marchands qui y arrivent avec des marchandises, après les avoir fait décharger, les fassent porter dans un entrepôt qu'en beaucoup d'endroits on nomme douane et que tient le conseil ou le seigneur de la ville. Et là, ceux qui sont préposés à cet effet, après avoir reçu un état détaillé de la marchandise et du prix, donnent au marchand un magasin dans lequel il dépose lui-même sa marchandise et l'enferme sous clef; puis les susdits douaniers inscrivent sur le livre de la douane, au compte du marchand, toute la marchandise et se font ensuite payer leurs droits par le marchand au fur et à mesure que celui-ci retire de la douane tout ou partie de son dépôt. C'est sur ce livre de la douane que les courtiers s'informent de la qualité et de la quantité des marchandises qui s'y trouvent, quels sont les marchands à qui elles appartiennent, pour ensuite traiter avec eux à l'occasion d'échanges, de trocs, de vente ou d'autres genres d'affaires. Cet usage, comme en beaucoup d'autres lieux, existait à Palerme, en Sicile. Là, également, il y avait et il y a encore bon nombre de femmes très belles de corps, mais ennemies de l'honnêleté, et qui, par qui ne les connaîtrait
Êas, seraient et sont tenues grandes et très honnêtes dames, tant toutes à l'alfût d'une occasion non pas déplumer mai&
492 LE UÉCAMÉHUN.
d'écorcher les hommes, dès qu'elles apercevaient un rnarchan.i étranger, elles couraient s'informer au livre de 1» douane de ce qu'il possédait et de ce qu'il pouvait faire ; puis, par leurs agaceries et leurs avances amoureuses, par leurs doux propos, elles s'ingéniaient à amorcer ces marchands et à les faire tomher dans leurs lacs
an r-.'iiv Klles en ont déjà séduit un grand nombre aux-
qi "nt ï^oullré des mains une bonne partie de leurs
î'i -l'S, sinon toutes; il.v en a môme qui y ont laissé
1 i marchandise, le nrivire, la chair et les os, si doucement la barbiére a su mener le rasoir.
« Or, il n'y a pas encore longtemps, il advint, qu'envoyé par ses maîtres, arriva à Palerme un de nos .jeunes florentins dit Nicolo (la Cignano, bien qu'il s'appelât réellement Salabaetto, avec un si fort chargement de draps de laine qui lui restait de la foire de Salerne, qu'il pouvait bien valoir cinq cents florins d'or. Après en avoir remis la liste aux douaniers, il les mil dans un magasin, et sans trop montrer grande presse de les vendre, il se mit à se divertir par la ville. Comme il était frais et blond, fort beau et bien portant, il advint qu'une de ces barbières qui se faisait appeler madame Blanchefleur, ayant eu vent de ses faits et gestes jeta l'œil sur lui. S'en étant aperçu et pensant que r.'é\n.'\t une grande dame, il crut qu'il lui avait plu pour sa beauté, et il résolut de mener très secrètement cette amourette. Sans en rien dire à personne, il se mit à passer et à repasser devant la maison de la dame. Celle-ci, s'en étant aperçue, commença par l'allumer avec quelques œillades pour lui taire voir qu'elle se consumait pour lui, puis elle lui envoya secrètement une de ses femmes qui connaissait admirablement l'art du maquerellage. Cette femme, quasi les larmes aux yeux, après forces paroles, lui dit qu'avec sa beauté et ses manières plaisantes, il avait séduit sa dame à ce point qu'elle n'avait de repos ni le jour ni la nuit; et pour ce, quand il lui plairait, elle désirait par-dessus tout pouvoir se rencontrer avec lui secrètement dans une maison de bains. Puis, ayant tiré un anneau de sa bourse, elle le lui donna de la part de sa dame.
« Salabaetto. entendant cela, fut l'homme le plus joyeux qu'il y eut jamais ; il prit l'anneau, le porta à ses yeux, et le baisa; puis il le mit à son doiprt et répondit à la bonne femme que si madame Blanchefleur l'aimait, elle en était bien payée, pour ce que lui l'aimait plus que sa propre vie, et qu'il était tout prêt à aller la trouver dès que cela lui ferait plaisir et à quelque heure que ce fût. La messagère étant donc retournée vers sa dame avec cette réponse, revint peu après dire à Salabaetto à quelle maison de bains il devait aller l'attendre le lendemain à l'heure de vesprée. Sola-
bacUo sans en souffler mot à personne, y alla à l'heure qui lui avait été indiquée et trouva que la maison de bains avait été retenue par la dame. Il y était depuis quelques instants à peine, quand vinrent deux esclaves chargées l'une d'un grand et beau matelas de coton, et l'autre d'un grand panier plein de toutes sortes de choses. Ce matelas ayant été étendu sur une litière dans une des chambres de l'établissement, on mit dessus une paire de draps légers bordés de soie, et une couverture de coton de Chypre très blanche, avec deux oreillers richement brodés. Salabaetto s'étant déshabillé et étant entré au bain, les deux esclaves le lavèrent et le nettoyèrent complètement.
« Il n'attendit guère sans que la dame vînt à la maison de bains avec deux autres esclaves. Là, dès qu'elle fut seule avec lui, elle lit à Salabaetto une grandissime fête, et après les plus beaux soupirs du monde, après l'avoir' à plusieurs reprises accolé et baisé, elle lui dit : « — Je ne sais pas « quel autre que toi aurait pu m'amener à faire cela ; tu « m'as mis le feu aux armes, chien de Toscan. — » Après quoi, selon qu'il lui piut, ils entrèrent tous deux nus au bain avec les deux esclaves. Alors la dame, sans le laisser toucher par personne Mutre, lava merveilleusement Salabaetto de la tête aux pieds, avec du savon parfumé à l'odeur de girofle; puis elle se tli iaver et frotter à son tour par les esclaves. Cela fait, ici essciavts apportèrent deux draps très blancs et très fins d'oi s échappait une si forte odeur de rose, que tout ce qui était là sentait la r(>se ; dans l'un elles enveloppèrent Salabaei.to et dans l'autre la dame ; puis, les ayant pris sur leur dos, elles les portèrent tous les deux sur le lit préparé. Là, apri;3 qu'ils eurent transpiré pendant un instant, les esclaves leur enlevèrent les draps, et les mirent tout nus dans des draps frais ; alors on tira du panier des flacons d'argent mugnitiques ei pleins les u.id d'eau de rose, les autres d'eau de fleur d'oranger^ ceux-ci d'eau de fleur de jasmin, ceux-là d'eau de nafTe, dont on les arrosa de la tète aux pieds ; puis on sortit les boîtes de confetti et les vins précieux, et ils se réconfortèrent un peu.
« Il semblait à Salabaetto qu'il était au paradis, et il avait examiné plus de mille fois la dame qui, de vrai, était très belle, et chaque heure lui paraissait durer cent ans dans son désir de voir ces esclaves s'en aller pour qu'il pût rester seul dans les bras de la belle. Sur l'ordre de celle-ci, les esclaves, après avoir laissé dans la chambre un flambeau allumé, s en allèrent enfin, et la dame et Salabaetto s'étant mutuellement embrassés, ils demeurèrent ainsi pendant une grande heure, au grandissime plaisir de Salabaetto à qui il semblait que la dame était dévorée d'amour pour lui. MaiM auand il carut temps à celle-ci de se lever,
•4i)i LE décamLrû.n.
elle fit revenir les eFclnvos et ils se revêtirent \ puis, buvant de nouveau et inan.; '«int des confelli, ils se restaurèrent quelque peu et se hivcn-nt le visage et les mains avec les eaux de senteur susdites. Alors, désirant partir, lu dame dit à Salabaetto : « — Si cela t'agrée, ce me serait à
• moi une grande faveur que lu l'en vinsses ce soir souper « et coucher avec moi. - » Salabaetto qui flé]à était pris par la beauté et par la grâce rueée de cette feiiinie, croyant lermement être aimé d'elle comme s'il eût été l'Ame de son corps, répondit : « — Madame, tout ce qui peut vous plaire « m'agrée très fort, et pour ce, ce soir et toujours, j'entends « faire ce qu'il vous plaira, et ce que vous m'ordonnerez. — »
• Sur ce, la dame étant retournf^e chez elle, et ayant fait orner sa chambre de ce qu'elle avait de plus beau, fit apprêter un splendide souper et attendit Salabnelto. Celui-ci, dès que l'obscurité fut un peu venue, s'en alla la rejoindre, et ayant été joyeusement reçu, soupa en grande lie.-se et admirablement servi. Puis, étant entrés dans la chambre de la dame, il y sentit une merveilleuse odeur de boi^ d'aloès ; il vit un lit très riche, sur lescolonnes duque' étaient sculptés des oiseaux de Chypre, et une foule de bpaux vêtements sur les porte-manleaux. Toutes ces choses ensemble, et chacune d'elles en particulier, lui firent penser que sa maîtresse devait être une grande et riche dame. Bien qu'il eiit entendu murmurer le contraire sur sa façon de vivre, il ne le voulut croire pour rien au monde; et s'il pensait qu'elle avait déjà bien pu se jouer de quelques imbéciles, il ne pouvait s'imaginer qu'une pareille chose diit lui arriver à lui. 11 coucha donc cette nuit avec elle, à son grandissime plaisir, s'en éprenant de plus en plus. Le lendemain matin, la dame lui ceignit une belle et jolie ceinture d'argent, lui donna une belle bourse et lui dit : « — Mon doux Salabaetto, je me « recommande à toi ; et de même que ma propre personne.
• tout ce qui est ici est à ton service, ainsi que tout ce q<J •« dépend de moi. — » Salabaetto, joyeux, l'accola et 1« baisa, puis étant parti de chez elle, il s'en alla là où les autres marchand se tenaient d'habitude.
« 11 revit de cette façon plusieurs fois la dame, sans que cela lui coûtât la moindre chos3 du monde, et de plus en plus épris d'elle. Sur ces entrefaites, il vendit ses marchandises comptant et avec un bon gain, ce que la dame apprit sur-le-champ, non par lui, mais par d'aulras. Salabaetto étant un soir allé la voir, elle se mil à plaisan'.er et à jouer avec lur, à l'accoler et à le baiser, se montrant si fort éprise qu'elle paraissait devoir mourir d'amour dans ses bras ; elle voulait par-dessus le marché, lui donner deux magnifiques nappes d'argent qu'elle avait, ce que Salabaetto refusait d'accepter, avant de.ià rcQU d'elle, à diverses re*rise8, pour unv
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valnnr d'au moins trente florins d'or, sans avoir pu lui faire accepter chose qui valût un sol. A la lin, quand elle l'eut bien allumé par ses caresses et ses libéralités, une de ses esclaves, à laquelle elle avait donné des ordres en conséquence, vint l'appeler ; pour quoi, apics être sortie de la chambre et être restée un instant dehors, elle rentra tout en larmes, se jeta le visage sur le lit, et se mit à pousser les plus grandes lamentations quejamais iémme ait faites. Salabaetto s'en étonnant, la prit dans ses bras, se mit à pleurer avec elle, et lui dit : « — Eh ! cœur de mon corps, qu'avez-vous a si soudain ? qu'elle est la cause de cette douleur ? Dites-le « moi, chère âme. — » Après que la dame se fut fait longtemps prier, elle dit : «. Hêias ! mon doux seigneur, je ne « sais que faire ni que dire ; je viens de recevoir une lettre «' de Messine ; c'est mon frère qui méciit que, dussé-je « vendre et engager tout ce que j'ai chez moi, je lui envoie '< sans faute, d'ici à huit jours, mille florins d'or, sinon qu'il « aura la tête coupée ; et je ne sais ce que je dois faire jiour « avoir promptement cette somme. Si j'avais seulement « quinze jours devant moi, je trouverais moyen de l'avoir « d'un endroit où l'on m'en doit bien davantage, ou bien je '( vendrais quelqu'une de mes propriétés ; mais, comme je " ne le puis pas, je voudrais être morte plutôt que d'avoir « reçu cette méchante nouvelle. — » Cela dit, se montrant •;Ort désolée, elle ne s'arrêtait pasf de pleurer.
(( Salabaetto, auquel les flammes amoureuses avaient enlevé une grande partie de son bon sens, croyant ces larmes vraies et plus encore ces paroles, dit : « — Madame, je ne « pourrais vous offrir mille florins d'or, mais je puis bien « vous en prêter cinq cents, si vous pensez pouvoir me les « rendre d'ici à quinze jours. Par bonheur pour vous, j'ai • vendu hier mes marchandises, car autrement je n'aurais « pas pu vous prêter un sol. — » « — Hélas ! — dit la « dame — tu as donc manqué d'argent ? Pourquoi ne m'en « demandais-tu pas ? Si je n'ai pas mille florins ici, j'en « avais bien cent et même deux cents àte donner. Tu m'as '< ôté tout courage jiour recevoir de toi le service que tu « m'offres. — » Salabaetto, de plus en plus gagné par ces « paroles, dit : « — Madame, je ne veux pas que vous rne « retusiez pour cela ; car si j'avais eu le même besoin d'arec gent que vous, je vous en aurais fort bien demandé. — » « — Hélas ! — dit la dame — mon doux Salabaetto, je re- « connais bien là ton véritable et parfait amour pour moi, « puisque, sans attendre que je te le demande, tu m'offres « généreusement de me venir en aide en cette circonstance, « en me prêtant une si forte somme. Certes, je n'avais pas « besoin de cela pour être tout à toi, mais cela fait que je « t'appartiens bien plus encore, et jamais je n'oublierai que
4'JC LE DtCAMÉHON.
« je te dois la vie de mon frère. Mais Pieu sait que c'est « bien malgré moi que jepn^nds cet urgent, conpidprant que « tu es marchand et sachant ce q-io lej" marchands reuvent • faire avec leur argent. Mais pour ce que la nécessité m'y « force, et que j'ai le ferme espoir de te le rendre bientôt, «je l'accepterai, et pour le reste, si je ne trouve pas un « moyen plus prompt, j'engagerai tout ce que je possède.—» Ayant dit cela toutcn pleurant, elle se laissa tomber le visage .sur le sein de Salahaetlo. Coluici se mit à la consoler, et après ôtre resté toute la nuit avecelle, pour bien lui montrer qu'il était son libéral serviteur, sans attendre quelle lui en fît la demande, il lui porta cinq cents beaux florins d'or qu'elle prit, riant en son cœur et pleurant des yeux, Salabaetto s'en remettant à sa simple parole.
« A peine la dame eut-elle l'argent, queles manièrescommencèrent à changer ; tandis (|u'au{)aravant, toutes les fois qu'il avait plu à Salabaelto d'aller voir la dame, l'entrée de la maison lui avait clé libre, on trouvait maintenant toutes sortes de prétextes qui faisaient qu'il pouvait à peine entrer une lois sur sept, et il ne trouvait plus le môme visage, les mômes caresses, le môme accueil (ju'avant. Le terme où il devait ravoir son argentélant passé depuis un mois et môme deux, il le réclama, mais on lui donna de belles paroles en
fiaiement. Sur quoi, Sabihaelto s'apercevant de la ruse de a méchante femme et son peu de sens : sentant qu'il ne pouvait dire de tout ceci que ce qu'il lui plairait à elle de dire, n'ayant de ce prêt aucun écritni témoignage, et n'osant s'en plaindre à personne, tant pour ce qu'il en avait été averti auparavant que par crainte des moqueries que sa bôtise méritait, dolent outre mesure, se désolait en lui-môme de sa sottise. Ayant reçu de ses maîtres plusieurs leltresoîi on lui enjoignait de changer l'argent et de l'envoyer, et comme il ne pouvait pas le faire, il se décida à partir afin que sa faute ne fût pas découverte. Etant monté sur un navire, il s'en alla, non à Pise, comme il aurait àû, mais à Naples.
« 11 y avait à Naples, à cette <?poque, notre compère Pietro dello Canigiano, trésorier de madame l'impératrice de Constantinople, homme de grande intelligence et d'esprit subtil, et qai était grand ami de Salabaetto et desa famille. Au bout de quelques jours, Salabaetto se plaignit à lui, et comme il était un homme très discret, il lui raconta ce qu'il avait fait et sa triste aventure, lui demandant aide et conseil pour trouver un moyen de gagner sa vie à Naples, et affirmant qu'il avait l'intention de ne plus jamais retourner à Florence Le Canigiano, lAché de cela dit : « — Tu as mal fait ; tu « t'es mîl comporté ; tu as mal obéi à tes maîtres ; tu as dé- « pensé trop d'areent à la fois pour tes plaisirs ; mais ce qui
m est fait est fait ; il faut voir à le réparer. — » Et, en homme avisé, il vit promptement ce qu'il y avait à faire, et il le dit à Salabaelto. Le conseil plut à celui-ci, et il se décida à le suivre. Il avait encore quelque argent, et le Ganigiano lui en ayant prêté quelque peu, il fit faire de nombreux ballots bien ficelés et bien emballés ; il acheta une vingtaine de barriques à huile, qu'il fit remplir; puis, ayant chargé le tout, il s'en retourna à Palerme. Là, il donna aux douaniers la liste et le prix des barriques, et après les avoir fait inscrire toutes h son nom, il les mit en magasin, disant qu'il n'y voulait point toucher jusqu'à ce que d'autres marchandises qu'il attendait fussent arrivées.
« Blanchefleur ayant appris cela, et ayant entendu dire que ce qu'il avait présentement apporté valait bien deux mille florins d'or et plus, sans compter ce qu'il attendait et qui en valait bien plus de trois mille, pensa que ce qu'elle lui avait soutiré était peu de chose, et résolut de lui rendre les cinq cents florins, afin d'avoir la plus grande partie des cinq mille. Elle l'envoya chercher, et Salabaetto, devenu prudent, y alla. La dame, feignant de ne rien savoir de ce qu'il avait apporté, lui fit une merveilleuse fête, et dit : « — Situ étais fâché contre moi parce que je ne t'ai pas « rendu ton argent à l'époque fixée... — » Salabaetto se mit à rire et dit : « — Madame, il est vrai que cela m'a bien un € peu fâché, car je me serais arraché le cœur pour vous le « donner si j'avais cru vous faire plaisir ; mais je veux que « vous entendiez comment je suis fâché contre vous. L'amour « que je vous porte est tel, que j'ai fait vendre la plus grande « partie de mes biens, et que j'ai apporté ici de la marchan- € dise pour plus de deux mille florins, et que j'en attends « du Ponant pour plus de trois mille. J'entends établir en « cette ville un magasin et m'y fixer, pour être toujours près « de vous, car il me sembleêtre plus satisfait de votre amour « qu'aucun autre amant puisse l'être du sien. — A quoi la dame dit : « — Vois, Salabaetto, tout ce qui t'agréera me t plaît fort, comme étant l'homme que j'aime plus que ma « vie, et je suis très contente que tu sois revenu ici avec « cette intention, car j'espère avoir encore beaucoup de bon « temps avec toi ; mais je veux un peu m'excuser de ce que « tu as trouvé parfois la porte fermée quand tu as voulu « venir ici, dans le temps oïli tu fus pour t'en aller, comme « aussi de ce que tu n'y as pas été quelquefois aussi bien « reçu que d'habitude, enfin de ce que je ne t'ai pas rendu « ton arf^'ent au terme convenu. Tu sauras que j'étais alors « plongée dans une grandissime douleur, dans unegrandis- « sime affliction, et que lorsqu'on est dans une telle dispo- • sition, quelque fortement qu'on aime les gens, on ne peut « leur faire aussi bon visage, ni être aussi attentionné pour
« eux comme ils le désireraient ; tu sauras ensuite qu'il est « très dillioiie à une tonimo de trouver millo florins d'or; on « nous dit tout le long du jour des mensonges, on no nous a tient pas ce qu'on nous avait promis, de sorte que nous « sommes forcées, à notre tour, de mentir ; et de là vient, « et non d'autre cause, que je ne t'ai pas rendu ton argent ; « mais je l'ai eu peu do temps après ton départ, et si j'avais « 8!i où te l'envoyer, pour sûr je le l'aurais envoyé ; mais,
• comme je ne le savais pas, je te l'ai gardé. — » Et s'élant fait apporter une bourse où étaient les mêmes florins qu'il lui avait donnés, elle la lui mit dans la main, et dit : « — Vois s'il y en a liien cinq cents. — »
• Jamais Salabaetto n'avait été plus content. Ayant compté les florins et en ayant trouvé cinq cents, il les serra sur lui et dit : « — Madame, je vois que vous» dites vrai, mais vous « en avez bien assez lait; et jo vous dis que, pour l'amour « que je vous porte, vous ne m'en sauriez demander pour « vos besoins unesi grande quantité que si je le pouvais laire,
• je ne les misse à votre service ; et quand je serai établi rt ici, vous pourrez en faire l'épreuve. — » Ayant de cette façon réintégré son amour avec elle en paroles, Salabaetto se remit à la fréquenter assidûment, et, de son côté, la dame lui procurait les plus grands plaisirs et les plus grands honneurs du monde, lui témoignant l'amour le plus vif. .Mais Salabaetto voulant, par une tromperie, punir (a tromperie de sa maîtresse, un jour que celle-ci lui avait fait diro de venir souper et coucher avec elle, y alla si mélancolique et si triste, qu'on eût dit qu'il voulait mourir. Blanchefli;ur. l'accolant et le baisant, se mit à lui demander pourquoi il avait un tel chagrin. Après qu'il se fut fait prier un peu, il dit : « — Je suis perdu, pour ce que le navire sur lequel est « la marchandise que j'attendais a été pris par des corsaires « de Monaco et est mis à rançon pour dix mille florins d'or, «. sur lesquels il laut que j'en paie mille ; et je n'ai pas un
• denier sur moi, pour te que les cinq cents que tu m'as « rendus, je les ai immédiatement envoyés à Naples pour €« en acheter de la toile pour faire venir ici. Or, si je veux « vendre maintenant la marchandise que j'ai ici, c'est à
• peme si je. pourrai avoir un denier de mes deux denrées, « pour Cii que ce n'est pas le moment, et je ne suis pasen- « core a,3sez connu ici pour trouver quelqu'un qui meviennr- « eu dide ; et pour ce, je ne sais que faire ni que dire. Si « je n'envoie pô.3 l'argent tout de suite, la marchandise sera « condaitr> à Âiouaco, et je n'en reverrai jamais un mor-
• ceau. — »
a La dame fut fort affligée de cet événement, car il lui semblait que tout était perdu pour elle ; et songeant au moyen quelle devait prendre pour que lamarchanclise n'ai-
iât poinl à Monaco, elle dit : « — Dieu sait que j'ensuis très « ennuyée par amour pour toi ; mais que sert de se tant la- « n:ienler 'i Si j'avais cet argent. Dieu sait que je te le prô- ■ terais sor-le-champ ; mais je ne l'ai pas. Il est vrai qu'il y « a une personne, qui l'autre jour me prêta les cinq cents a florins qui me manquaient, mais elle prête àgrofse usure, « car elle ne le veut pas taire à moins de trente pour cent. « Si tu veux user de cette personne, il faudra lui iournir uu « bon gage ; et pourmoi, je suis décidée à engager toul ce « que je possède et jusqu'à ma personne pour te servir. Mais « pour le reste, quelle garantie donneras-tu ? — » Sulabaetto comprit la raison qui poussait la dame à lui rendre ce service, et que ce serait elle qui prêterait l'argent. Cela lui plaisant fort, il la remercia tout d'abord, puis il lui dit que la nécessité le contraignant, il ne reculerait pas devant un gros intérêt. 11 ajouta qu'il donnerait pour sûreté la marchandise qu'il avait en douane, en la faisant inscrire au nom de celui qui lui prêterait l'argent, mais qu'il voulait garder la clef des magasins, tant pour pouvoir montrer sa marchandise si quelqu'un lui demandait à la voir, que pour <|u'elie ne lût touchée, gâtée ou changée par personne. La dame dit qu'il parlait bien, et que c'était là une sûreté suflisante.
« En conséquence, quand le .jour fut venu, elle envoya chercher un courtier en qui elle avait grande confiance, et ayant causé avec lui de cette affaire, elle lui donna mille florins d'or que le courtier prêta à Salabaetto, et qui lit inscrire en son nom à la douane ce que Salabaetto y avait; après quoi, tous étant d'accord, ils vaquèrent à leurs autres allaires. Salabaetto, le plus tôt qu'il put, monta sur un navire avec mille cinq cents florins d'or et s'en retourna à Naples vers Pietro dello Canigiano. De là, il envoya ce qui revenait à ses maîtres qui l'avaient envoyé avec des draps ; il paya à Pietro et aux autres tout ce qu'il leur devait, et se donna ensuite du bon temps avec le Canigiano, grâce au bun tour joué à sa Sicilienne. Puis, ne voulant plus rester marchand, il s'en vint à Ferrare. Blanchefleur, ne voyant plus Salabaetto à Palerme, commença à s'en étonner et conçut des soupçons. Après l'avoir attendu deux bons mois, voyant qu'il ne venait pas, elle fit ouvrir les magasins par le courtier. Ayant tout d'abord visité les tonneaux qu'elle croyait être pleins d'huile, elle les trouva remplis d'eau de mer, ayant chacun seulement la valeur d'un barillet d'huile à l'entour de la bonde. Puis, ayant ouvert les ballots, on les trouva tous, hors deux qui contenaient des draps, remplis d'étoupes ; bref, le tout ne valait pas plus de deux cents florins. De quoi Blanchefleur se tenant pour jouée, pleura longuement le* cin(j cents florins et plus encore les mille prêté'?, disauat
souvent fin cllc-môme : « — Qui a affaire avec un Toscan, ne doit pas ^Ire borgne. — » Et ainsi, restant avec sa perte et le mauvais tour qu'on lui avait fait, elle vit que les uns en savent autant que les autres. — »
Dès que Uioneo eut fini, Laurelta comprenant que le terme de sa royauté était arrivé, après avoir loué le conseil de Piclro Canigiano, lequel réussit fort bien, ainsi que la sagacité de Salabactto qui ne fut pas moindre à mettre le conseil à exécution, ôla la couronne de laurier de dessus sa tèle et la mit sur celle d'Émilia, en disant d'un air amical : << — Madame, je ne sais quelle plaisante reine nous aurons M en vous, mais pour belle, nous l'aurons à coup sûr ; faites « donc que vos actes répondent à votre beauté. — » Puis elle retourna s'asseoir. Éniilia rougit un peu, non pas tant d'être faite reine, que de se voir publiquement louée de ce
auc les dames ont coutume de désirer le plus, et son visage evint ce que deviennent les roses nouvelles ai ever de l'aurore. Cependant, après avoir tenu un instant .es yeux baisses, et quand sa rougeur eut disparu, ayant donné ses ordres à son sénéchal pour les besoins de la compagnie, elle se mit à parler ainsi :
« Aimables dames, nous voyons très manifestement que, lorsque les bœufs sont restés une partie du jour à travailler liés au joug, on les délie du joug et on les laisse aller paître librement, où il leur plaît, à travers les bois. Nous voyons aussi que les jardins plantés d'arbres variés sont non moins beau.x, voire plus bcau.v que les bois que nous voyons plantés seulement de chênes. Pour quoi, considérant toutes les journées que nous avons passées à deviser sous un sujet imposé, j'estime qu'il est non seulement utile mais opportun que nous prenions un peu de liberté, de façon à reprendre des forces pour rentrer sous le joug. Et pour ce, je n'entends pas restreindre à aucun sujet spécial ce que vous aurez à dire demain, mais je veu.x que chacun devise selon qu'il lui plaira, ayant pour certain que la variété des choses qui seront dites ainsi, ne sera pas moins agréable que si nous parlions d'une seule. Quand nous aurons fait ainsi, celui de nous qui me succédera dans la royauté, pourra, comme étant plus fort, nous astreindre plus sûrement à nos lois accoutumées. — » Gela dit, elle donna à chacun sa liberté jusqu'à l'heure du dîner.
Chacun approuva ce que la reine avait dit, comme étant fort sage ; et s'étant levés, ils se livrèrent qui à un divertissement, qui à un autre : les dames à tresser des guirlandes ei à s'ébattre, les jeunes gens à jouer et à chanter ; et ainsi ils passèrent le temps jusqu'à l'heure du dîner. Cette heure venue, ils dînèrent joyeusement autour de la belle fontaine, puis, après le dîner, ils se récréèrent suivant leur habitudd,
cnantantet dansant. Enfin la reine, pour suivre l'exemple de ses prédécesseurs, nonobstant les chansons qui avaient été déjà dites volontairement par plusieurs d'entre eux, ordonna h Pamphile d'en chanter une. Celui-ci commença aussitôt
a\asi :
Amour, il est si grand le bien
Que par toi j'éprouve, ainsi que mon allégresse et ma joie,
Que je suis heureux, brûlé de ta flamme. L'abondante allégresse que j'ai dans le cœur,
Venant de celte haute et chère joie
Dans laquelle tu m'as jeté,
Ne pouvant y tenir, s'échappe au dehors»
Et sur ma figure éclairée
Montre mon joyeux état ;
Car, étant énamouré
Eu si haut et si recommandable lieu,
11 m'est doux d'être dans le feu où je briile. Je ne sais pas exprimer par mon chant,
Ni écrire avec les doigts,
0 Amour, le bien que je ressens :
Et si je le savais, il me faudrait cacher.
Car s'il était connu.
Il se changerait en tourment.
Mais je suis si satisfait,
Que tout ce que je dirais, serait peu et faible
Avant que j'cu eusse dit seulement uae partie. Qui pourrait croire que mes bras
Eussent pu jamais arriver
A la tenir là où je l'ai tenue,
Et que jamais mon visage
L'eût pu approcher aussi
Par sa grâce et pour mon bonheur?
On ne voudrait pas croire
A mon bonheur ; C'est pourquoi tout entier je br&Ie,
Cachant ce qui me réjouit et me rend heureux.
La canzone de Pamphile était finie, et bien que tous y eussent répondu, il n'y en eut aucun qui n'en notât les paroles avec plus d'attention qu'il ne lui appartenait, s'efforçant de deviner ce qu'il convenait au chanteur de tenir caché. Et bien qu'ils s'imaginassent toutes sortes de choses, aucun d'eux pourtant ne devina la vérité. Mais la reine, voyant la chanson de Pamphile finie, et que les jeunes dames et les jeunes gens s'iraient volontiers reposer, ordonna que chacun s'en allât dormir.
NEUVIÈME JOURNÉB
îia baitièm* joamé* da D^CÂMfitoR finie, eommpnce U neaTi&me dtni lianalle, K>us le commandement il'LmiiiA, cbaeon dtTiM comme il loi plaît et de ce qui lu *^rt» 1* mieux.
La lumière, dont la splendeur met en fuite les ombres de la nuit, avait déjà changé la teinte azurée du huitième ciel en une couleur bleue foncée, et les fleurettes commençaient à relever la tète par les prés, quand Émilia s'étant levée, fit appeler ses compagnes ainsi que les jeunes gens. Quand ils furent tous venus, suivant à pas lents leur reine, ils allèrent jusqu'à un bosquet peu éloigné du palais, et y étant entré?, ils virent les animaux tels que chevreuils, cerfs et autres, quasi rassurés des chasseurs depuis que la peste régnait, qui les attendaient comme s'ils n'eussent plus eu aucune crainte ou s'ils étaient devenus familiers. S'approchant tantôt de celui-ci, tantôt de celui-là, comme s'ils allaient les attraper. ils se divertirent quelque temps à les faire sauter et courir. Mais le soleil étant déjà élevé, il leur parut temps de s'en retourner. Us étaient tous couronnés de feuilles de chêne, et les mains pleines d'herbes odoriférantes et de Qeurs, et qui les eût rencontrés, n'aurait pu dire autre chose, sinon : ou Lien ceux-ci ne seront pas vaincus par la mort, ou bien elle les frappera en pleine joie.
S'en allant donc de la sorte, pas à pas, chantant, jouant et plaisantant, ils arrivèrent au palais où ils trouvèrent toute chose parfaitement ordoni)ée et leurs serviteurs joyeux et empressés. Là, s'étant un peu reposés, ils n'allèrent point à table avant que six chansons légères, plus joyeuses les unes que les autres, n'eussent été chantées par les jeunes gens et par les daines. Après quoi, l'eau ayant été donnée pour lemains, le sénéchal, suivant le bon plaisir de la reine, les mi: tous à table, et les victuailles ayant été servies, ils mangèrent allègrement. Quand ils eurent fini, ils se mirent pendant quelque temps à danser et à sonner du luth, puis sur l'ordre de la reine, chacun s'en alla reposer. Mais l'heure habituel!» étant venue, ils se réunirent tous à l'endroit accoutumé pour deviser. Là, la reine se tournant vers Philomène, lui dit de donner le signal des nouvelles de lu présente journée. Celleci, souriant, commença de- cette façon :
«EUVIÈME JOURNÉE. 50J
NOUVELLE I
Madame FraDcetea, timée d'nn certain Rimiccio et d'un certain Alessandro et n'en aimant aucun, s'en débarrasse adroitement en faisant entrer l'un dan» un tombeau comme s'il était mort, et en faisant que l'autre aille l'en tirer, de sorte qne ni l'un ni l'autre ne peuvent arriver à leurs fins.
« — Madame, il m'agrée fort, puisque cela vous plaît, d'être la première à jouter dans ce champ ouvert et libre oii votre magnificence nous a donné carrière pour raconter; si je le fais bien, je ne doute point que ceux qui viendront après moi ne le fassent bien et mieux. 11 a été souvent démontré dans nos récits, gracieuses dames, combien grande? et combien nombreuses sont les forces de l'amour ; je ne crois pas cependant qu'on ait tout dit là-dessus, ni qu'on aurait encore tout dit quand même, pendant une année entière nous ne parlerions pas ici d'autre chose ; et pour ce qu« non seulement l'amour met les amants en multiples dangers de mort, mais qui les pousse à pénétrer dans les demeures des morts pour en arracher les morts, il me plaît de vous raconter là-dessus, en outre de celles qui ont été dites, une nouvelle par Ip.quelle non seulement vous comprendrez la puissance de i amour, mais oîi vous verrez avec quel bon sens une valeureuse dame se débarrassa de deux individus qui l'aimaient contre sa volonté.
« Je dis donc que dans la cité de Pistoja fut jadis une très belle dame veuve. Deux de nos Florentins qui y vivaient en exil, et qui s'appelaient l'un Rinuccio Palermini et l'autre Alessandro Chiarmontesi, l'aimaient souverainement sans s'être aperçus de leur rivalité, épris qu'ils étaient de son mérite. Chacun d'eux faisait sans bruit tout ce qu'il pouvait pour gagner son amour. Cette gente dame qui avait nom madame Francesca de' Lazzari, se voyant sans cesse pressée par leurs messages et leurs prières, y avait plus d'une fois prêté l'oreille d'une façon rien moins que sage ; mais voulant se dégager et ne le pouvant, il lui vint une idée pour se délivrer de leur poursuite ; ce fut de les requérir d'un service tel qu'elle estimait qu'aucun d'eux ne pourrait le faire, de sorte q'i'alors, elle eût couleur de raison honnête pour ne plus les voir et pour ne plus écouter leurs messages.
« Le jour même que cette idée lui vint, était mort à Pistoja un individu qui, bien que ses ancêtres eussent été gentiisbomiTies, était réputé pour le plus méchant homme qui Tui. 7ior: pas seulement dans Pistoja, mais dans le monde entier. jLd outre de sa manière de vivre, il était si contrelaiteî
504 tE DÉCAMÉnorr.
si monstrueux de visage, que quiconque ne l'aurait pas connu, en aurait eu peur à première vue. Il avait élo enterré «lans un tombeau hors de l'é^^liir^c des Frères Mineurs. La dame pensa que ce mort pourrait en partie lui être d'un grand secours pour son projet. Peur quoi, elle dit à sa servante : « — Tu sais l'ennui, la fatiçrue que me causent tout i< le long du jour les messages do ces doux Florentin?, « Hinuccio et Alessandro. Je ne suis nullement disposée h « leur complaire en leur donnant mon amour, et pour m'en « débarrasser, j'ai résolu, à propos des grandes olfres qu'ils M me font, de les éprouver par une cliose -qu'ils ne feront M point, j'en suis sûre ; et do la sorte, je me débarrasserai do « leur importnnité. Econ'e comment: Tu sai«< que ce matin « a été enferré dans le cinifiière des Frères Mineurs le l'u- « maux Scannadio — c'est ainsi que s'appelait ce méchant « homme dont nous avons parlé plus haut — que les hommes « les plus courageux de celle ville ne pouvait^nt voir sans en « avoir peur, mt^ine avant qu'il fût mort. Tu vas t'en ni 1er M d'abord secrctoment vers Alessandro, et tu lui parleras ■ ainsi : v — Madame l rancesca t'envoie dire que le moment « est venu où tu peux posséder son amour que tu as tant dé- M siré, et où tu peux te trouver avec elle si tu le veux, de la « façon suivante: pour une raison que tu sauras plus tard,
• un de ses parents doit celle nuit porter chez elle le corps « de Scannadio qui a été enseveli ce matin ; et comme elle M a très peur de lui qui est mort, elle ne voudrait pas qu'on « le lui apportât; pour quoi, elle te demande comme un « grand service, d'aller ce soir à l'heure du premier somme, « dans le tombeau où Scannadio est enseveli, de te vôtir de « ses habits, et de prendre sa place, jusqu'à ce qu'on vienne « te chercher, et alors, sans rien dire ni rien l'aire de te laisser « prendre et emporter chez elle où elle te recevra et où tu « pourras rester auprès d'elle et t'en aller quand tu voudras, « lui laissant faire le reste. — » S'il dit qu'il consent à le « faire, c'est bon ; s'il dit qu'il ne le veut point, dis-lui de ma « part qu'il ne se montre plus jamais où je serai, et, s'il tient « à la vie, qu'il se garde de ne plus jamais envoyer messager « ni message. Puis, tu iras vers Rinuccio Palermini et tu lui « parleras ainsi : « — Madame Francesca te fait dire qu'elle « est prête à faire selon ton plaisir, pourvu que tu lui rendes « un grand service, à savoir que tu t'en ailles cette nuit, vers M minuit, au tombeau où a été enseveli Scannadio, et que là,
• sans dire un mot, quoi que tu entendes ou que tu voies, tu « l'enlèves sans bruit et le lui portes chez elle. Tu sauras alors « pourquoi elle veut ainsi, et tu pourras jouir d'elle ; et s'il « ne te convient pas de ce faire, elle te fait dire de ne plus M jamais lui adresser messa^p.r ni message. — »
« La servante alla trouvcr'iû* a**îi jeunes gens, et dit
très adroitement à chacun comme on lui avait ordonné de dire. A quoi tous deux répondirent que, si cela lui plaisait, ils pénétreraient non pas dans un tombeau, mais dans l'enfer. La servante transmit la réponse à la dame, et celle-ci attendit de voir s'ils seraient assez fous pour lo faire.
