‹ Le décaméron; (volume 3)Chapitre 11 sur 21 · II · texte numérisé non relu

II

314 LE DÉOAMÉBON.

« cinq cents que tu m'as rendus, je les ai immédiatement « envoyés à Naples pour en acheter de la toile pour faire « venir ici. Or, si je veux vendre maintenant la marchandise « que j'ai ici, c'est à peine si je pourrai avoir un denier de « mes deux denrées, pour ce que ce n'est pas le moment, et <( je ne suis pas encore assez connu ici pour trouver quel- « qu'un qui me vienne en aide ; et pour ce, je ne sais que « faire ni que dire. Si je n'envoie pas l'argent tout de suite, « la marchandise sera conduite à Monaco, et je n'en rêver- « rai jamais un morceau. — »

« La dame fut fort affligée de cet événement, car il lui semblait que tout était perdu pour elle ; et songeant au moyen qu'elle devait prendre pour que la marchandise n'allât point à Monaco, elle dit : « — Dieu sait que j'en suis très « ennuyée par amour pour toi ; mais que sert de se tant lace menter? Si j'avais cet argent. Dieu sait que je te le prê- « terais sur-le-champ ; mais je ne l'ai pas. Il est vrai qu'il y « a une personne, qui l'autre jour me prêta les cinq cents « florins qui me manquaient, mais elle prête à grosse usure, « car elle ne le veut pas faire à moins de trente pour cent, « Si tu veux user de cette personne, il faudra lui fournir un (( bon gage ; et pour moi^ je suis décidée à engager tout ce « que je possède et jusqu'à ma personne pour te servir. Mais c< pouf le reste, quelle garantie donneras-tu? — » Salabaetto comprit la raison qui poussait la dame à lui rendre ce service, et qUe ce serait elle qui prêterait l'argent. Gela lui plaisant fort, il la remercia tout d'abord, puis il lui dit que la tlécessite le contraignant, il ne reculerait pas devant un gros intérêt; Il ajouta qu'il donnerait pour sûreté la marchandise qu'il avait en douane, en la faisant inscrire au nom de celui qui lui prêterait l'argent j mais qu'il voulait garder la clef des magasins, tant pour pouvoir montrer sa marchandise si

quelqu'un lui demandait à la voir^ que pour qu'elle ne fût touchée, gâtée ou changée par personne. La dame dit qu'il parlait bien, et que c'était là une sûreté suffisante.

« Eln conséquence, quand le jour fut venu, elle envoya chercher un courtier en qui elle avait grande confiance, et ayant causé avec lui de cette affaire, elle lui donna mille florins d'or que le courtier prêta à Salabaetto, et qui fit inscrire en son nom à la douane ce que Salabaetto y avait ; après quoi, tous étant d'accord, ils vaquèrent à leurs autres affaires. Salabaetto, le plus tôt qu'il put, monta sur un navire avec milla cinq cents florins d'or et s'en retourna à Naples vers Pietro dello Canigiano. De là, il envoya ce qui revenait à ses maîtres qui l'avaient envoyé avec des draps ; il paya à Pietro et aux autres tout ce qu'il leur devait, et se donna ensuite du bon temps avec le Canigiano, grâce au bon tour joué à sa Sicilienne. Puis, ne voulant plus rester mar chand, il s'en vint à Ferrare. Blanchefleur, ne voyant plus Salabaetto à Palerme, commença à s'en étonner et conçut des soupçons. Après l'avoir attendu deux bons mois, voyant qu'il ne venait pas, elle fit ouvrir les magasins par le courtier. Ayant tout d'abord visité les tonneaux qu'elle croyait être pleins d'huile, elle les trouva remplis d'eau de mer, ayant chacun seulement la valeur d'un barillet d'huile à l'entour de la bonde. Puis, ayant ouvert les ballots, on les trouva tous, hors deux qui contenaient des draps, remplis d'étoupes ; bref, le tout ne valait pas plus de deux cents florins. De quoi Blanchefleur se tenant pour jouée, pleura longuement les cinq cents florins et plus encore les mille prêtés, disant

souvent en elle-même : « — Qui a affaire avec un Toscan, ne doit pas être borgne. — » Et ainsi, restant avec sa perte et le mauvais tour qu'on lui avait fait, elle vit que les uns en savent autant que les autres. — »

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Dès que Dioneo eut fini, Lauretta comprenant que le terme de sa royauté était arrivé, après avoir loué le conseil de Pietro Ganigiano, lequel réussit fort bien, ainsi que la sagacité de Salabaetto qui ne fut pas moindre à mettre le conseil à exécution^ ôta la couronne de laurier de dessus sa tête et la mit sur celle d'Émilia, en disant d'un air amical : « — Madame, je ne sais quelle plaisante reine nous aurons « en vous, mais pour belle, nous l'aurons à coup sûr; faites « donc que vos actes répondent à votre beauté. — » Puis elle retourna s'asseoir. Émilia rougit un peu, non pas tant d'être faite reine, que de se voir publiquement louée de ce que les dames ont coutume de désirer le plus, et son visage devint ce que deviennent les roses nouvelles au lever de l'aurore. Cependant, après avoir tenu un instant les yeux baissés, et quand sa rougeur [eut disparu, ayant donné ses ordres à son sénéchal pour les besoins de la compagnie, elle se mit à parler ainsi :

« Aimables dames, nous voyons très manifestement que, lorsque les bœufs sont restés une partie du jour à travailler liés au joug, on les délie du joug'et on les laisse aller paître librement, où il leur] plaît, à travers les bois. Nous voyons aussi que les jardins plantés d'arbres variés sont non moins beaux, voire plus beaux que les bois que nous voyons plantés seulementdechênes. Pour quoi, considérant touteslesjournées que nous avons passées à deviser sous un sujet imposé, j'estime qu'il est non-seulemenf utile mais opportun que nous prenions un peu de liberté, de façon à reprendre des forces pour rentrer sous le joug. Et pour ce, je n'entends pas restreindre à aucun sujet spécial ce que vous aurez à dire demain, mais je veux que chacun devise selon qu'il lui plaira, ayant pour certain que la variété des choses qui seront dites ainsi, ne sera pas moins agréable que si nous parlions d'une seule.

