II
338 LE DéOAMÉBON.
descendit dans la taverne, et là, après avoir bu un tantinet, il se mit à jouer avec quelques voyageurs qui, en peu de temps, lui eurent gagné les quelques deniers qu'il avait, ainsi que les vêtements qu'il portait ; sur quoi, désireux de se rattrapper, il s'en alla, tout en chemise qu'il était, à l'endroit où reposait l'Anginllieri, et le voyant profondément endormi, il lui prit tout l'argent qu'il avait dans sa bourse, puis retourna au jeu où il perdit cet argent comme il avait perdu l'autre.
« L'Angiuliieri s'étant réveillé se leva, et s'étant habillé s'enquit de Fortarrigo. Gomme on ne'le trouvait pas, l'AngiuUieri pensa qu'il devait dormir ivre en quelque endroit, comme il avait l'habitude de le faire autrefois. Pour quoi, s'étant décidé à le laisser, il fit mettre la selle et sa valise sur son palefroi, remettant de se munir d'un autre familier quand il serait à Gorsignano. Au moment de payer l'hôte, il ne se trouva plus aucun argent ; de quoi il y eut grande rumeur et grand trouble dans toute l'hôtellerie, l'Anginllieri disant qu'il avait été volé céans, et menaçant de les faire tous conduire en prison à Sienne. Là-defisus, arrive Fortarrigo en chemise qui venait pour enlever les habits, comme il avait fait pour l'argent. Voyant l'Angiuilléri prêt à monter à che* val, il dit : « — Qu'est cela, AngiuUieri? Voulons-nous ùous it en aller déjà? Eh ! attends un peu. Il doit venir ici tantôt <c un compère qui a pris mon pourpoint en gage pour trente- (i huit sols ; je suis sûr qu'il nous le rendra pour trente-cinq a si nous le payons comptant. — >3f Pendant qu'il parlait, survint quelqu'un qui assura l' AngiuUieri que c'était Fortarrigo qui lui avait volé son argent en lui montrant la somme qu'il avait perdue. Pour quoi, l'Angiullieri, fort courroucé, dit à Fortarrigo toutes sortes d'injures, et s'il n'avait pas craint autre chose plus qu'il ne craignait Dieu, il lui aurait fait un
NEUVIÈME JOUBNÈE. 339
mauvais parti ; enfin, le menaçant de le faire pendre par le col, ou de le faire bannir de Sienne sous peine de la potence, il monta à cheval.
« Le Fortarrigo, comme si rAngiuUieri eût parlé à un autre et non à lui, disait : « — Eh ! AngiuUieri, laissons-là « toutes ces paroles qui ne valent pas le diable ; pensons a seulement à cela ; nous le rachèterons pour trente-cinq « sols, en le payant comptant, tandis que si nous attendons « jusqu'à demain, il ne vaudra pas moins de trente-huit, « comme il m'a prêté ; il me fait cette concession parce que « je me suis remis à sa discrétion. Eh ! pourquoi ne gagne- « rions-nous pas ces trois sols? — » L' AngiuUieri, l'entendant parler de la sorte, se désespérait, surtout en se voyant regarder de travers par ceux qui l'entouraient et qui semblaient croire non pas que le Fortarrigo eût joué les deniers de rAngiuUieri, mais que TAnginllieri s'était emparé des siens ; il lui disait : « — Qu'ai-je à faire de ton pourpoint ? « Que pendu sois-tu par la gorge, car non-seulement tu m'as « volé mon argent et tu l'as joué, mais tu as retardé mon « départ, et par-dessus le marché tu te moques de moi. — )> Le Fortarrigo n'en restait pas moins impassible comme si ce n'eût pas été à lui qu'on parlât, et il disait : « — Eh ! pourquoi « ne veux-tu pas me faire gagner ces trois sols ? Crois- tu que « je ne puisse pas te les prêter encore? Va; fais-le si tu as « souci de moi. Pourquoi es-tu si pressé? Nous arriverons « bien encore ce soir à Torrenieri. Va, tire ta bourse ; sache « que je pourrais chercher dans tout Sienne sans en trouver « un qui m'allât aussi bien que celui-ci ; et dire que je le lui ai « laissé pour trente-huit sols alors qu'U en vaut encore quart rante et plus ! Tu me ferais ainsi tort de deux façons. — »
« L' AngiuUieri, saisi d'un grand ennui en se voyant voler par ce drôle et en s'entendant tenir pareil langage, sans plus
340 LE DÉCAMÉBON.
répondre, fit faire volte-face à son palefroi, et prit le chemin de Torrenieri. Sur quoi, leFortarrigo saisi d'une subite malice, se mit à trotter derrière lui en chemise. Il avait déjà fait deux bons milles à ses trousses en le priant de lui rendre son pourpoint, et l'AngiuUieri allait plus vite pour s'ôter cette rumeur des oreilles, quand Fortarrigo aperçut des laboureurs dans un champ voisin de la route, en avant de rAngiuUieri ; il se mit à leur crier de toutes ses forces : « — Arrêtez-le, arrêtez-le. — » Pour quoi, ces gens, qui avec sa houe, qui avec sa bêche, s'étant mis en travers du chemin de rAngiuUieri, Farrêtèrent et se saisirent de lui, pensant qu'il avait volé celui qui courait après lui en chemise. L'AngiuUieri eut beau leur dire qui U était et comment le fait s'était passé, cela lui servit peu. Mais le Fortarrigo, accouru sur les lieux, dit d'un air courroucé : « — Je ne « sais pourquoi je ne te tue point, larron déloyal, qui t'en- « fuies avec ce qui m'appartient. — » Et s'étant retourné vers les laboureurs, il dit : « — Vous voyez, messieurs, en « quel équipage il m'a laissé dans l'auberge, après avoir « joué tout ce qui était à moi ! Je puis bien dire que c'est « grâce à Dieu et à vous que j'aurai au moins recouvré « une partie de mon bien, dont je vous serai toujours « tenu. — » L'AngiuUieri disait tout le contraire, mais on ne l'écoutait pas. Le Fortarrigo, avec l'aide des paysans, le fit descendre de son palefroi, le dépouilla de ses habits qu'il revêtit, et étant monté à cheval, retourna à Sienne, laissant rAngiuUieri en chemise et pieds nus, et disant partout qu'il avait gagné à l'AngiuUieri son cheval et ses habits. Quant à l'AngiuUieri, qui croyait s'en aUer en riche équipage vers le Cardinal dans la Marche, il revint pauvre et en chemise à Buonconvento, et, de honte, n'osa pas retourner tout de suite à Sienne. Quelques vêtements lui ayant été prêtés, il monta
sur le roussin que chevauchait Fortarrigo, et s'en alla chez ses parents à Gorsignano, avec lesquels il resta jusqu'à ce qu'il fût de nouveau secouru par son père. C'est ainsi que la malice du Fortarrigo entrava la bonne résolution de F Angiullieri; toutefois celui-ci ne laissa pas en temps et lieu ce méchant tour impuni. — »
NOUVELLE V
Calandrino s'amourache d'une jeune filie, Bruno lui fait un talisman sous forme d'écrit) en lui disant qu'aussitôt qu'il en toucherait la jeune fille, celle-ci le suivrait. Calandririo ayant obtenu un rendez-vous, sa femme le surprend et fait grand tapage.
Quand Neiphile eut fmi sa courte nouvelle, sans que la compagnie en eût ni trop ri, ni trop parlé, la reine s'étant tournée vers la Fiammetta, lui ordonna de poursuivre. Celle-ci, toute joyeuse, répondit : Volontiers! et commença : « — Très gentes dames, comme vous le savez, je crois, il est des choses qui plaisent toujours davantage plus on en parle, si celui qui parle veut se donner la peine de bien choisir le temps et le lieu convenables. Et pour ce, si je considère le motif pour lequel nous sommes ici ;— et nous y sommes pour nous tenir en fête et avoir du bon temps, et non pour autre motif — j'estime que tout ce qui pourra nous procurer fête et plaisir, a ici son lieu et place ; et bien qu'on ait pu en parler déjà mille lois, on ne peut qu'éprouver du plaisir en en parlant encore. Pour quoi, bien qu'il ait été souvent question entre nous des faits et gestes de Calandrino, si je considère, comme vous l'a dit il y a un moment Philostrate,
84Î LB dAcAM^BON.
quHls sont tous plaisants, je me hasarderai, en sus de celles qui ont déjà été dites, à vous conter une nouvelle, laquelle, si j'eusse voulu ou si je voulais m*écarter de la vérité, j'aurais bien su, je saurais bien composer et raconter sous d'autres noms ; mais pour ce que se départir de la vérité en racontant diminue grandement le plaisir de ceux qui écoutent, je vous la dirai sous sa propre forme, pour la raison sus* dite.
