II. 2S
290 LE DÉOAMÉRON.
« dire que Porc-gras et Yannacena n'en parlent mie. — » Le maître dit : « — Tu veux dire Hippocrate et Avicennes. — » Bruno dit : « — Ma foi ! je n'en sais rien, je m'entends <( aussi mal à vos noms que vous aux miens; mais la Gu- « mèdre, dans la langue du grand Kan, veut dire impéra- « tricedans notre langue. Oh ! quelle belle femme elle vous « paraîtrait ! Je puis bien vous dire qu'elle vous ferait oublier « les médecines et les arguments, et tous les emplâtres. — » « Comme il lui tenait de temps en temps de semblables discours pour l'enflammer de plus en plus, il advint qu'un soir à la veillée, pendant que le maître tenait la lumière à Bruno qui peignait la bataille des rats et des chats, il pensa qu'il l'avait assez comblé de politesses pour qu'il pût se risquer à lui ouvjir sou âme. Gomme ils étaient seuls, il « lui dit : « —Bruno, Dieu sait qu'il n'y a aujourd'hui perce sonne au monde pour qui je ferais tout, comme je le ferais « pour toi ; et pour un peu, si tu me disais d'aller d'ici « à Peretola, je crois que j'irais ; et pour ce, je ne veux « pas que tu t'étonnes si je te requiers de bonne amitié et « en toute confiance. Gomme tu sais,* il n'y a pas longtemps « que tu m'as parlé des faits et gestes de votfe joyeuse com- « pagnie, de quoi il m'en est venu un si grand désir d'en « être, que je n'ai jamais rien désiré tant que cela* Et ce c( n'est pas sans raison^ comme tu verras, s'il arrive jamais « que j'en sois; car je veux que tu te moques de moi si je « n'y fais pas venir la plus belle servante que tu aies vue de « longtemps et que j'ai aperçue l'année dernière à Gacavin* « cigli. Je lui veux toute sorte de bien, et je lui ai offert dix « gros bolonais si elle voulait consentir à m'écouter ; mais « elle n'a pas voulu. G'est pourquoi, autant que je peux, je « te prie de m'apprendre ce que j'ai à faire pour pouvoir « être de la compagnie, et de t'employer pour que j'en sois ;
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« de vrai, vous aurez en moi un bon et fidèle compagnon qui « vous fera honneur. Tu vois d'ores et déjà comme je suis « bel homme et comme mes jambes sont solides sous moi ; « j'ai une figure qui paraît fraîche comme une rose, et en « outre je suis docteur en médecine, et vous n'en avez, je « crois, aucun parmi vous. Je sais nombre de belles choses, « de belles chansons, et je veux t'en dire une. — » Et sur ce, il se mit à chanter.
« Bruno avait si grande envie de rire, qu'il en étouffait ; pourtant il se retint. La chanson finie, le maître dit : « — Que « t'en semble ? — » Bruno dit : « — Pour sûr, les cithares « en tiges de blé noir ne gagneraient point avec vous, « tellement vous chantez fort et si majestueusement. — » a Le maître dit : — Je te dis que tu ne l'aurais jamais cru, « si tu ne m'avais pas entendu. — » « — Pour sûr, vous « dites vrai, — » dit Bruno. Le maître dit : « — J'en sais « encore bien d'autres ; mais laissons cela pourle moment. « Tel que tu me vois, mon père fut gentilhomme, bien qu'il « habitât au village, et d'un autre côté j'appartiens par ma « mère aux Vallecchio. Gomme tu as pu le voir, j'ai bien les « plus beaux livres et la plus belle garde-robe qu'aucun « médecin de Florence. Sur ma foi en Dieu, j'ai une robe « qui, tout compté, m'a bien coûté près de cent livres de « bogatins, il y a déjà plus de dix ans ; pour quoi, je te « prie le plus que je peux, de faire en sorte que je sois de « votre compagnie, et sur ma foi, si tu le fais, tu peux « tomber malade quand tu voudras, jamais je ne te deman- « derai un denier pour te soigner. — » Bruno, entendant cela, et le maître lui paraissant plus que jamais un énorme niais, il dit : « — Maître, faites un peu plus de lumière de « ce côté, et ne vous impatientez pas jusqu'à ce que j'aie fini de « faire les queues à ces rats, et puis je vous répondrai, — »