HUITIEME JOUENEE. 317

Quand nous aurons fait ainsi, celui de nous qui me succédera dans la royauté, pourra, comme étant plus fort, nous astreindre plus sûrement à nos lois accoutumées. — » Gela dit, elle donna à chacun sa liberté jusqu'à l'heure du dîner. Chacun approuva ce que la reine avait dit, comme étant fort sage; et s'étant levés, ils se livrèrent qui à un divertissement, qui à un autre : les dames à tresser des guirlandes et à s'ébattre, les jeunes gens à jouer et à chanter ; et ainsi ils passèrent le temps jusqu'à l'heure du dîner. Cette heure venue, ils dînèrent joyeusement autour de la belle fontaine, puis, après le dîner, ils se récréèrent suivant leur habitude, chantant et dansant. Enfin la reine, pour suivre l'exemple de ses prédécesseurs, nonobstant les chansons qui avaient été déjà dites volontairement par plusieurs d'entre eux, ordonna à Pamphile d'en chanter une. Celui-ci commença aussitôt ainsi :

Amour, il est si grand le bien

Que par toi j'éprouve, ainsi que mon alégresse et ma joie, Que je suis heureux, brûlé de ta flamme.

L'abondante alégresse que j'ai dans le cœur, Venant de cette haute et chère joie Dans laquelle tu m'as jeté, Ne pouvant y tenir, s'échappe au dehors, Et sur ma figure éclairée Montre mon joyeux état ; Car, étant énamouré En si haut et si recommandahle lieu, Il m'est doux d'être dans le feu où je brûle.

Je ne sais pas exprimer par mon chant. Ni écrire avec les doigts, 0 Amour, le bien que je ressens ; Et si je le savais, il me le faudrait cacher. Car s'il était connu,

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' Il se changerait en tourment.

Mais je suis si satisfait, Que tout ce que je dirais, serait peu et faible Avant que j'en eusse dit seulement une partie.

Qui pourrait croire que mes bras Eussent pu jamais arriver A la tenir là où je Tai tenue, Et que jamais mon visage L*eût pu approcher aussi Par sa grâce et pour mon bonheur? On ne voudrait pas croire

A mon bonheur ; C'est pourquoi tout entier je brûle, Cachant ce qui me réjouit et me rend heureux.

La canzone de Pamphile était finie, et bien que tous y eussent répondu, il n'y en eut aucun qui n'en notât les paroles avec plus d'attention qu'il ne lui appartenait, s'efforçant de deviner ce qu'il convenait au chanteur de tenir caché. Et bien qu'ils s'imaginassent toutes sortes de choses, aucun d'eux pourtant ne devina la vérité. Mais la reine, voyant la chanson de Pamphile finie, et que les jeunes dames et les jeunes gens s'iraient volontiers reposer, ordonna que chacun s'en allât dormir.

La huitième journée du DiCAMéRON finie, commence la neunème dans laquelle, sons le commandement d'ÉmiUa, chacun devise comme il lui plut et de ce* qui lui agrée le^ienx.

La lumière, dont la splendeur met en fuite les ombres de la nuit, avait déjà changé la teinte azurée du huitième ciel en une couleur bleue foncée, et les fleurettes commençaient à relever la tête par les prés, quand Emilia s'étant levée, fit appeler ses compagnes ainsi que les jeunes gens. Quand ils furent tous venus, suivant à pas lents leur reine, ils allèrent jusqu'à un bosquet peu éloigné du palais, et y étant entrés, ils virent les animaux, tels que chevreuils, cerfs et autres, quasi rassurés des chasseurs depuis que la peste régnait, qui les attendaient comme s'ils n'eussent plus eu aucune crainte ou s'ils étaient devenus familiers. S'approchant;, tantôt de celui-ci, tantôt de celui-là, comme s'ils allaient les attrapper, ils se divertirent quelque temps à les faire sauter et courir. Mais le soleil étant déjà élevé, il leur parut temps de s'en retourner. Ils étaient tous couronnés de feuilles de chêne, et les mains pleines d'herbes odoriférantes et de fleurs, et qui

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les eût rencontrés, n'aurait pu dire autre chose, sinon : ou bien ceux-ci ne seront pas vaincus par la mort, ou bien elle les frappera en pleine joie.

S'en allant donc de la sorte, pas à pas, chantant, jouant et plaisantant, ils arrivèrent au palais où ils trouvèrent toute chose parfaitement ordonnée et leurs serviteurs joyeux et empressés. Là, s'étant un peu reposés, ils n'allèrent point à table avant que six chansons légères, plus joyeuses les unes que les autres, n'eussent été chantées par les jeunes gens et par les dames. Après quoi, l'eau ayant été donnée pour les mains, le sénéchal, suivant le bon plaisir de la reine, les mit tous à table, et les victuailles ayant été servies, ils mangèrent alègrement. Quand ils eurent fini, ils se mirent pendant quelque temps à danser et à sonner du luth, puis, sur Tordre de la reine, chacun s'en alla reposer. Mais l'heure habituelle étant venue, ils se réunirent tous à l'endroit accoutumé pour deviser. Là, la reine se tournant vers Philomène, lui dit de donner le signal des nouvelles de la présente journée. Celleci, souriant, commença de cette façon : .

