‹ Le décaméron; (volume 3)Chapitre 10 sur 21 · II · texte numérisé non relu

II

KMM^aAnMk

302 LE DÉCAMÉBON.

« VOUS recommandé à Dieu et aux saints ? Ne vous avais-je « point prévenu d'avance de, ne point le faire? — » Le médecin dit : c< — Sur ma foi en Dieu, je ne m'y suis point re- « commandé. — » « — Gomment — dit Buffamalcco, — « vous ne vous y êtes pas recommandé 1 Vous vous y êtes « recommandé très fort; notre messager nous a dit que « vous trembliez comme la feuille et ne saviez où vous « étiez. Or, vous nous avez bien joué le tour ; mais personne « ne nous le fera plus, et nous vous en ferons à vous Thon- « neur qu'il convient. — » Le médecin se mit à leur demander pardon et à les prier pour Dieu de ne point lui faire de reproches ; et du mieux qu'il sut il s'efforça de les apaiser^ Et de peur qu'ils ne divulguassent son aventure, il leur fit depuis ce moment beaucoup plus de politesses et d'amitiés qu^il ne leur en avait fait auparavant, les engageant souvent à sa table et autres choses semblables. C'est ainsi, comme vous venez de l'entendre, qu'on enseigne le bon sens à qui n'en a point appris à Bologne. — »

NOUVELLE X

Une Sicilienne enlève par ruse à un marchand l'argent c|a'il avait apporté à Palerme; celui-ci y étant revenu et feignant d'y avoir apporté encore plus de marchandises que la première fois, emprunte de l'argent à la dame et lui laisse en paiement de l'eau et de l'étoupe.

Combien la nouvelle de la reine fit en plusieurs endroits rire les dames, il ne faut pas le demander ; il n'y en eut pas une à qui, de fou rire, les larmes n'en vinssent aux yeux une douzaine de fois. Mais quand elle fut finie, Dioneo qui savait que c'était son tour dit : « — Gracieuses dames, c'est

chose manifeste que les bons tours sont d'autant plus plaisants qu'ils sont joués artificieusement aux trompeurs mêmes. Et pour ce, bien que vous ayiez toutes raconté de très belles choses, j'entends en raconter une qui devra encore plus vous plaire que celles déjà dites, d'autant que celle qui fut jouée était une maîtresse femme en fait de jouer les autre's, et bien supérieure à toutes celles et à tous ceux dont vous avez parlé.

« C'était l'usage — et peut-être l'est-ce encore aujourd'hui — dans toutes les villes maritimes qui ont un port, que tous les marchands qui y arrivent avec des marchandises, après les avoir fait décharger, les fassent porter dans un en- • trepôt qu'en beaucoup d'endroits on nomme douane et que tient le conseil ou le seigneur de la ville. Et là, ceux qui sont préposés à cet effet, après avoir reçu un état détaillé de la marchandise et du prix, donnent au marchand un magasin dans lequel il dépose lui-même sa marchandise et l'enferme sous clef; puis les susdits douaniers inscrivent sur le livre de la douane, au compte du marchand, toute la marchandise et se font ensuite payer leurs droits par le marchand au fur et à mesure que celui-ci retire de la douane tout ou partie de son dépôt. C'est sur ce livre de la douane que les courtiers s'informent de la qualité et de la quantité des marchandises qui s'y trouvent, quels sont les marchands à qui elles appartiennent, pour ensuite traiter avec eux à l'occasion d'échanges, de trocs, de vente ou d'autres genres d'affaires. Cet usage, comme en beaucoup d'autres lieux, existait àPalerme, en Sicile. Là, également, il y avait et il y a encore bon nombre de femmes très belles de corps, mais ennemies de l'honnêteté, et qui, par qui ne les connaîtrait pas, seraient et sont tenues grandes et très honnêtes dames. Étant toutes à l'affût d'une occasion non pas de plumer mais d'écorcher les

304 LE DÉOAMilBON.

hommes, dès qu'elles apercevaient un marchand étranger, elles couraient s'informer au livre de la douane de ce qu'il possédait et de ce qu'il pouvait faire ; puis, par leurs agaceries et leurs avances amoureuses, par leurs doux propos, elles s'ingéniaient à amorcer ces marchands et à les faire tomber dans leurs lacs amoureux. Elles en ont déjà séduit un grand nombre auxquels elles ont soutiré des mains une bonne partie de leurs marchandises, sinon toutes ; il y en a même qui y ont laissé la marchandise, le navire, la chair et les os, si doucement la barbière a su mener le rasoir.