292 LE DÉCAHÉBON.
« Les queues finies, Bruno, feignant d'être fort ennuyé de ce qu'on lui demandait, dit : « — Mon maître, vous feriez de « grandes choses pour moi, je le reconnais ; mais cependant « celle que vous me demandez, bien qu'elle soit petite eu égard « à la grandeur de votre cervelle, est très grande pour moi, (( et je ne connais personne au monde pour quije la ferais, le « pouvant, si je ne la faisais pas pour vous, tant pour ce que « je vous aime comme il convient, que pour vos paroles, « lesquelles sont si remplies de bon sens qu'elles feraient non « moins sortir les bigottes d'une paire de bottes que moi de ma c< résolution ; et plus je vous fréquente, plus vous me semblez « sage. Et je vous dis encore ceci, que si je ne vous voulais « pas du bien pour autre chose, je vous en voudrais pour ce « que je vois que vous êtes énamouré d'une chose aussi belle « que vous le dites. Mais je dois vous le dire : je n'ai pas en « cette affaire autant de pouvoir que vous le croyez, et pour « ce, je ne peux pas faire pour vous ce dont il serait besoin ; « mais si vous me promettez sur votre grande et fine foi de « me garder le secret, je vous dirai comment il faudra vous « y prendre, et je sais qu'ayant, comme vous me l'avez dit « tout à l'heure, de si beaux livres et tant d'autres choses, « vous réussirez. — » A quoi le maître dit : « — Parle sans « crainte ; je vois que tu ne me connais pas bien, et que tu « ne sais pas encore comme je suis discret. Quand messer a Guasparruolo était juge du podestat de Forlinpopoli, il y « avait peu de choses qu'il fît sans me les faire savoir, pour ce « qu'il me savait très discret. Et veux-tu voir si je dis vrai? « Je fus le premier à qui il dit qu'il allait épouser la Berga- « mina ; vois-tu maintenant ! — » « — Or bien — dit Bruno — « si celui-ci se fiait à vous, je puis bien m'y fier, moi. Le « moyen qu'il vous faudra employer est celui-ci : Nous avons « toujours à la tête de notre compagnie un capitaine et deux
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« conseillers, qu'on change de six mois en six mois ; sans au « cun doute aux calendes prochaines Buffamalcco sera capi- « taine et moi je serai conseiller ; c'est chose arrêtée. Celui « qui est capitaine peut beaucoup pour faire recevoir qui lui « plaît ; pour ce, il me semble que tous devriez, tant que (( TOUS pourrez, vous lier avec Buffamalcco, et lui faire des « politesses. G*est un homme qui, vous voyant si sage, s'é- « prendra de vous incontinent ; et quand vous vous le serez « quelque peu attaché par votre mérite et toutes les bonnes « choses que vous avez, vous pourrez lui faire votre demande ; « il ne saura pas vous dire non. Je lui ai déjà parlé de vous, « et il vous veut le meilleur bien du monde ; quand vous au- « rez fait ainsi, laissez-moi faire avec lui. — » Le maître dit alors : a — Ce que tu me dis me plaît fort ; s'il est homme « à se plaire avec les savants, et qu'il cause un peu avec (c moi, je ferai si bien qu'il viendra toujours me chercher, « pour ce que j'ai tant d'esprit que j'en pourrais fournir à « toute une ville et que je resterais encore fort savant. — » « La chose ayant été ainsi convenue, Bruno raconta tout à Buffamalcco ; sur quoi il semblait à Buffamalcco qu'il se passerait mille ans avant qu'on en vînt à faire ce que voulait ce maître sot. Le médecin qui désirait par-dessus tout aller en course, n'eut pas de cesse qu'il ne fût devenu l'ami de Buffamalcco, ce dont il vint facilement à bout. Il commença à lui donner les plus beaux dîners etles plus beaux déjeuners du monde, ainsi qu'à Bruno ; et ceux-ci humant les vins exquis, les gros chapons et quantité d'autres bonnes choses, le tenaient de fort près sans se iaire trop inviter ; et disant toujours qu'ils ne le feraient point pour un autre, ils ne le quittaient ^pas. Cependant, quand le moment parut venu au mdtre, il adressa sa demande à Buiamalcco comme il l'avait déjà fait à Bruno. De quoi Buffamalco se montra fort courts.