NOUVELLE I

Madame Fraacesca, aimée d'un certain Rinuccio et d'un certain Alessandro, et n'en aimant aucun, s'en débarrasse adroitement en faisant entrer l'un dans nn tombeau comme s'il était mort, et en faisant que l'autre aille l'en tirer, de sorte que ni l'un ni l'autre ne peuvent arriver à lenrs fins.

« — Madame, il m'agrée fort, puisque cela vous plaît, d'être la première à jouter dans ce champ ouvert et libre où votre magnificence nous a donné carrière pour raconter ; si je le fais bien, je ne doute point que ceux qui viendront après moi ne le fassent bien et mieux. Il a été souvent dé-

montré dans nos récits, gracieuses dames, combien grandes et combien nombreuses sont les forces de Tamour ; je ne crois pas cependant qu*on ait tout dit là-dessus, ni qu'on aurait encore tout dit quand même, pendant une année entière, nous ne parlerions pas ici d'autre chose; et pour ce que non-seulement Tamour met les amants en multiples dangers de mort, mais qu'il les pousse à pénétrer dans les demeures des morts pour en arracher les morts, il me plaît de vous raconter là-dessus, en outre de celles qui ont été dites, une nouvelle par laquelle non-seulement vous comprendrez la puissance de Tamour, mais où vous verrez avec quel bon sens une valeureuse dame se débarrassa de deux individus qui l'aimaient contre sa volonté.

« Je dis donc que dans la cité de Pistoja fut jadis une très belle dame veuve. Deux de nos Florentins qui y vivaient en exil, et qui s'appelaient l'un Rinuccio Palermini et l'autre Âlessandro Ghiarmontesi, l'aimaient souverainement sans s'être aperçus de leur rivalité, épris qu'ils étaient de son mérite. Chacun d'eux faisait sans bruit tout ce qu'il pouvait pour gagner son amour. Cette gente dame qui avait nom madame Francesca de' Lazzari, se voyant sans cesse pressée par leurs messages et leurs prières, y avait plus d'une fois prêté l'oreille d'une façon rien moins que sage ; mais voulant se dégager et ne le pouvant, il lui vint une idée pour se délivrer de leur poursuite ; ce fut de les requérir d'un service tel qu'elle estimait qu'aucun d'eux ne pourrait le faire, de sorte qu'alors, elle eût couleur de raison honnête pour ne plus lesr voir et pour ne plus écouter leurs messages.

« Le jour même que cette idée lui vint, était mort à Pistoja un individu qui, bien que ses ancêtres eussent élé gentilshommes, était réputé pour le plus méchant homme qui fût, non pas seulement dans Pistoja, mais dans le monde en-

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lier. En outre de sa manière de vivre, il était si contredît et si monstrueux de visage, que quiconque ne l'aurait pas connu, en aurait eu peur à première vue. Il avait été enterré dans un tombeau hors de Téglise des Frères Mineurs. La dame pensa que ce mort pourrait en partie lui être d'un grand secours pour son projet. Pour quoi, elle dit à sa servante : a — Tu sais Tennui, la fatigue que me causent tout « le long du jour les messages de ces deux Florentins, « Rinuccio et Alessandro. Je ne suis nullement disposée à « leur complaire en leur donnant mon amour, et pour m'en « débarrasser, j'ai résolu, à propos des grandes offres qu'ils « me font, de les éprouver par une chose qu'ils ne feront « point, j'en suis sûre; et de la sorte, je me débarrasserai de <( leur importunité. Écoute comment : Tu sais que ce matin « a été enterré dans le cimetière des Frères Mineurs le fa- « meux Scannadio — c'est ainsi que s'appelait ce méchant « homme dont nous avons parlé plus haut — que les hommes « les plus courageux de cette ville ne pouvaient voir sans en « avoir peur, même avant qu'il fût mort. Tu vas t'en aller « d'abord secrètement vers Alessandro, et tu lui parleras « ainsi : « — Madame Francesca t'envoie dire que le moment « e;t venu où tu peux posséder son amour que tu as tant dé- « siré, et où tu peux te trouver avec elle si tu le veux, de la face çon suivante : pour une raison que tu sauras plus tard, un « de ses parents doit cette nuit porter chez elle le corps de « Scannadio quia été enseveli ce matin ; et comme elle a très « peur de lui qui est mort, elle ne voudrait pas qu'on le lui « apportât ; pour quoi, elle te demande comme un grand ser- « vice, d'aller ce soir, à l'heure du premier somme, dans le « tombeau où Scannadio est enseveli, de te vêtir de ses ha- « bits, et de prendre sa place, jusqu'à ce qu'on vienne te « chercher, et alors, sans rien dire ni rien faire, de te laisser

« prendre et emporter chez elle où elle te recevra et où tu « pourras rester auprès d'elle et t'en aller quand tu voudras, « lui laissant faire le reste. — » S'il dit qu'il consent à le « faire, c'est bon ; s'il dit qu'il ne le veut point, dis-lui de ma « part qu'il ne se montré plus jamais où je serai, et, s'il tient « à la vie,qu'il se garde de ne plus jamais envoyer messager « ni message. Puis, tu iras vers Rinuccio Palermini et tu lui « parleras ainsi : « — Madame Francesca te fait dire qu'elle « est prête à faire selon ton plaisir, pourvu que tu lui rendes « un grand service, à savoir que tu t'en ailles cette nuit, vers « minuit, au tombeau où a été enseveli Scannadio, et que là, « sans dire un mot, quoi que tu entendes ou que tu voies, tu <( l'enlèves sans bruit et le lui portes chez elle. Tu sauras alors « pourquoi elle veut ainsi, et tu pourras jouir d'elle ; et s'il « ne te convient pas de ce faire, elle te fait dire de ne plus « jamais lui adresser messager ni message. — »

« La servante alla trouver les deux jeunes gens, et dit très adroitement à chacun comme on lui avait ordonné de dire. A quoi tous deux répondirent que, si cela lui plaisait, ils pénétreraient non pas dans un tombeau, mais d.ans l'enfer. La servante transmit la réponse à la dame, et celle-ci attendit de voir s'ils seraient assez fous pour le faire.