« Niccolo Gomacchini fut notre concitoyen. C'était un homme très riche, et parmi ses autres domaines, il en possédait un fort beau à Gamerata, sur lequel il fit construire un élégant et magnifique château. Il s'entendit, i)our le faire complètement peindre, avec Bruno et Buffamalcco, lesquels, pour ce qu'il y avait beaucoup de travail, s'adjoignirent Nello et Galandrino, et se mirent à la besogne. Bien qu'il y eût en ce château bon nombre de chambres bien fournies en lits et autres choses opportunes, une vieille servante y demeurait seule pour le garder, sans autres domestiques ; aussi, un fils du susdit Niccolo, nommé Filippo, en jeune homme qu'il était et non marié, avait coutume d'y mener parfois quelque femme pour se divertir, de l'y garder un jour ou deux, puis de la renvoyer. Une fois, entre autres, il lui arriva d'en amener une qui avait nom la Niccolosa, et qu'un triste homme, nommé le Mangione, entretenait en une maison de Gamaldoli, et prétait en louage. Cette fille était belle et bien vêtue, et, pour une femme de son métier, se tenait et parlait bien.
(( Étant un jour sortie de sa chambre à l'heure de midi, en jupon blanc, et les cheveux roulés autour de la tête, pour se laver les mains et la figure à un puits qui se trouvait dans la cour du château, Galandrino y vint par hasard pour puiser de l'eau, et la salua familièrement. La donzelle, lui ayant rendu son salut, se mit à le regarder, plus pour ce qu'il
NEUVIÈME JOUENÉE. 343
lui paraissait un homme naïf, que par un désir quelconque. Calandrino, de son côté, se mit à l'examiner, et comme elle lui parut belle, il trouva un prétexte pour rester près d'elle et ne pas rapporter Teau à ses compagnons. Mais, ne la connaissant point, il n'osait rien lui dire. Elle, qui s'était aperçue qu'il la regardait, le regardait aussi parfois pour se moquer de lui, en poussant quelque soupir ; pour quoi, Calandrino s'en coiffa soudain, et ne s'en alla de la cour que lorsqu'elle eut été rappelée dans la chambre par Filippo.
« Calandrino étant retourné à son travail, ne faisait que soupirer; de quoi Bruno, qui le taquinait sans cesse pour ce qu'il prenait grand plaisir à ses sottises, s'étant aperçu, lui dit : « — Que diable as-tu, compère Calandrino? Tu ne a fais que souffler ! — » A quoi Calandrino dit : « — Com- « père, si j'avais quelqu'un qui voulût m'aider, cela irait « bien. — » « — Comment? — dit Bruno. — » A quoi Calandrino dit : « — Il ne faut le dire à personne; il y a « là-bas une jeune femme qui est plus belle qu'une fée, et « qui est si fort amoureuse de moi, que cela te semblerait « un grand cas. Je m'en suis aperçu tout à l'heure en allant « chercher de l'eau. — » « — Eh I — dit Bruno — prends « garde que ce ne soit la femme de Filippo. — » Calandrino « dit : « — Je crois que c'est elle, pour ce qu'il l'a appelée, « et qu'elle s'en est allée dans sa chambre ; mais qu'est-ce « que cela fait? Je tromperais le Christ en de semblables « choses, et non pas seulement Filippo. Je te vais dire la « vérité, compère; elle me plaît tant, que je ne pourrais te « le dire. — » Bruno dit alors : « — Compère, je saurai te « dire qui elle est; et si elle est la femme de Filippo, j'ar- « rangerai en deux mots tes affaires, pour ce qu'elle est fort « mon amie. Mais comment ferons-nous pour que Buffa- <( malcco ne le sache pas? Je ne puis jamais lui parler qu'il
344 LE DÉCAHÉBON.
« ne soit avec moi. — » Galandrino dit : « — De Buffa- « malcco je n'ai cure, mais gardons-nous de Nello ; car il est « parent de la Tessa, et il nous gâterait tout. — » a — Bien « dit, — répliqua Bruno,
(( Or Bruno savait fort bien qui était la donzelle, car il l'avait vue arriver, et du reste Filippo le lui avait dit. Pour quoi, Galandrino ayant un instant quitté sa besogne pour aller la voir, Bruno raconta tout à Nello et à Buffamalcco, et ils arrangèrent en secret ensemble ce qu'ils devaient faire à propos de cet amourachement de Galandrino. Dès que celui-ci fut de retour, Bruno lui dit tout bas : « — L'as-tu vue? — » Galandrino répondit : « — Eh ! oui ; elle m'a tué. — » Bruno dit : « — Je veux aller voir si c'est bien celle que je crois ; si « c'est elle, laisse-moi faire. — » Sur ce, Bruno étant descendu dans la cour, s'en alla trouver Filippo et la dame ; il leur dit par le menu ce que c'était que Galandrino, ce qu'il lui avait dit, et arrêta avec eux ce que chacun aurait à faire et à dire pour avoir liesse et plaisir de l'amourachement de Galandrino. Puis étant retourné vers Galandrino, il lui dit : « — G'est bien elle ; et pour ce, il faut procéder sagement, « car si Filippo s'apercevait de la chose, toute l'eau de l'Amo « ne nous laverait pas. Mais que veux-tu que je lui dise de ta part, si je viens à lui parler ? — » Galandrino répondit : « — Eh ! tu lui diras tout d'abord premièrement que je lui « souhaite mille muids de ce bon bien qui fait engrosser ; et « puis que je suis son serviteur si elle veut quelque chose ; « m'as-tu bien compris? — » « — Oui, — dit Bruno — « laisse-moi faire. — »
« L'heure du souper venue, nos compères ayant quitté leur ouvrage et étant descendus dans la cour où étaient Filippo et laNiccolosa, s'y arrêtèrent quelque temps pour faire plaisir à Galandrino qui se mit à regarder la Niccolosa et à lui faire
les plus belles œillades du monde, tant et si bien qu'un aveugle s'en serait aperçu. De son côté, la donzelle faisait tout ce qu'elle croyait devoir le bien enflammer, s'inspirant le mieux du monde des renseignements que Bruno lui avait donnés sur les manières de Calandrino. Filippo, Buffamalcco et les autres faisaient semblant de causer entre eux et de ne pas s'apercevoir de ce manège. Mais au bout d'un moment, au grandissime ennui de Calandrino, ils s'en allèrent; et tandis qu'ils se dirigeaient sur Florence, Bruno dit à Calandrino : « — Je te dis bien que tu la fais fondre comme glace « au soleil ; par la corps Dieu, si tu apportes ici ta guitare, et si « tu chantes un peu avec elle quelques chansons d'amour, « tu la feras se jeter par les fenêtres pour venir te trou- « ver. — » Calandrino dit :« — Tu crois, compagnon, tu « crois que je ferai bien de l'apporter? — » « Oui, — ^ ré- « pondit Bruno. — » A quoi Calandrino dit : « — Tu ne « m'as pas cru aujourd'hui quand je te disais : pour sûr, « compère, je suis d'avis que je sais mieux que quiconque « faire ce que je veux. Qui aurait su, sinon moi, rendre si « vite amoureuse une aussi belle dame que celle-ci? En « bonne vérité, Tauraient-ils su faire, ces jouvenceaux de « trombe marine, qui s'en vont toute la journée ici et là, et « qui ne sauraient pas, en mille ans, assembler trois poignées « de noix ? Or, je veux que tu me voies un peu avec mon « rebec ; tu verras un beau jeu. Sache bien que je ne suis « pas aussi vieux que je te semble ; elle s'en est bien apera çue, elle ; mais je l'en ferai apercevoir autrement, si je lui « pose le grappin sur le dos. Par la cordieu, je lui ferai un « tel jeu, qu'elle courra après moi, comme la folle après son « enfant. — » « Oh ! — dit Bruno — tu la fourrageras ; il « me semble te voir mordre, avec tes dents faites comme des « chevilles de guitare, sa bouche vermeille et ses joues qui
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« ressemblent à deux roses, et puis la manger tout ence tière. — » Galandrino, entendant cela, et croyant être déjà à la besogne, s'en allait chantant et dansant, si joyeux qu'il ne tenait plus dans sa peau.
c( Le lendemain, ayant apporté son rebec, il chanta de nombreuses chansons, au grand plaisir de toute la bande. Bref, il en vint à un tel désir de voir souvent la donzelle, qu'il ne travaillait presque plus, allant mille fois par jour tantôt à la fenêtre, tantôt à la porte, tantôt dans la cour pour la voir. De son côté, la dame, agissant fort adroitement suivant les instructions de Bruno, lui en donnait de nombreuses occasions. Bruno, d'autre part, répondait lui-même à ses messages, et écrivait parfois aussi au nom de la dame. Quand celle-ci n'était pas au château, ce qui arrivait la plus grande partie du temps, il faisait venir des lettres d'elle, dans lesquelles elle donnait à Galandrino grande espérance pour ses désirs, et lui disait qu'elle était chez ses parents, où il ne pouvait point, présentement, la voir. De cette façon, Bruno etBuffamalcco, qui tenaient l'affaire en main, se divertissaient le mieux du monde des faits et gestes de Galandrino, se faisant parfois donner, comme si c'était demandé par la dame, tantôt un peigne d'ivoire, tantôt une bourse, tantôt un petit couteau et autres bagatelles, et lui donnant en échange des bijoux faux de nulle valeur, et dont Galandrino faisait une merveilleuse fête. En outre, ils en tiraient de bons repas et d'autres honnêtetés, afin qu'ils fussent soucieux de ses intérêts.