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roucé et fit de grands reproches à Bruno, disant : « — J'en « jure le grand Dieu de Pasignano, je me tiens à peine de te « donner un tel coup de poing sur la tête que le nez te « tombe dans les talons, traître que tu es, car ce n'est pas un « autre que toi qui as dévoilé ces choses-là au mdtre. — » Mais ce dernier l'excusait fort, disant et jurant qu'il l'avait su d'autre part ; enfin, il finit par l'apaiser. Buffamalcco s'étant retourné vers le maître, dit : « — Mon maître, on voit « biwi que vous avez été à Bologne, et que vous avez rapporté la « bouche close jusqu'en cette ville ; je dis plus : vous n'avez « pas appris l'A B G sur une pomme, comme bon nombre « d'imbéciles veulent faire, mais vous l'avez appris sur un « melon qui est si long ; et si je ne me trompe, vous avez « été baptisé un dimanche. Et bien que Bruno m'ait dit que « vous avez étudié là-bas la médecine, il me paraît à moi « que vous avez appris à prendre les hommes ; ce que, avec « votre esprit et vos belles paroles, vous savez faire mieux « qu'homme que j'aie jamais vu. — »
« Le médecin lui coupant la parole, se tourna vers Bruno et dit : « — Quelle chose c'est que de causer avec des sa- « vants et de les fréquenter ! Qui aurait aussi vite saisi toutes « les particularités de mon esprit, comme l'a fait ce galant « homme? Tu ne t'es pas aperçu, toi, de ce que je valais, « aussi vite que lui ; mais au moins, ce que je t'ai dit quand (( tu me disais que Buffamalcco se plaisait avec les savants « hommes, te semble-t-il que je l'aie fait? — » Bruno dit : « — Encore mieux. — » Alors le maître dit à Buffamalcco : « — Tu aurais bien dit autre chose si tu m'avais vu à Bo- « logne, où il n'y avait personne, grand ni petit, docteur ou « écolier, qui ne me voulût le meilleur bien du monde, tant « je savais les captiver tous par mes raisonnements et mon « esprit. Et je te dirai plus : Je n'y disais jamais un mot
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« qui ne fît rire tout le monde, si forl je leur plaisais ; et M quand j'en partis, ils firent tous entendre les plus grandes (I lamentations du monde, et tous voulaient que je restasse ; « et la chose en vint à ce point que pour me faire rester, ils « foulaient que je fusse seul chargé d'enseigner la médecine « aux écoliers qui s'y trouvaient ; mais je ne voulus point, i( étant résolu de venir ici où j'ai de gros héritages qui ont « toujours été à ceuï de ma maison, ce que je fis. — »
u Bruno dit alors à BufTamalcco : « — Que t'en semble? « Tu ne me croyais pas quand je te le disais. Par ma foi- il « n'y a pas en cette ville médecin qui se connaisse à l'u « d'âne comme celui-ci, et pour sur tu n'en trouverais « d'ici aux portes de Paris, un autre pareil. Va, t « maintenant de refuser de faire ce qu'il veut? — » Le « decin dit : « — Bruno dit vrai, mais je ne suis pas ce <i ici. Vous êtes gens aussi grossiers que pas un; mais je « voudrais que vous me vissiez au milieu de docteurs, « comme je sais m'y tenir. — » BufTamalcco dit alors : « — Vraiment, maître, vous en savez bien plus que je n'au- « rais jamais cru ; aussi, vous parlant comme on doit parler « à un savant de votre espèce, je vous dis mirifiquement « que je m'efforcerai sans faute de vous faire entrer dans i< notre compagnie. — »
« Après cettepromesse, le médecin redoublales politesses qu'il leur faisait; et eux, en joyeux compères, lui faisaient chevaucher la chèvre des plus grandes sottises du monde; et ils lui promirent de lui donner pourmaitresse la comtesse de Civillari, qui était la plus belle chose qu'on pût trouver dans tous les lieux d'aisance de l'humaine génération. Le médecin ayant demandé quelle était cette comtesse, Buffamalcco lui dit : « — Ma bonne citrouille à semence, c'est « une très grande dame, et il y a peu de maison par le