« La nuit étant venue, à l'heure du premier somme, Alessandro Ghiarmontesi, s'étant mis un simple pourpoint, sortit de chez lui pour aller prendre la place de Scannadio dans le tombeau ; mais en y allant, il lui vint une grande pensée de peur en l'esprit, et il se mit à se dire : — « Ehl suis-je bête! où vais-je? Sais-je si les parents dé « cette dame, s'étant par hasard aperçus que je l'aime et « croyant ce qui n'est pas, ne font pas cela pour me tuerdans « ce tombeau? Si cela était, je me serais perdu moi-même et « l'on n'en saurait jamais rien qui pût leur nuire; Sais-je

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« aussi si ce n'est pas quelque ennemi à moi qui a imaginé « cette aventure et qui, étant peut-être aimé d'elle, la veut « ainsi contenter? -r » Puis il disait : « — Mais supposons « que rien de tout cela ne soit vrai et que ses parents me a doivent porter chez elle ; je dois croire qu'ils n'ont pas Tin- « tention d'enlever le corps de Scannadio pour le tenir dans « leurs bras ou pour le lui mettre dans les bras à elle; au « contraire, il est à croire qu'ils veulent le mettre en pièces « pour ce qu'il leur a peut-être fait quelque injure. Elle m'a « fait dire que je ne bouge pas, quoi que je sente. Mais s'ils c( m'arrachent les yeux ou les dents, s'ils me brisent les « membres, ou se livrent sur moi à quelque jeu de ce genre, « que deviendrai-je? Gomment pourrai-je rester muet? Et « si je parle, ils me reconnaîtront et me maltraiteront; ou « bien s'ils ne me font point de mal, cela ne m'avancera en « rien, car ils ne me laisseront point avec la dame; celle-ci « dira ensuite que j'ai désobéi à ses ordres, et ne fera jamais « chose qui me plaise. — » Ce disant, il fut tout près de retourner chez lui ; mais pourtant son grand amour le poussa en avant a.vec des arguments contraires et d'une telle force, qu'ils le conduisirent jusqu'au tombeau. Il l'ouvrit et y entra, dépouilla Scannadio de ses habits qu'il revêtit et s'enferma dans le tombeau. A peine eut-il pris la place de Scannadio, qu'il se mit à lui revenir en la pensée ce qu'était ce dernier, ce qu'il avait entendu dire des choses qui arrivaient la nuit non-seulement dans les sépulcres des morts mais ailleurs, et tous les poils de son corps se hérissèrent et il lui semblait que Scannadio allait se lever tout d'un coup et l'étrangler céans. Mais, grâce à son fervent amour, il réussit à chasser toutes ces funèbres pensées, et se tenant étendu comme s'il était mort, il se mit à attendre ce qu'il adviendrait de lui.

NEUVIÈME JOUEiîBB.

« Minuit approchant, Rinuccio sortit à son tour de chez lui pour faire ce que sa dame lui avait envoyé dire ; tout en y allant, il lui vint une foule de pensées diverses sur ce qui pourrait bien lui arriver de cette aventure, comme par exemple de tomber aux mains de la Seigneurie pendant qu'il aurait le corps de Scannadio sur les épaules, et d'être condamné au feu comme sorcier; ou bien d'encourir la haine des parents de Scannadio ou de tant d'autres, si cela se savait ; lesquelles pensées faillirent l'arrêter du tout. Mais, passant outre, il dit : « — Eh I dirai-je non, à la première chose « dont je suis requis par cette gente dame que j'ai tant aimée « et que j'aime tant, surtout quand il s'agit de gagner ses « faveurs? Quand même je serais sûr de mourir, ne devrais- « je pas me mettre à faire ce que je lui ai promis? — » Et ayant poursuivi son chemin, il alla jusqu'au tombeau qu'il ouvrit doucement. Alessandro entendant ouvrir, bien qu'il eût grand peur, se tint coi. Rinuccio étant entré, et croyant prendre le corps de Scannadio, prit Alessandro par les pieds et le tira en dehors, puis le plaçant sur ses épaules, il se dirigea vers la demeure de la gente dame, et tout en marchant de la sorte il heurtait son fardeau tantôt à un angle de maison, tantôt à une planche qui se trouvait sur un des côtés de la rue, et la nuit était si sombre et si obscure qu'il ne pouvait distinguer là où il allait.

« Rinuccio était déjà arrivé à la porte de la gente dame qui s'était mise à la fenêtre avec sa servante, pour voir si Rinuccio apporterait Alessandro, et qui se préparait déjà à les renvoyer tous les deux, lorsque les familiers delà Seigneurie qui s'étaient postés dans cette rue et y attendaient en silence le moment de surprendre un bandit, entendant le bruit des pas de Rinuccio, tirèrent soudain une lumière pour voir ce que c'était et où il fallait aller, et, remuant leurs écus et

326 LE DÉCAHÉBON.

leurs lances crièrent : qui est là? Rinuccio les reconnaissant, et n'ayant pas le temps de réfléchir longuement, laissa tomber Alessandro, et s'enfuit aussi vite que ses jambes pouvaient le porter. Alessandro s'étant relevé promptement, s'enfuit d'un autre côté emportant sur son dos les vêtements du mort qui étaient fort longs.

« La dame, grâce à la lumière des familiers, avait parfaitement vu Rinuccio avec Alessandro sur ses épauJes ; elle avait également vu qu'Alessandro avait sur lui les habits du mort, et elle s'était fort étonnée de la grande audace de tous les deux ; mais quelque grand que fût son étonnement, elle rit beaucoup en voyant Alessandro jeté à terre, puis prendre la fuite. Joyeuse d'un tel résultat, et louant Dieu qui l'avait débarrassée de la poursuite de ceux-ci, elle 'rentra dans sa chambre, affirmant avec sa servante que sans aucun doute tous les deux l'aimaient beaucoup, puisqu'ils avaient fait, comme il apparaissait bien, ce qu'elle leur avait imposé.