« Or, après qu'ils l'eurent bien tenu deux mois de cette façon, sans plus en arriver au fait, Galandrino voyant que l'ouvrage tirait à sa fin, et comprenant que s'il ne venait pas à bout de ses amours avant que le travail fût fini, il ne pourrait jamais plus retrouver l'occasion favorable, commença
NEUVIEME JOUENÉB. 347
à presser et à solliciter Bruno. Pour quoi, la jeune fille étant un jour venue au château, Bruno, après avoir combiné avec elle et avec Filippo ce qu'il y avait à faire, dit à Galandrino : « — Vois, compère, cette dame m'a bien mille fois promis « de faire ce que tu voudrais, et elle n'en fait rien ; aussi « il me semble qu'elle te mène par le bout du nez ; et pour « ce, puisqu'elle ne fait pas ce qu'elle a promis, nous le lui « ferons faire, qu'elle veuille ou non, si tu le veux. — » Galandrino répondit : « — Eh I oui, pour l'amour de Dieu, « faisons vite. — » Bruno dit : « — Auras-tu le courage de « la toucher avec un talisman que je te donnerai ? — » « — Oui bien — dit Galandrino. — » « — Donc, — dit Bruno, -- fais en sorte de m'apporter un peu de parchemin « vierge, une chauve-souris vivante et une chandelle bénite, « et puis, laisse-moi faire. — »
« Galandrino passa toute la nuit suivante avec toutes sortes d^engins pour prendre une chauve-souris ; à la fin il en prit une et la porta à Bruno avec les autres choses que celui-ci lui avait demandées* Bruno, s*étant retiré dans une chambre, écrivit sur ce parchemin certaines balivernes de son crû en caractères fantastiques, et le lui rapporta eti disant i « — Galandrino, sache que, lorsque tu la toucheras avec « cet écrit, elle te suivra incontinent et fêta tout ce que tu « voudras. Si donc Filippo s'en va aUjourd^hui quelque « part, accoste-là sous un prétexte quelconctue et touche-la, t( puis va-t-en dans la grange qui est à côté. Car c*est Teil- « droit le plus propice, pour ce que perfeonne n'y va jamais ; m tu verras ^'elle t'y suivra ; Ulie fois qu^elle y sera, tu sais « bien ce que tu as à faire: — >> Gâlàndririo fut l'homme le plus joyeui du mondé, prit lé parchemin et dit : « — Gom- « père, laisée-moi faire. — »
« Nello, dont Galandrino se défiait, s'amusait comme les
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autres de tout cela, et contribuait avec eux à le bafouer; pour ce, ainsi que Bruno Tavait arrangé, il s'en alla à Florence trouver la femme deCalandrino, et lui dit : « — Tessa, « tu sais quelle raclée Galandrino te donna sans la moindre « raison le jour qu'il revint avec les pierres du Mugnon, et « pour ce, j'entends que tu t'en venges ; et si tu ne le fais « pas, je ne veux plus t'avoir jamais pour parente ni amie. « Il s'est amouraché là-bas. d'une dame, et cette femme est « assez dévergondée pour s'enfermer souvent avec lui ; et il « n'y a pas bien longtemps qu'ils se sont donné rendez-vous ; « pour quoi, je veux que tu te venges, et qu'après l'avoir « pris sur le fait, tu le corriges d'importance. — » La dame, en entendant cela, ne crut pas à un jeu, mais s'étant levée d'un bond, elle se mit à dire : « — Eh I larron public, me (( fais'tu cela? Par la croix de Dieu, cela ne se passera pas tf ainsi sans que je ne te le fasse payer. — » Et, ayant pris son manteau, et emmenant avec elle une petite servante, elle alla au château avec Nello, plus vite qu'il n'était besoin.
« Dès que Bruno la vit venir de loin, il dit à Filippo : « — Voici notre ami. — » Pour quoi, Filippo étant allé là où Galandrino et les autres travaillaient, dit : » — Maî- « très, il faut que j'aille tout de suite à Florence ; travaillez « à force. — » Et feignant de partir, il alla se cacher dans un endroit d'où, sans être vu, il pouvait voir tout ce que ferait Galandrino.
(( Gelui-ci, dès qu'il pensa que Filippo était assez loin, descendit dans la cour où il trouva la Niccolosa seule, et entra en conversation avec elle. La dame, qui savait ce qu'elle avait à faire, l'accueillit avec un peu plus de familiarité que d'habitude. Sur quoi Galandrino la toucha avec son parchemin, et dès qu'il l'eut touchée, sans plus rien dire, se dirigea vers la grange où la Niccolosa le suivit. Quand ils y
NEUVIÈME JOUBNÉE. 349
furent entrés, après avoir fermé la porte, elle embrassa Calandrino, le renversa à terre sur la paille qui se trouvait là, se mit à cheval sur lui et lui tenant les mains sur les épaules sans le laisser approcher de son visage, elle se mit à le regarder comme un grand objet de convoitise, disant : « — Omon doux Calandrino, cœur démon corps, mon âme, « mon bien, ma paix, depuis combien de temps ai-je désiré « de t'avoir et de te pouvoir tenir à mon souhait 1 Tu m'as, « par ta gentillesse, tiré tout le fil de la chemise, tu m'as « chatouillé le cœur avec ton rebec ; est-il bien possible que je « te tienne? — » Calandrino, pouvant à peine remuer, disait : « — Eh I ma douce âme, laisse-moi te baiser. — » La Niceolosa disait : « — Oh! tu as grande hâte; laisse-moi « d'abord te voir tout mon saoul ; laisse-moi me rassasier « les yeux de ton doux visage. — »
« Bruno et Buffamalcco étaient allés rejoindre Filippo, et tous les trois voyaient et entendaient tout. Or Calandrino en était au moment de vouloir baiser la Niccolosa à toute force, quand arriva Nello avecMonna Tessa. En arrivant, Nello dit : « — Je parie qu'ils sont ensemble. — » Quand ils furent à la porte de la grange, la dame qui enrageait, la poussant avec les mains, l'ouvrit toute grande, et étant entrée, vit la Niccolosa à cheval si^r Calandrino. Niccolosa, en voyant la dame, se leva soudain, s'enfuit, et s'en alla là où était Filippo. Monna Tessa sauta, les ongles en l'air, au visage de Calandrino qui n'avait pas encore eu le temps de se lever, le lui égratigna du haut en bas, puis, le prenant par les cheveux, et le traînant deçà delà, elle se mit à dire : « — Failli « chien, voilà donc ce que tu me fais? Vieil imbécile ! maudit « soit le bien que je t'ai voulu ; donc, tu ne crois pas avoir « assez à faire chez toi, que tu vas t'amouracher par ailleurs? « Voilà un bel amoureux! Ne te connais-tu donc point, ti. 30
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« malheureux? Ne te connais-tu point, sot que tu es? Ente « pressant tout entier, il ne sortirait pas assez de jus pour « faire une sauce. Par Dieu, ce n'était pas la Tessa qui t*en- « grossait tout à l'heure; que Dieu la punisse quelle « qu'elle soit, car pour sûr elle doit être peu de chose pour a avoir désir d'un aussi beau bijou que toi ! — »
« En voyant arriver sa femme, Galandrino n'était resté ni mort ni vif; il n'eut pas le courage de faire la moindre défense ; mais tout égratigné, tout pelé, tout battu qu'il était, il ramassa son chapeau et se leva, se bornant à prier humblement sa femme de ne pas crier, si elle ne voulait qu'il fût haché en pièces, pour ce que celle avec qui il était, était la femme du mdtre de la maison. La dame dit : « — Soit ! « que Dieu lui donne la maie an. — » Bruno et Buffamalcco qui, en compagnie de Filippo et de la Niccolosa, avaient ri tout leur saoul de cette scène, feignant d'accourir au bruit, arrivèrent sur les lieux, et après avoir eu beaucoup de peine à apaiser la dame, ils conseillèrent à Galandrino de s'en aller à Florence et de ne plus revenir au château, de peur que Filippo, s*il venait à savoir quelque chose de tout cela, ne lui ûi un mauvais parti. Ainsi donc, Galandrino triste et battu, tout égratigné et les cheveux arrachés, s'en revint à Florence tt^osant plus retourner là-haut, et mit fin à ses amours, tourmenté et molesté jour et nuit par les reproches de sa femme, après avoir donné beaucoup à rire à ses compagnons ainsi qu'à la Niccolosa et à Filippo< — n
NEUVIÈME JOTTBKÉE. 351
NOUVELLE VI
Deux jeunes gens logent chez un hôtelier. L'un couche avec sa fille, l'autre avec sa femme. Celui qui avait couché avec la fille, couche ensuite dans le même lit que le père auquel il raconte tout, croyant le dire à son compagnon. Une dispute s'ensuit. La femme de l'hôtelier, étant allée dans le lit de la fille, arrange tout avec certaines paroles.