<( Or, il n'y pas encore longtemps, il advint, qu'envoyé par ses maîtres, arriva à Palermeun de nos jeunes florentins dit Nicolo da Gignano, bien qu'il s'appelât réellement Salabaetto, avec un si fort chargement de draps de laine qui lui restait de la foire de Salerne, qu'il pouvait bien valoir cinq cents florins d'or. Après en avoir remis la liste aux douaniers, il les mit dans un magasin, et sans trop montrer grande presse de les vendre, il se mit à se divertir par la ville. Comme il était frais et blond, fort beau et bien portant, il advint qu'une de ces barbières qui se faisait appeler madame Blanchefleur, ayant eu vent de ses faits et gestes jeta l'œil sur lui. S'en étant aperçu et pensant que c'était une grande dame, il crut qu'il lui avait plu pour sa beauté, et il résolut de mener très secrètement cette amourette. Sans en rien dire à personne, il se mit à passer et à repasser devant la maison de la dame. Celle-ci, s'en étant aperçue, commença par l'allumer avec quelques œillades pour lui faire voir qu'elle se consumait pour lui, puis elle lui envoya secrètement une de ses femmes qui connaissait admirablement l'art du maquerellage. Cette femme, quasi les larmes aux yeux, après force paroles, lui dit qu'avec sa beauté et ses manières plaisantes, il avait séduit sa dame à ce point qu'elle n'avait de

HUITIÈME JOXJENÉB. 305

repos ni le jour ni la nuit; et pour ce, quand il lui plairait, elle désirait par-dessus tout pouvoir se rencontrer avec lui secrètement dans une maison de bains. Puis, ayant tiré un anneau de sa bourse, elle le lui donna de la part de sa dame. <c Salabaetto, entendant cela, fut Thomme le plus joyeux qu'il y eut jamais ; il prit Fanneau, le porta à ses yeux, et le baisa; puis il le mit à son doigt et répondit à la bonne femme que si madame Blancbefleur Taimait, elle en était bien payée, pour ce que lui Taimait plus que sa propre vie, et qu'il était tout prêt à aller la trouver dès que cela lui ferait plaisir et à quelque heure que ce fût. La messagère étant donc retournée vers sa dame avec cette réponse, revint peu après dire à Salabaetto à quelle maison de bains il devait aller l'attendre le lendemain à l'heure de vesprée. Salabaetto, sans en souffler mot à personne, y alla à l'heure qui lui avait été indiquée et trouva que la maison de bains avait été retenue par la dame. Il y était depuis quelques instants à peine, quand vinrent deux esclaves chargées l'une d'un grand et beau matelas de coton, et l'autre d'un grand panier plein

de toutes sortes de choses. Ce matelas ayant été étendu sur une litière dans une des chambres de l'établissement, on mit dessus une paire de draps légers bordés de soie, et une cou- Yerture de coton de Chypre très blanche, avec deux oreillers richement brodés. Salabaetto s'étant déshabillé et étant entré au bain, les deux esclaves le lavèrent et le nettoyèrent complètement.

« Il n'attendit guère sans que la dame vînt à la maison de bains avec deux autres esclaves. Là, dès qu'elle fut seule avec lui, elle fit à Salabaetto une grandissime fête, et après les plus beaux soupirs du monde, après l'avoir à plusieurs reprises accolé et baisé, elle lui dit : « — Je ne sais pas quel « autre que toi aurait pu m'amener à faire cela; tu m'as mis