« La nuit étant venue, à l'heure du |jreiniei- somme, Alessandro Chiarmontesi, s'étant mis un simple pourpoint, S'irtit de chez lui pour aller prendre la place de S^annadio dans le tombeau ; mais en y allant, il lui vint une grande pensée de peur en l'esprit; et il se mit à se dii-e : — « Eh ! suis-je bêle ! où vais-je? Sais-je si les parents de « cette dame, s'clant par hasard aperçus que je l'aime et « croyant ce qui n'est pas, ne font pas cela pour me tuer dans « ce tombeau ? Si cela était, je me serais perdu moi-même et « l'on n'en saurait jamais rien qui pût leur nuire. Sais-je « aussi si ce n'est pas quelque ennemi à moi qui a imaginé « cette aventure et qui, étant peut être aimé d'elle, la veut « ainsi contenter? — » Puis il disait : « — Mais supposons « que rien de tout cela ne soit vrai et que ses parents me « doivent porter chez elle ; je dois croire qu'ils n'ont pas l'in- « tention d'enlever le corps de Scannadio pour le tenir dans « leur.s bras ou pour le lui mettre dans les bras à elle; au « contraire, il est à croire qu'ils veulent le mettre en pièces « pour ce qu'il leur a peut-être fait quelque injure. Elle m'a « fait dire que je ne bouge pas, quoi que je sente. Mais s'ils « m'arrachent les yeux ou les dents, s'ils me brisent les « membres, ou se livrent sur moi à quelque jeu de ce genre, « que deviendrai-je? Gomment pourrais-je rester muet? Et « si je parle, ils me reconnaîtront et me maltraiteront, ou « bien s'ils ne me font point de mal, cela ne m avancera en M rien, car ils ne me laisseront point avec la damp; celle-ci « dira ensuite que j'ai désobéi à ses ordres, et ne fera jamais « chose qui me plai?e. — » Ce disant, il fut tout près de retourner chez lui; mais pourtant son grand amour le poussa en avant avec des arguments contraires et d'une telle force, qu'ils le conduisirent jusqu'au tombeau. 11 l'ouvrit et y entra, dépouilla Scannadio de ses habits, qu'il revêtit el s'enferma dans le tombeau. A peine eut-il pris la place de Scannadio, qu'il PC mit à lui revenir en la pensée ce qu'était ce dernier, ce qu'il avait entendu dire des choses qui arrivaient la nuit non seulement dans les sépulcres des morts mais ailleurs, et loua les poils de son corps se hérissèrent et il lui semblait que Scannadio allait se lever tout d'un coup et l'étrangler céans. Mais, grâce à son fervent amour, il réussit h. chasser toutes ces funèbres pensées, et se tenant étendu comme s'il était mort, il se mit à attendre ce qu'il adviendrait de lui.
« Minuit approchant, Rinuccio sortit à son tour de chez
lui pour faire ce que sa dame lui avait envoyé dire; tout en y allant, il lui vint une foule de pensées div.'rses 3ur ce qui pourrait bien lui arriver de cette aventure, connnne par exemple de tomber aux mains de la Seigneurie pendant qu'il aurait le corps de Scannadio sur les épaules, et d'être condamné au feu comme sorcier; ou bien d'encourir la haine des (larents de Scannadio ou de tant d'autres, si cela se savait; lesquelles pensées faillirent l'arrùter du tout. Mais, pass.int outre, il dit : «t — Eh! dirai-Je non, à la première « chose dont je suis requis par cette gcnte dame que j'ai M tant aimée et (jue j'aime tant, surtout quand il s'agit de « gagner t^es faveurs? Quand môme .je serais sûr de mourir, M ne di'.vrais-je pas me mettre à faire ce que je lui ai prom mis? — » Kt ayant poursuivi son chemin, il alla jusqu'au tombeau qu'il ouvrit doucement. Alcssandro entendant ouvrir, bien qu'il eût grand peur, se tint coi. Uinuccio étant entré, et croyant prendre le corps de Scannadio, prit Alcssandro par les piods et le tira en dohors, puis le plaçant sur ses épaules, il se dirigea vers la demeure de la gonte dame, et tout en marchant de la sorte il heurtait son fardeau tantôt à un angle de maison, tantôt à une planche qui se trouvait sur un des côtés de la rue, et la nuit était si sombre et si obscure qu'il ne pouvait distinguer là où il allait.
« Rinuccio était déjà arrivé h lu porte de la gente dame qui s'était mise à Ia*fenètre avec sa servante, pour voir si Rinuccio apporterait Alessandro, et qui se préparait déjà à les renvoyer tous les deux, lorsque li-s familiers de la Seigneurie qui s'étaient postés dans cette rue et y attendaient en silence le moment de surprendre un bandit, entendant le bruit des pas de Hinuccio, tirèrent soudain une lumière pourvoir ce que c'était et où il fallait aller, et, remuant leurs écus et leurs lances crièrent : qui est là ? Rinuccio les mconnaissant, et n'iiViiMl pas le temps de réfléchir longuement, laissa tomber AÏessandro, et s'enfuit aussi vite que ses jambes pouvaient le porter, .^lessindro s'étant relevé promptement, s'enfuit d'un autre côté emportant sur son dos les vêtements du mort qui étaient fort longs.
« la dame, grâce à la lumière des familiers, avait parfaitenient vu Rinuccio avec Alessandro sur ses épaules; elle avait également vu qu'Alessandro avait sur lui les habits du mort, et elle s'était fort étonnée de la grande audace de tous les deux; mais quelque grand que fût son étonnement, elle rit beaucoup en voyant Alessandro j'té à terre, puis prendre la fuite. Joyeuse d'un tel résultat, et louant Dieu qui l'avait débarrassée de la poursuite de ceux-ci, elle rentra dans sa chambre, affirmant avec sa servante que sans aucun doute tous les deux l'aimaient beaucoup, puisqu'iia
avaient fait, comme il apparaissait bien, ce qu'elle leur avait imposé.-
'< Rinuccio, pestant et maudissant son aventure, ne s'en retourna point pour cela chez lui, mais les familiers ayant quitté la rue, il revint à l'endroit où il avait jeté Alessandro, et se mit à le chercher à tâtons pour le retrouver, afin d'achever son entreprise; mais ne le retrouvant pas, et pensant que les familiers l'avaient emporté, il s'en retourna fort mécontent chez lui. Quant à Alessandro, ne sachant que taire, et sans avoir reconnu celui qui l'avait emporté, tout dolent de l'aventure il s'en retourna également chez lui.
« Le lendemain matin, le tombeau de Scannadio ayant été trouvé tout ouvert et Scannadio n'y ayant point été vu, pour ce que Alessandio l'avait jeté tout au fond de la fosse, tout Pistoja en fit une foule de gorges chaudes, les sots estimant que le diahle l'avait emporté. Néanmoins, chacun des deux amants, ayant fait savoir à la dame ce qu'il avait fait et ce qui était intervenu, et s'excusant là-dessus de n'avoir pu lui obéir complètement, lui réclama ses faveurs et son amour. Mais celle-ci refusant de les croire, leur fit repondra sèchement qu'elle ne ferait jamais rien pour eux, puisqu'ils n'avaient pas fait ce qu'elle leur avait demandé ; et ainsi elle s'en débarrassa. — »
NOUVELLE II
Une abbesse se lève en toute hâte et dans l'obscurité, pour aller surprendre an lit une de ses nonnfs qu'on lui avait dit être «ounliiie avec son amant. Etant elle-même r>oueliée avec un préire, elle croit msttie sur sa tète son voile appelé psautier, et y met les culottes do prêtre; ce que voyant la nonne acousée. elle l'en fait apercevoir, est absoute et peut tout à son aise rester aveu son amant.
Déjà Philomène se taisait et l'adresse de la dame à se débarrasser de ceux qu'elle ne voulait pas aimer avait été approuvée par tous, tandis qu'au contraire l'audacieuse présomption lies deux amants avait été taxée de folie plutôt que d'amour, quand la reine dit gracieusement à Elisa : « — Continue, Elisa. — » Celle-ci commença aussitôt : « — Très chères dames, madame Francesca sut très habilement, comme il a été dit, se débarrasser de ceux qui l'ennuyaient; mais une jeune nonnain, la fortune lui aidant, se tira par une parole adroite d'un péril imminent. Et, comme
VOUS savez, il y a beaucoup de gens, qui, étant très sots, M inellcnl h admonester les antres, h les morigéner. Ceux-là, comfiie vous pourrez le voir par ma nouvelle, sont parfois très justement châtiés par la fortune; c'est ce qui advint à l'ablic^se sous les ordres de laquelle était la nonne dont je dois vous parler.
« Vous saurez donc qu'il y a en Lombardie un monastère très fameux pour sa sainteté et sa religion. Entre autres nonnes qui s'y trouvaient, était une jeune lille de sang noble et douée d'une merveilleuse beauté. Elle s'appelait Isabetta, et un jour un de ses parents étant venu la voir à la grille avec un beau jeune homme, elle s'énamoura de celui-ci. Le jouvenceau la voyant si belle, et ayant vu dans ses yeux ce qu'elle désirait, s'enflamma également pour elle, et tous deux endurèrent pendant longtemps cet amour sans pouvoir en tirer aucun fruit. Enfin, l'un et l'autre étant sollicité par une môme envie, le jeune homme trouva un moyen de voir secrètement sa nonne, de quoi celle-ci fut fort contente, de sorte qu'il la visita non une fois mais souvent, au grand plaisir de chacun d'eux. Ce manège continuant, il arriva qu une nuit il fut vu par une des dames de la maison, sans que ni i'un ni l'autre s'en aperçût, au moment où il quittait l'Isabetta pour s'en aller. La dame le redit à quelques-unes de ses compagnes. Leur premier mouvement fut d'aller l'accuser auprès de l'aLbcssc qui avait nom madame Usimbalda, bonne et sainte personne suivant l'opinion des dames nonnains et de quiconque la connaissait ; puis elles pensèrent, afin qu'elle ne pût nier, qu'il valait mieux la faire surprendre avec le jeune homme par l'abbesse elle-même. Ayant donc gardé le silence, elles se partagèrent en secret les veilles et les gardes afin de la surprendre.
M L'Isabelia ne se méfiant point de cola et ignorant tout, il arriva qu'une nuit elle fit venir son amant; ce que surent aussitôt celles qui la surveillaient. Quand elles crurent le moment venu, une bonne partie de la nuit étant déjà passée, clle3 se partagèrent en deux bandes, dont l'une resta à faire la garde à la porte de la cellule de l'Isabetta, et l'autre courant à la chambre de l'abbesse, frappa à la portp, et comme celle-ci répondait, elles lui dirent : « — Sii~, Madame, le- • vez-vous vite, car nous avons découvert que l'Isabetta a un « jou\ènceau dans sa cellule. — »
« Cette môme nuit, l'abbesse était en compagnie d'un prêtre qu'elle introduisait souvent dans un coffre. Entendant toutce bruit, et craignant que les nonnains, par trop de firécipitation ou de méchant désir, ne poussassent tellement a porte que celle-ci s'ouvrît, elle se leva précipitamment, et s'habilla de son mieux dans l'obscurité ; crevant prendre certains voiles plies que les nonnes porteut sur la tète et qu'elles
appellent le psautier, elle prit les culottes du prêtre, et sa hâte fut si grande que, sans s'en apercevoir, elle se les jeta sur la tête à la place du psautier, et sortit de sa chambre dont elle ferma vivement la porte, en disant : «^ — Où e?t « cette maudite de Dieu? — "Et avec les autres, qui brûlaient d'une telle envie de faire trouver l'isabetta en faute qu'elles ne s'apercevaient pas de ce que l'abbesse avait sur la tète, elle arriva à la porte de la cellule qu'elle jeta par terre, aidée par l'une et par l'autre. Etant entrées dans la cellule, les nonnes trouvèrent au lit les deux amants étroitement embrasses et qui, tout étourdis d'être ainsi surpris, ne sachant que faire, se tinrent coi. La jeune fille fut sur-lechamp saisie par les autres nonnes et, sur l'ordre de l'abbesse, conduite au chapitre. Le jouvenceau, remis de son émotion, avait repris ses habits et attendait la fin de l'aventure, disposé à faire un mauvais parti à toutes celles qu'il pourrait joindre s'il était fait le moindre mal à sa jeune aonnain, et à l'emmener avec lui.
« L'abbesse, après s'être assise au' chapitre, en présence de toutes les nonnes qui n'avaient de regards que pour la coupable, se mit à lui adresser lès plus grandes injures qui eussent été jamais dites à une femme, comme ayant contaminé, par ses actes indignes et vitupérables. l'honneur, la benne renommée du couvent, si cela venait à se savoir au dehors; aux injures, elle ajoutait les plus graves menaces. La jeune nonne, honteuse et timide, se sentant coupable, ne savait que répondre, et se taisait, inspirant compassion à toutes les autres. Gomme l'abbesse continuait à se répandre en reproches, la jeune fille venant à lever les yeux, vit ce que l'abbesse avait sur la tête, et les liens de la culotte qui pendaient deçà et delà; sur quoi, s'avisant de ce que c'était, elle dit, toute rassurée : « — Madame, que Dieu vous soit « en aide; rajustez votre coiffe et puis dites-moi tout ce que « vous voudrez. — » L'abbesse, qui ne la comprenait pas, « dit : « — Quelle coiffe, femme coupable? As-tu maintenant « le courage de plaisanter? Te semble-t-il avoir commis une « chose où les bons mots aient leur raison d'être? — » Alors la jeune nonne dit de nouveau : « — Madame, je vous « prie de nouer votre coiffe, puis dites-moi ce qu'il vous « plaira. — » Là-dessus, plusieurs des nonnes levèrent les yeux sur la tête de l'abbesse, et celle-ci y ayant également porté les mains, on s'aperçut pourquoi l'isabetta parlait ainsi. L'abbesse, reconnaissant son erreur, et voyant que toutes les nonnes s'en étaient aperçues et qu'il n'y avait pas moyen de la cacher, changea soudain de langage, et se mit à parler sur un tout autre ton qu'elle avait fait jusque-là; elle en vint à conclure qu'il est impossible de se défendre des excitations de la chair; et pour ce, elle dit que chacune de-
510 LB DÊCAMÉRON.
vait 96 donner en cachette autant de bon temp« qu'elle pourrait, comme on avait fait jusqu'à ce jour. Ayant fait relâcher risahotia, elle s'en retourna coucher avec son prêtre, et riï^Ml.'i'tta avec son amant, qu'elle lit revenir souventdcpuis, en dépit de celles qui lui portaient envie. Pour les autres qui étaietii sans amant, elles pourchassèrent en secret leur aventure du mieux qu'elles surent. — n
NOUVELLE III
Ifaltr* Simon, cor Im ia*t«De«« d« BnuM, de BoflîuBal«eo et de N«Ile, fait eroir" & Calanilriao qu'il e«t ea mal d'eafanl. Ce dernier, ea guina do mâd«eioe, lionne aax tiuditJ eoiapèr*« dei chapons et de l'argent et guérit tant aceoQclier.
Quand FJisa eut fini sa nouvelle, et tous ayant rendu grâces à Dieu de ce que la jeune nonne s'était heureusement tirée des grifl'es de ses envieuses compagnes, la reine ordonna à Philostrate de poursuivre. Celui-ci, sans attendre plus ample commandement, commença ; « — Très belles dames, le grossier juge n)arquisan,dont je vous ai parlé hier me tire delà bouche une nouvelle de Calandrino que je voulais vous dire. Et, pour ce que tout ce qu'on rar onte de lui ne peut que redoubler notre gaîté, bien qu'il ait été déjà beaucoup parlé de lui et de ses compagnons, je vous dirai encore la nouvelle que j'avais hier en I esprit.
« 11 a déjà été démontré assez clairement ce qu'étaient Calandrino et les autres dont je dois parler dans cette nou; velle ; pour ce, sans rien ajouter à ce sujet, je dis qu'il arriva qu'une tante de Calandrino mourut et lui laissa deux cents livres comptant, en petite monnaie. Sur quoi, Calandrino se mit à dire qu'il voulait acheter un domaine, et il allait, proposant marché h tous les courtiers qu'il y avait à Florence, comme s'il avait eu à dépenser dix mille florins d'or ; mais l'affaire se gâtait toujours quand on en venait au prix du domaine en question. Bruno et Bulîarnalcco qui savaient cela, lui avaient plus d'une fois dit qu'il ferait mieux de dépenser son argent à s'amuser avec eux, que de chercher à acheter de la terre, comme s'il avait eu à faire des balles ; maisils n'avaient pas même pu l'amener à leur payer une seule fois à dîner. Pour quoi, un jour qu'ils s'en plaignaient entre eux, un peintre de leurs compagrions, nommé Nello, étant survenu, ils résolurent tous les trois de trouver un moyen pour se graisser le museau aux dépens de Calan-
drino ; et, sans plus de relard, ayant arrêté entre eux ce qu'ils devaient faire, ils guettèrent, le lendemain matin, le moment où Calandrino sortait de chez lui. A peine ce dernier eut-il fait quelques pas, que Nello vint à sa rencontre et dit : «• — Bonjour. Calandrino. — » Calandrino lui répondit que Dieu lui donnât bon jour et bon an. Après quoi, Nello l'ayant retenu quelque temps, se mit à le regarder au visage. Calandrino lui dit : « - Que regardes-tu ? — » Et Nello lui dit : « N'a-tu rien senti cette nuit ? Tu ne me « semblés pas le même. — » Calandrino se mit aussitôt à douter et dit : « — Eh ! quoi ? Quête semble-t-il que j'aie? — » Nello dit : « — Eh ! je ne le dis pas pour cela, mais tu me « parais tout changé ; ce ne sera probalement rien. — » Et il le laissa aller.
« Calandrino, tout pensif, ne se sentant cependant pas le moindre malaise du monde, poursuivit son chemin. Mais Buffamalcco, qui se tenait non loin de là, voyant qu'il avait quitté Nello, vint à lui, et l'ayant salué, lui demanda s'il ne se sentait rien. Calandrino répondit : « — Je ne \ais pas ; « pourtant Nello me disait tout à l'heure que je luî- parais- « sais tout changé ; serait-il possible que j'eusse q\ielque « chose ? — « Bulfamaicco dit : « — Tu pourrais bien V avoir quelque chose en effet ; tu semblés à moitié mort. — » Calandrino croyait déjà avoir la fièvre, quand voici venir Ëruno ; la première chose qu'il dit, fut : « — Calandrino, « quelle figure est-ce là ? On dirait que tu es mort ; qu'é- « prouves-tu ? — » Calandrino, entendant chacun d'eux
fiarler ainsi, tint en lui-même pour très sûr qu'il était maade, et, tout inquiet, il lui demanda : — Que me faut-il « faire ! — » Bruno dit : « — Je crois que tu dois t'en re- « tourner chez toi, te mettre au lit et te bien, couvrir ; tu « enverras de ton urine à maître Simon, qui est, comme tu « sais, notre ami dévoué. Il te dira tout de suite ce que tu « auras à faire, nous irons auprès de toi, et s'il y a quelque « chose à faire, nous le ferons. — »
« Sur ces entrefaites, Nello les ayant rejoints, ils s'en rotouinèreni avec Calandrino chez ce dernier, lequel, en entrant d'un air accablé dans la chambre, dit 'à sa femme : « — Viens et couvre-moi bien, car je me sens bien mal. — » S'étant donc couché, il envoya, par une petite servante, de son urine à maître Simon, dont la boutique était alors sur le Marché-Vieux, à l'enseigne du Melon. Bruno dit à ses compagnons : « — Vous, restez ici avec lui ; moi, je^ vais t voir ce que dira le médecin et, s'il en est besoin, je l'amè- « nerai ici. — » Calandrino dit alors : « — Eh ! oui, mon « compagnon, va et tài-he de me dire ce qu'il en est, car ie • me sens .je ne sais quoi en dedans. — » Bruno, étant a é vers maître Simon, y arriva avant la petite servante quipor-
512 LE DÉCAMÉHON.
tait l'urine, et eut vile inFormé mnttre Simon du fait. Pouv auoi, lu servante étant arrivée, et lo maître ayant examiné 1 urine, il Mil à U servante : « — Va, et dis à»:alandrino de m se tenir bien chaud, que je vais venir incontinent le voir
• et que Je lui dirai ce qu'il a et ce qu'il aura à faire. — » La jeuni' servante rapporta lu réponse toile (juelle.el peu après arrivèrent le maître avec Bruno. Lo médecin, s'ctant assis auprès de lui, commença par lui tfttor le pouls, et au bout d'un instant, su Icmmc étant présente, il dit : « — Vois-tu « Calandrino, à te parler en ami, lu n'as pas d'autre mal « que d'être en mal d'enfant. — »
- A peine Calandrino Teul-il entendu, qu'il se mit à crier doidoureusomenl et h dire : « — Hélas, Tessa. que m'as-tu m fait en ne voulant pas te tenir autrement que dessus ? Je I te le disais bien ! — » La dame, qui était une fort honnête personne, entendant son mari parler de la sorte, devint toute rouge de honte, et baissant le front, sortit do la chambre sans répondre. Calandrino, continuant à se plaindre, disait : « — Hélas ! c'est fait de moi ! Comment accouche- •I rai-je de cet enfant ? Par où sortira-t-il ? je vois bien que
• je suis mort par la rage de ma femme ; que Dieu la rende « aussi triste que Je voudrais être joyeu.x ! Ah ! si j'étais « aussi bien portant que je suis malade, je me lèverais etje « lui donnerais une telle raclée que. je la briserais toute, M quoique cela soit bien fait pour moi, car je no devais pas t la laisser mettre sur moi ; mais pour sûr, si j'échappe de •< cette lois, elle pourra bien mourir d'envie avant que je la
• laisse monter df.>?sus. — »
« Bruno. Butî'umaicco et Nello avaient si grande envie de rire en entendant les paroles de Calandrino, qu'ils étouffaient ; mais cependant ils se retenaient ; quant à maître Scimmiono. fl riait si fort qu'on aurait pu luiarracher toutes les dents. Enliu, à la longue, Calandrino se recommandant au médecin, et le priant en cette circonstance de lui donner aide et conseil, le maître lui dit : « — Calandrino, je ne u veu.x pas que tu te tourmentes, car, grâce à Dieu, nous i< nous pommes assez tôt aperçus de la chose pour t'en dé- « livrer avec peu de peine et en peu de jours ; mais il fau- « dra dépenser quelque argent. — » Calandrino dit : « — Ab ! « mon cher maître, oui, pour l'amour de Dieu ; j'ai là deux « cents livres avec lesquelles Je voulais acheterun domaine; '( s'il les faut toutes, prenez-les toutes, pourvu que Je n'aie « point à accoucher, car je ne sais comment je ferais. J'ai < entendu les femmes faire une si grande- rumeur quand M elles sont pour accoucher, bien qu'elles aient passage assez « large pour ce faire, que Je crois, si J'avais à supporter une I» pareille souffrance, que je mourrais avant d'accoucher. — » Le médeciD dit : « — Ne pense pas <i cela. Je te ferai faire
NEUVIÈME JOURNÉE. oJ3
;< une certaine tisane distillée très bonne et très agréable à « boire qui, en trois nfiov^nées, fera tout disparaître et te « remettra mieux portant qu'un poisson dans l'eau ; mais tu « feras c^n sorte d'ête sage dorénavant et de ne plus tomber « dans cïtte sottise. Or, nous avons besoin, pour cette ti- « Sf'ûe, de trois paires de bons chapons bien gras ; et pour « le reste, tu donneras à chacun de tes amis ici présents « cinq livres de petite monnaie pour qu'ils achètent tout ce « qu'il faudra et me le fasse porter à ma boutique ; quant w à moi, sur le saint nom de Dieu, je t'enverrai demain « matiQ de ce breuvage distillé et tu commenceras à en « boire un bon verre à chaque fois. — »
« Calandrino, entendant cela, dit : « — Maître, je me fie « à vous. — » Et ayant donné cinq livres à Bruno et des deniers pour trois paires de chapons, il le pria de se donner cette peine pour son service. Le médecin, l'ayant quitté, lui flt faire une certaine eau claire, et la lui «nvoya. Bruno, ayant acheté les chapons et tout ce qu'il fallait pour faire bombance, s'en fut les manger avec le médecin et ses compagnons. Quant àCalandrino, pendant trois jours il but l'eau claire ; après quoi le médecin l'étant venu voiravec ses compagnons, il lui tâta le pouls et dit : « — Calandrino, tu es « guéri, sans le moindre doute : tu peux désormais vaquer « à tes affaires, et tu n'as pas besoin de garder plus long- « temps la maison. — » Calandrino, joyeux, s'étant levé, alla à ses affaires, louant beaucoup, auprès de toutes les personnes qu'il rencontrait, la belle cure que le maître Simon avait faite sur lui, en le faisant en trois jours, deirrossir sans la moindre souffrance. Bruno,' Buffamalcco etNello se tinrent pour satisfaits d'avoir trompé l'avarice de Calandrino, bien que madame Tessa, s'étant aperçue du tour, eût fortement querellé son mari. — »
NOUVELLE IV
Cecco Forlarrigo joae tout ce qu'il possède ainsi qne l'argent de Cecco Angiallieri son maitre ; puis il se met à conrir en chemise après ce dernier, disant qu'il l'avait volé ; il le fait prendre par des paysans, rerét se» habits, monte sur son cheval et revient en laissant An^riullieri en chemise.
Les paroles que Calandrino avait dites à sa femme avaient été écoulées par toute la compagnie avec de grandissimes risées ; mais quand Philostrate se fut tu, Néiphile, sur Tordre de la reine, commença ; « — Valeureuses darnes
5U LE DÉCAMl^RON.
s'il n'était pas plus malaisé aux hommes «le mvmtrer leur intelligence et leur vertu que leurs vices et leur sottise, il yen aurait beaucoup qui se travailleraient en vain à mettre un frein à leurs paroles. C'est ce que vous a très bien montré la bêtise de Calandrino, qui n'avuit nul besoin, pour se guérir d'un mal auquel sa simplicité lui faisait croire, de révéler ci public les plaisirs secrets de sa femme Gela m'a rctnis en mémoire une aventure toute contraire, c'est-à-dire comment la malice d'un individu l'emporta sur le bon sens d'un autre, au grand dam et à la honte do celui-ci. Il me plaît de Yous la raconter.
« Il y a (juelques années à peine, vivaient à Sienne deux hommes déjà dun certain ûge. Tous doux s'appelaient Cecco, mais l'un était fils de niesser An.eiullieri et l'autre de messer Fortarrigo. Bien qu'il? 'ii'T.'t:i'--.. ut beaucoup comme mœurs st comme caractère, il- lieiit si bien sur un
point, à savoir que tous deux h .. L leur père, qu'ils eu
était^nt devenus amis et se fréquentaient souvent. MuisTAngiuUieri, qui était beau et élégant, trouvant qu'il ne pouvait
Sas vivre convenablement à Sienne avec la pension que lui onnait son père, et ayant appris qu'un cardinal avec lequel il était en excellentes relations était arrivé dans la march ■ d'Ancône comme légat du pape, résolut d'aller le trouvai dans l'espoir d'améliorer sa position. Ayant soumis ce projet à son père, il s'entendit avec lui pour toucher d'une seule fois ce qui lui revenait pendant six mois, alin de pouvoir?» fournir de vêtements et de chevaux etde voyager honorable ment, (^mme il cherchait quelqu'un qu'il pût emmener à son service, le Fortarrigo en eut vent, et étant allé le lendemain trouver r.\ngiu!lieri, il se mit du mieux qu'il sot, àkprier de l'emmener avec lui, disant qu'il rcnsentait à êtr^ son domestique, son familier, tout ce qu'il voudrait, sans autre salaire que sa dépense. L'AngiuIlieri lui répondit qu'il ne vouhiitpas l'emmener, non point parce qu'il ne le croyait pas capable de faire un bon service en toute chose, mais pour ce qu'il jouait et s'enivrait souvent. A quoi le Fortarrigo répondit qu'il se garderait sans faute sur l'un et l'autre point, et le lui affirma par serment, ajoutant de si vives prières, que l'Angiullieri finit par céder et consentir.
«« S'étant mis tous deux en chemin, par une belle matinée, ils allèrent déjeuner à Buonconvento. Après avoir déieuné, la chaleur étant grande, l'Angiullieri fit préparer un lit dans l'auberge, se déshabilla avec l'aide de Fortarrigo et s'en alla dormir en lui disant de l'appeler comme nones sonneraient. Pendant que l'Angiullieri dormait, le Fortarrigo descendit dans la taverne, et là, après avoir bu un tantinet il se mit à jouer avec quelques voyageurs qui, en peu de temps lui eurent gagné les quelques deniers qu'il avait^ainsi
que les vêtements qu'il portait ; sur quoi, désireux de se rattraper, il s'en alla, tout en chemise qu'il était, à l'endroit où reposait l'AngluUieri, et le voyant profondément endormi, il lui prit tout l'argent qu'il avait dans sa bourse, puis retourna au jeu où. il perdit cet argent comme il avait perdu l'autre.
« L'Angiullieri s'étant réveillé se leva, et s'élant habillé g'enquit de Fortarrigo. Comme on ne le trouvait p^as, l'Angiullieri pensa qu'il devait dormir ivre en quelque endroit, comme il avait l'habitude de le faire autrefois. Pour quoi, s'étant décidé à le laisser, il fit mettre la selle et sa valise sur son palefroi, remettant de se munir d'un autre familier quand il serait à Gorsignano. Au moment de payer l'hôte, il ne se trouva plus aucun argent, de quoi il y eut grande rumeur et grand trouble dans toute l'hôtellerie, l'Anginllieri disant qu'il avait étévolé céans, et menaçant de les faire tous conduire en prison à Sienne. Là-dessus, arrive Fortarrigo sn chemise qui venait pour,enlever les habits, comme il avait idit pour l'argent. Voyant l'Angiullieri prêt à monter à cheval, il dit : « — Qu'est cela,Angiullieri ? Voulons-nous nous « en aller déjà ? Eh ! attends un peu. Il doit venir ici tantôt « un compère qui aprismon pourpoint en gage pourtrente- « hyit sols ; je suis sûr qu'il nous le rendra pour trente-cinq « SI nous le payons comptant. — » Pendant qu'il parlait, survint quelqu'un qui assura l'Angiullieri que c'était Fortarrigo qui lui avait volé son argent en lui montrant la somme qu'il avait perdue. Pour quoi, l'Angiullieri, fort courroucé, dit à Fortarrigo toutes sortes d'injures, et s'il n'avait pas craint autre chose plus qu'il ne craignait Dieu, il lui aurait fait un mauvais parti; enfin le menaçant de le faire pendre par le col, ou de le faire bannir de Sienne sous peine de la potence, il monta à cheval.
« Le Fortarrigo, comme si l'Angiullieri eût parlé à un autre et non à lui, disait : « — Eh ! Angiullieri, laissons-là « toutes ces paroles qui ne valent pas le diable ; pensons « seulement à cela ; nous le rachèterons pour trente-cinq « sols, en le payant comptant, tandis que si nous attendons « jusqu'à demain, il ne vaudra pas moins de trente-huit, « comme il m'a prêté ; il me fait cette concession parce que «je me suis remis à. sa discrétion. Eh ! pourquoi ne gagne- « rions-nous pas ces trois sols? — » L'Angiuliieri, l'entendant parler de la sorte, se désespérait, surtout en se voyant regarder de travers par'ceux qui l'entouraient et qui semblaient croire non pas que le Fortarrigo eût joué les deniers de l'Angiullieri, mais que l'Angiullieri s'était emparé des Biens; il lui disait : « — Qu'ai-je à faire de ton pourpoint ? « Que pendu sois-tu par la gorge, car non seulement tu m'as «t volé mon argent et tu l'as joué, mais tu as retarù j mon
OIO LE DÉCAMÉnON.
M départ, et par-dessus le rnarcîic lu (»; moques de iDoi. — • Le Forlarrigo n'en restait pas moins impussible comme si ce n'eût pas été à lui qu on parlât, et il disait : « — Eh ! « pourquoi ne veux-tu pas me faire gagner ces trois sols ? « Crois-tu que je ne puisse pas te les prêter encore ? Va ; « lais-l<; si tu as souci de moi. Pouniuoi es-lu si pressé ? « Nous arriverons bien encore ce soir à Torrenieri. Va, tire
• ta bourse ; sache que je pourrais chercher dans tout Sienne m sans en trouver un oui m'allât aussi bien que celui-ci ; et m dire ({ue je le lui ai laissé pour trente-huit sols alors qu'il « en vaut encore (juarante et plus 1 "ï"" ^s ferais ainsi tort « de deux façons. — .•
« 1/Angiullieri, saisi d'un grand ennui en se voyant voler par ce drôle et en s'entendant tenir pareil langage, sans plus répondre, (il faire volte-face à son palefroi, et prit le chen)in de Torrenieri, Sur quoi, le Fortarrigo, saisi d'une subite malice, se mit à trotter derrière lui en chemise. 11 avait déjà fait deux bons milles à ses trousses en le priant de lui rendre son pourpoint, et l'Anginllieri allait plus vite pour s'ôter cette rumeur des oreilles, quand Fortarrigo aperçut des laboureurs dans un champ voisin de la route, en avant de l'Angiullieri ; il se mil à leur crier dn toute ses forces : « — Arrétez-le, arrêtez-le. — » Pour quoi, ces gens, qui avec sa houe, qui avec sa bêche, s'étant mis en travers du chemin de l'Angiullieri, l'arrêtèrent et sp saisirent de lui, pensant qu'il avait volé celui qui courait après lui en che» mise. L'Angiullieri eut beau leur dire qui il eiait et comment le fait s'était passé cela lui servit peu. Mais le Fortarrigo, accouru sur les lieux, dit d'un air courroucé : « — Je ne « sais pourquoi je ne te tue point, larron déloyal, qui t'en- « fuies avec ce qui m'appartient. — » Et s'étant retourné vers les laboureurs, il dit : « — Vous voyez, messieurs, en t quel équipage il m'a laissé dans l'auberge, après avoir « joué tout ce qui était à moi ! Je puis bien dire que c'est
• grûce à Dieu et à vous que j'aurai au moins recouvré « une partie de mon bien, dont je vous serai loujuars m tenu. — » L'Angiullieri disait tout le contraire mais on ne l'écoutait pas. Le Fortarrigo, avec l'aide des paysans, le fît descendre de son palefroi, le dépouilla de ses habits qu'il revêlit et étant monté à cheval, retourna à Sienne, laitsant 1 Angiullieri en chemise et pieds nus, et disant pai tout qu'il avait gagné à l'Angiullieri son cheval et ses habits. Quant à rAngiuIlieri, qui croyait s'en aller on riche équipage vers le Cardinal dans la Marche, il revint pauvre et en chemise à Buonconvento, et, de honte, n'osa pas retourner tout de suite à Sienne. Quelques vêtements lui ayant été prêtés, il monta sur le roussin que chevauchait Fortarrigo, et s'en alla chez ses parents à Corsignano, avec lesquels ii resta jusqu'à ce
qu'il fût de nouveau secouru par son père. C'est ainsi que la malice du Fortarrigo entrava la bonne résolution do l'Angiullieri ; toutefois celui-ci ne laissa pas en temps et lieu ce méchant tour impuni. — »
NOUVELLE V
Calandrino «'amourache d'une jeune fille, Bruno lui fait nn talisman sous forra» d'écrit, en lui disant qu'aussitôt qu'il en toucherait la jeune fille, coUe-ei la suirrait. Calandrino ayaat obtenu un rendez-vous, sa femme la surprend et fait grand tapage.
Quand Néiphile eut fini sa courte nouvelle, sans que la compagnie en eût ni trop ri, ni trop parlé, la reine s'étant tournée vers la Fiammetta, lui ordonna de poursuivre. Celle-ci, toute joyeuse, répondit : Volontiers ! et commença : « — Très genfes dames, comme vous le savez, je crois, il est des choses qui plaisent toujours davantage plus on en parle, si celui qui parle veut se donner la peine de bien choisir le temps et le lieu convenables. Et pour ce, si je considère le motif pour lequel nous sommes ici —et nous y sommes pour nous tenir en fête et avoir du bon temps, et non pour autre motif — j'estime que tout ce qui pourra nous procurer fête et plaisir, a ici son lieu et place; et bien qu'on ait pu en parler déjà mille fois, on ne peufqu'éprouver du plaisir en en parlant encore. Pour quoi, bien qu'il ait été souvent question entre nous des faits et gestes de Calanrlrino. ?i je considère, comme vous l'a dit il y a un moment Philostrate, qu'ils sont tous plaisants, je me hasarderai, en sus de étoiles qui ont déjà été dites, à vous conter une nouvelle, laquelle, si j'eusse voulu ou si je voulais m'écarter de la vérité, j aurais bien su, je saurais bien composer et raconter sous d'autres noms ; mais pour ce que se départir de la vérité en racontant diminue grandement le plaisir de ceux qui écoutent, je vous la dirai sous sa propre forme, pour la raison susdite.
« Niccolo Cornacchini fut notre concitoyen. C'était un homme très riche, et parmi ses autres domaines, il en possédait un fort beau à Camerata, sur lequel il fit construire un élégant et magnifique château. Il s entendit, pour 1o fiiire complètement peindre, avec Bruno et Buffamalcco, lesquels, pour ce qu'il y avait beaucoup de travail, s"a<l|uigu leia Nello et Calandrino, et se mirent à la besogne. Bien qu'il y eût en ce château bon nombre de chambres bien fourmes en
518 LE ni: .AMÉKOiN.
lits et en autres choses opportunes, une vieille servante y dctncurail soûle pour le panier, suns autres domestiques ; aussi, un lils du t^usdit Niccolo, nommé Filippo, en jeune homme (ju'il était et non marié, avait coutume d'y mener parluis (juelque femme pour se divertir, de l'y garder un jour ou deux, puis delà renvoyer. Une fois, entre autres, il lui arriva d'en amener une qui avait nom la Niccolosa, et (ju'un triste homme, nompié le Mangione, entretenait en uno maison de Camakloli, et prêtait en louage. Cette lille était belle et bien vêtue, et, pour une femme de son métier, 8e tenait et parlait bien.
« Etant un jour sortie de sa chambre à l'heure de midi, en jupon blanc, et les cheveux roulés autour delà tête, pour 86 laver les mains et la ligure à un puits qui se trouvait dans la cour du château, Calandrino y vint par hasard pour puiser de l'eau, et lu salua familièrement. La donzello lui ayant rendu son salut, se mit à le regarder, plus pour ce qu'il lui paraissait un homme naïf, que par un désir quelconque. Calandrino, de son côté, se mit à 1 examiner, et comme elle lui parut l.elle, il trouva un prétexte pour rester près d'elle et ne pas rapporter leau à ses compagnons. Mais, ne la connaissant point, il n'osait rien lui dire. Elle, qui s'était aperçue qu'il la regardait, le regardait aussi parfois pour se moquer ae lui, en poussant quelque soupir; pour 'quoi, Calandrino s'en coifla soudain, et ne s'en alla de la cour que lorsqu'elle eut été rappelée dans la chambre par Filippo.
« Calandrino étant retourné à son travail, ne faisait que soupirer ; de quoi Bruno, iqui le taquinait sans cesse pour ce qu'il prenait grand plaisir à ses sottises, s'étant aperçu, lui dit : « — Que diable as-tu, compère Calandrino? Tu ne « fais que souffler ! — » A quoi Calandrino dit : « — Com-
• père si j'avais quelqu'un qui voulût m'aider, cela irait « bien. -^ » « — Comment? — dit Bruno. — »> A quoi Calandrino dit : « — Il ne faut le dire à personne ; il y a « là-bas une jeune femme qui est plus belle qu'une fée. et « qui est si fort amoureuse de moi, que cela te semblerait M un grand cas. Je m'en suis aperçu tout à l'heure on allant « chercher de l'eau. — » « — Eh ! — dit Bruno — prends « garde que ce ne soit la femme de Filippo. — » Calandrino « dit : « — Je crois que c'est elle, pour ce qu'il Ta appelée, « et qu'elle s'en est allée dans sa cnambre; mais qu'est-ce « que cela fait? Je tromperais le Christ en de semblables a choses, et non pas seulement Filippo. Je te vais dire la « vérité, compère; elle me plaît tant, que je ne pourrais te « le dire. — " Bruno dit alors : « — Compère, je saurai te « dire qui elle est ; et si elle est la femme de Filippo, j'ar-
• rangerai en deux mots tes affaires, pour ce qu'elle est fort
NEUVIÈME .'OUUNÉE. 510
¥ mon amie. Mais comment ferons-nous pour que Buffa- « malcco ne le sache pas ? Je ne puis jamais lui parler qu'il « ne soit avec moi. — « Calanrlrino dit : « — De Buffa- « malcco je n'ai cure, mais gardons-nous de Nello ; car il est « parent de la Lessa, et il nous gâterait tout. — » « — Bien « dit, — répliqua Bruno.