Galandrino qui avait déjà fait rire bien des fois la coinpa« gnie, la fit encore rire cette fois. Quand les dames eurent assez devisé de ses faits et gestes, la reine ordonna à Pamphile de parler; celui-ci dit : « — Louables dames, le nom de la Niccolosa aimée de Galandrino, m*a remis en mémoire une nouvelle touchant une autre Niccolosa, et qu'il me plaît de vous conter, pour ce que vous y verrez comment la subite prévoyance d'une bonne dame évita un grand scandale.
« Dans la plaine du Mugnon, était, il n'y a pas longtemps, un brave homme qui donnait, pour leur argent, à manger et à boire aux voyageurs ; et, bien qu'il fût pauvre et que sa maison fût petite, il lui arrivait parfois de loger par grand besoin, non pas tout le monde, mais des gens de connaissance. Cet homme avait une femme très belle dont il avait eu deux enfants : l'une était une jeune fille de quinze à seize ans et non encore mariée ; l'autre était un petit garçon qui n'avait pas encore un an et que sa mère allaitait. La jeune fille avait attiré les regards d'un jeune gentilhomme de notre cité, aux manières agréables et plaisantes, qui fréquentait beaucoup l'endroit, et aimait ardemment la belle. Celle-ci qui était fort glorieuse d'être aimée par un jeune homme de cette qualité, en s'efforçant de le retenir en son amour par des manières aimables, s'énamoura pareillement de lui,
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et plusieurs fois, suivant le désir des deux parties, cet amour aurait eu bonne fin, si Pinuccio, — c'est ainsi que le jouvenceau avait nom — n'eût voulu éviter le déshonneur de la jeune fille et le sien. Cependant, leur ardeur croissant de jour en jour, le désir vint à Pinuccio de se trouver avec elle, et il chercha dans sa pensée le moyen d'être hébergé chez son père, avisant, en homme qui connaissait la disposition intérieure de la maison de la jeune fille, que s'il se faisait qu'il y fût logé, il pourrait trouver l'occasion d'être avec elle sans que personne s'en aperçût. Cette pensée lui fut à peine venue en l'esprit, qu'il la mit sans retard à l'essai.
« Un soir, vers une heure tardive, lui et un sien compagnon fidèle, appelé Adriano, qui connaissait sort amour, ayant pris deux roussins de louage sur lesquels ils posèrent deux valises, sortirent de Florence, et après avoir fait un détour, arrivèrent en chevauchant dans la plaine du Mugnon, à la nuit tombante. Là, comme s'ils venaient de la Romagne, ils firent volte-face, et s'en vinrent frapper à l'auberge du brave homme. Celui-ci qui les connaissait beaucoup tous les deux, leur ouvrit promptement la porte. Pinuccio lui dit : « — Vois, « il faut que tu nous héberges cette nuit ; nous pensions pou- <( voir entrera Florence, et nous nous sommes si peu pressés, « que nous sommes arrivés ici, comme tu vois, à l'heure « qu'il est. — » A quoi l'hôte répondit : « — Pinuccio, tu « sais bien comme je suis peu en état de pouvoir héberger « des hommes comme vous ; mais pourtant, puisque l'heure « vous a surpris ici, et qu'il n'est plus temps d'aller ailleurs, « je vous hébergerai volontiers comme je pourrai. — » Les deux jeunes gens étant donc descendus de cheval, et étant entrés dans l'auberge, pansèrent tout d'abord leurs roussins, puis, ayant apporté avec eux de quoi bien manger, ils soupèrent avec l'hôte.
« Or, rhôte n'avait qu'une chambrette très petite, dans laquelle il avait mis du mieux qu'il avait pu trois lits, sans que pour cela il restât beaucoup d'espace libre; deux de ces lits étaient sur un même côté de la chambre et le troisième de l'autre côté en face des deux premiers, de sorte qu'on ne pouvait que difficilement passer entre eux. L'hôte fit préparer le moins mauvais de ces trois lits pour les deux compagnons et les fit coucher ; puis, au bout d'un moment, ni l'un ni l'autre ne dormant, bien qu'ils fissent semblant de dormir, l'hôte fit coucher sa fille dans un des deux autres lits et se mit dans le troisième avec sa femme qui, à côté du lit où elle était couchée, plaça le berceau dans lequel était son petit enfant. Les choses étant en cet état, et Pinuccio ayant bien vu comment tout était disposé, quand il lui sembla que chacun était endormi, il se leva doucement, s'en alla droit au petit lit où était couchée la jeune fille qu'il aimait et se glissa à côté d'elle. Celleci, encore qu'elle eût grand peur, l'accueillit joyeusement et il put goûter avec elle de ce plaisir qu'ils désiraient le plus i'un et l'autre.
« Pendant que Pinuccio était avec la jeune fille, il arriva qu'une chatte fit tomber quelque chose, ce que la maîtresse du logis étant éveillée entendit; pour quoi, craignant que ce ne fût autre chose, elle se leva dans l'osbcurité, et s'en alla à l'endroit où elle avait entendu le bruit. Sur ces entrefaites Adriano, qui ne pensait à rien de mal, se leva par hasard pour satisfaire un besoin naturel; en y allant, il trouva le berceau placé là par la dame, et ne pouvant passer sans l'ôter, il le prit, l'ôta de l'endroit où il était, et le posa à côté du lit où il couchait lui-même; puis ayant satisfait au besoin qui l'avait fait se lever, il revint se remettre dans son lit, sans plus songer au berceau. De son côté, la dame ayant cherché, et ayant trouvé que ce qui était tombé n'était point ce qu'elle pen-
351 LE DÉGAMÉBON.
sait, ne songea pas autrement à allumer une chandelle pour le voir, mais après avoir crié contre la chatte, elle revint dans la chambrette, et se dirigea à tâtons vers le lit où son mari dormait. Mais n'y retrouvant pas le berceau, elle se dit en elle-même : « — Eh ! pauvre de moi, voyez ce que Je faisais 1 « Sur ma foi en Dieu, Je m'en allais droit au lit de mes <( hôtes. — » Alors ayant fait quelques pas de plus et ayant trouvé le berceau, elle se coucha dans le lit qui était à côté et où était Adriano, croyant se coucher avec son mari.
<( Adriano, qui n'était pas encore endormi, sentant cela, la reçut bien et Joyeusement, et sans dire mot, remplit plus d'une fois copieusement son office au grand plaisir de la dame. Sur ces entrefaites, Pinuccio craignant que le sommeil ne le surprît auprès de la Jeune fille, et ayant pris tout le plaisir qu'il désirait, la quitta pour retourner dormir dans son lit ; en y retournant, il rencontra le berceau, et crut que c'était le lit de l'hôtelier ; pour quoi, ayant poussé un peu plus outre, il alla se coucher auprès de l'hôtelier, croyant être aux côtés d'Adriano, et dit : « — Je puis bien te dire qu'il n'y « eut Jamais si douce chose que la Niccolosa. Par la corps « Dieu! J'ai eu avec elle le plus grand plaisir que Jamais « homme ait eu avec une femme. Et Je te dis que J'ai fait « plus de six lieues depuis que Je suis parti d'ici. — » L'hôtelier, entendant ces étranges propos qui ne lui plaisaient guère, se dit tout d'abord à part soi : « — Que diable celui-ci vient- « il faire là? — » Puis, plus irrité que prudent, il dit : « — Pinuccio, tu viens de commettre une grande scéléra- (( tesse, et Je ne sais pourquoi tu m'as fait cela ; mais par la « Corps Dieu, tu me le paieras. — » Pinuccio, qui n'était pas l'homme le plus fin du monde, reconnaissant son erreur, n'essaya pas de s'excuser de son mieux, mais il dit : « — Gomment te le paierai-Je ? Que pourrais-tu me faire? — »
NEUVIÈME JOUBNÉE. 855
« La femme de Thôtelier, qui croyait être avec son mari, dit à Adriano : « — Eh I entends nos hôtes qui ont je ne « sais quelle querelle ensemble. — » Adriano répondit en riant : « — Laisse faire; que Dieu leur donne la maie an ; « ils ont trop bu hier soir. — » La dame qui croyait que c'était son mari qui allait lui répondre, entendant la Yoii d'Adriano reconnut sur-le-champ où elle était et avec qui ; pour quoi, en femme avisée, sans dire un mot, elle se leva soudain, et ayant pris le berceau de son petit enfant, profitant de l'obscurité complète qui régnait dans la chambre, elle le porta vers le lit de sa fille, à côté de laquelle elle se coucha. Puis, comme si elle était réveillée par les cris de son mari, elle l'appela et lui demanda ce qu'il avait avec Pinuccio. Le mari répondit : « — N'entends-tu pas ce qu'il dit avoir fait « cette nuit à la Niccolosa. — » La dame dit : « — Il ment « par la gorge, car je me suis couchée avec elle et je n'ai pu « dormir un seul instant; et toi, tu es une bête de le croire. « Vous buvez tellement le soir, que vous rêvez toute la nuit ; « vous allez d'un côté et d'autre sans vous en douter, et il « vous semble avoir fait merveille. C'est grand dommage que « vous ne vous rompiez pas le col ; mais que fait Pinuccio « là-bas? Pourquoi n'est-il pas dans son lit? — »
« De son côté, Adriano voyant que la dame couvrait sagement sa honte et celle de sa fille, dit : « — Pinuccio, je te <€ l'ai dit cent fois de ne pas t'en aller hors de chez toi ; que « ce défaut [que tu as de te lever pendant que tu dors, et de « raconter comme vraies les choses que tu rêves, te joueront « à la fin un mauvais tour; reviens vers moi; que Dieu te K donne la maie nuit I — » L'hôtelier, entendant ce qu'avait dit sa femme et ce que disait Adriano, commença à croire très bien que Pinuccio rêvait ; pour quoi, le prenant par les épaules, il se mit à le secouer, à l'appeler en disant : « — Pi-