« Rinuccio, pestant et maudissant son aventure, ne s'en retourna point pour cela chez lui, mais les familiers ayant quitté la rue, il revint à l'endroit où il avait jeté Alessandro, et se mit à le chercher à tâtons pour le retrouver, afin d'achever son entreprise; mais ne le retrouvant pas, et pensant que les familiers l'avaient emporté, il s'en retourna fort mécontent chez lui. Quant à Alessandro, ne sachant que faire, et sans avoir reconnu celui qui l'avait emporté, tout dolent de l'aventure il s'en retourna également chez lui.

« Lé lendemain matin, le tombeau de Scannadio ayant été trouvé tout ouvert et Scannadio n'y ayant point été vu, pour ce que Alessandro l'avait jeté tout au fond de la fosse, tout Pistoja en fit une foule de gorges chaudes, les sots estimant que le diable l'avait emporté. Néanmoins, chacun des deux amants, ayant fait savoir à la dame ce qu'il avait fait

et ce qui était intervenu, et s'excusant là-dessus de n'avoir pu lui obéir complètement, lui réclama ses faveurs et son amour. Mais celle-ci refusant de les croire, leur fit répondre sèchement qu'elle ne ferait jamais rien pour eux, puisqu'ils n'avaient pas fait ce qu'elle leur avait demandé ; et ainsi elle s'en débarrassa. — »

NOUVELLE II

One abbesse se lève en toute hâte et dans l'obscurité, pour aller surprendre au lit une de ses nonnes qu'on lai avait dit être couchée avec son amant. Étant ellemême couchée avec un prêtre, elle croit mettre sur sa tête son voile appelé psautier, et y met les culottes du prêtre ; ce que voyant la nonne accusée, elle l'en fait apercevoir, est absente et peut tout à son aise rester avec son amant.

Déjà Philomène se taisait et l'adresse de la dame à se débarrasser de ceux qu'elle ne voulait pas aimer avait été approuvée par tous, tandis qu'au contraire l'audacieuse présomption des deux amants avait été taxée de folie plutôt que d'amour, quand la reine dit gracieusement à Misa : « — Continue, Misa. — » Celle-ci commença aussitôt : « — Très chères dames, madame Francesca sut très habilement, comme il a été dit, se débarrasser de ceux qui l'ennuyaient ; mais une jeune nonnain, la fortune lui aidant, se tira par une parole adroite d'un péril imminent. Et, comme vous savez, il y a beaucoup de gens, qui, étant très sots, se mettent à admonester les autres, à les morigéner. Ceux-là, comme vous pourrez le voir par ma nouvelle, sont parfois très justement châtiés par la fortune ; c'est ce qui advint à l'abbesse sous les ordres de laquelle était la nonne dont je dois vous parler.

328 LE DÉOAKÉBON.

« Vous saurez donc qu*il y a en Lombardie un monastère très fameux pour sa sainteté et sa religion. Entre autres nonnes qui s'y trouvaient, était une jeune fille de sang noble et douée d'une merveilleuse beauté. Elle s'appelait Isabetta, et un jour un de ses parents étant venu la voir à la grille avec un beau jeune homme, elle s'énamoura de celui-ci. Le jouvenceau la voyant si belle, et ayant vu dans ses yeux ce qu'elle désirait, s'enflamma également pour elle, et tous deux endurèrent pendant longtemps cet amour sans pouvoir en tirer aucun fruit. Enfin, l'un et l'autre étant sollicité par une même envie, le jeune homme trouva un moyen de voir secrètement sa nonne, de quoi celle-ci fut fort contente, de sorte qu'il la visita non une fois mais souvent, au grand plaisir de chacun d'eux. Ce manège continuant, il arriva qu'une nuit il fut vu par une des dames de la maison, sans que ni l'un ni l'autre s'en aperçût, au moment où il quittait l'Isabetta pour s'en aller. La dame le redit à quelques-unes de ses compagnes. Leur premier mouvement fut d'aller l'accuser auprès de l'abbesse qui avait nom madame Usimbalda, bonne et sainte personne suivant l'opinion des dames nonnains et de quiconque la connaissait ; puis elles pensèrent, afin qu'elle ne pût nier, qu'il valait mieux la faire surprendre avec le jeune homme par l'abbesse elle-même. Ayant donc gardé le silence, elles se partagèrent en secret les veilles et les gardes afin de la surprendre.

« L'Isabetta ne se méfiant point de cela et ignorant tout, il arriva qu'une nuit elle fit venir son amant; ce que surent aussitôt celles qui la surveillaient. Quand elles crurent le moment venu, une bonne partie de la nuit étant déjà passée, elles se partagèrent en deux bandes, dont l'une resta à faire la garde à la porte de la cellule de l'Isabetta, et l'autre courant à la chambre de l'abbesse, frappa à la porte, et comme