«Or Bruno savait fort bien qui était ladonzelle, car il l'avait vue arriver, et du reste Filippo le lui avait dit. Pour quoi, Calandrino ayant un instant quitté sa besogne pour aller la voir, Bruno raconta tout à Nello et à Buifamalcco, et ils arrangèrent en secret ensemble ce qu'ils devaient faire à propos de cet amouraohement de Calandrino. Dès que celui-ci fut de retour, Bruno lui dit fout bas : « — L'as-tu vue? — » Calandrino répondit : <f — Eh ! oui ; elle m'a tué. — » Bruno dit : « — Je veux aller voir si c'estbien celle que je crois ; si « c'est elle, laisse-moi faire. — » Sur ce, Bruno étant descendu dans la cour, s'en alla trouver Filippo et la dame ; il leur dit par le menu ce que c'était que Calandrino, ce qu'il lui avait dit, et arrêta avec eux ce que chacun aurait à faire et à dire pour avoir liesse et plaisir de l'amourachement de Calandrino. Puis étant retourné vers Calandrino, il lui dit : « — C'est bien elle ; et pour ce, il faut procéder sagement, « car si Filippo s'apercevait de la chose, toute l'eau de l'Arno « ne nous laverait pas. Mais que veux-tu que je lui dise de « ta part, si je viens à lui parler? — "Calandrino répondit : « — Eh ! tu lui diras tout d'abord premièrement que je lui « souhaite mille muids de ce bon bien qui fait engrosser ; et « puis que je suis son serviteur si elle veut quelque chose ; « m'as-tu bien compris? — » « — Oui, — dit Bruno — « laisse-moi faire. — »
« L'heure du souper venue, nos compères ayant quitté leur ouvrage et étant descendus dans la cour oii étaient Filippo et la Niccolosa, s'y arrêtèrent quelque temps pour faire plaisir à Calandrino qui se mit h regarder la Niccolosa et à lui faire les plus belles œillades du monde, tant et si bien qu'un aveugle s'en serait aperçu. De son côté, la donzelle faisait tout ce qu'elle croyait devoir le bien enflammer, s'inspirant le mieux du monde des renseignements que Bruno lui avait donnés sur les manières de Calandrino. Filippo, Buffamalcco et les autres faisaient semblant de causer entre eux otdene pas s'apercevoir de ce manège. Mais au bout d'un moment,, au grandissime ennui de Calandrino, ils s'en allèrent ; et tandis qu'ils se dirigeaient sur Florence, Bruno dit à Calandrino : « — Je te dis bien que tu la fais fondre comme glace « au soleil ; par la corps Dieu, si tu apportes ici ta gui- « tare, et si tu chantes un peu avec elle quelques chansons, « d'amour, tu la feras se jeter par les fenêtres pour venir te « trouver. — « Calandrino dit : « — Tu crois, compagnon.
■r2\i LE DÈUAMKRON.
« tu crois que je ferai bien dtî iapporter ? — » « Oui, — ré >< pondit Bruno. — >> A quoi Caliindrino dit : « — Tu n- '< m'us pas (TU aujourd'hui quand je te disais : pour sût , « compèrj, jc suis u^vis que je 6ai« mieux que quiconque '« taire a- que je "^f.ux. Qui aura't su, sinon moi, rendre s « viie amoureuKh une aussi belle «lame que relle-ci ? En •< bonne vérité, l'auraicnt-ils su l'aire, ces jouvenceaux di « trombe manne, qui s'en vont toute la journée ici et là, c! « qui ne sauraient pas, en mille ans, assembler trois poi- «< gnées de noix? Or, je veux (jue tu me vdIcs un peu avoi << mon rebec ; tu verras un beau jeu. Sache bien que Je ni M suis pas aussi vieux que je te semble; elle s'en est bien « aperçue, elle ; mais je l'en ferai apercevoir autrement, si « je lui pose le grappin sur le dos. Par la cordit,'u, je lui fe~ « rai un tel jeu, qu'elle courra après moi, comme la folio M après son enfant. — n « Oh ! — dit Bruno — tu la fourf rageras ; il me semble te voir mordre, avec les dents faites « comme des chevilles de guitare, sa bouche vermeille et « ses joues qui ressemblent h deux roses, et puis la manger « tout entière. — » Calandrino, cntendani cela, et croyant être déjà à la besogne, s'en allait chantant et dansant, si joyeux qu'il ne tenait plus dans sa peau.
« Le lendemain, ayant apporté son rebec, il chanta de nombreuses chansons, au grand plaisir de toute la bande. Bref, il en vint à un tel désir de voir souvent la donzelle, qu'il ne travaillait presque plus, allant mille fois par jour tantôt à la fenêtre, tantôt à la porte, tantôt dans la cour pour la voir. De son côté, la dame, agissant fort adroitement suivant les instructions de Bruno, lui en donnait do nombreuses occasions. Bruno, d'autre part, répondait luimême à ses messages, et écrivait parfois aussi au nom de la dame. Quand celle-ci n'était pas au château, ce qui arrivait la plus grande partie du temps, il faisait venir des lettres d'elle, dans lesquelles elle donnait à Calandrino grande espérance pour ses désirs, et lui disait qu'elle était chez ses parents, où il ne pouvait point, présentement, la voir. De celte façon, Bruno et Bulfamalcco, qui tenaient l'affaire en main, se divertissaient le mieux du monde des faits et gestes de Calandrino, se faisant parfois donner, comme si c'était demandé par la dame, tantôt un peigne d'ivoire, tantôt une bourse, tantôt un petit couteau et autres bagatelles, et lui donnant en échange des bijoux faux de nulle valeur, et dont Calandrino fjjisait une merveilleuse fête. En outre, ils en tiraient de bons repas et d'autre honnêtetés, afin qu'ils fussent soucieux de ses intérêts.
« Or, après qu'ils l'eurent bien tenu deux mois de celle façon, sans plus en arriver au fuit, Calandrino voyant que l'ouvrage tirait à sa fin, et comprenant que s'il ne venait
pas à bout de ses amours avant que le travail fût fini, il ne pourrait jamais plus retrouver l'occasion favorable, commença à presser et à solliciter Bruno. Pour quoi, la jeune fille étant un jour venue au château, Bruno, après'avoir combiné avec elle et avec Filippo ce qu'il y avait à faire, dit à Calandrino : « — Vois, compère, cette dame m'a bien « mille fois promis de faire ce que tu voudrais, et elle n'en « fait rien ; aussi il me semble qu'elle te mène par le bout « du nez; et pour ce puisqu'elle ne fait pas ce qu'elle a pro- « mis, nous le lui ferons faire, qu'elle veuille ou non, si tu « le veux. — » Calandrino répondit : « — Eh ! oui, pour M l'amour de Dieu, faisons vite. — » Bruno dit : « — Auras- « tu le courage de la toucher avec un talismam que je te H donnerai ? — » « — Oui bien — dit Calandrino. — » « — Donc, — dit Bruno, — fais en sorte de m'apporter un « peu de parchemin vierge, une chauve-souris vivante et '( une chandelle bénite, et puis, laisse-moi faire. — »
« Calandrino passa toute la nuit suivante avec toutes sortes d'engins pour prendre une chauve-souris ; à la fin il en prit une et la porta à Bruno avec les autres choses que celui-ci lui avait demandées. Bruno, s'étant retiré dans une chambre, écrivit sur ce parchemin certaines balivernes de son crû en caractères fantastiques, et le lui rapporta en disant : « — Calandrino, sache que, lorsque tu la toucheras « avec cet écrit, elle te suivra incontinent et fera tout ce que « tu voudras. Si donc Filippo s'en va aujourd'hui quelque « part, accoste-la sous un prétexte quelconque et touche-la, « puis va-t-en dans la grange qui est à côté, car c'est l'en- « droit le plus propice, pour ce que personne n'y va ja- « mais ; tu verras qu'elle t'y suivra; une fois qu'elle y sera, '< tu sais bien ce que tu as à faire. — » . Calandrino fut « l'homme le plus joyeux du monde, prit le parchemin et « dit : « — Compère, laisse-moi faire. — »
« Nello, dont Calandrino se défiait, s'amusait comme les autres de tout cela, et contribuait avec eux à le bafouer; pour ce, ainsi que Bruno l'avait arrangé, il s'en alla à Florence trouver la femme de Calandrino, et lui dit:« — Tessa, « tu sais quelle raclée Calandrino te donna sans la moindre « raison le jour qu'il revint avec les pierres du Mugnon, et « pour ce, j'entends que tu t'en venges ; et si tu ne le faig « pas, je ne veux plus t'avoir jamais pour parente ni amie. « Il s'est amouraché là-bas d'une dame, et cette femme est M assez dévergondée pour s'enfermer souvent avec lui ; et il « n'y a pas bien longtemps qu'ils se sont donné rendez-vous; « pour quoi, je veux que tu te venges, et qu'après l'avoir « pris sur le fait, tu le corriges d'importance. — » La dame, en entendant cela, ne crut pas à un jeu, mais s'étant levée d'un bond, elle se mit à dire ; « — Eh ! larron public, me
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m fuis-tu cela ? Par la croix de Dieu, cela ne se passera pas « ainsi sans que je ne te le lusse payer. — » Et, ayant pris son manteau, et emmenant avec elle une pelito servante, elle alla «u château avec Nello, plus vite qu'il n'était besoin.
« Dès que Bruno la vit venir de loin, il dit à Filippo : « — Voici notre ami. — » Pour quoi, Filippo étant allé là où Calandrino et les autres travaillaient, dit : » — Maîtres, « il faut que j'aille tout de suite à Florence ; travaillez à « force. — » Et feignant de partir, il alla se cacher dans un endroit d'où, sans être vu, il pouvait voir tout ce que ferait Calandrino.
«< Celui-ci, dès qu'il pensa que Filippo était assez loin, descendit dans la cour où il trouva la Niccoiosa seule, et entra en conversation avec elle. La damo, qui savait ce qu'elle avait ii faire, l'acueillit avec un pou plus de familiarité que d'hah. le. Sur (|uoi Calandrino la loucha avec son parchemin, et dès qu'il l'eut touchée, sans |}lus rien dire, se dirigea vers la grange où la Niccoiosa le suivit. Quand ils y furent entrés, après avoir fermé la porte, elle embrassa Calandrino, le renversa h terre sur la pnille qui se trouvait là, se mit à chival sur lui et lui tenant les mains sur les épaules sans le laisser approcher de son visage, elle se mit à le regarder cemme un grand objet de convoitise, disant : « — 0 mon doux Calandrmo, cœur de mon corps, mon âme, t mon bien, ma paix, depuis combien de temps ai-jc désiré t de t'avoir et de te pouvoir tenir à mon souhait ! Tu m'as, fl par ta gentillesse, tiré tout le fil de lu chemise, tu m'as
• chatouillé le cœur avec ton rebec ; est-il bien possible que «jeté tienne?» — Calandrino, pouvant à peine remuer, disait : « — Eh ! ma douce âme, laisse-moi te baiser. — » La Niccoiosa disait : « — Oh ! tu as grande hâte ; laisse- « moi d'abord te voir tout mon saoul ; laisse-moi me rassa- « sier les yeux de ton doux visage. — »
« Bruno et Buffainalcco étaient allés rejoindre Filippo, et tous les trois voyaient et entendaient tout. Or Calandrino en était au moment de vouloir baiser la Niccoiosa à toute force, quand arriva Nello avec Monna Tessa. En arrivjint, Nello dit : « — Je parie qu'ils sont ensemble. — » Quand ils furent à la porte de la grange, la dame qui enrageait, la poussant avec les mains, louvril toute grande, et étant entrée, vit la Niccoiosa à cheval sur Calandrino. Niccoiosa, en voyant la dame, se les'a soudain, s'cnluit, et s'en alla là où était Filippo. Monna Tessa sauta, les ongles en l'air, au visage de Calandrino qui n'avait pas encore eu le temps de se lever, le lui égruligna du haut en bas, puis, le prenant par le? cheveux, et le Iraîiuint deçà delîi, elle se mit à dire :
• — Failli chien, voilà donc ce que tu me fais? Vieil imbé- « cile 1 maudit soit le bien que je t'ai voulu ; donc, tu ne
« crois pas avoir assez à faire chez toi, que tu vas t'amout racher par ailleurs? Voilà un bel amoureux! Ne te con- « nais-tu donc point, malheureux? Ne te connais-tu point, « sot que tu es ? En te pressant tout entier, il ne sortirait « pas assez de jus pour faire une sauce. Par Dieu, ce n'était « pas la Tessa qui t'engrossait tout à l'heure ; que Dieu la « punisse quelle qu'elle soit, car pour sûr elle doit être peu « de chose pour avoir désir d'un aussi beau bijou que •t toi ! — »
« En voyant arriver sa femme, Calandrino n'était resté ni mort ni vif; il n'eut pas le courage de faire la moindre défense ; mais tout égratigné, tout pelé, tout battu qu'il était, il ramassa son chapeau et se leva, se bornant à prier humblement sa femme de ne pas crier, si elle ne voulait qu'il fût haché en pièces, pour ce que celle avec qui il était, était la femme du maître de la maison. La dame dit : « — Soit ! « que Dieu lui donne la maie an. — » Bruno et Buffamaicco qui, en compagnie de Filippo et de la Niccolosa, avaient ri tout leur saoul de cette scène, feignant d'accourir au bruit, arrivèrent sur les lieux, et après avoir eu beaucoup de peine à apaiser la dame, ils conseillèrent à Calandrino de s'en aller à Florence et de ne plus revenir au château, de peur que Filippo, s'il venait à savoir quelque chose de tout cela, ne lui fît un mauvais parti. Ainsi donc, Calandrino triste et battu, tout égratigné et les cheveux arrachés, s'en revint à Florence n'osant'plus retourner là-haut et mit fin à se» amours, tourmenté et molesté jour et nuit par les reproches de sa femme, après avoir donné beaucoup à rire à ses compagnons ainsi qu'à la Niccolosa et à Filippo. — »
NOUVELLE VI '
Deux JHones gen» logent chez un hôtelier- L'on couche arec sa Elle, l'autre arec sa femme. Celui qui avait couelié avec la fille, couche ensuite dans le même lit que le pôie auquel il raconte tout, croyant le dire à son compagnon. Une dispute s'ensuit. La fimmi! de l'hôtelier, étant allée dans le lit de la Cllo, ar range tout avec certaines paroli's.
Calandrino qui avait déjà l'ait rire bien des fois la compagnie, la fit encore rire cette fois. Quand les dames eurent assez devisé de ses faits et gestes, la reine ordonna à Pam phile de parler; celui ci dit : « — Louables dames, le nom de la Niccolosa airnco de Calandrino, m'a remis en mémoire une nouvelle touchant une autre Niccolosa, et qu'il me plaît de vous conter, pour ce que vous y verrez comment la su-
52i LE DÉCAMÉRON.
bile prévoyance d'une bonne dame évita un grand scandalo.
« Dans la plaine du Mugnon, était, il n'y a pas longtemps, un brave homme qui donnait, pour leur argent, à manger et à linire aux voyageurà ; et, bien qu'il lût pauvre et ijuo su mais(»n lût petite, il lui arrivait parfois de loger par grand besoin, non pa-* tout le monde, mais des gens de connaissance. Cet homme avait une feiiimo trts l»olle dont il avait eu deux enfants: l'une était une jeime lille de quinze à Poizo ans l't non encore mari(^e; l'autre était un petit garçon qui nuvjiit pas encore un ah et que sa mère allaitait. Lu. jeune lille avait attiré les regards d'un jeune gentilhomme de notre cilé. aux manières agréables et plaisantes, qui fréquentait beaucoup l'endroit, et aimait ardemment la belle. Celleci qui élait fort glorieuse d'être aimée par un jeune homme de cette qualité, en s'clffuçunt de le retenir en son amour par des manières aimables, s'énamoura pareillement de lui, et plusieurs fois, suivant le désir des deux parties, cet amour aurait eu bonne fin, si I^iiiuccio, — c'est ainsi que le jouvenceau avait nom — n'eût voulu éviter le déshonneur de la jeune fille et le sien. Cependant, leur ardeur croissant de jour en jour, le désir vint à Pmuccio de se trouver avec elle, et il chercha «luns sa pensée le moyen rrôlre hébergé chez son père, avisant, en homme qui connaissait la disposit on intérieure de la maison de la jeune fille, que s'il se faisait qu'il y fût logé, il pourrait trouver l'occasion d'être avec elle sans que personne s'en aperçût. Celle pensée lui fut à peine venue en l'esprit, qu'il la mit sans retarda l'essai.
« l)n soir, vers une heure tardive, lui et un sien compagnon fidèle, appelé Adriano. qui connaissait son amour, ayant pris deux roussins de louage sur lesquels ils posèrent deux valises, sortirent de Florence, et après avoir fait un détour, arrivèrent en chevauchant dans la plaine du Mugnon, h la nuit tombante, i.à. comme s'ils venaient tin la Hofiiagne, ils firent volte-face, et s'en vinrent frapper à l'auberge du brave homme. Celui-ci qui les connaissait beaucoup tous les deux, leur ouvrit promptement la porte. Pinuccio lui dit : « — Vois, il faut que tu nous héberges cette « nuit; nous pensions pouvoir entrer à Florence, et nous « nous sommes si peu pressés, que nous sommes arrivés M ici, comme tu vois, à l'heure qu'il est. — » A quoi l'hôte répondit : « — Pinuccio, tu sais bien comme je suis peu ea « état de pouvoir héberger des hommes comme vous ; mais « pourtant, puisque l'heure vous a surpris ici, et qu'il n'est « plus temps d aller ailleurs, je vous hébergerai volontiers « comme je pourrai. — » Les deux jeunes gens étant donc descendus de cheval, et étant entrés dans l'auberge, pansèrent tout d'abord leurs roussins, puis, ay.mt apporté avec eux de quoi bien manger, ils soupèrent avec l'hôte
« Or, l'hôte n'avait qu'une chambreUe très petite, dans laquelle il avait mis du mieux qu'il avait pu trois lits, sans que pour cela il restât beaucoup d'espace libre ; deux de ces lils étaient sur un môme côté de la chambre et le troisième de l'autre côté en face des deux premiers, de sorte qu'on ne pouvait que difficilement passer entre eux. L'hôte fit préparer le moins mauvais de ces trois lits pour les deux compagnons et les fît coucher ; puis, au bout d'un moment, ni l'un ni l'autre ne dormant, bip.n qu'ils fissent semblant de dormir, l'hôte fit coucher sa fille dans un des deux autres lits et se mit dans le troisième avec sa femme qui, à côté du lit où elle était couchée, plaça le berceau dans lequel était son petit enfant. Les choses élant en cet état, et Pinuccio ayant bien vu comment tout était disposé, quand il lui sembla c\ve chacun était (,'ndormi, il se leva doucement, s'en alla droit au petit lit oîi était couchée la jeune lille qu'il aimait et se glissa à côté d'elle. Celle-ci, encore qu'elle eût grand'peur, l'accueillit joyeusement et il put goûter avec elle de ce plaisir qu'ils désiraient le plus l'ur et l'autre.
« Pendant que Pinuccio était avec la jeune fille, il arriva qu'une chatte fit tomber quelque chose, ce que la maîtresse du logis étant éveillée entendit ; pour quoi, craignant que ce ne fût autre chose, elle se leva dans l'obscurité, et s'en alla à l'endroit où elle avait entendu le bruit. Sur ces entrefaites Adriano, qui ne pensait à rien de mal, se leva par hasard pour satistaire un besoin naturel ; en y allant, il trouva la berceau placé là par la dame, et ne pouvant passer sans l'ôter, il le prit, l'ôta de l'endroit où il était, et le posa à côté du lit où il couchait lui-même ; puis ayant satisi'ait ai> besoin qui l'avait fait lever, il revint se remettre dans son iit, sans plus songer au berceau. De son côté, la dame ayant, cherché, et ayant trouvé que ce qui était tombé n'était poin. Cl' qu'elle pensait, ne songea pas autrement à allunier une ctjandelle pour le voir, mais après avoir crié contre la Jaatie, rlie revint dans la chambrette, et se dirigea à tâtons ve'--^ le lit où son mari dormait. Mais n'y retrouvant pas le ;.;c:ced-j, tille se dit en elle-même : « — Eh ! pauvre de mo , voy- z cf « que je fdi.-ais l Sur ma foi en Dieu, je m'en aLuis a.-oii u au lit de mes hôtes. — » Alors avant fait quelques pa^ de plus et ayant trouvé le berceau, elle se coucha dans le lit qui était à côté et où était Adriano, croyant se coucher avec «on mari.
« Adriano, qui n'était pas encore endormi, sentant cela, la reçut bien et joyeusement, et sans dire mot, remplit plus d'une fois copieusement son office au grand plaisir de la dame. Sur ces entrefaites, Pinuccio craignant que le sommeil ne le surprît auprès de la jeune fille, et ayant pris tout le
526 LE DÉCAMÉIIOÎI
plaisir qu'il désirait, la quitta pour retourner dormir dans son lit; en y retournant, il rencontra lo berceau, et crut que celait le lit do l'hôtelier; pour quoi, ayant poussé un peu plus outre, il alla se coucher auprès de l'hôtelier, croyant être aux côtés d'Afiriano, et dit : « — Je puis bien te dire
• qu'il n'y eut jamais si douce chose que la Niccolosa. Par « la corps Dieu 1 j'ai eu avec elle le plus grand plaisir que « janiais homme ait eu avec une femme. Et Je te dis que t j ùi Taie plus de six lieues depuis que je suis parti d'ici. — » Lh-^lelicr, entendant ces étranges propos qui ne lui plaisaient guère. PC dit tout d'abord à part soi : « — Que diable '< celui-ci viiMitil faire là? — » Puis, plus irrité ijue prudent, il dit : « — Pinuccio, tu viens de commettre une grande « sccicralesse, et je ne sais pour<|uoi tu mas fait cela ; mais .. par la Corps Dieu, tu me le paieras. — » Pinuccio, qui n'était pas l'homme le plus fin du monde, reconnaissant son erreur, n'cssiya pus de s'excuser de son mieux, mais il dit : « — Comment te 1» paierai-je? Que pourras-tu me « fai re ? — •
« La femme de l'hôlelier, qui croyait être avec son mari, dit à Adriano : « — Eh ! entends nos hôtes qui ont je ne « '*«is queIKi querelle ensemble. — » Adriano répondit en riant : « — Laisse faire ; que Dieu leur donne la maie an ;
• lis ont trop bu hier soir. — » La dame qui croyait que c'était son mari qui allait lui répondre, entendant la voix d'Adriano reconnut sur-le-champ où elle était et avec qui; pour quoi, en femme avisée, sans dire un mot, elle se leva soudain, et ayant pris le berceau de son peUt enfant, profitant de l'obscurilé complète qui régnait dans la chambre, elle le porta vers le lit de sa lille, à cûtéde lanuelle elle se coucha. Puis, comme si elle était réveillée par les cris de son mari, elle l'appela et lui demanda ce qu'il avait avec Pinuccio. Le mari répondit: « — N'cntends-tu pas ce qu'il dit avoir fait « cette nuit à la Niccolosa. — » La dame dit : « — Il ment « par la gorge, car je me suis couchée avei; elle et je n'ai pu « dormir un seul instant ; et toi, tu es une bête de le croire. M Vous buvez tellement le soir, que vous rêvez toute la nuit ; u vous allez d'un côté et d'autre sans vous en douter, et il
• vous semble avoir fait merveille. C'est grand dommage que <^ vous ne vous rompiez pas le col ; mais que fait Pinuccio
• là-bas? Pourquoi n'ost-il pas dans son lit? — »
« De son cûté, Adriano voyant que la dame couvrait sagement sa honte et celle de sa fille, dit : « — Pinuccio, je te « l'ai dit cent fois de ne pas t'en aller hors de chez toi ; que « ce défaut que tu as de te lever pendant que tu dors, et de « raconter comme vraies les choses que tu rêves, te joueront « à la fin un mauvais tour; reviens vers moi ; que Dieu te << donne la maie nuit! — » L'hôlelier, entendant ce qu'avait
dit sa femme et ce que disait Adriano, commença à croire très bien que Pinuccio rêvait ; pour quoi, le prenant par les épaules, il se n^.it à le secouer, à l'appeler en disant: — Pi- « nuccio, réveille-toi ; retourne dans ton lit. — » Pinuccio ayant entendu ce qui s'était dit de part et d'autre, se mit, comme un homme qui rêve, à recommencer d'autres divagations , de quoi l'hôtelier fit les plus grandes risées du monde. A la fin pourtant, se sentant de plus en plus secouer, Pinuccio fit sémillant de se réveiller, et appelant Adriano, dit : « — Est-ce qu'il est déjà jour, que tu m'appelles ? — » Adriano dit : « — Oui, viens ici. — » Pinuccio dissimulant toujours et feignant d'èlre tout endormi, finit par quitter l'hôtelier et retourna dans le lit d'Adriano. Le jour venu, ils se levèrent tous et l'hôtelier ne manqua pas de rire et de se moquer de Pinuccio et de ses rêves. Tout en plaisantant, d'un mot à un autre, les deux jeunes gens ayant apprêté leurs roussins, rais icurs valises dessus et bu avec l'hôtelier, remontèrent h cheval et s'en revinrent à Florence, non moins contents de la façon dont l'aventure s'était passée que de l'effet qui s'en était suivi. Par la sui!;e, ayant pris d'autres mesures, Pinuccio se retrouva avec la Niccolosa qui avait affirmé à sa mère que leur hôte avait rêvé. Pour quoi, la bonne dame, se souvenant des embrassements d'Adriano, soutenait qu'elle seule avait veillé. — »
NOUVELLE Vn
Talano di Molese rère qn'nn loap déchire la gorge et la visage de sa femme • il lui dit d'y prendre garde , elle n'en fait rien, et la chose lui arrive
La nouvelle de Pamphile étant finie, et la prévoyance de la lame ayant élé louée de tous, la reine dit à Pampinea de dire la sienne, et celle ci commença : « — I) a déjà été parlé entre nous, plaisantes dames, de la vérité évidente des songes, dont beaucoup se irioquent ; mais quoi qu'il ait été dit là-dessus, je ne m'abstiendrai pas de vous narrer, dans une petite nouvelle fort brève, ce qui advint à une misnne voisine, il n'y a pas longtemps, pour n'avoir pas cru à un songe que son mari avait eu à son sujet.
« Je ne sais si vous connaissez Talano di Molese, homme fort honorable. Il avait pris pour femme une jeune fille nommée Margarita, belle entre toutes mais bizarre, déplaisante, et si acariâtre, qu'elle ne voulait jamais écouter l'avis des autres, et que les autres ne pouvaient rien faire à son goût. Bien que cela lui fût dur, Talano, ne pouvant faire autre-
menf,la supportait de son mieux. Or, une nuit que Talano était avec saMari^aritaà la cafiipai^uedans une sienne ferme, il arriva (lu'en dorm «nt il lin st'int)!a voir en sonj;^ sa femme s'en aller à travers un l)oi-< fort beau qui se trouvait non loin de leur ferme; et pendant qu'il la voyait aller ainsi, il lui sembla que d'un coin du bois sortait un énorme et féroce loup qui st' jetait à la gor^'e de la dame, la renver.»ait par terre et s'effotçait de l'emporter tandis (ju'elle criait à l'aide ; et quand elle'iui sortit de la gueule, il lui s<'mbla qu'elle avait tout le visage abimé. Le lendemain, en se levant, il dit à sa femme. « — Femme, bit-n que ton caractère aca- « riAtre ne m'ait pas [termis de passer un jour tranquille « avec toi, je serais marri qu'il t'arrivàt du mal; et pour « ce, si tu croyais mon conseil, tu ne sortirait pnini aujour- « d'bui df la maison. — » Comme elle lui demandait pour- « quoi, il lui conta le song»* qu'il avait fait.
•' l,a dame, branlant la t'''te. dit : « — Qui mal te veut, « mal rêve de toi; tu le fais de moi grand souri, mais tu « rêves à mon suj'^t ce que tu voudrais me voir an iver; pour M sur. je me donnerai de «arde, aujourd'tini et toujours, de » t»' donner le plaisir de me voir arriver mal en cela comme « en toute autre chose. — » Talano dit alors : « — Je savais « bien que tu me répondrais ainsi, pour re qui', à qui peigne « un teigneux il en revient pareil remerciement; mais crois « ce qu'il le plaira; pour moi je le dis dans ton intéiêt, « et de nouveau je te »lonne le conseil de re>lt;r à la maison « aujourd'hui ou d-i moins do te garder d'aller dans notre «• bois. — » La dame dit : ■ — Bien ; je le ferai. — » Puis elle se dit en elle-même : « — As-tu v'j cotmne celui- « ci croit malicieusement m'avoir fait peur d'aller aujour- <• dhui dans notre bois? Pour sûr il doit y avoir donne •1 rendez-vous à quebjue catin, et il ne veut pas que je l'y • surprenne. Or, il serait bon pour moudre avec les aveugles, « et je serais bien sotte si je ne voyais ce qu'il veut et si je « le croyais. Mais certes, il n'y réussira point; il faut que je « voih, quand je devrais guttter tout le jour, quelle est celte .^ n.iarchandise qu'il veut faire aujourd'hui. — »> Sur ces icdoxions. une fois son mari sorti de la maison, elle sortit de son côié. et se cachant de son mieux, elle s'en alla sans retard au bois oii elle se cacha dans le fourré le plus épais, attendant et regardant de tous côtes si elle ne voyait venir personne.
« Pendant qu'elle se tenait ainsi sans songer au loup, voici qu'un loup énorme et terrible sortit tout prêt d'elle d'une épaisse louIFes d'arbres, et elle eut à peine le temps de dire ; Seigneur, secourez-moi ! que le loup lui avait sauté à la gorge, et l'ayant saisi fortement, se mettait à l'emporter comme si elle avait été un petit agneau. Elle ne pouvait crjer,
tellement elle avait la gorge comprimée, ni 3'aider en quoi que ce soit ; pour quoi, le loup l'emportant, il l'aurait certainement étranglée, s'il n'eût rencontré quelques bergers dont les cris la forcèrent à la lâcher. La malheureuse femme, ayant été reconnue par les bergers et portée chez elle, fut guérie par les médecins après de longs soins, mais pas si bien qu'elle n'eût toute la gorge et une partie du visage ravagée de telle sorte que, de belle qu'elle était auparavant, elle eut depuis l'air affreuse et contrefaite. Aussi, ayant honte de se montrer là où on aurait pu la voir, elle pleura amèrement sur son mauvais caractère, et de n'avoir pas voulu, bien qu'il ne lui en coûtât rien, ajouter foi au songe que son mari avait eu. — »
NOUVELLE Vin
Biondello se joue de Ciacco en lui faisant faiie nn maarais déjeaner ; de qaoi Ciacco se venge cauteleusement ea faisant battre Biondello.
Chacun, dans la joyeuse compagnie, soutint généralement que ce que Talano avait vu en dormant n'était point un songe, mais une vision, tellement cela s'était réalisé sans que rien n'y manquât. Mais tous se taisant, la reine ordonna à la Lauretta de continuer, et celle-ci dit : « — Très sages dames, de mAme que ceux qui ont parlé aujourd'hui avant moi se sont quasi tous mis à raconter sur quelque sujet déjà traité, ainsi la rude vengeance de l'écolier, que Pampinea a contée hier, m'amène à vous parler d'une vengeance qui fut assez pénible pour celui qui en fut l'objet, bien qu'elle n'ait point été aussi féroce. Et pour ce, voici ce que j'ai à dire :
« Il y avait à Florence un individu que chacun appelai.' Ciacco, homme le plus glouton qui eût jamais existé. Gomme il n'avait pas le moyen de satisfaire sa gloutonnerie, et que d'autre part il était d^ belles manières et plein de bons mots et de piaillantes réparties, il s'adonna non pas à être un homme de cour, mais un parasite, fréquentant ceux qui étaient riches et se plaisaient à manger de bonnes choses, et allant très souvent dîner et déjeuner chez eux. bien que la plupart du temps il n'eût pas été invité. Il y avait aii«si à cette époque â Florence un certain Biondello, petit de sa personne, très recherché dans sa mise et plus brillant qu'une mouche avec sa coiffe sur la tête, sa chevelure blonde dont pas un cheveu ne dépassait l'autre, et qui luisait le même métier que Ciacco. Un matin de carême qu'il était allé là où l'on
vend Ifi poisson, et qu'il achetait deux énormes lamproies pour Mcsser Vieri de'Cerchj, il fut aperçu par Ciacco. Ce dernier, s'etant approché de Biondello, dit: ■ — Que veut
• dire ceci ? — » A quoi Biondello répondit : • — On en a m envoyé hier soir trois autres bien plus belles encore que M cplles-ci, ainsi qu'un esturgeon, à Messer Corgo Oonati ; «« mais comme il n'y en a pas assez pour donner h manger « à plusieurs gentilshommes, il m'a chargé d'acheter ces
• deux autres-là. N'y viendras-tu pas? — » Ciacco répondit : « — Tu sais bien que j'y viendrai. — » Et en elfet, quand il lui parut temps, if alla chez Messer Corso et le trouva avec quehiues-uns de ses voisins, qui n'était pas encore allé déjeuner. Messer Corso lui ayant demandé ce qu'il venait (aire, il répondit : « — Messire, je viens déjeu- 1 ner avec vous et avec votre compagnie. — » A quoi Messer Corso dit: « — Tu es le bion venu, et pour ce il est u temps, allons-y. — » S'etant mis à table, on leur servit d'abord des pois-chicl^es et du thon salé, puis des poissons de l'Arno en friture, sans rien autre.
• Ciacco comprenant que Biondello s'était moqué de lui, et en ayant été tort irrité, résolut de lui faire payer , peu de jours se passèrent sans qu'il rencontrât son compère qui avait déjà fait rire bon nombre de gens en leur racontant ce bon tour. Biondello l'ayant aperçu, le salua et lui demanda en riant comment avaient été les latnproies de Messer Corso ; à quoi Ciacco dit pour toute réponse: « — Avant qu'il soit huit jours, « tu sauras mieux ledireque moi. — » Et sans plus retarder son projet, ayant quitté Biondello, il alla trouver nn rusé l)rocantour, convint avec lui d'un prix, et lui ayant donné nn flacon de verre, il le conduisit près de la galerie des Cavicciuli où il lui montra un chevalier nommé Messer Fiiippo Argenti, hoîDme grand, vigoureux et fort, hautain, colèrô, [)lus bizarre que (}uiconque, et lui dit: " — Va-t-en vers lui avec
• ce fia on à la main, et dis lui ceci : Mossire, Biondello « m'envoie vers voua pour vous prier d'avoir la complaisance « de lui ronrubiner ce flacon de votre bon vin rouge, parce « qu'il veut se régaler un peu avec quelques amis; mais « prends bien garde qu'il ne mette les ruains sur loi pour ce « qu'il te fera un méchant accueil, et tu aurais gâté mes « aH'aires. — » Le brocanteur dit : « — Aurai-je à dire
• autre chose? — » « — Non — dit Ciacco — dès que tu lui « auras dit cela, reviens ici avec le flacon et je te paierai. — »
« Le brocanteur s'etant éloigné, fit la commission à Messer Fiiippo. Messer Fi'»ppo, après l'avoir écouté en homme ayant peu de cervelle, croyant que Biondello, qu'il connaissait, se moquait de lui, devint tout rouge de co.ère, et s'écriant : Quel enrubinement, quels amis \eux-tu dire? Que Dieu voua donne la maie an à lui et à
toi, il se leva tout debout et étendit le bras pour saisir Je brocanteur avec la main; mais celui-ci, qui était sur ses gardes, fut prompt à s'enfuir, et étant revenu vers Ciaccc, qui avait, tout yu, il lui répéta ce que Messer Filippo lui avait dit. Ciacco satisfait, paya le brocanteur, et n'eut pus de cesse qu'il n'eiît trouvé Biondello à qui ii dit : « — Y « a-t-)l longtemps que tu n'es allé à la galerie des Cuvic- « ciali? — » Biondello répondit : « — Mais non; pourquoi « me demandes-tu cela? — » Ciacco dit ; « — Parce que «j'ai à te dire que Messser Filippo te fait chercher; je ne « sais ce qu'il te veut. — » Biondello dit alors : « — Bien, « j'y vais; je lui parlerai. — »
« Biondello parti, Ciacco le suivit pour voir comment irait l'aventure. Messer Filippo, n'ayant pu attraper le brocanteur, était resté fort cnnrrnucé et se rongeait lui-même de colère, ne pouvant rien comprendre aux paroles du brocanteur, sinon que Biondello, à l'instigation de quelqu'un, avait voulu se moquer de lui. Pendant qu'il ruminait sa colère, Biondello survint. Dès que Filippo Je vit, il courut à sa rencontre, et lui donna un grand coup de poing au visage. « — Hé! messire — dit Biondello. — qu'est cela? — » Messer Filippo, le prenant par les cheveux, lui arracha la coiffe de la tête, lui jeta son capuchon par terre, et lui disait tout haut en Je gourmant fort : « — Traître, tu Je verras bien ce « que c'est « enrubinez-moi » et que « ces amis /; que tu « m'envoies dire! Est-ce que je te fais l'effet d'un enfant « dont on doive se moquer? — » Ce disant, ii lui martelait le visage de ses poings qu'il avait durs comme du fer, et ne lui laissa sur la tête un seul cheveu qui tînt bon; puis, l'ayant renversé dans la boue, il lui déchira tous ses vêtements; et il allait de si bon cœur à Ja besogne, que BiondelJo ne put pas même dire un mot, ni demander pourquoi il le traitait de la sorte. Il avait bien entendu l'autre lui parler « d'enrubinez-moi >■ et « d'amis »,mais il ne savait ce que cela voulait dire. A la fin, quand Messer Filippo J'eut bien battu, un grand nombre de personnes étant accourues, on eut la plus grande peine du monde à Je lui tirer des mains, tout meurtri et tout mal arrangé qu'il était; on lui dit alors pourquoi Messer Filippo l'avait traité ainsi, en le blârnanl de ce qu'il lui avait envoyé dire, et en ajoutant qu'il devait bien connaître Messer Filippo et savoir que ce n'était pas un homme dont on pîit se moquer. Biondello s'excusait en pleurant et disait qu'il n'avait jamais envoyé dem.ander du vin à Messer Filippo; mais quand il se fut un peu remis, iJ s'en retourna chez lui triste et dolent, avisant que tout cela pouvait bien être i'ouvrage de Ciacco. Au bout de quelques jours, les meurtrissures de son visage ayant disparu, il commença à sortir de che; lui, et sur ces entrefaites Ciacco
.'j3â LE DÉCAMÉRO.N.
l'ayant rencontré lui demanda en riant : • — Biondello,
• comment us-lu trouvé le vin de Messer Kilippo? — >» Uiondello ré'jondit : « — Eusses-tu trouvé pareilles les •• lamp«oiP5 de Messer Corso! — » Ciacco dit alors : — " ri»ri3 (/• pour assuré désormais que, quand tu voudras me t faire aussi bien manger que lu l'as lait, je te donnerai à
• boire comme tu as bu. — » Iliondello qui savait qu'il ii'nviii'. rie I à gagner de bon à lutter contre Ciacco, pria Dieu de Taire sa paix avec lui, et depuis ce moment il se garda biea de se moquer jamais plus do lui. — •
HOLVEIiLE IX
Dtoi jennei gta» denandeat conseil k Salomoa, l'un pour pavoir comment B poDrrait être aimé, l'aotre comni>>nl il poorrait corriger ta fiMiime acari&tre. Il répond an premier d'aimer, et à l'aatre d'aller an Pont aux Oies.