356 LE D^OAHIÊBON.
« nuccio, réveille-toi ; retourne dans ton lit. — » Pinuccio ayant entendu ce qui s'était dit de part et d'autre, se mit, comme un homme qui rêve, à recommencer d'autres divagations ; de quoi l'hôtelier fit les plus grandes risées du monde. A la fin pourtant, se sentant de plus en plus secouer, Pinuccio fit semblant de se réveiller,* et appelant Adrîano, dit : « — Est-ce qu'il est déjà jour, que tu m'appelles? — » Adriano dit : « — Oui, viens ici. — » Pinuccio dissimulant toujours et feignant d'être tout endormi, finit par quitter l'hôtelier et retourna dans le lit d'Adriano. Le jour venu, ils se levèrent tous et l'hôtelier ne manqua pas de rire et de se moquer de Pinuccio et de ses rêves. Tout en plaisantant, d'un mot à un autre, les deux jeunes gens ayant apprêté leurs roussins, mis leurs valises dessus et bu avec l'hôtelier, remontèrent à cheval et s'en revinrent à Florence, non moins contents de la façon dont l'aventure s'était passée que de l'effet qui s'en était suivi. Par la suite, ayant pris d'autres mesures, Pinuccio se retrouva avec la Niccolosa qui avait affirmé à sa mère que leur hôte avait rêvé. Pour quoi, la bonne dame, se souvenant des embrassements d'Adriano, soutenait qu'elle seule avait veillé. — »
NOUVELLE VII
Talanodi Molese rêve qu'un loup déchire la gorge et le visage de sa femme; il lui dit d'y prendre garde ; elle n'en fait rien, et la chose lai arrive.
La nouvelle de Pamphile étant finie, et la prévoyance de la dame ayant été louée de tous, la reine dit à Pampinea de dire la sienne, et celle-ci commença : « — Il a déjà été parlé entre
nous, plaisantes dames, de la vérité évidente des songes, dont beaucoup se moquent; mais quoi qu'il ait été dit là-dessus, je ne m'abstiendrai pas de vous narrer, dans une petite nouvelle fort brève, ce qui advint à une mienne voisine, il n'y a pas longtemps, pour n'avoir pas cru à un songe que son mari avait eu à son sujet.
« Je ne sais si vous connaissez Talano di Molese, homme fort honorable. Il avait pris pour femme une jeune fille nommée Margarita, belle entre toutes mais bizarre, déplaisante, et si acariâtre, qu'elle ne voulait jamais écouter l'avis des autres, et que les autres ne pouvaient rien faire à son goût. Bien que cela lui fût dur, Talano, ne pouvant faire autrement, la supportait de son mieux. Or, une nuit que Talano était avec sa Margarita à la campagne dans une sienne ferme, il arriva qu'en dormant il lui sembla voir en songe sa femme s'en aller à travers un bois fort beau qui se trouvait non loin de leur ferme; et pendant qu'il la voyait aller ainsi, il lui sembla que d'un coin du bois sortait un énorme et féroce loup qui se jetait à la gorge de la dame, la renversait par terre et s'efforçait de l'emporter tandis qu'elle criait à l'aide ; et quand elle lui sortit de la gueule, il lui sembla qu'elle avait tout le visage abymé. Le lendemain, en se levant, il dit à sa femme : « — Femme, bien que ton caractère acariâtre ne « m'ait pas permis de passer un jour tranquille avec toi, je « serais marri qu'il t'arrivât du mal ; et pour ce, si tu croyais <c mon conseil, tu ne sortirais point aujourd'hui de la mai- « son. — » Comme elle lui demandait pourquoi, il lui conta le songe qu'il avait fait.
« La dame, branlant la tête, dit : « — Qui mal te veut, « mal rêve de toi ; tu te fais de moi grand souci, mais tu « rêves à mon sujet ce que tu voudrais me voir arriver; pour « sûr, je me donnerai de garde, aujourd'hui et toujours, de
358 LE DÉOAHÉEON.
<( te donner le plaisir de me voir arriver mal en cela comme « en toute autre chose. — » Talano dit alors : « — Je savais « bien que tu me répondrais ainsi, pour ce que, à qui peigne (( un teigneux il en revient pareil remerciement; mais crois « ce qu'il te plaira; pour moi je te le dis dans ton intérêt, « et de nouveau je te donne le conseil de rester à la maison « aujourd'hui, ou du moins de te garder d'aller dans notre « bois. — » La dame dit: « — Bien; je le ferai. — » Puis elle se dit en elle-même : « — As-tu vu comme celui- « ci croit malicieusement m'avoir fait peur d'aller aujour- « d'hui dans notre bois? Pour sûr il doit y avoir donné « rendez-vous à quelque catin, et il ne veut pas que je l'y « surprenne. Or, il serait bon pour moudre avec les aveugles, « et je serais bien sotte si je ne voyais ce qu'il veut et si je « le croyais. Mais certes, il n'y réussira point ; il faut que je « voie, quand je devrais guetter tout le jour, quelle est cette « marchandise qu'il veut faire aujourd'hui. — » Sur ces réflexions, une fois son mari sorti de la maison, elle sortit de son côté, et se cachant de son mieux, elle s'en alla sans retard au bois où elle se cacha dans le fourré le plus épais, attendant et regardant de tous côtés si elle ne voyait venir personne.
« Pendant qu'elle se tenait ainsi sans songer au loup, voici qu'un loup énorme et terrible sortit tout près d'elle d'une épaisse toufl'e d'arbres, et elle eut à peine le temps de dire : Seigneur secourez-moi! que le loup lui avait sauté à la gorge, et l'ayant saisie fortement, se mettait à l'emporter comme si elle avait été un petit agneau. Elle ne pouvait crier, , tellement elle avait la gorge comprimée, ni s'aider en quoi que ce soit; pour quoi, le loup l'emportant, il l'aurait certainement étranglée, s'il n'eût rencontré quelques bergers dont les cris le forcèrent à la lâcher. La malheureuse femme,
ayant été reconnue par les bergers et portée chez elle, fut guérie par les médecins après de longs soins, mais pas si bien qu'elle n'eût toute la gorge et une partie du visage ravagée de telle sorte que, de belle qu'elle était auparavant, elle eut depuis l'air affreuse et contrefaite. Aussi, ayant honte de se montrer là où on aurait pu la voir, elle pleura amèrement sur son mauvais caractère, et de n'avoir pas voulu, bien qu'il ne lui en coûtât rien, ajouter foi au songe que son mari avait eu. — »
NOUVELLE VIII
fiiondello se joue de Giaoco en lui faisant faire un mauvais déjeuner ; de quoi Ciacco se venge cauteleusement en faisant battre Biondello.