NEUVIÈME JOUBNÉE. 329

celle-ci répondait, elles lui dirent : « — Sus, Madame, levez- « vous vite, car nous avons découvert que l'isabetta a un « jouvenceau dans sa cellule. — »

il Cette même nuit, Fabbesse était en compagnie d*un prêtre qu'elle introduisait souvent dans un coffre. Entendant tout ce bruit, et craignant que lesnonnains, par trop de précipitation ou de méchant désir, ne poussassent tellement la porte que celle-ci s'ouvrît, elle se leva précipitamment, et s'habilla de son mieux dans l'obscurité ; croyant prendre certains voiles plies que les nonnes portent sur la tête et qu'elles appellent le psautier, elle prit les culottes du prêtre, et sa hâte fut si grande que, sans s'en apercevoir, elle se les jeta sur la tête à la place du psautier, et sortit de sa chambre dont elle ferma vivement la porte, en disant : « — Où est « cette maudite de Dieu? — » Et avec les autres, qui brûlaient d'une telle envie de faire trouver l'isabetta en faute qu'elles ne s'apercevaient pas de ce que l'abbesse avait sur la tête, elle arriva à la porte de la cellule qu'elle jeta par terre, aidée par Tune et par l'autre. Étant entrées dans la cellule, les nonnes trouvèrent au lit les deux amants étroitement embrassés et qui, tout étourdis d'être ainsi surpris, ne sachant que faire, se tinrent coi. La jeune fille fut sur-le-champ saisie par les autres nonnes et, sur l'ordre de l'abbesse, conduite au chapitre. Le jouvenceau, remis de son émotion, avait repris ses habits et attendait la fin de l'aventure, disposé à faire un mauvais parti à toutes celles qu'il pourrait joindre s'il était fait le moindre mal à sa jeune nonnain, et à l'emmener avec lui.

« L'abbesse, après s'être assise au chapitre, en présence de toutes les nonnes qui n'avaient de regards que pour la coupable, se mit à lui adresser les plus grandes injures qui eussent été jamais^ dites à une femme, comme ayant contaminé, par ses actes indignes et vitupérables, l'honneur,

330 LE DÉCAHJÉBON.

la bonne renommée du couvent, si cela venait à se savoir au dehors ; aux injures, elle igoutait les plus graves menaces. La jeune nonne, honteuse et timide, se sentant coupable, ne savait que répondre, et se taisait, inspirant compassion à toutes les autres. Gomme Tabbesse continuait à se répandre en reproches, la jeune fille venant à lever les yeux, vit ce que Fabbesse avait sur la tête, et les liens de la culotte qui pendaient deçà et delà ; sur quoi, s'avisant de ce que c'était, elle dit, toute rassurée : « — Madame, que Dieu vous soit « en aide ; rajustez votre coiffe et puis dites-moi tout ce que (c vous voudrez. — » L'abbesse, qui ne la comprenait pas, dit : « — Quelle coiffe, femme coupable ? As-tu maintenant « le courage de plaisanter? Te semble-t-il avoir commis une « chose où les bons mots aient leur raison d'être? — » Alors la jeune nonne dit de nouveau : « — Madame, je vous « prie de nouer votre coiffe, puis dites-moi ce qu'il vous « plaira. — » Là-dessus, plusieurs des nonnes levèrent les yeux sur la tête de l'abbesse, et celle-ci y ayant également porté les mains, on s'aperçut poui^quoi l'Isabetta parlait ainsi. L'abbesse, reconnaissant son erreur, et voyant que toutes les nonnes s'en étaient aperçues et qu'il n'y avait pas moyen de la cacher, changea soudain de langage, et se mit à parler sur un tout autre ton qu'elle avait fait jusque-là ; elle en vint à conclure qu'il est impossible de se défendre des excitations de la chair ; et pour ce, elle dit que chacune devait se donner en cachette autant de bon temps qu'elle pourrait, comme on avait fait jusqu'à ce jour. Ayant fait relâcher l'Isabetta, elle s'en retourna coucher avec son prêtre, et l'Isabetta avec son amant, qu'elle fit revenir souvent depuis, en dépit de celles qui lui portaient envie. Pour les autres qui étaient sans amant, elles pourchassèrent en secret leur aventure du mieux qu'elles surent. — »

NOUVELLE III

Maître Simon, sur les instances de Bruno, de Buffamaicco et de Nello, fait croire à Galandrino qu'il est en mal d'enfant. Ce dernier, en guise de médecine, donne aux susdits compères des chapons et de l'argent et guérit sans accoucher.^

Quand Elisa eut uni sa nouvelle, et tous ayant rendu grâces à Dieu de ce que la jeune nonne s'était heureusement tirée des griffes de ses envieuses compagnes, la reine ordonna à Philostrate de poursuivre. Celui-ci, sans attendre plus ample commandement, commença : « — Très belles dames, le grossier juge marquisan, dont je vous ai parlé hier, me tire de la bouche une nouvelle de Galandrino que je voulais vous dire. Et, pour ce que tout ce qu'on raconte de lui ne peut que redoubler notre gaîté, bien qu'il ait été déjà beaucoup parlé de lui et de ses compagnons, je vous dirai encore la nouvelle que j'avais hier en l'esprit.

« Il a déjà été démontré assez clairement ce qu'étaient Galandrino et les autres dont je dois parler dans cette nouvelle ; pour ce, sans rien ajouter à ce sujet, je dis qu'il arriva qu'une tante de Galandrino mourut et lui laissa deux cents livres comptant, en petite monnaie. Sur quoi, Galandrino se mit à dire qu'il voulait acheter un domaine, et il allait, proposant marché à tous les courtiers qu'il y avait à Florence, comme s'il avait eu à dépenser dix mille florins d'or ; mais l'affaire se gâtait toujours quand on en venait au prix du domaine en question. Bruno et Buffamaicco qui savaient cela, lui avaient plus d'une fois dit qu'il ferait mieux de dépenser son argent à s'amuser avec eux, que de chercher à acheter de la terre, comme s'il avait eu à faire des

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balles ; mais ils n'avaient pas même pu ramener à leur payer une seule fois à dîner. Pour quoi, un jour qu'ils s'en plaignaient entre eux, un peintre de leurs compagnons, nommé Nello, étant survenu, ils résolurent tous les trois de trouver un moyen pour se graisser le museau aux dépens de Galandrino ; et, sans plus de retard, ayant arrêté entre eux ce qu'ils devaient faire, ils guettèrent, le lendemain matin, le moment où Calandrino sortait de chez lui. A peine ce dernier eut-il fait quelques pas, que Nello vint à sa rencontre et dit : « — Bonjour, Calandrino. — » Calandrino lui répondit que Dieu lui donnât bon jour et bon an. Après quoi, Nello l'ayant retenu quelque temps, se mit à le regarder au visage. Calandrino lui dit : « — Que regardes-tu ? — » Et Nello lui dit : « N'as-tu rien senti cette nuit? Tu ne me « semblés pas le même. — » Calandrino se mit aussitôt à douter et dit : « — Eh I quoi? Que te semble-t-il que j'aie? — » Nello dit : « — Eh ! je ne le dis pas pour cela, mais tu me « parais tout changé ; ce ne sera probablement rien. — » Et il le laissa aller.