Il ne restait plus qu'à la reine à dire sa nouvelle, car elle voulait garder le privilège de Oioneo. Après que les dames eurent bien ri du malencontreux Bionflello, elle se mit à parler ainsi d'un air joyeux : « — Aimables dames, si l'on regarde avec un esprit juste l'ordre des choses, on verra facilement que l'universelle multitude des femmes a é'é soumise aux hommes par la nature, par les usages et par les lois, et qu'elles doivent se gouverner et se comporter suivant la discrétion de ceux-ci. Pour ce, toutes celles qui veulfnt avoir paix, consolation et repos avec les hommes auxquelles elles appartiennent, doivent être humbles, patientes, obéissantes, en sus de l'honnêteté, le souvciain et spécial trésor de toute dame sage. Et quand bien même les lois qui en toutes choses ont en vue le bien général, quand bifu môme l'habitude, je veux dire la coutume dont lus iorcos sont grant/'^s et dignes de respect, ne nous enseigneraient pas cola, la nature nous le montre assez clairement, car elle nous a faites de corps délicates et faibles, timides et peureuses d'esprit; elle nous a donné peu de force corporelle, la voix douce, les mouvements gracieux, toutes choses témoignant que nous avons besoin du gouvernement d'uutrui. Et quiconque a besoin d'être aidé et gouverné, la raison veut qu'il soit soumis, obéissant et respectueux envers qui le gouverne. Or, qui avons-nous pour gouverneurs et pour aides, sinon les hommes? Donc, nous devons nous soumettre aux hommes, et les honorer en tout point; ei celle qui déroge à cette loi, j'estime qu'elle mérite non-
fReulement une grave réprimande, mais un dur châtiment. J'ai été amenée à ces considérations, bien que je les aie eues d'autres Ibis, par ce que Pampinea a raconté au sujet de la méchante femme de Talano à laquelle Dieu envoya le châtiment que son mari n'avait pas su lui donner, et dans mon jugement j'estime, comme j'ai déjà dit, dignes d'un rude et Vigoureux châtiment toutes celles qui ne sont point complaisantes, douces et soumises, comme la nature, l'usage et les lois le veulent. Pour quoi, il m'agrée de vous raconter i;m conseil donné par Salomon, comme étant un ulile remèse j^ur guérir celles qui sont affectées d'une semblable naludie. Ce conseil, celles qui ne méritent point qu'on leur applique un tel remède ne doivent point penser qu'il a été <lit pour elles, bien que les hommes usent du proverbe suiva>:t : à bon ou mauvais cheval, il faut de l'éperon; à bonne ou mauvaise lemme, il faut du bâton. A qui voudrait intef-préter plaisamment ces paroles, vous accorderiez bien toutes qu'elles sont vraies; mais si on voulait les prendre au sérieux, je dis qu'on ne devrait pas l'accorder. Les femmes sont généralement toutes fragiles et complaisantes, et pour ce, pour corriger celles qui se laissent aller trop au delà des bornes qui leur sont imposées, il faut que le bâton les châtie; d'une autre côté, pour que la vertu des autres ne se laisse point abattre, il faut que le bâton les soutienne et leur fasse peur. Mais laissons les sermons de côté pour le moment, et venons à ce que j'ai à vous dire. Je dis que :
« lia très haute renommée du miraculeux sens de Salomon étant jadis lépandue quasi partout l'univers, ainsi que la libéralité avec laquelle il en donnait des preuves à qui les lui demandait, une foule de gens accouraient vers lui de toutes les parties du monde pour leurs affaires les plus embrouillées et les plus ardues. Parmi ceux qui y allèrent, un jeune homme nommé Melisso, noble et fort riche, s'en vint de la cité de Lajazzo où il était né et où il habitait. Comme il chevauchait vers Jérusalem, il advint qu'en sortant d'Antioche, il fit route pendant quelque temps en compagnie d'un autre jeune homme, appelé Joseph, qui suivait le même chemin que lui, et avec lequel, suivant la coutume des voyageurs, il se mit à entrer en conversation. Meliteo, nprès avoir appris de Joseph quelle était sa condition (il d'où il était, lui demanda où il allait et le motif de son voyage ; à quoi Joseph dit qu'il allait trouver Salomon pour avoir conseil de lui sur la façon dont il devait s'y prendre aveo sa femme, plus que toute autre acariâtre et méchante, et iiont ni par prières, ni par caresses, ni d'aucune autre làçon il ne pouvait corriger le mauvais caractère. Après cette conlidence, Joseph demanda à son tour à Melisso d'où il éla)i. où il allait et pour quelle oause il voyageait; à quoi Melisso
531 LE iJÉUAMÉitOlS.
répondit : • — Je suis de Lujazzo, et do môme que tu as an « ennui, j'en ai un autre. Je suis riche, jeune, et je dét pense mon bien à tenir table ouverte et à laire honneur à « mes concitoyens; et c'est chose neuve et étrange à penser « que, malgré tout cela, je ne puisse pas trouver un seul « homme qui me veuille du bien. C'est pourquoi je vais où m tu vas toi-môme, pour demander comment je dois faire « pour être aimé. — »
" Les deux compagnons cheminèrent donc ensemble, et arrivés à Jérusalem, ils furent conduits davanl Salomon par l'entremise d'un de ses barons. Melisso lui dit brièvement pon cas. A quoi Salomon répondit : « — Aime. - » El cela dit, Melisso lut sur-le-champ reconduit, puis Joseph dit l'aifaire pour laquelle il était venu. A quoi Salomon ne lit pas d'autre réfionse sinon : x - Va au Pont aux Oies. — » Là-dessus, Joseph fut ' reconduit hors de la présence du roi.
et ayant rt; lisso qui l'attendait, il lui dit ce qu'il
avait eu comme réponse. Tous deux, pensant aux paroles de Salomon, et ne pouvant en comprendre le sens, ni en tirer profit pour leur affaire, se remirent en route pour s'en retourner, de l'air de gens dont on se serait moqué.
«< Après Quelques jours de marche, ils arrivèrent à une rivière sur laquelle était un beau pont; et pour ce qu'en ce moment une longue caravane de mulets, et de chevaux lour d.'infMit churL'-s passait sur le pont, il leur fallut attondr qu't'jle fût passée. Quasi tous étaient déjà passés, quand par aventure un mulet vint à prendre ombrage, coumie on les voit faire souvent, et ne voulait en aucune fagon aller plus avant; pour quoi un muletier, ayant pris une trique, se mit à le frapper tout d'abord assez doucement pour le faire passer. Mais le mulet, allant tantôt à droite, tantôt à gauche, traversait le chemin, revenait parfois en arrière, mais ne voulait absolument point passer. Ce que voyant, le muletier, fortement irrité, se mit à lui donner avec sa trique les meilleurs coups du monde, tantôt sur la tète, tantôt sur les flancs, tantôt sur la croupe; mais rien n'y faisait. Pour quoi, Melisso et Joseph qui regardaient en attendant. dirent à plusieurs reprises au muletier : « — Eh! mauvais, que «vas-tu faire? veux-tu le tuer? Pourquoi n'essaies-tu pas « de le traiter doucement? Il marcherait plus volontiers « qu'en le bâtonnant comme tu fais. — " Le muletier leur répondit : « — Vous connaissez vos chevaux et moi je con- « nais mon mulet; laissez-moi faire. — » Cela dit, il se remit à le battre, et il lui en donna tant de tous les côtés que le mulet passa, de sorte que le muletier vint à bout de ce qu'il voulait.
« Les deux jeunes gens étant sur le point de s'éloigner, Joseph demanda à un bon homme qui était assis à l'entrée da
pont, comment s'appelait cet endroit. A quoi le bon homme répondit : « — Messire, cet endroit s'appelle le Pont aux « Oies. — >) Dès que Joseph eut entendu cette réponse, il se souvint également des paroles de Salomon et dit àMelisso : ■' — Compagnon, je te dis maintenant que le conseil que m'a '< donné Salomon pourrait bien être juste et bon, pour ce que ' Je reconnais manifestement que je ne savais pas battre ma « lémme; mais ce muletier m'a montré ce que j'ai à faire. — »
« A quelques jours de là, étant arrivés à Antioche, Joseph retint Melisso chez lui pour se reposer quelque temps, et comme sa femme avait accueilli froidement son compagnon de voyage, il lui dit de préparer à souper comme Melisso l'ordonnerait. Ce dernier voyant que cela plaisait à Joseph, dit en pou de mots ce qu'il désirait. La dame, selon son habitude, fit non pas comme Melisso l'avait indiqué, mais quasi tout le contraire; ce que voyant Joseph, il dit d'un air courroucé : « — Ne t'avait-on pas dit de quelle façon tu devais « faire ce souper? — » La damo s'étant retournée avec hauteur, dit : « — Que veut donc dire ceci? Eh! que ne soupes- « tu, si tu veux souper? Si l'on m'a dit de faire autrement, il u ma convenu à moi de faire ainsi; si cela te plaît, tant » mieux; sinon, ne mange pas. — » Melisso s'étonna de la réponse de la dame et la blâma beaucoup, Joseph, entendant cela, dit : « — Femme, tu es bien toujours la même ; mais t crois-moi, je te ferai changer tes manières. — » Et s'étant tourné vers Melisso, il dit : « — Ami, nous allons voir tout à « l'heure ce que vaut le conseil de Salomon; mais je te prie « de ne point t'émouvoir de ce que tu verras, ni de prendre « pour un jeu ce que je vais faire. Et afin que tu ne m'en V empêches point, souviens-toi de la réponse que nous fit le 0 muletier, quand nous avions pitié de son mulet. — » A quoi Melisso répondit : « — Je suis dans ta maison où je « n'entends pas m'élever contre ton bon plaisir. — »
« Joseph, ayant trouvé un bâton rond, fait d'une tige de jeune chêne, monta à la chambre oh la dame, après s'être levée de table, s'en était allée en grommelant de dépit, et l'ayant prise par les cheveux, il la jeta par terre et se mit à lui donner une fière volée de son bâton. La dame commença par crier, puis en vint aux menaces; mais voyant que malgré tout cela Joseph ne s'arrêtait point, elle se mit, déjà toute meurtrie, à demander grâce pour Ijieu, le priant de ne pas la tuer, disant qu'elle ne ferait jamais rien désormais'contre sa volonté. Malgré cela, Joseph ne s'arrêtait pas; au contraire, il frappait avecj plus de furie, la battant tantôt sur les côtes, tantôt sur les hanches, tantôt sur les épaules, et lui rabattait les coutures. Il ne s'arrêta que lorsqu'il fut fatigué, et quand il n'y eut plus sur le dos de la .bonne dame un endroit qui ne fût meurtri. Cola fait, il
..ou Lb i/i. i.AMERON.
s'en revint vers Melisso et lui dit : • — Demain nous ver- « rons (^uel résultat aura proiluit le conseil d'aller au Pont ■< aux Oies. ^— » Et après s'tilre un peu reposé et lavé les mains, il soupu avec Melisso, et, le moment venu, ils allèrent se reposer.
t< La malheureuse femme eut grand'peine à se lever de l«rrc, ot se jeta sur son lit où elle se reposa du mieux qu'elle put ; le lendemain, s'étant levée de bonne heure, elle lit demander à Joseph ce qu'il voulait qu'elle lit pour déjeuner. Celui-ci, ayant ri de cotte demande avec Melisso, ordonna !e déjeuner, et (|uand l'heure en fut venue, étant rentrés à. maison, ils trouvèrent toute chose exactement faite suivant l'ordre donné, pour quoi ils louèrent beaucoup le conseil qu'ils avaient mal compris tout d'abord. Quelques jours après, .Melisso ayant pris congé de Joseph, et étant retourné chez lui, répéta h un homme qui passait pour sage la réponse qu'il avait eue de Salomon. Ce sage lui dit : «« •- Il « ne pouvait te donner un conseil plus juste ni meilleur. Tu « sais bien que tu n'aimes personne, et que les politesses et m services que lu rends, tu les rends non par l'amitié que t tu portes aux autres, mais pour ostentation. Aime donc, H comme Salomon te l'a dit, et tu seras aimé. — » Ainsi fut châtiée la femme acariâtre, et ainsi le jeune homme en aimant fut aimé. — »
NOUVELLE X
Ualtre Jeu, tar lei innUncef de ton compare Pierre, fkit od encliantem<>nt poar changer la femme de cflui-ci en jument. Quand il en rient & appliquer la queoe, compère Pierre, disant qu'il n'y voulait pai de queue, !,'iUe toute i'opèratioD.
La nouvelle dite par la reine donna quelque peu à murmurer aux dames et à rire aux jeunes gens; mais quand les uns et les autres se furent arrêtés, Dioneo commença à parler ainsi : « — Charmantes dames, parmi de blanches colombes un corbeau noir paraît bien plus beau qu'un cygne immaculé ; de môme, parfois, au milieu de nombreux sage?, un moins sage non seulement augmente en valeur et e; éclat au contraste de leur maturité, mais encore y trouvo soulagement et plaisir. Pour quoi, comme vous êtes toutes très discrètes et modestes, je dois vous être plus cher, moi qui, ayant peu d'esprit, fais briller d'autant votre mérite par mon infériorité, que si, par une plus grande valeur, je resdai»
votre mérite plus obscur. Par conséquent, je dois avoir une plus large liberté pour me montrer à vous tel que je suis, et je dois être,dans ce que je vais dire, supporté par vous plus patiemment que vous ne devriez faire si j'étais plus sage. Je vous dirai donc une nouvelle peu longue, dans laquelle vous verrez avec quel soin il convient d'observer les formalités imposées par ceux qui font œuvre d'enchantement, et combien la plus petite infraction à ces formalités gâte tout ce qu'a fait l'enchanteur.
« L'autre année, il y avait à Barletta un prêtre appelé maître Jean de Barolo, lequel, ayant une église trop pauvre, se mit, pour gagner sa vie, à colporter de côté et d'autre, sur une jument, des marchandises aux foires de la Fouille, à acheter et à vendre. Ainsi voyageant, il se lia intimement avec un certain Pierre de Tresanti, qui faisait le même métier avec un âne. En signe d'affectueuse amitié, suivant la coutume de Fouille, il ne l'appelait que compère Pierre, et chaque fois que celui-ci arrivait à Barletta, il l'emmenait à son presbytère, oià il lui offrait l'hospitalité, lui faisant de son mieux les honneurs du logis. De son côté, compère Pierre qui était très pauvre et ne possédait à Tresanti qu'une petite cabane à peine suifisante pour lui, pour sa belle et jeune femme et pour son âne, menait maître Jean chez lui, toutes les fois que ce dernier passait à Tresanti, et le traitait le mieux qu'il pouvait, en reconnaissance de la réception qu'il en recevait à Barletta. Cependant, quant à la question du coucher, compère Pierre n'ayant qu'un petit lit dans lequel il dormait avec sa femme, il ne pouvait recevoir maître Jean comme il aurait voulu, mais il était obligé de l'envoyer coucher sur un peu de paille dans une petite écurie oti lajument de maître Jean était remisée à côté de son âne. La femme, sachant la bonne réception que le prêtre faisait à son mari à Barletta, avait plus d'une fois voulu, quand maître Jean venait, allsf dormir avec une de ses voisines nommée Zita Carapresa de Giudice Léo, afin que leur hôte pût reposer dans le lit avec son mari, et elle l'avait souvent proposé au prêtre ; mais celui-ci n'avait jamais voulu. Une fois, entre autres, il lui dit : « — Commère « Gemmata, ne t'inquiète pas de moi ; je suis fort bien, « parce que, quand cela me plaît, je change ma jument en « une belle jeune fille et je couche avec elle. Puis, quand je « veux, je la fais redevenir jument. C'est pourquoi je ne me « séparerais pas d'elle. — » La jeune femme étonnée, le crut et le dit à son mari, ajoutant : « — S'il est ton ami autant « que tu le dis, que ne te fais-tu enseigner cet enchante- « ment? Tu pourrais me changer en jument et faire tes af- « faires avec un âne et une jument. De la sorte, nous ga- « gnerions le double. Quand nous serions de retour, tu
C38 lE DÉCAMÉRON,
« ' me fairo redevenir Icmme, comme je suis. — »
' ierre, qui était aussi simple quR pas un, lu crut,
^n.ji.i ic conseil et, du mieux qu'il sut, se mit à solliciter maître Jean de lui enseigner la chose. Maître Jean s'efforça de le détourner de cette sotte idée ; mais ne le pouvant, il dit : « — Eh bien, puisque vous le voulez absolument, nous « nous lèverons demain matin, suivant notre habitudi\ avant m le jour, et je vous montrerai comment on fait. A vrai dire,
* le plus malaisé en cette affaire c'est d'attacher la qu.!UP,
* comme lu verras. — »> Compère Pierre et commère Gemm.ii.i. ,i\aiit h Deino dormi de la nuit, tellement ils allen- '' siré, se levèrent dès l'approche du jour •■ ' 0 Jean, lequel s'étant levé en chemise, vinl dans la chambre de compère Pierre et dit : « — Je ne « sais personne au monde pour qui je ferais cela, si ce n'est
* pour vous. Donc, puisque cela vous plaît, je le ferai ; mais
* il faut que vous fassiez tout re que je vous dirai, si vous « voulez que la chose réussisse. — » Ceux-ci dirent qu'ils feraient ce qu'il leur dirait. Sur quoi, maître Jeun prit une chandelle, la mit dans la main de compère Pierre et lui dit : « — Hogarde bien comme je forai et rappelle-toi bien com- « ment je dirai. Garde-toi, si tu as bon désir de ne pas gâ-
* ter tout, quelque chose que tu entendes ou que tu voies, •< de dire une seule parole ; et prie Dieu que la queue s'at-
* tache bien. — • Compère Pierre prit la chandelle et dit qu'il le ferait bien. Alors maître Jean fit mettre commère Gemmata nue comme à sa naissance, et la flt placer les mains et les pieds par terre, comme se tiennent Icsjuments, la prévenant aussi qu'elle n'eût à dire mot, quoiqu'il advînt. Puis, avec les mains, il se mit à lui toucher la figure et la tête et commença par dire : • — Que ceci soit belle tête de « junpent. — » Il lui toucha les cheveux et dit : « — Que « ceci soit belle crinière de jument. — » Lui touchant les bras, il dit : « — Et que ce«i soit belles jambes et beaux « pieds de jument. — » Passant ensuite au sein et le trouvant ferme et rond, il sentit se réveiller et se lever quelque chose qui n'avait pas été appelé, et il dit : « — Que ceci
* soit beau poitrail de jument. — » Il fit de même pour l'échiné, le ventre, la croupe, les cuisses et les jambes. Enfin, ne restant plus à faire que la queue, il leva sa chemise, et prenant le plantoir avec lequel il plantait les hommes, il If mit prestement dans lagaîne pour ce fajte, et dit: « — Et t que ceci soit belle queue de jument. — » Compère Pierre, qui avait tout regardé fort attentivement, voyant cette dernière opération, et ne la trouvant pas de son goût, dit :
* — 0 maître Jean, je n'y veux pas de queue, je n'y veux « pas de queue ! — » Déjà l'humide radical, par lequel toutes les plantes prennent racine, était venu, quand maître
Jean, retirant son outil, dit : « — Eh ! compère Pierre, « qu'as-tu fait? Ne t'ai-je pas dit de ne pas bouger, quoi « que tu visses? La jument allait être faite; mais en parte lant, tu as tout gâté, et il n'y a plus moyen de la refaire « jamais maintenant — » Compère Pierre dit : « — C'est c bon ; je n'y voulais pas cette queue. Pourquoi ne me di- « siez-vous pas : fais-là, toi ? Et puis, vous l'attachiez trop « bas. — »> Maître Jean dit : « — Parce que tu n'aurais pas « su l'attacher si bien que moi la première fois. — » La jeune femme, entendant cela, se leva sur ses pieds et dit naïvement à son mari : « — Bête que tu es ; pourquoi as-tu M gâté tes affaires et les miennes? Quelle jument as-tu ja- « mais vu sans queue? Que Dieu me soit en aide; tu es « pauvre, mais ce serait bien fait que tu le fusses encnre « davantage. — » Et voyant qu'il n'y avait plus moyen d'être changée de jeune femme en jument, elle se rhabilla méi:incolique et toute marrie. Quant à compère Pierre, il s'en tint à son âne, ainsi qu'il en avait l'habitude, pour faire son métier. Il s'en alla avec maître Jean à la foire de Bitonto, et plus jamais il ne requit de lui semblable service. — »
Combien on rit de cette nouvelle, mieux comprise des dames que Dioneo ne voulait, celui-là se l'imagine qui en rira encore lui-même. Mais la nouvelle étant finie et le soleil commençant déjà à tiédir, la reine reconnut que la lin de son pouvoir était venue. S'étant levée, elle ôta la couronne de dessus sa tê'e et la mit sur celle de Pamphil(\ le seul de tous qu'il restât à honorer d'un tel honneur. Puis elle dit en souriant : « — Mon seigneur, grande chart^e t'incombe, étant, à défaut de moi et des autres qui ont déjà tenu la place que tu tiens, le dernier à être Roi. Pour quoi, Dieu te prête sa grâce, comme il me l'a prêtée. — » Pamphile, ayant joyeusement reçu cet honneur, dit : « -^ Votre mérite et celui de mes autres sujets, fera que je m'en tirerai moi-même avec gloire, comme les autres. — » Et, suivant l'habitude de ses prédécesseurs, ayant réglé avec lesénéchal toutes les choses opportunes, il se retourna vers les dames qui attendaient et dit : « — Amoureuses dames, la disci'ète Emilie, qui a été notre reine d'aujourd'hui, pour rendre quelque repos à vos forces, vous donna la permission de parler de ce qui vous plairait le plus. Pourquoi, comme vous êtes déjà reposées, je juge qu'il est bon de reven..- à notre règlement ordinaire ; et je veux que demain chacune de vous songe à raisonner sur ceci, à savoir, ceux qui, par libéralité ou munificence, ont fait œuvre d'amour ou autre. Ce disant et faisant, vos esprits sans aucun doute se sentiront tout dispos à opérer vaillamment. Car c'est ainsi que notre vie, qui ne peut être que brève dans un corps mortel, se nerpétueragrâceàla renommée louangeuse ; laquelle
540 LE DÊCAMHRON.
renommée, quiconque ne sert pas seulement son ventro, comme les bétes lont, doit non seulement désirer, mu fioursuivro de tous scseflorts et tnivaillercn conséquence. — . Le raisonnement plut à la joyeuse compagnie. Avec licem du nouveau roi, elle se leva toute de l'endroit où elle clan assise, et se livra à ses jeu.x accoutumés, chacun allant lu lui son désir l'attirait le plus. Et ainsi ils lirent, jusqu'à l'heure du dtner où ils se rendirent en fôto, et où ils lurent «r^rvis avec cclcrité et avec ordre. A la fin du repas, ils se levèrent pour baller comme d'habitude, et après qu'on eut chanté peut-ôlre mille chansons, plus plaisanies de paroles que remarquables comme chant, le roi commanda h iNéiphile d'en chanter une en son nom. Celle-ci, d'une voi.x cluire et joyeuse, sans se faire prier et sans retard commença ainsi :
Je snt8 toute jcutiptte et volontiers
Je aie réjouis et Je cliaute e» ta ftaisoo nouvell6« Merci d'umour et de douces pensées.
Je vais pnr Ins vertes prairies, rej^ardant Les fliMirs blanclios, jniincs et veniieilleB, Les roses sur les buissons et les lis blancs; Et je les compare toutes, tant qu'elles sont, Au visage de celui qui, m'aimant.
M'a prise et me gardera toujours, comme celle Qui n'a d'autre pensée que de satisfaire sea désie^
Et si parmi elles j'en trouve une qui soit, A ce qu'il me semble, bien seniblable à lui, Je la cueille et j« la baise, et je lui parle ; Et, comme je sais, je lui ouvre Toute mon ûme et ce que man cœur désire. Puis, avec les autres, j'en fais une guirlande, Que je lie de mes cheveu.x blonds et léger».
El ce même plaisir que la ûeur nalurrlle Fait éprouver aux yeux, je i'é(>rouve Comme si je voyais la personne même Qui m'a allumé de sou dou.\ Huiour.
Ce que son parfum œe fait éprouver, Je ne puis l'exprimer avec la parole, Mais mes soupir."» en sont un vrai témoignage.
Ils ne s'échappent jamais de n)a poitriue
Comme ceux des autres femmes, âpres ui pesants j Mais ils sortent tièdes et suaves.
Et s'en vont à ujoq amour
NEUVIÈME JOURNÉE. 54i
Qui sitôt qu'il les sent, vient de lui-même
Me donner soulagement, et arrive juste au moment
Où je suis prête à m'écrier: ah ! viens, ne me désespère pas !
Le roi et toutes les dames applaudirent beaucoup la chanson de Neiphile ; nprès quoi, la nuit étant déjà fort avancée le roi commanda çue chacun allât se reposer jusqu'au
jour.
L« ■•arièfBA joomé* do T)*cAUinn» finin, eommenca la dixii^ni(>, liint laquelle •001 !• eooTeinxm'Mii >ir Pamphil»!, on devitu do ceux qui, par liLiiialiU ou pat ■oaifieaaca, ont (ait «aat r* d'amour où autre.
Certains nuau'»'& h l'occident étaient encore vermeils, ceux de l'orient étant (h\\h h leurs cxlrémilcs re^plomli.-'.santg commo l'or, à ciuis»; lies rayons solaires qui, étant plus proches d'eux, les frappaient, quand Pamphile s'étant levé, fit appeler les dariu-s et sos compagnons. Tous étant venus, après avoir délib'-te avec eux où ils pourraient dl'èr prendre U;urs ébats, il s»» n<it en marche à leur tête, accompagné de Philomène et de Kiainmolta, tous les autres x-iDant après et tout en devisant longuement entre eux de ce qv'lf allaient faire ce jour-là, il.-» se promenèrent longtemps. »pres avoir lait une grande promenade, le soleil coro'Tj.r.içant h être déjà trop chaud, ils retournèrent au palaif-, et \i, îea bouteilles ayant été mises à rafraîchir autour de la elaire fontaine, ceux qui en eurent envie purent boire; puis, ils allèrent se délasser sous les plaisants ombrages du jardin. tnGn, quand ils eurent mangé et dormi, comme d'habitude, ils se réunirent où cela plut au roi, et celui-ci ordonna à Néiphile de dire la première nouvelle, ce au'elle commença joyeusement ainsi :
NOUVELLE I
Ua ebavalier tert le roi d'Espagno. Il croit en être mal récompenié, inr quoi Iroi loi prouve que ce nVst paa sa faute maii bien celle de «a mauvaise fora taae; pui.i il lui fait de ma^iîiques prëieats.
« — Honorables dames, je dois considérer comme une grandissime faveur que notre roi m'ait choisie pour parler la première sur une si belle chose que la munilicence, laquelle, de même que le soleil est la beauté et l'ornement
DIXIÈME JOURNlui. 543
du ciel tout entier, est la clarté et la lumière de toutes les autres vertus. Je dirai donc à ce sujet une petite nouvelle, très belle à mon avis, que certainement il ne pourra qu'être utile de se rappeler.
« Il faut donc que vous sachiez que, parmi les autres valeureux chevaliers qui ont été depuis longtomps en notre cité, il y en eut un, le meilleur peut-être, messer Ruggieri de Figiovanni, lequel, riche et de grand cœur, et voyant que, vu la manière de vivre et les mœurs de la Toscane, il ne pourrait, s'il y demeurait, faire peu ou pas du tout montre de sa vaillance, prit le parti d'aller pendant quelque temps auprès d'Alphonse, roi d'Espagne, dont 1.^ renom de vaillance dépassait celui de tous les autres seigneurs de ce temps. Fort honorablement pourvu d'armes, de chevaux et de serviteurs, il s'en alla le trouver en Kspagne. où il fut gracieusement reçu par le roi. Messer Ruggieri demeurant donc là, et vivant d'une façon splendide, accomplissant de merveilleuses choses en faits d'armes, se fit bientôt connaître pour un vaillant. 11 y avait déjà un certain temps qu'il y était, lorsqu'ayant fort observé la manière d'agir du roi, il lui sembla voir que celui-ci donnait tantôt à l'un tantôt à l'autre, et assez peu discrètement, châteaux, villes et baronnies, à des gens en un mot qui en étaient peu dignes; et pour ce qu'on ne lui donnait rien à lui qui connaissait ce qu'il valait, il pensa que sa renommée en était fort dimianee; pour quoi il résolut de partir et demanda cotité au roi. Le roi le lui accorda, et lui donna une des meilleures ra>iles qu'on eût jamais chevauchées, voire la plus belle, laquelle, vu le long chemin qu'il avait à fa're, fut fort prisée par messer Ruggieri. Après quoi, le roi ordonna à un sien familier très discret, de s'arranger da mieux qu'il lui semblerait pour chevaucher de compagnie avec messer Ruggieri, de façon qu'il ne parût pas êtrft envoyé par le roi, et d'écouler tout ce qu'il dirait alîn de pouvoir le lui redire, puis le lendemain de lui commander de retourner vers le roi. Le familier, ayant épié le moment où messer Ruggieri sortait de la ville, lui tint fort adroitement compagnie, lui donnant à croire qu'il se dirigeait vers l'Italie.
« Messer Ruggieri chevauchant donc sur la mule que le roi lui avait donnée, et parlant de choses et d'autres, comme la troisième heure approchait, dit : « — Je crois que nous « ferons bien de laisser pisser nos bêtes. — » Et les ayant fait entrer dans une étable, elles pissèrent toutes, sauf la mule. Pour quoi, ayant repris leur marche, et l'écuyer étant toujours attentif aux paroles du chevalier, ils arrivèrent vers une rivière, oii, leurs bêtes s'étant mises à boire, la mule pissa. Ce que voyant, messer Ruggieri, il di^ : « — Eh! que M Dieu te confonde, vilaitf e bêle, car tu es comme le Sei-
514 LE DECAMEHOn.
« gnsur qui t'a donnée à moi. — » [.e familier retint ces pa:oios, ot bien qu'en cheminant tout le long de la journée avô^ lui, il en recueillit beaucoup d autres, il ne lui en entendit tJire r:icune autre qui ne fût à la louange du roi; fiour quoi, le lendemain, étant monté à cheval, et le chevaier 8e disposant à continuer sa route vers lu Toscane, le familier lui fit commandement du roi d'avoir à rebrousser cht'min, ce que messcr Rugi'ieri fit incontinent.
« Le roi, après avoir appris ce qu'il avait dit à propos d« la mule, le lit appeler, l'accusillit dun air joyeux, et lui domanda pourquoi il l'avait comparé à sa mule, ou plutôt pourquoi il avait comparé sa mule à lui. Messer Huggicri d'un air ouvert lui dit : « — Mon seigneur, parce que vous « lui ressemblez, attendu que comme vous donnez quand il « ne le faut pas et nu donnez pas quand il le faudrait, ainsi elle « n'a point pissé là oil il l'aurait fallu et a pissé là où il ne « fallait pas, — » Le roi dit alors : • — Messire Ruggieri, « si je ne vous ai pas aonné comme je l'ai fait à beaucoup « d'autres qui ne sont rien en comparaison de vous, cela « n'est point advenu parce que Je ne vous avais pas reconnu « pour un vaillantissime cnevalier, digne de grandes récom- « penses, mais c'est votre i'irlune qui a fauté en cela et non « moi, ne m'ayant point permis de vous récouipenser; et je « vous montrerai mnrifeslement que je dis vrai. — » A quoi messer Rupsieri répondit : « — Mon soi^jneur, je ne me suis « point fAché de n'avoir reçu aucune récompense de vous, « pour ce que je ne désireis paa une récompense afin de de- « ven'r plus riche, mais de ce qu'en aucune circonstance m voiH n'ayez rendu témoignage ae ma valeur. Néanmoins, « j» tiens votre excuse pour bonne rt honnête, et je suis « prôt .\ voir ce qu'il vous plaira de me montrer, bien que J9 « vo;i>{ croie sans avoir besoin de preuves. — »
t Su- ce, le roi l'ayant mené dans une grande salle où, ss'oa îtfd ordres, on avait porté deux grands coffres fermés, lai dit, en présence d'un grand nombre de personnes : cf — M'essire Ruggieri, dans l'un de ces coffres est ma « ûuuronne, le sceptre royal et le globe, ainsi que nombre de a b'iilfcB ceintures à moi, des colliers, des anneaux et d'au- » treiî bijoux que je possède; l'autre est plein de terre. Pre- :< nez-en un, et qu3i que soit celui qua vous aurez choisi, il a sera à vous, et vom pourrez voir qui a été injuste envers X vo'.ce vaillance, de oioi ou de votre fortune. — » Messer (f Kugs-ieri, voyant que cela plaisait ainsi au roi, choisit un des coffres que le roi ordonna d'ouvrir, et il se trouva que c'était celui oui était plein de terre. Sur quoi, le roi dit en riant : « — Vous pouvez bien voir, messire Ruggieri, que ce « que jevous-ai dit de votre fortune est vrai; mais certes, « votre valeur mérite que Je corrige son influence maligne.
« Je sais que vous ne désirez point devenir Espagnol, et pour « ce je ne veux pas vous donner ici ni château ni ville, mais « bien le coffre que la Ibrlune voua a empêché d'avoir; en « dcpit d'elle, je veux qu'il vous appartienne, afin que vous • puissiez l'emporter dans votre pays, et vous glorifier parmi «< vos compatriotes de mes dons faits en témoignage de votre « vaillance. — » Messer Ruggieri prit le coffre, et ayant remercié le roi comme un don si considérable le demandait, il s'ea retourna joyeux en Toscane.
NOUVELLE II
Obino di Tacco faît prisonnier l'abbé de Cluny et le guérit d'une mnladie ifest*mac ; pais il lai rend la liberté. L'abbé, de retoar à la cour de Rome, réconeilie Ghino arec le pape Boniface, et le fait nommer prieur de i'bôj>ital.
La munificence du roi Alphonse envers le chevalier florentin avait déjà été fort approuvée, quand le roi, auquel la nouvelle avait plu beaucoup, ordonna à Ëlisa de poursuivre Celle-ci commença aussitôt : « — Délicates dames, qu'un roi se soit montré magnifique, et ait exercé sa munificence en faveur de qui l'avait servi, cela ne peut être que considéré comme une louable et grande chose; mais que dirons-nous, si on nous raconte qu'un homme d'église a usé d'une admirable munificence vis-à-vis de quelqu'un que personne ne l'aurait blâmé de traiter en ennemi? Nous dirions que si la munificence du roi fut vertu, celle de l'homme d'église fut miracle, étant donné qu'ils sont tous plus avares que les femmes, et ennemis jurés de toute libéralité. Et bien que chacun ait naturellement soii de venger les offenses reçues, les hommes d'église, comme cela se voit, quoique prêchant la patience et surtout le pardon des offenses, se laissent aller à la vengeance plus fougueusement que les autres. Laquelle chose, à savoir comment un homme d'église se montra magnifique, vous pourrez apertement voir dans ma nouvelle que voici :
«< Ghino di Tacco, homme fameux pour sa férocité et ses brigandages, ayant été chassé de Sienne et devenu l'ennemi des comtes de Santa Fiore, fit révolter Radicofani contre l'Eglise de Rome, et s'étant établi dans cette ville, il faisait détrousser par ses satellites quiconque passait dJins les environs. Or, Boniface VIII étant pape à Rome, l'abbé de Cluny s'en vkit à sa cour. C'était, à ce que l'on croit, un des plus riches prélats du monde. Le séjour de la cour lui ayant gâté l'estomac, les médecina lui. conseillèrent d'aller aux bains d«
546 LE DÉCAMl'.RON.
Sienne et lui dirent qu'il y guérirait sans faute. ï^our quoi, le pape l'y ayant autorit-t-, il se mil en route avec un grand train de tuile de somme, de chevaux et de serviteurs, sans se eoucier de ce <|u'on disait de Ghino. Celui-ci apprenant aa venue, tendit ses rets, et sans laisser échapper le plus petit domestiqua, il enferma l'abbé, avec toute sa suite et tout son éi|i ' ins un endroit fort resserré. Cela fait, il envoya
v.i lin des siens — le plus instruit — qui lui dit tréa
ruiiiKuxiniiitl de sa part, de lui taire le plaisir de descendre dans le cbAleau de (îhino. Ce qu'entendant l'abln'. il répondit tout lurioux qu'il n'en voulait rien faire, n'ayant rien à voir avec Ghino; mais qu'il continuerait sa route et qu'il voudrait bien voir qui l'en empêcherait. L'ambassadeur, lui parlanl d'un air humble, dit : « — Mcssire, vous êtes venu
• en un lieu, où, hors la colère de Dieu, nous ne craignons « rien, el où les excommunications et les interdictions sont
• elles-mêmes excommuniées, et pour ce, vous ferez mieux « de satisfaire Ghino. — » Pendant cet entretien, lendroit avait élc complètement cerné par les sou<lards; pour quoi, l'abbii se voyant pris avec tous les siens, s'achomina d'un air de dépit vers le chùteau, en compagnie de l'ambassadeur et suivi de toute sa troupe et de ses bagages. Dès qu'il fut descendu de cheval, on l'installa seul, sur l'ordre de Ghino, dans une petite chambre du palais, très obscure et mal commode, et tout le reste de sa suite lui assez bien logé, chacun selon sa qualité, dans le chAteau ; quant aux chevaux et aux bagages, ils furent mis en siîrelé, sans qu'on y touchât rien.