306 LE DéCAMÉBON.

<c le feu aux armes, chien de Toscan. — » Après quoi, selon qu'il lui plut, ils entrèrent tous deux nus au bain ayec les deux esclaves. Alors la dame, sans le laisser toucher par personne autre, lava merveilleusement Salabaetto de la tête aux pieds, avec du savon parfumé à Fodeur de girofle; puis elle se fit laver et frotter à son tour par les esclaves. Cela fait, les esclaves apportèrent deux draps très blancs et très fins d'où s'échappait une si forte odeur de rose, que tout ce qui était là sentait la rose ; dans l'un, elles enveloppèrent Salabaetto et dans l'autre la dame; puis, les ayant pris sur leur dos, elles les portèrent tous les deux sur le lit préparé. Là, après qu'ils eurent transpiré pendant un instant, les esclaves leur enlevèrent les draps, et les mirent tout nus dans des draps frais ; alors on tira du panier des flacons d'argent magnifiques et pleins les uns d'eau de rose, les autres d'eau de fleur d'oranger, ceux-ci d'eau de fleur de jasmin, ceuxlà d'eau de nafie, dont on les arrosa de la tête aux pieds ; puis on sortit les boîtes de confetti et les vins précieux, et ils se réconfortèrent un peu.

« Il semblait à Salabaetto qu'il était au paradis, et il avait examiné plus de mille fois la dame qui, de vrai, était très belle, et chaque heure lui paraissait durer cent ans dans son désir de voir ces esclaves s'en aller pour qu'il pût rester seul dans les bras de la belle. Sur l'ordre de celle-ci, les esclaves, après avoir laissé dans la chambre un flambeau allumé, s'en allèrent enfin, et la dame et Salabaetto s'étant mutuellement embrassés, ils demeurèrent ainsi pendant une grande heure, au grandissime plaisir de Salabaetto à qui il semblait que la dame était dévorée d'amour pour lui. Mais quand il parut temps à celle-ci de se lever, elle fit revenir les esclaves et ils se revêtirent; puis, buvant de nouveau et mangeant des confetti, ils se restaurèrent quelque peu et se lavèrent le visage

HUITIÈMÎÎ JOUENÉB. 307

et les mains avec les eaux de senteur susdites. Alors, désirant partir, la dame dit à Salabaetto : — « Si cela t'agrée, ce me « serait à moi une grande faveur que tu t'en vinsses ce soir « souper et coucher avec moi. — » Salabaetto qui déjà était pris par la beauté et par la grâce rusée de cette femme, croyant fermement être aimé d'elle comme s'il eût été l'âme de son corps, répondit : « — Madame, tout ce qui peut vous « plaire m'agrée très fort, et pour ce, 'ce soir et toujours, « j'entends faire ce qu'il vous plaira et ce que vous m'or- « donnerez. — »

« Sur ce, la dame étant retournée chez elle, et ayant fait orner sa chambre de ce qu'elle avait de plus beau, fit apprêter un splendide souper et attendit Salabaetto. Celui-ci, dès que l'obscurité fut un peu venue, s'en alla la rejoindre, et ayant été joyeusement reçu, soupa en grande liesse et admirablement servi. Puis, étant entrés dans la chambre de la dame, il y sentit une merveilleuse odeur de bois d'aloès ; il vit un lit très riche, sur les colonnes duquel étaient sculptés des oiseaux de Chypre, et une foule de beaux vêtements sur les portemanteaux. Toutes ces choses ensemble, et chacune d'elles en particulier, lui firent penser que sa maîtresse devait être une grande et riche dame. Bien qu'il eût entendu murmurer le contraire sur sa façon de vivre, il ne le voulut croire pour rien au monde ; et s'il pensait qu'elle avait déjà bien pu se jouer de quelques imbéciles, il ne pouvait s'imaginer qu'une pareille chose dût lui arriver à lui. Il coucha donc cette nuit avec elle, à son grandissime plaisir, s'en éprenant de plus en plus. Le lendemain matin, la dame lui ceignit une belle et jolie ceinture d'argent, lui donna une belle bourse et lui dit : « — Mon doux Salabaetto, je me « recommande à toi ; et de même que ma propre personne, « tout ce qui est ici est à ton service, ainsi que tout ce qui

308 LE DÉCAHÉBON.

« dépend de moi. — » Salabaetto, joyeux, Taccola et la baisa, puis étant parti de chez elle, il s'en alla là où les autres marchands se tenaient d'habitude.