Chacun, dans la joyeuse compagnie, soutint généralement que ce que Talano avait vu en dormant n'était point un songe, mais une vision, tellement cela s'était réalisé sans que rien n'y manquât. Mais tous se taisant, la reine ordonna à la Lauretta de continuer, et celle-ci dit : « — Très sages dames, de même que ceux qui ont parlé aujourd'hui avant moi se sont quasi tous mis à raconter sur quelque sujet déjà traité, ainsi la rude vengeance de l'écolier, que Pampinea a contée hier, m'amène à vous parler d'une vengeance qui fut assez pénible pour celui qui en fut l'objet, bien qu'elle n'ait point été aussi féroce. Et pour ce, voici ce que j'ai à dire :
« Il y Avait à Florence un individu que chacun appelait Giacco, homme le plus glouton qui eût jamais existé. Comme il n'avait pas le moyen de satisfaire sa gloutonnerie, et que d'autre part il était de belles manières et plein de bons mots
et de plaisantes réparties, il s'adonna non pas à être un homme de cour, mais un parasite, fréquentant ceux qui étaient riches et se plaisaient à manger de bonnes choses, et allant très souvent dîner et déjeuner chez eux, bien que la plupart du temps il n'eût pas été invité. Il y avait aussi à cette époque à Florence un certain Biondello, petit de sa personne, très recherché dans sa mise et plus brillant qu'une mouche avec sa coiffe sur la tête, sa chevelure blonde dont pas un cheveu ne dépassait l'autre, et qui faisait le même métier que Giacco. Un matin de carême qu'il était allé là où l'on vend le poisson, et qu'il achetait deux énormes lamproies pour Messer Vieri de'Gerchj, il fut aperçu par Giacco. Ce dernier, s'étant approché de Biondello, dit : « — Que veut dire ceci? — » A quoi Biondello répondit : « — On en a envoyé hier soir trois « autres bien plus belles encore que celles-^i, ainsi qu'un « esturgeon, à Messer Corso Donati; mais comme il n'y en « a pas assez pour donner à manger à plusieurs gentilshom- « mes, il m'a chargé d'acheter ces deux autres-là. N'y vien- « dras-tu pas? — » Giacco répondit : « — Tu sais bien que « j'y viendrai. — » Et en effet, quand il lui parut temps, il alla chez Messer Corso et le trouva avec quelques-uns de ses voisins, qui n'était pas encore allé déjeuner. Messer Corso lui ayant demandé ce qu'il venait faire, il répondit : « — Mes- « sire, je viens déjeuner avec vous et avec votre compa- « gnie. — » A quoi Messer Corso dit : « — Tu es le bien « venu, et pour ce il est temps, allons-y. — » S'étant mis à table, on leur servit d'abord des poisKîhiches et du thon salé, puis des poissons de l'Arao en friture, sans rien autre. « Giacco comprenant que Biondello s'était moqué de lui, et en ayant été fort irrité, résolut de le lui faire payer; peu de jours se passèrent sans qu'il rencontrât son compère qui avait déjà fait rire bon nombre de gens en leur racontant ce bon
nombre de gens en leur racontant ce bon tour. Biondello rayant aperçu, le salua et lui demanda en riant comment avaient été les lamproies de Messer Corso ; à quoi Giacco dit pour toute réponse : « — Avant qu'il soit huit jours, tu sau- « ras mieux le dire que moi. — » Et sans i^us retarder son projet, ayant quitté Biondello, il alla trouver un rusé brocanteur, convint avec lui d'un prix, et lui ayant donné un flacon de verre, il le conduisit près de la galerie des Cavicciuli où il lui montra un chevalier nommé Messer Filippo Argenli, homme grand, vigoureux et fort, hautain, colère, plus bizarre que quiconque, et lui dit : « — Va-t-en vers lui avec « ce flacon à la main, et dis lui ceci : Messire, Biondello « m'envoie vers vous pour vous prier d'avoir la complaisance « de lui enrubiner ce flacon de votre bon vin rouge, parce « qu'il veut se régaler un peu avec quelques amis ; mais « prends bien garde qu'il ne mette les mains sur toi pour ce a qu'il te fera un méchant accueil, et tu aurais gâté mes « aflaii*es. — » Le brocanteur dit : « — Aurai-je à dire « autre chose ? — » « — Non — dit Giacco — dès que tu lui « auras dit cela, reviens ici avec le flacon et je te paierai. — » « Le brocanteur s'étant éloigné, fit la commission à Messer Filippo. Messer Filippo, après l'avoir écouté en homme ayant peu de cervelle, croyant que Biondello, qu'il connaissait, se moquait de lui, devint tout rouge de colère, et s'écriant : Quel enrubinement, quels amis veux-tu dire ? Que Dieu vous donne la maie an à lui et à toi, il se leva tout debout et étendit le bras pour saisir le brocanteur avec la main ; mais celui-ci, qui était sur ses gardes, fut prompt à s'enfuir, et étant revenu vers Giacco, qui avait tout vu, il lui répéta ce que Messer Filippo lui avait dit. Giacco satisfait, paya le brocanteur, et n'eut pas de cesse qu'il n'eût trouvé Biondello à qui il dit : « — Y a- II. 31
3G2 LE DECAMEBON.
« t'il longtemps que tu n'es allé à la galerie des Gavio ciuli ? — » Biondello répondit : « — Mais non ; pourquoi « me demandes-tu cela ? — » Giacco dit : « — Parce que « j'ai à te dire que M esser Filippo te fait chercher; je ne « sais ce qu'il te veut. — » Biondello dit alors : « — Bien, « j'y vais; je lui parlerai. — »
« Biondello parti, Giacco le suivit pour voir comment irait l'aventure. Messer Filippo, n'ayant pu attraper le brocanteur, était resté fort courroucé et se rongeait lui-même de colère, ne pouvant rien comprendre aux paroles du brocanteur, sinon que Biondello, à l'instigation de quelqu'un, avait voulu se moquer de lui. Pendant qu'il ruminait sa colère, Biondello survint. Dès que Filippo le vit, il courut à sa rencontre^ et lui donna un grand coup de poing au visage. « — Hél messire — dit Biondello, — qu'est cela? — » Messer Filippo, le prenant par les cheveux, lui arracha la coiffe de la tête, lui jeta son capuchon par terre, et lui disait tout haut en le gourman t fort : « — Traître, lu le verras bien ce que « c*est que « enrubinez-moi » et que « ces amis » que tu « m'envoies dire ! Est-ce que je te fais l'effet d'un enfant « dont on doive se moquer ? — « Ce disant, il lui martelait le visage de ses poings qu'il avait durs comme du fer, et ne lui laissa sur la tête un seul cheveu qui tînt bon ; puis, rayant renversé dans la boue, il lui déchira tous ses vêtements j et il allait de si bon cœur à la besogne, que Biondello ne put pas même dire un mot, ni demander pourquoi il le traitait de la sorte. Il avait bien entendu l'autre lui parler « d'erirubinez-moi » et « d'amis », mais il ne savait ce que cela voulait dire. A la fin, quand Messer Filippo l'eut bien battu, un grand nombre de personnes étant accourues, on eut la plus grande peine du monde à le lui tirer des mains, tout meurtri et tout itial arrangé qu'il était; on lui
dit alors pourquoi Messer Pilippo Favait traité ainsi, en le blâmant de ce qu'il lui avait envoyé dire, et en ajoutant qu'il devait bien connaître Messer Pilippo et savoir que ce n'était pas un homme dont on pût se moquer. Biondello s'excusait en pleurant et disait qu'il n'avait jamais envoyé demander du vin à Messer Filippo; mais quand il se fut un peu remis, il s'en retourna chez lui triste et dolent, avisant que tout cela pouvait bien être l'ouvrage de Ciacco. Au bout de quel : ques jours, les meurtrissures de son visage ayant disparu, il commeniça à sortir de chez lui, et sur ces entrefaites Giacco l'ayant rencontré lui demanda en riant : « — Biondello, « comment as-tu trouvé le vin de Messer Filippo ? — » Biondello répondit : « — Eusses-tu trouvé pareilles les « lamproies de Messer Corso ! — « Giacco dit alors : — « Tiens-toi pour assuré désormais que, quand tu voudras me « faire aussi bien manger que tu l'as fait, je te donnerai à « boire comme tu as bu. — » Biondello qui savait qu'il n'avait rien à gagner de bon à lutter contre Giacco, pria Dieu de faire sa paix avec lui, et depuis ce moment il se garda bien de se moquer jamais plus de lui. — »
NOUVELLE IX
Deux jeunes gens demandent conseil à Salomon, Tun pour savoir comment il pourrait être aimé» l'autre comment il pourrait corriger sa femme acariâtre. Il répond au premier d'aimer, et à l'antre d'aller au Pont aux Oies.
Il ne restait plus qu'à la reine à dire sa nouvelle, car elle voulait garder le privilège de Dioneo. Après que les dames