« Cela fait, Ghino s'en alla trouver l'abbé et lui dit : « — Mesrsirc, Ghino, dont vous êtes l'hôte, vous envoie prier « de vouloir bien lui dire où vous alliez et le motif de votre « voyage. — » L'abbé qui, en homme sage, avait un peu rabattu de sa fierle, lui dit où il allait et pourquoi. Ce qu'ayant ouï Ghino, il le quitta et résolut de le guérir sans bains Ayant luit entretenir continuellement dans la petite chambre un grand feu, et l'ayant fait bien garder, il ne retourna vers l'abbé que le lendemain matin, el sur une serviette très blanche il lui porta deux tranches de pain rôti et un grand verre de vin blanc de Corniglia, du même qui appartenait à l'abbé, et il lui parla ainsi : « — Mcssire, quand Ghino était « plus jeune, il étudia la médecine et il dit qu'il a appris « qu'il n'y a pas de meilleur remède pour le mal d'estomac m que celui qu'il vous fera et dont ce que Je vous apporte est « le commencement; et pour ce, prenez-lc, et réconfortcz- « vous. — » L'abbé qui avait plus faim qu'envie de causer, mangea le pain et but le vin blanc, bien qu'il le fît d'un air dédaigneux; puis, tenant nonr.bre de propes hautains, il lit beaucoup de questions, donna beaucoup d'avis, et tnaista
surtout pour voir Ghino. Ce qu'entendant Ghino, il en laissa une bonne part s'en aller en vaine fumée, et répondit au reste fort courtoisement, affirmant qu'aussitôt queGhino le pourrait il viendrait lui faire visite ; cela dit, il le quitta, et ne revint le voir que le lendemain avec la même quantité de pain rôti et de vin blanc. Et de cette façon il le tint pendant plusieurs jours, jusqu'à ce qu'il se fût enfin aperçu que l'abbé avait mangé des fèves sèches qu'il avait portées en secret et qu'il lui avait laissées sans rien dire. Pour quoi, il lui demanda de la part de Ghino comment il lui semblait se trouver de l'estomac; à quoi l'abbé répondit : « — Il me semble (■ que cela irait bien, si j'étais hors de ses mains; après « cela, je n'éprouve pas d'autre envie que de manger, telle- « ment ses remèdes m'ont bien guéri. — »
« Ghino lui ayant en conséquence fait préparer une belle chambre avec ses propres bagages, et ayant fait dresser un grand banquet auquel toute la suite de l'abbé devait prendre part, avec un grand nombre de gens du château, s'en alla le trouver le lendemain matin et lui dit : « — Messire, puisque « vous vous sentez bien, il est temps de sortir de l'infir- « merie. — » Et l'ayant pris par la main, il le conduisit dans la chambre qu'il lui avait fait préparer, et l'ayant laissé avec ses gens, il alla veiller à ce que le banquet fut magnifique. L'abbé se récréa quelque peu avec ses familiers et leur conta quelle avait été sa vie pendant les jours précédents, tandis qu'eux, au contraire, lui dirent qu'ils avaient été merveilleusement traités par Ghino. Mais l'heure de Kîuut^or étant venue, l'abbé et tous les autres convives furent abondamment servis de bonnes victuailles et de bons vins, sans que Ghino se fût encore fait connaître. Quand l'abbé eut été ainsi traité de cette façon pendant quelques jours, Ghino après avoir fait mettre tous ses bagages dans une salle, et tous ses chevaux jusqu'au moindre roussin, dans une cour qui se trouvait au-dessous de la dite salle, s'en alla trouver Uabbé et lui demanda comment il se trouvait et s'il se croyait assez fort pour monter à cheval. A quoi l'abbé répondit qu'il était très fort et bien guéri de l'estomac, et qu'il se trouverait tout à fait bien dès qu'il serait hors des mains de Ghino.
tt Alors Ghino mena l'abbé dans la salle où étaient ses bagages et toute sa suite, et l'ayant fait approcher d'une fenêtre d'où il pouvait voir tous ses chevaux, il dit : « — Mes- « sire l'abbé, vous saurez que ce n'est point la méchanceté « d'âme qui a poussé Ghino — lequel je suis — à se faire « voleur de grands chemins et ennemi de la Cour de Rome, « mais bien sa qualité de gentilhomme, après s'être vu « chassé pauvre de sa maison, et pour défendre sa vie et sa « noblesse contre les nombreux et puissants ennemis qu'il
« a; mais pour ce que vous me paraissez un vaillant sei- « gneur, et bien que je vous aie guéri de restomac, je « n'entends pas vous traiter comme un autre à qui, le tenant « dans mes mains comme je vous tiens, je prendrais ce que « bon me semblerait de ce qui lui appartiendrait; j'entends. m au contraire, que, considérant quels sont mes besoin?, m vous me donniez vous-même ce que vous voudrez de ce m Que vous avez. Tous vos bagages sont ici devant vous, et « de cette fenêtre vous pouvez voir vos chevaux dans la «cour; pour ce, prenez-en une partie, ou prenez tout. « comme il vous plaira ; dès à présent vous pouvez vous en m aller ou rester à voire plaisir. — »
• L'abbé, étonné d'entendre des paroles si généreuses chez un voleur de grands c!.emin8,et cela lui ploi^ant beaucoup, sentit soudain tomber sa colère et son dédain qui se changèrent en bienveillance, et devenu en son cœur l'ami de Ghino, il courut l'embrasser en disant : <f — Je jure Dieu « que pour gagner l'amitié d'un homme comme désormais « je juge que tu es, je souffrirais une bien plus forte in- « jure que celle qu'il m'avait semblé que tu m'avais faite « jusqu'ici. Maudite soit la fortune qui t'a contraint à un « métier si condamnable. — » Après quoi, ayant fait prendre parmi ses bagages et ses chevaux le strict nécessaire, il lui laissa le reste et s'en retourna à Rome.
" 1-e pape avait su la capture de l'abbé et il en avait été très alfligé ; en le voyant, il lui demanda si les bains lui avaient profité. A quoi l'abbé répondit en souriant : « — Saint Père, j'ai trouvé avant d'arriver aux bains un » savant médecin qui m'a parfaitement guéri. — » Et il lui raconta comment ; de quoi le pape rit beaucoup. L'abbé doursuivit son récit, et, poussé par une pensée généreuse, demanda une grâce. Le pape, croyant qu'il lui demanderait autre chose, promit libéralement de faire ce qu'il demanderait. Alors 1 abbé dit : • — Saint-Père, ce que j'entends « vous demander, c'est que vous rendiez vos bonnes grAces « à Ghino di Tacco, mon médecin, pour ce que, parmi les • autres hommes de valeur que je connaisse, je n'en ai « certes jamais rencontré un qui vaille plus; quant au mal « qu'il fait, je l'impute beaucoup plus à la fortune qu'à lui- « même; changez donc cette fortune en lui donnant chose m d')nt il puisse vivre selon sa condition, et je ne doute pas « qu'en peu de temps vous ne le voyiez tel que je le vois moi- « môme. — » Entendant cela, le pape, qui avait l'âme grande et qui aimait les hommes généreux, dit qu'il le ferait volontiers, si cela était comme il le disait, et qu'il pouvait le faire venir en toute sijreté. Sous la foi de cette Îarole, Ghino s'en vint donc à la Cour, dès qu'il plut à abbé; et il ne resta guère auprès du pape sans que celui-ci
ne le tînt pour un homme de valeur et ne se réconciliât avec lui, et lui donnât un grand prieuré de t-e-.rv de l'hôpital dont il l'avait auparavant lait chevalier, cî.arge «ju'ii conserva toute sa vie pendant laquelle il fut ami eî sorviceur de la sainte Eglise et de l'abbé de Gluny.
NOUVELLE III
Mitridanes envieux de la générosité de Nathan et étant allé pour le tuer, lai parle sans le connaître. Nallian lui indique le moyen d'atteindre son but, et il *■« !'a' tendre, selon ses indications, dans un petit bois, où, Mitridanes l'ayant reconnu, a lionte de son crime et devient ion ami.
Il semblait à tous avoir entendu chose semblable à un miracle, à savoir qu'un homme d'église eiit fait œuvre de munificence; mais après que les belles dames eurent cessé d'en deviser, le roi ordonna à Philostrate de poursuivre. Celui-ci commença sur-le-champ : « — Nobles dames, la munificence du roi d'Espagne fut grande, et celle de l'abbé de Cluny fut chose probablement jamais ouïe auparavant ; mais peut-être ne vous paraîtra-t-il pas moins merveilleux d'apprendre comment un homme, pour user de libéralité envers un autre qui avait soif de son sang et de sa vie, se décida sans rien dire à lui en faire le sacrifice; ce qu'il aurait mis à exécution si son ennemi avait voulu en profiter, ainsi que j'entends vous le montrer dans ma petite nouvelle. — M
« C'est chose très certaine — si l'on peut ajouter foi aux paroles de quelques Génois et d'autres gens qui vivent en ce ; ays — que dans certaines parties du Catay fut jadis un Minime de no!)le lignage et riche sans comparaison, nommé .Nathan. Cet homme avait un domaine voisin d'une roule par laquelle devait passer quasi nécessairement quiconque voulait aller du Ponant au Levant, ou du Levant au Ponant, cl comme son âme était grande et généreuse et qu'il voulait le prouver par .ses actes, il manda en cet endroit un grand nombres d'artistes, et leur fit construire en peu de temps un lies plus beaux, des plus grands et des plus riches palais qu'on eût jamais vus, et le fit remplir abondamment de tout ce qu'il fallait pour recevoir avec honneur des gentilshommes. Ayant avec lui un nombreux domestique, il y taisait recevoir avec honneur, au milieu des plaisirs et des lètes, quiconque allait et venait; et il persévéra tellement dans cette louable coutume, que sa renommée fut bientôt connue non seulement dans le Levant, mais dans quasi tout le Ponant.
550 LE DÉCAUÉRON.
<• i. .1- i l'j i ( ii;ir^;i' (l'jiQs, sans que pour cela sa généro ailé bL* lût lassée, il advint que sa renommée arriva jusquaux oreilles d'un jeun-; homme nommé Mitridanos, habilaril d un pays peu éloigné du sien, lequel, se sentant non moins riche que Nathan, devint envieux de sa réputation et do son méritp, et s-e proposa de l'annuler ou de l'éclipser par une libéralité plus grande. Ayant lait faire un palais eenihlable à celui de Nathan, il se mit à faire les plus démesurées libéralités qu'eût jamais faites un autre homme, à quiconque allait ou venait par lî'i, et il devint sans conteste en peu de temps très fameux. Or il advint, un jour que le jeune homme était demeuré tout seul dans la cour de son palais, qu'une vieille femme entra par une des portes, lui demanda l'aumône, et la reçut; étant ensuite rentrée par une autre porte, elle reçut encore une nouvelle aumône, et ainsi successivement jusqu'à la douzième; comme elle revenait une treisième fois, Mitridanes dit : « — Bonne femme, tu es bien « prompte à revenir i' ■ r! — > Néanmoins, il lui lit
encore l'aumône. La j^ le, entendant cette réponse,
dit : ■ — 0 11 cte Naihan, combien lu es merveil-
u leuse! Je .^i par les trente-deux portes qu'a son
« palais, comu.'j ai lait pour celui-ci, et je lui ai chaque « fois demandé l'aumône; mais il n'a point fait semblant de « me reconnaître et il me l'a toujours donnée: tandis que je
* ne suis venue ici que treiae lois encore, et j'ai été reooii- « nue et répriinandée. — ».£lce disant, elle partit sans plus revenir.
• Mitridanes, entendant les paroles de la vieille et estimant que ce qu'il venait d'entendre au sujet delà renommée de Nathan diminuait la sienne, s'enflamma d'une rageuse colère, et se mit à dire : « — Malheur à moi! Quand doîK". « égalerai -je la libéralité de Nathan dans les grandes choses, « loin de les dépasser, comme je le cherche, pui.sque même
• dans les plus petites choses, je ne puis en approcher'" « Vraiment, je m'ellbrcerai en vain d'y arriver, si je ne le « fais disparaître de dessus terre; puisque la vieillesse ne « veut pas se charger de ce soin, il faut que sans plus da « retard, mes mains se chargent de cette besogne. — » Et s'étant levé dans cet accès de fureur, sans communiquer son dessein à personne, il monta à cheval avec une suile peu nombreuse, et arriva le troisième jour à l'endroit où. Nathan demeurait. Là, ayant ordonné à ses compagnons de faire semblant ne n'être point avec lui et de pas le connaître, il leur dit de chercher à se loger jusqu'à ce qu'il leur donnât d'autres ordres.
« Resté seul, et le soir commençant à venir, il rencontra, à peu de distance du beau palais, Nathan qui se promenait •eul et sans le moindre vc!.eiuent d'apparat. Ne le connais-
DIXIÈME JOURNÉE. 5ol
sant pas, il lui demanda s'il pourrait lui enseigner où N'athan demeurait. Nathan lui répondit joyeusement : « — Mon « fils, personne en ce pays ne saurait mieux te l'eusei- K gner que moi ; et pour ce, quand il te plaira, je t'y mène- « rai. — » Le jeune homme dit que cela lui agréerait fort, mais que, si c'était possible, il ne voulait point être vu ni « connu de Nathan. A quoi Nathan dit : « — Et je ferai en- " core ainsi, puisque cela te plaît. — » Etant donc descendu (le cheval, Mitridanes s'en alla jusqu'au beau palais avec Nathan qui se mit à lui tenir la plus plaisante conversation. Là Nathan fît prendre le cheval du jeune homme par un de ses familiers, et s'étant penché vers l'oreille de ce dernier, il lui ordonna d'informer promptement tous les gens de la maison que personne ne s'avisât de dire au jeune homme qu'il fût Nathan; ce qui fut fait. Quand ils furent dans le palais, il installa Mitridanes dans une magnifique chambre oii nul ne pouvait le voir excepté ceux qu'il avait commis à son service, et lui ftiisant rendre de grands honneurs, il lui tint lui-même compagnie.
« Pendant qu'il était avec lui, Mitridanes, bien que le révérant comme un père, lui demandacependant qui il était, A. quoi Nathan répondit : « — Je -suis un petit serviteur de (Nathan; depuis ma plus tendre enfance j'ai vieilli avec « lui, et il ne m'emploie pas à autre chose qu'à ce que tu < vois; pour quoi, bien que tous ie^* autres se louent beau- « coup de lui, je ne puis guère m'en louer pour mon « compte. — » Ces paroles donnèrent à>Mitridanes quelque espérance de pouvoir mettre à exécution son perfide dessein avec plus d'aide et de facilité. Nathan lui demanda à son tour très courtoisement qui il était, et quel motif l'amenait, lui ofîVant ses conseils et son aide en ce qu'il pourrait. Mitridanes resta un moment sans répondre; enfin, se décidant à se confier à lui, il employa un long détour pour exiger sa parole; puis, lui demandant aide et conseil, il lui découvrit entièrement qui il était et pour quel motif il était^venu. Nathan, entendant ce discours et le cruel dessein de Mitririjines. fut tout bouleversé au fond de lui-même; cependant, d'un cœur fort et d'un visage ferme, il lui répondit sans trop d'hésitation : « — Mitridanes, ton père était « gentilhomme, et tu ne veux pas dégénérer, ayant résolu <c une si haute entreprise, à savoir d'être libéral envers « tous; et je loue très fort l'envie que tu portes au mérite « de Nathan, pour ce que s'il y avait beaucoup d'entrepri- « ses semblables, le monde, qui est très misérable, devien- « drait bien vite bon. Ton dessein que tu m'as confié sans « hésiter sera gardé secret; je puis plutôt en cela te donner « conseil que grande aide, et ce conseil est celui-ci : tu peux « voir d'ici à un mille de distance à peu près, un petit bois
Sr>J LE DÉCAMEnON.
■ dans lequel N-tlhan va qu.-isi tous les matins se promener
• lon^le^lp:^ seul; \h, il le sera facile do le trouver et d« « fuiro à ton plaisir. Si tu le tues, atin de pouvoir retourner « Sijiis empêchement choz toi, tu l'en iras non par le che- « min que tu as pris pour venir ici, mais par celui que tu « vois sortir du bois à gauche, pour ce que, bien qu'il soit
• un peu plus sauvage, il est plus près de chez toi et par- « lanl plus sûr pour loi. — »
« Après avoir reçu cette information, et quand Nathan l'eut quitté, Milridanes lit secrètement prévenir ses compagnons qui étaient aussi dans le ch&leau, de l'endroit où ils devaient l'attendre. Le lendemain. Nathan, invariable dans ses sentiments, malgré le conseil donné à Milridanes, et sans rien changer à ses habitudes, s'en alla seul vers le petit bois pour y mourir. Milridanes, s'étant levé, et ayant pris son arc et son épée, — car il n'avait pas d'autres armes, — monta à cheval, s'en alla droit au bois, et vit de loin Nathan qui &e promenait tout seul. Voulant, avant do l'assaillir, le voir et l'entendre parler, il courut vers lui, et, le saisissant par le bandeau qu'il avait sur la tête, il dit : « — Vieillard, « tu es morti — » A quoi Nathan ne répondit rien, si ce n'est : « — Alors, c'est que je l'ai mérité. — » Milridanes entendant sa voi.x et le regardant au visafje, le reconnut aussitôt pour celui qui l'avait si bien accueilli, qui lui avait courtoisement fait compagnie et l'avait loyalement conseillé ; pourquoi, sa fureur tomba soudain et sa colère se changea en honte. Alors, jetant son épée qu'il avait déjà tirée pour le irapper, il descendit de cheval, courut en pleurant se jeter aux pieds de Nathan, et dit : « — Je reconnais rnanileste- « ment votre générosité, très cher père, considérant avec « quelle délicatesse vous êtes venu ici pour me donner votre m vie, laquelle, bien que je n'en eusse aucune raison, je mo « suis montré à vous-même désireux de vous arracher. Mais « Dieu, plus soucieux que moi de mon dev^oir, m'a ouvert, « juste au moment où il en était le plus besoin, les yeux do « l'intelligence, que la méchante envie m'avait fermés. Et « pour ce, je me reconnais d'autant plus avoir mérité d'être « puni de mon erreur, que vous avez été plus empressé à « me complaire ; prenez donc de moi telle vengeance que • vous jugerez convenable pour mon crime. — »>
« Nathan fît relever Milridanes, le serra tendrement dans ses bras, l'embrassa, et lui dit : • — Mon Gis, il n'est pas « besoin que tu demandes pardon ni que je te pardonne « pour ton entreprise, que tu la veuilles appeler crime ou m autrement, pour ce que tu ne la poursuivais point par haine, t mais afin de pouvoir être tenu pour le meilleur. Vis donc « sans aucune crainte de moi, et sois certain qu'il n'y a per- « sonne ^ue j'aime autaQt que toi, coasidérant la grandeux
DIXIÈME JOURî/ÉE. 553
« de ton âme qui ne s-esr point adonnée à entasser de l'ar- « gent, comme font les avares, mais à le dépenser. N'aie » point non plus vergogne d'avoir voulu me tuer pour deve- (' nir plus renommé, et ne crois pas que je m'en étonne. «c Les illustres empereurs et les plus grands rois n'ont « agrandi icuv royaume, et par conséquent leur renommée, « qu'ei: employant quasi uniquement l'art de tuer, non pas M un homme comme tu voulais faire, mais un nombre inllni « de gens, qu'en brûlant des pays entiers et renversant les
• villes ; pour quoi, si toi tu as voulu me tuer, moi seule- « ment, pour te rendre plus fameux, tu faisais une chose ni « fort étonnante, ni nouvelle, mais fort habituelle. — »
« Mitridanes, sans excuser son dessein pervers, mais louant beaucoup l'honnête excuse trouvée par Nathan, en vint à dire, tout en devisant avec lui, qu'il s'émerveillait outre mesure de ce que Nathan eût pu se résoudre à lui donner le conseil et le moyen de le tuer. A quoi Nathan dit :
• — Mitridanes, je ne veux pas que tu t'étonnes du conseil « que Je t'ai donné ni de ma résolution, pour ce que depuis « que jai eu mon libre arbitre et que je me suis résolu à laire « ce que tuas toi-même entrepris, personne n'est jamais venu « en ma maison que je n'aie satisfait à sa demande. Tu y es « venu désireux de me prendre la vie; pour quoi, te 1 en- « tendant demander, et afin que tu ne fusses pas seul à t'en w aller d'ici sans avoir obtenu ce que tu demandais, je me
• suis sur-le-champ décidé à te la donner ; et pour que tu « pusses la prendra, je t'ai donné ce conseil que j'ai cru « bon pour que tu eusses ma vie sans risquer de perdre la « tienne ; et pour ce, je te dis encore, et je te prie, si elle te « fait toujours envie, de la prendre et de te satisfaire toit mênieen cela, attendu que je ne crois pas que je ne la puisse « employer mieux. Je m'en suis déjà servi pendant qualre- « vingts ans, et je l'ai employée pour mes plaisirs et mon « contentement ; et je sais que, suivant le cours de la nature, «( ainsi qu'il advient des autres hommes, et généralement « de tout, elle ne m'est laissée que pour peu de temps « désormais. Pour quoi, je crois qu'il est mieux de la « donner, comme j'ai toujours donné et dépensé mes tré- » sors, que de la vouloir tellement garder qu'elle me soit, « contre mon gré, ôtée par la nature. C'est faire un mince « présent que de donner cent années ; combien donc en est- « ce un moindre de donner les six ou huit ans que j'ai à « vivre ? Prends-la donc, si elle t'agrée, je t'en prie ; pour « ce que, pendant tout le temps que j'ai vécu, je n'ai « encore trouvé personne qui l'ait désirée, et je ne sais si « je trouverai jamais qui la veuille, si toi, qui l'as demandée, « tu ne la prends pas. Et si pourtant il arrivait qu'il s^en « trouvât un, je reconnais que plus je la garderai, moini
• elle aura de prix ; donc, avant qu'elle devienne plus vtio, « prends-la, je t'en prie. — »
• Mitridanes, plein de vergogne, dit : « — A Dieu no « pluipf, non pas seulement que je sépare de vous une vie
• aussi précieuse que la vôtre el que je la prenne, mnis (|uo « j'en conçoive mênie le désir, comme je le laisais nupuèn' : m bien loin de diminuer ses annrrs, je rallongerais voloi
« ti-ir.^ des miennes. — »> A qudi Nathan dit aussitôt
• — Kl. si tu veux, tu peux les en allonger en edet, et lu m me terns faire vis-à-vis de toi ce que je n'ai jamais lait » pour aurun autre, c'es'.-à-dire prendre de ce qui est à toi, « moi ()ui jamais n'acceptai rien d'autrui. — » « — Oui, — » « dit vivement Mitridanes. « — Donc — dit Natlian — « tu feras comme je vais te dire: tu resteras, jeune eomme m tu PS, ici, dans ma maistm, et tu t'appelleras Nathan, et m moi, j'irai dans la tienne, et je me ferai désormais -« appeler Mitridanes. — » Alors Mitridanes répondit : m — Si je «avais aussi bien agir que vous savez et que voua
• avez toujotirs «u, j'accepterais sans trop hésiter re que « vous rn uiliez : niuis pour ce qu'il me parait très certain t que mes œuvres diminueraient la renommée de Nathan, et m que je n'«'ntends pas gâter chez les autres, ce que je ne m sais pas arranger pour moi-même, je ne l'accepte ptis. — »
« Apres ces plaisants entretiens entre Nathan et Mitridanes. el beaucoup d'autres encore, ils revinrent ensemble au palais, selon qu'il plut à Nathan. Là, Nathan combla d'honneurs Mitridanes pendattt plusieurs jours, et avec beaucoup d'esprit et de savoir l'encouragea tJans sa grande et noble entreprise, tt Mitridanes voulant s'en retourner chez lui avec sa suite, Nathan lui donna congé après lui e\x»ir fait bien voir qu'il ne pourrait jamais le surpasser en iibéralité. — »
NOUVELLE TV
M»f' •' '>entiU de* Curioi'ndi, de retour de Mod^ne, tire du ton'icm où on l'ârait »ri'"^ »'<'■» comme luorie. une dame aimée de lui. Reveuiiv a «lie, cette dama «T'ooelie d'an ealant m&le et aiasser Ch-m'Au I,i naid, elle et l'eii/arit à Nic;eo- Ineeio Caccianimico, iob sari.
Cela sembla à tous chose merveilleuse qu'on fût ainsi libéra' <is sr>n propre sang, et ils affirmèrent que la générosité de N*V-an avait vraiment dépassé celle du roi d'Espagne et c«iie de l'abbé de Cluny. Mais quand, d'une chose à une autre, on en eut assez dit sur ce sujet, le roi, regardant du côté de Lauretta, lui fit voir qu'il désirait qu'elle contât à
son tour; pour quoi, la Lauretta commença aussitôl : « — Jeunes dames, les choses qui ont été racontées son magnifiques et belles, et il me semble qu'il ne nous reste plus rien, à nous qui avons à parler, pour surpasser l'intérêt de ces nouvelles, tellement elles ont élé embellies parlamagnificence des choses racontées ; à moins que nous ne revenions aux sujets d'amour, qui prêtent toujours abondamment matière à deviser; et pour ce, tant pour ce motif que parce que cela convier, t. principalementà notre âge, il me plait de vous laconter unacie de munificence accompli par unamoureux, lequel acte, tout bien considéré, ne vous paraîtra pas d'aventure inférieur rà aucun de ceux déjà racontés, s'il e>t vrai qu'on donne les trésors, qu'on oublie les inimitiés et qu'on jette en mille périls la vie et, ce qui est bien plus, l'honneur et la réputation pour posséder la cho?e ainaée.
« Donc, il y eut à Bologne, très noble cité de la Lombardie, un chevalier très estimé pour son mérite et pour la noblesse de son sang, et qui s'appelait Measer Gentile Garisendi. Etant tout jeune, il s'énamoura d'une gente dame nommée Madame Catalina, femme d'un certain Niccoliiccio Caccianimico ; et comme il était mal payé de son amour par la dame, il s'en alla, quasi désespéré, à Modène, où il avait été appelé comme podestat. A cette même époqiss, Niccoluccio étant absent de Bologne, et la dame s'étawt ^endun dans sa campagne, située à environ trois milles de ia ville, elle y fixa son séjour, pour ce qu'elle était grosse. Or il advint qu'elle fut prise d'un accident si grave, que tout signe de vie l'abandonna, et qu'en conséquence tous les médecins déclarèrent qu'elle était morte. Ses plus procli*» p;irents ayant assuré qu'elle leur avait dit être enceinte depuis trop i/tMi de temps pour ijue son enfant tût viable, sans s'embari-aHser d'autre chose, on l'ensevelit telle qu'elle était dans une tombe de l'église voisine.
i< Cet événement ayant été annoncé soudainement à Mcsser Gentile par un de ses amis, il s'en affligea beaucoup, bien qu'il eût été peu favorisé des faveurs de la dame, et en derniir lieu il se dit à lui-même : « — Voici, madame Catalina, « que tu es morte ; pendant que tu vivais, je n'ai pu avoir M un seul regard de toi ; pour quoi, maintenant que tu ne « peux plus le détendre, il faut que, toute morte que tu « sois, je te prenne uu baiser. — » Gela dit, la nuit éiant venue, il donna des ordres pour que son absence fût tenue secrète, et étant monté achevai avec un de ses familiers, il alla sans s'arrêter jusqu'à l'endroit où était ensevelie la dame. Ayant ouvert la tombe, il y entra sur-le-champ, et s'étant couché à côté de la dame, il approcha son visage du sien et se mita l'embrasser à plusieurs reprises en versant d'oljjoatlaatetj larmes. Mais, comme nous voyons que l'ap-
petit de l'homme n'est jamais content et désire toujours davantage, surtout celui des amoureux, Gentilc, ayant résolu de ne pas rester plus longtemps en cet endroit, dit : « — Eh « pourquoi ne lui touché-je point un peu la gorge, pui> « (^ue je suis ici ? Je ne la dois plus jamais toucher, et je no « 1 ai oncques touchée. — » Vaincu donc par ce désir, il lui mit la mam sur la gorge, et il l'y tenait depuis un momen' quand il lui sembla sentir le coeur de la dame battre faibh ment. Chassant tout sentiment de crainte, et cherchant avec plus d'attention, il vit qu en elFet elle n'élnil pas morte, bien qu'il estimât peu de chose la vie qui lui restait ; pour quoi, aussi doucement qu'il put, aidé par son familier, il la sortit de la tombe, et l'ayant placée devant lui sur son cheval, il la porta secrètement en sa maison h Bologne.
« 11 avait là avec lui sa mère, valeureuse et sage dame, laquelle après que son (ils lui eût tout dit, mue de pitié, rappela l'intortunée à la vie en Taisant un grand feu et en la niettant dans un bain. Dès qu'elle fut revenue à elle, elle poupun grand soupir et dit : « — Hélas ! où siiis-je mainte « nant ? — » A auoi l'excellente dame répondit : « — Calme- « toi ; tu es en bon lieu. — » Madame Calalina complètement remise, regarda tout autour d'elle, et ne reconnaissant pas bien l'endroit où elle était, voyant devant elle messer Gentile, fut remplie d'étonnement, et pria la mère de celui-ci de lui dire comment elle se trouvait là: sur quoi, messi^r Gentile lui conta tout de point en point. Très alllipée de cel i après y avoir réfléchi un moment, elle le remercia le mien qu'elle put, puis elle le pria, par l'arnour qu'il lui avait autrefois porté, et par sa courtoisie, de faire qu'elle ne reçût Eas dans sa maison chose qui fût moins qu'honnête pour son onneur et pour celui de son mari, et que, dès que le jour sérail venu, il la laissât retourner chez elle. A quoi mess. : Gentile répondit : « — Madame, quel qu'ait été pré'-édrM' « ment mon désir, je n'entends point pour le prc.-cnl, i •« pour l'avenir — puisque Dieu m'a fait cette faveur n « vous avoir rendue à la vie grâce à l'amour que je vous ;ii • jusqu'ici porté — vous traiter ici ni ailleurs autrprnont « que comme une sœur ; mais le service que je vous ai n-nd'i m cette nuit mérite une récompense, et pour ce je veux qi M vous ne me refusiez point une grâce que je vous demai « derai. — » La dame lui répondit d'un air affable qu'el était prête à le faire si elle le pouvait, et si la chose éta honnête. Alors messer Gentile dit :
« — Madame, tous vos parents et tous les Bolonais croier « et ont pour certain que vous êtes morte ; pour quoi, per- « sonne chez vous ne vous attend ; et pour ce, voici la faveur « que je réclame de vous : je vous prie de rester en secret c ici avec ma mère jusqu'à ce que je sois reveou de Modèae,
« ce qui ne tardera pas. La raison pour laquelle je vous fais » cette demande est celle-ci : j'entends, en votre présence « et devant les principaux citoyens de notre cité 'faire à votre K mari un don cher et solennel. — » La dame, se reconnaissant l'obligée du chevalier, et voyant que sa demande était honnête, bien qu'elle désirât réjouir ses parents en leur taisant voir qu'elle était vivante, se décida à faire ce que messer Gentile demandait, et le lui promit sur sa foi. Mais à peine lui eut-elle répondu, qu'elle sentit que le moment d'accoucher était venu ; pour quoi, tendrement secourue par la mère de messer Gentile, elle ne tarda pas à mettre au monde un bel enfant mâle, ce qui redoubla la joie de messer Gentile et d'elle-même. Messer Gentile ordonna de faire tout ce qui était nécessaire, et de la servir comme si c'eût été sa propre femme, puis il s'en retourna secrètement à Modène. c. Là, le temps de son oflice de podestat terminé, et devant s'en retourner à Bologne, il fit préparer pour le matin du jour où. il entrerait à Bologne, un beau festin dans sa maison pour un grand nombre de gentilshommes Bolonais, parmi lesquels était Niccoluccio Caccianimico. A son retour, descendu de cheval, il se trouva au milieu de ses convives, ayant également trouvé la dame plus belle et rpieux portante que jamais, et son petit enfant en bon état; aussi, il fit asseoir ses hôtes à table d'un air de vive allégresse, et les fit magnifiquement servir de toutes sortes de victuailles. Le repas touchant à sa fin, et ayant lout d'abord prévenu la dame de ce qu'il entendait faire, et arrangé avec elle la façon dont elle devait s'y prendre, il se mit à parler ainsi : « — Sei- « gneurs, je me souviens d'avoir une fois entendu dire a qu'en Perse il existe une coutume 1res bonne à mon avis « et qui consiste en ceci : lorsque quelqu'un veut faire M grand honneur à son ami, il l'invite à dîner et là il lui « montre ce qu'il a de plus cher, soit sa femme, soit un « ami, soit sa fille, soit toute autre chose, affirmant que, s'il « pouvait, il lui montrerait de même le fond de son cœur. « Cette coutume, j'entends l'observer à Bologne. Vous ayez « bien voulu honorer mon banquet, et je veux vous faire M honneur à la mode de Perse, en vous montrant la chose la a plus chère que j'aie au mode et que je doive jamais avoir. «Mais auparavant, je vous prie de me dire ce que vous « pensez d'un doute'que je vais vous soumettre. Il y a quel- • qu'un qui a chez lui un bon et fidèle serviteur, lequel «tombe gravement malade; sans attendre la mort de ce « serviteur, son maître le fait porter au milieu de la rue, et « n'a plus cure de lui. Vient un, étranger qui, mu de pitié, « le recueillie dans sa maison et l'entourant de grands soma « le ramène en bonne santé. Je voudrais savoir si, le gar- « danL chez lui et s'en servant comme d'un serviteur, le pw-
558 LE DÉCAMÉMON.
• mattre peut en bonno équité s'en plaindre ou se f^ contre le second m;iIiro si cplui-ci reluse, ptip ^^ * lieiounde, de lui rendie son serviteur. — »>
« Les ^'ftitiisboinniog. après avoir l'orl discuté entre eux, et se trouvant tous d'un nwhne avis, conlièn ni leur réiicnse à Niccoluccio Caccianimiro, pour ce qu'il était bcuu parleur. Celiii-ci loua tout d'abord lu coulnnie de Perse et dit qn était du même avis que les autres; (|ue le premier maîti. n'avait plus aucun droit ?ur son serviteur, puisqu'il l'avait non seulement abandonné dans une telle circonstance, mais chassé; et <jue par les bien laits du second maître, le servi teur lui semblait justement devenu sion ; pour quoi, en I retenant à son service, le second maître ne faisait aucun tort, aucune \iulenre, aucune injure au premier. Tous les autres convives, parmi lesquels il y avait des hommes de grande valrur, dirent tous qu'ils s'en tenaient b. ce qui avait été répondu par Niccoluccio.
« Le chevalit'r, satisfait d'une telle réponse, et surtout de ce que c'était Nicroluccio (|ui la lui avait faite, affirma qu'il partageait aussi cette opinion; puis il dit : « — Il est temps «< que je vous fasse honneur s»;lon ma promesse. — » K' ayant appelé deux de ses familiers, il les envoya vers la dan qu'il avait fait richement vêtir et orner, et lui fit dire qu'ell lui lit le plaisir de venir réjouir les gentilshommes par .'^ présence. La dame, ayant pris sur les bras son enfant qn était tre.s beau, s'en vint dans sa salle, accompagnée des deux lamjliers. Là, sur la prière du chevalier, elle s'assit auprès d'un gentilliomme, et messer Gentile dit : « — Sci « giiuurs, cette dame est ce que j'ai et ce que j'cntcnd « avoir de plus précieu.x ; voyez s'il vous semble que j'n ■ « raison. — » Les gentilshommes après l'avoir graiidcinei honorée et louéo, et avoir affirmé au chevalier qu'il devuil l'avoir pour chère, se mirent à la regarder, et il y en avait beaucoup qui auraient dit qui elle était, s'ils ne l'avaier, tenue pour morte. Mais Niccoluccio la regardait plus qi tous les autres, elle chevalier étant sorti un instant, brûlai de savoir qui elle était, et ne pouvant plus se contenir, il li; demanda si elle était Bolonaise ou étrangère. La dame s voyant interroger par son mari, eut peine à se tenir pourn' pas répondre ; mais cependant pour observer la conventioti établie, elle se lut. Un autre convive lui ayant demandé si cet enfant était le sien, et un autre si elle était la femme d'' Genlile, ou bien sa parente d'une autre façon, elle ne répon dit à aucun d'eux. Mais, messer Gentile revenant, l'un ùt ses hôtes dit : (( — Messire, c'est une belle chose que vous « avez là, mais elle nous semble muette ; est-il vrai qu'elle « le soit ? — » « — Seigneurs — dit messer Gentile — « son silence jusqu'à présent n'est pas petite preuve de son
« mérite. — » (c — Dites-nous donc, vous — poursuivit « son interlocuteur — qui elle est. — » Le chevalier dit : « — Je le ferai volontiers, à condition que vous me proinetu trez quelque chose que je dise, que personne de vous ne « bougera de sa place avant que j'aie fini ce que j'ai à « dire. — » Chacun l'ayant promis et les tables élant enlevées, messer Gentile alla s'asseoir à côté de la dame et dit :
« — Seigneurs, cette dame est le loyal et fidèle serviteur « à propos duquel je vous ai posé une question il y a un « moment ; les siens la tenant pour peu chère, l'ont jetée « comme une chose vile et moins qu'utile au milieu de la • rue ; elle a été recueillie par moi, et par ma sollicitude et « de mes propres mains je l'ai arrachée à la mort, et Dieu, « ayant égard à ma bonne alTection, de corps épouvantable « qu'elle était, me l'a fait devenir aussi belle. Mais afin que « vous entendiez plus complètement comment cela m'est ad- « venu, je vous le dirai brièvement. — » Et commençant par leur racontercomment il s'était énamouré d'elle, il leur dit entièrement ce qui était advenu jusqu'à l'heure présente, au grandétonnement des assistants; puis il ajouta: « — C'est « pourquoi, si vous n'avez point changé d'avis depuis un « moment, et spécialement Niccoluccio, cette dame m'apt partipnt justement, et personne ne peut ajuste raison me « la réclamer. — »
« A cela, personne ne répondit, mais chacun attendait ce qu'il avait encore à dire, Niccoluccio, tjus les autres qui étaient là,et la dame elle-même, pleuraient d'émotion ;mai3 messer Gentile, s'étant levé debout, et prenant le petit enfant dans ses bras et la dame par la main alla droit à Niccoluccio pt dit : <f — Lève-toi compère ; je ne te rends pas « ta lemme que tes parents et les siens ont rejeté ; mais je « veux le donner cette dame, qui est ma commère, avec son « fils, lequel, j'en suis sûr, a été engendré par toi et que j'ai « tenu au baptême et nommé Gentile. Et je te prie de ne « j)as l'avoir pour moins chère, parce qu'elle est restée près « de trois mois dans m:i. maison, car je te jure — par ce « Dieu qui peut-être me fit autrefois devenir amoureux d'elle « afin que mon amour fût, comme il a été en effet, la cause « de son salut, — qu'elle n'a jamais vécu plus honnêtement « avec son père, avec sa mère, ou avec toi-même, qu'elle ne « l'a fait chez moi. — » Gela dit, il se tourna vers la dame et dit : « — Madame, désormais je vous délie de la pro- « messe que vous m'avez faite, et je vous remets libre à f Niccoluccio. — » Et ayant remis la dame et l'enfant entre les bras «le Niccoluccio, il retourna s'asseoir.
t Nicc^ luccio reçut sa femme et son fils avec un grandissime désir, d'autant plus joyeux qu'il était plus loin de s'y attendre ; et du mieux qu'il put et qu'il sut, il remeT-cia le
chevalier; et tous les autres, qui pleuraient de pitié, le louèrent beaucoup de celte iiclion, et il en fut approuvé par quiconque l'entendit. La dame fut reçue chez elle avec une merveilleuse fête et fut regardée longtemps avec admiration par les Bolonais quasi comme une rcssuscitéc. Quant à masser Gentile, il vécut constamment ami de Niccoluccio et de ses parents, ainsi que de ceux de la dame.
« Que direz-vous donc, ici, mes bénignes dames? Estimerez-vous que l'action d'un roi, qui a donné le sceptre et la couronne ; d'un abbé qui a, sans qu'il lui en ait coûté rien, réconcilié un malfaiteur avec le pape ; ou d'un vieillard qui a offert sa gorge au couteau de son ennemi, puisse égaler l'action de messer Gentile, lequel, jeune et ardent, et croyant avec un juste titre ;> la possession de ce que la sottise d'au • trui avait repoussé et que sa bonne fortune lui avait fait recueillir, non seulement tempéra honnêtement son ardeur, mais restitua libéralement ce qu'il avait longtemps désiré et cherché à dérober ? Certes, aucune dos actions généreuses déjà racontées ne me parait égaler celle-là. — »
NOUVELLE V
Midame Ditnorm demanda i metfnr AnoaKlo nn jardin aniii beaa eo janrler qu'na moi» He mai. Me»*er An*Blilo. avec l'aide d'nn ntVromnneien, le toi donne. Son mari lui accorde la permlstion de »o mettre h la dispo-ilion de mesiier An<aMo. Celui-ci, ayant ajiprii' la gènéroiilé du mari, la reléTe de la promesse, et de «on càii, la nicrooiancien, tant rien vouloir de lui, lient mener Anialdo pour qaitte. '
Chacun dans la joyeuse compagnie avait porté les louanges ' de nriesser Gentile jusqu'aux nues, quand le roi ordonna Emilia de poursuivre; celle-ci, quasi désireuse de parli commença ainsi hardiment, « — iJélicates dames, nul pourrait dire avec raison que mosser Gentile n'a pas mag; fiquement agi ; mais si l'on voulait dire qu'on ne peut [i agir plus magnifiquement encore, il ne serait pas difficile montrer que cela se peut ; c'est ce que je prétends vous raconter dans ma petite nouvelle.