(( Il revit de cette façon plusieurs fois la dame, sans que cela lui coûtât la moindre chose du monde, et de plus en plus épris d'elle. Sur ces entrefaites, il vendit ses marchandises comptant et avec un bon gain, ce que la dame apprit sur-le-champ, non par lui, mais par d'autres. Salabaetto étant un soir allé la voir, elle se mï\ à plaisanter et à jouer avec lui, à l'accoler et à le baiser, se montrant si fort éprise, qu'elle paraissait devoir mourir d'amour dans ses bras ; elle voulait, par-dessus le marché, lui donner deux magnifiques nappes d'argent qu'elle avait, ce que Salabaetto refusait d'accepter, ayant déjà reçu d'elle, à diverses reprises, pour une valeur d'au moins trente florins d'or, sans avoir pu lui faire accepter chose qui valût un sol. A la fin, quand elle l'eut bien allumé par ses caresses et ses libéralités, une de ses esclaves, à laquelle elle avait donné des ordres en conséquence, vint l'appeler ; pour quoi, après être sortie de la chambre et être restée .un instant dehors, elle rentra tout en larmes, se jeta le visage sur le lit, et se mit à pousser les plus grandes lamentations que jamais femme ait faites. Salabaetto, s'en étonnant, la prit dans ses bras, se mit à pleurer avec elle, et lui dit : « — Eh I cœur de mon corps, qu'avez-vous « si soudain ? quelle est la cause de cette douleur ? Dites-le « moi, chère âme. — » Après que la dame se fut fait longtemps prier, elle dit : « — Hélas I mon doux seigneur, je ne « sais que faire ni que dire ; je viens de recevoir une lettre « de Messine; c'est mon frère qui m'écrit que, dussé-je « vendre et engager tout ce que j'ai chez moi, je lui envoie « sans faute, d'ici à huit jours, mille florins d'or, sinon qu'il « aura la tête coupée ; et je ne sais ce que je dois faire pour

« avoir promptement cette somme. Si j'avais seulement « quinze jours devant moi, je trouverais moyen de l'avoir « d'un endroit où l'on m'en doit bien davantage, ou bien je « vendrais quelqu'une de mes propriétés ; mais, comme je « ne le puis, pas, je voudrais être morte plutôt que d'avoir « reçu cette méchante nouvelle. — » Gela dit, se montrant fort désolée, elle ne s'arrêtait pas de pleurer.

« Salabaetto, auquel les flammes amoureuses avaient enlevé une grande partie de son bon sens, croyant ces larmes vraies et plus encore ces paroles, dit : « — Madame, je ne « pourrais vous offrir mille florins d'or, mais je puis bien « vous en prêter cinq cents, si vous pensez pouvoir me les « rendre d'ici à quinze jours. Par bonheur pour vous, j'ai « vendu hier mes marchandises, car autrement je n'aurais « pas pu vous prêter un sol. — » « — Hélas! — dit la « dame — tu as donc manqué d'argent ? Pourquoi ne m'en « demandais-tu pas? Si je n'ai pas mille florins ici, j'en « avais bien cent et même deux cents à te donner. Tu m'as « ôté tout courage pour recevoir de toi le service que tu « m'offres. — » Salabaetto, de plus en plus gagné par ces « paroles, dit : « — Madame, je ne veux pas que vous me « refusiez pour cela ; car si j'avais eu le même besoin d'ar- « gent que vous, je vous en aurais fort bien demandé. — »' « — Hélas 1 — dit la dame — mon doux Salabaetto, je rea connais bien là ton véritable et parfait amour pour moi, <( puisque, sans attendre que je te le demande, tu m'offres « généreusement de me venir en aide en cette circonstance, (( en me prêtant une si forte somme. Certes, je n'avais pas « besoin de cela pour être tout à toi, mais cela fait que je « t'appartiens bien plus encore, et jamais je n'oublierai que « je te dois la vie de mon frère. Mais Dieu sait que c'est « bien malgré moi que je prends cet argent, considérant que