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« monde sur lesquelles elle n'ait pas quelque juridiction ; u les Frères Mineurs eux-mêmes lui rendent hommage au Il son des trompettes. Et je puis -vous dire que quand elle se u promène, elle se fait bien sentir, bien que le plus souvent « elle se tienne enfermée; mais cependant il n'y a pas long- M temps elle a passé devant votre porte, une nuit qu'elle (I allait à l'Arno se laver les pieds et prendre un peu l'air ; i( mais elle demeure le plus souvent dans la Latrine. La plu- « part du temps quelques-uns de ses sergents vont autour ■^^Wb portant tous en signe de sa puissance la verge et EBSHmb. Quant à ses barons, on en voit partout en -'^'-^^^itë, comme le Tamagnin de la porte, don Elron, ^^Ëx) de Scopa, le Squacbere et d'autres, qui sont, ^^.S^sis, de vos amis, mais dont, pour l'heure, vous ne 'v^i^^ souvenez pas. C'est dans les bras charmants d'une r^jJr*^nde dame que nous vous mettrons, si notre projet 11 réussit, laissant de côté cette Cacavincigli. — d Le médecin, qui était né et avait grandi à Bologne, n'entendait point les expressions de ceui-ci, pour quoi il se déclara satisfait d'avoir celte dame.
u Peu de temps après cette conversation, les peintres lui dirent qu'on allait le recevoir. La veille de la nuit où Von devait se réunir, le maître les eut tous deux à déjeuner, et quand ils eurent déjeuné, il leur demanda quel moyen il devait prendre pour aller dans cette compagnie. BufFamalcco lui dit : 11 — Voyez, maître, il vous faut beaucoup de fer- « meté, pour ce que si vous n'étiez pas très ferme, vous « pourriez être refusé et nous causer à nous un grand doin- « mage ; et vous allez voir en quoi il vous faut être très a ferme. Il faut que vous vous arrangiez de fa^n à vous « trouver ce soir, sur le premier somme, sur un de ces tom- <s beaux relevés qu'on a construits il y a peu de temps, en
« dehors de Santa Maria Novella, avec une de vos plus « belles robes sur le dos, afin que, pour la première fois, « vous comparaissiez honorablement devant la compagnie, « et aussi pour ce que, — d'après ce qui nous a été dit... <( mais cette fois-là nous n'y étions pas — comme vous êtes « gentilhomme, la comtesse entend vous faire chevalier du a bain à ses frais ; là, vous attendrez jusqu'à ce que vienne « vous chercher celui que nous enverrons. Et pour que vous « soyez informé de tout, il viendra pour vous chercher une « bête noire et cornue, pas très grande; elle ira, faisant « devant vous sur la place de grands sauts et soufflant très « fort pour vous effrayer; mais quand elle verra que vous « ne vous épouvantez point, elle s'approchera doucement de i< vous. Quand elle sera tout près, vous descendrez alors « sans crainte de dessus le tombeau, et, sans penser à invo^ « quer Dieu ou les saints, vous monterez sur son dos, et « aussitôt que vous y serez monté, vous vous croiserez les « mains sur la poitrine, sans toucher la bête. Alors, elle « s'en ira doucement et vous portera vers nous. Mais pen- « dant tout ce temps, si vous vous recommandez à Dieu ou « aux saints, ou si vous avez peur, je vous préviens qu'elle « pourrait bien vous jeter en un lieu où vous ne sentiriez « pas bon ; et pour ce, si vous n'avez pas assez de cœur « pour ne point trembler, n'y allez pas, car vous vous nui- « riez à vous-même, sans aucun profit pour nous. — »
« Le médecin dit alors : « — Vous ne me connaissez pas « encore; vous vous méfiez peut-être parce que je porte des « gants aux mains et des vêtements longs. Si vous saviez ce « que j'ai fait autrefois de nuit à Bologne, quand j'allais « parfois avec mes camarades courir les femmes, vous seriez « étonnés. Sur ma foi en Dieu, il y eut telle nuit où, une « femme ne voulant pas venir avec nous — c'était une mal-