« Dans le Frioul, pays, quoique froid, égayé de belles montagnes, de nombreuses rivières et de claires sources, est une ville nommée Udine, dans laquelle fut jadis une belle et noble dame, appelée madame Dianora et femme d'un certain Gilberto, homme très riche, fort plaisant et de bonne mine. Le mérite de cette dame lui valut d'être souverainement aimée par. un noble et grand baron, lequel avait nom messer Âosaldo Gradeose, homme de grande entreprise ei ^
connu partout par ses faits d'armes et sa courtoisie. Ilaimait ardrtniment la dame, laisant tout ce qu'il pouvait pour êlre aimé d'elle, la pressant souvent par messages ; mais il s'efj'orçait en vain. Les sollicitations du chevalier étant même très ennuyeuses à la dame, celle-ci voyant qu'il ne lui suffisait pas de refuser tout ce qu'il lui demandait pour ie faire renoncer à son amour et à ses poursuites, imagina de s'en dciiarrasser par une demande étrange et, à son avis,impossiijle à réaliser. Elle parla un jour ainsi à une femme qui vcriait souvent la trouver de la part du chevalier : « — Bon!i3 « lemme, tu m'as souvent aflirmé que raesser Ansaldi» « m'aime par-dessus tout et tu m'as offert de sa part de « merveilleux présents que je veux qu'il garde par devers « lui, pour ce que je ne me déciderais jamais pour de tels « présents à l'aimer ni à lui complaire. Et si je pouvais êlre « sûre qu'il m'aime autant que tu dis, je me déciderais sans « faute à l'aimer et à faire ce qu'il voudrait ; et pour ce, s'il « veut m'en donner une preuve en faisant ce que je deman- « derai, je me tiendrai à ses ordres. — » La bonne femme dit : « — Qu'est-ce, madame, que vous désirez qu'il a fasse? — >• La dame répondit : a — Ce que je désire, le « voici : je veux pour le mois de janvier prochain auprès « de cette ville un jardin plein d'herbes vertes, de fleurs et « d'arbres feuillus, non autrement fait que si c'était au mois « de mai ; s'il ne le fait pas, qu'il ne t'envoie plus jamais « vers moi ; pour ce que s'il me presse davantage, de même « que j'ai jusqu'ici tout caché à mon mari et à mes parents, « je m'en plaindrai à eux et je tâcherai de m'en débarrasser « ainsi. — »
« Le chevalier, ayant appris la demande et la proposition de la dame, et bien que la chose lui parût difficile et quasi impossible à faire, et qu'il comprît que la dame ne lui demandait pas pour un autre motit que pour lui enlever toute espérance, résolut cependant de tenter ce qu'il pourrait, et il envoya chercher dans toutes les parties du monde s'il ne trouverait point quelque part quelqu'un qui lui donnât aide ou conseil. 11 mit enfin la main sur quelqu'un qui lui offrit de le faire au moyen de la nécromancie, pourvu qu'il lût bien payé. Ansaldo étant convenu avec lui d'un gros prix d'argent, attendit joyeux le moment qu'on lui avait fixé. Ce moment venu, les froids étaient très grands et tout étant couvert de neige et de glace, le savant nécromancien fit si bien de son art, pendant la nuit qui précédait les calendes de ianvier, qu'il fit apparaître le lendemain matin, dans un très beau pré voisin de la ville, un des plus beaux jardins que personne eût jamais vus, suivant l'avis de ceux qui l'aperçurent, avec des plantes, des arbres et des fruits de toutes espèces. Aussitôt aue measer Ansaldo l'eut vu, très
;.<;' LE DÉCAMÉnON.
joyriix, 11 i,t cueillir les plus beaux fruits et les plus licllcs ilciirs qui y étaicnlet les fit secrètonient présentera la dame en l'invilunt à voir le jardin qu'elle tivail demandé, alin qu'elle pût connaître par là combien il l'uimail, et se souvenir de la promesse qu'elle lui avait faite avec serment, et lui tenir tnsuite, en dame loyale, cette uromesse.
«• La dam?, voyant les fleurs et les fruits, et ayant d^jà entendu parler du merveilleux jardin par beaucoup de gons, commença à se repentir de sa proin('s>e ; mais malgré tout son regret, désireuse de voir ces choses extraordinaires, elle alla voir le jardin avec bon nombre d'autres dames de la ville, et après l'avoir beaucoup admiré, non sans etonnement, elle s'en retourna chez ''Ile, plus affligé.; que femme qu il y eût, songeant à ce à quoi elle s'était engagén. Son cnagrin fut tel, que ne pouvant le cacher assez, il advint que, comme il éclatait au flrliors, son mari s'en aperçut et voulut en savoir le motif. La dame se tut par vergogne ; enfin y étai.t focrée, elle lui dit tout. GilbtM-to, entenrlant cela, se lAclia vivement d'abord ; puis, considérant la pureté des intctitions de la dame, il chassa la colère, et mieux conseillé il dit : « — Dir- « nora, ce n'est pas un acte de lemme sage, ni honnête q< î « d'écouter des messages de cette sorte, ni de livrer à ptJJ •
• somie sa chasteté à la merr.i d'un pacte. Les paroles r4 • m cueillies par les oreilles du r(u:,\ir ont plus grande foros « que beaucoup ne pensent, et (joasi tout devient possible « aux amants. Tu as donc mal fait d'abord d'écouter, m puis de l'engager dans un pacte ; mais comme je connav! « la pureté de ton âme, et pour le délier de ta promsse, j; « t'accorderai ce que probablement aucun autre ne ferait, « poussé que je suis encore par la peur du nécromancien « auquel peut-être messer Ansaido irait se plaindre si tu te « moquais» de lui. Je veux que lu ailles le trouver, et si tu m le pour par un moyen quelconque, elforce-toi.de conserver
• ton honneur; tu sera? alors déliée de cette promesse; si m tu uc peux pas faire autrement, abandonne-lui pour cetto « fois ton corps, mais non pas ton àme. — »
<■< En entendant s^ori mari, la dame pleurait et refusait de recevoir de lui une pareille autorisation; mais, malgré le re fus de sa femme, il plut à Gilberto qu'il en fi"it ainsi. Pour quoi, le lendemain matin, dès l'aurore, sans aucun ornement,
firécédée de deux deses familit-rset suivie d'une camériste, a dame s'en alla en lademeure de messer Ansaido. Celui-ci, apprenant que la dame était venue, s'étonna fort, ets'étant levé, il fit appeler le nécromancien et dit : « — Je veux que « tu vois quel bien ton art m'a fait acquérir. — » Et étant allé à la rencontre de la dame, sans montrer l'appétit désordonné, il la reçut honnêtement et avec grand respect; puis, après avoir fait entrer tout le monde dans une belle-cham-
bre où il y avait un grand feu et l'avoir fait asseoir, il dit; « — Madame, je vous prie, si le long amour que je vous " ai porté mérite quelque récompense, qu'il ne vous dé- « plaise point de me dire la raison qui vous a fait venir ici « en pareille compagnie. » — La dame, pleine de vergogne et quasi les larmes aux yeux, repondit : « — Messire, ce te n'ept ni l'amour que je vous porte, ni la promesse faite « qui m'amènent ici, mais l'ordre de mon mari, lequel, « ayaûL eu plus d'égard pour les peines de votre amour « désordonné que pour son honneur et le mien, m'a fait ici « ven'r ; et, sur son ordre, je suis prête, pour cette fois, à « faire selon votre plaisir. — »
« Si messer Ansaldo s'était tout d'abord étonné en entendant la dame, il s'étonna bien plus encore, et tout ému de la liûéralité de Gilberto, il sentit son ardeur se changer en compassion, et il dit : .< — Madame, à Dieu ne plaise, puis- •< qu'il en est comme vous dites, que je souille l'honneur de .< celui qui a eu pitié de mon amour ; et pour ce, vous serez « ici, si cela vous plaît, non autrement que si vous étiez ma « sœur, et quand il vous agréera, vous pourrez librement « partir, à la seule condition que vous rendiez à votre mari « telles grâcos quo vou". jugerez conven-.bles pour tant de « courtoisie de sa p^rt, et que vous lui direz qu'il m'aura « toujours à l'avenir pour frère et pour serviteur. — » La dame, en enten 'ant ces paroles, pins joyeuse que jamais, dit : « — Je n'ai jamiis cru, considérant vos façons d'agir, « qu'autre chose dût s'en suivre de ma venue ici lue ce que « je vois que vous me faites, et dont je vous serai toujours « reconnaissante. — » Et ayant pris congé,e lie s'en retourna^ accompagnée avec beaucoup d'honneurs, vers Gilberto, et lui raconta ce qui était advenu, dont il s'ensuivit entre lui et messer Ansaldo une étroite et loyale amitié.
« Le nécromancien, auquel messer Ansaldo s'apprêtait à payer le prix convenu, ayant vu la libéralité de Gilberto envers messer Ansaldo et celle de ce dernier envers la damé, dit : <' — A Dieu ne plaise, qu'après avoir vu Gilberto si « libéral de son honneur et vous si libéral de votre amour, « je ne me montre pas moi-même libéral en ce qui concerne « mon paiement ; et pour ce, reconnaissant que ce paiement « est bien ea vos mai*ns, j'entends que vous le gardiez. — * Le -'hsvHtier rougit, et s'efforça de lui faire accepter tout ou
fjartie de son salaire ; mais ce fut en vain. Trois jours après, e nécromancien ayant défait son jardin, et désirant partir, le chevalier le recommanda à Dieu, et ayant cnassé de son cœur son amour sensuel pour la dame, il resta épris d'une honnête amitié pour elle.
« Quedirons-ûous ici, aimables dames ? Oppuserons-nous la dame pi'vizqac- morte et l'amour déjà refroidi par la perte
56i LE DÉCAMÉRON.
de tout espoir, à cette libéralité de messer Ansaldo, é\}r\^ plus fortement que jamais, quasi enflammé d'une plus viv. es[iérance, et tenant en ses mains la proie tant pours^uivic .' Ce serait sottise, ù mon avis, que la première libéralité pût se comparer à celle-ci. — »
NOUVELLE VI
!.• roi Oiarlei U Victorieux, étant rieax, deriant amoureai d'un» jenne Cll« roa;i>MDt da (on fol amoar, il U maria honorablement ainii qa'una da n- •oear».
Qui pourrait pleinement raconter les discussions variées qui eurent lieu entre les dames pour savoir qui avait montré le plus de libéralité, de Gilberto, de messer Ansaldo ou du nécromancien, ot au sujet de la conduite de madame Uianoru, en aurait trop long à dire. Mais après que le roi les eut laissées discuter quelque temps, il se tourna vers la Fiammetta et lui ordonna de trancher la question entre elles en contant une nouvelle. Celle-ci, sans plus de retard, commença : « — Splendides dames, j'ai toujours été d'avis que dans les réunions comme la nôtre, on devait si largement deviser, que le sens plus ou moins étroit des choses dues ne fût point prétexte à discussions, lesquelles conviennent beaucoup plus dans les écoles aux étudiants qu'à nous, qui suîlisons à peine aux travaux de la quenouille et du fuseau. El pour ce, moi qui avais peut-être à l'esprit quelque chose de douteux, je le laisserai de côté, vous voyant en discussion pour les choses déjà dites, et j'en dirai une, non pas sur un homme de peu d'importance, mais sur un roi valeureux qui agit en chevalier nans porter aucune atteinte à son honneur.
« Chacune de vous peut avoir plus d'une fois entendu rappeler le nom du roi Charles le vieux, autrement Charles premier, par la magnifique entreprise duquel — et surtout
fiar la glorieuse victoire qu'il remporta sur le roi Manfred,— es Gibelins furent chassés de Florence où rentrèrent le- Guelfes. Par suite de quoi, un chevalier, nommé messeï Neri degli Uberti, étant sorti de la ville avec toute sa famille: et de crosses sommes d'argent, ne voulut pas aller se réfu gier ailleurs que sous la protection du ;oi Charles ; et pour vivre en un lieu solitaire oii il pourrait tranquillement finir 808 jours, il st'ea alla à Castel da Mûre di ûistabia, et là, à une diâUiice d'un trait d'arbalète environ des autres habitaiii'Us de la ville, au milieu des oliviers, des noyers et des
DIXIEME J 0 U lî N É E . 5Go
châtaigniers dont le pays abondait, il acîiefa un domaine sur lequel il fit faire une belle et comnaude habilalion, et, tout à côté, un agréable jardin au milieu duquel ayant des eaux vives en abondance, il établit un vaste et clair vivier qu'il remplit facilement d'une grande quantité de poissions.
« Pendant qu'il ne songeait qu'à rendre son jardin chaiiue jour plus beau, il advint que le roi Charles, au temps de la canicule, s'en vint à Castello da Mare pour se reposer un peu, et ayant entendu parler de la beauté du jardin de inesser Neri, il voulut le voir. Ayant appris à qui il était, il pensa que, le chevalier étant du parti opposé au sien, il fallait en user avec lui d'une façon plus alfable, et il lui envoya dire qu'il voulait aller, secrètement etavec quatre amis, souper avec lui la nuit suivante dans son jardin. Cela fut très agréable à messer Neri, et ayant magnifiquement préparé et ordonné avec ses serviteurs ce qu'il y avait à faire, il reçut le roi dans son beau jardin de l'air'le plus joyeux qu'il put et qu'il sut. Le roi, après avoir vu et admiré tout le jardin et la maison de messer Neri, et les tables ayant été dressées tout à côté du vivier, s'assit à l'une d'elles, après s'être lavé, et ordonna au comte Guido de Montfort qui était un de ses compagnons, de s'asseoir à un de ses côtés, et à messer Neri de s'asseoir de l'autre ; quant aux trois autres personnes qui étaient venues avec lui, il leur commanda de servir, suivant l'ordre fixé par messer Neri. On apporta de délicates victuailles, les vins furent exquis et préjieux. et le service fut si bien et si convenablement fait, que le roi n'eut à souffrir d'aucun bruit de dispute, ce qu'il loua fort. i
« Pendant qu'il mangeait d'un air joyeux, et enchanté de ce lieu solitaire, entrèrent dans le jardin deux jouvencelles, âgées d'environ quinze ans chacune, blondes comme l'or, avec les cheveux tout crespelés et surmontés d'une légère guirlande de pervenches. Leurs yeux semblaient plutôt appartenir à des anges qu'à des créatures humaines, tant elles les avait fins et beaux ; et elles portaieiit sur leur chair des vêtements de lin très fins et blancs comme neige, très étroits au-dessus de la ceinture, et de la ceinture en bas flottants et longs jusqu'aux pieds, comme un pavillon. Celle qui marchait la première portait sur ses épaules une paire de filets à pêcher qu'elle tenait de sa main gauche, et avait dans sa main droite un long bâton. Celle qui venait après, avait sur son épaule gauche une poêle, sous le même bras un petit fagot de bois, et à la main un trépied ; de l'autre main elle portait un petitpot d'huileet un flambeau allunié. Les jeunes filles, arrivées devant le roi, lui firent en rougissant une révérence resxiectueuae : puis étant allés à l'en-
droit par où l'on entrait dan» le vivier, celle quî avait la poëlf! la posa par terre ainsi que tous les autres objets qu elle poi-iait, prit le bâton t|ue tenait sa compagne, et toutes les rl^ux entrèrent dans le vivi^'*, dont l'eau leur venait jusqîi'i îa (♦«ilrine. Un des f.'TTjiliflrs de M»*sser Neri alluma prompl«ment le feu, et <»,%nt pofct'î la poêle sur le trépied après y avoir versé do .'buile, :! se mit à attendre que les jeun«s nUes lui jetassent du poisson.
« Ces deux decnières, l'une d'flles fouillant dans les endroits où elle savait (jue lospoipsona se cachaient, et l'autre tenant le filet tout prêt, eurent en peu de temps, au grandissime plaisir du roi qui les regardait attentivement, pris beaucoup de Après en avoir ielé qiiohnies-uns au
familier qui 1 (juasi vivants dans la potMo, elles se
mirent très hiiijii.iii.ni i prL-ndre parmi les plus beaux, et h les jeter sur la table devant le roi, le comte Guido et Icut père. Ces poissons sautaient sur 1 1 table, de quoi le roi éprouvait un merveilleux plaisir, et prenant lui-même ii son tour quelques-uns de ces poissons, il les rejftait en s'amusant aux jeunes tilles ; ils plaisantèrent ainsi quelque temps, jusqu'à ce que le familier eût fait cuire ceux qu'on lui avait donnés, et qui, sur l'ordre de Messer Neri, Curent mis devant le roi, plutôt comme un entremets, que comme un plat rare ou agréable. Les jeunes filles voyant le poisson cuit, et ayant assez péché, sortirent du vivier, leur blanc et fin vêtement collant à leur chair et ne cachant pour ainsi dire rien de la forme délicate de leurs formes, et ayant repris chacune les objets qu'ellesavaient d'abord, elles passèrent en rougissant devant le roi, et s'en retournèrent à la maison.
« Le roi, le comte et ceux qui les servaient, avaient beaucoup regardé ces jeunes filles, et chacun d'eux les avait, en soi-même, admirées comme belles et bien faites, et en outre pour leurs manières et leur tenue ; mais elles avaient plu au roi par-dessus tout. Il avait si attentivement examiné toutes les parties de leur corps, quand elles étaient sorties de l'eau que si on l'eiàt piqué, il ne l'aurait point senti. Pensant de plus en plus à elles, sans savoir qui elles étaient ni comment, il se sentit naître dans le cœur un ardent désir do les posséder, pour quoi il vit bien qu'il était prêt d'en devenir amoureux s'il n'y prenait garde ; et il ne savait pas lui-môme quelle était celle des deux qui lui plaisait le plus, tellement elles se ressemblaient en tout l'une à l'autre. Mais quand il se fut un moment livré à ces pensers, s'étant retourné vers Messer Neri, il lui demanda qui étaient les deux demoiselles ; à quoi Messer Neri répondit : « — Mon- M seigneur, ce sont mes filles, nées toutes deux le môme « jour; l'une s'appelle Ginevra la belle, et l'autre Isûlta la t Lloade. — ■ Sur '•uoi. le roi les loua, haa^ucoup et l'enga»
u^a à les marier ; mais Messer Neri s'excusa en disant qu'il ' i; le pouvait plus.
« Sur ces entrefaites, comme il ne restait plus à servir -iiie les fruits, les deux jouvencelles vinrent, en jupes de lafTelas très belles, et portant deux grandissimes plats d'argent chargés de fruits variés, suivant que la saison le comportait, et les posèrent devant le roi sur la table. Cela fait, elles se retirèrent un peu en arrière, et se mirent à chanter une canzone dont les paroles comniençaient ainsi :
Là où je suis arrivé. Amour,
Od ne pourrait chanter loEguenaeat...
Elle? chantère.nt d'une façon si douce et si plaisante, qu'il semblait au roi qu; iû5 regardait et les écoutait avec ravissemsut, que li-u'.es ies riiérarchjes des anges étaient descend'.'CB en cet efidioit pour chanter. La chanson dite, s'étant air^-coiiîllé?? .".ieb demandèrent congé au roi qui le leur accorda d'un air en apparence joyeux, bien que leur départ le fâchât.
« Le souper fini, le roi et ses compagnons remontèrent à cheval, et ayant quitté Messer Neri, ils s'en retournèrent au logis royal en devisant d'une chose et d'une autre. Là, 1q roi tenant son amour caché, et ne pouvant, quelque affaire sérieuse qui se présentcLt, oublier la beauté et la grâce de Ginevra la belle, donlil aimait aussi la sœur pour ce qu'elle lui ressemblait, s'empêtra tellement dans les gluaux amoureux, qu'il ne pouvait songer quasi à autre chose. Saisissant d'autres prétextes, il s'était lié d'une étroite amitié avec Messer Neri, et le visitait très souvent dans son beau jardin, pour voir la Ginevra. Enfin, ne pouvant pas supporter plus longtemps sa passion, et lui étant venu en la pensée de voir s'il ne pourrait point enlever à leur père non seulement une des jeunes filles, mais toutes les deux, il confia son amour et son intention au comte Guido, lequel, pour ce que c'était un honnête homme, lui dit :
« — Monseigneur, j'ai grand étonnement de ce que vous i( me dites, et je l'ai d'autant plus grand que ne l'aurait « tout autre, qu'il me paraît avoir mieux que personne connu « vos haiiiludes depuis votre enfance jusqu'à ce jour, lit ne « vous ayant jamais connu une telle passion dans votre jeu- ■ nesse, alors que l'amour aurait pu plus facilement vous « saisir dans ses liens, je trouve si nouveau et si extraor- « dinaire que vous, que je vois déjà vieux, aimiez d'amour, « que cela me semble quasi un miracle ; et s'il m'apparte- « nait de vous en blâmer, je sais bien ce que je vous en di- « rais, considérant que vous avez encore le harnais sur, le « dos dans un royaume nouvellement conquis, parmi .une
« population q'ie vous ne connai<3Scz pas et pleine de ruses
• vl lie trahisons ; que vous êics tout entier occupé de granit dissimes soucis et de hautes afTaires. et que vous n'avez « pas encore pu vous asseoir. Qu'au milieu de tant tie cho- « ses vous aviez donné place à un amour trompeur, ce n'est « pas là l'acte d'un roi magnanime, mais bien d'un jeune
• nomme pusillanime. En outre, ce qui est bien pis, vous « (Vtes que vous avez résolu d'enlever les deux filles au a pauvre chevalier qui vous a honoré dans sa maison au- « delà de ses moyens, et, pour vous Taire davantage hon- M neur, vous a fait voir ses (illes quasi nues, témoignant « par là quelle confiance il a en vous, et qu'il croit que vous « êtes un roi et non un loup rapace. Vous est-il donc si tôt m sorti de la mémoire que ce sont les violences faites aux m femmes par Manfred ijui vous ont ouvert l'entrée de ce « royaume ? Quelle trahison fut-elle jamais commise plus « digne d'un éternel supplice que le serait celle-ci, à savoir
• que vous enleviez à celui qui vous a fait honneur, et son n honneur, et son espérance et sa consolation? Que dirait-
• on de vous, si vous faisiez cela? Vous pensez poutôtre « que ce serait une excuse suffisante de dire : je l'ai fait « pour ce qu'il est Gibelin. La justice des rois consiste- « telle maintenant à traiter de la sorte ceux, quels qu'ils « soient, qui se sont réfugiés dans leurs bras? Je vous rap- « pelle, ô roi, que c'a été grandissime gloire pour vous, de m vaincre jManfred, mais que c'en est une bien plus grande « de se vaincre soi-mèiiie ; et pour ce, vous qui avez à cor- « riger les autres, triomphez de vous-même et refrénez cet « appétit, et gardez-vous de souiller par cette tache ce que « vous avez si glorieusement acquis. — »
m Ces paroles émurent amèrement l'âme du roi, et l'affligèrent d'autant plus quil sentait qu'elles disaient vrai ; pour quoi, après un profond soupir, il dit : « -- Comte, « j'estime certainement qu'il n'y a point d'ennemi, si fort « qu'il soit, qu'il ne soit plus faciis à vaincre par un guérit rier habile qu'il n'?st facile de vaincre soi-même son « propre appélit; mais bien que le chagrin soit grand, et fl qu'il faille une force inexprimable, vos paroles m'ont si « fort aiguillonné, qu'il faut, avant qu'il soit peu, que je m vous fasse voir par des preuves que, de même que je sais m vaincre les autres, je sais aussi me vaincre moi-même. » Peu de jours après cet entretien, le roi étant retourné à Napies, tant pour s'enlever toute occasion de faire quelque action blâmable, que pour récompenser le chevalier de l'honneur qu'il en avait reçu, et bien qu'il lui parût dur de rendre autrui possesseur du bien qu'il désirait souverainement pour lui-même, résolut de marier les deux jeunes filles, non comme si elles étaient les filles de Messer Neri, mais comma
si elles étaient les siennes. Les ayant magnifiquement dotées, du consentement de Messer Neri, il donna Ginevra la belle à Messer Maffeo da Palizzi, et Izotta la blonde à Messer Giuglielmo délia Magna, tous deux nobles chevaliers et grands barons. Après les leur avoir remises, il s'en alla dans la Fouille, plein d'une douleur inexprimable, et là il macéra tant et si bien son cruel appétit par de continuelles fatigues, qu'ayant enfin brisé et rompu les amoureuses chaînes, il se délivra pour le reste de sa vie d'une si grande passion.
« Il y en aura peut-être qui diront que c'est petite chose pour un roi que d'avoir marié deux jouvencelles ; je l'accorde, mais je dirai que c'est une grande, une grandissime chose si c'est un roi amoureux qui marie celle qu'il aimait sans avoir pris ou sans prendre de son amour, fleur, feuille ou fruit. Donc, le magnifique roi agit ainsi, estimant bien haut le noble chevalier, honorant d'une façon louable les jeunes filles qu'il aimait, et triomphant fortement de soimême. — »
NOUVELLE VII
Le roi Pierre ayant appris le fervent amour que lui portait Lisa, va la voir pe». dant qu'elle est malade et la console. Puis il la marie à un gentil chevalier, It baise an front, et dès ce moment se proclame pour toujours son chevalier.
LaFiammetta étant arrivée à la fin de la nouvelle, et la virile munificence du roi Charles avait été fort louée, bien que quelques-unes des dames qui se trouvaient là n'eussent pas voulu y applaudir, étant gibelines, quand Pampinea, sur l'ordre du roi, commença : « — 11 n'est point d'homme avisé, nobles daines, qui ne tiendrait le même langage que vous sur le bon roi Charles, sinon celui qui lui voudrait du mal par ailleurs ; mais pour ce que me vient en la mémoire une chose non moins louable peut-être que la précédente, faite par un roi, ennemi de Charles, aune de nos jeunes Florentines, il me plaît de vous la raconter.
« Au temps oii les Français furent chassés de Sicile, il y avait à Palerme, comme apothicaire, un de.nos concitoyens de Florenca^ homme fort riche et nommé Bernardo Puccini, lequel avait eu de sa femme une fille unique très belle et qui était déjà en âge d'être mariée. En ce temps aussi, le roi Pierre d'Aragon était devenu seigneur de l'île et faisait à Palerme une merveilleuse fête avec ses barons. Un jour qu'il joutait à la manière catalane, il arriva que la fille de Bernado, qui avait nom Lisa, le vit courir d'uma [auAtra. qù elle était avec
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d'autres dames. Il lui plut tellement, que, le repardnnt ^ pliisiiMjrs reprises, elle s'énamoura forleinnnt de lui. l.u l(Ho tiTininèe, cl rentrée dans la maison, de snn père, elle ne pouvait ïongor À autre chose, sinon à l'amour Qu'elle portait à hi tuait et si magnitiqiie personnoîçc. Ce qui lui causait le plus de cbHj^rin, c était la conscience qu'el.e avait de son uilime condition, qui ne lui laissait pas la moindre espérance d'un ln'urcux résultai. Pourtant, ollc ne voulait point cessf^r d';ii:!!r:- U: rni, niais, p.'ir crainte d'un ennui plus grand, i-lle n"o:*;ul munito«*lcr son amour. Le roi ne s'en était point ap>'.(,Mi ot n'en avait cure ; de quoi, selon qu'on peiit le pen- «fr, "il-' aoulTrait une intoiénible tlouleur. II en advint (]uc, ■on amour sauççmentant !^' •" ■•"=-»>. et la mélancolie s'ajoutant à la mélancolie, la ï>' icelle n'en pouvant plus,
tomba maluôe, et elle se r.,..., ;i de jour en jour à vue
d'œil, comme la neige au soleil. Le père et la mère. Tort afUiiîés de cet <''v«''iiement, s'«'IToi(;aient de la r(''Conforler, fi lui proili;^uaient, eu iu«'decinsei en médecines tous les soin que faire se pouvait; mais cela ne servait à rien, pour (■ t|ue, désesp-^rant de sou amour, elle jivail résolu de ne pluvivre.
«' Or il advint que son père lai OfTiant dp fair« tout < . qu'elle désirerait, il lui vint à la pf-nsée <J»; faire, avant d' mourir, connaître au roi, si cela bf j)ouvait ft sou amour >■' son désir; et pour ce elle pria un Jour son père de fuir« venu près d'elle .Minuccio d'Areazo. Minuccio «Hait, en CfSiemptenu pour un Iri-s lin chanteur et soimeur de lulh, et vojou tiers reçu par le roi Pierre B^rnardo crovanl que la Lisa voulait l'entendrf un peu chanter et sonner du luth, Ih lui tit tlire, et lui qui était un homme très coin[»laisant. vint in continent la voir. Après qu'il l'eut un jieu réconlorlée pai d'amoureux propos, il se mitàsonnerdoucementsursa viol une siinale, puis il chan'a quelques chansons ; mais tout cel était feu et Qamme pour I nmour (]c) la jpune fille, là où Minuccio croyait li consoler. Quand il eut Uni, la jeune (ille dit qu'elle voulait lui dire quelque choPc à lui seul ; pour quoi, tout le monde s'étaut retiré, elle lui dit : « — Minuccio, je M t'ai choisi pour fidèle gardien de mon secret, espératii M d'abord que tu ne le découvrirais jamais à personne, sinoi «« à celui que je te dirai, puis que tu m'aiderais en cela d' « tout ton pouvoir; ce dont je te prie. Il faut donc que tu « saches, mon chrr Minuccio, que le jour où notre seigneur « le roi Pierre tit la grande lête de son couronnement, il « m'est arrivé Je le voir pendant qu'il faisait dos armes, et « d'être à ce point toncnée par sa vue que, d'amour pour lui, « un feu s'est allumé en mon 4me. C'est lui qui m'a mise en « l'étal où tu me vois. Je connais que mon amoor ne con- « vient point à un roi, mais comme je ne puis, je ue dis pas
« le chasser, mais même en restreindre l'ardeur, et qu'il « m'est trop douloureux à supporter, j'ai résolu, pour av(rir « moindre mal, do mourir ; et ainsi i'erai-je. Il est vrai que « je m'en irais grandement désolée, si avant que je meure, « il ne le savait pus ; et comme je ne connais personne qui V lui puisse plus facilement que toi exposer mon désir, .je K veux t'en donner la mission, et je te prie de ne point re- « fuser de ce faire. Quand tu l'auras fait, fais-le moi savoir, « afin que. mourant consolée, je me délivre d'une telle « peine. — » Et ceci dit, elle se tut tout en pleurs.
« Minuccio, étonné de la hauteur d'âme de cette jeune fille et de sa fière proposition, en eut grand'pitié, et soudain ayant imaginé de quelle façon il la pourrait honnêtement servir, il lui dit: « — Lisa, je t'engage tout d'abord ma loi, « sur laquelle tu peux te reposer, car jamais tu ne ^er;1s « trompée par elle ; puis je te loue d'une si haute pensée que « celle d'avoir placé Ion amour sur un si grand roi. Je t'ol'Ve « mon concours, à l'aide duquel j'espère, alors que tu \ôux « seulement te consoler un peu, faire de telle sorte qu'avant « que se soit passé le troisième jour, je t'apporterai des « nouvelles qui te seront chères; et pour ne point perdre « de temps, je veux commencer tout de suite. — » La Lisa l'ayant de nouveau prié et lui ayant promis de se réconforter, luidit d'aller à la garde de Dieu.
« Minuccio l'ayant quittée, s'en fut trouver un certain Mico de Sienne, très bon arrangeur de rimes de cette époque, (et. l'amena par ses prières à faire la chanson suivante ;
'Meus-toi, Amour, et va-t-en vers Me?sire; Conte-lui les peines que j'endure ; Dis lui que je vais mourir.
Obligée, par crainte, de cacher mou désir.
Je l'en prie, Amonr, à mains jointes, Va-t-en où reste Messire.
Dis-lui que je le désire souvent et que je l'aime, Si doucement mon cœur s'en est énamouré ; Et que, du feu dont je suis tout embrasée, Je crains de mourir, sans même savoir l'heure Où je serai délivrée de la peine si cruelle Que j'endure pour lui, pleine à la fois de césir. De crainte et de vergogne.
Hélas ! pour Dieu, fais-lui savoir mon mal.
Depuis, Amour, que de lui je me suis énamourée,
Tu ne m'as pas donné autant d'audace que de crahitet
De sorte que j'aie pu uue seule fois Faire ouvertement montre de mon désir A celui qui me tient eu si ^'rnnde angoisM^ El muurir ainsi m'est chose cruelle.
l'ent-T-tre qu'il ne l'nurHit point a déplaisir S'il »'nvait quelle peine je ressens, El si tu m'avais donné la hardiesse De lui faire conuailre mon élal.
Puisque. Amour, il ne t'a point plu De me douner cette assurance De faire connulire mon Ame à Messire, Soit par message, soil par autre signe, Je le requiers en grAce, mon doux mtittrs, D'aller à lui et de lui donner souvenance Que le jour où je le vis avec l'écu et la lanae Comhattre avec d'autres chevaliers, Je me mis & le regarder, Tellement énamourée que mon cœur en aépéril.
Minuccio mit sur-le-champ ces paroles sur un air suave et plaintif, comme il convenait à un tel sujet, et le troisième jour il s'en alla à la cour où il trouva le roi Pierre encore à table. Le roi lui ayant dit de chanter quelque chose en s'accompagnant de sa viole, il se mit à sonner et à chanter si doucement cette chanson, que tous ceu.x qui étaient dans la chambre royale avaient l'air d'hommes stupéfaits, tellement ils se tenaient muets et attentifs à écouter, et le roi quasi
f>lus que les autres. Minuccio ayant fini de chanter, le roi ui demanda doîi venait cette chanson, attendu qu'il ne lui semblait pas l'avoir jamais plus entendue. ^< — Mon Seigneur « — répondit Minuccio — il n'y a pas encore trois jours « que les paroles et la musique en ont été faites. — » Le ri ayant demandé par qui, Minuccio répondit : « — Je n'o- « le révéler, sinon à vous seul. — » Le roi, désireux da l'apprendre, une fois les tables levées. Ht venir Minuccio dans sa chambre oià celui-ci lui raconta par le menu tout ce qu'il savait. De quoi le roi fit grande l'été, loua beaucoup la jeune fille, et dit qu'il voulait avoir compassion d'une si valeureuse jouvencelle ; que, pour ce, Minuccio allât de sa part la trouver pour la réconforter et lui dire qu'il irait sans faute lui faire visite le jour même sur l'heure de vesprée. Minuccio, très joyeux de porter si plaisante nouvelle à la jeune fille, sans perdre de temps, s'en alla avec sa viole, et ayant parlé à elle seule en particulier, lui raconta tout ce qui s'était passé, et lui chanta la canione sur sa viole. De quoi la jeune iille itft ei heureuse et si contente, ç[ue sur-le-cbamp des
signes d'un grand mieux se manifestèrent dans sjn état ; et sans que personne dans la maison sût ou présumât quoi que ce soit, 3lle se mit à attendre en un grand désir l'heure de vesprée, à laquelle son seigneur devait venir la voir.
« Le roi qui était un seigneur libéral et bon, après avoir plus d'une lois pensé à ce que Minuccio lui avait dit, et connaissant très bien la jouvencelle et quelle était sa beauté, en eut encore plus compassion, et étant monté à cheval sur l'heure de vesprée et feignant de sortir pour se promener, il se rendit à l'endroit où était située la maison de l'apothicaire. Là, ayant demandé qu'on lui ouvrît la porte d'un très beau jardin que l'apothicaire possédait, il y descendit et au bout d'un moment demanda àBernardo des nouvelles de sa fille, et s'il ne l'avait point encore mariée. Bernardo répondit : « — Mon Seigneur, elle n'est point mariée ; elle a été au « contraire et elle est encore bien malade; il est vrai que « depuis ce matin neuf heures elle va admirablement « mieux. — • Le roi comprit parfaitement ce que ce mieux signifiait et dit : « — En bonne foi, ce serait dommage qu'une « si belle créature fût si tôt enlevée de ce monde ; nous vou- « Ions aller la voir. — » Et suivi de deux de ses gentilshommes seulement et de Bernardo, il se rendit peu d'instants après dans la chambre de la jeune fille. Dès qu'il y fut entré, il s'approcha du lit où la jeune fille, s'étant un peu soulevée, l'attendait en grand désir, et la prenant par la main, il dit: « — Madame, que vent dire ceci? 'Vous êtes «jeune et vous devriez réconforter les autres, et vous vous « laissez vaincre par le mal. Nous voulons vous prier de « consentir, pour l'amour de nous, à vous réconforter de « façon à être promptement guérie. — »
« La jeune fille se sentant toucher les mains par celui qu'elle aimait par-dessus toutes choses, bien qu'elle rougît un peu, éprouvait dans l'âme un aussi grand plaisir que si elle eût été en paradis ; et comme elle put, elle répondit : « — Mon Seigneur, c'est d'avoir voulu soumettre mon peu « de force à un poids trop lourd que m'est venue cette ma- « ladie, dont vous me verrez bientôt guérie, grâce à vous. — >» Seul le roi comprenait le langage couvert de la jeune fille, et il l'en estimait toujours davantage, maudissant plus d'une fois en lui-même la fortune qui l'avait faite la fille d'un tel homme. Enfin,- après être demeuré quelque temps auprès d'elle et l'avoir encore encouragée, il partit.
« Cette humanité du roi fut beaucoup louée et réputée comme un grand honneur pour l'apothicaire et sa fille. Celleci était restée si contente, que jamais dame ne le fut autantde son amant, et, soutenue par un meilleur espoir, elle fut en peu de jours guérie et redevint plus belle que jamais. Quand elle fut guérie, le roi, après avoir délibéra avea la reine quelle
r'rnpense on devait lui accorder pour un tel amour, mon' u: ', iir à cheval, avec un piand nomlire du ses barons et s'' aihi il lu maison de l'apothiruire. Là, clunt entré dans jardin, il lit appeler l'apolliicaire et sa fille, ol sur ces cnlri ' ' lit arrivée avec nonilire de damt^s, et
accueillie au milieu d'elles, on cou i imi- iiir: . .• lii'use lôte. Peu après, le roi et la reii reni la Lisa et le roi lui dit : « — Valeureuse jouvc « i.. lit', le grand amour que vous nous avez porté voui;; « aci|ui9 prand honneur auprès de nous, et nous vouloi « que pour lumour de nous, vous en ayiez sntistaclion. « L'hoiineur sera celui-ci, que puisque vous êtes à marier, « nou^ vrillions que vous preniez pour mari, celui que non« « vous donnerons, rnlendaiit toujours, nonnbsihnt, porli « le titre de votre ch>;valier, sans vouloir cxigT autre chd « pour un si j:rand arnonr, qu'un baiser de voîîs. — »
« La jeune fdle, qui était devenue toute rougf , taisant «ir le plaisir du roi. répondit à voix basse : « — Mon Sei».nei: t je suis sûre que si l'on savait que j'ai été amDi:re'.;~e ■ t vous, la plupart des gens me tiendraient pour folie, oroy;* « sans doute que j'avais oublié moi -môme ce que j'étais, « que je ne connaissais point ma condition ot surt»tut « vôtre; mais, cmime Dieu le sait, qui seul voit le ce «des mortels, des la première heure où vous m'avfz p; «j'ai très bien compris que vous êtes roi et que je suis « fille de Bernardo l'apothicaire, et qu'il me convenait n. « de placer en si haut lieu l'ardeur de mon âme. M.i m comme vous le savez bien mieux que moi, personne n « choisit l'objet de son amour, maison s'amourache suiv;i « son appétit ou son plaisir. A cette loi, j'ai opposé pi « d'une lois toutes mes forces, et ne pouvant plus résis!( « je vous aimai, et je vous aime et je vous aimerai toujoui « Il csl vrai qu'aussitôt que je me sentis prendre d amr. « pour vous, je résolus de faire toujours que ma volonté i « la vôtre; et, pour ce, non seulement j'accepte de h< « cœur, et j'aurai pour cher le mari qu'il vous plaira de i: ■ donner pour mon honneur et selon mon rang, mais « vous me disiez de me jeter dans le feu, cela me ser, • a^rréable si je croyais que cela vous fît plaisir. Vous avoir « pour chevalier, vous qui êtes roi, vous savez combien c<! i « m'est précieux, et pour ce, je ne réponds plus à ce! « Quant au baiser que vous demandez, seule preuve que vo^ « exigiez de mon amour, avec la permission de madame « reine il ne vous sera pas non plus refusé. Néanmoii «d'une si grande bonté pour moi, comme est la vûlrc « celle de madame la reine quo voici, Dieu vous ren. « grâce et vous en récompense; car moi je ne le nuis, — • Et là elle se tut.