310 LE DÉCAMÉBON.

(( tu es marchand et sachant ce que les marchands peuvent « faire avec leur argent. Mais pour ce que la nécessité m'y (( force, et que j*aile ferme espoir de te le rendre bientôt, « je Taccepterai, et pour le reste, si je ne trouve pas un « moyen plus prompt, j'engagerai tout ce que je possède. — » Ayant dit cela tout en pleurant, elle se laissa tomber le \isage sur le sein de Salabaetto. Gelui-cî se mit à la consoler, et après être resté toute la nuit avec elle, pour bien lui montrer qu'il était son libéral serviteur, sans attendre qu'elle lui en fît la demande, il lui porta cinq cents beaux florins d'or qu'elle prit, riant en son cœur et pleurant des yeux, Salabaetto s'en remettant à sa simple parole.

« A peine la dame eut-elle l'argent, que les manières commencèrent à changer ; tandis qu'auparavant, toutes les fois qu'il avait plu à Salabaetto d'aller voir la dame, l'entrée de la maison lui avait été libre, on trouvait maintenant toutes sortes de prétextes qui faisaient qu'il pouvait à peine entrer une fois sur sept, et il ne trouvait plus le même visage, les mêmes caresses, le même accueil qu'avant. Le terme où il devait ravoir son argent étant passé depuis un mois et même deux, il le réclama, mais on lui donna de belles paroles en paiement. Sur quoi, Salabaetto s'apercevant de la ruse de la méchante femme et de son peu de sens ; sentant qu'il ne pouvait dire de tout ceci que ce qu'il lui plairait à elle de dire, n'ayant de ce prêt aucun écrit ni témoignage, et n'osant s'en plaindre à personne, tant pour ce qu'il en avait été averti auparavant que par crainte des moqueries que sa bêtise méritait, dolent outre mesure, se désolait en lui-même de sa sottise. Ayant reçu de ses maîtres plusieurs lettres où on lui enjoignait de changer l'argent et de l'envoyer, et comme il ne pouvait pas le faire, il se décida à partir afin que sa faute ne fût pas découverte. Étant monté sur un navire,

il s'en alla, non à Pise, comme il aurait dû, mais à Naples.

« Il y avait à Naples, à cette époque, notre compère Pietro dello Ganigiano, trésorier de madame l'impératrice de Constantinople, homme de grande intelligence et d'esprit subtil, et qui était grand ami de Salabaetto et de sa famille. Au bout de quelques jours, Salabaetto se plaignit à lui, et comme il était un homme très discret, il lui raconta ce qu'il avait fait et sa triste aventure, lui demandant aide et conseil pour trouver un moyen de gagner sa vie à Naples, et affirmant qu'il avait l'intention de ne plus jamais retourner à Florence. Le Ganigiano, fâché de cela, dit : « — Tu as mal fait ; tu (( t'es mal comporté ; tu as mal obéi à tes maîtres; tu as dé- « pensé trop d'argent à la fois pour tes plaisirs ; mais ce qui <( est fait est fait ; il faut voir à le réparer. — » Et, en homme avisé, il vit promptement ce qu'il y avait à faire, et il le dit à Salabaetto. Le conseil plut à celui-ci, et il se décida à le suivre* Il avait encore quelque argent, et le Ganigiano lui en ayant prêté quelque peu, il fit faire de nombreux ballots bien ficelés et bien emballés ; il acheta une vingtaine de barriques à huile, qu'il fit remplir ; puis, ayant chargé le tout, il s'en retourna à Palerme. Là, il donna aux douaniers la liste et le prix des barriques, et après les avoir fait inscrire toutes à son nom, il les mit en magasin^ disant qu'il n'y voulait point toucher jusqu^à ce que d'autres mar» chandises qu'il attendait fussent arrivées.