« Calandrino, tout pensif, ne se sentant cependant pas le moindre malaise du monde, poursuivit son chemin. Mais Buffamalcco, qui se tenait non loin de là, voyant qu'il avait quitté Nello, vint à lui, et l'ayant salué, lui demanda s'il ne se sentait rien. Calandrino répondit : « — Je ne sais pas ; « pourtant Nello me disait tout à l'heure que je lui parais- « sais tout changé ; serait-il possible que j'eusse quelque (c chose ? — » Buffamalcco dit : « — Tu pourrais bien « avoir quelque chose en effet ; tu semblés à moitié mort. — » Calandrino croyait déjà avoir la fièvre, quand voici venir Bruno ; la première chose qu'il dit, fut : « — Calandrino, « quelle figure est-ce là? On dirait que tu es mort; qu'éprouves-tu? — » Calandrino, entendant chacun d'eux

parler ainsi, tint en lui-même pour très sûr qu'il était malade, et, tout inquiet, il lui demanda : « — Que me faut-il « faire ! — » Bruno dit : « — Je crois que tu dois t'en re- « tourner chez toi, te mettre au lit et te bien couvrir; tu <c enverras de ton urine à maître Simon, qui est, comme tu « sais, notre ami dévoué. Il te dira tout de suite ce que tu « auras à faire, nous irons auprès de toi, et s'il y a quelque « chose à faire, nous le ferons. — »

« Sur ces entrefaites, Nello les ayant rejoints, ils s'en retournèrent avec Calandrino chez ce dernier, lequel, en entrant d'un air accablé dans la chambre, dit à sa femme : « — Viens et couvre-moi bien, car je me sens bien mal. — » S'étant donc couché, il envoya, par une petite servante, de son urine à maître Simon, dont la boutique était alors sur le Marché-Vieux, à l'enseigne du Melon. Bruno dit à ses compagnons : « — Vous, restez ici avec lui; moi, je vais « voir ce que dira le médecin et, s'il en est besoin, je l'amè- « nerai ici. — » Calandrino dit alors : « — Eh I oui, mon « compagnon, va et tâche de me dire ce qu'il en est, car je « me sens je ne sais quoi en dedans. — » Bruno, étant allé vers maître Simon, y arriva avant la petite servante qui portait l'urine, et eut vite informé maître Simon du fait. Pour quoi, la servante étant arrivée, et le maître ayant examiné l'urine, il dit à la servante : « — Va, et dis à Calandrino de se « tenir bien chaud, que je vais venir incontinent le voir et « que je lui dirai ce qu'il a et ce qu'il aura à faire. — » La jeune servante rapporta la réponse telle quelle, et peu après arrivèrent le maître avec Bruno. Le médecin, s'étant assis auprès de lui, commença par lui ta ter le pouls, et au bout d'un instant, sa femme étant présente, il dit : « — Vois-tu, « Calandrino, à te parler en ami, tu n'as pas d'autre mal « que d'être en mal d'enfant. — »

334 LE BÉCAHJÉBON.

a A peine Calandrino Teut-il entendu, qu'il se mit à crier douloureusement et à dire : « — Hélas, Tessa, que [m'as-tu « fait en ne voulant pas te tenir autrement que dessus ? Je <( te le disais bien I — » La dame, qui était une fort honr nête personne, entendant son mari parler de la sorte, devint toute rouge de honte, et baissant le front, sortit de la chambre sans répondre. Calandrino, continuant à se plaindre, disait : « — Hélas! c'est fait de moi I Gomment accouche- « rai-je de cet enfant ? Par où sortira-t-il ? je vois bien que « je suis mort par la rage de ma femme ; que Dieu la rende « aussi triste que je voudrais être joyeux ! Ah ! si j'étais « aussi bien portant que je suis malade, je me lèverais et je « lui donnerais une telle raclée que je la briserais toute, « quoique cela soit bien fait pour moi, car je ne devais pas « la laisser mettre sur moi ; mais pour sûr, si j'échappe de « cette fois, elle pourra bien mourir d'envie avant que je la « laisse monter dessus. — »

« Bruno, Buffamalcco et Nello avaient si grande envie de rire en entendant les paroles de Calandrino, qu'ils étouffaient ; mais cependant ils se retenaient ; quant à maître Scimmione, il riait si fort qu'on aurait pu lui arracher toutes les dents. Enfin, à la longue, Calandrino se recommandant au médecin, et le priant en cette circonstance de lui donner aide et conseil, le maître lui dit : « — Calandrino, je ne (( veux pas que tu te tourmentes, car, grâce à Dieu, nous nous « sommes assez tôt aperçus de la chose pour t'en délivrer « avec peu de peine et en peu de jours ; mais il faudra dé- « penser quelque argent. — » Calandrino dit : « — Ah I « mon cher maître, oui, pour l'amour de Dieu ; j'ai là deux « cents livres avec lesquelles je voulais acheter un domaine ; « s'il les faut toutes, prenez-les toutes, pourvu que je n'aie « point à accoucher, car je ne sais comment je ferais. J^ai