864 LE BÉCAHÉBON.
eurent bien ri du malencontreux Bîondello, elle se mit à parler ainsi d'un air joyeux : « — Aimables dames, si Ton regarde avec un esprit juste Tordre des choses, on verra facilement que TuniTerselle multitude des femmes a été soumise aux hommes par la nature, par les usages et par les lois, et qu'elles doivent se gouverner et se comporter suivant la discrétion de ceux-ci. Pour ce, toutes celles qui veulent avoir paix, consolation et repos avec les hommes auxquelles elles appartiennent, doivent être humbles, patientes, obéissantes, en sus de Thonnêteté, le souverain et spécial trésor de toute dame sage. Et quand bien même les lois qui en toutes choses ont en vue le bien général, quand bien même Thabitude, je veux dire la coutume dont les forces sont grandes et dignes de respect, ne nous enseigneraient pas cela, la nature nous le montre assez clairement, car elle nous a faites de corps délicates et faibles, timides et peureuses d'esprit ; elle nous a donné peu de force corporelle, la voix douce, les mouvements gracieux, toutes choses témoignant que nous avons besoin du gouvernement d'autrui. Et quiconque a besoin d'être aidé et gouverné, la raison veut qu'il soit soumis, obéissant et respectueux envers qui le gouverne. Or, qui avons-nous pour gouverneurs et pour aidçs, sinon les hommes ? Donc, nous devons nous soumettre aux hommes, et les honorer en tout point ; et celle qui déroge à cette loi, j'estime qu'elle mérite nonseulement une grave réprimande, mais un dur châtiment. J'ai été amenée à ces considérations, bien que je les aie eues d'autres fois, par ce que Pampinea a raconté au sujet de la méchante femme de Talano à laquelle Dieu envoya le châtiment que son mari n'avait pas su lui donner, et dans mon jugement j'estime, comme j'ai déjà dit, dignes d'un rude et rigoureux châtiment toutes celles qui ne sont point complai-
NEXTYIÈHE JOUBNÉE. 365
Bantes, douces et soumises, comme la nature, Tusage et les lois le veulent. Pourquoi, il m*agrée de vous raconter un conseil donné par Salomon, comme étant un utile remède pour guérir celles qui sont affectées d'une semblable maladie. Ce conseil, celles qui ne méritent point qu'on leur applique un tel remède ne doivent point penser qu'il a été dit pour elles, bien que les hommes usent du proverbe suivant : à bon ou mauvais cheval, il faut de l'éperon ; à bonne ou mauvaise femme, il faut du bâton. A qui voudrait interpréter plaisamment ces paroles, vous accorderiez bien toutes qu'elles sont vraies; mais si on voulait les prendre au sérieux, je dis qu'on ne devrait pas l'accorder. Les femmes sont généralement toutes fragiles et complaisantes, et pour ce, pour corriger celles qui se laissent aller trop au delà des bornes qui leur sont imposées, il faut que le bâton les châtie; d'un autre côté^ pour que la vertu des autres ne se laisse point abattre, il faut que le bâton les soutienne et leur fasse peur. Mais laissons les sermons de côté pour le moment, et venons à ce que j'ai à vous dire. Je dis qjue :
« La très haute renommée du miraculeux sens de Salomon étant jadis répandue quasi par tout l'univers, ainsi que la libéralité avec laquelle il en donnait des preuves à qui les lui demandait, une foule de gens accouraient vers lui de toutes les parties du monde pour leurs affaires les plus embrouillées et les plus ardues. Parmi ceux qui y allèrent, un jeune homme nommé Melisso, noble et fort riche, s'en vint de la cité de Lajazzo où il était né et où il habitait. Gomme il chevauchait vers Jérusalem, il advint qu'en sortant d'Antioche, il fit route pendant quelque temps en compagnie d'un autre jeune homme, appelé Joseph, qui suivait le même chemin que lui, et avec lequel, suivant la coutume des voyageurs, il se mit à entrer en conversation. Melisso, après
366 LE DidAHÂBOK.
avoir appris de Joseph quelle était sa condition et d'où il était, lui demanda où il allait et le motif de son voyage; à quoi Joseph dit qull allait trouver Salomon pour avoir conseil de lui sur la façon dont il devait s'y prendre avec sa femme, plus que toute autre acariâtre et méchante, et dont ni par prières, ni par caresses, ni d'aucune autre façon il ne pouvait corriger le mauvais caractère. Après cette confidence, Joseph demanda à son tour à Melisso d'où il était, où il allait et pour quelle cause il voyageait ; à quoi Melisso répondit : « — Je suis de Lajazzo, et de même que tu as un « ennui, j'en ai un autre. Je suis riche, jeune, et je dé- « pense mon bien à tenir table ouverte et à faire honneur à « mes concitoyens ; et c'est chose neuve et étrange à penser <( que, malgré tout cela, je ne puisse pas trouver un seul « homme qui me veuille du bien. C'est pourquoi je vais où « tu vas toi-même, pour demander comment je dois faire « pour être aimé, — »
« Les deux compagnons cheminèrent donc ensemble, et arrivés à Jérusalem, ils furent conduits devant Salomon par l'entremise d'un de ses barons. Melisso lui dit brièvement son cas. A quoiSalomon répondit: « — Aime. — » Etceladit, Melisso fut sur-le-champ reconduit, puis Joseph dit l'affaire pour laquelle il était venu. A quoi Salomon ne ût pas d'autre réponse sinon : « — Va au Pont aux Oies. — » Là-dessus, Joseph fut également reconduit hors de la présence du roi, et ayant retrouvé Melisso qui l'attendait, il lui dit ce qu'il avait eu comme réponse. Tous deux, pensant aux paroles de Salomon, et ne pouvant en comprendre le sens, ni en tirer profit pour leur affaire, se remirent en route pour s'en retourner, de l'air de gens dont on se serait moqué.
« Après quelques jours de marche, ils arrivèrent à une rivière sur laquelle était un beau pont ; et pour ce qu'en ce
moment une longue caravane de mulets et de chevaux lour* dément chargés passait sur le pont, il leur fallut attendre qu'elle fut passée. Quasi tous étaient déjà passés, quand par aventure un mulet vint à prendre ombrage, comme on les voit faire souvent, et ne voulait en aucune façon aller plus avant; pour quoi Un muletier, ayant pris une trique, se mit à le frapper tout d'abord assez doucement pour le faire passer. Mais le mulet, allant tantôt à droite, tantôt à gauche, traversait le chemin, revenait parfois en arrière, mais ne voulait absolument point passer. Ce que voyant, le muletier, fortement irrité, se mit à lui donner avec sa trique les meilleurs coups du monde, tantôt sur la tête, tantôt sur les flancs, tantôt sur la croupe; mais rien n'y faisait. Pour quoi, Melisso et Joseph qui regardaient en attendant, dirent à plusieurs reprises au muletier : « — Eh! mauvais, que vas-tu faire? « veux-tu le tuer ? Pourquoi n'essaies- tu pas de le traiter douce cernent? Il marcherait plus volontiers qu'en le bâtonnant « comme tu fais. — » Le muletier leur répondit : « — Vous « connaissez vos chevaux et moi je connais mon mulet ; laissez- « moi faire. — » Gela dit, il se remit à le battre, et il lui en donna tant de tous les côtés que le mulet passa, de sorte que le muletier vint à bout de ce qu'il voulait.
« Les deux jeunes gens étant sur le point de s'éloigner, Joseph demanda à un bon homme qui était assis à l'entrée du pont, comment s'appelait cet endroit. A quoi le bon homme répondit : « — Messire, cet endroit s'appelle le Pont aux « Oies. — » Dès que Joseph eut entendu cette réponse, il se souvint également des paroles de Salomon et dit à Melisso : « — Compagnon, je te dis maintenant que le conseil que m'a « donné Salomon pourrait bien être juste et bon, pour ce que « je reconnais manifestement que je ne savais pas battre ma c< femme ; mais ce muletier m'a montré ce que j'ai àfaire. — »
368 LE DÉOAMliBOIir.
« A quelques jours de là, étant arrivés à Ântioche, Joseph retint Melisso chez lui pour se reposer quelque temps, et comme sa femme avait accueilli froidement son compagnon de voyage, il lui dit de préparer à souper comme Melisso l'ordonnerait. Ce dernier voyant que cela plaisait à Joseph, dit en peu de mots ce qu'il désirait. La dame, selon son habitude, fit non pas comme Melisso Tavait indiqué, mais quasi tout le contraire ; ce que voyant Joseph, il dit d'un air courroucé : « — Ne t'avait-on pas dit de quelle façon tu devais « faire ce souper? — » La dames'étant retournée avec hau-* teur, dit : « — Que veut donc dire ceci? Eh ! que ne soupesce tu, si tu veux souper? Si l'on m'a dit de faire autrement, il « m'a convenu à moi de faire ainsi ; si cela te plaît, tant « mieux; sinon, ne mange pas. — » Melisso s'étonna de la réponse de la dame et la blâma beaucoup. Joseph, entendant cela, dit : « — Femme, tu es bien toujours la même; mais « crois-moi, je le ferai changer tes manières. — » Et s'étant tourné vers Melisso, il dit : « — Ami, nousallons voir tout à « l'heure ce que vaut le conseil de Salomon ; mais je te prie « de ne point t'émouvoir de ce que tu verras, ni de prendre « pour un jeu ce que je vais faire. Et afin que tu ne m'en « empêches point, souviens-toi de la réponse que nous fit le c muletier, quand nous avions pitié de son mulet. — » A quoi Melisso répondît : « — Je suis dans ta maison où je « n'entends pas m'élever contre ton bon plaisir. — »
« Joseph, ayant trouvé un bâton rond, fait d'une tige de jeune chêne, monta à la chambre où la dame, après s'être levée de table; s'en était allée en grommelant de dépit, et l'ayant prise parles cheveux, il la jeta par terre et se mit à lui donner une fière volée de son bâton. La dame commença par crier, puis en vint aux menaces ; mais voyant que malgré tout cela Joseph ne s'arrêtait point, elle se mit, déjà toute meurtrie, à
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demander grâce pour Dieu, le priant de ne pas la tuer, disant qu'elle ne ferait jamais rien désormais contre sa volonté. Malgré cela, Joseph ne s'arrêtait pas ; au contraire, il frappait avec plus de furie, la battant tantôt sur les côtes, tantôt sur les hanches, tantôt sur les épaules, et lui rabattait les coutures. Il ne s'arrêta que lorsqu'il fut fatigué, et quand il n'yeutplussur le dos -de la bonne dame un endroit qui ne fût meurtri. Cela fait, il s'en revint vers Melisso et lui dit : « — Demain nous verrons quel résultat aura produit le con- « seil d'aller au Pont aux Oies. — » Et après s'être un peu reposé et lavé les mains, il soupa avec Melisso, et, le moment venu, ils allèrent se reposer.