« Blanchefleuf ayant dppris cela, et ayant entendu dire que ce qu'il avait présentement apporté valait bien deux mille florins d'or et plus, sans compter ce qu'il attendait et qui en valait bien plus de trois mille, pensa que ce qu'elle lui avait soutiré était peu de chose, et résolut de lui rendre les cinq cents florins, afin d'avoir la plus grande partie des cinq mille. Elle l'envoya chercher, et Saleiaetto, devenu

312 LE DECAMÉBON.

prudent, y alla. La dame, feignant de ne rien savoir de ce qu'il avait apporté, lui fit une merveilleuse fête, et dit : « — Si tu étais fâché contre moi parce que je ne t'ai pas « rendu ton argent à Tépoque fixée... — » Salabaetto se mit à rire et dit : « — Madame, il est vrai que cela m'a bien un « peu fâché, car je me serais arraché le cœur pour vous le « donner si j'avais cru tous faire plaisir ; mais je veux que « vous entendiez comment je suis fâché contre vous. L'amour w que je vous porte est tel, que j'ai fait vendre la plus grande « partie de mes biens, et que j'ai apporté ici de la marchan- « dise pour plus de deux mille florins, et que j'en attends « du Ponant pour plus de trois mille. J'entends établir en « cette ville un magasin et m'y fixer, pour être toujours près « de vous, car il me semble être plus satisfait de votre amour « qu'aucun autre amant puisse l'être du sien. — A quoi la dame dit : « — Vois, Salabaetto, tout ce qui t'agréera me « plaît fort, comme étant l'homme que j'aime plus que ma « vie, et je suis très contente que tu sois revenu ici avec « cette intention, car j'espère avoir encore beaucoup de bon . « temps avec toi ; mais je veux un peu m'excuser de ce que « tu as trouvé parfois la porte fermée quand tu as voulu « venir ici, dans le temps où tu fus pour t'en aller, comme « aussi de ce que tu n'y as pas été quelquefois aussi bien « reçu que d'habitude, enfin de ce que je ne t'ai pas rendu « ton argent au terme convenu. Tu sauras que j'étais alors « plongée dans une grandissime douleur, dans une grandis- « sime affliction, et que lorsqu'on est dans une telle dispo- « sition, quelque fortement qu'on aime les gens, on ne peut « leur faire aussi bon visage, ni être aussi attentionné pour « eux comme ils le désireraient ; tu sauras ensuite qu'il est « très difficile à une femme de trouver mille florins d'or ; on « nous dit tout le long du jour des mensonges, on ne nous

« tient pas ce qu'on nous avait promis, de sorte que « nous sommes forcées, à notre tour, de mentir ; et de là i< vient, et non d'autre cause, que je ne t'ai pas rendu ton « argent ; mais je l'ai eu peu de temps après ton départ, et « si j'avais su où te l'envoyer, pour sûr je te l'aurais en- « voyé ; mais, comme je ne le savais pas, je te l'ai gardé. — » Et s'étant fait apporter une bourse où étaient les mêmes florins qu'il lui avait donnés, elle la lui mit dans la main, et dit : « — Vois s'il y en a bien cinq cents. — »

« Jamais Salabaetto n'avait été plus content. Ayant compté les florins et en ayant trouvé cinq cents, il les serra sur lui et dit : « — Madame, je vois que vous dites vrai, « mais vous en avez bien assez fait ; et je vous dis que, pour « l'amour que je vous porte, vous ne m'en sauriez demander « pour vos besoins une si grande quantité que, si je le pou- « vais faire, je ne les misse à votre service ; et quand je « serai établi ici, vous pourrez en faire l'épreuve. — » Ayant de cette façon réintégré son amour avec elle en paroles, Salabaetto se remit à la fréquenter assidûment, et, de son côté, la dame lui procurait les plus grands plaisirs et les plus grands honneurs du monde, lui* témoignant l'amour le plus vif. Mais Salabaetto voulant, par une tromperie, punir la tromperie de sa maîtresse, un jour que celle-ci lui avait fait dire de venir souper et coucher avec elle, y alla si mélancolique et si triste, qu'on eût dit qu'il voulait mourir. Blanchefleur, l'accolant et le baisant, se mit à lui demander pourquoi il avait un tel chagrin. Après qu'il se fut fait prier un peu, il dit : « — Je suis perdu, pour ce que le navire « sur lequel est la marchandise que j'attendais a été pris « par des corsaires de Monaco et est mis à rançon pour « dix mille florins d'or, sur lesquels il faut que j'en paie <c mille; et je n'ai pas un denier suv moi, pour ce que les

Page 1