298 LE DÉOAMÉBON.
« heureuse et, -qui pis est, pas plus haute que le coude — « je lui donnai tout d'abord de grands coups de poing, « puis rayant prise de force, je crois que je la portai plus « d'un jet d'arbalète, et je fis tant qu'il fallut qu'elle vînt « avec nous. Une autre fois, je me souviens que, n'ayant <( avec moi personne autre qu'un mien serviteur, je passai « un peu après VAve Maria le long du cimetière des Frères « Mineurs, où l'on avait le jour même enterré une femme, « et je n'éprouvai pas la moindre peur. Pour ce, ne vous « méfiez pas de mon courage, car, pour courageux et vaillant, « je ne le suis que trop. Et je vous dis que pour vous faire « honneur, je mettrai ma robe d'écarlate avec laquelle je « fus fait docteur ; vous verrez si la compagnie ne se réjouira « pas quand elle me verra, et si je ne serai pas fait promp- « tement capitaine. Vous verrez aussi comme la chose ira (( quand j'y serai, puisqu'avant même de m'avoir vu, cette « comtesse s'est tellement amourachée de moi, qu'elle veut « me faire chevalier du bain ; et probablement la chevalerie « nejn'ira pas si mal, et je saurai bien la soutenir. Laissez- « moi seulement faire. — » « Bufifamalcco dit : « — Vous « parlez fort bien ; mais prenez garde de nous faire le tour « de ne pas venir ou de ne pas vous y trouver quand nous « vous enverrons chercher. Je dis cela pour ce qu'il fait « froid, et que vous, messieurs les médecins, vous craignez « beaucoup le froid. — » « — Ne plaise à Dieu — dit le médecin — je ne suis pas de ces frileux; je n'ai cure du « froid ; quand je me lève la nuit pour les besoins du corps, (c comme il arrive parfois à chacun, je ne mets pas autre « chose sur ma chemise que ma pelisse; et pour ce, j'y serai « certainement. — »
« Les deux compères étant partis, le maître, dès que la nuit fut venue, trouva un prétexte vis-à-vis de sa femme, et
ayant pris en cachette sa belle robe, il l'endossa, et quand il lui parut temps, il se rendit sur un des tombeaux susdits ; là, sur ces marbres resserrés, le froid était grand, il se mit à attendre la bête. Buffamalcco qui était grand et robuste de sa personne, se procura un de ces masques dont on se servait pour certains jeux qui ne se font plus, et se mit sur le dos une pelisse noire à l'envers ; et il s'accoutra de telle sorte avec elle qu'il ressemblait à un ours, si ce n'est que sa figure était celle d'un diable et avait des cornes. Ainsi accoutré, il s'en alla sur la place neuve de Santa Maria Novella, suivi de loin par Bruno, qui voulait voir comment la chose irait. Dès qu'il se fut aperçu que le maître y était, il se mit à gambader et à faire une grandissime rumeur par la place, à souffler, à hurler et à grincer des dents comme s'il eût été enragé. A peine le maître l'eut-il vu et entendu, que tous ses poils se hérissèrent sur son dos, et qu'il se mit à trembler de tous ses membres, comme quelqu'un qui était plus poltron qu'une femme ; et il y eut un moment où il aurait préféré être chez lui que là. Mais cependant, puisqu'il y était venu, il s'efforça de se rassurer, tant l'emportait son désir d'arriver à voir les merveilles dont on lui avait parlé.
« Quand Buffamalcco eut exhalé quelque temps sa rage^ comme je viens de le dire, feignant de s'apaiser, il s'appro*cha du tombeau sur lequel était le maître, et se tint immo* bile. Le maître, tout tremblant de peur, ne savait que faire, s'il devait monter sur la bête ou n'y pas monter. Enfin, craignant qu'elle ne lui fît du mal s'il n'y montait pas, cette nouvelle peur chassa la première, et il descendit du tombeau disant tout bas : Dieu me soit en aide ! Puis il moiità sur là bète, et après s'y être bien installé, il se croisa les mains^ tout tremblant, de la façon qu'il lui avait été dit. Alors Buffamalcco se dirigea doucement vers Santa Maria délia