« La réponse de la jeune fille plut beaucoup à la reine et elle lui parut aussi sage que le roi l'avait dit. Le roi fit appeler le père et la mère de la jeune fille, et, s'étant assuré qu'ils consentaient à ce qu'il voulait faire, il fit appeler un jouvenceau, lequel était gentilhomme, mais pauvre, el avait nom Perdicoo, et lui ayant passé certains anneaux au doigt, sans qu'il se refusât à le faire, il lui fit épouser la Lisa. Séance tenante, le roi, outre les nombreux joyaux et les pierreries que lui et la reine donnèrent à la jeune fille, donna au jeune homme Cetalou et Galalabellotta, deux très bonnes terres d'un excellent revenu, et lui dit : « — Nous te I03 « donnons pour dot de ta femme; quant à ce que nous vou- « Ions faire pour toi, tu le verras advenir avec le temps. » Et cela dit, il se tourna vers la jeune fille, et dit : « — Main- « tenant, nous voulons prendre ce fruit de votre amour qui « nous est dû. — » Et lui ayant pris la tête avec les deux mains, il la baisa au front.
« Perdieon, le père et la mère de Lisa et Lisa elle-même fort satisfaits, firent une grandissime fête et de joyeuses noces. Et selon que beaucoup l'affirment, le roi tint la promesse qu'il avait faite à la jeune fille, en ce que toujours il s'appela son chevalier; et il n'alla jamais dans une prise d'armes sans porter d'aulre bannière que celle que la jeune fille lui avait envoyée. C'est en agissant ainsi que se gagnent les cœurs des sujets, qu'on donne aux autres occasion de bien faire, et qu'on s'acquiert une gloire éternelle. Mais bien peu de gens aujourd'hui, voire pas un, s'ingénient l'esprit à cela, la plupart des seigneurs étant devenus cruels et tyrans. — »
NOUVELLE VIII
Sophronie, le croyant la femms de Gisippe devient celle de Tîtus-QuÎBtn» Fnl- TÏus et part «vee lui poar Rome, où Gisippe arrive lui-mi'ine en pauvre état. Se croyant méprisé par Titus^ il s'accas» d'avoir tué un homme, afin de trouver la mort. Titus, l'ayant reooniro, se déclaro l'auteur du meurtre pour sauver Gisippe, ce que voyant, le véritable coupable se dénonce lui-même. Sur quoi, tous sont mi» en liberté par Octave, et Titus donne sa sœur comme f«mme k Gisippe et iai fait partager tout son bien.
Pampinea ayant fini de parier, et chaque dameayant approuvé le roi Pietro, surtout celle qui était gibeline, Philomène, sur l'ordre du roi, commença : « — Magnifiques dames, quinesait que les rois peuvent faire toutes sortes de grandeschoses quand ils le veulent, et que c'est à eux spécialement qu'on demande de se montrer magnifiques ? P. f
conséquent, celui qiii, le pouvant, fuit ce qu'il doit, fait bien; mais il laul moins son éincrveil!t*r et l'on moins haulernent louer, (ju'il conviendrait de le Inîre pour celui qui, ayant moins de puissance, en serait requis et le forait. I.t pour ce, si vous avez exallé en tant de parol.^s les actions des rois el 81 elles vous ont paru belles, je ne doute point que colles de nos ëpaux vous plairont encore davantage et tiue vous les loucroz d'autant plus, quand elles seront sennblables ou sépcriouri's & celles des n-is ; pour quoi, je me suis proposé do voua raconter dans uno nouvelie le trait magnifique qui eut lieu entre dtnix citoyens amis.
• Donc, au temps qu'0<^lave César, qu'on n'appelait pas encore Auguste, gouvernait l'empire romain, dans le conseil nommé Triumvirat, il y avait à Rome, un gentilhomme, appelé Publius-Quinlus Fulvius, lequel ayant un sien iils, Titus 0"intus Fulvius, doué d'un esprit merveilleux, l'envoya étudier la philoso[)hic k Athènes, et le recopimandaleplus qu'il put à un gentilhomme du nom de Grémès, qui était son vieil ami. Celui-ci logea Titus dans sa propre maison, en compagnie de son Iils fiommé (îisippc, et les mit tous les deux sous la direction d'un philosophe appelé Aristipes, afin qu'ils apprissent sa doctrine. Les deux jeunes gens vivant continu Jlemont ensemble, il se trouva que leurs
caractères étaient si bien faits l'un pour l'autre, qu'il en na-
3uit entre eux une amitié fraternelle si granrie, que jamais epuis elle ne fut bris(^e que par la mort. Aucun d'eux n'a-
vait de joie ni de tranquillité que lorsqu'ils étaient entemble. Ils avaient commence leurs éludes, et chacun d'eux étant également doué d'un esprit élevé, ils s'élevaient à la glorieuse hauteur de la philosophie, d'un pas égal et à leur merveilleuse louange. Us persévérèrent ainsi pendant trois bonnes années, au grandissime plaisir de Grémès. qui ne regardait pas l'un plus que l'autre comme son fils. A la fin de ces trois années, comme il arrive de toutes choses, il advint que Grémès déjà vieux, passa de cette vie; de quoi, les Jeunes gens eurent un égal chagrin, comme s'ils eussent perdu un père commun, et les amis et les parents de Gréncès ne savaient pas lequel des deux ils avaient le olua à consoler de cet événement fortuit.
« Au bout de quelques mois, il advint que les amis de Gisippe, ainsi que ses parents et Titus, ee mirent à le tourmenter pour qu'il prît femme, et lui trouvèrent une jeune fille d'une merveilleuse beauté et issue de parents très nobles. Elle était citoyenne d'Athènes, avait nom Sophronie, et était âgée d'environ quinze ans. L'époque des futures noces approchant, Gisippe pria un jour Titus d'aller avec lui la voir, car il ne l'avait point encore vue. Tous deux étant donc allés dans la demeure de la jeune fille, et celle-ci s'étant assise
entre eux, Titus, pour ^uger de la tooauté de l'épouse de son ami, se mit à la regarder attentivement, et tout en elle lui plaisant d'une façon démesurée, l'admirant à part soi souverainement, il s'en éprit, sans en rien faire voir, comme jamais amant ne s'éprit d'une dame. Mais quand ils furent restés quelque temps avec elle, ils la quittèrent et s'en retournèrent chez eux. Là, Tilus, étant entré seul dans la ciiimbre, se mit à periscr à la plaisante jeune fille, s'enllammant d'autant plus qu'il s'arrêtait plus "longtemps sur cette pensée. S'en étant enfin aperçu, il se mit à se dire, après plusieurs souLiirs UrûlanLs : « — Ah! quelle vie malheureuse « est la tienne, Titus! Où et sur qui vas-tu placer ton esprit, « ton amour et ton espérance? Ne vois-Lu pas, tant par les w honneurs que lu as reçus de Grémès et de sa famille, que M par l'éïroite atnitié qui existe entre toi et Gisippe, dont « celte Jeune tille est la fiancée, que tu dois avoir pour elle • le même respect que si elle était ta sœur? Qui aimes-tu « donc? Où te laisses-tu entraîner par un décevant amour, « et par une trompeuse espérance? ouvre les yeux de l'in- « telligencc, et reconnais toi toi-même, ô malheureux; rap- « pelle ta rait^on; refrène l'appétit de la concupiscence; « tempère les désirs malsains, et dirige ailleurs tes pensées; « résiste dès le commencement à tos projets libidineux, et ** sache te vaincre toi-même pendant qu'il en est temps en- « core. Tu ne dois pas vouloir cela, car ce n'est pas lion- « nèle; et quand tu ser:iis certain de réussir dans ce que « tu te disposes à poursuivre — et tu ne l'es pas — tu .le- « vrais le fuir, si tu avais égard à ce que réclame la véii- '< table amitié et à ce que tu dois. Que feras-tu donc, Titus? Tu renonceras à cet amour déshonnôte, si tu veux faire Ion devoir. — »
« Et puis, se rappelant Sophronie, changeant de penséoi*. il condamnait tout ce qu'il avait dit, ajoutant : « — Los lu s « de l'amour ont plus de puissance que toutes les autr. s <i Plies détruisent, non pas seulement celles de l'amitié, ma - « les lois divines. Combien de fois un père n'a-t-il pas uin, : « sa fille, un frèip sa sœur, la marâtre son beau-fils? Ce-; " choses, plus monstrueuses tpu' l'amour d'un ami itonr !;! « femme de son ami, sont adv^'nnes mille fois. En outr.-,je <( suis jeune, et, la jeunesse est tout entière soumise .'i-'X " amoureuses lois. Ce qui plaît à l'amour doit donc :: - (' plaire. Leschoseshon- èies conviennent aux hommes j». s « mùis; je ne puis vouloir autre chose -iiion ce que raiiinur « veut. La beauté de celle- ci inérile d'être ;iim e de chacni ; " et si je l'aime, moi, qui suis jeune, qui m'en pourra. justement blâmer!. le ne l'aime point parce quelle esta (i>sippe ; mais je l'aime, je l'aimerais, à qui que ce fût qn'el'e « appartînt. Dans ceci, c'est la fortune qui est eu défaut,
Telle l'a doninSî à Gisippe mon ami plutôt qu'k un
; et ?i ellrt floit êire aimée — et elle finit lêtre à
.Use de 9.1 l)cauie -- Gisippo dc\ra être plus contoiU en
< .1 ifjrpnanl que c'est moi tjui l'aime que si c'était un « autre. — » Kt sur ces raisonnements, se raillant de luiinénne et nn-onant à ses premières ponséfs, puis passant niternaliv' • " - unt;9 aux atilrei». il consomma non scule- I fnt Cl" "■>: nuit, mais plusieurs, si li'Ci qu'iiy n lerdu luji ;; < i le «ommeil, il lut force de so nietli'j au il. succoriitjant fîc faiblesse.
• Cisippp, qui depuis plusieurs jours l'avait vu soucioux et qui le voyait maintenant malade, en était fort chagrin, et ^ ' liorçait di- tiMit son art et de toute sa sollu-ilutlc à le récon- I ter, vc le (initiant pas un instant, et lui demandant sou- \' nt et aver instances I • imh-o d,- <,-^ ><ni|fis ol de, son mal. M lis après I-î: jvoir ?i répondu par des
Uiides dont G'sippe S' : , . > , se sentant enlin cofitra::it de parler, lui répondit de la manière suivante, au milieu de ses pleurs et de ses soupirs : « — Gisippe, s'il '< eût plu aux dieux, il m'eftt été plus agréalde de mourir « que de vivre plus longtemps, quand je songe, que la for- •< lune m'a coniluit à cette extrémité qu'il me faut donner la
• t.reuve de ma vertu, et que je vois, à ma grauflissime
< f.onte, que celle-ci est vaincue; mais, certes j'en attends «• promptemenl la récompense que je mérite, c'est-à-dire la
• 'iiort, qui me sera plus chère que de vivre avec le souve-
< lir de ma lâcheté, laquelle, pour ce que je ne puis ni ne
• '• dois rien cacher, je te dirai non sans grandement rou-
• 'ir. — » Et commençant par le commencement, il lui ré-
> Il la cause de ses pensées, et la bilaille que ses pensées i 'aient livrées, et enfin ?i qui était restée la victoire; il lui I i qu'il mourrait pour l'amour de Sophronie, affirmant 1 'le, sachant combien cet amour lui convenait peu, il avaii r âolu de mourir pour s'en punir, ce dont il espérait bientôt \ ;nir à bout.
^< Gisippe, entendant cela et voyant ses larmes, resta 1 ;it d'at)ord quelque temps recueilli en soi-même, comme i.ielqu'un qui était épris de la beauté de la jeune fille, bien f'.ie plus modérément; mais. ?ans plus de retard, il réfléchit «lie la vie de son ami lui devait êlre plus chère qne Sophro- ! ■■. Sur quoi, les larmes de Titus sollicitant les sienne";, tl ) 1 répondit en pleurant : « — Titus, si tu n'avais point
• Ijesoin de confort, comme tu en as présentement besoin, ' je me plaindrais de toi à toi-même, comme ayant méconnu
< notre amitié en me tenant si longtemps cachée ta grande <■ nassion; car bien qu'elle ne te parût point honnête. les
> choses déshonoêtes ne se doivent pas plus cachera un ami «' qac les choses honnôtes, pour ce que celui qui est vérita-
Dixi EMii; Jûuii m;e. oT'j
u hlement ami, de même qu'il se réjouit avec son ami des " hoscs honnêtes, s'efTorce d'arracher de l'esprit de son ami
■ '■■■s choses qui ne le sont pas; mais je me dispenserai de '■ < .'la pour le moment, et je viens à ce dont je reconnais " • ae tu as le plus besoin. Si tu aimes ardemment Sophronie " 'Mii m'est promise, je ne m'en étonne puint; mais je
• il. étonnerais bien qu'il n'en tut pas ainsi, connaissant sa « l'cauté et la noblesse de ton âme d'autant plus apte à V e;irouver une passion que la chose aimée a plus d'excel-
• lince. Et autant tu as raison d'aimer Sophronie, autant tu << !i' plains injustement de la fortune — bien que tu ne le « 'iises expressément — qui me l'a accordée, en prétendant i< tjue ton amour pour elle serait honnête, si elle avait été à i< un autre (lu'à moi ; mais si tu étais aussi sage que tu l'es « d'ordinaire, dis-moi à qui la fortune pouvait l'accorder, « dont tu dusses plus la remercier que de nic l'avoir ac- M rordée à moi? 'Tout autre qui l'eût eue, quelque honnête « que lût alors ton amour, l'aurait aimée pour lui plutôt << ijue pour toi, ce que, si tu me tiens pour ton ami, comme « je suis, tu ne dois pas craindre de moi; et lu raison en est " celle-ci, que je ne me souviens pas, depuis que nous som- «< mes amis, que j'aie jamais rien eu qui ne lût à toi comme « à moi. Sur quoi, si la chose était trop avancée qu'on ne
■ pût faire autrement, j'en ferais comme des autres; mais «< ^lle est encore au point que je peux la faire tienne, et que <• je le ferai ainsi; pour ce que je ne sais quel cas tu devrais " .aire de mon amitié, si d'une chose qui se pt;ut honnête- <• ment faire, je ne savais, moi le voulant, la fai?a tienne. Il <■ est vrai que Sophronie est ma fiancée, que je l'aimais " beaucoup, et que j'attendais en grande lête le moment des " noces; mais pour ce que, comme mieux entendu que moi, <• tu licsires plus ardemment que moi cette chose précieuse, " sois tranquille, elle viendra dans ma chambre non pas '■ comme ma femme, mais comme la .tienne, fct pour ce, " laisse là le souci, chasse la mélancolie, rappelle ta sente " perdue, le confort, et l'allégresse, et, dès à présent, attends << joyeusement la récompense de ton amour bien plus méri- <' tant que ne l'élait le mien. — »
« Titus, entendant parler ainsi Gisippe, autant la décevante espérance qu'il lui donnait lui faisait plaisir, autant la jii^te raison le rendaH honteux en lui montrant qu'il lui serait • I autant plus indigne de profiter de lalibérdUtâ de Gisippe, que cette libéralité était plus grande. Pour quoi, ne cessant de répandre des larmes, il lui répondit, pouvant à peine parler : « — Gisippe, ta libérale et véritable amitié me « montre assez clairement ce qu'il faut que la mienne fasse. <' Dieu me garde que celle qui t'a été donnc'^ comme au plus « digne, je l'accepte de toi comme vinienne. S'il avait jugé
oS'' • CAMKMO- .
loi ni aucun niiTi-rn;' 'if^vr/ crnire
ffîcp. Jouis iliirir ji)\ iH viiiiit ilo
.-1. iJe son di~citl ronsoil et du don
•^-moi me cotisnmer dans les larm<^s
'ouwn»' imli:,'!!' ■ m" '"I bien, je les
: t^n serai plu- ''iiii elles me
liors de peine.
■< — Tilus, si notre amitié peut me i-e h contf'ii!' I mon désir, et p' ni ,'i If cou ^t le mometit ^
ni et» US' m ne consens ; !•
|U>* je veux, i"fui)iluie:,-ii [mnr f-in ■ à tni, la fon-e qu'on d -if -mp! ''m- 1 ses amis. Je s.tis ce i|t' . ;•' «ais (\\i'\ non point i.
:ii conduit les amants à uneiii<.il luullu uri vois si pivs, qufc tu De [IV. lais ni re- « t I .1 : .i vaincre tes larmes ; mais passant
« oi.ir-' tu lincu ; Pur qnoi. moi-mômc je te sui-
"" iiiirèn. Mnir. qiiaiiii je ne t'aitiose, tu vio me devrait ôlrc chère
• p.) .1 .1 !;iM une. Sftplironie sera donc à toi, car n lu en (iil(!ciK:mrnl une aolre qui le plût autant, ■• et mm. . M, . ,1 larileiiif^nt mon «motir vers une aulrc,
• j'niir.ii «nntrni; titi e' inni. Je ne sera s rn'ut-ftlre nasaussi «. liljéral cti ceia. si les (emmes se tnnjvuienl aussi difficile- « ment et étaient aussi rares que l''3 amis ; et pour ce, « comme je poux très facilement trouver une autru fiimme, « mais n-.Mi un autre an<i, j'aime i.iieux —je ne dis pas la « perdre, car je ne la perdrai pas en le la donnant, mais je « la donnerai à un aulr»^ me''!cur que moi — la itas^t^r h un « autre que Ho te perdre, loi. fil pour ce, si mes prières « peuvi'it .•«::.•;•• ch;;:3 sur loi, je te |)rie d'écarler cette « ain cii"!!. Je nous ct»::tïnter d'un n.éme coup loi et moi, M et de le picparcr avec bonne cspôran.-'c d prendre cette «joie ipie Ion brûlant amou' attend de la chose aimée. — t
« Bien que Tilus eût honte de consentir à cela, c'esl-àdire h. c»^ fine Sophrcnie devînt sa femme, par conséquent résisliit «ricnre, son amour le lirant d'une part, et de l'autre les encoiiiM'.-^^mrTils de Gisippe l'excitant, il dit : <<— Ecoute. « Gisii'ii»'", en faisant ce aue tu me dis te plaire si fort, je « ne saurais dire si je cède plus h ton désir qu'au mien ; (t
• puisque ta générosité esl si forte qu'elle a vaincu ma honte, « je le f'Tai ; mais je t'assure que je le fnis comme un homme « qui rceonnaî* recevoir de toi non pas seulement la femme
• aimée, mais la vie. Fassent les dieux, s'il est possilile. que „ \r, ;,..;-;-,. ,. ■ p, . V, avec honucur et pour ton Lien, te mon-
is reconnaissant de ce que, ayant plus
D 1 X I !■; M I-: JOUR.NKE. 581
« piljf^ de inoi que moi-uiùaio, tu fais [jour moi. — m Après ces p;iioles, Gisippe dit : « — Titus, en cette aifaire, si nous « voulons léussir, il me semble que nous devons employer « le Dioyen que voici. Comme tu sais, c'est après de longs « poiirparleis entre mes parents et ceux de Sophronie, que « Soj'lironie est devenue ma fiancée, et pour ce, si j'allais •• m^iinlenant Inur dire que je ne lu veux point pour iemme, «^ il en naîtrnit grandissime scandale, et jC brouillerais mes *.j)arents et les siens; de quoi je n'aurais ouïe, si par ce <! .lioyen je la voyais devenir ta femme ; mais je crains, si je « la laisse ainsi, que ses parents ne la donnent prompt ment a h quelque autre, qui probablement ne serait pas toi, et '< ainsi tu aurais perdu ce ((ue je n'aurais plus moi-même. (I El pour ce, il me semble, si lu y consens, que je poura suive comme j'ai commencé, et que je l'amène coinnie ma V lerame chez moi. après avoir lait les noces ; aiuid nmis « saurons l'aire en sorte que tu couches ensuite avec elle « comme étant ta femme. Puis, en temps et lieu, nous dtï viilguerons la chose ; si elle leur plaît, tout ira bien ; si <• 'lie ne leur [ilaît point, elle n'en sera pas moins laite, et 8 enmme on ne pourra revenir en arrière, il faudra bien « quils s'en montrent conlenls. — »
« Le conseil plut à Titus ; pour quoi, Gisippe reçut So- ; hronie dans sa maison, comme si elle était sa femme, Titus iant déjà bien guéri et dispos; et a\ant lait une grande î'ète, dès que la' nuit fut venue, les dames laissèrent la nouvelle épouse dans le lit de son mari, et s'en allèrent. La chambre de Titus était coritiguë à celle de Gisippe, et l'on pouvait entrer de l'une dans l'autre ; pour quoi, Gisippe étant dans sa cliambre et ayant éteint toutes les lumières, s'en alla sans bruit dans celle de Titus, et lui dit d'aller coucher avec sa Iemme. Voyant cela, et vaincu par la honte, Titus fut sur le point de se repentir et refusait d'y aller; mais Gisippe, désireux de conformer ses actes avec ses parles, finit par l'y envoyer, après une longue contestation. .V peine Titus lût-il dansle lit, qu'il prit la jeune fille comme s'il voulait la caresser, et lui demanda tout bas si elle voulait être sa femme. Elle, croyant qu'il était Gisippe, répon- ;it que oui ; sur quoi, il lui mit au doigt un bel et riche nnneau, en disant : « — Et moi, je veux être ton mari. — » Puis, le mariage étant consommé, il prit d'elle un long et amoureux plaisir, sans qu'elle, ni personne, s'aperçut qu'elle couchait avec un autre que Gisippe.
« Le mariage de Sophronie et de Titus étant donc en cet état, Publius, son père, vint à passer de cette vie ; pour quoi, on lui écrivit qu'il s'en revînt sans retard à Rome pour veiller ?ises affaires ; et pour ce, il résolut avec Gisippe (l'y aller et d'emmener Sophronie, ce qu'il pouvait faire sana
I^ it les choses étaient. Sur quoi, l'ayant Taii
uti dans la chambre, ils lui declarciont tntilr
lu v.:r.i:. » L iilus lu rendit [)lu3 manifeste encore on lui raccn'ar; p'usiours choses qi:i s élaieiit passéos entre elle et lui. Apres lo? avoir roj^anJéa l'un et l'autre d'un air de dépit, ell" <e mit h pl.'urcr abondamment, se plaignant de ce que Tiisippe l'avait ironipée; et jivant qu'elle en dtl rien dans la ra lis-^n de Gisippe, elle s'en alla chez son père et lui raconta, ainsi rju'à ïa mère, la tromperie que Gisippo •eur avait faite h elle et à eux, alfirmunt qu'elle était la }o(»»ne. de Titus, et non de Gisippe, coinnie ils le croyaient. Cela fut tPé>8 senMble au père de Sophronie, et fit le sujet d'une Inncup et grande querelle entre ses [jarents et ccu.x de G'«»irp'\ ainsi que la c.iuse de grandes altercations et do grands tnuibles. Gisippo était devenu en haine à ses parents et à ceu.x de Snphronie, et tous disaient qu'il avait mérité non 8eulemer,t le bidme, mais un ftpre châtiment. Mais lui, arnrmutt avoir Tait chose honnête, et que les parents de Sophronie devaient le remercierde l'avoir mariée à quelqu'un qui valait mieux que lui. De son côte, Titus savait tout cela, et en éprouvait grand ennui ; et connaissant que le caractère des (Irecs est d'autant plus de bruit et de menaces qu'on tarde à leur répondre, mais qu'alors ils deviennent non seulement humbles, mais lâches, pensa qu'il ne devait pas laisser plus longtemps leurs criailleries sans réponse ; et ayant le cœur romain et l'esprit athénien, il fit rassembler dans un temple, sous un prétexte assez adroit, les parents de Sophronie et ceux de Gisippe, et y étant entré, accompagné seulement de Gi?ippe, il parla ainsi aux assistants :
« — Beaucoup do philosophes croient que ce qui se fait « par les mortels est disposé et prévu par les dieux imiuor- « tels, et pour ce, beaucoup veulent que ce qui arrive ou ar- « rivera, arrive fatalement, bien qu'il y en ait d'autres qui • appliquent cette fatalité à ce qui est déjà îirrivé seulement. « Si l'on examine avec quelque attention ces opinions di- « verses, on verra très apertement que blâmer une chose « sur laquelle on ne peut revenir, c'est vouloir se montrer « plus sage que les dieux, lesquels, nous devons le croire, •< nous gouverneiit et disposent de nous et de nos choses « avec une raison constante et sans commettre d'erreur. « Pour quoi, combien sotte et bestiale est la présomption « de blâmer leurs actes, vous pouvez très facilement le « voir, et aussi quels châtiments méritent ceux qui, en cela, « se laissent entraîner par leur audace. A mon avis, vous « êtes tous de ceux-là, si ce que j'ai appris que vous avez « dit et que vous dites continuellement est vrai, pour ce que « Sophronie est devenue ma femme, alors que vous l'aviez
DIXIEME JOUi;.\ÉE. u 3
« donnée à Gisippe, sans prendre garde qu'ii était de toute « éternité disposé qu'elle nesprait pas la femme de Gisipne, « naais la mienne, comme le fait le démontre présentement. « Mais comme ce que l'on dit de la secrète prévision et de « l'intention des dieux semble à beaucoup dur et dilficile à € comprendre, j'admets qu'ils ne se mêlent en rien de nos « alfaires, et il me plaît de m'en tenir aux raisonnements (1 humains. En les employant, il me faudra faire deuk cho- « ses très contraires à mes habitudes : l'une me louer moi- « même, l'autre rabaisser quelque peu les autres. Mais pour « ce que dans l'une comme dans l'autre je n'entends point « me départir de la vérité, et que le sujet présent l'exige, je « le ferai.
« Vos reproches, dictés par la colère plus que par la rai- « son, vitupèrent, mordent et condamnent Gisippe, que « vous poursuivez de vos murmures continuels pour « ce qu'il m'a donné pour femme suivant son jugement, « celle que vous lui aviez donnée suivant votre jugement à ■< vous, alors que, mui, j'eslime qu'ii faut souverainement le " louer ; et mes raisons sont celles-ci : la première, parce « qu'il a fait ce qu'un ami doit laire ; la seconde, parce qu il « a agi plus sagement que vous ne l'avez fait vous-mêmes. « Je n'ai pas l'intention de vous expliquer présentemnt re « que les saintes lois de l'amitié veulent qu'un ami fasse pour « son ami, me contentant seulement de vous avoir rappelé, « au sujet de ces lois, que le lien de l'amitié lie plus éli'oi- « tement que ceux du sang ou de la parenté, attendu i|ue « nous avons les amis comme nous les choisissons, et les « parents comme nous les donne la fortune. Et pour ce. si « Gisippe a préféré ma vie à votre bienvediance, moi qui « suis son ami, et qui me considère comme tel, personne ne « s'en doit étonner. Mais venons à la seconde raison par li- « quelle je veux vous prouver, en insistant davantage, q''il « a été plus sage que vous, bien qu'il me semlile que \'i 3 « n'ayiez aucun sentiment de la prévision des dieux, et i|ie « vous connaissiez encore moins les effets de l'amitic. Je « dis que votre avis, votre 'conseil, votre délibération avaient « donné Sophronie à Gisippe, jeune homme et philosophe, « et que celui de Gisippe i'a donnée à un jeune homme età « un philosophe; vous l'aviez donnée à un Athénien ; Gi- « sippe l'a donnée à un Romain ; vous l'aviez donnée à nu « gentilhomme, Gisippe l'a donnée à quelqu'im plus noMo « encore ; vous l'aviez donnée à un jeune hetrime riche, Gi- «I sippe l'a donnée à un jeune homme encore plus riche ; « vous l'aviez donnée à un jeune homme qui, non seulenient « ne l'aimait point, mais qui la connaissait à peine, Gisippe « l'a donnée à un jeune homme qui l'aimait plus que sa fc- « licite suprême, plus que sa propre vie.
Îâ4 lE DtCAMEIIO.N.
«1 Et qiip je dise vrai en soutonant que ce qu'il a fuit est plus à louer que ro «lue vnus avez lait vous-mêmes, je vxis vous lo montrer point par point. Que je sois jeune et philosophe, comme est Gisippe, mon visage et mes éludes le peuvent (aire voir sans un plus long diçcours. Nonavons tous deux le môme âpe, et nous avons ton joui marché du mtinie pas dans nos études. Il est vrai qu ii est' Athénien et (|ueje suis Romain. Si nous discutons sur la renommée de notre ville natale, je dirai que je su; d'une cité libre et (|u'il est d'une cité tributaire ; je dira que je suis dune cité maîtresse de tout l'Univers, et lui d'une cité qui obéit à la mienne ; je dirai que je suis d'une cité illustre par ses armes, sa puissance et ses écoles, tan- [u'il ne pourra recommander lu sienne que par S( ■ ics seubment. En outre, bien que vous me voyiez ic; comme un humb'e écolier, je ne suis |>oint né de la fange de la populace de Rome : mais maisons et les lieux publics de Home sont pleins de» antiques imngesde mes nncêtreet l'on pourrait voir le:* annales romaines remplies di ^ nombreux lriom[)hes (|ue les 0"'ntus ont menés au capilole romain. La gloire de notre nom n'est point non plus tombée en vétusté ; au contrairp, elle fleurit aujourd'hui plus que jamais. Je me tais, par ver^o;:ne, sur mes richesses, me souvenant que l'honnêtcié pauvre a été l'antique et noble patrimoine des citoyens nobles romains; si cette opinion est condamnée par le vulgaire, si on n'apprécie Que les trésors, j'en suis abondiimiiient pourvu, non en nomme cupide, mais en homme aimé de la fortune.
« Je reconnais fort bien qu'il vous était, qu'il doit vous ^trc cher d'avoir Gisippe pour parent; mais il n'y a aucun motif pour que je ne vous sois pas moins cher h Rome, si vous songez que vous aurez en moi, là-bas, v hôte précieux, un patron puissant et qui 8'emprespera (!• vous être utile dans les affaires publiques comme dai leji affaires privées. Qui donc, nicttant de côté son désir c. n'ayant égard qu'à la raison, approuvera davantage vos ré-solutions que celles de mon Gisippe? Personne, assurément. Sophronie est donc bien mariée à Titus-Quintus- Fulvius noble, antique et riche citoyen de Rome et ami de Gisippe ; pour quoi, en vous plaignant et en récriminant, vous ne faites pas ce que vous devez, pas plus que vous ne savez ce que vous faites.
« D'aucuns diront peut-être qu'ils ne se plaignent pas que Sophronie soit la femme de Titus, mais qu'ils se plaignent de la façon dont elle est devenue sa femme, en secret, comme à la suite d'un vol, sans qu'ami ou parent eu ait rieu su. Cela même n'est point ua miracle, et ca
• n'est pns la première fois que celte chose arrive. Je laisse (. fie côté volontiers cellos qui ont jusqu'ici pris des maris « contre la volorilé rie leurs pères; et celles qui t^e sont ■< enfuies avec leurs amants, ayant été maîtresses avant '< d'être femmes it'Lcitimes; et celles qui ont l'ait connnître " leur mariage plutôt par leur grossesse ou par leur accou- •• chement que pnr la langue, et l'ont rendu nécessaire; tout
• cela n'es^t point advenu pour Sophionie; au contiaire, « elle a, été donnée par Gisippe à T.lus, dans les formes ■• voulues, discrèiement et honnêtement. D'autres diront
- que celui ipii l'a mariée n'avait pns le droit de le faire. <■ Ce sont là de sottes et puériles lamentations, et prove- « nant de peu de sens. Ce n'est point d'aiijourd'hui que la i< lortune use de moyens et d'instruments variés et nou-
• vfi.-mx nniir amener les choses à des effets déterminés. Qu'ai-je à me préoccuper si c'est un cordonnier [tlutôt qu'un philosophe qui aura, selon son jugement, en secret ou à d'couvert, disposé de mes affaires, s'il les a menéps à''bonne On? Je dois prendre garde si le cordonnier est maladroit, qu'il ne se mêle plus de mes affaires, et le remi^rcier de relie qu'il a bien f.iile. Si Gisippe a bien marié Sophionie. se plaindre dp lui et de la faron dont il ■-'y est pri> r-st une soitise superflue. Si vous n'avez point conflancp en son juL'ement gardez-vous qu'il iie puisse plus marier désoriuais personne, et lemerciez-le d'avoir marié celle-ii.
" Vous devpz néanmoins savoir que j»^ n'ai cherché, ni par ruse, ni p;ir fraude, à souiller d'aucune tache l'honneur ni la répuiation ('e voire sanc dans la personne de
' Sophronie; et bien que je l'aie prise secrètement pour
■ femme, je ne suis pas veiiu comme un voleur lui enlever
• sa virginiié; je n'ai pas voulu non plus, comme un en- ' nemi, la po^-bédcr d'une façon dcshonnète, en refusant ' votre parenté, mais parce que j'étais épris d'elle et de son
mérite, et sachant que si je l'avais demandée de la façon ■ que vous voulez Sîins doute dire, comnie elle était très
• aimée de vous, vous ne me Taunez pas donnée, dans la crainte que je no l'emmenasse à Rome. J'ai donc usé de
- l'artifice que vous pouvez connaître aujourd'hui, et j'ai f.iit que Gisippe consentît à faire pour moi ce qu'il ne tait
• point disposé h faire; ensuite, bien que je l'ainuisse ar-
■ di-mnient, je n'ai pas cherche ses embrassemenfs cnmme
■ amant, mais comme mari, ne m'appro'-hant point d'elle, " ainsi qu'elle-même peut en vérité le témoigner. que je ne e l'eusse épousée, avec les naroles consacrées et l'aiincju v^ « lui avoir demandé si elle me voulait pour jnari, à rpiui <• elle répondit que oui. S'il fui semble avoir été trompée,
■ ce n'est pas moi qui suis à blâmer, mais elle qui ne me
a^;o LE i)r.CAMi;roN .
€ (1-.,. ,,.',.. . ..> .[iii J'étais. Ceci (lor.c t.-. .. ^, .,,,•', ;.,ul, 1-j « grand péché, la i^raiule faute lïiitt' par Uisippe en qun- « lilé (\'iun\ et par n^oi en qnalilo tl'umanl, à savoir ({uo « Soplironie soit devenue sccreteinenl la Icinme de Titus « Qui:ituâ: c'est pour cela que vous le déchirez, que vous le « miMuirez, que vnus le soupçonnez. Et qi;e feriez-vous de
• phi"*, s'il Tuviiil donnée à un paysan, à un ribaud, à un « seri .'• nii'lles ohalne.-, t]iKlle prison, quels supplices vous « pai:ilti-uicnl-il» !*unisanls?
« M.iis laissons mainli^nant .cela; le temps est venu que «je n'attendais pu» de sitôt, à savoir que uiun père est mort « et qu'il n»e laiil relourrer à Home; po.ir iiuoi, voulant « fMUMiener Sophionie avec moi, je vous ni découvert ce que m je vous aurais pcul-ôtre encore tenu cache, et ci; que, si m vous êtes sage, vous prendrez joyeusement, pour ce que, « si j'avais voulu vous tromper ou vous outrager, je pouvais « vous la laisser après m'ôtrc joué d'elle ; mais Dieu me « garde qu'en lame d'un liomain une tell • l.ichi.lc puisse
• jamais cnUer. Donc, Sophronie Càt ma IViiiine, tant du
• consentement des Dieux et par la force des lois hmnaini.'S.
■ Mtie par la lotiaiite résoinlinn de mon unii (îi-ippe et pur fc ma ruse amoureuse, ce (pie vous, vous croyant d'aventure
• pus sages que les dieux et m'i*' les autres houimes ins-
■ nuits, vous me reprochez lirulalemenl de deux nuinières
• lu:-: injurieuses pour moi : l'une, en retenant Suphronio m sur laquelle vous n'avez de pouvoir qu'autant qu il me m plaira: l'autre, en traitant comme un ennemi Gisippe, « dont vous êtes vraiment \os obligés. Je n'entends pas pour « le moment vous montrer davantage combien vous nsivsez « sottement en cela, mais je veux vous cun^eiller, ciiuime « à des amis, de déposer voire dédain, de i .isser là toutes « V0.5 naines, et de me rtmlrc Sophronie, aiiii que je vous < quitte joyeusement, en parent, et que je reste votre ami. « Soyez siir?, du reste, de ceci : que ce qui est fait vous « plaise ou vou.s déplaise, si vous entendez faire autrement,
• je soustrairai Gisippe à votre haine, el si je parviens . jus- « qu'à Itome, je saurai bien ravoir celle qui m'appartient « justement, Lien que vous en ayiez; et je vous ferai con-
• naître par expérience, en vous menaçant sans cesse,
• ce que peut Tin-lignation des Romains. — •
« Après que Titus eut ainsi parlé, s'étant levé d'un air dourroucé, il prit Gisippe par la main, montrant peu de souci de tous ceux qui étaient dans le temple, el secouant la léto en signe île menace, il sortit. Ceux qui étaient restés dans le temple, en partie attirés vers la parenté et l'amitié de Titus par ses raisons, en partie effrayés par ses dernières parole?, décidèrent d'un commun accord qu'il valait mieux accepter Titus pour leur parent, puisque Gisippe n'avai
DIXIÈME JOUUMÎE. 587
pas voulu l'être, que d'avoir perdu Gisippe comme parent, tout en s'étant fait un ennemi de Titus. Pour quoi, étant allés retrouver Titus, ils lui dirent qu'ils consentaient à ce que Sophronie lût à lui, et à l'avoir, lui, pour parent, et Gisippe pour ami ; puis, ayant fait avec lui une fête amicale comme il convient entre parents, ils le quittèrent et lui renvoyèrent Sophronie. Celle-ci, en femme sage, et faisant de nécessité vertu, reporta très vite sur Titus l'amour qu'elle avait pour Gisippe, et partit avec lui pour Rome, où elle fut reçue avec de grands honneurs.