« La malheureuse femme eut grand'peine à se lever de terre, et se jeta sur son lit où elle se reposa du mieux qu'elle put; le lendemain, s'étant levée de bonne heure, elle fit demander à Joseph ce qu'il voulait qu'elle fît pour déjeuner. Celui-ci, ayant ri de cette demande avec Melisso, ordonna le déjeuner, et quand l'heure en fut venue, étant rentrés à la maison, ils trouvèrent toute chose exactement faite suivant l'ordre donné, pour quoi ils louèrent beaucoup le conseil qu'ils avaient mal compris tout d'abord. Quelques jours après, Melisso ayant pris congé de Joseph, et étant retourné chez lui, répéta à un homme qui passait pour sage la réponse qu'il avait eue de Salomon. Ce sage lui dit : « — Il ne pouce vait te donner un conseil plus juste ni meilleur. Tu sais « bien que tu n'aimes personne, et que les politesses et ser- « vices que tu rends, tu les rends non par l'amitié que tu « portes aux autres, mais pour ostentation. Aime donc, « comme Salomon te l'a dit, et tu seras aimé. — » Ainsi fut châtiée la femme acariâtre, et ainsi le jeune homme en aimant fut aimé. — »
370 LE DÉOAMÉBON.
NOUVELLE X
Maître Jean, sur les instances de son compère Pierre, fait un enchantement pour changer la femme de celui-ci en jument. Quand il en vient t appliquer la queue, compère Pierre, disant qu'il n'y voulait pas de queue, gâte toute l'opération.
La nouvelle dite par la reine donna quelque peu à murmurer aux dames et à rire aux jeunes gens; mais quand les uns et les autres se furent arrêtés, Dioneo commença à parler ainsi : « — Charmantes dames, parmi de blanches colombes un corbeau noir paraît bien plus beau qu'un cygne immaculé; de même, parfois, au milieu de nombreux sages, un moins sage non-seulement augmente en \aleur et en éclat au contraste de leur maturité, mais encore y trouve soulagement et plaisir. Pour quoi, comme vous êtes toutes très discrètes et modestes, je dois vous être plus cher, moi qui, ayant peu d'esprit, fais briller d'autant votre mérite par mon infériorité, que si, par une plus grande valeur, je rendais votre mérite plus obscur. Par conséquent, je dois avoir une plus large liberté pour me montrer à vous tel que je suis, et je dois être, dans ce que je vais dire, supporté par vous plus patiemment que vous ne devriez faire si j'étais plus sage. Je vous dirai donc une nouvelle peu longue, dans laquelle vous verrez avec quel soin il convient d'observer les formalités imposées par ceux qui font œuvre d'enchantement, et combien la plus pe-tite infraction à ces formalités gâte tout ce qu'a fait l'enchanteur.
« L'autre année, il y avait à Barletta un prêtre appelé maître Jean de Barolo, lequel, ayant une église trop pauvre, se mit, pour gagner sa vie, à colporter de côté et d'autre, sur
une jument, des marchandises aux foires de la Fouille, à acheter et à vendre. Ainsi voyageant, il se lia intimement avec un certain Pierre de Tresanti, qui faisait le même métier avec un âne. En signe d'affectueuse amitié, suivant la coutume de Fouille, il ne l'appelait que compère Fierre, et chaque fois que celui-ci arrivait à Barletta, il l'emmenait à son presbytère, où il lui offrait l'hospitalité, lui faisant de son mieux les honneurs du logis. De son côté, compère Pierre qui était très pauvre et ne possédait à Tresanti qu'une petite cabane à peine suffisante pour lui, pour sa belle et jeune femme et pour son âne, menait maître Jean chez lui, toutes les fois que ce dernier passait à Tresanti, et le traitait le mieux qu'il pouvait, en reconnaissance de la réception qu'il en recevait à Barletta. Cependant, quant à la question du coucher,' cotnpère Pierre n'ayant qu'un petit lit dans lequel il dormait avec sa femme, il ne pouvait recevoir maître Jean comme il aurait voulu, mais il était obligé de l'envoyer coucher sur un peu de paille dans une petite écurie où la jument de maître Jean était remisée à côté de son âne. La femme, sachant la bonne réception que le prêtre faisait à son mari à Barletta, avait plus d'une fois voulu, quand maître Jean venait, aller dormir avec une de ses voisines nommée Zita Garapresa de Giudice Léo, afin que leur hôte pût reposer dans le lit avec son mari, et elle l'avait souvent proposé au prêtre; mais celui-ci n'avait jamais voulu. Une fois, entre autres, il lui dit î « — Commère Gemmata, ne t'inquiète pas de moi ; je « suis fort bien, parce que, quand cela me plaît, je change « ma jument en une belle jeune fille et je couche avec elle; « Puis, quand je veux, je la fais redevenir jument. C*est « pourquoi je ne me séparerais pas d'elle. — » La jeune femme étonnée, le crut et le dit à son mari, ajoutant : « — S'il « est ton ami autant que tu le dis, que ne te fais-tu enseigner
372 LE DÉOAMÉBOK.
« cet enchantement? Tu pourrais me changer en jument « et faire tes affaires avec un âne et une jument. De la « sorte, nous gagnerions le double. Quand nous serions de « retour, tu pourrais me faire redevenir femme, comme je « suis. — » Compère Pierre, qui était aussi simple que pas un, la crut, goûta le conseil et, du mieux qu'il sut, se mit à solliciter maître Jean de lui enseigner la chose. Maître Jean s'efforça de le détourner de cette sotte idée; mais ne le pouvant, il dit : « — Ëh bien, puisque vous le voulez abso- « lument, nous nous lèverons demain matin, suivant notre « habitude, avant le jour, et je vous montrerai comment on « fait. A vrai dire, le plus malaisé en cette affaire, c'est d'at- « tacher la queue, comme tu verras. — » Compère Pierre et commère Gemmata, ayant à peine dormi de la nuit, tellement ils attendaient le moment désiré, se levèrent dès l'approche du jour et appelèrent maître Jean, lequel s'étant levé en chemise, vint dans la chambre de compère Pierre et dit : « — Je ne sais personne au monde pour qui je ferais cela, « si ce n'est pour vous. Donc, puisque cela vous plaît, je le « ferai ; mais il faut que vous fassiez tout ce que je vous dirai, « si vous voulez que la chose réussisse. — » Ceux-ci dirent qu'ils feraient ce qu'il leur dirait. Sur quoi, maître Jean prit une chandelle, la mit dans la main de compère Pierre et lui dit : « — Regarde bien comme je ferai et rappelle-toi bien « comment je dirai. Garde-toi, si tu as bon désir de ne pas « gâter tout, quelque chose que tu entendes ou que tu voies, « de dire une seule parole ; et prie Dieu que la queue s'at- « tache bien. — » Compère Pierre prit la chandelle et dit qu'il le ferait bien. Alors maître Jean fit mettre commère Gemmata nue comme à sa naissance, et la fit placer les mains et les pieds par terre, comme se tiennent les juments, la prévenant aussi qu'elle n'eût à dire mot, quoi qu'il advînt. Puis,
a^ec les mains, il semitàlui toucher laligure et la tête et com> mençapar dire : « — Que ceci soit belle tête de jument. — » Il lui toucha les cheveux et dit : « — Que ceci soit belle cri- « nière de jument. — » Lui touchant les bras, il dit : « — Et « que ceci soit belles jambes et beaux pieds de jument. — » Passant ensuite au sein et le trouvant ferme et rond, il sentit se réveiller et se lever quelque chose qui n'avait pas été appelé, et il dit : « — Que ceci soit beau poitrail de ju- « ment. — » Il ^flt de même pour Téchine, le ventre, la croupe, les cuisses et les jambes. Enfin, rien ne restant plus à faire que la queue, il leva sa chemise, et prenant le plantoir avec lequel il plantait les hommes, il le mit prestement dans la gaîne pour ce faite, et dit : « — Et que ceci soit belle « queue de jument. — » Compère Pierre, qui jusque-là avait tout regardé fort attentivement, voyant cette dernière opération, et ne la trouvant pas de son goût, dit : « — 0 « maître Jean, je n'y veux pas de queue, je n'y veux pas de « queue 1 — » Déjà l'humide radical, par lequel toutes les plantes prennent racine, était venu, quand maître Jean, retirant son outil, dit : « — Eh ! compère Pierre, qu'as-tu « fait? Ne t'ai-je pas dit de ne pas bouger, quoi que tu vis- « ses? La jument allait être faite; mais en parlant, tu as « tout gâté, et il n'y a plus moyen de la refaire jamais main- « tenant. — » Compère Pierre dit : « — C'est bon; je n'y « voulais pas cette queue. Pourquoi ne me disiez-vous pas : « fais-là, toi? Et puis, vous l'attachiez trop bas. — » Maître Jean dit : « — Parce que lu n'aurais pas su l'attacher si bien « que moi la première fois. — » La jeune femme, entendant cela, se leva sur ses pieds et dit naïvement à son mari ; « — Bête que tu es ; pourquoi as-tu gâté tes affaires et les <i miennes? Quelle jument as-tu jamais vue sans queue? « Que Dieu me soit en aide ; tu es pauvre, mais ce serait