300 LE DECAMEBON.
Scala, et marchant à quatre pattes il le porta jusque vers les dames de Ripole. Il y avait alors dans cette rue des fosses dans lesquelles les laboureurs des champs voisins faisaient vider la comtesse de Givillari pour engraisser leurs champs. Dès que Buffamalco fut auprès, il s*approcha du bord de Tune d'elle, et prenant bien son temps, il porta la main à Tun des pieds du médecin, et s'en débarrassant d'un coup d'épaule, il le jeta dans la fosse la tête la première ; puis il se mit à grincer des dents, à sauter, à faire le furieux, et s'en alla le long de Santa Maria délia Scala du côté du pré d'Ognisanti où il retrouva Bruno qui, ne pouvant se retenir de rire, s'était enfui. Et tous deux s'en donnant à cœur joie, se mirent à regarder de loin ce que ferait le médecin embrené.
a Messer le médecin, se voyant dans un endroit si abcminable, s'efforçait de se relever et d'en sortir,- et retombant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, il s'empêtrait de la tête aux pieds; enfin, dolent et tout plaintif, après en avoir avalé quelques drachmes, il réussit à en sortir, en y laissant toutefois son capuchon. S'essuyant avec les mains du mieux qu'il pouvait, ne sachant quel autre parti prendre, il s'en retourna chez lui et frappa jusqu'à ce qu'on lui ouvrît. Il était à peine entré, et la porte venait de se refermer sur lui, que Bruno et Buffamalcco arrivèrent juste pour entendre comment le maître était reçu par sa femme. S'étant mis à écouter, ils entendirent la dame lui dire les plus grosses injures qui eussent jamais été dites à un pauvre diable ; elle disait : « — Eh I comme cela te sied bien I Tu étais allé voir « quelque autre femme, et tu voulais paraître devant elle « avec honneur dans ta robe d'écarlate. Or, ne te suffisais-je « pas, moi? Ma mie, je suffirais à tout un peuple, et non- « seulement à toi. T'eusse-t-on aussi bien noyé comme on
« t'a jeté là où tu méritais d'être jeté. Voilà, par ma foi, un « honnête médecin ! Il a femme, et il \a la nuit chercher les « femmes des autres! — » Et pendant que le -médecin se faisait laver du haut en bas, la dame ne cessa de le tourmenter jusqu'à minuit avec de semblables reproches et bon nombre d'autres.
« Le lendemain matin, Bruno et Buffamalcco, après s'être peints sur toute la peau des taches livides comme en laissent les coups de bâton, s'en vinrent à la maison du médecin, et le trouvèrent déjà levé. Etant entrés, ils sentirent que tout y puait, car on n'avait pas encore pu tout nettoyer. Le médecin les voyant venir, alla à leur rencontre, disant que Dieu leur donnât le bonjour. A quoi Bruno et Buffamalcco, qui s'étaient entendus d'avance, répondirent d'un air courroucé : « — Nous ne vous en disons pas autant; au contraire, « nous prions Dieu qu'ilvous donne tant de maie an que vous « enmourriez,commeétantleplusdéloyal,Jeplusgrand traître « qui existe; pour ce qu'il n'a point dépendu de vous, alors « que nous, nous efforcions de vous faire honneur et plaisir, « que nous n'ayions été assommés comme des chiens. Grâce « à votre déloyauté, nous avons reçu cette nuit tant de coups, « qu'il en faudrait moins pour qu'un âne aille à Rome ; sans « compter que nous avons été sur le point d'être chassés de « la compagnie dans laquelle nous avions tout préparé pour « vous faire recevoir. Et si vous ne nous croyez point, re- « gardez notre pauvre corps comme il est arrangé. — » Et s'étant retirés dans un coin, ils ouvrirent le devant de leurs vêtements et lui montrèrent leur poitrine toute peinte, qu'ils se hâtèrent de recouvrir. Le médecin voulait s'excuser et parler de sa mésaventure, et comment il avait été jeté dans la fosse; mais Buffamalcco lui dit : « — Je voudrais qu'il vous « eût jeté du haut du pont dans l'Arno. Pourquoi vous êtes-