« entendu les femmes faire une si grande rumeur quand « elles sont pour accoucher, bien qu'elles aient passage assez « large pour ce faire, que je crois, si j'avais à supporter une « pareille soufi&ance, que je mourrais avant d'accoucher. — » Le médecin dit : « — Ne pense pas à cela. Je te ferai faire (( une certaine tisane distillée très bonne et très agréable à « boire qui, en trois matinées, fera tout disparaître et te « remettra mieux portant qu'un poisson dans l'eau ; mais tu « feras en sorte d'être sage dorénavant et de ne plus tomber « dans cette sottise. Or, nous avons besoin, pour cette ti- « sane, de trois paires de bons chapons bien gras ; et pour a le reste, tu donneras à chacun de tes amis ici présents « cinq livres de petite monnaie pour qu'ils achètent tout ce « qu'il faudra et me le fassent porter à ma boutique ; quant (( à moi, sur le saint nom de Dieu, je t'enverrai demain « matin de ce breuvage distillé et tu commenceras à en « boire un bon verre à chaque fois. — »

« Galandrino, entendant cela, dit : « — Maître, je me fie « à vous. — » Et ayant donné cinq livres à Bruno et des deniers pour trois paires de chapons, il le pria de se donnei' cette peine pour son service. Le médecin, l'ayant quitté, lui fit faire une certaine eau claire, et la lui envoya. Bruno, ayant acheté les chapons et tout ce qu'il fallait pour faire bombance, s'en fut les manger avec le médecin et ses compagnons. Quant à Galandrino, pendant trois jours il but l'eau claire ; après quoi le médecin l'étant venu voir avec ses compagnons, il lui tâta le pouls et dit : « — Galandrino, tu es « guéri, sans le moindre doute ; tu peux désormais vaquer à « tes affaires, et tu n'as pas besoin de garder plus longtemps « la maison. — » Galandrino, joyeux, s'étant levé, alla à ses affaires, louant J)eaucoup, auprès de toutes les personnes qu'il rencontrait, la belle cure que le maître Simon

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avait faite sur lui, en le faisant, en trois jours, dégrossir sans la moindre souffrance. Bruno, Buffamalcco et Nello se tinrent pour satisfaits d'avoir trompé Tavarice de Galandrino, bien que madame Tessa, s'étant aperçue du tour, eût fortement querellé son mari. — »

NOUVELLE IV

Cecco Fortarrigo joue tout ce qu'il possède ainsi que l'argent de Cecco AngiuU lieri son maître ; puis il se met i courir en chemise après ce dernier, disant qu'il Tavait volé ; il le fait prendre par des paysans, re^èt ses habits, monte sur son cheval et revient en laissant Angiallieri en chemise.

Les paroles que Galandrino avait dites à sa femme avaient été .écoutées par toute la compagnie avec de grandissimes risées; mais quand Philostrate se fut tu, Neiphile, sur Tordre de la reine, commença : « — Valeureuses dames, s'il n'était pas plus malaisé aux hommes de montrer leur intelligence et leur vertu que leurs vices et leur sottise, il y en aurait beaucoup qui se travailleraient en vain à mettre un frein à leurs paroles. C'est ce que vous a très bien montré la bêtise de Galandrino, qui n'avait nul besoin, pour se guérir d'un mal auquel sa simplicité lui faisait croire, de révéler en public les plaisirs secrets de sa femme. Cela m'a remis en mémoire une aventure toute contraire, c'est-à-dire comment la malice d'un individu l'emporta sur le bon sens d'un autre, au grand dam et à la honte de celui-ci. 11 me plaît de vous la raconter.

« lly a quelques années à peine, vivaient à Sienne deux hommes déjà d'un certain âge. Tous deux s'appelaient

Gecco, mais Fun était fils de messer AngiuUieri et Pautre de messer Fortarrigo. Bien qu'ils différassent beaucoup comme mœurs et comme caractère, ils s'accordaient si bien sur un point, à savoir que tous deux haïssaient leur père, qu'ils en étaient devenus amis et se fréquentaient souvent. Mais l'AngiuUieri, qui était beau et élégant, trouvant qu'il ne pouvait pas vivre convenablement à Sienne avec la pension que lui donnait son père, et ayant appris qu'un cardinal avec lequel il était en excellentes relations était arrivé dans la marche d'Ancône comme légat du pape, résolut d'aller le trouver dans l'espoir d'améliorer sa position. Ayant soumis ce projet à son père, il s'entendit avec lui pour toucher d'une seule fois ce qui lui revenait pendant six mois, afin de pouvoir se fournir de vêtements et de chevaux et de voyager honorablement. Gomme il cherchait quelqu'un qu'il pût emmener à son service, le Fortarrigo en eut vent, et étant allé le lendemain trouver l' AngiuUieri, il se mit du mieux qu'il sut, à le prier de l'emmener avec lui, disant qu'il consentait à être son domestique, son familier, tout ce qu'il voudrait, sans autre salaire que sa dépense. L' AngiuUieri lui répondit qu'il ne voulait pas l'emmener, non point parce qu'il ne le croyait pas capable de faire un bon service en toute chose, mais pour ce qu'il jouait et s'enivrait souvent. A quoi le Fortarrigo répondit qu'il se garderait sans faute sur l'un et l'autre point, et le lui affirma par serment, ajoutant de si vives prières, que l'Angiullieri finit par céder et consentir.

« S'étant mis tous deux en chemin, par une belle matinée, ils allèrent déjeuner à Buonconvento. Après avoir déjeuné, la chaleur étant grande, l'Angiullieri fît préparer un lit dans l'auberge, se déshabilla avec l'aide de Fortarrigo et 8' en alla dormir en lui disant de l'appeler comme nones sonneraient. Pendant que rAngiullieri dormait, le Fortarrigo

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