« Gisippe étant resté à Athènes, tenu quasi par tous en petite estime, fut quelque temps après, à la suite de certaines brigues intestines, chassé d'Athènes avec tous ceux de sa famille, et,, pauvre et misérable, condamné à un e.\il perpétuel. Dans cette situation, Gisippe devenu non seulement pauvre, mais réduit à l'état de mendiant, s'en vint à Rome du mieux qu'il put, pour voir si Titus se souviendrait de lui; et ayant appris qu'il était vivant et estim.é de tous les Romains, il se fit enseigner oîi étaief;!. ses maisons et se tint devant la porte, attendant que Titus y vînt, résolu non pas à lui parler de la misère où il était, mais à se faire voir à lui, afin que Titus le reconnaissant le fît appeler. Mais Titus ayant passé outre, et Gisippe croyant qu'il l'avait vu mais avait dédaigné de le reconnaître, et se souvenant de ce qu'il avait fait autrefois pour lui, s'en alla indigné et désespéré. Il était déjà nuit, et comme il était à jeun et sans argent et qu'il ne savait où aller, il se dirigea, ayant plus envie de mourir que d'autre chose, vers un endroit de la ville fort désert, où ayant vu une grande caverne, il y entra pour s'abriter pendant la nuit; et se couchant sur la terre nue, en haillons, vaincu par sa longue douleur il s'endormiti
« Sur ces entrefaites, deux individus qui étaient allés ensemble commettre un vol cette nuit même, vinrent le matin dans la caverne avec leur butin, et une querelle s'étant élevée pour le partage, l'un d'eux qui était le plus fort tua l'autre et s'en alla. C<^ qu'ayant vu et entendu Gisippe, il lui parut avoir trouvé un moyen de mourir, conïme il le désirait tant, sans être obligé de se tuer lui-même; et pour ce, ne bougeant pas de la caverne, il s'y tint jusqu'à ce que les sergents de la Cour, qui avaient déjfi appris le meurtre, y vinssent, lesquels, furieux, emmenèrent Gisippe prisonnier. Celui-ci ayant été interrogé avoua que c'était lui qui avait commis le meurtre et qu'il n'avciit pas pu ensuite s échapper de la caverne ; pour quoi le préteur, qui s'appelait Marcus Varron, ordonna qu'on le fît mourir sur la croix, comme c'était alors l'habitude.
« Titus était, par hasard, venu en ce moment dans la
aS3 LE DLCA.MÉKON.
préhiirc; rcgir.lant au visage le mnîheureiix condamné, et ny.int cnlentlii la cause de sa coiidamnalion, il reconnut sur le-cliamp que c'était Gisippe, et s'ctnnnu de son état misenibic et do ce qu'il était arrivé là. Délirant ardemment I'- ï-.iuvor. et no voyant pas d'antre moyon que de s'accuser >^i.! môme pour l'innoci'ntor, il s'avança somlain et cria :
• — M:ircus Varron, rappelle le pauvre homme que tu a- ■ ondamné, pour ce qu'il est innocent. J'ai trop oIFl'ii^-.
• ''S dioiix par mon crime en tuant celui qiio tes sergent..- .' Miii iiDiivc mort ce malin, «ans vouloir l'^s ofTo-nser main- •' limant en causant la mort dun autre innocfnt. — • Varron s'étonna de ces parole.", et lut lAché nue tout In préloiri l.s eût cntendiios; mais ?on honneur ne lui permettant pas lin di'soltéir aux lois, il fit revenir Gisippe et il lui dit en présiT.ce de Titus : — « Cnm tuent as tu été si fol rie confes-
• .«er. «ans avoir reçu lu tnrinre. ce que tu n'as Jamais fait, '< y allant de la vie ? Tu disais que lu étais celui qui celte X nuit avait tué cet homme, et tnaintenaut celui-ci vient ■« dire que ce n'esl pas toi mais lui qui l'a tué. — » Gisippe regarda et vit quft c'était Titus, et il reconnut bien que •'était pour le sauver qu'il faisait cela, en paiement du ser- •.ice jadis reçu de lui. Pour quoi, pleurant d'éii.otion, il dit: <• — Varron, je lai vraiment tué, ot la pitié de Titus vient
• trop tard pour me sauver. — » l)*aiitre part Titus disait :
• — l'réieur, comme tu vois, celui-ci ost étranger; il a cd n trouvé sans armes auprès de celui qui a été tué, et lu
• P"tjx voir que sa misère lui fait chercher l'occasion do « m^orir; pour ce, remets-le en liberté, et punis-moi, caï •I je l'ai mériié. — »
• Varron. é^'^nné de l'insistHnce des deux hommes, et présumant ilé'à fiu'aucun d'eux n'était coupalde, pensait au moy' :i de !'•> -iS-JOudre, lorsqu'arriva soudain un jeune hourii.-' appi lé l'ubius .^rnbuslus. perdu d'espoir et connu de tous les Romains comme un voleur émérile; c'était lui i]ii' avait véritablement commis le meurtre, et sachant bien 'ju'aucun des deux n'était coupaijle de ceux-là qui s'accusaient, leur innocence lui mit au cœur ime telle pitié pour tous leS deux, qu'il s'avança vers Varron et dit : « — Pré- . leur, mes mi'l'aits me poussent i\ trancher la dure ques- « !ion entre ceux-ci; Je ne sais quel Dieu me stimule en « moi-même et me pousse à te dévoiler mon crime-, sacb»- « ilonc qu'aucun de ces deux homme.s n'est coupable de ce <' dont chacun s'accuse lui-mi^me. Je suis véritahlemeni « C'iui qui ce matin, à la pointo fin jour, a tué cet homme ; « quant à ce malheureux qui est là. Je l'ai vu qui dormait, <f [j'odant que Je piirtageais les produits de nos vols avec « ccl'ii (]ue J'ai tué, 3e n'ai pas be^ûin de décjarger Titus; « sa renommée est connue partout, on sait qu'il n'est pas
K homme capable d'une telle action; fais-les mettre en li- « iDorté, et iais-moi appliquer les peines que les lois ordon- « nent. — »
« Octave avait déjà appris cette affaire, et les ayant fait venir tous les trois devant lui, il voulut savoir le motif pour lequel chacun demandait à être condamné; ce qu'ils lui dirent. Sur quoi, Octave les fit mettre tous en liberté, les deux premiers parce qu'ils étaient innocents, et le troisième par considération pour eux. Titus ayant pris Gisippe par la main, et l'ayant fort blâmé de sa timidité et de sa défiance, lui fit une merveilleuse fête, et l'emmena chez lui où Sophronie le reçut en pleurant comme un frère. Aprc^^ l'avoir un peu console, l'avoir habillé, ell'avoir remis en l'état qui convenait à son mérite et à sa noblesse, Titus lui fit part tout d'abord de tout ce qu'il posFédait, puis il lui donna pour femme sa soeur, une toute jeune fille appelée Fulvia; ensuite de quoi il lui dit : « — Gisippe, il t'uppar- « tient désormais de rester ici auprès de moi, ou de retour- « ner à Athènes avec ce que je t'ai donné. — » Gisippe, forcé d'un côté par la sentence qui l'exilait de sa ville natale, et attiré de l'autre par l'amitié qu'il portait justement à Titus, se décida à devenir romain. Etant donc resté à Rnme avec sa femme Fulvia, ils vécurent lon,a;temps en joie, ne faisant toujours qu'une seule maison avec Titus et Sophronie, devenant chaque jour, s'il était possible, de plus en plus amis.
C'est donc une très sainte chose que l'amitié, et digne non seulement d'un singulier respect, mais d'être louée d'une louange perpétuelle, comme très discrète mère de la magnificence, de l'honnêteté, sœur de la reconnaissance et de la charité, ennemie de la haine et de l'avarice, toujours prompte, sans attendre qu'on l'en prie, à l'aire pour autrui ce qu'elle voutiruit qu'on fit pour soi-n.cMM-. Ces divins en> ts se voient aujourd'hui rarement entre d(^ux hommes, faute 2t honte de la misérable cupidité des mortels, laqui'.le, regardant .seulement à sa propre utilité, a relégué 1 amitié hors des limites de la terre, dans un exil perpétuel. Quel amour, quelle richesse, quelle parenté aurait eu le pouvoir d'émouvoir si fort le cœur de Gisippe à la vue des larmes et des soupirs de Titus, qu'il lui cédât la génie et belle fiancée qu'il aimait, sinon l'amitié? Quelles autres lois que celles de l'amitié, quelles menaces, quelle peur auraient pu détourner les jeunes bras de Gisippe de s'abstenir des embrassements de la belle jouvencelle dansles endroits solitaires, obscurs, voire dans son propre lit, celle-ci l'y invitant parfois elle-même? Quelles grandeurs, quelles dignités, quf'h avantn'-r^s auraient poussé Gisippe à ne point prendre Bouci de s'aliéner ses parents et ceux de Sophronie, non
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plus que des murmures de la populace, des iroi^uerifs et des huées, pour le plaisir de contenter son ami, sinon l'amitié ? Kt d'un autre côté, qui aurait, sinon encore l'amiti rendu Titus — alors qu'il pouvait honniîlemnnt fcinfln^ i !■ n'avoir rien vu — si prompt à courir au-devant de sa propio mort {)Oiir sauver Gisippc flu supplice du la croix, suppliée auquel il s'attendait lui iiu'me? Oui donc, sinon l'amilié, aurait rendu Titus si libéral à partager sans la moindre hésitation son ample patrimoine avec Gisiftpe auqu»! la fortune avait enlMvé le sien? Qui aurait, sinon l'amitié:, l;iit que Titus n'hésita point à donner sa sœur à Gisippe qu'il voyait très pauvre et réduit h la plus extrême misère? Que les hommes s'amusent donc à désirer une multitude de pi renls, de nombreux frères, une grande quantité d'enlan; «t d'arcroître le noiiihre de leurs serviteurs à grands renforts d'argent, sans s'apercevoir que tous cos gens-là ont plus de souci pour le moindre danger qui les menace, que de sollicitude A préserver d'un grand péril l-nr y)ère, leur frère ou b-ur maître, tandis que c est tout le contraire qu'on voit chez un ami. — > »
NOUVELLE IX
C« Salaitin, défaite m ■■rcbaoJ, «*t bonorahlement traité par meMer Torello, Ce tlcrnier, partant pour la erolMtle, tixe A la feniiua an délai pour i>« remarier. U est fa:t pr aonn'<<r et p»t eondoit rert le Soudan en qualité >le faoconnifr. L* Soudan le reconnaît, ae Cait reconnaître par lai et le comble d'honneur*. M««*«r Torello loinho malade et est transporté en ane nuit i Parie par l'art d'un itiaiçieii-n. Il .■--l't ■ aux oorf qui rv f:ii<aient pour » femme qui le remariait, eat reconnu par elle, et rentra avec elle dani aa mainou.
Philon^.^HP avait déjà mis fin à ses paroles, et la magnifique reronr ai?Eance deTiius avait été louée par tous, quiind le roi. ré.-ervani la dernière nouvelle à Dioiiéo, se mit h parler ainsi : « — Amoureuses daines, sans auciin doute, dans ce qu'elle a dit de l'amitié, Fhilomcne a dit vrai, et elle s'est plaint avec raison à la fin de son récit dé ce qu'^ l'amitié était aujourd'hui peu appréciée par les mortels. Kt si nous étions ici pour corriger les défauts du monde on pour les blAmor. je poursuivrais son raisonnement en de plus longs propo? mais pour ce que notre but est tout autre, il m'est venu ' l'esprit de vous exposer, dans une bistoire peut-être un p» longue, mais plaisante pourtant, une de? magnificences > Baladin, afin que, par les choses que vous- entendrez dans ri.a nouvelle, si l'on ne peut, grâce à nos vices, acquérir l'anaitié
DlXî'niE JOUliNÉIi:. oUl
de personne, nous prenions an moins plaisir à rendre service, dans l'espoir que, le moment venu, il doive s'ensuivre une récompense pour nous.
« Je dis donc que, suivant que d'aucuns affirment, à l'époque de rempen-ur Frédéric 1, il se fit'parmi les chrétiens une croisade générale pour reconquérir la Terre sainte. Ce qu'ayant su quelque temps avant, le Saladin, très valeureux prince; et alors Soudan de Ba'nylone, résolut de voir en personne les préparatifs faits par les seigneurs de la chrétienté pour cette croisade, afin de pouvoir m.ieux leur résister. Ayant mis toutes ses affaires d'Egypte en ordre, et feignant d'aller en pèlerinage, il se mit en route sous des habits de marchand, et accompagné seulement dn doux de ses plus grands et plus sages courtisans et de trois familiers. Apres avoir parcouru bon nombre de provinces chrétiennes, et chevauchant à travers la Lombardie pour passer au delà, des monts, il advint que, sur la route de Milan h Pavie, ver-s l'heure de vesprée, ils rencontrèrent un gentilhomme n^ommé rnesser Tnrcllo dIsLria de Pavie, qui s'en allait, avec tt-a familiers, ses chiens et ses faucons, résider dans un beau domaine qu'il ;. ,;iit sur le Tessin. Dès que rnesser Torello les vit, il comprit qu'ils étaient gentilshommes et étrangers, t;t il résolut de leur faire honneur. Puur quoi, le Saladin ayant demandé à un de ses familiers combien il y avait encore de l'endroit où ils étaient à Pavie, et e'ils pourraient y arriver assfz tôt pour y entrer. Torello ne laissa point son familier répondre, mais répondit lui-même : « — Seigneurs, « vous ne pourrez arrivera Pavie assez tôt pour y entrer. — >» « — Donc — dit le Saladin — veuillez nous enseigner, « pour ce que nous sommes étrangers, où nous pourrons « nous loger le mieux possible. — »> Me~ser Ton.llo dit : M — Cela, Je le ferai volontiers; j'étais sur le poii>.t d'en- « voyi'r un di'S miens tout près de l'avie pour une commis- « sion ; je l'enverrai avec vous, et il vous conduira dans un « endroit oi!i vous serez très convenablement logés. — » VA s'étant approché du plus discret c!e ses gens, il lui dit >e qu'il avait h faire, et l'envoya avec eux. Quant à lui. ébmt allé en toute hâte à sa maison de campagne, il fit, du mieux qu'il put, préparer un beau souper, et dresser les tables dans son jardin ; cela fait, il s'en vint sur la porte pour les attendre.
« l.e familier causant de choses diverses avec les gentilshommes, les lit passer par certains chemins, et les conduisit, sans qu'ils s'en aperçussent, à la maison de son maître. Dès que messire "Toîcllo les vit, il courut à leur rencontre et dit en riant : « — Seigneurs, soyez les bienvenus. — » Le Sab'idin qui était fort courtftis, comprit que ce chevalier ;ivajt
-iint qu'ils n'acceptassent point son invitation en les invi-
5'.)i LE DÉCAMIÏKOM.
tant lorsqu'il les avait rencontrés, et que, pour qu'ils ne pussont refuser de passer la soirée avec lui, il les avait fait coniluire d'un»^ façon ingénieuse dans sa dernourr". Après avoir répondu à son salut, il dit : « — Messiro, si l'on pou- ■< vait 80 plaindre de lu courtoisie des i^piis, nous no<)s •< plaindrions de vous qui, sans compter (|ue vous nous « avez empêchés de continuer nolrf chemin, nous avez « contraint à recevoir votre hospilulilé si courtoise, sans «« que nous avions mérité votre bienveillance autrement
• que par un salut. — • Le chevalier, hotnmc sago ot hcau parleur dit : « — Scif^ncur, l'hospilnlittî qno vous recevez << de nous sera peu de chose, eu éi^unl à r. ilo qui vous con- «' viendrait à ce aue je puis juger sur VDirc physionoinie ; •< mais en vérité, hors de l'avie, vous n iinrirz pu ùire bien « nulle part ; et pour ce, qu'il ne vous 'léplaise point de
• vous l'tre un peu détournés de volrc i-i)i;min pour avoir c. un peu moins de dc:»agrt'menl. — • Ain^^i disant, ses familiers qui étaient venus autour des voyageurs prirent Ifurs chevaux dés qu'ils en luniit descendus; et mcsser Torello conduisit les trois gontilshonimmcs aux chambres p'.éparéoa pour eux, où il les lit déchausser et ralraîchir avec dos vins très frîiis, cl les retint jusqu'à Iheure ' Bouper i-n de plaisanta entreliens.
« Lt' Saladin. Sfs compagnons et ses familiers savaient le latin, pour ijuoi ils comprouaient très bien et étaient compris, et il M;i,!)lait à chacun d eux (|ue ce chevalier était l homme le plus gracieux, le plus poli et le plus éloquent qu'ils eussent encore vu. DuiKri' pari, il };eiii!.!.;il h messcr Totello que ceux-ci étaient des gens ma^n'liqur^s et plus encore qu'il no l'avait pensé tout d'abord ; pour cpioi, il se désolait en ht'. .'oème de ne pouvoir les honorer ce so'rlà de plus no: (î compagnie et d'un pius solennel banquet ; au t-t-il i les en dédommager le lendemain malin, informé un de jes familiers de ce (ju'il voulait lai' oya à Pavie qui était tout près de \h et dont on L jamais les portes, vers sa femme, dame très sage in<l entend.^ment. Après quoi, ayant eonduit les gt ■
:. mmes dans le jardin, il leur demanda courtoisemo
qui ils étaient ; à quoi le Saladin repondit : « — Noi « sc^mmes des marchands chypricns et noua venon- . « Chypre ; nous allons à Paris pour nos affaires. — »? Torflto dit alors : » — Plût h Dieu que notre pays pn « drs gentilshommes semblables aux marchands que Chy|r « p'oduit, à ce que je vois. — » De propos en propos sei blalles, ils passèrent le temps jusqu'à ce qu'rl fût l'heu. de souper; pour quoi, il les laissa se mettre à table cnm' il l'^ur plut, et là, pour un souper improvisé, ils furc bien et très convenablement servis. Quand les tables .
été levées, meppor ToreDo no tnrda point à s'apercevoir qu'ils élaient las, ol uncés les avoir mis à reposer dans de très beaux lits, il alla hii-mème dormir.
« l.e lamiiier qui avait été envoyé à Pavie, fit sa com- ::-.ission auprès de la dame ; celle-ci, avec une iarget^se d'esrit non '.émaiine, mais royale, ayant fait sur-le-champ npeier un Lirand nombre des amis et des serviteurs do iesser Torclio, lit apprêter tout ce qu'il fallait pour un andissime banquet, auquel elle fit, à la lueur des torches, .viter nombre des plus nobles citc-ycns ; elle fit prendre ;s draps et des soieries de toutes sortes. oMaire en un mot ':ut ceque son mari lui avait envoyé dire. Le jour venu, le» /onlilshommes se levèrent; m.esser Torello monta avec eux à cheval, et ayant fait venir ses faucons, il les mena à une petite rivière voisine, et leur montra comment ils volaient. Mais le Saladin ayant demandé à un de ses gens de les conduire à Pavie, dans la meilleure hôtellerie, messer Torello dit : « — Ce sera moi qui vous conduirai, pour ce « que j'ai aussi besoin d'y aller. — » Ceux-ci le croyant, en furent satisfaits et se mirent en roule avec lui. Vers. la troisième heure, arrivés à la ville et croyant .illcr à la meilleure hôiellerie, ils parvinrent avec, messer Torello h la maison de celui-ci, où delà plus de cinquante des meilleurs citoyens de la ville étaii-nt venus pour recevoir les gentilshommes, et qui aussitôt entourèrent leurs éttiers et les guides de leurs montures. Ce que voyant le Saladin et ses compagi^ons. ils comprirent fort bien ce que c'était, et dirent : « — Messer Torello, ce n'est pas \h ce que nous avons « demandé ; vous en avez assez f;iit pour nous la nuit der- « nière, et plus que nous ne voulions ; pour quoi vous pou- " viez fort bien nous laisser continuer notre chemin. — » A quoi messer Torello répondit : « — Seigneurs, quant à « ce qui vous a été fait hier soir, j'en sais grc à la fortune '.< plus qu'à vous, car elle vous surprit en chemin de iaçon « qu'il vous fallut venir dans mon humble maison ; pour << ce qui est de ce matin, je vous en aurai obligation à « vous-mêmes, et avec moi tous ces gentilshommes qui • vous entourent ; s'il vous semble acte de courtoisie de « refuser de déjeuner avec eux, vous pouvez le faire si vous « le voulez. — »
<f Le Saladin et ses compagnons vaincus par ces instances, descendirent de cheval, et ayant été joyeusement accueillis par les gentilshommes, furent menés dans les chambres qu'on avait richement préparées pour eux ; puis ayant quitté leurs habits de voyage, et s'étant rafraîchis un peu, ils vinrent dans la salle où. le banquet avait été apprêté d'une façon splendide. L'eau ayant étf^ donnée i)Our les mains, on se mit à table en grande' cérénionie, et là ils lurent servis de magnifiques et
!>fcCAMftl«ON.
I in'.cs vieil aillu.s, lelloMient que si l'eniperour s'y I , on nVûl p.is [jii lui rptulrp. (iliis fi'hrinrimirs. Hion ([
iiiil? seigneur?
is ils lurent ti .
M.is (11- luiii (.Tia. Il au II i;,-? ronsifléraicnl lu
i- flu chi'vulier qu'ils sii\ iiti simplo citoyen et
MMii tiii grand soigneur. Le iij'i- uni. et Icà tiibles levé> (|iiund on eut pnilc de choses et daiiires, la chaleur élii !,..< ,., ir,,i,.^ giir iinvitiition «le me^acr T'irello, les ge ~ do l'uvie s'en allèrent tous se reposer, et il d
.1 avt'c ses trois liùlcs ; sur quoi, étant entré n\>,c
eux dans une chambre, alin qu'il n'y eût rien de ce qui lui appartenait et qu'il aimait (lu ils n■cu^b(.•nt vu, il fit appeler ?n digne Tprnme. Colle-ci, belle et grande de sa personne, s'en vint au devant d'eux, parère de riches v^-tem-'iile, accompagnée de ses «leux petits entants qui rcssenililaieiit à deux anges, et les salua gracieuaenient. En la voyant, ils se levèrent debout, la reçurent avec un pinUtnd %altil, et l'ayant l'ait asseoir un milieu d'eux, ils lui lirciit grande l'été, àinïii qu'à ses ueux beaux en unis.
• Après avoir échangé avec eux quebjups plaisants propo-. inosser Torello étant sorti un momeiit, elle leur demanda grueieusenient d'où ils étaient et où ils allairnl ; à quoi les genlilshomnies leiiondirent comme ils l'avaiiîot déjà tail < uiesser Torello. Alors la dame It^ur dit d'un air joyeux « — Je vois donc que ma prévision de l'emnic sera uliln, et « pour ce. je vous prie comme une* laveur spéciale de ne pas m reTuser, etde ne pas dédaigner le petit présent que je va - « vous faire apporter; mais consitiérant que les femiii' « selon leurs [H-liles l'acullés donnent de p'iites choses, ju ^ vous prie de l'accepter en ayant plus égard à ma bonne « volonté qu'à la valeur du don. — » Et ayant fuit app.ilcp !• -iir chacun dmix paires de robes, l'une de drap broilé et 1 autre de soie, non comme pour de simples citoyens on de-» marchands, mais comme pour des seigneurs, des jupes il talfetas et du beau linge, elle di». : « — Prenez tout cela , « j'ai donné à mon mari des robes comme celle que je vous « donne : quant au re?to, pensant que voue êtes loin de vos « femmes, considérant la longueur du chemin que vou « avez déjà fait et de celui que vous avez à faire, saciian « que les marchands sont hommes pro|tres et délicats, j ai M cru que cela pourrait vous être agréable, encore que de « peu de valeur. — »
« Les gentilshommes étaient émerveillé-, et ils virent b'en que messer Torello ne voulait rien négliger dans sa courtoi8i< envers eux. Ils crurent, voyant la riche;:-': qu'on leur oil'r;. et (|ui ne convenait point à des marchan'l-, qu'ils avaient é , reconnus par messer Torello ; cc^jendant l'un d'eux répon,].
à la dame : • — Ce sont là, madame, de magnifiques choses « qu'on ne devrait point accepter à Ja légère, si vos prières « ne nous y contraignaient, prières auxquelles il est imposte siiile de dire non. — » Cela fait, et messer Torello étant rentré, la dame leur ayant dit adieu, les quitta, et s'en alla faire remettre à leurs familiers des présents selon leur rang. De son côté, messer Torello obtint à force de prières qu il.-demeurassent tout ce jour avec lui ; pour quoi, nprès qu'ils eurent dormi, ils revêtirent leurs robes, s'en allèrent avec messer Torello se promener à cheval par la ville, et, Tneure de souper venue, ils soupèrent magnifiquement en compagnie de nombreux convives. Quand il en fut temps, ils allèrent se reposer, et le jour venu, ils se levèrent et trouvèrent à la place de leurs roussins fatigués, trois vigoureux et excellents pnlefrois, ainsi nue des chevaux tout frais et de 'nr'c allure pour leurs huniliers. Ce que voyant le Saladin, il se tourna vers ses compagnons et dit : « — Je jure Diru qu'il n'y eut «jamais homiiK; plus accompli, plus courluis, m plus ave- « nant que celui ci ; et si les rois chrétiens sont aussi rois « que celui-ci e^t chevalier, le Soudan de Babylone ne se « pourra défV-nrlre d'un seul qui lassaillira, sans parler dn « tous ceux que nous voyons s'app^ètt^r à lui faiie la « guerre. — » M lis sachant qu'il refuserait en vain ces piésents, il en remercia très courtoisement son hôte, et ils montèrent à cheval.
« Messer Totello, suivi de nombreux amis, les accompagna hors de la ville un assez long espace de chemin, et bien que le Saladin eût grande peine à se séparer de me.-ser Torello, tellement il l'avait déjà pris en affection, cependant
Sressé de continuer sa route, il le pria de s'en retourner, lesser ToreHp de son côté, éprouvant aussi beaucoup d'ennui de les quitter, dit : « — Seigneurs, je le ferai «< puisque vous le voulez, mais je veux vous diie ceci : j'i « ne sais pas qui vous êtes, et je ne vous demande pas de m", u « dire à ce sujet plus qu'il ne convient; mais qui que vous « soyez, vous ne me ferez pas croire un instant que vous êtes « des marchands ; sur ce je vous recommande à Dieu. — » Le Saladin. ayant déjà pris congé de tous les compagnons de messer Torello, lui dit : « — Messire, il pourra encore « advenir aue nous vous fassions voir de notre marchan- « dise, ce qui vous confirmera dans votre croyance; sur ce, « allez avec Dieu. — »
« Le Saladin et ses compagnons s'étant donc sépares d'eux, le Soudan se promit fermement, s'il conservait la vie et le trône dans la guerre à laquelle il s'attendait, de faire à messer Torello non moins d'honneurs que celui-ci 'ui en avait fait; et il parla longtemps avec ses compagnons de lui, de sa femme, de leurs faits et gestes, les louant en tout.
LE DECAMKilON.
(.'11 mi il eut viïiio, non sans gramle fatigue, tout le Ponant,
il ^"embarqua avec ses compagnons et s'en retourna à
A Kulrie, où ploinenient informé des desseins de ses en-
-, il se, prt'para à se défendre. Quant h messcr Torfîllo,
!i revint à l'avio, et il lut longtemps à chercher qui
ent être nés trois hôtes, sans pouvoir jamais appro-
. ..■ le la vérilé.
'• L'î temps de la croisade venu, et chacun s'y préparant do t. lis cAi"-j '■"•->:<»r Torello, nonobstant les prières et les lar;; 3 di- •, se disposa à y aller, .\yant termine
toii-5 SCS pi , - :-, et au moment de monter à cheval, il dit h sa femme qu'il aimait extrêmement : « — Fenme, « comme tu vois, je vais à cette croisade tant pour l'hon- « neur de mon corps que pour le salut de mon Ame; je te « recommande nosnlfaires et notre honneur-, et pour ce que « si je suis sûr de l'aller, je n'ai aucune certitude du retour
• h cause rie milln cas qui peuvent survenir, je veux que tu « nit^ tas-ir's un»'. t:rAre : ouoi qu'il advi»^nne de moi, si tu «< na.s pas du nniiv»'lles certaines qite je vis encore, tu m'at- « tondras une annét>. un mois et un jour sans te remarier, à <• partir du jour fie mon départ. — » La «lame qui pleurait l-i- i^mont, répondit : « — Messer Tnrello, je ne sais com- •• '"ont je supporterai la douleur dans Inquelle me laisse <« vDtre départ: mais si ma vie est plus forte que ma dou- •« ii'ur, et quoi qu'il arrive de vous, vivez et mourez sûr que
• .je vivrai et mourrai la femme de Mesmer Torello, et fidèle i< ;i sa mémoire. — » A quoi mes-ser Torello dit : « —
• Friiime je suis tr<**s sûr qu'il en sera comme tu me le
• prit nets, autant (ju'il dépendra de toi ; mais tu es une
• ;-M)!ie femrnf, tu es belle et de grande famille et 'r>" ' M, -'rile est grand et connu partout: pour quoi, je ne doi
ni que bon nombre de ijrands gentilshommos, adre soupçon de ma iiioit, ne te demandent h
;es et à tes parents; quoi que tu veuilles, tu ne pour: ' le défendre de leurs obsessions, et par force tu finiras i « céder à leur désir; et voilà la raison pour laquelle je " demande ce délai et non un plus long. — » La da dit : « — Je ferai ce que je pourrai de ce que je vous « dit; et quand il m'en faudra venir à autre chose, je vou* « obéirai en ce que vous m'ordonnez, certainement. Je prie « Dieu qu'il ne nous conduise point, ni vous ni moi, à de « pareilles extrémités avant ce temps. — » Ces paroles dites, la dame embrassa en pleurant messer Torello, et sôtant un anneau du doigt, elle le lui donna en disant : « — S'il advient que je meure avant de vous revoir, sou- « venez-vous de moi en le regardant. — » Messer Torello l'ayant pris, monta h 'heval, ci. après avoir dit à chacun un dernier adieu, il i;ailil pour son voyage.
« Arrivé à Gênes avec sa suite, iî monta sur une galère Il poursuivit sa route; en peu de temps il pragna Saint-Jean ri Acre et se joignit au reste^de l'armée des Giii-ôLiens, jjapmi laquelle presque aussiLôt se déclara une grande épidémiesuivie d'une grande mortalité. Pendant ce temps, soit cli'et de l'habileté ou de la fortune du Saladin, quasi tous ceux des chrétiens qui avaient échappé à l'épidémie furent pris |iar liii fi répijrlipcn plusieurs villes comme prisonniers. JMcï^sor 'J'urt'ilo tut un de ces derniers, et ii fut emmené prisonnier à Alexandrie. N'étant connu de personne et craignant de se faire ivconnaîire, il se mit, contraint par la néessité, à élever dos oiseau.\., ait en lequel il était un grnnd m.iître ; pour quoi, le Saladin en ayant entendu parler, le fît m.'ltre hors de prison et le retint près de lui comme son fancontiier. Messer Tondio que lé Saladin ne nonunait'pas autrement que le Chrétien, attendu qu'il ne l'avait pas reconnu, de même que Torello ne le reconnaissait point lui-même, avait l'esprit sans cesse à I^nie, et [)lusi'-urs lois il avait voulu .s'cniiiir; mais il n'avait jamais pu y réussir; pour quoi, certain.s cénois ayant été envoyés en ambassadeurs au Saladin pour le rachat de plusieurs de leurs concitoyens et étant sur le point de partir, messer Torello eut la pensée d'écrire à sa lémme qu'il était vivant, qu'il retournerait près d'elle dès qu'il pourrait et qu'elle l'attendît; ce qu'il fit. Il pria instamment un des ambassadeurs qu'il connaissait, de faire on sorte que sa lettre parvînt aux mains' de l'abbé de san Pietro in Ciel d'Oro. lequel était son oncle.
«' Messer Torello étant en cette situation, d advint un jour que le Saladin causant avec lui de ses oiseaux, messer Torello se mit à sourire, et flt un mouvement d' lèvres que le Saladm lui avait vu faire souvent quand il était chez lui à Pavie, et qu'il avait fort remarqué. Ce mouvement rap[)ela îilcsser Torello à l'esprit du Saladin, et il se mit à le regaiiler fixement et reconnut que c'était bien lui; pour quoi, laissant de côté ce dont il lui avait d'aboid parlé, il dit : « -^ Dis-moi, Chrétien, de (luel i)ays du Ponant es-tu? — » « — Mon Seigneur — dit Messer Torello — je suis Loni- «< bard, et d'une ville nommée Pavie; je suis pauvre et de « basse condition. — - Dès que le Sal/idin eut entendu cette réponse, quasi certain de ce qu'il si)U[)Çonnait, il se dit tout joyeux : « — Kieu m'a fourni l'occasion de montrer « à celui-ci combien sa courtoisie m'a été agiéable. — » Et sans dire autre chose, ayant lait apporter tous ses vêtements dans une chambre, il y mena Messer Torello et dit : « — Regarde, Chrétien, si parmi ces robes il n'en est pas « quelqu'une que tu aies jamais vue? — » Messer Torello se mit à regarder et vit celles que sa femuiP avait données au Saladin: mais ne pensant pas que ce pouvait être elle».
LE (■f'" \ M ITIO V.
idit : • — Mon Sci^^nouj-, jo i/cn reconnais aucune l> on vmî que crs r|''!i\ rp««<cmhl'nt h (]o> rnl>os qii,
I ' 'rois à trois iiuirAumls [iii s'elaionl arrêtes
'I Alor!> le >iitad'n. ne pouvant plus se contenir, l'cmir-assa ton'Irfineut en dismt : «« — Vous ôtes Mosser
r ■ lo d'istria, et je suis l'un dos trois marchands aux-
U votro femrne donna ces rolios. et maiiitonanl est
le nionnent de Ju^'t ce qirt'?^t ma marchandise,
IIP en vous (juittant je vous dis que cela pourrait
•< iMcu arriver. — •> Mc?sit Toridlo, culeiidant cela, (ut
joyeux et hitntcux tout à i.i luis : jnyonx d'avoir eu un tel
hôîo, et hoat'ij-v do ce qu'il lui semblait lavr-ir si pauvre
tncnt reçu. Le Sa! » lin lui dit alors : << ~ Mcsser Turello.
" nuis(|ue H "ii v,,in a envoyé ici h mui, s^achcz que ce n'est
■< plus moi , mais que c'c-t vous(|ui êtes le moîtr
ici. — » [■ ■ 'ait loua doux une grande fôle, il l-
! ! v.";lir d'haints royaux ; et l'ayant mené devant tous sei luts barons, il lit un j^rand élo-f^ de j?on mérite, et or- •' ' ma que tons ceux (iiii tiondraiont sa faveur pour chère, I oTorassont romnio Ini-mfime; ce qiic chacun fit, mais .- lout les deux scii^neurs qui aviiient é'é les compagnons '1 : Saladin d-ms la "a son (in Moss.;r Torollo.
u La grandeur lic la glofo subite où se vit M'^sser Voello lui d'il qu<"<jiie peu do Ij mémoire le souvenir dos choses do LornUardie, surtout parce (|ii*il espérait fermement que ses lettre- devaient être parvonues à son oncle. : c jour où le Sn'idîn .nvnif. fnit prisonnière l'année des ctirétip"". un che- • •• «•• nçal de mmce mérite, dont le irona et'tit .Mo.sser î'urcilo de Digne, avait été tué et ensevrii da(:s le cirap; pour quoi, Messer Tondio d'istria étant C'innu de toute l'aripén pour sa noblesse, tous ceux qui enlondirent dire : Messer Torolio est mort, crurent qu'il s';.5is3ait de Mespor Torello d'istria, et non d" celui de n , me ; et le cas qui s'ensuivit de la pri^e de Messer To- I ■ ilo distria ne permit pas de délrooiper ceux qui avaient «TU ainsi; pour quoi, beaucoup d'Ilaiiens retournèrent ohez eux av-c cette nouvelle, et pa'-iui eux, il y en eu d'assez pré-uinptueux pour oser dire qu'ils l'avaiimt vu MMct et qu'ils avaient assisté à son enterrement. Cela ayant été su oar sa femme et par ses parents, ce fut un motif do grand tt inr'xprim^ible deuil non seulement pour eux, mais priur fu'con'iiip l'avait eonnu. Il serait trop long de raconter quelles furent la douleur, la tristesse, et les larmes de sa fe.mme; après quelques mois passés dans une afQiclioncon linur-lle. cIIp comm-Tç.i à pe Inm^^nter moPns fort, et com' • elle était demandée i)ar le? (ilu^^ r^cands pi-rsoiinages d Lombardie, ses frères et ses parents se mirent à la pn
DIXIEME JOURNÉE . 5'MJ
(le^sc remarier. Après avoir rofiisj nombre d3 fois avec ùc grandissimes pleurs, elle finit à la fin, contrainte par ses parents, à faire. ce qu'ils voulaient, à la con lition qiiVllo les'.-rait veive autant de temps qu'elle l'avait promis à MesstrTorello.
« L'^s choses en étaient à ce point à Pavie qu'il ne restait plus que huit jours pour atteindre l'époque ot elle devnil nrendre un mari, lorsqu'il advint qu'un jour ]\los?cr Torello vit h Alexandrie un homme qu'il av;iit vu monter ;!voc les ambassadeurs génois sur la galère qui parlait pour • lènes; pour quoi, l'ayant fait appeler, il luidemanda quelle i:-aversée ils avaient eue et quand ils étalent arrivés à Gènes. A ijuoi cet homme dit : « — Mon seignf^ur, la galère a (ait une
mauvaise traversée, comme je l'ai appris en Crète oii
j'étais resté; pour ce que, étant près de la Sicile, il s'éleva
un vent dangereux qui la poussa jusqu'en Barbarie ; il ne ■ se sauva personne, et deux de mes frères, entre autres, y u pcr'rr-nt. — Messer Torello, ajoutant foi à ces paroles «jui étaient du reste très vraies, et se rappelantque le terme qu'il avait fixé h sa femme expirait dans quelques jours et qu'on ne devait rien savoir de lui à Pavie, eut pour certain que sa Femme devait s'être remariée; de quoi il tomba en un tel chagrin, que perdant le sommeil et l'appétit, il résolut de mourir. Lorsque le Saladin qni l'aimait beaucoup sut cela, il vint le voir, et à force do prières et avec beaucoup de peine ayant ajipris la cause de son chagrin et de sa maladie, il Icblâtna Ibrt de ne le lui avoir pas dit plus tôt, puis il le supplia de se remettre, lui affirmamt que s'il le faisait, il s'arrangerait de façon à ce qu'il fût à Pavie au terme marqué, et il lui dit comment. Messer Torello, ajoutant foi aux promesses fin Saladin, et ayant entendu dire souvent "■ue la cho'^^'î étai: possible et qu'elle avait été faite plusieurs fois, il se rass-ora un peu et pressa le Saladin pour qu'il lît ce qu'il lui avait promis.
« Le Saladin ordonna à un sien nécromancien, dont il avait déjà mis l'art à l'épreuve, de trouver un moyen pour transporter sur un lit en une nuit Messer Torello à Pavie; le nécromancN^n lui réj/ondit que cela serait lait, mais que, dans son intérêt il l'endormirait. Ceci ordonné, le Siladin lotourna vers Messer Torello, et le trouvant tout à fait résolu à être à Pavie au terme indiqué si cela se pouvait, et, si cela nr>se pouvait pas, à mourir, il lui dit ainsi : « — iVbîsser « Torello, si vous aimez tendrement votre femme et si vous « craignez qu'elle ne devienne lafemmed'un autre, Dieu sait
que je ne saurais en rien vous en blâmer, pour ce q-"^ de )utcs les femmes que j'aie jamais vues, c'est celle iont ;S manières, les mœurs et le maintien, sans parier de la
;eauté qui est fleur caduque, me paraissent le plus à louer